PAR BARCLAY TAILOR
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MERCIER FRERES, Tapissiers-Décorateurs lûo, Fatdioarg Saint-Antoine, Pario
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7' Fascicule Exceptionnellement
Exemplaire spécial de Noël Prix : j;0 franco
JLa VTUirland
ALBUM D'ART ET DE LITTÉRATURE
Sous la direction littéraire Je
Monsieur Jean HERMANOVITS
iSous la airection artistique de
Monsieur BRUNELLESCHI
SE TROUVE : j, RUE DE CHAILLOT
PARIS
Le tirage Je cet Altum e.t Numéro :1 () 4
restreint à 800 exemplaires
Lonte de ^oël
Par Madame LUCIE DELARUE-MARDRUS
Illustrations de Monsieur Jean Ray.
je carrosse aux deux
lézards verts
Conte de fée par Monsieur RENE BOYLESVE
(de l'/icadémie FrançaUe) Illustrations de Monsieur George Barbier.
Venant des x èlerins
Adapté de l'Arabe par Monsieur JEAN HERMANOVITS
Illustrations de Monsieur Brunelleschi.
Pkili
OU PAR-DELA LE BIEN ET LE MAL
Conte moral, en prose, par Monsieur ABEL HERMANT
Illustrations de Monsieur Brunelleschi.
L Allaire des T oiirrures
Fantaisie en vers par Monsieur MIGUEL ZAMACOÏS
Illustrations de Monsieur Brunelleschi.
J^e .Al-alade de V^nâteaiidun
Poème de Monsieur PAUL FORT
Illustrations de Monsieur Stab.
(^nronique sur 1 élégance
par Monsieur ANDRÉ DE FOUQUIÈRES
Illustrations de Monsieur Zinoview.
La ^ode à la Ville et au Tkéâtre
Par Madame de MIRECOURT
Illustrations de Mademoiselle Lucienne Martin.
HORS- lEXTE
La Femme a l'éx'enlail, eau-forte rehaussée au pochoir de Monsieur Brunelleschi.
Étu3e de Femme, composition inédite de Monsieur J.-G. DoMERGUE.
Un peu de musique daiié un parc, dessin inédit de Monsieur Cadogan.
La neige au Japon, dessin inédit de Monsieur E. Blanche.
Romane<)<fue, dessin inédit de Monsieur Brunelleschi.
f^oici l'Hii'er, dessin inédit de Monsieur Bonnotte.
Une création de AlelnoUe-Simonin, par Mademoiselle A. Rome.
ISABELLE berçait son petit garçon, gentiment, sur ses genoux, au coin du feu, trois bûches dans l'étroite cheminée. La lampe basse éclairait leur réveillon. Une neige assez épaisse, tombée le matin, mettant sa couche de silence autour de la petite maison isolée dans son jardin minuscule.
Pauvre villa de banlieue, image même de la médiocrité, que tu semblés belle, ce soir, à celle qui va te quitter pour entrer dans la misère !
Isabelle, jeune fille de luxe, mariée par amour, a, depuis cinq ans, descendu rapidement l'échelle haute de son bonheur.
L'homme pauvre qu'elle a, contre le gré de ses parents, choisi pour son charme et sa belle figure : un monsieur louche. Klle ne s'en est aperçue que tard. L'enfant était né, les parents morts. Orpheline et mère presque en même temps, la jeune femme, entre ce chagrin-ci et cette joie-là, a, cette même année, vu commencer l'extinction d'un mirage.
Un matin, c'est la révélation d'une colossale dette de jeu. Un
soir, c'est la découverte de basses débauches. Q,ue de larmes! La fortune d'Isabelle s'en va, son cœur se meurt.
Après le bel appartement de Paris et les parcs et châteaux d'été, cette unique petite bicoque en banlieue est tout de suite remplie par des chagrins immenses.
L'homme, qui s'est mis à boire, au cours de scènes inqualifiables frappe sa femme et son enfant. Kt voici maintenant le dernier échelon. Sans autre explication qu'une horrible lettre laissée sur une table, il est parti depuis huit jours, emportant le reste de l'argent.
Isabelle, outre le scandale et le désespoir, a compris sur le coup qu'abandonnée et ruinée, elle était seule en face de la misère immédiate, avec un enfant à élever.
Il lui reste en tout deux cents francs... et son courage.
Son courage, c'est ce petit qu'elle berce contre elle. C'est si fort une mère qui serre son enfant sur son cœur.
Elle a mis de la méthode
dans la catastrophe. Depuis hier un écriteau se balance au vent sur la villa. La sous-location sera son seul moyen d'existence jusqu'à ce qu'elle trouve, comme on dit, une place. Une place de quoi ?
Etre secrétaire de quelqu'un, ce serait trop beau, employée de magasin très bien
encore. « Faudra-t-il devenir femme de ménage?... Soit ! »
Elle se penche pour prendre une bûche et la jeter dans le feu mourant. L'enfant, qui s'était endormi, se réveilla.
aman
Oh ! cher petit mot grand comme le monde !
— Maman, raconte-moi encore, comme tout à
l'heure !
Elle l'embrassa, parvint à sourire. Et sa voix, pour évoquer la belle image de Noël, se fit charmante et douce comme celle d'une femme heureuse. Ne
fallait-il pas, autant que possible, que l'innocent ignorât des déboires qui n'étaient pas à sa taille? Lui ménager une enfance à peu près heureuse, remplacer par du charme toutes les gâteries qu'il ne connaîtrait pas, c'était son rêve, son petit rêve sublime de jeune femme parfaitement malheureuse.
« Pauvre petit! Il a déjà eu peur, il a déjà été
battu. A moi de lui inventer le coin de poésie auquel il pensera plus tard, quand sera venu le malheur d'être une grande personne... »
Et sombrement :
« Q,u'est-ce qui me dit qu'il ne sera pas un jour une brute, comme son père ? »
— Maman, raconte encore?
— Eh bien! voilà!...
Petit Edmond dormira
dans son dodo. Alors, le Père Noël entrera dans le jardin, puis dans la salle à manger, ici. Et dans les souliers que nous allons mettre tout à l'heure devant la cheminée.
Bercée par sa propre chanson, elle continua longtemps, inventant à mesure les merveilles bienfaisantes.
