‹ La Guirlande (volume 2)Chapitre 1 sur 14 · La Guirlande · texte numérisé non relu

La Guirlande

Concert, dessin inédit de Monsieur Brunelleschi. La Jolie Cueillette, dessin inédit de Madame Gerda Vegener.

Alodele>f de.) Grandie Couturiers exécuté.' par lo ArtiAe.* collaborant a la Rcme.

PHILI

OU PAR-DELA LE BIEN ET LE MAL

-La question a argent

E merveilleux privilège de l'adolescence est qu'elle n'est blasée de rien, même des choses désagréables. Les accidents les plus fâcheux, parce qu'elle les essuie pour la première fois, la charment au moins par leur fraîche nouveauté. Jamais encore une femme n'avait demandé d'argent à Philippe- Egon. L'amour, dans le grand-duché, ou dans la

république de Silberberg, était revenu à sa pureté primitive. C'était l'innocence de Tahiti ou de rOaristys ; et comme les amants, soit de l'un ou de l'autre sexe, n'avaient que l'embarras du choix, comme, de part et d'autre, si l'on ose emprunter aux économistes cette expression, l'offre était infiniment supérieure à la demande, l'idée ne venait à personne de mêler aux soins de l'amour ceux du vil intérêt.

Mais, dira-t-on, comment donc les citoyens de Silberberg pouvaient-ils vivre, tant les hommes que les femmes, dans un pays ruiné par la guerre, où le commerce et l'agriculture, ces deux mamelles, étaient probablement taries ? On oublie que lefe préjugés y étaient aussi vaincus, et d'abord celui de la propriété. Rien n'est à la lois si aisé et si difficile que de subsister dans un Etat où la distinction du tien et du mien est abolie et où ce n'est plus un crime de déplacer le dieu Terme. Les gens honnêtes ou superstitieux ne savent comment se tirer d'affaire ; le grand nombre, en revanche, n'a désormais aucun souci.

Les femmes que pratiquait Phili sur ses domaines n'avaient donc jamais eu su;et de le solliciter d'un pfennig, encore qu'il fût bien assez riche pour les combler d'or ou de papier. Madame la grande-duchesse avait sa cassette particulière. Mignon était défrayée de tout et ne comptait pas avec le grand-duc. Quant aux maîtresses de passage, elles se croyaient assez payées par le plaisir d'avoir tenu quelques instants entre leurs bras le plus joli garçon de la contrée. Ces mœurs, par certains côtés patriarcales, ont leur agrément, et Phili savait les apprécier. Cependant, lorsque la comtesse Tatiana Schmiick lui demanda négligemment « une

dizaine de milliers de marks, » il crut sentir un frisson nouveau, et sa conscience l'avertit qu'il devenait homme tout de bon.

Les réactions de Phili étaient instantanées : cette particularité n'eût point échappé à un physiologiste. La comtesse Tatiana Schmiick achevait à peine sa phrase qu'il bondit hors du lit. Elle se méprit au sens de cette manifestation : son erreur, si l'on y veut bien réfléchir, était plausible. Elle crut que, choqué de sa requête et résolu de n'y pas donner suite, il se dérobait précipitamment. Ce qui rassura la comtesse fut que, dans la tenue où il se trouvait, Phllippe-Egon aurait pu à la rigueur monter sur une scène et se faire voir à deux mille personnes s'il eût été danseur, mais il ne

pouvait pas ou traverser le lui dit, d'un ton dédain et de

— Mon pi vait assez le sentir que le heureux, elle se petite âme, estn'avez pas cette rable ?

— Sur moi, grand-duc en l'armoire à glace nerie cynique ; porté de Silber d'argent, et je cher ces quel

vrir la porte et couloir. Elle inimitable de nonchalance :

geon... (Elle safrançais pour mot était malreprit.) Ma ce que vous somme misé-

non, répondit le

louchant vers

\ K avec une gami-

\ \ mais j'ai em-

\\ berg des tas

\\ vais vous cher-

ques sous.

— Laissez donc ! fit, d une voix mourante, la comtesse Schmûck décidément rassurée. N'avons-nous pas mieux à faire et n'êtes-vous pas le seul trésor que je désire pour le moment ? Ce gueux d'hôtelier a bien attendu deux mois, il peut attendre deux heures comme de raison. Mais, soupira-t-elle, dans mon émoi, je ne vous avais donc pas regardé ? Monseigneur, quelle beauté idéale !

Elle ajouta, au comble de l'exaltation :

— Je vois Dieu !

Il le lui laissa voir de plus près, et bientôt elle ne le vit plus qu'en rêve. La fatigue d'une nuit blanche, la danse, le reste l'avaient si bien rompue qu'elle s'endormit profondément. Phili, que tenait éveillé le désir de lui apporter dix mille marks, se leva, se vêtit sommairement, et fut demander au bureau, où il trouva « un veilleur de jour », le « numéro » de S. K. M.. Otto Millier, ministre plénipotentiaire de la république du peuple de Silberberg. Un groom le conduisit. On heurta à la porte à grands coups de poing sans obtenir de réponse. Phili ordonna au groom d'ouvrir et d'éclairer ; car, dans cet hôtel où nul ne reposait que de jour, les fenêtres étaient curieusement calfeutrées et l'on n'y voyait goutte en plein midi. Le brusque allumage de quatre appliques et d'un lustre ne troubla pas le sommeil d'Otto. Phili, à la vue de son frère de lait qui dormait seul et de tout son cœur, eut le sentiment d'être étonné. Il ne perdit point le temps à se demander qui pouvait causer cet étonnement, mais répondit sans y prendre garde à cette énigme de psychologie qu'il n'avait point explicitement posée.

— Otto !... cria-t-il. Otto !... Eh bien, et Mignon? Où est-elle?

— Où est-elle? répéta Mûller dans 1 la fVanchise du premier réveil.

^^ Et il semblait la chercher autour de

lui. Mais il recouvra sa présence d'esprit et le sentiment des bienséances.

— Comment, dit-il, veux-tu que je sache où est passée Mignon ? Votre Altesse ne me l'a pas donnée à garder.

— Naturellement, dit le grand-duc avec hauteur. Il ne s'agit pas d'elle.

— Alors pourquoi me réveilles-tu?

— C'est toi qui as l'argent?

— Sous mon oreiller.

— Donne-moi dix mille marks.

— Je ne vous pose pas de questions.

— Je n'ai pas de secrets pour La comtesse Tatiana Schmûck pas payé sa note depuis deux

mois, et elle m'a demandé ce petit service.

— Je comprends à demi-mot,

toi.

repartit Otto Miiller avec une finesse allemande. Daigne agréer mes félicitations.

