CHAPITRE VI
Conte moral, en prose, par Monsieur ABEL HERMANÏ
Illustrations de Monsieur Brunelleschi.
J^e carrosse aux deux lézards verts
Conte de fée par Monsieur RENÉ BOYLESVE
(de l'Académie Française) Illustrations de Monsieur George Barbier.
Vœux et Choix
Poème par Monsieur PAUL FORT
Dessins de Monsieur Stab.
Le Client JMartyr
Par Monsieur CLÉMENT VAUTEL
Illustrations de Monsieur Mahias.
V^uelques JV^Lystères de la jMlode
Propos par Monsieur F. de MIOMANDRE
Illustrations de Monsieur George Barbier.
A. propos de JDandysme
Chronique par Monsieur ANDRÉ DE FOUQUIÈRES
Illustrations de Monsieur Bonnotte.
HORS- TEXTE
Concert, dessin inédit de Monsieur BRUNELLESCHI. La Jolie Cueillette, dessin inédit de Madame Gerda Vegener.
Alodeles des Grands Couturiers exécutés par les Artutes collaborant à la Revue.
PHILI
OU PAR-DELA LE BIEN ET LE MAL
-La question dardent
LE merveilleux privilège de l'adolescence est qu'elle n'est blasée de rien, même des choses désagréables. Les accidents les plus fâcheux, parce qu'elle les essuie pour la première fois, la charment au moins par leur fraîche nouveauté. Jamais encore une femme n'avait demandé d'argent à Philippe- Egon. L'amour, dans le grand-duché, ou dans la
république de Silberberg, était revenu à sa pureté primitive. C'était l'innocence de Tahiti ou de TOaristys ; et comme les amants, soit de l'un ou de l'autre sexe, n'avaient que l'embarras du choix, comme, de part et d'autre, si l'on ose emprunter aux économistes cette expression, l'offre était infiniment supérieure à la demande, l'idée ne venait à personne de mêler aux soins de l'amour ceux du vil intérêt.
Mais, dira-t-on, comment donc les citoyens de Silberberg pouvaient-ils vivre, tant les hommes que les femmes, dans un pays ruiné par la guerre, où le commerce et l'agriculture, ces deux mamelles, étaient probablement taries ? On oublie que les préjugés y étaient aussi vaincus, et d'abord celui de la propriété. Rien n'est à la fois si aisé et si difficile que de subsister dans un Ktat où la distinction du tien et du mien est abolie et où ce n'est plus un crime de déplacer le dieu Terme. Les gens honnêtes ou superstitieux ne savent comment se tirer d'affaire; le grand nombre, en revanche, n'a désormais aucun souci.
Les femmes que pratiquait Phili sur ses domaines n'avaient donc jamais eu sujet de le solliciter d'un pfennig, encore qu'il fût bien assez riche pour les combler d'or ou de papier. Madame la grande-duchesse avait sa cassette particulière. Mignon était défrayée de tout et ne comptait pas avec le grand-duc. Quant aux maîtresses de passage, elles se croyaient assez payées par le plaisir d'avoir tenu quelques instants entre leurs bras le plus joli garçon de la contrée. Ces mœurs, par certains côtés patriarcales, ont leur agrément, et Phili savait les apprécier. Cependant, lorsque la comtesse Tatiana Schmuck lui demanda négligemment « une
dizaine de milliers de marks, » il crut sentir un frisson nouveau, et sa conscience l'avertit qu'il devenait homme tout de bon.
Les réactions de Phili étaient instantanées : cette particularité n'eût point échappé à un physiologiste. La comtesse Tatiana Schmùck achevait à peine sa phrase qu'il bondit hors du lit. Elle se méprit au sens de cette manifestation : son erreur, si l'on y veut bien réfléchir, était plausible. Elle crut que, choqué de sa requête et résolu de n'y pas donner suite, il se dérobait précipitamment. Ce qui rassura la comtesse fut que, dans la tenue où il se trouvait, Philippe-Egon aurait pu à la rigueur monter sur une scène et se faire voir à deux mille personnes s'il eût été danseur, mais il ne
pouvait pas ou traverser le lui dit, d'un ton dédain et de
— Mon pi \ vait assez le sentir que le heureux, elle se petite âme, estn'avez pas cette rable ?
— Sur moi, grand-duc en l'armoire à glace nerie cynique ; porté de Silber d'argent, et je cher ces quel
vrir la porte et couloir. Elle inimitable de nonchalance :
geon... (Ellesafrançais pour mot était malreprit.) Ma ce que vous somme misénon, répondit le louchant vers avec une gami- \ \ mais j'ai emberg des tas vais vous cherques sous.
— Laissez donc ! fit, d'une voix mourante, la comtesse Schmûck décidément rassurée. N'avons-nous pas mieux à faire et n'êtes-vous pas le seul trésor que je désire pour le moment ? Ce gueux d'hôtelier a bien attendu deux mois, il peut attendre deux heures comme de raison. Mais, soupira- t-elle, dans mon émoi, je ne vous avais donc pas regardé ? Monseigneur, quelle beauté idéale !
Elle ajouta, au comble de l'exaltation :
— Je vois Dieu !
Il le lui laissa voir de plus près, et bientôt elle ne le vit plus qu'en rêve. La fatigue d'une nuit blanche, la danse, le reste l'avaient si bien rompue qu'elle s'endormit profondément. Phili, que tenait éveillé le désir de lui apporter dix mille marks, se leva, se vêtit sommairement, et fut demander au bureau, où il trouva « un veilleur de jour », le « numéro » de S. E. M. Otto Mùller, ministre plénipotentiaire de la république du peuple de Silberberg. Un groom le conduisit. On heurta à la porte à grands coups de poing sans obtenir de réponse. Phili ordonna au groom d'ouvrir et d'éclairer ; car, dans cet hôtel où nul ne reposait que de jour, les fenêtres étaient curieusement calfeutrées et l'on n'y voyait goutte en plein midi. Le brusque allumage de quatre appliques et d'un lustre ne troubla pas le sommeil d'Otto. Phili, à la vue de son frère de lait qui dormait seul et de tout son cœur, eut le sentiment d'être étonné. Il ne perdit point le temps à se demander qui pouvait causer cet étonnement, mais répondit sans y prendre garde à cette énigme de psychologie qu'il n'avait point explicitement posée.
— Otto!... cria-t-il. Otto!... Eh bien, et Mignon ? Où est-elle ?
— Où est-elle? répéta Mùller dans la franchise du premier réveil.
Et il semblait la chercher autour de lui. IVLais il recouvra sa présence d'esprit et le sentiment des bienséances.
— Comment, dit-il, veux-tu que je sache où est passée Mignon ? Votre Altesse ne me l'a pas donnée à garder.
— Naturellement, dit le grand-duc avec hauteur. Il ne s'agit pas d'elle.
— Alors pourquoi me réveilles-tu?
C'est toi qui as l'argent?
Sous mon oreiller.
Donne-moi dix mille marks.
Je ne vous pose pas de questions.
Je n'ai pas de secrets pour
La comtesse Tatiana Schmùck payé sa note depuis deux elle m'a demandé ce petit
comprends à demi-mot,
repartit Otto Mùller avec une finesse allemande. Daigne agréer mes félicitations.
Phili continua de n'avoir point de secrets pour Mûller, et lui dit à demi-mot, en mettant les points sur les i, toutes les raisons qu'il avait de reconnaître par un cadeau princier les complaisances de Tatiana Schmuck. Otto, en l'écoutant, y croyait être lui-même, et se forgeait déjà une félicité semblable, selon la règle de partage qui était le principe de leur amitié. Il faisait aussi réflexion que, tenant la caisse, il pourrait à son tour, le moment venu, faire un cadeau princier à l'épouse morganatique, mais légitime, d'un Romanov. Il tira de sous l'oreiller une valise de cuir souple fort bourrée, compta exactement et recompta dix billets de chacun mille marks, et les remit au grand-duc avec l'air de dignité d'un père dupe, à qui son garnement de fils vient d'arracher une grosse dent. Phili, à rebours, les empocha avec l'indifférence d'un joueur qui n'a aucune notion de la valeur de l'argent. Mais ensuite il remercia Otto avec cette gentillesse puérile qui était son charme, et comme si en effet le ministre plénipotentiaire lui eût fait sur sa propre caisse un don gratuit. Il s'excusa d'avoir interrompu la sieste de Son Excellence pour une telle vétille, lui souhaita de retrouver le sommeil et la borda même dans son lit d'une main diligente. Il éteignit toutes les lumières et sortit sur la pointe du pied.
Il se dirigeait vers la chambre de JVL me la comtesse Schmuck. Il goûtait, par une sorte de prélibation, l'immense plaisir qu'il se flattait d'éprouver tout à l'heure, lorsqu'il éparpillerait ces dix coupures sur
les draps. Jupiter n'était pas son cousin — le Jupiter qui se répandit en grêle d'or parmi la couche de Danaé. JMais il se demanda soudain si l'étiquette en ces occasions est bien la même pour les dieux et pour les princes exilés, ou, plus simplement, « si cela se fait ». Il n'avait pas la même indépendance à l'égard des usages qu'à l'égard de la morale éternelle, et rien ne l'eût mortifié davantage que de trahir son inexpérience aux yeux d'une femme probablement fort expérimentée.
— Qui me renseignera? se dit-il. Parbleu! Fritz, qui sait tout !
Il appela de nouveau le groom, et se fit mener à la chambre de Frédéric Mosenthal. La cérémonie du réveil fut aussi laborieuse que chez Otto Millier, mais l'accueil du précepteur fut plus rude.
— Tu pourrais me laisser dormir, dit ce philosophe sans aménité.
As-tu besoin de moi pour comprendre
que le plus grand plaisir qu'on puisse faire a. une femme qui sollicite de l'argent est de lui en donner ?
T'imagines-tu comme les Français que « la façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne » ? Deux thalers mal donnés valent mieux qu'un seul présenté avec grâce. La question d'argent est purement quantitative.
Frédéric Mosenthal se retourna vers la ruelle et grogna:
— Eteins !
Philippe-Egon n'était point ferré sur les catégories et n entendait rien au didtinguo du quantitatif et du qualitatif. Son doute l'intimidait si fort qu'il n'osait plus rentrer chez Tatiana. Il errait comme une âme en peine devant la porte de cette chambre où il venait d'être si heureux.
La Providence le prit en pitié, et tandis qu'il rôdait dans le corridor, y fit passer M me la baronne de Krakus.
— Ah! s'écria-t-il, chère baronne, c'est le ciel qui vous envoie ! Et moi qui ne songeais pas à vous !
— Monseigneur, fit-elle en esquissant, malgré la banalité du lieu, une révérence de cour, serais-je si heureuse de pouvoir me rendre encore utile à Votre Altesse Sérénissime ?
— Oui, madame, et toujours pour la même affaire... A propos, je vous dois les plus vifs remercîments. Veuillez les recevoir... .Mais j'arrive au fait. M me la comtesse Tatiana Schmiick vient de
me confier qu'elle n'a pas payé sa note d'hôtel depuis plusieurs semaines et qu'on la chicane, croiriez-vous ? Cette ardoise est d'environ dix mille marks. Les voici. J'étais sur le point de les lui remettre moi-même, de la main à la main; mais j'ai peur que cela ne
soit... comment dire?... bien goujat. Qu'en pensezvous ?
— J'avais donné à entendre à Votre Altesse Sérénissime qu'elle faisait fausse route, dit gravement la baronne de Krakus.
— Quoi? Quoi? Fausse route ? dit Philippe-Egon.
Qu'est-ce que vous chantez ? M rac la comtesse Tatiana Schmûck m'a fait un grand honneur en me demandant ces dix mille marks, et j'éprouve, moi, un grand plaisir à les lui accorder. Mais je veux les lui présenter comme il faut. La façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne, disent les Français. N'est-il pas mieux que je vous confie ces billets, et que vous alliez, en mon nom, les remettre à la comtesse ?
— Monseigneur, je craindrais que cela ne fût... encore plus... comme vous dites.
— Comme je dis ? Qu'est-ce que je dis ?
— Encore plus... goujat.
— Evidemment !... Eh bien, j'ai... une autre idée... Si vous alliez payer cette note et me la rapportiez avec l'acquit?... Je vous attends là. Je me glisserai dans la chambre de M me la comtesse Tatiana Schmûck, qui doit dormir, et comment ! Pauvre ange!... Je placerai la note acquittée entre les doigts de la belle dormeuse et, quant elle s'éveillera, elle aura la surprise.
Cela n'est-il pas ingénieux, madame la baronne de Krakus ?
— Très ingénieux, Monseigneur, et je reconnais la délicatesse de cœur de Votre Altesse Sérénissime.
La baronne prit les dix billets de mille marks et descendit au bureau.