— Tu vois, il est vieux et gros, le Père Noël. Mais ses pieds ne laisseront pas de marque dans la neige, parce qu'il est léger comme de l'air. Il a une longue barbe blanche, une hotte, un bonnet de fourrure, et son manteau est tout plein d'étoiles qui brillent dans la nuit.
Les yeux immenses, le petit buvait ce nouveau lait dont elle le nourrissait.
— Et maintenant, vite au dodo! Le Père Noël ne vient pas si les enfants sont éveillés!
Les petits souliers disposés devant l'âtre, elle eut un plaisir déchirant à le coucher dans son petit ht. Du salon contigu elle avait fait leur chambre, pour simplifier leur petite vie à deux. Etbien quecette chambre fût glaciale, elle resta près de son amour, assise dans l'ombre, jusqu'à ce qu'il se fût endormi.
Revenue à la salle à manger, pour ne pas pleurer toute seule, elle se dépêcha d'aller chercher dans leur cachette les objets qu'elle avait achetés, dépense considérable quand on n'a que deux cents francs pour fortune. Mais elle tenait à ce que ce premier Noël du malheur fut tout de même assez magnifique pour enrichir à jamais l'imagination du petit délaissé.
Elle achevait d'arranger le sabot en chocolat dans un soulier et le polichinelle bariolé dans l'autre. Accroupie, elle songeait : « Pauvre mignon! Et dire qu'il croit que le bonhomme Noël va entrer et... »
Un grincement de clé dans la serrure de la porte du perron la remit debout d'un sursaut.
Elle n'eut pas le temps de faire un geste. La porte de la salle s'ouvrit. Changée en pierre elle vit devant
elle, silencieux, pâle, givré par le froid, son mari.
Pas une seconde elle ne crut qu'il venait demander pardon. Il avait un visage de crime qui l'épouvanta.
— Q,u'est-ce que tu veux? bégaya-t-elle.
Il n'hésita pas.
Saccadé, sourd :
— Je veux les deux cents francs que j'ai laissés ici. Donneles !
L'indignation lui arracha ce simple cri :
— Oh !... c'est trop fort!
Il sentit sa révolte. Ce fut en faisant un pas sur elle qu'il vit les joujoux dans les deux petits souliers.
— Voilà donc ce que tu fais de mon argent, imbécile ?
Des larmes de rage jaillirent des yeux d'Isabelle. Elle commença, véhémente.
— Misérable, tu...
Venue de l'autre pièce, une petite voix terrifiée appela :
aman
Elle tressaillit des pieds à la tête, et regardant son mari, très vite, un doigt sur la bouche :
— Je vais te donner tout, soufïla-t-elle. Mais plus un mot! Plus un mot! Attends seulement une seconde!
Elle courut au salon, en entr'ouvrit la porte, et dit tout bas :
— Chut!... Rendors-toi vite, mon chéri! C'est le Père Noël qui est là !
Puis, revenant en grand silence, elle fut à la table, remua des papiers, en tira les pauvres billets, les tendit à l'homme étonné. Et, le suivant pour refermer doucement derrière son dos, elle n'ajouta pas un seul mot.
Elle n'avait pas fermé l'œil de la nuit. A la lueur remuante de la veilleuse, elle n'avait cessé de regarder dormir son fils, ce petit qu'elle venait, une fois encore, de sauver des réalités. Dès sept heures, il se réveilla. Elle ouvrit les persiennes.
— Oh vite, maman, regardons s'il y a des pieds dans la neige! Cette nuit, je croyais... je croyais que j'avais entendu papa! S'il y a des pieds, c'est que c'est lui qui est venu au lieu du Père Noël.
Elle frissonna. Mais la nature, du moins, avait été bonne pour elle. D'autre neige était tombée depuis la sinistre visite. Le jardin était immaculé.
— Oh ! quel bonheur, maman! Alors c'est qu'il y a quelque chose dans mes souliers !
Elle l'enveloppa d'un châle, poussa la porte.
— Va voir toimême !
Et quand il revint, rapportant ses souliers féeriques, ce lut la joie au cœur battant des tout petits du 20 décembre. Lorsqu'il eut fini de pousser des cris, avant de remonter dans son lit, il retourna près de la fenêtre afin d'envoyer des baisers vers le jardin.
— Merci, Noël ! Merci, Noël !
Alors Isabelle, pour étoufter un sanglot, se détourna. Mais vite la petite voix la rappela.
— Oh! maman!... Viens voir! Le Père Noël a laissé tomber les étoiles de son manteau dans le jardin !
Surprise, elle regarda. Un oiseau venait de passer, sans doute, sautillantes pattes fourchues dont l'entaille dessine des petits astres dans la neige; et le jardin, en effet, était tout constellé. Q,uand elle eut vu cela, la pauvre Isabelle, enfin, se mit à pleurer. Alais c'étaient des larmes de joie. Car la vie, malgré tout, n'était pas si mauvaise, puisque, suprême cadeau de Noël, la mère apprenait en cette minute que l'enfant qu'elle avait mis au monde, son compagnon de misère, sa raison d'être, était, miraculeusement, un petit poète.
/yC^-^0t^^ ,
Le carrosse aux deux lézards Verts
Les pavillons, les perroquets et les deux 'Dames
T l'on se porta vers l'autre pavillon, fermé également par une grille.
Minou suivit : il connaissait tous les lieux. Dans la cour, le chien aboyait toujours, et l'on voyait à deux fenêtres, entre les lamelles des persiennes, de petites barres horizontales et lumineuses.
La nuit était complète à présent et la lune commençait à donner sur la clairière. A sa lueur, qui jouait sur les toitures, on distinguait une herbe fine entre les pavés de la cour.
— Ce n'est pas loin, dit Gilles : mes enfants, demain, vous viendrez là et vous apprendrez à lire et a écrire !
Les petites ne se tenaient pas de ;oie. Leur mère demeurait pétrifiée.
Le père, lui, faisait le malin, et, sur le chemin du retour il dit :
— Que serait-ce si je vous parlais du carrosse et des lézards verts !...
— Tais-toi, lui dit sa femme; j'en ai assez, et attendons le grand ;our.
KUe pensait encore, en son for intérieur, que tout cela était songe et fantasmagorie et que la forêt se retrouverait au matin dans l'état où on l'avait toujours vue.