Phili continua de n'avoir point de secrets pour Millier, et lui dit à demi-mot, en mettant les points sur les i, toutes les raisons qu'il avait de reconnaître par un cadeau princier les complaisances de Tatiana Schmûck. Otto, en l'écoutant, y croyait être lui-même, et se forgeait déjà une félicité semblable, selon la règle de partage qui était le principe de leur amitié. Il faisait aussi réflexion que, tenant la caisse, il pourrait à son tour, le moment venu, faire un cadeau princier à l'épouse morganatique, mais légitime, d'un Romanov. Il tira de sous l'oreiller une valise de cuir souple fort bourrée, compta exactement et recompta dix billets de chacun mille marks, et les remit au grand-duc avec l'air de dignité d'un père dupe, à qui son garnement de fils vient d'arracher une grosse dent. Phili, à rebours, les empocha avec l'indifi^rence ' d'un joueur qui n'a aucune notion de la valeur de l'argent. Mais ensuite il remercia Otto avec cette gentillesse puérile qui était son charme, et comme si en effet le ministre plénipotentiaire lui eût fait sur sa propre caisse un don gratuit. Il s'excusa d'avoir interrompu la sieste de Son Excellence pour une telle vétille, lui souhaita de retrouver le sommeil et la borda même dans son ht d'une main diligente. Il éteignit toutes les lumières et sortit sur la pointe du pied.

Il se dirigeait vers la chambre de M"" la comtesse Schmûck. Il goûtait, par une sorte de prélibation, l'immense plaisir qu'il se flattait d'éprouver tout à l'heure, lorsqu'il éparpillerait ces dix coupures sur

les draps. Jupiter n'était pas son cousin — le Jupiter qui se répandit en grêle d'or parmi la couche de Danaé. JVLais il se demanda soudain si l'étiquette en ces occasions est bien la même pour les dieux et pour les princes exilés, ou, plus simplement, « si cela se fait ». Il n'avait pas la même indépendance à l'égard des usages qu'à l'égard de la morale éternelle, et rien ne l'eût mortifié davantage que de trahir son inexpérience aux yeux d'une femme probablement fort expérimentée.

— Qui me renseignera? se dit-il. Parbleu! Fritz, qui sait tout !

Il appela de nouveau le groom, et se fit mener à la chambre de Frédéric Mosenthal. La cérémonie du réveil fut aussi laborieuse que chez Otto Millier, mais l'accueil du précepteur fut plus rude.

— Tu pourrais me laisser dormir, dit ce philosophe sans aménité.

As-tu besoin de moi pour comprendre

que le plus grand plaisir qu'on puisse faire à une femme qui sollicite de l'argent est de lui en donner ?

T'imagines-tu comme les Français que « la façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne » ? Deux thalers mal donnés valent mieux qu'un seul présenté avec grâce. La question d'argent est purement quantitative.

Frédéric Mosenthal se retourna vers la ruelle et grogna :

— Eteins !

Philippe-Egon n'était point ferré sur les catégories et n'entendait rien au diMn^uo du quantitatif et du qualitatif. Son doute l'intimidait si fort qu'il n'osait plus rentrer chez Tatiana. Il errait comme une âme en peine devant la porte de cette chambre où il venait d'être si heureux.

La Providence le prit en pitié, et tandis qu'il rôdait dans le corridor, y fit passer M.'"" la baronne de Krakus.

— Ah ! s écria-t-il, chère baronne, c'est le ciel qui vous envoie ! Et moi qui ne songeais pas à vous !

— Monseigneur, fit-elle en esquissant, malgré la banalité du lieu, une révérence de cour, serais-je si heureuse de pouvoir me rendre encore utile à Votre Altesse Sérénissime ?

— Oui, madame, et toujours pour la même affaire... A propos, je vous dois les plus vifs remercîments. Veuillez les recevoir... IVLais j'arrive au fait. M'"" la comtesse Tatiana Schmiick vient de

me confier qu'elle n'a pas payé sa note d'hôtel depuis plusieurs semaines et qu'on la chicane, croiriez-vous? Cette ardoise est d'environ dix mille marks. Les voici. J'étais sur le point de les lui remettre moi-même, de la main à la main ; mais j'ai peur que cela ne

soit... comment dire?... bien goujat. Qu'en pensez-

vous ?

— J'avais donné à entendre à Votre Altesse Sérénissime qu'elle faisait fausse route, dit gravement la baronne de Krakus.

— Q,uoi? Quoi ? Fausse route ? dit Philippe-Egon.

Qu'est-ce que vous chantez ? Al'"' la comtesse Tatiana Schmiick m'a fait un grand honneur en me demandant ces dix mille marks, et j'éprouve, moi, un grand plaisir à les lui accorder. Mais je veux les lui présenter comme il faut. La façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne, disent les Français. N'est-il pas mieux que je vous confie ces billets, et que vous alliez, en mon nom, les remettre à la comtesse?

— Monseigneur, je craindrais que cela ne fût... encore plus... comme vous dites.

— Comme je dis ? Qu'est-ce que je dis ?

— Encore plus... goujat.

— Evidemment !... Eh bien, j'ai... une autre idée... Si vous alliez payer cette note et me la rapportiez avec l'acquit?... Je vous attends là. Je me glisserai dans la chambre de M™" la comtesse Tatiana Schmiick, qui doit dormir, et comment ! Pauvre ange!... Je placerai la note acquittée entre les doigts de la belle dormeuse et, quant elle s'éveillera, elle aura la surprise.

Cela n'est-il pas ingénieux, madame la baronne de Krakus ?

— Très ingénieux, Monseigneur, et je reconnais la délicatesse de cœur de Votre Altesse Sérénissime.

La baronne prit les dix billets de mille marks et descendit au bureau.

Son absence fut de courte durée. Quand elle reparut, elle avait une expression de physionomie si singuhère que Phili ne put démêler si elle était triomphante ou déconfite.

— Monseigneur, dit-elle, c'est bien dix mille marks que doit M"" la comtesse Tatiana Schmiick, mais dix mille marks or, soit douze mille cinq cents francs. Au change du jour, les dix mille marks papier de Votre Altesse Sérénissime valent trois mille cent vingtcinq francs.

Il en faudrait donc ajouter trois fois autant.

on

dit le grandduc. Je cours chercher l'appoint.

— Votre Altesse veut rire...

Mais Phili ne 1' écoutait plus. Il était

déjà dans la chambre d'Otto Myller, qui cette fois se réveilla en sursaut.

— Mon vieux, lui dit-il, pardonne-moi de te déranger encore. Il me faut tout de suite trente mille marks. Passe-moi la valise.

resse

Mais Otto ne la passait point. Il s'était dre dans son lit, tout ébouriffé, et regardait Philippe-Egon avec effarement.

' Tu n'es pas fou?... murmura-t-il.

(à suivre)

cyi^i^yiû^^yL^-

Le carrosse aux deux lézards Verts

La surprise

UE la mémoire des hommes est donc courte !

Nos gens n'avaient pas fait quatre lieues sur le chemin de retour — songez que l'on se relayait pour porter les marmots — et juré une bonne douzaine de fois le nom du Seigneur, à cause du sol rocailleux, des éboulis et des ornières profondes, qu'aucun d'eux ne se souvenait de ce qui était arrivé durant le séjour à la ville, ni de la discussion sur la croyance à la Fée ou à la sorcellerie, ni même enfin de la Fée!...

Ils pensaient à la fatigue de leurs membres et à la

nuit qui, à leur gré, tombait un peu trop vite. C'est qu'il leur faudrait tantôt se diriger sous bois.