Son absence fut de courte durée. Quand elle reparut, elle avait une expression de physionomie si singulière que Phili ne put démêler si elle était triomphante ou déconfite.
— Monseigneur, dit-elle, c'est bien dix mille marks que doit M me la comtesse Tatiana Schmûck, mais dix mille marks or, soit douze mille cinq cents francs. Au change du jour, les dix mille marks papier de Votre Altesse Sérénissime valent trois mille cent vingtcinq francs.
Il en faudrait donc ajouter trois fois autant.
on
dit le grandduc. Je cours chercher l'appoint.
— Votre Altesse veut rire...
Mais Phili ne l'é c ou tait plus. Il était
déjà dans la chambre d'Otto Mûller, qui cette fois se réveilla en sursaut.
— Mon vieux, lui dit-il, pardonne-moi de te déranger encore. Il me faut tout de suite trente mille marks. Passe-moi la valise.
Mais Otto ne la passait point. Il s'était dressé dans son lit, tout ébourifïé, et regardait Philippe-Egon avec effarement.
— Tu n'es pas fou?... murmura- t-il.
(à suivre)
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LA GU1ELAWDE
Le carrosse aux deux lézards Verts
La surprise
UE la mémoire des hommes est donc courte !
Nos gens n'avaient pas fait quatre lieues sur le chemin de retour — songez que l'on se relayait pour porter les marmots — et juré une bonne douzaine de fois le nom du Seigneur, à cause du sol rocailleux, des éboulis et des ornières profondes, qu'aucun d'eux ne se souvenait de ce qui était arrivé durant le séjour à la ville, ni de la discussion sur la croyance à la Fée ou à, la sorcellerie, ni même enfin de la Fée!...
Ils pensaient à la fatigue de leurs membres et à la
nuit qui, à leur gré, tombait un peu trop vite. C'est qu'il leur faudrait tantôt se diriger sous bois.
La nature humaine est curieuse aussi, reconnaissons-le ! Voilà de pauvres hommes ruraux à qui est échue aujourd'hui l'aubaine d'un secours extraordinaire : ne point avoir à solder les frais de leur petite ripaille ! Eh ! bien, ils se trouvent, les ténèbres tombées, dans un chemin malaisé : pas un d'eux à qui vienne l'idée qu'un véhicule pourrait paraître tout à coup et les transporter commodément au logis. Ils sont si peu accoutumés aux gâteries du sort que, lorsque celui-ci par hasard leur sourit, ils en demeurent plus stupéfaits que reconnaissants, et, ne pouvant s'expliquer l'accident heureux, ils le nient.
Bien leur prit, d'ailleurs, de ne point s'attendre à des merveilles ce jour-là, car il ne s'en produisit aucune. Les bûcherons eurent beaucoup de mal à rentrer chez eux ; ils s'égarèrent plusieurs fois ; les femmes épuisées durent s'asseoir tandis que le temps précieux s'écoulait et faisait grommeler les hommes rudes.
Quand le père Gilles, sa bourgeoise et les deux nouvelles chrétiennes franchirent enfin le seuil de leur cabane, rien n'y était changé, et ils s'endormirent simplement, du sommeil qui suit les journées de fatigue.
Et le lendemain, le travail reprit, tout comme à l'ordinaire.
Et il en fut de même pendant plusieurs années. Je dis bien : plusieurs années.
De sorte que, si, par hasard, à la veillée, les bûcherons voisins se réunissaient et se prenaient à deviser sur les choses passées — car celles-ci reviennent au coin du feu taquiner la mémoire paresseuse, — qui
donc, s'il vous plaît, se trouvait avoir raison ? C'étaient les sceptiques. Aussi, que de gorges chaudes au sujet de la prétendue Fée Malice, et du carillon et des dragées et du déjeuner aux frais de la princesse ! N'y a-t-il pas partout des farceurs, disaient-ils, et des gens fortunés qui se plaisent à jouer des tours, même favorables?
A la vérité, le père et la mère des deux petites filles avaient le dessous ; et, bien que les promesses féeriques eussent été faites en leur faveur, ils n'y ajoutaient plus aucune foi.
Cependant, il se passait, sous la hutte, des choses qui, pour minces qu'elles fussent, ne laissaient point d'être notables en un ménage qui gagne sa vie péniblement et pour qui un sol est un sol.
C'est que, tout justement, quand la mère Gilles en était au chapitre de ses comptes, il arrivait, ce qui est bien aussi étrange qu'un carillon gratuit ou la visite d'une Fée, que ses comptes se réglaient par un excédent de recettes et jamais par un déficit.
La première fois qu'elle en fit la remarque à son homme, celui-ci n'en fut point du tout si content que vous pourriez croire, et il obligea la malheureuse à recommencer dix et vingt fois ses calculs, et il les fit lui-même. Les piécettes d'argent étaient là ; non qu'il plût, à vrai dire, des sacs d'écus dans les armoires ; mais, sou par sou, l'un arrondissant l'autre, le magot, au bout d'un temps, représentait de belles et bonnes économies. Et ceci ne s'était encore jamais vu, de mémoire d'homme.
Mais comme ces bénéfices extraordinaires ne se réalisaient, à chaque coup, que sous les apparences d'une somme minime, on ne leur attribua aucun carac-
tère inquiétant ; mieux même : on en vint à s'y accoutumer si bien qu'à supposer que l'excédent indu se fût trouvé inférieur, c'eût été ce dernier cas qu'on eût jugé suspect.
Gilles usait sagement de ses économies. Il acheta quelques lopins de terre qui se muèrent bientôt en arpents ; et il allait de temps en temps à la ville, et plus volontiers seul qu'en compagnie, afin d'y faire des prêts au denier dix.
Ne parla-t-on pas d'un procès qu'il eût eu à soutenir pour avoir été seulement frustré de quelques livres tournois, et qu'il eût gagné d'ailleurs, car il y avait dès ce temps-là une justice?
Toujours est-il que Gilles fut mis, à cette époque, en grand émoi, d'abord parce qu'il n'admettait pas qu'on lui dérobât don argent, ensuite parce que cette sotte affaire
le dénonçait dans le pays comme détenteur dune petite fortune, ce qui pouvait tenter les voleurs et détrousseurs de chemins. •
Quoi qu'il en soit, la chose était désormais notoire : le bûcheron avait du bien, ce qui, de tout temps, excita, en même temps que pillerie et convoitise, la considération des hommes.
Et l'on venait, de plusieurs lieues à la ronde, visiter les époux Gilles, le dimanche.
Ces réunions étaient composées d'hommes maniant la cognée, de leurs compagnes et d'une nombreuse marmaille. On leur distribuait du lait, du vin blanc, des rôties : la mère Gilles excellait à faire ce qu'on appelle du « pain perdu ». Son mari trouvait que cela lui coûtait cher, et elle avait beau lui prouver après coup que, quelle que fût la dépense, le petit excédent à son avantage était le même le dimanche que les autres jours, le bûcheron lui répliquait :
— Alors il faudrait voir si, ne faisant, le dimanche, nulle dépense, l'excédent ne serait pas beaucoup plus fort ! . . .
Et ils essayèrent, un dimanche, de simuler qu'ils n'étaient pas là; ils enfermèrent les bessonnes au cellier, clôturèrent portes et fenêtres et dormirent tout le jour.
Le soir on fit ses comptes. En effet, la somme que l'on eût pu passer ce tantôt au chapitre des générosités amicales, était là, bien là, sonnante et trébuchante, avec le petit excédent en outre.
— Tu le vois, ma femme ! Ne te l'avais-je pas dit? Et il suffisait d'avoir un peu de bon sens pour en être assuré...
Il trouvait la chose logique et naturelle. Et l'avan-
tage, il le tenait, désormais, comme à lui dû personnellement.
Mais, voici qu'il ne voulait plus, à présent, entendre parler de servir à ses compagnons et voisins le lait, le vin blanc, les rôties et le pain perdu ! A cette lubie, sa femme, heureusement, mit le holà : elle était moins intéressée que lui ; de plus, elle aimait la compagnie ; enfin elle affirmait que ses filles étaient d'âge maintenant à ne point vivre en recluses ou comme des lapins sous leur toit : elles auraient un jour une dot!
— C'est vrai, dit l'heureux père.
Et il se prit, dès cette heure, à regarder ses filles d'un œil nouveau. C'étaient des filles de bûcheron, oui, mais qui, par le diable, auraient une dot. Et il décida, quoique les petites fussent bien éloignées de cette échéance, qu'elles ne se marieraient point avec des gars du voisinage, mais avec deux beaux jeunes gens de la ville.
— Tu me fais rire, dit la mère : elles vont tout juste sur leurs six ans !...
— Je veux, déclara le père, qu'elles sachent lire.
— Et écrire aussi ! pourquoi pas ? dit la mère en se tenant les côtes. Feraient-elles pas mieux, je te le demande, de rester honnêtes ?
— Elles sauront lire et écrire ! s'écria le père. Et il n'en démordit pas.
Tel fut, dès lors, l'objet de son souci.
Mais comment deux filles de bûcheron, vivant au centre d'une forêt immense et ne fréquentant que des ignares, pourraient-elles devenir savantes ? Il n'y avait pas un monastère à moins de dix lieues de là, encore était-il d'hommes.
^^ Voilà à quoi
jft songeait le papa
Gilles, un jour, ^ assis sur une bille de chêne qu'il débitait, non loin de sa cognée au tranchant courbe et brillant.
Et tandis que son regard était attiré par le foyer lumineux que formait, frappé par le soleil, son fidèle instrument de travail, il entendit, pour ainsi dire à ses pieds, une petite voix toute menue qui disait :
— Es-tu bête!... Cornichon... Es-tu bête !...
Il se retourna vivement, ne pouvant avec vraisemblance attribuer ce propos qu'à sa femme. Cependant celle-ci n était point dans les environs, non plus qu'aucun être humain.
Mais il vit un petit lézard, le cœur essoufflé sans doute d avoir à traîner une queue si longue.
— Tu te chagrines, reprit la
ù.B i?eo\
voix menue, comme tous les gens qui ont trop de chance. . .
— Ah, çà, est-ce toi, Lézard, fit le bûcheron, qui te mêles de m'adresser la parole ?
Aussitôt le lézard disparut sous la grosse bille de bois.
Le bûcheron se prit à réfléchir.
Kt voyez comme les choses s'arrangent ! Tandis qu'il songeait à la petite bête à longue queue, voilà qu'il vit au loin, sous bois, du côté du soleil couchant, non seulement le plus étrange spectacle imaginable, mais un spectacle qui rappelait l'objet de sa pensée vagabonde.
C'était, s'il vous plaît, un carrosse ! Un carrosse, oui, en pleine forêt, ce qui est déjà peu croyable ; et un carrosse attelé, non pas de chevaux, mais de lézards verts, fabuleux, grands comme des percherons.
Gilles se frotta les yeux, car il croyait rêver. Mais les ayant promptement ouverts de nouveau, son ouïe vint confirmer ce que lui affirmait sa vue folle. On n'entendait point les sabots d'un attelage qui d'ailleurs filait à une allure inusitée, mais l'on distinguait nettement les sauts et soubresauts des grandes roues ferrées, sur le sol inégal et sur les brindilles pétillantes. Comment un tel équipage ne se brisait-il pas aux mille détours nécessaires pour éviter soit un tronc, soit un bouquet de baliveaux ou bien un entonnoir tel que celui d'où jadis avait été retirée la Fée sous figure de vieille? C'était miracle assurément ; mais cela tenait aussi à l'extrême dextérité de cette paire de lézards géants qui se faufilait dans la forêt aussi aisément que fait un ordinaire lézard parmi la pierraille.
Ces lézards, ai-je dit, étaient verts, d'un vert que je ne saurais que ternir par la plus flambante épithète,
disons : du plus beau des verts. Ils dressaient leur fantastique queue, avec quelle habileté, je vous le laisse à penser, car il s'agissait pour ces monstres de ne point la laisser écraser sous les roues. Ah I par exemple, ne se privaient-ils pas d'en battre les grosses joues et le nez rougeaud du cocher qui s'efforçait de rire mais transpirait; il eût eu chaud à seulement assujettir son chapeau que les queues fouettaient par cruelle facétie, eut-on dit.
Quant au carrosse, il était superbe. C'était un carrosse du genre de ceux qu'aimait mon cher et regretté ami, le peintre La Touche, mais ce carrosse- ci était de jade et d'émeraude. Et la quantité de ces verts, et ces formes baroques et admirables, parmi les verts, infiniment variés de la forêt caressée d'en haut par la lumière d'été, composaient un spectacle de nature à émouvoir un bûcheron rêvasseur, ami des sous-bois, troublé de vivre à l'heure où les bêtes parlent, et, par-dessus tout, piqué du souci de la future grandeur de ses filles.