Cependant, elle dormit mal ou ne dormit point, et elle fut debout de bonne heure. Elle sortit aussitôt : les deux pavillons étaient là, sous la saine lumière du jour comme sous la lueur de la lune propice aux enchantements.
Quant à y envoyer ses deux fillettes, ah ! non.
Alors le père annonça qu'il les y conduirait luimême, que d'abord c'était chose convenue avec « ces Dames », et secondement qu'il ne se souciait pas de revoir venir au-devant des petites, le carrosse avec ses lézards.
— J'ai eu moins de terreur, dit là-dessus la mère Gilles, en entendant autrefois un père capucin décrire les cavernes de l'Enfer, qu'en voyant, de mes yeux, s'accomplir de petites choses quasi comiques, mais qui confondent l'entendement...
Le lendemain était un dimanche. On habitait ici
trop loin de tout pour songer à aller à la messe, aussi n'y assistait-on que le ;our de Pâques. Dès le matin, quoiqu'il n'imaginât point de leçon qui fût possible un tel jour, le père Gilles estima que les convenances exigeaient des petites une première visite à leurs maîtresses.
On vêtit les bessonnes de leurs plus beaux atours, et on les regarda s'éloigner, unies par la main, vers les grilles que l'on avait touchées la veille au soir et d'où était tombé Minou. Il fallait la présence de iVlinou là-bas, où le chat semblait comme chez lui — voire mieux, puisqu'il y restait — pour rassurer la mère qui, par ailleurs, croyait envoyer ses filles au sacrifice.
Les bessonnes revinrent presque aussitôt et elles dirent qu'à l'un comme à l'autre pavillon elles avaient été accueillies par un domestique en livrée, et galonné, qui leur avait appris très poliment que ces Dames étaient pour l'heure à la ville, mais ne tarderaient pas à rentrer. Les petites avaient vu Minou dans la cour, en train de se pourlécher les babines auprès d'un bol de lait.
— Comment ces Dames sont-elles dès le matin à la ville et vont-elles rentrer tout à l'heure ? se demanda la bûcheronne.
Sur quoi son mari souriait dans sa barbe.
Il ne quitta pas des yeux les deux grilles, étant de loisir ce jour-là. Vit-il quelque chose ? ne vit-il rien ? Une heure après, toutefois, il commanda aux petites de retourner là-bas.
Et, cette fois-ci, les petites ne reparurent qu'après bonne heure écoulée. Elles étaient entières ; elles
étaient fraîches et de belle humeur. Et, de plus, elles étaient irisées.
La mère leva les deux bras au ciel. Elle n'avait jamais jugé ses deux filles si jolies. Elle avait eu aussi, secrètement, grand émoi.
Mais il s'agissait bien de cela, à présent !
Il s'agissait de faire taire les bessonnes qui ne tarissaient pas, ou bien d'en faire au moins taire une, afin qu'on pût entendre l'autre.
L'une disait que d'abord elle avait vu un perroquet. L'autre en même temps disait qu'on lui avait fait prendre un bain.
— ^ Un bain ?
— A moi aussi, s'écriait l'autre. D'abord, moi aussi j'ai vu un perroquet.
— Tais-toi, faisait le père. Laisse parler Gillette 1 Et Gillette dit :
— J'ai vu un perroquet... un beau perroquet vert qui faisait comme ça : « Bonjour ! bonjour ! ah ! quel beau temps ! mais qu'il fait donc beau !... »
— Mais non ! interrompait Gillonne, ce n est pas ça qu'il disait; il disait : « Voilà qu'il pleut... Sacré pays de chien !... »
— Tais-toi ! faisait Gilles ; laisse parler ta sœur. Et d'abord : avez-vous vu le même perroquet ?
— Non, dit Gillette, puisque je n'étais pas dans le même pavillon...
— Si, dit Gillonne, puisque mon perroquet était tout vert comme le sien !
— Voyons ! entendons-nous; vous a-t-on séparées l'une de l'autre ?
Sur ce point, on finit par s'accorder quoique les
deux récits parallèles fussent encombrés de détails avant qu'on arrivât à un moment qui semblait hors de tout conteste, et c'était celui de la séparation,
attendu que l'une était passée du premier pavillon dans le second, tandis que l'autre soeur n avait pas fait ce voyage. La difficulté, qui s'expliqua par la suite, venait de ce qu'on ne l'avait point prise par la main
pour la faire sortir du premier pavillon et la conduire au second, mais qu'on l'avait priée de s'engager en des escaliers et des couloirs. Il en résultait que les pavillons communiquaient entre eux par quelque galerie sou terraine.
Une fois séparées, par les soins d'une
femme de chambre, elles avaient été l'une et l'autre enfermées dans une belle pièce où un perroquet, sur sa tige de bois, répandait le chènevis à plus d'un pas à la ronde. Et le perroquet de Gillette disait, ou à peu près, entre autre choses : « Q,u'il fait donc beau ! » tandis que celui de GiUonne disait : « Quel sacré temps ! » Ensuite on les avait priées de prendre un bain. Puis, par les soins de la femme de chambre, toutes deux s'étaient vu peigner et friser.
— Et après? leur demandait-on.
Oh ! après, on les avait introduites dans une pièce encore plus belle où se tenait une Dame.
— Une dame en cheveux ;aunes, dit Gillette.
— Non pas ! en cheveux gris, rectifiait GUlonne.
— Puisque ce n'était pas la même! dit le père.
— La dame a dit qu'elle arrivait de la messe, qu'elle avait vu le duc, la duchesse et quantité de gens, que l'éghse était remplie de beau monde et que M. le Curé avait prononcé un sermon digne de Bossuet...
— Elle a dit, rapporta Gillonne, qu'elle était arrivée à l'ofiGce un peu en retard, parce que sa sœur et elle étaient paresseuses et le cocher aussi... Elle a dit qu'elle pensait que les gens de la ville étaient eux-mêmes peu du matin, car l'afïluence était mince et composée de fretin, enfin que le curé, d'ailleurs bon homme, prêchait comme une savate.
— Ça, c'est exact, dit Gilles ; il cherche ses mots, comme quelqu'un qui, le matin, n'a pas encore tué le ver.
— Je vois, opina la mère, que ces deux Dames ne regardent pas les choses du même œil.
— Il y en a une qui voit clair, dit Gilles.