La nature humaine est curieuse aussi, reconnaissons-le ! Voilà de pauvres hommes ruraux à qui est échue aujourd'hui l'aubaine d'un secours extraordinaire : ne point avoir à solder les frais de leur petite ripaille ! Eh ! bien, ils se trouvent, les ténèbres tombées, dans un chemin malaisé : pas un d'eux à qui vienne l'idée qu'un véhicule pourrait paraître tout à coup et les transporter commodément au logis. Ils sont si peu accoutumés aux gâteries du sort que, lorsque celui-ci par hasard leur sourit, ils en demeurent plus stupéfaits que reconnaissants, et, ne pouvant s expliquer 1 accident heureux, ils le nient.

Bien leur prit, d'ailleurs, de ne point s'attendre à des merveilles cejour-là, car il ne s'en produisit aucune. Les bûcherons eurent beaucoup de mal à rentrer chez eux ; ils s'égarèrent plusieurs fois ; les femmes épuisées durent s'asseoir tandis que le temps précieux s'écoulait et faisait grommeler les hommes rudes.

Quand le père Gilles, sa bourgeoise et les deux nouvelles chrétiennes franchirent enfin le seuil de leur cabane, rien n'y était changé, et ils s'endormirent simplement, du sommeil qui suit les journées de fatigue.

Et le lendemain, le travail reprit, tout comme à l'ordinaire.

Et il en fut de même pendant plusieurs années. Je dis bien : plusieurs années.

De sorte que, si, par hasard, à la veillée, les bûcherons voisins se réunissaient et se prenaient à deviser sur les choses passées — car celles-ci reviennent au coin du feu taquiner la mémoire paresseuse, — qui

donc, s'il vous plaît, se trouvait avoir raison ? C'étaient les sceptiques. Aussi, que de gorges chaudes au sujet de la prétendue Fée Malice, et du carillon et des dragées et du déjeuner aux frais de la princesse ! N'y a-t-il pas partout des farceurs, disaient-ils, et des gens fortunés qui se plaisent à jouer des tours, même favorables?

A la vérité, le père et la mère des deux petites filles avaient le dessous ; et, bien que les promesses féeriques eussent été faites en leur faveur, ils n'y ajoutaient plus aucune foi.

Cependant, il se passait, sous la hutte, des choses qui, pour minces qu'elles fussent, ne laissaient point d'être notables en un ménage qui gagne sa vie péniblement et pour qui un sol est un sol.

C'est que, tout justement, quand la mère Gilles en était au chapitre de ses comptes, il arrivait, ce qui est bien aussi étrange qu'un carillon gratuit ou la visite d'une Fée, que ses comptes se réglaient par un excédent de recettes et jamais par un déficit.

La première fois qu'elle en fit la remarque à son homme, celui-ci n'en fut point du tout si content que vous pourriez croire, et il obligea la malheureuse à recommencer dix et vingt fois ses calculs, et il les fit lui-même. Les piécettes d'argent étaient là ; non qu'il plût, à vrai dire, des sacs d'écus dans les armoires ; mais, sou par sou, l'un arrondissant l'autre, le magot, au bout d'un temps, représentait de belles et bonnes économies. Et ceci ne s'était encore jamais vu, de mémoire d'homme.

Mais comme ces bénéfices extraordinaires ne se réalisaient, à chaque coup, que sous les apparences d'une somme minime, on ne leur attribua aucun carac-

tère inquiétant ; mieux même : on en vint à s'y accoutumer si bien qu'à supposer que l'excédent indu se fût trouvé inférieur, c'eût été ce dernier cas qu'on eût jugé suspect.

Gilles usait sagement de ses économies. Il acheta quelques lopins de terre qui se muèrent bientôt en arpents ; et il allait de temps en temps à la ville, et plus volontiers seul qu'en compagnie, afin d y faire des prêts au denier dix.

Ne parla-t-on pas d'un procès qu'il eût eu à soutenir pour avoir été seulement frustré de quelques livres tournois, et qu'il eût gagné d'ailleurs, car il y avait dès ce temps-là une justice?

Toujours est-il que Gilles fut mis, à cette époque, en grand émoi, d'abord parce qu'il n'admettait pas qu'on lui dérobât Mil argent, ensuite parce que cette sotte affaire

le dénonçait dans le pays comme détenteur d'une petite fortune, ce qui pouvait tenter les voleurs et détrousseurs de chemins.

Quoi qu'il en soit, la chose était désormais notoire: le bûcheron avait du bien, ce qui, de tout temps, excita, en même temps que pillerie et convoitise, la considération des hommes.

Et l'on venait, de plusieurs lieues à la ronde, visiter les époux Gilles, le dimanche.

Ces réunions étaient composées d'hommes maniant la cognée, de leurs compagnes et d'une nombreuse marmaille. On leur distribuait du lait, du vin blanc, des rôties : la mère Gilles excellait à faire ce qu'on appelle du « pain perdu ». Son mari trouvait que cela lui coûtait cher, et elle avait beau lui prouver après coup que, quelle que fût la dépense, le petit excédent à son avantage était le même le dimanche que les autres jours, le bûcheron lui répliquait :

— Alors il faudrait voir si, ne faisant, le dimanche, nulle dépense, l'excédent ne serait pas beaucoup plus fort !...

Et ils essayèrent, un dimanche, de simuler qu'ils n'étaient pas là; ils enfermèrent les bessonnes au cellier, clôturèrent portes et fenêtres et dormirent tout le jour.

Le soir on fit ses comptes. En effet, la somme que l'on eût pu passer ce tantôt au chapitre des générosités amicales, était là, bien là, sonnante et trébuchante, avec le petit excédent en outre.

— Tu le vois, ma femme ! Ne te l'avais-je pas dit? Et il suffisait d'avoir un peu de bon sens pour en être

assure..

Il trouvait la chose logique et naturelle. Et l'avan-

tage, il le tenait, désormais, comme à lui dû personnellement.

Mais, voici qu'il ne voulait plus, à présent, entendre parler de servir à ses compagnons et voisins le lait, le vin blanc, les rôties et le pain perdu ! A cette lubie, sa femme, heureusement, mit le holà : elle était moins intéressée que lui ; de plus, elle aimait la compagnie ; enfin elle affirmait que ses filles étaient d'âge maintenant à ne point vivre en recluses ou comme des lapins sous leur toit : elles auraient un ;our une dot !

— C'est vrai, dit l'heureux père.

Et il se prit, dès cette heure, à regarder ses filles d'un œil nouveau. C'étaient des filles de bûcheron, oui, mais qui, par le diable, auraient une dot. Et il décida, quoique les petites fussent bien éloignées de cette échéance, qu'elles ne se marieraient point avec des gars du voisinage, mais avec deux beaux jeunes gens de la ville.

— Tu me fais rire, dit la mère : elles vont tout juste sur leurs six ans !...

— Je veux, déclara le père, qu'elles sachent lire.

— Et écrire aussi ! pourquoi pas ? dit la mère en se tenant les côtes. Feraient-elles pas mieux, je te le demande, de rester honnêtes ?