Il ne vit pas approcher de lui un objet aussi peu coutumier, sans tendre sa main vers la fidèle cognée appuyée comme lui-même à la bille de bois. Il savait, tudieu ! manier l'instrument qui met à bas les plus puissants chênes, et, ma foi, il ruminait dans ce momentci de trancher pattes et queues à ces lézards démesurés qui, aussi bien, commençaient déjà à lui donner de l'humeur.
Il l'eût fait si le satané attelage n'eût couru un train hors de toute mesure avec la vitesse que l'esprit d'un homme sensé peut concevoir. En effet le carrosse et son attelage soufflant étaient déjà là, mais là, ce qui s'appelle là, à cinq ou six coudées devant la bille de bois, et, de
l'intérieur du carrosse sortait une voix, ou plus exactement sortaient deux voix de femmes qui, tout en se contrariant, comme deux notes de musique moderne, disaient exactement la même chose, à savoir :
— Bonjour, Gilles, notre cher voisin !
Le carrosse était trop beau, les dames trop polies. Nonobstant les lézards, Gilles ôta son chapeau.
Le valet de pied avait sauté à la portière. Une des dames descendit. Elle était fort bien mise et vêtue d'une robe et d'un chapeau rappelant les couleurs éclatantes du jour. L'autre, au contraire, et qui paraissait du même âge, affectionnait les teintes plus effacées. Ni l'une ni l'autre n'étaient vieilles, et elles n'étaient pas non plus jeunes.
Elles s'étaient prises de bec dans la voiture, cela était évident à leur teint animé, à leurs regards acérés, m ais e lie s appartenaient non moins certainement à la meilleure compagnie et, vis-à-vis de l'étranger, elles savaient présenter les figures les plus avenantes.
La première dit :
— Nous venons défaire un voyage exquis.
— Le voyage que nous venons d'accomplir, dit l'autre, ressemble à la plupart des voyages : il n'a pas été sans agréments ni sans incommodités.
Le bûcheron les considérait, tout en faisant
ça
tourner son chapeau. Elles l'avaient nommé chacune « mon cher voisin » !... Elles lui rendaient compte d'un voyage qu'il ignorait totalement. Il pensa avoir affaire à des femmes démentes.
L une d'elles fit au cocher rougeaud :
— Allez!
Et ce ne fut ni sans satisfaction, ni toutefois sans angoisse, que Gilles vit s'éloigner l'attelage diabolique, à une allure vertigineuse. Ne plus sentir si près de soi les lézards aux goitres haletants et à la queue de dragon, c'était certes délivrance ; mais est-ce que ces deux pécores à présent, allaient lui demeurer sur les bras ?
Mû plutôt par le sentiment de l'intérêt que par celui de la politesse, le bûcheron dit aux deux femmes :
— Quoi!
Mesdames, vous donnez congé à votre équipage?...
— Peuh ! firent-elles, ne sommes-nous pas à deux enjambées de chez nous!...
Gilles laissa tomber sa cognée qu'il avait jusque là tenue par le manche, et il se pinça fortement pour savoir s'il était vivant :
— ... A deux enjambées? répéta- t-il.
— A combien estimez-vous, cher voisin, la distance d'ici à nos deux pavillons?...
— ... Deux pavillons !... répéta, comme un écho, le bûcheron complètement ahuri.
Et, ce disant, il se retourna, regardant du côté de sa propre demeure que les dames semblaient désigner du geste.
Et il vit, en effet, à quelque deux cents pas de sa chaumière d'où une fumée bleue s'échappait, deux pavillons, deux pavillons voisins sans qu'ils se pussent confondre, deux pavillons cossus, non pas tout à fait semblables, mais d'importance égale, deux pavillons qui n'avaient pas l'air de dater d'hier, car la belle patine du temps dorait la pierre meulière dont ils étaient construits ; et une fine mousse bleuâtre agrémentait l'ardoise des toitures et les petites lucarnes percées en œil-de-bœuf.
Cet homme robuste crut s'évanouir. Jamais la forêt n'avait été habitée par une personne de qualité, et il n'avait été construit sous bois d'autres demeures que les huttes couvertes de bruyères. Cependant les deux pavillons étaient là ; ils lui crevaient les yeux, si l'on peut dire; et c'étaient deux maîtres pavillons !
Gilles ne poussa pas un cri, ne hasarda pas une parole de nature à laisser accroire qu'il ignorait les pavillons. La main en abat-jour sur les yeux, il dit :
— En effet!... en effet!... Ces dames n'ont que deux enjambées à faire...
— Nous ne voyons pas assez vos bessonnes, dit l'une des dames, il faudra nous les envoyer : que diable ! les voilà d'âge à apprendre à lire et à écrire...
Le pauvre bûcheron, ébaubi, saluait, saluait les deux fantômes qui trottinaient sur les aiguilles de pin.
Il crut fermement qu'ils allaient s'évaporer comme une brume.
Le carrosse avait disparu aussi rapidement qu'un mulot ordinaire sous la brande. Et Gilles croyait voir bientôt rentrer sous terre les deux pavillons, aussi vite qu'ils en étaient sortis. Point du tout ! Les dames diminuaient à ses yeux exactement comme des personnes réelles qui s'éloigneraient à petits pas ; et il les vit nettement pénétrer, chacune en son pavillon, comme une poupée dans sa maisonnette.
Et une demi-heure, et une heure après, les pavillons étaient encore là, debout, solides et d'aplomb ; même, un rayon du soleil baissant, qui frappait une de leurs vitres, reflété par elle, illuminait toute la région forestière.
Quand l'heure de rentrer fut venue, non pas auparavant, malgré la tentation qu'il en eut, le bûcheron rentra chez lui pour souper.
Il dit à sa femme :
— Mes filles sauront lire et
écrire I
La mère haussa les épaules :
— Et qui c'est-il, fit-elle, sur un ton de dérision, qui leur apprendra ces belles choses ?
— Elles auront, chacune, une maîtresse, comme des filles de roi ! . . .
— Mon homme, tu n'es plus bon qu'à mettre à l'asile, c'est certain. Mais, je me souviens, à propos, ajouta-t-elle, n'est-ce pas toi qui, jadis, crus, de tes yeux, voir une Fée?...
— Ça, c'étaient des lubies, dit le bûcheron, mais, n'empêche que mes filles auront, dès demain, chacune pour maîtresse une dame de grande naissance.
— Mange ta soupe, pendant qu'elle est chaude, mon pauvre vieux, dit la mère... Tu as trouvé des dames de grande naissance sous ta bille de bois ! . . .
— J'ai reçu des propositions, dit Gilles, en se rengorgeant.
— D'un picvert ou bien d'une merlette, sans doute?
— Non, mais des deux dames, nos voisines...
— Nos voisines?...
— Enfin, celles qui habitent les pavillons...
— Les pavillons?
Et cette fois, la mère Gilles s'écarta de son mari et eut peur. Les deux bessonnes elles-mêmes s'arrêtèrent de mordre leur tartine, et, la bouche ouverte, elles avaient des moustaches de fromage blanc, montant jusqu'aux pommettes.
— Eh bien ! fit le bûcheron, qu'est-ce donc que j'ai dit?
— Tu as dit « les pavillons » , mon pauvre homme !
— Oui, je l'ai dit. Je ne peux pas dire : les taupinières ! . . .
La mère fit signe qu'elle ne parlerait pas plus longtemps de ce sujet et elle commanda à ses filles de se tenir convenablement, car les bessonnes commençaient à se moquer de leur père.
Quand celui-ci eut fini de souper, il essuya son couteau, le ferma et le mit dans sa poche, selon la coutume des hommes de la campagne, et il dit à sa famille :
— Allons faire un tour à la brune.
— Vas-y avec les fillettes : ce n'est pas prudent d'abandonner la maison.
— Je tiens, dit le père, que chacun ici mesure exactement le temps qu'il faut aux petites pour se rendre à l'école.
Plus morte que vive, assurée d'avoir affaire à un homme perdu quant à l'esprit, la bûcheronne, après avoir soigneusement essuyé la bouche des bessonnes, ferma son huis avec l'attention qu'elle apportait à toute chose. Et, résignée aux pires extrémités, elle suivit son maître avec ses enfants.
La nuit, même en forêt, n'était pas complètement répandue. Deux minutes étaient à peine écoulées, que la mère Gilles tomba sur son derrière sans pousser un seul cri. Et elle s'obstinait à ne pas regarder dans une certaine direction, et elle voulait à toute force revenir vers sa chaumière.
Mais les bessonnes, comme leur maman, avaient aperçu les deux pavillons, et, elles, au contraire, émerveillées, voulaient aller vers ces jolies demeures. Elles tiraient leur mère par les bras.
On arriva rapidement au pied des pavillons. La mère était muette, les fillettes enthousiasmées comme de toute nouveauté. Le père toucha du doigt le flanc des
murailles et voulut que sa femme fît comme lui. A ce moment on entendit un chien aboyer derrière les grilles, et un autre chien répondit du pavillon voisin. On distinguait, entre les volets rabattus, sur la cour, à plusieurs fenêtres, une raie lumineuse.
Entre les barreaux de la grille, une grosse balle
fois pesante et cha et tomba famille :
c'est Minou!
maman, c'est
d'étoupe, à la molle, se déta aux pieds de la
— Mais, Regarde, Minou!...
C'était le "" ^J fT^<^C\ chat de la maison, qui ondu kj/ ^ a ^ de ^ a tête
au bout de la queue, et offrait son échine aux caresses.
— Et dire qu'on se demandait où le vaurien passait la nuit !
(à suivre)
de L'Académie Française.
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œux et
l^hoi
A René Boyledve.
C^ui m entraîne vers le Dunois f 1 amour de irance ( un Irais Avril en ses premiers jours d innocence f le rêve d opposer ma main liévreuse encore à leau glacée ou .Loir sous une vapeur o or
si line que, tremblants, coteau, cnâteau se mirent au pied du saule et tout Cnâteaudun f
' e ne sais.
ceu de guérir
en volupté f doux enoix lrançais f plaisir ayant la mort dy rajeunir ma lyre f
qui m entraîne vers le Dunois f... -M on espérance d aimer en un gentil pays d un cœur gentil (plus et toujours I) 1 amour qui toujours me liance au JtLenouveau, sans être jaloux f — ce CJier petite
» allons vite éprouver, connue on touche au doigt, la vraie âme de Trance au CJiâteau de Dunois et — tel un soir limpide où Motte 1 étendard de la lune — haut et lin, l esprit clair du Bâtard !
» J e te suivrai ! — J irai guérir aux plus beaux jours sur les coteaux ileuris où déjà je m élance ! » V^ui m entraîne vers le JDunois '. L amour de il rance i Oui, c est 1 amour de France et 1 amour de 1 Amour.
-Le JVLalade de V^hâteaud
un
-M.oi, jeune et souple et vil et plein d audace et a art, plus vigoureux que le pigeon missionnaire, moi, 1 être ailé, chuter au valétudinaire et toussoter ma vie sur le banc des remparts s
^M.oi, ce génie du libre espace aérien dont 1 âme s envolait parmi les vents neureux — malade f 11 ne se peut. Je rêve. Je nai rien. J e bois 1 air à la grande tasse du ciel bleu.
Ëternité du jour ! Y boire une lumière qui ne cessera pas, numer a petits coups 1 éternelle clarté ravigorant les sphères... .Las ! las ! voici le soir et j ai numé beaucoup.
X!/nterrement du jour. JNÂ on âme y tient le poêle. Adieu... JN on ! sur ces toits aux noirs manteaux de lierre, cheminées en gibus, médecins de ^lolière, vos doctes assemblées lont rire les étoiles !
"ZSM.'SÊd:
Vieux*
Client, martyr
Nous venons d'enterrer le Vieux-Client.
Oh! Il n'y avait pas grand monde... Nous étions tout juste, en me comptant, une douzaine à l'accompagner jusqu'au cimetière. J'ai reconnu dans ce groupe mélancolique le doyen des abonnés de l'Opéra, deux ex-habitués de feu le Café Anglais, un fidèle lecteur du Figaro et le dernier survivant du " Cercle des Parisiens qui ont assisté à la première de la Belle-Hélène ".
En d'autres temps, la mort du Vieux- Client eut été, si j'ose dire, un gros événement de la vie parisienne. Les rubriques mondaines en eussent longuement parlé... Hélas I le pauvre homme a fait sa sortie sans rien obtenir de la claque. Personne n'a signalé son départ vers l'au-delà, — cet au-delà où, j'espère, la tradition des bonnes maisons n'est pas complètement perdue.
Pendant le funèbre trajet, nous n'avons échangé que de rares propos. Nous étions oppressés... En traversant ce Paris tumultueux et bruyant nous nous sentions cruellement isolés et il nous semblait que nous allions nous enterrer nous-mêmes.
— Nous avons l'air de fantômes ! déclara le doyen des abonnés de l'Opéra.
— Nous avons trop vécu! soupira le survivant du C. D. P. Q. O. A. A. L. P. D. L. B. H.