— Peut-être qu'il vaut mieux voir beau, dit la mère Gilles. Mais, par quel moyen ces clames ont-elles pu se rendre à la messe... et être de retour?
Le bûcheron ricana.
— Oh ! toi, tu veux toujours avoir l'air de savoir les secrets !...
— M.oi, dit Gilles, on m'a assez tourné en dérision, il y a de cela six ans, lorsque j'ai vu la Fée Malice : je verrais le bon Dieu entouré de ses Saints, que je n'en soufflerais mot.
En attendant, les petites savaient déjà la moitié de leur alphabet, et elles traçaient des lettres majuscules et minuscules, avec un morceau de charbon, sur les murailles et sur tous les objets.
Gillette affirmait que c'était facile et qu'elle saurait écrire au bout de huit jours. Gillonne trouvait que ce n'était pas si aisé et qu'il faudrait des mois avant qu'elle fût en état d'adresser une lettre à sa marraine.
Entre elles elles s'entretenaient surtout des perroquets.
Les pavillons, les deux Dames, les perroquets et la leçon étaient sujets de colloques familiers sous le toit des Gilles, quand, l'après-midi, les amis bûcherqns et bûcheronnes se présentèrent pour manger les rôties et le pain perdu.
On parla des Dames, des perroquets, des pavillons et de la leçon. Une idée neuve ne se loge pas plus sûrement dans le cerveau des hommes qu'une balle tirée à cinq cents pas. Il fallut un certain temps pour que l'un des bûcherons en fût atteint.
— Ah ! ça, de quoi est-il question ici ? Etes-vous point devenus fous, compère et commère?
De quoi compère et commère parurent beaucoup plus étonnés qu'ils ne 1 avaient été en découvrant eux-mêmes pavillons et tout ce qui s'en suit.
— JMieux vaut parler de ce qu'on voit que de traiter de billevesées, dit Gilles.
Les bessonnes allaient de l'un à l'autre, racontant leur matinée et parlant de leurs perroquets. Il n'y eut pas jusqu'à Minou qui, revenu à domicile pour les friandises du dimanche, ne fût pris à témoin : il passait, lui, ses nuits là-bas ; il était tombé en boule, hier au soir, du haut de la grille du pavillon de gauche . . .
— « Du pavillon de gauche ! »... s'écria un des bûcherons en poussant un ;uron à faire damner toute la province ; puis il se mit à rire de telle manière que tous les bûcherons, autour de lui, pris de gaîté, s'esclaffèrent et dansèrent une ronde autour du père et de la mère Gilles, et leurs sabots rythmaient le pas sur le sol de terre desséchée. La marmaille les imitait dans les coins. Kt Minou, grimpé sur la huche, la queue droite, le dos arrondi, les regardait de ses yeux de braise.
Sans protester, sans mot dire, le père Gilles en les reconduisant, les inclina du côté des deux pavillons, et quand ils furent en vue de ceux-ci, au point d'en pouvoir compter les vitres, il dit simplement :
— Vous voyez : il n'y a pas loin pour les petites à venir prendre leur leçon . . .
Aucun des hommes, aucune des femmes qui se trouvaient là ne voulut ni paraître étonné, ni surtout avoir nié une vérité évidente. Ils firent :
— En effet, en effet...
Et leur petite troupe s'achemina, en se divisant,
pour laisser au milieu l'espace occupé par les deux pavillons que chacun voyait. Mais ces paysans ne les regardaient pas trop, soit que ce voisinage leur donnât la chair de poule, soit qu'ils fussent résolus de dissimuler leur dépit ou leur stupeur.
Le dimanche suivant, pas une allusion à l'étrangeté du fait. Celui-ci était passé au nombre des choses admises de tout temps.
Le père et la mère Gilles en éprouvèrent même un dépit assez vif.
Ils avaient fait du merveilleux leur chose, et ils regrettaient qu'un cas si extraordinaire demeurât, du moins en apparence, comme s'il était inexistant.
Une idée de femme ordonnée vint à la mère Gilles, et elle la c on fia aussitôt à son mari :
— Rien n'est pour rien, dit-elle. Nos filles apprennent à lire et à écrire — c est bien toi qui l'as voulu ! — et ces dames des pavillons sont bien savantes, c'est entendu ; mais reste à savoir ce que cette fantaisie va nous coûter. Quand on a affaire à un précepteur, je l'ai entendu dire, c'est tout comme à un homme de peine, on fait marché d'avance.
— Tu ne parles pas mal, pour une fois, dit le père. On pourrait leur porter quelques hvres de beurre, du fromage blanc et des fraises des bois ; ça ferait en même temps une visite de politesse...
— On verrait les perroquets, dit la mère, et aussi comment c'est fait là-dedans.
Un jour, à une heure autre que celle de la leçon, le père et la mère Gilles revêtirent leurs habits de fête, suspendirent à leurs bras les paniers, et s'acheminèrent vers les pavillons.
Ils furent reçus à la grille du pavillon de gauche — qu'ils avaient choisi à tout hasard — par un domestique en livrée devant qui ils déclinèrent leurs noms et qualités et à qui ils confièrent leur intention de voir madame. . . madame qui ?. . . A ce moment ils s'aperçurent qu'ils ignoraient son nom. On les fit entrer, néanmoins, non dans le salon au perroquet, mais à la cuisine. Ils n'en furent pas froissés, car c'étaient de pauvres et bien honnêtes gens, mais humiliés cependant en pensant aux quelques livres de beurre qu'ils apportaient, alors que le beurre, il coulait à flots sur les flancs dorés de poulardes à la broche, que faisait tourner, en face d'un grand feu, un petit singe vêtu de blanc et coiffé d'une calotte de marmiton.
— C'est bien dommage, dit la mère, que les enfants
ne soient pas là, car elles auraient ri tout leur content ! . . .
Ce petit singe, assis sur son séant, tournait la broche avec un imperturbable sérieux ; mais le feu vif lui brûlait le museau et il se le garantissait à l'aide de sa main oisive qui tenait, comme celle d'une vieille marquise à mitaines, un écran de carton. Il était aussi tenté de goûter au rôti, et, n'était qu'un chef passait et repassait fréquemment pour lui administrer une chiquenaude, le drôle eût lapé, en quelques coups de langue, le ;us onctueux des superbes volailles.