— Elles sauront lire et écrire ! s'écria le père. Et il n'en démordit pas.

Tel fut, dès lors, l'objet de son souci.

Mais comment deux filles de bûcheron, vivant au centre d'une forêt immense et ne fréquentant que des ignares, pourraient-elles devenir savantes ? Il n'y avait pas un monastère à moins de dix lieues de là, encore était-il d'hommes.

yf

Voilà à quoi songeait le papa Gilles, un jour,

assis sur une bille de chêne qu il débitait, non loin de sa cognée au tranchant courbe et brillant.

Et tandis que son regard était attiré par le foyer lumineux que formait, frappé par le soleil, son fidèle instrument de travail, il entendit, pour ainsi dire à ses pieds, une petite voix toute menue qui disait :

— Es-tu bête!... Cornichon... Es-tu bête!...

Il se retourna vivement, ne pouvant avec vraisemblance attribuer ce propos qu'à sa femme. Cependant celle-ci n'était point dans les environs, non plus qu'aucun être humain.

Mais il vit un petit lézard, le cœur essoufflé sans doute d'avoir à traîner une queue si longue.

— Tu te chagrines, reprit la

voix menue, comme tous les gens qui ont trop de chance. . .

— Ah, çà, est-ce toi. Lézard, fit le bûcheron, qui te mêles de m'adresser la parole ?

Aussitôt le lézard disparut sous la grosse bille de bois.

Le bûcheron se prit à réfléchir.

Et voyez comme les choses s'arrangent ! Tandis qu'il songeait à la petite bête à longue queue, voilà qu'il vit au loin, sous bois, du côté du soleil couchant, non seulement le plus étrange spectacle imaginable, mais un spectacle qui rappelait l'objet de sa pensée vagabonde.

C'était, s'il vous plaît, un carrosse! Un carrosse, oui, en pleine forêt, ce qui est déjà peu croyable ; et un carrosse attelé, non pas de chevaux, mais de lézards verts, fabuleux, grands comme des percherons.

Gilles se frotta les yeux, car il croyait rêver. Mais les ayant promptement ouverts de nouveau, son ouïe vint confirmer ce que lui affirmait sa vue folle. On n'entendait point les sabots d'un attelage qui d'ailleurs filait à une allure inusitée, mais l'on distinguait nettement les sauts et soubresauts des grandes roues ferrées, sur le sol inégal et sur les brindilles pétillantes. Comment un tel équipage ne se brisait-il pas aux mille détours nécessaires pour éviter soit un tronc, soit un bouquet de baliveaux ou bien un entonnoir tel que celui d'où jadis avait été retirée la Fée sous figure de vieille? C'était miracle assurément ; mais cela tenait aussi à l'extrême dextérité de cette paire de lézards géants qui se faufilait dans la forêt aussi aisément que fait un ordinaire lézard parmi la pierraille.

Ces lézards, ai-je dit, étaient verts, d un vert que je ne saurais que ternir par la plus flambante épithète,

disons : du plus beau des verts. Ils dressaient leur Fantastique queue, avec quelle habileté, je vous le laisse à penser, car il s'agissait pour ces monstres de ne point la laisser écraser sous les roues. Ah ! par exemple, ne se privaient-ils pas d'en battre les grosses joues et le nez rougeaud du cocher qui s'effbrçait de rire mais transpirait; il eût eu chaud à seulement assujettir son chapeau que les queues fouettaient par cruelle facétie, eut-on dit.

Quant au carrosse, il était superbe. C'était un carrosse du genre de ceux qu'aimait mon cher et regretté ami, le peintre La Touche, mais ce carrosse-ci était de jade et d'émeraude. Et la quantité de ces verts, et ces formes baroques et admirables, parmi les verts, infiniment variés de la forêt caressée d'en haut par la lumière d'été, composaient un spectacle de nature à émouvoir un bûcheron rêvasseur, ami des sous-bois, troublé de vivre à l'heure où les bêtes parlent, et, par-dessus tout, piqué du souci de la future grandeur de ses filles.

Il ne vit pas approcher de lui un objet aussi peu coutumier, sans tendre sa main vers la fidèle cognée appuyée comme lui-même à la bille de bois. Il savait, tudieu ! manier l'instrument qui met à bas les plus puissants chênes, et, ma foi, il ruminait dans ce momentci de trancher pattes et queues à ces lézards démesurés qui, aussi bien, commençaient déjà à lui donner de l'humeur.

Il l'eût fait si le satané attelage n'eût couru un train hors de toute mesure avec la vitesse que l'esprit d'un homme sensé peut concevoir. En effet le carrosse et son attelage soufflant étaient déjà là, mais là, ce qui s'appelle là, à cinq ou six coudées devant la bille de bois, et, de

l'intérieur du carrosse sortait une voix, ou plus exactement sortaient deux voix de femmes qui, tout en se contrariant, comme deux notes de musique moderne, disaient exactement la même chose, à savoir :

— Bonjour, Gilles, notre cher voisin !

Le carrosse était trop beau, les dames trop polies. Nonobstant les lézards, Gilles ôta son chapeau.

Le valet de pied avait sauté à la portière. Une des dames descendit. Elle était fort bien mise et vêtue d'une robe et d'un chapeau rappelant les couleurs éclatantes du jour. L'autre, au contraire, et qui paraissait du même âge, affectionnait les teintes plus effacées. Ni l'une ni l'autre n'étaient vieilles, et elles n'étaient pas non plus jeunes.

Elless'étaientprisesdebecdans la voitxire, cela

était évident à leur teint animé, à leurs regards acérés, mais elles appartenaient non moins certainement à la meilleure compagnie et, vis-à-vis de l'étranger, elles savaient présenter les figures les plus avenantes. La première dit :

— Nous venons de faire un voyage exquis.

— Le voyage que nous venons d'accomplir, dit l'autre, ressemble à la plupart des voyages : il n'a pas été sans agréments ni sans incommodités.

Le bûcheron les considérait, tout en faisant

tourner son chapeau. Elles l'avaient nommé chacune « mon cher voisin » !... Elles lui rendaient compte d'un voyage qu'il ignorait totalement. Il pensa avoir affaire à des femmes démentes.

L'une d'elles fit au cocher rougeaud :

— Allez !

Et ce ne fut ni sans satisfaction, ni toutefois sans angoisse, que Gilles vit s'éloigner l'attelage diabolique, à une allure vertigineuse. Ne plus sentir si près de soi les lézards aux goîtres haletants et à la queue de dragon, c était certes délivrance; mais est-ce que ces deux pécores à présent, allaient lui demeurer sur les bras ?

Mû plutôt par le sentiment de l'intérêt que par celui de la politesse, le bûcheron dit aux deux femmes :

— Quoi!

Mesdames, vous donnez congé à votre équipage?...

— Peuh ! firent-elles, ne sommes-nous pas à deux enjambées de chez nous!...

Gilles laissa tomber sa cognée qu'il avait jusque là tenue par le manche, et il se pinça fortement pour savoir s'il était vivant :

— ... A deux enjambées? répéta-t-il.