Bien qu'appartenant à une classe sensiblement moins ancienne, je fis chorus en disant :
— Nous sommes des fossiles!...
Le fidèle lecteur du Figaro s'exclama :
— Pauvre Vieux-Client! Déjà oublié... Lui qui, autrefois, était recherché, courtisé, adulé, lui qui donnait le ton et faisait la loi!...
— Sic Lrânéti..., crut devoir ajouter un des anciens habitués du Café Anglais.
Je risquai une question qui me brûlait la langue:
—* Et Ferdinand? Pourquoi n'est-il pas là, Ferdinand, le fidèle
valet de chambre, le vieux serviteur du répertoire, en tous points
digne du prix Montyon?
— Ferdinand? fit le doyen des abonnés de l'Opéra... Mais lui aussi l'avait renié!
— Est-ce possible?
— Ferdinand a dit, comme tout le monde, à notre pauvre ami : « Vous êtes trop difficile... Vous croyez donc qu'il n'y a que vous? J'en ai assez... A la gare!... »
■ — Ferdinand a dit cela?
— Parfaitement. Cela vous étonne ?
Je ne répondis pas, mais je frémis à la pensée de tout ce que ce pauvre Vieux-Client avait dû endurer pendant ces dernières années. Et des larmes, je l'avoue, me perlèrent aux yeux...
Arrivés au Père-Lachaise, nous n'étions plus que trois. Il était écrit que le Vieux-Client connaîtrait, même après sa mort, les lâchages et les mufleries. Seuls avaient tenu jusqu'au bout le doyen des abonnés de l'Opéra, le fidèle lecteur du Figaro et un ex-habitué de feu le Café Anglais.
L'ordonnateur des pompes funèbres nous lança :
— Pressons-nous un peu. . . Je n'ai pas l'intention de moisir ici !.. .
Décidément, le Vieux-Client ne pouvait plus être servi avec des égards.
Tout de même, nous ne pouvions pas l'abandonner ainsi, sans quelques phrases d'adieu. Et c'est pourquoi, m' approchant du fossé où il allait disparaître à jamais, je prononçai cette oraison funèbre :
« Cher Vieux-Client!
« Une voix plus autorisée que la mienne aurait dû s'élever ici pour retracer ta carrière, célébrer tes vertus, dépeindre ton martyre...
Hélas ! nos temps sont oublieux : les morts d'aujourd'hui vont si vite qu'ils battent tous les records I
« Tu as connu ces heureuses années où les habitués, les abonnés, les vieux clients enfin jouissaient des privilèges bien dus à leur fidélité. Alors, tu avais ta place réservée aux répétitions générales, chez le restaurateur à la mode, dans la loge de la divette; le contrôleur t'adressait un sourire, le gérant te donnait des conseils désintéressés sur le menu du jour, l'artiste applaudie s'enivrait de tes éloges et faisait profit de tes critiques.
Le libraire du Ê^^^ > boulevard t'ac-
cueillait dans sa / / ~~/^!L ^K~~V V\3/ boutique avec
une respec \/V j p i^ y /"\ tueuse familia-
rité, discutait Kr^^im^/n m avec toi des
qualités et des lf\\?f\ lu I^^^bV I ' défauts du ro-
man à succès; M xXKT^ >~ -rttSJUjb/ / ^ a fleuriste
s'intéressait à J^^T^^^^à^^^l^n À ^ es amours en c o m p o /vLd*m If^^fc^^JLjMÏ/ 1 1 A sant la gerbe
que tu /<dfc £^^^t§vB H TTuT destinais à
Célimène; Vj^ A ff^ % ^fSS I \w^\ ^ a buraliste te
réservait WÊkj ffT M Vfl f H ) J les cigares que
tu préfé n/^É^wj^M ^ /; ! \x--M, rais; le coiffeur
te faisait ^■^^__^^^^^ H HrA ^ a barbe avec
d'amicales uj H || U prévenances et
en te donnant / |\| j son précieux avis
sur le favori ou II M rf ni tf la question
d'Orient ; le , tCA^ ^f ¥ S^^» masseur s'inté-
ressait à ta lutte {gj\A^ ÙLs*-'' c ourageuse
contre les empié tements de la
graisse et la dame qui t'offrait, à prix fixe, certains après-midi, les caresses de la brune ou de la blonde te traitait avec la bonne grâce des douairières de l'ancien régime... Tu étais le Vieux-Client, tu connaissais, entre tous, la douceur de vivre 1 ....
« Et soudain tout a changé pour toi. Une horde de nouveaux riches, d'inconnus opulents et grossiers t'a supplanté, t'a détrôné, t'a chassé. Victime à ton tour de cette révolution qui a fait le tour de l'Europe, tu perdis ton strapontin, ton bout de banquette, ton petit coin, tout ce que tu avais mis tant d'années à conquérir. Le théâtre où tu étais chez toi fut envahi par des rastas et des imbéciles, et d'ailleurs on n'y joue plus que des pièces stupides; dans ce restaurant où l'on te choyait, tu ne fus plus que le « Monsieur du deux » ;
te plaignais-tu d'un détail du service? le gérant te rembarrait en disant : « Si vous n'êtes pas content, videz la place ! »; la divette à la mode se mit à chanter en anglais et sa loge fut prise d'assaut par les Américains... Le libraire, la fleuriste ne te connaissaient plus. La buraliste, jadis souriante, te répondait avec morgue : « Rien pour vous, mon bonhomme»; le coiffeur t'écorchait deux fois, le masseur te sabotait et la douairière, jadis si accueillante, te recevait comme un importun en disant : « Vous comprenez, toutes ces dames ont leurs alliés ] »
« Cher Vieux-Client, tu ne fus peut-être pas un petit saint, mais tes dernières années furent celles d'un martyr.
« Tu connus toute l'ingratitude humaine et c'est sans doute l'injustice de ce destin qui précipita ton trépas.
« Nous qui connaissons tes souffrances pour les avoir si souvent partagées, nous t'apportons ici l'hommage de notre indéfectible et fraternelle affection.
« Puisses -tu reprendre là -haut tes chères petites habitudes et y trouver un personnel stylé qui te traite, dès les premières
heures, en Vieux - Client.
f®fe^
Adi
ieu,
cher
Adie
ami,
Nos larmes arrosèrent la terre indifférente. Puis, en proie à une indicible tristesse , nous rentrâmes dans ce Paris hostile, ce Paris implacable, ce Paris nouveau-jeu où les Vieux- Clients ne sont plus que des importuns et des raseurs...
OÙ^4A^r^^^cZ^
^K/wma***** .
i^uelques jCv^ystères Je la JMLode
Lorsqu'une femme vient de se faire faire une robe nouvelle et qu'elle appelle son mari, ou son amant, pour la lui montrer et lui demander ce qu'il en pense, il y a tout d'abord entre ces deux êtres un longmoment de silence.
Le monsieur, effaré, inquiet surtout de ne rien penser, tourne autour de la dame d'un air important, afin de dissimuler le vide de son esprit. Il sait d'avance ce qu'il dira, mais il cherche le moyen d'en varier l'expression. Tant de ménages ont été détruits, parce que l'époux, à court d'imagination, n'avait trouvé d'autre formule que celle-ci : € Tu n'as jamais été mieux qu'avec cette robe ». A la douzième toilette, l'épouse avait éventé la piètre ruse. « Il ne sait rien », s'était-elle dit, méprisante.
Mais dd ne savent jamais rien. Voilà bien ce qu'il faut se dire. Et même ceux q\ù inventent des formules exquises et raffinées, eux non plus ne savent rien. Ils sont devant les ajustements féminins comme des enfants qui ouvriraient un livre de géométrie descriptive. C'est joli à voir, mais ils ne comprennent jamais pourquoi.
Axiome. — Le mystère de la mode est un abîme entre l'esprit de l'homme et celui de la femme.
Mais alors, si les femmes connaissent cette incompétence absolue de leurs compagnons, pourquoi diable s'obstinent-elles si âprement à leur demander leur opinion ?
Nous touchons ici, je pense, à une des énigmes les plus profondes de leur coeur déjà pas mal insondable.
Quoi capila, toi éenéiur, si j'ose dire. Il y a la dame affolée. Dans son nouvel accoutrement, elle se noie, elle tend une main imploratrice, au hasard. Le premier roseau qui se trouve là, elle le saisit. Triste roseau conjugal, dérisoire planche de salut ! c'est à peine s'il la porte quelques instants sur les ondes du
doute. Mais enfin, il était là, n'est-ce pas ? il aura donné deux ou trois minutes d'illusion.
Il y a la dame méprisante. Elle n'est pas fâchée d'offrir à qui de droit une magnifique occasion d'étaler son irréductible, son absolue sottise. Lui, naïf, espère, à chaque fois nouvelle, trouver quelque opinion juste et pénétrante, qui frappe l'adorée d'étonnement heureux. Mais il ne la trouve jamais et s'enfonce sans cesse dans son impopularité.
Il y a la perverse, enchantée de faire dire une bêtise à un pauvre homme, dont ensuite on rira bien, entre amies, au thé de cinq heures, ou à quelque porto plus coupable encore.
Il y a la consciencieuse, qui collecte les avis, sans autre arrière-pensée. Celui du mari fait un de plus. Voilà tout.
Et tant d'autres types, que j'oublie.
Mais aucune, aucune, jamais, n'est disposée à tenir compte de l'opinion du pauvre sire. Un peu moins certes que de celle de la femme de chambre.
Axiome. — L'homme est ici comme un miroir de renfort, un miroir opaque.
Et cependant, vous entendez à tout instant les femmes dire, d'un petit air martyrisé : « Ce que
nous endurons, tout de même ! Quel trav ail ! Quel souei constant! Et penser que c'est pour vous plaire » .
Elles le croient quelquefois, en effet, par exemple quand elles veulent séduire quelqu'un et qu'elles s'imaginent ajouter quelque chose à leur séduction par un détail ingénieux de parure. Mais la vérité ordinaire, habituelle, c'est qu'elles s'habillent pour s'étonner réciproquement. La joie suprême procurée par un beau manteau, une robe ravissante est d'écraser une rivale, laquelle aura d'ailleurs sa revanche la semaine suivante, dût-elle faire mille folies pour y arriver.
Les femmes d'esprit simple croient gagner la partie à coups de billets de mille : et elles arborent perles, diamants, tissus d'or, plumes, chinchillas, formes extravagantes. Celles qui sont plus fines se rabattent sur des virtuosités de coupe. Mais le but est toujours le même. Vaincre.
Axiome. — La femme ne s'habille pas pour plaire à l'homme (car tout est assez bon pour lui). Elle s'habille pour vexer les autres femmes.
Comment expliquer que les femmes, qui manifestent un tel mépris de l'opinion masculine au su jet de leur toile tte faite, s'adressent justement à des hommes quand il s'agit d'une toilette à/aire? Les maîtres de la couture appartiennent, en effet, pour la grande majorité, au sexe fort. C'est encore un mystère.
Car enfin, c'est à ces êtres absurdes qu'elles confient le soin de créer les formes de leur ajustement, à chaque saison. Et une fois ces formes créées, elles ne discutent pas. Elles obéissent, avec une ponctualité militaire. Rien ne les rebute. Elles se feront la tête de Napoléon, le ventre d'Isabeau de Bavière, les jambes d'un mousquetaire, les bras de Jacques Cœur, les pieds d'Aspasie, si le décrète ainsi un monsieur du huitième arrondissement, au nez de qui elles éclateraient de rire s'il était leur mari, et dont elles savent qu'il s'habille lui-même généralement comme un compère de revue. ..
Mystère ! Mystère ! vous dis-je.
Axiome. — La femme n'a aucune logique.
Autre axiome. — Peut-être aussi qu'un couturier n'est pas tout à fait un homme.
Et avec cela, mélangeant tous les styles, osant les pires excentricités, Elle trouve moyen d'être délicieuse, de réaliser une harmonie. Et elle le sait bien la coquine.
Axiome final. — Les femmes peuvent faire tout ce qu'elles veulent.
C^Cj-^O-^cA*
An Fumoir
HABILLÉS PAR BARCLAY
propo.
