LA MORT DE MARSYAS
Aujourd'hui, devant tout le peuple de Célène, Dont la foule en émoi couronne le vallon Comme un vin écumeux une coupe trop pleine, Marsyas acclamé lutte avec Apollon.
Une plèbe enfiévrée aux milliers de têtes,
Esclaves, portefaix, bouviers, pâtres, bergers,
Lourds comme leurs fardeaux, velus comme leurs bêtes,
Déborde à flots houleux sur l'herbe des vergers.
Plus haut, dans le palais, sous les nobles portiques, Les prêtres, les devins, les princes et les rois, Laissant errer au loin leurs yeux hiératiques, Se dressent en silence, ironiques et froids.
Et cachés aux yeux vils, sur des nuages roses, Comme une frise au front du palais radieux, Habillés de lumière et couronnés de roses, Se penche en souriant un tribunal de Dieux.
Mais du peuple s'élève une clameur farouche Comme le cri d'un homme en proie au mal sacré : Tout nu, comme pour mordre ouvrant sa rude bouche, Surgit en plein soleil le satyre effaré.
Roulant d'affreux biceps dans un effort risible, Ses bras de grand bossu tracent des gestes fous Comme s'il terrassait un lutteur invisible, Et des lueurs de haine allument ses yeux roux.
Il chante à plein gosier un poème en tumulte, Et, mêlant aux vers faux les mots estropiés, Crispe vers le palais dont le luxe l'insulte De monstrueuses mains, plus viles que des pieds !
« Oui donc a jamais vu ces êtres de lumière, Ces Dieux nés de l'azur du ciel et de la mer? Hésiode a créé leur beauté coutumière, Phidias dans le marbre imaginé leur chair.
« Ils ont menti tous deux et leur double mensonge, D'âge en âge plus lourd, accable nos cerveaux : Nous en avons assez de resonger leur songe ! L'homme seul est un Dieu pour les hommes nouveaux !
« Est-ce que vous croyez que ces formes sont belles? Est-ce que je ressemble à ces pâles Dieux morts? Mes yeux sont-ils de pierre? Est-ce que j'ai des ailes? Les Dieux ont-ils l'odeur du limon dont je sors?
« Est-ce que leurs Vénus, de marbre et d'or vêtues, Ont jamais allumé le désir de vos yeux? Nouez un col de chanvre à ces vieilles statues ! Jetez-les bas dans l'herbe et nous serons les Dieux !
« Alors, ayant enfin délivré la nature De la fausse beauté qui voilait sa splendeur, L'homme découvrira dans chaque créature La farouche beauté de l'antique laideur.
« Et les chanteurs futurs, le cœur gonflé d'audace, Ayant chassé les Dieux de leurs calmes sommets, Pour célébrer mon Jour danseront la cordace Sur la lyre brisée et muette à jamais ! »
Et le voici danser sa frénétique danse, Essuyant à ses poils son visage qui luit, Et marquant du talon la boiteuse cadence De son ode en sueur aussi laide que lui !
Et le peuple applaudit la danse triomphale,
Et des clameurs de haine et des cris délirants
Du vallon vers l'azur éclatent en rafale
Et puis meurent aux pieds des Dieux indifférents.
Quelquefois cependant un frais et joyeux rire S'échappe du fronton du temple où sont les Dieux Redressant tout à coup la tête, le satyre Croit entendre passer un oiseau dans les cieux.
Et de nouveau les cris de la foule en démence Roulent vers Marsyas avec un tel élan Que le blasphémateur cynique recommence... — Mais soudain Apollon s'avance étincelant !
C'est bien le Dieu vermeil avec sa face claire
Et ses grands yeux profonds qu'on voit brûler de loin :
La plèbe à son aspect pousse un cri de colère ;
Un bouvier l'interpelle et lui montre le poing.
Mais d'un geste il répand la flamme et le silence ; La lyre au galbe fier a vibré sous ses doigts ; Son ode de son aile emplit le ciel immense ; Et l'on entend chanter le soleil dans sa voix :
« O plèbe au front étroit! Pourquoi ces clameurs vaines? Pourquoi ces gestes fous? Pourquoi ces sombres yeux? C'est du lait de ta chair et du sang de tes veines Que sont nés, malgré toi, les impassibles Dieux!
« Ne reconnais-tu pas dans ces êtres de proie Ton désir de survie et d'immortalité?
Ta volupté déçue a rêvé notre joie, Ta laideur au miroir rêvé notre beauté.
« Silence au chèvre-pieds stupide qui nous nie ! Silence au peuple abject des bouviers effrayés ! Nous sommes ton orgueil, ta force et ton génie ! Nous ne pouvons mourir, car tu nous a créés !
« Et maintenant encor, chaque jour tu nous crées ! Chaque fois qu'un soldat vers toi revient vainqueur, Qu'un penseur, visité de visions sacrées, Élève jusqu'à lui ton misérable cœur ;
« Qu'un héros, maîtrisant une tourbe grossière, Arrête sa fureur d'un geste souverain; Que de ta race obscure une œuvre de lumière Jaillit en rythmes fiers sur la lyre d'airain ;
« Chaque fois de nouveau nous naissons dans les âmes, Et les astres au front, sous nos robes de feu, Plus jeunes et plus beaux, subtils comme des flammes, Nous rentrons en chantant dans notre Olympe bleu !
« Quant à toi, chèvre-pieds, toi dont le poème ivre Chancelle avec ton ombre au soleil outragé, A ton crime éclatant tu ne peux pas survivre : L'art que tu blasphémas par nous sera vengé !
« Ton chant rauque a troublé la fête de la vie; Ton geste impur souillé la chasteté du jour; Ton verbe a fait lever la colère et 1 envie Dans les esprits ingrats privés du don d'amour !
« O monstrueux semeur de haine et de rancune, Chantre de la démence et de l'absurdité ! Comme une chienne obscène aboyant à la lune, Ta strophe épileptique aboie à la beauté !
« Tu mourras, mais avant d'exhaler ta laide âme, Jette un dernier regard au fronton du palais : Les grands Dieux contre qui jappait ton ode infâme, Les impassibles Dieux sont là ! Contemple-les ! »
Et le fou voit soudain dans ses viles prunelles Entrer avec l'éclair les divins méconnus, Et gardant dans ses yeux leurs formes éternelles, Ayant nié les Dieux, meurt de les avoir vus !