— A combien estimez-vous, cher voisin, la distance d'ici à nos deux pavillons?...

— ... Deux pavillons!... répéta, comme un écho, le bûcheron complètement ahuri.

Et, ce disant, il se retourna, regardant du côté de sa propre demeure que les dames semblaient désigner du geste.

Et d vit, en effet, à quelque deux cents pas de sa chaumière d'où une fumée bleue s'échappait, deux pavillons, deux pavillons voisins sans qu'ils se pussent confondre, deux pavillons cossus, non pas tout à fait semblables, mais d'importance égale, deux pavillons qui n'avaient pas l'air de dater d'hier, car la belle patine du temps dorait la pierre meulière dont ils étaient construits ; et une fine mousse bleuâtre agrémentait l'ardoise des toitures et les petites lucarnes percées en œil-de-bceuf.

Cet homme robuste crut s'évanouir. Jamais la forêt n'avait été habitée par une personne de qualité, et il n'avait été construit sous bois d'autres demeures que les huttes couvertes de bruyères. Cependant les deixx pavillons étaient là ; ils lui crevaient les yeux, si l'on peut dire; et c'étaient deux maîtres pavillons!

Gilles ne poussa pas un cri, ne hasarda pas une parole de nature à laisser accroire qu'il ignorait les pavillons. La main en abat-jour sur les yeux, il dit :

— En effet!... en effet!... Ces dames n'ont que deux enjambées à faire...

— Nous ne voyons pas assez vos bessonnes, dit l'une des dames, il faudra nous les envoyer : que diable ! les voilà d'âge à apprendre à lire et à écrire...

Le pauvre bûcheron, ébaubi, saluait, saluait les deux fantômes qui trottinaient sur les aiguilles de pin.

Il crut fermement qu'ils allaient s'évaporer comme une brume.

Le carrosse avait disparu aussi rapidement qu'un mulot ordinaire sous la brande. Et Gilles croyait voir bientôt rentrer sous terre les deux pavillons, aussi vite qu'ils en étaient sortis. Point du tout ! Les dames diminuaient à ses yeux exactement comme des personnes réelles qui s'éloigneraient à petits pas ; et il les vit nettement pénétrer, chacune en son pavillon, comme une poupée dans sa maisonnette.

Et une demi-heure, et une heure après, les pavillons étaient encore là, debout, solides et d'aplomb; même, un rayon du soleil baissant, qui frappait une de leurs vitres, reflété par elle, illuminait toute la région forestière.

Quand l'heure de rentrer fut venue, non pas auparavant, malgré la tentation qu'il en eut, le bûcheron rentra chez lui pour souper.

Il dit à sa femme :

— M.es filles sauront lire et

La mère haussa les épaules :

— Et qui c'est-il, fit-elle, sur un ton de dérision, qui leur apprendra ces belles choses ?

— Elles auront, chacune, une maîtresse, comme des filles de roi !...

— Mon homme, tu n'es plus bon qu'à mettre à l'asile, c'est certain. Mais, je me souviens, à propos, ajouta-t-elle, n'est-ce pas toi qui, jadis, crus, de tes yeux, voir une Fée?...

— Ça, c'étaient des lubies, dit le bûcheron, mais, n'empêche que mes filles auront, dès demain, chacune pour maîtresse une dame de grande naissance.

— Mange ta soupe, pendant qu'elle est chaude, mon pauvre vieux, dit la mère... Tu as trouvé des dames de grande naissance sous ta bille de bois !...

— J'ai reçu des propositions, dit Gilles, en se rengorgeant.

— D'un picvert ou bien d'une merlette, sans doute?

— Non, mais des deux dames, nos voisines...

— Nos voisines?...

— Enfin, celles qui habitent les pavillons...

— Les pavillons?

Et cette fois, la mère Gilles s'écarta de son mari et eut peur. Les deux bessonnes elles-mêmes s'arrêtèrent de mordre leur tartine, et, la bouche ouverte, elles avaient des moustaches de fromage blanc, montant jusqu'aux pommettes.

— Eh bien ! fit le bûcheron, qu'est-ce donc que j'ai dit?

— Tu as dit « les pavillons », mon pauvre homme !

— Oui, je l'ai dit. Je ne peux pas dire : les taupinières !...

La mère lit signe qu'elle ne parlerait pas plus longtemps de ce sujet et elle commanda à ses filles de se tenir convenablement, car les bessonnes commençaient à se moquer de leur père.

Quand celui-ci eut fini de souper, il essuya son couteau, le ferma et le mit dans sa poche, selon la coutume des hommes de la campagne, et il dit à sa famille :

— Allons faire un tour à la brune.

— Vas-y avec les fillettes : ce n'est pas prudent d'abandonner la maison.

— Je tiens, dit le père, que chacun ici mesure exactement le temps qu'il faut aux petites pour se rendre à l'école.

Plus morte que vive, assurée d'avoir affaire à un homme perdu quant à l'esprit, la bûcheronne, après avoir soigneusement essuyé la bouche des bessonnes, ferma son huis avec l'attention qu'elle apportait à toute chose. Et, résignée aux pires extrémités, elle suivit son maître avec ses enfants.

La nuit, même en forêt, n'était pas complètement répandue. Deux minutes étaient à peine écoulées, que la mère Gilles tomba sur son derrière sans pousser un seul cri. Et elle s'obstinait à ne pas regarder dans une certaine direction, et elle voulait à toute force revenir vers sa chaumière.

Mais les bessonnes, comme leur maman, avaient aperçu les deux pavillons, et, elles, au contraire, émerveillées, voulaient aller vers ces joKes demeures. Elles tiraient leur mère par les bras.

On arriva rapidement au pied des pavillons. La mère était muette, les fillettes enthousiasmées comme de toute nouveauté. Le père toucha du doigt le flanc des

murailles et voulut que sa femme fît comme lui. A ce moment on entendit un chien aboyer derrière les grilles, et un autre chien répondit du pavillon voisin. On distinguait, entre les volets rabattus, sur la cour, à plusieurs fenêtres, une raie lumineuse.

Entre les barreaux de la grille, une grosse balle

d'étoupe, à la molle, se déta aux pieds de la

— Mais, Regarde, Minou!...

C'était le son, qui ondu

fois pesante et cha et tomba famille :

c'est Minou!

maman, c'est

chat de la mailait de la tête

au bout de la queue, et offrait son échine aux caresses. — Et dire qu'on se demandait où le vaurien

passait la nuit !

(à suivre)

Kft^t i'SoJij

c)e l'Académie Françaiée.

ceux et

v^noi

A René BoyUdve.

V^ui m entraîne vers le iJunois f 1 amour oe Jrance f un Irais Avril en s&s premiers jours o innocence î le rêve a opposer ma main liévreuse encore à 1 eau glacée au J(oir sous une vapeur o or

SI line que, tremblants, coteau, cnâteau se mirent au pieo ou saule et tout Onâteauoun '. Je ne sais. Vœu de guérir en volupté ;

? pL

doux cnoix français f plaisir avant Ja mort d y rajeunir ma lyre :

qui m entraîne vers le o aimer en un

Dunois :... .Al-on espérance a aimer en un gentil pays o un cœur gentil (plus et toujours !} 1 amour qui toujours me liance au xvenouveau, sans être jaloux î — ce C^ner petit.