Je Dand
sme
UE voilà une question délicate 1
Le Dandysme, s'il faut le définir, c'est celui de George Brummel, lorsqu'il l'inventa, en quelque sorte. Et vous trouverez le portrait du dandy dans les Mémoires d' Outre-tombe : « Le dandy décèle la fière indépendance de son caractère en gardant son chapeau sur la tête, en se roulant sur les sofas, en allongeant ses bottes au nez des ladies assises, en admiration, sur les chaises, devant lui ; il monte à cheval avec une canne qu'il porte comme un cierge, indifférent au cheval qui est entre ses jambes, par hasard... On dit qu'il ne doit plus savoir s'il existe, si le monde est là, s'il y a des femmes et s'il doit saluer son prochain. »
Voici donc le dand3^ tel qu'il fut, en Angleterre, au début du XIX e siècle. Mais si vous me demandez ce que j'entends par dandysme — conservons le mot : il est charmant, délicat, presque puéril — je vous dirai que je déteste les dandys qui firent les beaux jours du Watier's et que, pour moi les vrais dandies furent les Richelieu, les Grammont et les d'Orsay. Oui, malgré ses prodigieux gilets et son admirable tenue, je n'aime point le « sublime dandy » qui confondit l'impertinence avec le manque de tact et l'esprit avec l'insolence. Combien je préfère ce roué de Lauzun, ce fort de Richelieu,
— j entends le maréchal-duc — et ces écervelés de 1840 les Beauvoir, les Houssaye, les Daru, séduisants et séducteurs, ironiques et joyeux de vivre, à tous les égards compassés, guindés, roides, impersonnels comme des mannequins, et qui laissaient tomber du haut de leur cravate savante quelques froides sottises très admirées.
Quand je pense qu'on a comparé Brummel à Napoléon 1 On raille notre snobisme actuel, mais il est plus joli, plus plaisant que l'étrange servitude que s'imposaient les tristes dandies londoniens. Ce que nous aimons et ce qui leur manquait, c'est l'enthousiasme, • — l'enthousiasme qui fait chérir 1 action et l'héroïsme, le panache enfin. Imaginez Cyrano de Bergerac représenté devant un public de « bucks » et de « Macaronies » (noms des dandies) sous George IV. Quel silence glacial eut accueilli chaque tirade !... et pourtant les mondains de France ont subi cet engouement anglo-saxon, ils ont tâché ■ — ■ heureusement sans y parvenir ■ — à imiter cette froideur correcte et ce dédain de l'émotion qui caractérisaient le vrai gentleman. C'était renier des siècles de tradition, de fantaisie et de courage. Un vrai dandy devait avoir la haine du mouvement et juger le sport comme un plaisir indigne. La haute canne et la cravache empesée des dandies remplaçaient la fine épée de nos roués, épée prompte à jaillir du fourreau, et le jabot de dentelles qu'on époussetait d'un doigt nonchalant.
A vrai dire, il n'y a pas un Français qui a\t été un dandy suivant la formule anglaise et peut-être n'y a-t-il eu que Brummel. Byron et Musset admiraient le « sublime dandy » et sans doute firent-ils ce qu'ils purent pour l'égaler, en vain.
Ce sont là des erreurs du génie, et le génie ne se « porte » pas chez un dandy. Barbey d'Aurevilly, luimême, crut approcher son modèle.
La silhouette sympathique et attendrissante du « connétable des Lettres Françaises » avec son manteau doublé de soie rouge et son
chapeau large
bordé de ve- •»
lours cramoisi
est d'un raffiné
charmant,
d'un illuminé délicieux, d'undandyde France. x
Rappelez-vous son portrait du dandy dans le premier conte des « Diaboliques ».
Quelle différence avec son Brummel de l'« Essai sur le Dandysme »; le vicomte de Brassard est de chez nous. D'Orsay fut, à mon sens, le plus parfait des dandies, parce qu'il sut séduire par sa grâce et charmer par son esprit, et parce qu'il chercha plus à plaire qu'à étonner
Existe-t-il encore à notre époque trace de cet état d'âme ?
Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu un pareil retour vers les mœurs des contemporains de George IV. La nouvelle génération — il faut bien se décider à n'en plus être — est assez anglomane bien que sa froideur semble être toute convention-
nelle. On peut dire que ce dandysme-là n'est pas un mal lorsqu'il séduit la jeunesse, qu'il aide à développerl'esprit d'analyse au détriment de la sensibilité excessive, qu'il ne tue pas l'enthousiasme, bien au contraire I Mais que celui-ci devient plus discret dans ses manifestations, il n'en est pas moins profond pour ne pas être désordonné. Je conçois le raisonnement et j'admets que l'impassibilité obtenue rend les élans d'émotion plus touchants et plus sincères. Elle enseigne à réfléchir avant de s'engager dans une aventure hasardeuse, à exercer la volonté, à obtenir la confiance en soi. Mais je déplore qu'on s'y entraîne trop tôt, à un âge où il est charmant de s'abandonner à sa nature juvénile. Et puis où est la « politesse exquise » des Français ? Le jeune homme actuel éprouve une insurmontable peine à enlever son chapeau, il le garde sur sa tête pour parler aux dames, prend une attitude impertinente et détachée, et ceci ne me plaît point, et je serais surpris que les dames de bon ton y trouvassent leur compte. Et parfois ces Messieurs, en veine de politesse, se hasardent à baiser la main sans discernement et sans nuance d'une grisette et d'une douairière sur un trottoir à onze heures du matin. C'est peut-être d'un dandy, ce n'est pas d'un gentilhomme. Brummel ne saluait guère
etil avait d'ex >^tfj — ' " ~— ~^^^ cellentes rai-
sonspourcela: s^ *^') ^ VVv \ son chapeau
était posé sur / WV/^^À \ sa tête avec
une précau ^^L ^wÊtek^^L \* ' i^^^ ) tion infinie :
jeune, il ne \ JH ^^^IPSw^^^^ I ^v pouvait expo-
ser au vent ^^ï ^^^ dimÉ^Ê \ P ^^^^^ irrespectueux sa chevelure ^^^~~- ^fTW(\\ ^-^^^^ laborieuse-
ment harmo nieuse ; vieux
il redoutait d'enlever son « toupet » dans un geste imprudent. Mais nos jeunes gens n'ont pas de ces excuses, et ce qui n'est ni galant ni poli, n'est pas de chez nous. Il nous manque un peu de cet esprit pétillant et mousseux comme le champagne, qui fut l'apanage des jeunes beaux. On a le temps de devenir grave et austère. Ce qui convient à l'âge mûr, me choque chez les adolescents. Reconnaissons d'ailleurs que notre chorégraphie moderne n'engendre pas la joie I
Le goût du sport triomphe heureusement de nos jours 1 II sera la régénérescence de la nation française !
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Exemplaire spécial de Noël Prix : JO francé
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Sous la direction littéraire Je
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l^onte de iNoël Par Madame LUCIE DELARUE-MARDRUS
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Conte de fée par Monsieur RENÉ BOYLESVE
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L^nant des xèlerms
Adapté de l'Arabe par Monsieur JEAN HERMANOVITS
Illustrations de Monsieur Brunelleschi.
Pkili
OU PAR-DELA LE BIEN ET LE MAL
Conte moral, en prose, par Monsieur ABEL HERMANT
Illustrations de Monsieur Brunelleschi.
L Aflaire des xourrures
Fantaisie en vers par Monsieur MIGUEL ZAMACOÏS
Illustrations de Monsieur Brunelleschi.
.Le JYLalade de LJiâteaudun
Poème de Monsieur PAUL FORT Illustrations de Monsieur Stab.
vJxroniqiie sur 1 élégance
par Monsieur ANDRÉ DE FOUQUIÈRES
Illustrations de Monsieur Zinoview.
JLa JVxode à la Ville et au xnéâtre
Par Madame de MIRECOURT
Illustrations de Mademoiselle Lucienne Martin.
HORS- TEXTE
La Femme à l'éventail, eau-forte rehaussée au pochoir de Monsieur Brunelleschi.
Etude de Femme, composition inédite de Monsieur J.-G. Domergue.
Un peu de musique da/u un parc, dessin inédit de Monsieur Cadogan.
La neige au Japon, dessin inédit de Monsieur E. Blanche.
Romanesque, dessin inédit de Monsieur Brunelleschi.
Voici L Hiver, dessin inédit de Monsieur Bonnotte.
Une création de Melnolte-Simonin, par Mademoiselle A. Rome.
ISABELLE berçait son petit garçon, gentiment, sur ses genoux, au coin du feu, trois bûches dans l'étroite cheminée. La lampe basse éclairait leur "réveillon. Une neige assez épaisse, tombée le matin, mettant sa couche de silence autour de la petite maison isolée dans son jardin minuscule.
Pauvre villa de banlieue, image même de la médiocrité, que tu semblés belle, ce soir, à celle qui va te quitter pour entrer dans la misère !
Isabelle, jeune fille de luxe, mariée par amour, a, depuis cinq ans, descendu rapidement l'échelle haute de son bonheur.
L'homme pauvre qu'elle a, contre le gré de ses parents, choisi pour son charme et sa belle figure : un monsieur louche. Elle ne s'en est aperçue que tard. L'enfant était né, les parents morts. Orpheline et mère presque en même temps, la jeune femme, entre ce chagrin-ci et cette joie-là, a, cette même année, vu commencer l'extinction d'un mirage.
Un matin, c'est la révélation d'une colossale dette de jeu. Un
soir, c'est la découverte de basses débauches. Que de larmes ! La fortune d'Isabelle s'en va, son cœur se meurt.
Après le bel appartement de Paris et les parcs et châteaux d'été, cette unique petite bicoque en banlieue est tout de suite remplie par des chagrins immenses.
L'homme, qui s'est mis à boire, au cours de scènes inqualifiables frappe sa femme et son enfant. Et voici maintenant le dernier échelon. Sans autre explication qu'une horrible lettre laissée sur une table, il est parti depuis huit jours, emportant le reste de l'argent.
Isabelle, outre le scandale et le désespoir, a compris sur le coup qu'abandonnée et ruinée, elle était seule en face de ' la misère immédiate, avec un enfant à élever.
Il lui reste en tout deux cents francs... et son courage.
Son courage, c'est ce petit qu'elle berce contre elle. C'est si fort une mère qui serre son enfant sur son cœur.
Elle a mis de la méthode
dans la catastrophe. Depuis hier un écriteau se balance au vent sur la villa. La sous-location sera son seul moyen d'existence jusqu'à ce qu'elle trouve, comme on dit, une place. Une place de quoi ?
Etre secrétaire de quelqu'un, ce serait trop beau, employée de magasin très bien encore. « Faudra-t-il devenir femme de ménage?... Soit ! »
Elle se penche pour prendre une bûche et la jeter dans le feu mourant. L'enfant, qui s'était endormi, se réveilla.
— Maman ! . . .
Oh ! cher petit mot grand comme le monde !
— Maman, raconte-moi encore, comme tout à l'heure !
Elle l'embrassa, parvint à sourire. Et sa voix, pour évoquer la belle image de Noël, se fit charmante et douce comme celle d'une femme heureuse. Ne
fallait-il pas, autant que possible, que l'innocent ignorât des déboires qui n'étaient pas à sa taille? Lui ménager une enfance à peu près heureuse, remplacer par du charme toutes les gâteries qu'il ne connaîtrait pas, c'était son rêve, son petit rêve sublime de jeune femme parfaitement malheureuse.
« Pauvre petit! Il a déjà eu peur, il a déjà été
battu. A moi de lui inventer le coin de poésie auquel il pensera plus tard, quand sera venu le malheur d'être une grande personne... »
Et sombrement :
« Qu'est-ce qui me dit qu'il ne sera pas un jour une brute, comme son père ? »
— Maman, raconte encore ?
— Eh bien! voilà!...
^ Petit Edmond dormira
dans son dodo. Alors, le Père Noël entrera dans le jardin, puis dans la salle à manger, ici. Et dans les souliers que nous allons mettre tout à l'heure devant la cheminée.
Bercée par sa propre chanson, elle continua longtemps, inventant à mesure les merveilles bienfaisantes.
— Tu vois, il est vieux et gros, le Père Noël. Mais ses pieds ne laisseront pas de marque dans la neige, parce qu'il est léger comme de l'air. Il a une longue barbe blanche, une hotte, un bonnet de fourrure, et son manteau est tout plein d'étoiles qui brillent dans la nuit.
Les yeux immenses, le petit buvait ce nouveau lait dont elle le nourrissait.
— Et maintenant, vite au dodo ! Le Père Noël ne vient pas si les enfants sont éveillés !
Les petits souliers disposés devant l'âtre, elle eut un plaisir déchirant à le coucher dans son petit lit. Du salon contigu elle avait fait leur chambre, pour simplifier leur petite vie à deux. Et bien que cette chambre fût glaciale, elle resta près de son amour, assise dans l'ombre, jusqu'à ce qu'il se fût endormi. .
Revenue à la salle à manger, pour ne pas pleurer toute seule, elle se dépêcha d'aller chercher dans leur cachette les objets qu'elle avait achetés, dépense considérable quand on n'a que deux cents francs pour fortune. Mais elle tenait à ce que ce premier Noël du malheur fut tout de même assez magnifique pour enrichir à jamais l'imagination du petit délaissé.
Elle achevait d'arranger le sabot en chocolat dans un soulier et le polichinelle bariolé dans l'autre. Accroupie, elle songeait : « Pauvre mignon! Et dire qu'il croit que le bonhomme Noël va entrer et... »
Un grincement de clè dans la serrure de la porte du perron la remit debout d'un sursaut.