C'est en ce lieu que le père et la mère Gilles revirent M.inou. Il était là, posté sur une haute étagère, entre une bassinoire de cuivre et un fort gros cuisseau de porc fumé, et il vous regardait de ses yeux jaunes, tranquille et pleinement satisfait, comme un serviteur sympathique qui a atteint avant ses maîtres les sereines régions du bienheureux séjour. L'odeur du lieu, il faut le dire, était délectable pour un estomac dispos.
Nos bonnes gens se trouvèrent si embarrassés avec leurs paniers qu'ils les laissèrent là quand on les vint avertir que Madame leur faisait l'honneur de les recevoir.
Ils repassèrent par la cour d'entrée, où ils eurent le loisir de constater qu'une herbe fine poussait çà et là entre les pavés, comme dans les maisons qui ne datent pas d'hier, et tandis que Gilles s'attardait à remarquer qu'il y avait même du pissenlit et de la mâche, sa femme ne retint pas un cri parce que, hors des portes closes des écuries, sortaient, rasant le sol, deux grands serpentins verdâtres dont on ne voyait pas la tête, sans doute trop grosse pour passer sous les battants, mais dont la queue démesurément longue et
souple, s'agitait de terrifiante manière. Gilles regarda la chose et se prit simplement à rire. Elle jugea son mari ou très brave ou plutôt stupide. On voyait ailleurs, dans une grande remise entr'ouverte, plusieurs hommes, en bras de chemise, épongeant un grand carrosse vert. La mère Gilles se souvint que son mari s'était flatté d'avoir vu un cairosse dans la forêt. Elle fut plongée dans un abîme de perplexité. A une fenêtre, une soubrette, les bras et la gorge nus, faisait tranquillement sa toilette.
— Ne regarde pas par là, dit la mère Gilles. Alais on les introduisait l'un et l'autre dans une
pièce spacieuse et ornée.
La mère Gilles fut aussitôt éblouie, mais elle confia à son mari :
— Il y a maldonne, c'est moi qui te le dis : les leçons ici seront trop chères pour des pauvres bougres comme nous.
Ils pénétraient, cette fois, bel et bien, dans le salon où perchait le perroquet.
Cet animal les accueillit par un « Bonjour, bonjour ! » plein d'aménité, et il ajouta : « Q,uel temps charmant ! quelle température délicieuse ! » ce qui fit sourire nos gens, parce que, s'il ne pleuvait pas aujourd'hui, c'était tout juste : la chaleur était accablante et un orage se préparait à l'horizon.
Tout à coup le perroquet se mit à chanter, mais à chanter d'une voix atténuée, lointaine, où les articulations manquaient, mais qui était cependant suave, caressante, accompagnée parfois de sons filés tels qu'en rend un archet sur une corde sonore ; c'était curieux, étrange et drolatique entre les branches cornues du bec
de cet oiseau imitateur, à tête de vieil Hébreu. Sans s'interrompre, mais sur un ton prosaïque, il dit successivement : « Où est donc Minou ? », « J'ai mangé du lard aux choux », et « Mon enfant, vous chantez comme un ange !... »
Le bûcheron et sa femme riaient à qui mieux mieux et ne trouvaient pas le temps long. Ce fut presque à regret qu'ils suivirent le valet qui les vint prendre pour les introduire cette fois en une pièce mieux ornée encore, où le sol brillait comme un miroir et où ils virent une dame à cheveux jaunes reconduisant un jeune garçon très bien mis, à qui elle disait : « Mon enfant, vous chantez comme un ange ! »
et en lequel tous deux, sans s'y pouvoir méprendre, reconnurent le jeune Loys, propre fils de Monsieur le conseiller Périnelle.
Et ils étaient là, à se demander par quel moyen le fils du conseiller Périnelle, habitant à dix'lieues d'ici, pouvait être transporté avant midi en pleine forêt pour y venir avec une dame à cheveux jaunes « chanter comme un ange », quand cette dame vint vers eux, marchant avec aisance, sur le parquet lumineux, et leur dit :
— Vos filles sont des amours. Celle qui m'est confiée, Gillette, va lire à Hvre ouvert, à la fin de la semaine... Vous êtes les plus heureux parents du monde... Dieu ! quel beau temps ! la température est exquise !... Cet enfant a la plus belle voix du royaume...
Comme elle reprenait haleine, le bûcheron dit :
— Nous connaissons bien le fils de M. le conseiller Périnelle...
— Ah ! vous le connaissez ? dit la dame. Il vient ici , tous les deux jours, prendre sa leçon avant vos filles... Son père est l'homme le plus vertueux de la terre...
Sur ce, elle voulut faire asseoir le bûcheron et la bûcheronne qui n'y consentirent point.
Ils avaient hâte, étant troublés, d'en arriver au but de leur visite.
— Madame,... fit Gilles^ je dis « madame » tout simplement, parce que vous êtes pour nous madame... je ne sais qui...
Elle s'esclaffa :
— « Madame Je-ne-sais-qui ! » c'est cela; cest charmant. Je serai pour vous Madame Je-ne-saisqui ! . . .
— Madame Je-ne-sais-qui, reprit-il, nous venions vous trouver, la bourgeoise et moi, pour vous demander... pour vous demander... Ah ! dame, ça
n'est pas si facile à dire... Parle donc, toi! dit-il, en se tournant vers sa femme.
— Mon Dieu! Madame, dit la mère Gilles, nous sommes confus de vos bontés; mais on voudrait bien savoir... — pensez. Madame Je-ne-sais-qui, que l'on est du pauvre monde... — enfin si ça nous coûtera cher les leçons aux petites...
Madame Je-ne-sais-qui se mit à rire de nouveau et de plus belle :
— Laissez cela, mes bonnes gens, et écoutez-moi bien: il ne ^*era jamal.) que^^tion d'argent entre non,)...
Le bûcheron et sa femme rougirent de plaisir. Mais tout aussitôt dans l'esprit de la femme germa le soupçon que si l'une de ces dames donnait ses leçons gratuitement, l'autre les pourrait bien faire payer le double d'un prix honnête. Elle poussa le coude de son mari qui la devina aussitôt et dit :
— Pardon, Madame Je-ne-sais-qui, vous nous comblez, mais nous voudrions bien aussi présenter nos devoirs à Madame... à Madame... Ah! qui est-elle?...