3) allons vite éprouver, comme on toucne ou ooigt, la vraie âme de xrance au L^nâteau oe JJunois et — tel un soir limpide où flotte 1 étendard de la lune — naut et lin, 1 esprit clair du Bâtard !

» J e te suivrai ! — J irai guérir aux plus beaux jours sur les coteaux Heuns où déjà je m élance ! » C^ui m entraîne vers le JDunois f L amour de ± rance f Oui, c est 1 amour de X rance et 1 amour de 1 Amour.

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-Le JM^alade de Vw^nâteaud

un

^^oi, jeune et souple et vil et plein o auaa.ce et o art, plus vigoureux que le pigeon missionnaire, moi, 1 être ailé, cnuter au valétuoinaire et toussoter ma vie sur le banc des remparts (

l^o'i, ce génie au liore espace aérien dont 1 âme s envolait parmi les vents keureux — malade ? Il ne se peut. Je rêve. J e n ai rien. Je bois 1 air à. la grande tasse du ciel bleu.

Ju

! Yk

rî/ternite du jour ! 1 boire une lixnuere qui ne cessera pas, numer à petits coups 1 éternelle clarté ravigorant les spnères... L,as ! las ! voici le soir et j ai numé beaucoup.

E^nterrenient ou jour. JVion âme y tient le poêle. Aoieu... jSlon ! sur ces toits aux noirs manteaux de lierre, cneminées en gibus, méoecins ae ^'lolière, vos doctes assemblées lont rire les étoiles !

"S'ftut'3^

/^/^ Le Vieux=

Client, martyr

Nous venons d'enterrer le Vieux-Client.

Oh! Il n'y avait pas grand monde... Nous étions tout juste, en me comptant, une douzaine à l'accompagner jusqu'au cimetière. J'ai reconnu dans ce groupe mélancolique le doyen des abonnés de l'Opéra, deux ex-habitués de feu le Café Anglais, un fidèle lecteur du Figaro et le dernier survivant du " Cercle des Parisiens qui ont assisté à la première de la Belle-Hclene " .

En d'autres temps, la mort du Vieux- Client eut été, si j'ose dire, un gros ."événement de la vie parisienne. Les rubriques mondaines en eussent longuement parlé... Hélas! le pauvre homme a fait sa sortie sans rien obtenir de la claque. Personne n'a signalé son départ vers l'au-delà, — cet au-delà où, j'espère, la tradition des bonnes maisons n'est pas complètement perdue.

Pendant le funèbre trajet, nous n'avons échangé que de rares propos. Nous étions oppressés... En traversant ce Paris tumultueux et ^ru^-ant nous nous sentions cruellement isolés et il nous semblait que nous allions nous enterrer nous-mêmes.

— Nous avons l'air de fantômes ! déclara le do3-en des abonnés de l'Opéra.

— Nous avons trop vécu! soupira le survivant du C. D. P. Q.. O. A. A. L. P. D. L. B. H.

Bien qu'appartenant à une classe sensiblement moins ancienne, je fis chorus en disant :

— Nous sommes des fossiles!...

Le fidèle lecteur du Figaro s'exclama :

— Pauvre Vieux-Client! Déjà oublié.. . Lui qui, autrefois, était recherché, courtisé, adulé, lui qui donnait le ton et faisait la loi!...

— Sic Iraïuil..., crut devoir ajouter un des anciens habitués du Café Anglais.

Je risquai une question qui me brûlait la langue :

■ — • Et Ferdinand? Pourquoi n'est-il pas là, Ferdinand, le fidèle

valet de chambre, le vieux serviteur du répertoire, en tous points

digne du prix Alontyon?

— Ferdinand? fit le do^-en des abonnés de l'Opéra... Mais lui aussi l'avait renié !

— Est-ce possible?

— Ferdinand a dit, comme tout le monde, à notre pauvre ami : « Vous êtes trop difficile... Vous croyez donc qu'il n'3- a que vous? J'en ai assez... A la gare!... » ^ ""

— Ferdinand a dit cela?

— Parfaitement. Cela vous étonne?

Je ne répondis pas, mais je frémis à la pensée de tout ce que ce pauvre Vieux-Client avait dû endurer pendant ces dernières années. Et des larmes, je l'avoue, me perlèrent aux yeux...

Arrivés au Père-Lachaise, nous n'étions plus que trois. Il était écrit que le Vieux-Client connaîtrait, même après sa mort, les lâchages et les mufleries. Seuls avaient tenu jusqu'au bout le doyen des abonnés de l'Opéra, le fidèle lecteur du Fijaiv et un ex-habitué de feu le Café Anglais.

L'ordonnateur des pompes funèbres nous lança :

— Pressons-nous un peu. . . Je n'ai pas l'intention de moisir ici !.. .

Décidément, le Vieux- Client ne pouvait plus être ser\'i-avec des égards.

Tout de même, nous ne pouvions pas l'abandonner ainsi, sans quelques phrases d'adieu. Et c'est pourquoi, m'approchant du fossé où il allait disparaître à jamais, je prononçai cette oraison funèbre :

<i Cher Vieux-Client !

« Une voix plus autorisée que la mienne aurait dû s'élever ici pour retracer ta carrière, célébrer tes vertus, dépeindre ton martyre...

Hélas ! nos temps sont oublieux : les morts d'aujourd'hui vont si vite qu'ils battent tous les records !

« Tu as connu ces heureuses années où les habitués, les abonnés, les vieux clients enfin jouissaient des privilèges bien dus à leur fidélité. Alors, tu avais ta place réservée aux répétitions générales, chez le restaurateur à la mode, dans la loge de la divette; le contrôleur t'adressait un sourire, le gérant te donnait des conseils désintéressés sur le menu du jour, l'artiste applaudie s'enivrait de tes éloges

et faisait profit Le libraire du cueillait dans sa une respec rite, discutait qualités et des man à succès ; s'intéressait à c o m p o que tu Célimène; réservait tu préfé te faisait d'amicales en te donnant sur le favori ou d'Orient ; le ressait à ta lutte contre les empié

de tes critiques, boulevard t'acboutique avec tueuse familiaavec toi des défauts du rola fleuriste tes amours en sant la gerbe destinais à la buraliste te les cigares que rais; le coiffeur la barbe avec prévenances et son précieux avis la question masseur s'inté-

fino^^ga?

courageuse tements de la

graisse et la dame qui t'offrait, à prix fixe, certains après-midi, les caresses de la brune ou de la blonde te traitait avec la bonne grâce des douairières de l'ancien régime... Tu étais le Vieux-Client, tu connaissais, entre tous, la douceur de vivre!...