Elle n'eut pas le temps de faire un geste. La porte de la salle s'ouvrit. Changée en pierre elle vit devant
elle, silencieux, pâle, givré par le froid, son mari.
Pas une seconde elle ne crut qu'il venait demander pardon. Il avait un visage de crime qui l'épouvanta.
— Qu'est-ce que tu veux? bégaya- t-elle.
Il n'hésita pas.
Saccadé, sourd :
— Je veux les deux cents francs que j'ai laissés ici. Donneles !
L'indignation lui arracha ce simple cri :
— Oh !... c'est trop fort!
Il sentit sa révolte. Ce fut en faisant un pas sur elle qu'il vit les joujoux dans les deux petits souliers.
— Voilà donc ce que tu fais de mon argent, imbécile ?
Des larmes de rage jaillirent des yeux d'Isabelle. Elle commença, véhémente.
— Misérable, tu...
Venue de l'autre pièce, une petite voix terrifiée appela :
— Maman !
Elle tressaillit des pieds à la tête, et regardant son mari, très vite, un doigt sur la bouche :
— Je vais te donner tout, souffla- t-elle. Mais plus un mot! Plus un mot! Attends seulement une seconde!
Elle courut au salon, en entr'ouvrit la porte, et dit tout bas :
— Chut!... Rendors-toi vite, mon chéri! C'est le Père Noël qui est là !
Puis, revenant en grand silence, elle fut à la table, remua des papiers, en tira les pauvres billets, les tendit à l'homme étonné. Et, le suivant pour refermer doucement derrière son dos, elle n'ajouta pas un seul mot.
Elle n'avait pas fermé l'œil de la nuit. A la lueur remuante de la veilleuse, elle n'avait cessé de regarder dormir son fils, ce petit qu'elle venait, une fois encore, de sauver des réalités. Dès sept heures, il se réveilla. Elle ouvrit les per siennes.
— Oh vite, maman, regardons s'il y a des pieds dans la neige! Cette nuit, je croyais... je croyais que j'avais entendu papa ! S'il y a des pieds, c'est que c'est lui qui est venu au lieu du Père Noël.
Elle frissonna. Mais la nature, du moins, avait été bonne pour elle. D'autre neige était tombée depuis la sinistre visite. Le jardin était immaculé.
— Oh ! quel bonheur, maman! Alors c'est qu'il y a quelque chose dans mes souliers !
Elle l'enveloppa d'un châle, poussa la porte.
— Va voir toimême !
Et quand, il revint, rapportant ses souliers féeriques, ce lut la joie au cœur battant des tout petits du 25 décembre. Lorsqu'il eut fini de pousser des cris, avant de remonter dans son lit, il retourna près de la fenêtre afin d'envoyer des baisers vers le jardin.
— Merci, Noël ! Merci, Noël !
Alors Isabelle, pour étouffer un sanglot, se détourna. Mais vite la petite voix la rappela.
— On! maman!... Viens voir! Le Père Noël a laissé tomber les étoiles de son manteau dans le jardin !
Surprise, elle regarda. Un oiseau venait de passer, sans doute, sautillantes pattes fourchues dont l'entaille dessine des petits astres dans la neige; et le jardin, en effet, était tout constellé. Quand elle eut vu cela, la pauvre Isabelle, enfin, se mit à pleurer. Mais c'étaient des larmes de joie. Car la vie, malgré tout, n'était pas si mauvaise, puisque, suprême cadeau de Noël, la mère apprenait en cette minute que l'enfant quelle avait mis au monde, son compagnon de misère, sa raison d'être, était, miraculeusement, un petit poète.
Le carrosse aux deux lézards Verts
Les pavillons, les perroquets et tes deux Dames
T l'on se porta vers l'autre pavillon, fermé également par une grille.
Minou suivit : il connaissait tous les lieux. Dans la cour, le chien aboyait toujours, et l'on voyait à deux fenêtres, entre les lamelles des persiennes, de petites barres horizontales et lumineuses.
La nuit était complète à présent et la lune commençait à donner sur la clairière. A sa lueur, qui jouait sur les toitures, on distinguait une herbe fine entre les pavés de la cour.
— Ce n'est pas loin, dit Gilles : mes enfants, demain, vous viendrez là et vous apprendrez à lire et à écrire !
Les petites ne se tenaient pas de joie. Leur mère demeurait pétrifiée.
Le père, lui, faisait le malin, et, sur le chemin du retour il dit :
— Que serait-ce si je vous parlais du carrosse et des lézards verts !...
— Tais-toi, lui dit sa femme; j'en ai assez, et attendons le grand jour.
Elle pensait encore, en son for intérieur, que tout cela était songe et fantasmagorie et que la forêt se retrouverait au matin dans l'état où on l'avait toujours vue.
Cependant, elle dormit mal ou ne dormit point, et elle fut debout de bonne heure. Elle sortit aussitôt : les deux pavillons étaient là, sous la saine lumière du jour comme sous la lueur de la lune propice aux ench antements .
Quant à y envoyer ses deux fillettes, ah ! non.
Alors le père annonça qu'il les y conduirait luimême, que d'abord c'était chose convenue avec « ces Dames », et secondement qu'il ne se souciait pas de revoir venir au-devant des petites, le carrosse avec ses lézards.
— J'ai eu moins de terreur, dit là-dessus la mère Gilles, en entendant autrefois un père capucin décrire les cavernes de l'Enfer, qu'en voyant, de mes yeux, s'accomplir de petites choses quasi comiques, mais qui confondent l'entendement...
Le lendemain était un dimanche. On habitait ici
trop loin de tout pour songer à aller à la messe, aussi n'y assistait-on que le jour de Pâques. Dès le matin, quoiqu'il n'imaginât point de leçon qui fût possible un tel jour, le père Gilles estima que les convenances exigeaient des petites une première visite à leurs maîtresses.
On vêtit les bessonnes de leurs plus beaux atours, et on les regarda s'éloigner, unies par la main, vers les grilles que l'on avait touchées la veille au soir et d'où était tombé Minou. Il fallait la présence de Minou là-bas, où le chat semblait comme chez lui — voire mieux, puisqu'il y restait — pour rassurer la mère qui, par ailleurs, croyait envoyer ses filles au sacrifice.
Les bessonnes revinrent presque aussitôt et elles dirent qu'à l'un comme à l'autre pavillon elles avaient été accueillies par un domestique en livrée, et galonné, qui leur avait appris très poliment que ces Dames étaient pour l'heure à la ville, mais ne tarderaient pas à rentrer. Les petites avaient vu Minou dans la cour, en train de se pourlécher les babines auprès d'un bol de lait.
— Comment ces Dames sont-elles dès le matin à la ville et vont-elles rentrer tout à l'heure? se demanda la bûcheronne.
Sur quoi son mari souriait dans sa barbe.
Il ne quitta pas des yeux les deux grilles, étant de loisir ce jour-là. Vit-il quelque chose ? ne vit-il rien ? Une heure après, toutefois, il commanda aux petites de retourner là-bas.
Et, cette fois-ci, les petites ne reparurent qu'après bonne heure écoulée. Elles étaient entières ; elles
étaient fraîches et de belle humeur. Et, de plus, elles étaient irisées.
La mère leva les deux bras au ciel. Elle n'avait jamais jugé ses deux filles si jolies. Elle avait eu aussi, secrètement, grand émoi.
Mais il s'agissait bien de cela, à présent !
Il s'agissait de faire taire les bessonnes qui ne tarissaient pas, ou bien d'en faire au moins taire une, afin qu'on pût entendre l'autre.
L'une disait que d'abord elle avait vu un perroquet. L'autre en même temps disait qu'on lui avait fait prendre un bain.
— Un bain ?
— A moi aussi, s'écriait l'autre. D'abord, moi aussi j'ai vu un perroquet.
— Tais-toi, faisait le père. Laisse parler Gillette ! Et Gillette dit :
— J'ai vu un perroquet... un beau perroquet vert qui faisait comme ça : « Bonjour î bonjour ! ah ! quel beau temps ! mais qu'il fait donc beau !... »
— Mais non ! interrompait Gillonne, ce n'est pas ça qu'il disait; il disait : « Voilà qu'il pleut... Sacré pays de chien ! . . . »
— Tais-toi ! faisait Gilles ; laisse parler ta sœur. Et d'abord : avez-vous vu le même perroquet ?
— Non, dit Gillette, puisque je n'étais pas dans le même pavillon...
— Si, dit Gillonne, puisque mon perroquet était tout vert comme le sien !
— Voyons ! entendons-nous; vous a-t-on séparées l'une de l'autre ?
Sur ce point, on finit par s'accorder quoique les
deux récits parallèles fussent encombrés de détails avant qu'on arrivât à un moment qui semblait hors de tout conteste, et c'était celui de la séparation,
attendu que l'une était passée du premier pavillon dans le second, tandis que l'autre sœur n'avait pas fait ce voyage. La difficulté, qui s'expliqua par la suite, venait de ce qu on ne l'avait point prise par la main
pour la faire sortir du premier pavillon et la conduire au second, mais qu'on l'avait priée de s'engager en des escaliers et des couloirs. Il en résultait que les pavillons communiquaient entre eux par quelque galerie souterraine.
Une fois séparées, par les soins d'une
femme de chambre, elles avaient été l'une et l'autre enfermées dans une belle pièce où un perroquet, sur sa tige de bois, répandait le chènevis à plus d'un pas à la ronde. Et le perroquet de Gillette disait, ou à peu près, entre autre choses : « Qu'il fait donc beau ! » tandis que celui de Gillonne disait : « Quel sacré temps ! » Ensuite on les avait priées de prendre un bain. Puis, par les soins de la femme de chambre, toutes deux s'étaient vu peigner et friser.
— Et après ? leur demandait-on.
Oh ! après, on les avait introduites dans une pièce encore plus belle où se tenait une Dame.
— Une dame en cheveux jaunes, dit Gillette.
— Non pas ! en cheveux gris, rectifiait Gillonne.
— Puisque ce n'était pas la même ! dit le père.
— La dame a dit qu'elle arrivait de la messe, qu'elle avait vu le duc, la duchesse et quantité de gens, que l'église était remplie de beau monde et que M. le Curé avait prononcé un sermon digne de Bossuet...
— Elle a dit, rapporta Gillonne, qu'elle était arrivée à l'office un peu en retard, parce que sa sœur et elle étaient paresseuses et le cocher aussi... Elle a dit qu'elle pensait que les gens de la ville étaient eux-mêmes peu du matin, car l'affluence était mince et composée de fretin, enfin que le curé, d'ailleurs bon homme, prêchait comme une savate.
— Ça, c'est exact, dit Gilles ; il cherche ses mots, comme quelqu'un qui, le matin, n'a pas encore tué le ver.
— Je vois, opina la mère, que ces deux Dames ne regardent pas les choses du même œiL
— Il y en a une qui voit clair, dit Gilles.
— Peut-être qu'il vaut mieux voir beau, dit la mère Gilles. JVLais, par quel moyen ces dames ont-elles pu se rendre à la messe... et être de retour?
Le bûcheron ricana.
— Oh ! toi, tu veux toujours avoir l'air de savoir les secrets !...
— JMoi, dit Gilles, on m'a assez tourné en dérision, il y a de cela six ans, lorsque j'ai vu la Fée Malice : je verrais le bon Dieu entouré de ses Saints, que je n'en soufflerais mot.
En attendant, les petites savaient déjà la moitié de leur alphabet, et elles traçaient des lettres majuscules et minuscules, avec un morceau de charbon, sur les murailles et sur tous les objets.
Gillette affirmait que c'était facile et qu'elle saurait écrire au bout de huit jours. Gillonne trouvait que ce n était pas si aisé et qu'il faudrait des mois avant qu'elle fût en état d'adresser une lettre à sa marraine.
Entre elles elles s'entretenaient surtout des perroquets.
Les pavillons, les deux Dames, les perroquets et la leçon étaient sujets de colloques familiers sous le toit des Gilles, quand, l'après-midi, les amis bûcherons et bûcheronnes se présentèrent pour manger les rôties et le pain perdu.
On parla des Dames, des perroquets, des pavillons et de la leçon. Une idée neuve ne se loge pas plus sûrement dans le cerveau des hommes qu'une balle tirée à cinq cents pas. Il fallut un certain temps pour que l'un des bûcherons en fût atteint.
— Ah ! ça, de quoi est-il question ici ? Etes-vous point devenus fous, compère et commère?
De quoi compère et commère parurent beaucoup plus étonnés qu'ils ne l'avaient été en découvrant eux-mêmes pavillons et tout ce qui s'en suit.
— Mieux vaut parler de ce qu'on voit que de traiter de billevesées, dit Gilles.