— Madame « Ah-qui-est-elle! » Voilà, voilà le nom qui convient à ma sœur! Que vous feriez un bon curé de campagne, vous, mon brave homme : vous vous entendez comme nul autre à baptiser les gens ! Eh! bien, on va vous conduire près de Madame Ah! qui-est-elle!..
Et elle se reprit à rire, puis à chanter comme une gamine.
— Je comprends, opina la mère Gilles, que les enfants ne s'ennuient pas dans cette maison.
— Voilà du beau et du bon monde, dit le bûcheron. Ils ne s'aperçurent point de quelle façon ils arrivèrent, tout en devisant, dans une salle à peu près
pareille à celle du perroquet ; et, en effet, l'oiseau aux couleurs crues était là, sur son perchoir, avec son chènevis qui souillait le sol tout alentour. Mais celui-là disait: « Encore des fautes, vaurien!... », « Vous êtes un âne, savez-vous? », «Le sale pays... », « Quel sacré temps!... »
— Ce n'est pas le même, dit la mère : celui-ci est
beaucoup moins bien élevé.
— Mais meilleur juge,
dit le bûcheron, car le
tonnerre éclate, et il pleut
à torrents.
(à suivre)
KftiAt l'SoJl'
de l' Académie França'ue.
qnv'*'S.'-i t/Ct
Je teindrai de henné tes Voiles, O bateau béni, qui m'emporteras
Vers le royaume des étoiles.
Là-bas, où le soleil ne s'éteint pas!
JLu*-3î lA.— 5*
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Et je mettrai dans ta mâture, Uni défiera les embruns et le Vent,
La plus ravissante parure:
L'étendard de l'Islam et son croissant.
Et je Veux mettre sur ta proue Plus de cent fois l'empreinte de ma main
Avec du sang et de la boue.
Car je tuerai le jeune agneau demain !
Et le plus pauvre aura sa place A côté du plus riche pèlerin.
S'il lui plaît d'aller rendre grâce Au Prophète élu du Pouvoir Divin.
Il ne faut pas que notre absence Soit pénible à tous ceux qui resteront !
Slu'ils attendent aVec patience Le jour où les pèlerins reviendront !
Ce seront bien douces journées Hue celles qui suivront notre retour!
Nos fautes enfin pardonnées.
Nous pourrons ouvrir nos cœurs à l'amour!
|pa^^ ^L^ ^ ^^;î ^^^>^
|lffTT7rr'^U; U, h iSy^f j^yb u^i^f^
Et, si notre âme est désolée, Slue nos yeux soient forts et sèchent leurs pleurs.
Pour en couvrir le Mausolée, Oit seront pardonnes tous les pécheurs!
iC^'.'r. t L uCJCt
Heureux, qui Va Voir le Prophète'!
C'est le plus grand des bonheurs d'ici'bas!
Celui'là peut leVer la tête; Si la mort le guette, il ne la craint pas !
JUM
Jî
j^plA^i^s^; l/j hiSy^f j^'-J^ U-^^^JJ
La foi sera notre seul guide!
Et, par bonté, le Maître Souverain
Rendra l'eau de la mer limpide.
Le Vent, favorable, et le ciel, serein!
S.ue nous importe la distance !
Slue nous importe d'aller jour et nuit!
Stu'importe l'Océan immense !
Slu' importe le Vent qui nous conduit!
C'est Vers la Terre "Parfumée, Vers le Hedjaz, où tant d'élus sont morts.
Vers Fatima la bien-aimée, Slue nous allons porter nos pleurs et nos remords!
Je
£ijn /TVrvrtdvrOMy
PHILI
OU PAR-DELA LE BIEN ET LE MAL
J^a lettre de la x éricnole
JE peux tout entendre ! s'écria Philippe -Egon, qui, par un effet du phénomène connu sous le nom de « retour atavique », prenait souvent tout d'un coup, presque toujours mal à propos, le ton grand-ducal ou même l'accent de la tragédie.
Mais Otto Millier, bien qu'il fût demeuré sur son séant, était retombé dans la somnolence d'où Phili venait brusquement de le tirer ; il semblait ne rien comprendre, et ne plus se ressouvenir qu'il avait dit à
Son Altesse Sérénisslme : « Tu n'es pas fou ? » Le grand-duc daigna le lui rappeler, et lui demanda si la cause de cette exclamation impertinente était les dix mille plus trente mille marks qu'il s'agissait de prélever sur la caisse des voyageurs pour payer l'ardoise de M.adame la comtesse Tatiana Schmiick.
— C'est cela même, repartit Otto Mûller, reprenant soudain ses esprits. Tu m'as révélé le cours du change, que j'ignorais. Il est désastreux et, à ce taux-là, c'est notre note que nous ne serons pas en mesure de payer quand on nous la présentera au bout de la semaine. Le Conseil des Ouvriers et Soldats s'est engagé à te faire passer tes revenus, et nous n'avons pas le droit de mettre en doute la parole de nos camarades ni leur bonne volonté ; mais à l'impossible nul n'est tenu. Je me méfie de la poste, qui est lente. Supposé même qu'elle se hâte, si dix mille marks valent trois mille cent vingt-cinq francs, les sommes les plus énormes que l'on t'expédiera de Silberberg fondront avant de parvenir entre tes mains. Bref, mon pauvre vieux, ;e ne nous vois pas blancs,
Philippe-Kgon, qui n'avait ;amais manqué ni du nécessaire ni du superflu, était bien incapable de rien entendre à cette comptabilité. Il l'écoutait d'une oreille distraite et n'éprouvait aucune inquiétude ; mais il éprouva une sorte de ravissement lorsque Mûller ajouta :
— Tu me rendras cette justice que je ne t'ai fait aucune remontrance et que je t'ai livré les clefs de la caisse ; mais, entre nous, je trouvais déjà idiot de lâcher dix mille marks à cette Schmûck. Et pourquoi, grand Dieu ! pourquoi? Elle n'a plus rien à te refuser, tu peux donc tout lui refuser. A notre âge. Monseigneur,
et tournés comme nous sommes, c'est peu demander à l'amour que d'exiger seulement qu'il ne nous coûte rien.