« Et soudain tout a changé pour toi. Une horde de nouveaux riches, d'inconnus opulents et grossiers t'a supplanté, ta détrôné, t a chassé. Victime à ton tour de cette révolution qui a fait le tour de l'Europe, tu perdis ton strapontin, ton bout de banquette, ton petit coin, tout ce que tu avais mis tant d'années à conquérir. Le théâtre où tu étais chez toi fut envahi par des rastas et des imbéciles, et d'ailleurs on n'y joue plus que des pièces stupides; dans ce restaurant où l'on te choyait, tu ne fus plus que le « Monsieur du deux » ;

te plaignais-tu d'un détail du service ? le gérant te rembarrait en disant : « Si vous n'êtes pas content, videz la place ! »; la divette à la mode se mit à chanter en anglais et sa loge fut prise d'assaut par les Américains... Le libraire, la fleuriste ne te connaissaient plus. La buraliste, jadis souriante, te répondait avec morgue : « Rien pour vous, mon bonhomme»; le coifi^eur t'écorchait deux fois, le masseur te sabotait et la douairière, jadis si accueillante, te recevait comme un importun en disant : « Vous comprenez, toutes ces dames ont leurs alliés ! »

« Cher Vieux-Client, tu ne fus peut-être pas un petit saint, mais tes dernières années furent celles d'un martyr.

« Tu connus toute l'ingratitude humaine et c'est sans doute l'injustice de ce destin qui précipita ton trépas.

« Nous qui connaissons tes souffrances pour les avoir si souvent partagées, nous t'apportons ici l'hommage de notre indéfectible et fraternelle affection.

« Puisses -tu reprendre là- haut tes chères petites habitudes et y trouver un personnel stylé qui te traite, dès les premières

heures, en Vieux - Client.

■I'.. « Adi

leu ,

ami.

Adi

leu

Nos larmes arrosèrent la terre indifférente. Puis, en proie à une indicible tristesse, nous rentrâmes dans ce Paris hostile, ce Paris implacable, ce Paris nouveau-jeu où les Vieux- Clients ne sont plus que des importuns et des raseurs...

c£ê^u<.£^.¥^i^UcZir~

Quel

qt.

es

JVlystères de la JVlod»

Lorsqu'une femme vient de se taire taire une robe nouvelle et qu'elle appelle son mari, ou son amant, pour la lui montrer et lui demander ce qu'il en pense, il y a tout d'abord entre ces deux êtres un long moment de silence.

Le monsieur, elFaré, inquiet surtout de ne rien penser, tourne autour de la dame d'un air important, afin de dissimuler le vide de son esprit. Il sait d'avance ce qu il dira, mais il cherche le mo^'en d'en varier l'expression. Tant de ménages ont été détruits, parce que l'époux, à court d'imagination, n'avait trouvé d'autre formule que celle-ci : * Tu n'as jamais été mieu.x qu'avec cette robe ». A la douzième toilette, I épouse avait éventé la piètre ruse. « Il ne sait rien », s'était-elle dit, méprisante.

Mais //.' ne savent jamais rien. N'oilà bien ce qu il faut se dire. Et même ceux qui inventent des formules exquises et raffinées, eux non plus ne savent rien. Us sont devant les ajustements féminins comme des enfants qui ouvriraient un livre de géométrie descriptive. C'est joli à voir, mais ils ne comprennent jamais pourquoi.

AxiojïE. — Le mystère de la mode est un abîme entre l'esprit de l'homme et celui de la femme.

Mais alors, si les femmes connaissent cette incompétence absolue de leurs compagnons, pourquoi diable s obstinent-elles si âprement à leur demander leur opinion ?

Nous touchons ici, je pense, à une des énigmes les plus profondes de leur cœur déjà pas mal insondable.

Quoi capila, loL Mruuxt, si j'ose dire. Il y a la dame affolée. Dans son nouvel accoutrement, elle se noie, elle tend une main imploratrice, au hasard. Le premier roseau qui se trouve là, elle le saisit. Triste roseau conjugal, dérisoire planche de salut ! c'est à peine s'il la porte quelques instants sur les ondes du

doute. Mais enfin, il était là, n'est-ce pas ? il aura donné deux ou trois minutes d'illusion.

Il y a la dame méprisante. Elle n'est pas fâchée d'offrir à qui de droit une magnifique occasion d étaler son irréductible, son absolue sottise. Lui, naïf, espère, à chaque fois nouvelle, trouver quelque opinion juste et pénétrante, qui frappe 1 adorée d'étonnemcnt heureux. Mais il ne U trouve jamais et s'enfonce sans cesse dans son impopularité.

Il y a la perverse, enchantée de faire dire une bêtise à un pauvre homme, dont ensuite on rira bien, entre amies, au thé de cinq heures, ou à quelque porto plus coupable encore.

Il v a la consciencieuse, qui collecte les avis, sans autre arrière-pensée. Celui du mari fait un de plus. \'oilà tout.

Et tant d'autres tvpes, que j'oublie.

Mais aucune, aucune, jamais, n'est disposée à tenir compte de l'opinion du pauvre sire. Un peu moins certes que de celle de la femme de chambre.

Axio.ME. — L homme est ici comme un miroir de renfort, un miroir opaque.

Et cependant, vous entendez à tout instant les femmes dire, d'un petit air martyrisé : € Ce qut

;nduroiis. 1 nul Je même! Quel travail ! Quel souci constant! Et penser que c'est pour vous plaire • .

Elles le croient quelquefois, en effet, pai- eteni|>le quand elles veulent se Juiie quelqu'un et qu'elles

gincnl ajouter quelque chose à lein" séduction par un détail ingénieux de parure. Mais la vérité

aire, habituelle, c est qu elles s habillent pour s'étonner réciproquement. I>a joie suprême

irée par un beau manteau, une robe ravissante est d'écraser une rivale, laquelle aura

Eurs sa revanche la semaine suivante, dût-elle faire mille folios pour y arriver.

Les femmes d'esprit simple croient gagner la partie à coups de billets de mille : et elles arborent

s, diamants, tissus d or, plumes, chinchillas, formes e.xtr.ivagantcs. Celles qui sont plus

se rabattent sur des virtuosités de coupe. Mais le but est toujours le même. Vaincre.

Axiome. — La icmme ne shabdio pas poui" plaire à l'homme (c;ir tout est assez bon pour

Elle s'habille pour vexer les autres Icmmes.

Comment expliquer que les femmes, qui manifestent un tel mépris de 1 opinion masculine au sujet de

oilettcy<;//c, s'adressent justement à des hommes quand il s'agit d'une toilette lî/a/'/v.'' Los maîtres

couture appartiennent, en effet, pour la grande majorité, au sexe fort, C est encore un mystère.

Car enfin, c'est à ces êtres absurdes qu'elles confient le soin de créer les lormes deleur ajustement, à chaque saison. Etune fois ces formes créées, elles ne discutent pas. Elles obéissent, avec une ponctualité militaire. Rien ne les rebute. Elles se feront la tête de Napoléon, le ventre d'Isabeau de Bavière, les jambes d'un mousquetaire, les bras «de Jacques Cœur, les pieds d'Aspasie, si le décrète ainsi un monsieur du huitième arrondissement, au nez de qui elles éclateraient de rire s'il était leur mari, et dont elles savent qu'il s'habille lui-même généralement comme un compère de revue...