Les bessonnes allaient de l'un à l'autre, racontant leur matinée et parlant de leurs perroquets. Il n'y eut pas jusqu'à Minou qui, revenu à domicile pour les friandises du dimanche, ne fût pris à témoin : il passait, lui, ses nuits là-bas ; il était tombé en boule, hier au soir, du haut de la grille du pavillon de gauche . . .
— « Du pavillon de gauche ! »... s'écria un des bûcherons en poussant un juron à faire damner toute la province; puis il se mit à rire de telle manière que tous les bûcherons, autour de lui, pris de gaîté, s'esclaffèrent et dansèrent une ronde autour du père et de la mère Gilles, et leurs sabots rythmaient le pas sur le sol de terre desséchée. La marmaille les imitait dans les coins. Et Minou, grimpé sur la huche, la queue droite, le dos arrondi, les regardait de ses yeux de braise.
Sans protester, sans mot dire, le père Gilles en les reconduisant, les inclina du côté des deux pavillons, et quand ils furent en vue de ceux-ci, au point d'en pouvoir compter les vitres, il dit simplement :
— Vous voyez : il n'y a pas loin pour les petites à venir prendre leur leçon . . .
Aucun des hommes, aucune des femmes qui se trouvaient là ne voulut ni paraître étonné, ni surtout avoir nié une vérité évidente. Ils firent :
— En effet, en effet...
Et leur petite troupe s'achemina, en se divisant,
pour laisser au milieu l'espace occupé par les deux pavillons que chacun voyait. Mais ces paysans ne les regardaient pas trop, soit que ce voisinage leur donnât la chair de poule, soit qu'ils fussent résolus de dissimuler leur dépit ou leur stupeur.
Le dimanche suivant, pas une allusion a l'étrangeté du fait. Celui-ci était passé au nombre des choses admises de tout temps.
Le père et la mère Gilles en éprouvèrent même un dépit assez vif.
Ils avaient fait du merveilleux leur chose, et ils regrettaient qu'un cas si extraordinaire demeurât, du moins en apparence, comme s'il était inexistant.
Une idée de femme ordonnée vint à la mère Gilles, et elle la c o n f i a aussitôt à son mari :
— Rien n'est pour rien, dit-elle. Nos filles apprennent à lire et à écrire — c'est bien toi qui l'as voulu ! — et ces dames des pavillons sont bien savantes, c est entendu ; mais reste à savoir ce que cette fantaisie va nous coûter. Quand on a affaire à un précepteur, je l'ai entendu dire, c'est tout comme à un homme de peine, on fait marché d'avance.
— Tu ne parles pas mal, pour une fois, dit le père. On pourrait leur porter quelques livres de beurre, du fromage blanc et des fraises des bois ; ça ferait en même temps une visite de politesse...
— On verrait les perroquets, dit la mère, et aussi comment c'est fait là-dedans.
Un jour, à une heure autre que celle de la leçon, le père et la mère Gilles revêtirent leurs habits de fête, suspendirent à leurs bras les paniers, et s'acheminèrent vers les pavillons.
Ils furent reçus à la grille du pavillon de gauche — qu'ils avaient choisi à tout hasard — par un domestique en livrée devant qui ils déclinèrent leurs noms et qualités et à qui ils confièrent leur intention de voir madame . . . madame qui ? . . . A ce moment ils s'aperçurent qu'ils ignoraient son nom. On les fit entrer, néanmoins, non dans le salon au perroquet, mais à la cuisine. Ils n'en furent pas froissés, car c étaient de pauvres et bien honnêtes gens , mais humiliés cependant en pensant aux quelques livres de beurre qu'ils apportaient, alors que le beurre, il coulait à flots sur les flancs dorés de poulardes à la broche, que faisait tourner, en face d'un grand feu, un petit singe vêtu de blanc et coiffé d'une calotte de marmiton. — C'est bien dommage, dit la mère, que les enfants
ne soient pas là, car elles auraient ri tout leur content î . . .
Ce petit singe, assis sur son séant, tournait la broche avec un imperturbable sérieux ; mais le feu vif lui brûlait le museau et il se le garantissait à l'aide de sa main oisive qui tenait, comme celle d'une vieille marquise à mitaines, un écran de carton. Il était aussi tenté de goûter au rôti, et,n'était qu'un chef passait et repassait fréquemment pour lui administrer une chiquenaude, le drôle eût lapé, en quelques coups de langue, le jus onctueux des superbes volailles.
C'est en ce lieu que le père et la mère Gilles revirent Minou. Il était là, posté sur une haute étagère, entre une bassinoire de cuivre et un fort gros cuisseau de porc fumé, et il vous regardait de ses yeux jaunes, tranquille et pleinement satisfait, comme un serviteur sympathique qui a atteint avant ses maîtres les sereines régions du bienheureux séjour. L'odeur du lieu, il faut le dire, était délectable pour un estomac dispos.
Nos bonnes gens se trouvèrent si embarrassés avec leurs paniers qu'ils les laissèrent là quand on les vint avertir que Madame leur faisait l'honneur de les recevoir.
Ils repassèrent par la cour d'entrée, où ils eurent le loisir de constater qu'une herbe fine poussait çà et là entre les pavés, comme dans les maisons qui ne datent pas d'hier, et tandis que Gilles s'attardait à remarquer qu'il y avait même du pissenlit et de la mâche, sa femme ne retint pas un cri parce que, hors des portes closes des écuries, sortaient, rasant le sol, deux grands serpentins verdâtres dont on ne voyait pas la tête, sans doute trop grosse pour passer sous les battants, mais dont la queue démesurément longue et
souple, s'agitait de terrifiante manière. Gilles regarda la chose et se prit simplement à rire. Elle jugea son mari ou très brave ou plutôt stupide. On voyait ailleurs, dans une grande remise entr'ouverte, plusieurs hommes, en bras de chemise, épongeant un grand carrosse vert. La mère Gilles se souvint que son mari s'était flatté d'avoir vu un carrosse dans la forêt. Elle fut plongée dans un abîme de perplexité. A une fenêtre, une soubrette, les bras et la gorge nus, faisait tranquillement sa toilette.
— Ne regarde pas par là, dit la mère Gilles.
Mais on les introduisait l'un et l'autre dans une
pièce spacieuse et ornée.
La mère Gilles fut aussitôt éblouie, mais elle confia à son mari :
— Il y a maldonne, c'est moi qui te le dis : les leçons ici seront trop chères pour des pauvres bougres comme nous.
Ils pénétraient, cette fois, bel et bien, dans le salon où perchait le perroquet.
Cet animal les accueillit par un « Bonjour, bonjour! » plein d'aménité, et il ajouta : « Quel temps charmant ! quelle température délicieuse ! » ce qui fit sourire nos gens, parce que, s'il ne pleuvait pas aujourd'hui, c'était tout juste : la chaleur était accablante et un orage se préparait à l'horizon.
Tout à coup le perroquet' se mit à chanter, mais à chanter d'une voix atténuée, lointaine, où les articulations manquaient, mais qui était cependant suave, caressante, accompagnée parfois de sons filés tels qu'en rend un archet sur une corde sonore ; c'était curieux, étrange et drolatique entre les branches cornues du bec
de cet oiseau imitateur, à tête de vieil Hébreu. Sans s'interrompre, mais sur un ton prosaïque, il dit successivement : « Où est donc Minou ? », « J'ai mangé du lard aux choux », et « Mon enfant, vous chantez comme un ange !... »
Le bûcheron et sa femme riaient à qui mieux mieux et ne trouvaient pas le temps long. Ce fut presque à regret qu'ils suivirent le valet qui les vint prendre pour les introduire cette fois en une pièce mieux ornée encore, où le sol brillait comme un miroir et où ils virent une dame à cheveux jaunes reconduisant un jeune garçon très bien mis, à qui elle disait : « Mon enfant, vous chantez comme un ange ! »
et en lequel tous deux, sans s'y pouvoir méprendre, reconnurent le jeune Loys, propre fils de Monsieur le conseiller Périnelle.
Et ils étaient là, à se demander par quel moyen le fils du conseiller Périnelle, habitant à dix lieues d'ici, pouvait être transporté avant midi en pleine forêt pour y venir avec une dame à cheveux jaunes « chanter comme un ange », quand cette dame vint vers eux, marchant avec aisance, sur le parquet lumineux, et leur dit : .
— Vos filles sont des amours. Celle qui m'est confiée, Gillette, va lire à livre ouvert, à la fin de la semaine... Vous êtes les plus heureux parents du monde... Dieu ! quel beau temps ! la température est exquise ! .. . Cet enfant a la plus belle voix du royaume. . .
Comme elle reprenait haleine, le bûcheron dit :
— Nous connaissons bien le fils de M. le conseiller Périnelle...
— Ah! vous le connaissez ? dit la dame. Il vient ici tous les deux jours, prendre sa leçon avant vos filles... Son père est l'homme le plus vertueux de la terre...
Sur ce, elle voulut faire asseoir le bûcheron et la bûcheronne qui n'y consentirent point.
Ils avaient hâte, étant troublés, d'en arriver au but de leur visite.
— Madame,... fit Gilles, je dis « madame » tout simplement, parce que vous êtes pour nous madame... je ne sais qui...
Elle s'esclafFa :
— « Madame Je-ne-sais-qui ! » c'est cela ; c'est charmant. Je serai pour vous Madame Je-ne-saisqui ! . . .
— Madame Je-ne-sais-qui, reprit-il, nous venions vous trouver, la bourgeoise et moi, pour vous demander... pour vous demander... Ah! dame, ça
n'est pas si facile à dire... Parle donc, toi! dit-il, en se tournant vers sa femme.
— Mon Dieu! Madame, dit la mère Gilles, nous sommes confus de vos bontés; mais on voudrait bien savoir... — pensez. Madame Je-ne-sais-qui, que Ton est du pauvre monde... — enfin si ça nous coûtera cher les leçons aux petites...
Madame Je-ne-sais-qui se mit à rire de nouveau et de plus belle :
— Laissez cela, mes bonnes gens, et écoutez-moi bien: il ne Jera jamau question d'argent entre iwiid...
Le bûcheron et sa femme rougirent de plaisir. Mais tout aussitôt dans l'esprit de la femme germa le soupçon que si l'une de ces dames donnait ses leçons gratuitement, l'autre les pourrait bien faire payer le double d'un prix honnête. Elle poussa le coude de son mari qui la devina aussitôt et dit :
— Pardon, Madame Je-ne-sais-qui, vous nous comblez, mais nous voudrions bien aussi présenter nos devoirs à Madame... à Madame... Ah! qui est-elle?...
— Madame « Ah-qui-est-elle! » Voilà, voilà le nom qui convient à ma sœur! Que vous feriez un bon curé de campagne, vous, mon brave homme : vous vous entendez comme nul autre à baptiser les gens ! Eh! bien, on va vous conduire près de Madame Ah! qui-est-elle!..
Et elle se reprit à rire, puis à chanter comme une gamine.
— Je comprends, opina la mère Gilles, que les enfants ne s'ennuient pas dans cette maison.
— Voilà du beau et du bon monde, dit le bûcheron. Ils ne s'aperçurent point de quelle façon ils arrivèrent, tout en devisant, dans une salle à peu près
pareille à celle du perroquet; et, en efïet, l'oiseau aux couleurs crues était là, sur son perchoir, avec son chènevis qui souillait le sol tout alentour. Mais celui-là disait: « Encore des fautes, vaurien!... », « Vous êtes un âne, savez-vous? », «Le sale pays... », « Quel sacré temps!... »
— Ce n'est pas le même, dit la mère : celui-ci est
beaucoup moins bien élevé.
— Mais meilleur juge,
dit le bûcheron, car le
tonnerre éclate, et il pleut
à torrents.
(à suivre)
Kû*u fSoJc
\ÏA\li.
de L'Académie Française.
a n \j /-• e. t i ay c h i
Je teindrai de henné tes Voiles, O bateau béni, qui m'emporteras
Vers le royaume des étoiles, Là'bas, où le soleil ne s'éteint pas!
Jt ,*-Sf,
vJUuOT 5t""-?7
x> L- ^ jâL-£ g*} v&X-^ &â
Et je mettrai dans ta mâture, Qui défiera les embruns et le Vent,
La plus ravissante parure :
L'étendard de l'Islam et son croissant.
Et je Veux mettre sur ta proue Plus de cent fois l'empreinte de ma main
Avec du sang et de la boue, Car je tuerai le jeune agneau demain !
Et le plus pauvre aura sa place A côté du plus riche pèlerin,
S'il lui plaît d'aller rendre grâce Au Prophète élu du Pouvoir Divin.
Il ne faut pas que notre absence Soit pénible à tous ceux qui resteront !
Qu'ils attendent aVec patience Le jour où les pèlerins reviendront !
Ce seront bien douces journées Que celtes qui suivront notre retour!