— Pas un mot de plus ! s'écria impérieusement Philippe-Egon. Je fais grandement les choses ou ne les fais point. Du moment que je ne saurais acquitter la dette entière de Madame la comtesse Schmûck, je n'en vais point payer le quart. Elle n'aura pas de moi un pfennig.
— A la bonne heure ! dit Mûller.
Mais est-ce une raison pour prendre des airs enchantés quand je te confie notre détresse?
— Ah ! mon ami, répondit le grand-duc avec cet abandon et cette naïveté qui le rendaient irrésistible, que j'aurai donc appris de choses en une matinée ! Que de sensations nouvelles en moins d'une heure ! Q,uand je suis venu quérir sous ton oreiller ces dix mille marks que je vais m'empresser d'y remettre... (pourvu que la Krakus ait l'honnêteté de me les rendre !...) Otto, j'étais ivre de joie, de fierté. Je n'ai pas trouvé de mots pour t'exprimer cette émotion, quel que fût mon désir de la partager avec toi. Une femme m'avait demandé de l'argent ! Elle m'avait traité en homme sérieux ! C'était
la première fois de ma vie. Les paroles si pleines de sens que tu viens de prononcer m'ont instruit qu'il est une joie supérieure à celle d'être tapé par une femme : c'est de lui laisser croire jusqu'à la dernière minute qu'on marchera et, finalement, de ne pas marcher. Q,uand je pense que cette poule — car l'épouse morganatique, mais légitime de mon petit-cousin est une simple poule — quand ;e pense qu'à l'heure qu'il est, elle se flatte en rêve de m'avoir carotté dix mille marks et qu'elle sera volée ! Ah ! ce coup-ci, je sens que je suis un homme : j'ai roulé une femme. Je lui ai... comme disent les Parisiens... je lui ai... Comment disent-ils?
— Je l'ai sur le bout de la langue, dit Otto M.ûller. Philippe- Egon frappa du pied avec colère. La
locution « piquante » dont usent les Parisiens en cette circonstance lui échappait. Ce défaut de mémoire diminuait son plaisir de moitié. Il rudoya MûUer qui faisait toujours mine de chercher le mot.
— M.oi, lui dit-il grossièrement, je l'ai oublié; toi, tu ne l'as jamais su. Comment pourrais-tu le savoir? Tu n'as aucune éducation. Je vais le demander à mon maître Frédéric Mosenthal, qui est l'un des plus grands philologues de l'Allemagne.
Il sortit en faisant claquer la porte; mais, quand il arriva devant celle de l'appartement où il avait lieu de croire que son savant maître reposait, il perdit toute assurance. La tendre affection qu'il portait à Frédéric Mosenthal n'empêchait point qu'il ne le respectât jusqu'à le craindre ; d'autant que Fritz le traitait souvent avec la même rudesse allemande qu'il traitait lui-même son frère de lait. « Mosenthal, se dit-il, va me trouver raseur, à la fin. » Il hésitait d'entrer. Cette peur eut un singulier effet. Comme les gens qui souffrent
des dents, courent chez le dentiste, et ne soufïrent plus dès qu'on les introduit dans le salon, il retrouva la locution parisienne qu'il cherchait, dès qu'il eut à sa portée Mosenthal qui la lui pouvait dire.
— Parbleu ! s'écria-t-il
au
ded
ans
lui-même, c est fxwer un lapin. J'ai posé un lapin à la comtesse !
-Mais (telle était son inconséquence), au lieu de se retirer là-dessus, puisqu'il n'avait plus nul besoin de faire appel aux connaissances philologiques de son maître, il ouvrit brusquement la porte et cria en entrant : — Tu ne sais pas, Fritz ? Une bonne histoire ! J ai posé un lapin à Son Excellence Madame la comtesse Tatiana Schmiick.
Par bonheur, Mosenthal ne dormait plus, quoiqu'il ne fût encore que quatre heures de l'après-midi. Il était debout,
exactement au milieu d'un tub placé exactement au milieu de la chambre, et dans la tenue
où l'on a coutume de se mettre pour prendre un tub. Phili ne le dérangeait donc en aucune manière ; mais il était d'une humeur de chien, et il répondit en brandissant son éponge :
— Q,u'est-ce que tu veux que ça me fasse que tu aies posé un lapin à Son Kxcellence? Tu es inouï, de venir me raconter des histoires pareilles !
— Je te raconte tout, dit le grand-duc, boudeur.
— D'abord, gronda Mosenthal, pourquoi entrestu chez moi sans frapper quand je suis tout nu?
— Je ne pouvais pas le deviner, dit Philippe-Egon extrêmement froissé. Et puis, s'il faut maintenant que je fasse des cérémonies avec toi !
— Vas-tu finir de tourner? dit iVlosenthal. J'ai déjà mal à la tête, tu me donnes mal au cœur. Assiedstoi sur le lit.
Philippe-Egon obéit, mais répliqua d'un ton âpre et puéril de reproche :
— Tu n'es pas gentil, tu ne m'aimes plus.
— Je t'en prie, ne pleure pas.
— Tu me reçois comme un fox dans un jeu de quilles quand j'ai à t'entretenir des choses les plus graves !
— Ta phrase d'entrée ne l'indiquait pas.
— Tu n'aurais pas tardé à~ t'en apercevoir si tu ne m'avais d'abord interrompu. Si j'ai posé ce que j'ai dit à la comtesse et si /en éprouve une joie d'enfant, après avoir éprouvé une joie pareille à la pensée de lui faire un petit cadeau, c'est que j'ai un heureux caractère, je ne sais voir que le bon côté des choses. Le mauvais côté est que nos moyens ne me permettent pas d'être généreux. Je viens d apprendre qu au train dont nous allons, nous n'en avons pas pour huit jours.
— Il faut donc mener un train réduit, dit Mosenthal.
— C'est justement sur quoi je te consulte. Quel besoin ai-je de ces comtesses Schmùck qui font rétribuer leurs faveurs, quand je possède une femme et une maîtresse que j'adore, qui devraient me suffire, et qui ne me coûtent rien?
— Penses-tu?
— Enfin, ce qu'elles me coûtent passe dans les frais généraux.
— Je te ferai observer que tu possèdes une maîtresse, mais que, si tu as une femme, tu ne la possèdes point.