Mystère ! Mystère ! vous dis-je.

Axiome. — La femme n'a aucune logique.

AuTitE AXIOME. — Peut-être aussi qu'un couturier n est pas tout à fait un homme.

Et avec cela, mélangeant tous les styles, osant les pires excentricités, ii//t' trouve mûven d être délicieuse, de réaliser une harmonie. Et elle le sait bien la coquine.

Axiome finai,. — Les femmes peuvent faire tout ce qu elles veulent.

/ «-'^t«<^ t^ cy^uf-'fi^a^^uJl^

propo,

de iJand

sme

"^iiiiiiiiii^

UE voilà une question délicate !

Le Dand^'sme, s'il faut le définir, c'est celui de George Brummel, lorsqu'il l'inventa, en quelque sorte. Et vous trouverez le portrait du dandy dans les Mémoires d'Outre-tombe : « Le dandj' décèle la fière indépendance de son caractère en gardant son chapeau sur la tête, en se roulant sur les sofas, en allongeant ses bottes au nez des ladies assises, en admiration, sur les chaises, devant lui ; il monte à cheval avec une canne qu'il porte comme un cierge, indifférent au cheval qui est entre ses jambes, par hasard... On dit qu'il ne doit plus savoir s'il existe, si le monde est là, s'U y a des femmes et s'il doit saluer son prochain. »

Voici donc le dand3- tel qu'il fut, en Angleterre, au début du XIX« siècle. Mais si vous me demandez ce que j'entends par dandysme — conservons le mot : il est charmant, délicat^ presque puéril — je vous dirai que je déteste les dandys qui firent les beaux jours du Watier's et que, pour moi les vrais dandies furent les Richelieu, les Grammont et les d'Orsay-. Oui, malgré ses prodigieux gilets et son admirable tenue, je n'aime point le « sublime dandy » qui confondit l'impertinence avec le manque de tact et l'esprit avec l'insolence. Combien je préfère ce roué de Lauzun, ce fort de Richelieu,

— j entends le maréchal-duc — et ces écervelés de 1840 les Beauvoir, les Houssa^-e, ;les Daru, séduisants et séducteurs, ironiques et joyeux de vivre, à tous les égards compassés, guindés, roides, impersonnels comme des mannequins, et qui laissaient tomber du haut de leur cravate savante quelques froides sottises très admirées.

Quand je pense qu'on a comparé Brummel à Napoléon ! On raille notre snobisme actuel, mais il est plus joli, plus plaisant que l'étrange servitude que s imposaient les tristes dandics londoniens. Ce que nous aimons et ce qui leur manquait, c'est lenthousiasme, — l'enthousiasme qui fait chérir l'action et l'héroïsme, le panache enfin. Imaginez Cyrano de Bergerac représenté devant un public de « bucks » et de « Macaronies » (noms des dandies) sous George IV. Quel silence glacial eut accueilli chaque tirade !... etpourtant les mondains de France ont subi cet engouement anglo-saxon, ils ont tâché — heureusement sans y parvenir — à imiter cette froideur correcte et ce dédain de l'émotion qui caractérisaient le vrai gentleman. C'était renier des siècles de tradition, de fantaisie et de courage. Un vrai dand3- devait avoir la haine du mouvement et juger le sport comme un plaisir indigne. La haute canne et la cravache empesée des dandies remplaçaient la fine épée de nos roués, epée prompte à jaillir du fourreau, et le jabot de dentelles qu'on époussetait d'un doigt nonchalant.

A vrai dire, il n'y a pas un Français qui ait été un dand^"^ suivant la formule anglaise et peut-être n'y a-t-il eu que Brummel. Bj'ron et Musset admiraient le « sublime dandy » et sans doute firent-ils ce qu'ils purent pour l'égaler, en vain.

Ce sont là des erreurs du génie, et le génie ne se « porte » pas chez un dand3'. Barbej' d'Aurevilly, luimême, crut approcher son modèle.

La silhouette sj'mpathique et attendrissante du « connétable des Lettres Françaises >» avec son manteau doublé de soie rouge et son

chapeau large bordé de velours cramoisi estd'un raffiné cha r m ant , d'un illuminé délicieux, d'undandj-dc France.

Rappelez-vous son portrait du dandy dans le premier conte des « Diaboliques ».

Quelle différence avec son Brummel de r« Essai sur le Dandysme »; le vicomte de Brassard est de chez nous. D'Orsay' fut, à mon sens, le plus parfait des dandies, parce qu'il sut séduire par sa grâce et charmer par son esprit, et parce qu'il chercha plus à plaire qu'à étonner

Existe-t-il encore à notre époque trace de cet état d'âme ?

Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu un pareil retour vers les mœurs des contemporains de George IV. La nouvelle génération • — il faut bien se décider à n'en plus être — est assez anglomane bien que sa froideur semble être toute convention-

nelle. On peut dire que ce dandysme-là n'est pas un mal lorsqu'il séduit la jeunesse, qu'il aide à développerl'esprit d'analyse au détriment de la sensibilité excessive, qu'il ne tue pas l'enthousiasme, bien au contraire ! Mais que celui-ci devient plus discret dans ses manifestations, il n'en est pas moins profond pour ne pas être désordonné. Je conçois le raisonnement et j'admats que l'impassibilité obtenue rend les élans d'émotion plus touchants et plus sincères. Elle enseigne à réfléchir avant de s'engager dans une aventure hasardeuse, à exercer la volonté, à obtenir la confiance en soi. Mais je déplore qu'on s'y entraîne trop tôt, à un âge où il est charmant de s'abandonner à sa nature juvénile. Et puis où est la « politesse exquise » des Français? Le jeune homme actuel éprouve une insurmontable peine à enlever son chapeau, il le garde sur sa tète pour parler aux dames, prend une attitude impertinente et détachée, et ceci ne me plaît point, et je serais surpris que les dames de bon ton y trouvassent leur compte. Et parfois ces Messieurs, en veine de politesse, se hasardent à baiser la main sans discernement et sans nuance d'une grisette et d'une douairière sur un trottoir à onze heures du matin. C'est peut-être d'un dandy, ce n'est pas d'un gentilhomme. Brummel ne saluait guère

cellentes raison chapeau sa tête avec tion infinie :

pouvait expoirrespectueux labori eu senieuse ; vieux

il redoutait d'enlever son « toupet » dans un geste imprudent. Mais nos jeunes gens n'ont pas de ces excuses, et ce qui n'est ni galant ni poli, n'est pas de chez nous. Il nous manque un peu de cet esprit pétillant et mousseux comme le champagne, qui fut l'apanage des jeunes beaux. On a le temps de devenir grave et austère. Ce qui con\aent à l'âge mûr, me choque chez les adolescents. Reconnaissons d'ailleurs que notre chorégrapkie moderne n'engendre pas la joie !

Le goût du sport triomphe heureusement de nos jours ! Il sera la réeénérescence de la nation française !

etil avait d'ex sons pour cela:

était posé sur une précau jeune, il ne ser au vent sa chevelure ment harmo

U/7Ji^^' Jf /AU^

Salle Marivaux

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