— Hélas! non... Ce n'est que partie remise, et peut-être que les conditions de notre nouvelle existence me rendront la victoire plus facile sur une ennemie qui, entre nous, ne demande qu'à être vaincue.
— Q,uelles sont donc ces conditions nouvelles?
— Nous ne demeurerons pas vingt-quatre heures de plus dans cet hôtel, où le prix des repas et des chambres doit être exorbitant, où l'on est forcé de frayer avec des comtesses Schmûck et où l'on ne jouit pas entre soi des bonheurs de l'intimité. Je dénicherai bien sur les bords du lac quelque villa très modeste; nous y vivrons très retirés, nous aimant les uns les autres, sans obéir à aucune loi qu'à celles de notre tendresse et de notre bon plaisir.
Frédéric Mosenthal gronda entre ses dents que par le temps qui court, les chaumières elles-mêmes sont hors de prix, et les propriétaires ne se contentent plus, pour leur garantie mobiUère, d'un cœur ni même de cinq ou six. Phili (qui venait d'inventer ce beau plan au fur et à mesure qu'il le développait en son discours) se forgeait une félicité qui lui mettait les larmes aux yeux, et n'entendait plus les tristes raisons de son maître. Il ne voulut point différer cinq minutes de passer à l'exécution, et s'avisa d'abord que, seule de toute sa compagnie. Madame la baronne de Krakus avait la compétence nécessaire pour l'y aider. Il se fit annoncer chez la duègne, qui achevait de se parer pour le thé dansant dont l'heure approchait. Il l'aborda avec cet air de déférence et de docilité qui est le plus flatteur hommage dont un très jeune souverain puisse honorer une vieille sujette.
— Madame la baronne, lui dit-il, je viens quêter vos compliments. Vous allez me trouver bien raisonnable. D'abord, veuillez me rendre les dix mille marks que je vous ai confiés ce matin.
— Monseigneur, les voici.
— Vous êtes honnête. Je vais tout à l'heure les verser dans notre caisse commune. Nous sommes obligés de compter. Q,uant à Madame la comtesse Tatiana Schmûck qui a voulu me taper, c'est elle qui se tapera.
— Ah ! Monseigneur, bravo !
— Je vais maintenant vous faire connaître une résolution que j'ai prise, ou plutôt la soumettre à votre approbation. Je suis désormais un personnage privé, bien que, par une courtoisie dont je vous sais gré, vous continuiez d'observer à mon égard les règles de l'étiquette : ;e dois mener la vie d'un homme privé,
d autant que ma fortune est mince et me le permet tout juste. Madame la baronne, pourquoi ne serais-;e pas un bon mari ? J'adore ma femme et je crois qu'elle m'aime. Ne pensez-vous pas qu'elle serait heureuse si, à dater de ce jour, nous vivions ensemble comme un ménage suisse ?
— Mais, Monseigneur, c'est à Madame la grande -duchesse elle-même que Votre Altesse Sérénissime devrait poser cette question.
— Oui... J'oubliais de vous dire, Madame / la baronne, que notre bonheur ne sera pas égoïste et que nous continuerons de pourvoir, dans la mesure du possible, à tous j les besoins de notre suite.
— ivionseigneur, ;e n en ai jamais douté... Votre Altesse Sérénissime pourra s'entretenir de ses projets avec Madame, après le thé.
— Pourquoi pas dès à présent ?
— Parce que ni Madame ni Monseigneur ne peuvent manquer ce thé.
— Mais, Madame la baronne, ce thé va encore me coûter les yeux de la tête !
— Rien du tout : on nous invite.
— C'est la première nouvelle. •
— J'étais chargée de la
commission. Je ne l'ai pu faire qu'à Aladame la grande-duchesse, n'ayant point rencontré Votre Altesse Sérénissime; mais voilà qui est réparé.
— Q,ui donc nous invite ?
— Des gens de Berlin, qui ont gagné pendant les deux premières années de la guerre une fortune colossale, et qui ont jugé dès lors prudent d'émigrer avec leurs capitaux.
— Les Wrt quoi ?
— V^otil Ah! M.onseigneur, pas encore. Ils s'appellent Mauser et ne sont pas trop décrassés.
— Imaginez-vous que je vais me commettre avec ces espèces.
— Hélas ! Monseigneur, je pense que vous le devez, ne fût-ce que pour ne point laisser Madame seule en proie à leur snobisme et exposée à leurs entreprises ; car l'heure est déjà passée, je connais l'exactitude et la politesse de votre épouse, je ne puis douter qu'elle ne m'ait déjà, vu mon retard, précédée dans le petit salon où les Mauser nous attendent.
Phili n'avait plus le loisir de la réflexion. Il courut endosser une jaquette, et M""' de Krakus s'empressa de se rendre au thé des Mauser, afin d'y arriver avant lui et de chapitrer Sophie-Charlotte. Lorsque l'on ouvrit à deux battants pour Monseigneur la porte du salon, une jeune femme était au piano et chantait en s'accompagnant. C'eût été la première cantatrice du monde que tout se fût interrompu à l'entrée du Prince; mais c'était Sophie-Charlotte et personne ne se dérangea ni ne fit mine de prendre garde à lui.
Les Mauser, ayant appris que la grande-duchesse était douée par la nature d'une voix agréable, l'avaient
priée de leur iaire entendre la moindre chose, et elle ne s'était pas fait prier trop longtemps. Elle chantait en français, avec un assez fort accent, la lettre de la Périchole :
O mon cher amant, je te jure Que je t'aime de tout mon cœur; Mais, vrai, la misère est trop dure, Et nous avons trop de malheur !
Tu dois le comprendre toi-même, Q,ue cela ne saurait durer, Et qu'il vaut mieux. . .
M""" de Krakus s'approcha du grand-duc et lui dit, derrière l'éventail, avec une Ironie en quelque sorte satanique :
— Monseigneur, il me paraît que Madame vous envoie la réponse avant que vous ne lui ayez posé la question.
Phillippe-Egon était consterné. Des bravos lui annoncèrent la fin du morceau. Quand ils s'apaisèrent, la baronne lui dit avec autorité :
— Votre ^i\ Altesse Séré-
permettre de ses hôtes, M. et leur fille Fricka
nissime va me lui présenter M'"" Mauser, et Sigismond
eui
fil
s aine.
(à j'uL're)
c/i^T^yU^^^^-
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