Nos fautes enfin pardonnées, Nous pourrons ouvrir nos cœurs à l'amour!
ij j*L-*o yJL djJULI LsSj-fca
^U?làéS jt=*l Ua h <SyJf j^yb (jN3gf|
Et, si notre âme est désolée, Sine nos yeux soient forts et sèchent leurs pleurs,
Tour en couvrir le Mausolée, Où seront pardonnes tous les pécheurs!
Heureux, qui Va Voir le Prophète!
C'est le plus grand des bonheurs d'icûbas!
Celui-là peut leVer la tête; Si la mort te guette, il ne ta craint pas!
jO^J! jj-jft
Jfcglâ^jM ^ \j.<sfJl j ? 'ô ç^agfj]
La foi sera notre seul guide!
Et, par bonté, le Maître Souverain
Rendra l'eau de la mer limpide, Le Vent, favorable, et le ciel, serein!
Que nous importe la distance !
Que nous importe d'aller jour et nuit!
Qu'importe l'Océan immense !
Qu'importe le Vent qui nous conduit!
C'est Vers la Terre Parfumée, Vers le Hedjaz, où tant d'élus sont morts,
Vers Fatima la bien-aimée, Que nous allons porter nos pleurs et nos remords!
3cu rt //efrrta*it3tn/s
Un peu de IVIiuLSiqiie dans un Parc
PHILI
OU PAR-DELA LE BIEN ET LE MAL
JLa lettre Je la Jr érîcnole
"E peux tout entendre ! s'écria Philippe -Egon, qui, par un effet du phénomène connu sous le nom de « retour atavique », prenait souvent tout d'un coup, presque toujours mal à propos, le ton grand-ducal ou même l'accent de la tragédie.
Mais Otto Mûller, bien qu'il fût demeuré sur son séant, était retombé dans la somnolence d'où Phili venait brusquement de le tirer; il semblait ne rien comprendre, et ne plus se ressouvenir qu'il avait dit à
Son Altesse Sérénissime : « Tu n'es pas fou ? » Le grand-duc daigna le lui rappeler, et lui demanda si la cause de cette exclamation impertinente était les dix mille plus trente mille marks qu'il s'agissait de prélever sur la caisse des voyageurs pour payer l'ardoise de Madame la comtesse Tatiana Schmuck.
— C'est cela même, repartit Otto Mùller, reprenant soudain ses esprits. Tu m'as révélé le cours du change, que j'ignorais. Il est désastreux et, à ce taux-là, c'est notre note que nous ne serons pas en mesure de payer quand on nous la présentera au bout de la semaine. Le Conseil des Ouvriers et Soldats s'est engagé à te faire passer tes revenus, et nous n'avons pas le droit de mettre en doute la parole de nos camarades ni leur bonne volonté ; mais à l'impossible nul n'est tenu. Je me méfie de la poste, qui est lente. Supposé même qu'elle se hâte, si dix mille marks valent trois mille cent vingt-cinq francs, les sommes les plus énormes que l'on t'expédiera de Silberberg fondront avant de parvenir entre tes mains. Bref, mon pauvre vieux, je ne nous vois pas blancs.
Philippe-Egon, qui n'avait jamais manqué ni du nécessaire ni du superflu, était bien incapable de rien entendre à cette comptabilité. Il l'écoutait d'une oreille distraite et n'éprouvait aucune inquiétude ; mais il éprouva une sorte de ravissement lorsque JVlùller ajouta :
— Tu me rendras cette justice que je ne t'ai fait aucune remontrance et que je t'ai livré les clefs de la caisse ; mais, entre nous, je trouvais déjà idiot de lâcher dix mille marks à cette Schmuck. Et pourquoi, grand Dieu ! pourquoi? Elle n'a plus rien à te refuser, tu peux donc tout lui refuser. A notre âge, Monseigneur,
et tournés comme nous sommes, c'est peu demander à l'amour que d'exiger seulement qu'il ne nous coûte rien.
— Pas un mot de plus ! s'écria impérieusement Philippe-Egon. Je fais grandement les choses ou ne les fais point. Du moment que je ne saurais acquitter la dette entière de Madame la comtesse Schmuck, je n'en vais point payer le quart. Elle n'aura pas de moi un pfennig.
— A la bonne heure ! dit Mùller.
Mais est-ce une raison pour prendre des airs enchantés quand je te confie notre détresse?
— Ah ! mon ami, répondit le grand-duc avec cet abandon et cette naïveté qui le rendaient irrésistible, que j'aurai donc appris de choses en une matinée ! Que de sensations nouvelles en moins d'une heure ! Quand je suis venu quérir sous ton oreiller ces dix mille marks que je vais m'empresser d'y remettre... (pourvu que la Krakus ait l'honnêteté de me les rendre !...) Otto, j'étais ivre de joie, de fierté. Je n'ai pas trouvé de mots pour t'exprimer cette émotion, quel que fût mon désir de la partager avec toi. Une femme m'avait demandé de l'argent! Elle m'avait traité en homme sérieux! C'était
la première fois de ma vie. Les paroles si pleines de sens que tu viens de prononcer m'ont instruit qu'il est une joie supérieure à celle d'être tapé par une femme : c'est de lui laisser croire jusqu'à la dernière minute qu'on marchera et, finalement, de ne pas marcher. Quand je pense que cette poule — car l'épouse morganatique, mais légitime de mon petit-cousin est une simple poule — quand je pense qu'à l'heure qu'il est, elle se flatte en rêve de m'avoir carotté dix mille marks et qu'elle sera volée! Ah! ce coup-ci, je sens que je suis un homme : j'ai roulé une femme. Je lui ai... comme disent les Parisiens... je lui ai... Comment disent-ils?
— Je l'ai sur le bout de la langue, dit Otto Mûller. Philippe- Egon frappa du pied avec colère. La
locution « piquante » dont usent les Parisiens en cette circonstance lui échappait. Ce défaut de mémoire diminuait son plaisir de moitié. Il rudoya Muller qui faisait toujours mine de chercher le mot.
— Moi, lui dit-il grossièrement, je l'ai oublié; toi, tu ne l'as jamais su. Comment pourrais-tu le savoir? Tu n'as aucune éducation. Je vais le demander à mon maître Frédéric Mosenthal, qui est l'un des plus grands philologues de l'Allemagne.
Il sortit en faisant claquer la porte; mais, quand il arriva devant celle de l'appartement où il avait lieu de croire que son savant maître reposait, il perdit toute assurance. La tendre affection qu'il portait à Frédéric Mosenthal n'empêchait point qu'il ne le respectât jusqu'à le craindre; d'autant que Fritz le traitait souvent avec la même rudesse allemande qu'il traitait lui-même son frère de lait. « Mosenthal, se dit-il, va me trouver raseur, à la fin. » Il hésitait d'entrer. Cette peur eut un singulier effet. Comme les gens qui souffrent
des dents, courent chez le dentiste, et ne soufïrent plus dès qu'on les introduit dans le salon, il retrouva la locution parisienne qu'il cherchait, dès qu'il eut à sa portée Mosenthal qui la lui pouvait dire.
— Parbleu! s'écria-t-il au dedans de lui-même, c'est poder un lapin. J'ai posé un lapin à la comtesse !
Mais (telle était son inconséquence), au lieu de se retirer là-dessus, puisqu'il n'avait plus nul besoin de faire appel aux connaissances philologiques de son maître, il ouvrit brusquement la porte et cria en entrant :
— Tu ne sais pas, Fritz ? Une bonne histoire ! J'ai posé un lapin à Son Excellence Madame la comtesse Tatiana Schmûck.
Par bonheur, Mosenthal ne dormait plus, quoiqu'il ne fût encore que quatre heures de l'après-midi. Il était debout, exactement au milieu d'un tub placé exactement au milieu de la chambre , et dans la tenue
ou Ton a coutume de se mettre pour prendre un tub. Phili ne le dérangeait donc en aucune manière ; mais il était d'une humeur de chien, et il répondit en brandissant son éponge :
— Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse que tu aies posé un lapin à Son Excellence? Tu es inouï, de venir me raconter des histoires pareilles !
— Je te raconte tout, dit le grand-duc, boudeur.
— D'abord, gronda Mosenthal, pourquoi entrestu chez moi sans frapper quand je suis tout nu?
— Je ne pouvais pas le deviner, dit Philippe-Egon extrêmement froissé. Et puis, s'il faut maintenant que je fasse des cérémonies avec toi!
— Vas-tu finir de tourner? dit Mosenthal. J'ai déjà mal à la tête, tu me donnes mal au cœur. Assiedstoi sur le lit.
Philippe-Egon obéit, mais répliqua d'un ton âpre et puéril de reproche :
— Tu n'es pas gentil, tu ne m'aimes plus.
— Je t'en prie, ne pleure pas.
— Tu me reçois comme un fox dans un jeu de quilles quand j'ai à t' entretenir des choses les plus graves !
— Ta phrase d'entrée ne l'indiquait pas.
— Tu n'aurais pas tardé à t'en apercevoir si tu ne m'avais d'abord interrompu. Si j'ai posé ce que j'ai dit à la comtesse et si j'en éprouve une joie d'enfant, après avoir éprouvé une joie pareille à la pensée de lui faire un petit cadeau, c'est que j'ai un heureux caractère, je ne sais voir que le bon côté des choses. Le mauvais côté est que nos moyens ne me permettent pas d'être généreux. Je viens d'apprendre qu'au train dont nous allons, nous n'en avons pas pour huit jours.
— Il faut donc mener un train réduit, dit Mosenthal.
— C'est justement sur quoi je te consulte. Quel besoin ai-je de ces comtesses Schmùck qui font rétribuer leurs faveurs, quand je possède une femme et une maîtresse que j'adore, qui devraient me suffire, et qui ne me coûtent rien?
— Penses-tu?
— Enfin, ce qu'elles me coûtent passe dans les frais généraux.
— Je te ferai observer que tu possèdes une maîtresse, mais que, si tu as une femme, tu ne la possèdes point.
- — Hélas! non... Ce n'est que partie remise, et peut-être que les conditions de notre nouvelle existence me rendront la victoire plus facile sur une ennemie qui, entre nous, ne demande qu'à être vaincue.
— Quelles sont donc ces conditions nouvelles?
— Nous ne demeurerons pas vingt-quatre heures de plus dans cet hôtel, où le prix . des repas et des chambres doit être exorbitant, où l'on est forcé de frayer avec des comtesses Schmùck et où l'on ne jouit pas entre soi des bonheurs de l'intimité. Je dénicherai bien sur les bords du lac quelque villa très modeste; nous y vivrons très retirés, nous aimant les uns les autres, sans obéir à aucune loi qu'à celles de notre tendresse et de notre bon plaisir.
Frédéric Mosenthal gronda entre ses dents que par le temps qui court, les chaumières elles-mêmes sont hors de prix, et les propriétaires ne se contentent plus, pour leur garantie mobilière, d'un cœur ni même de cinq ou six. Phili (qui venait d'inventer ce beau plan au fur et à mesure qu'il le développait en son discours) se forgeait une félicité qui lui mettait les larmes aux yeux, et n'entendait plus les tristes raisons de son maître. Il ne voulut point différer cinq minutes de passer à l'exécution, et s'avisa d'abord que, seule de toute sa compagnie, Madame la baronne de Krakus avait la compétence nécessaire pour l'y aider. Il se fit annoncer chez la duègne, qui achevait de se parer pour le thé dansant dont l'heure approchait. Il l'aborda avec cet air de déférence et de docilité qui est le plus flatteur hommage dont un très jeune souverain puisse honorer une vieille sujette.
— Madame la baronne, lui dit-il, je viens quêter vos compliments. Vous allez me trouver bien raisonnable. D'abord, veuillez me rendre les dix mille marks que je vous ai confiés ce matin.
— Monseigneur, les voici.
— Vous êtes honnête. Je vais tout à l'heure les verser dans notre caisse commune. Nous sommes obligés de compter. Quant à Madame la comtesse Tatiana Schmùck qui a voulu me taper, c'est elle qui se tapera.
— Ah ! Monseigneur, bravo !
— Je vais maintenant vous faire connaître une résolution que j'ai prise, ou plutôt la soumettre à votre approbation. Je suis désormais un personnage privé, bien que, par une courtoisie dont je vous sais gré, vous continuiez d'observer à mon égard les règles de l'étiquette : je dois mener la vie d'un homme privé,
d'autant que ma fortune est mince et me le permet tout juste. Madame la baronne, pourquoi ne serais-je pas un bon mari ? J'adore ma femme et je crois qu'elle m'aime. Ne pensez-vous pas qu'elle serait heureuse si, à dater de ce jour, nous vivions ensemble comme un ménage suisse ?
— Alais, Monseigneur, c'est à Madame la grande - duchesse elle-même que Votre Altesse Sérénissime devrait poser cette question.
— Oui... J'oubliais de vous dire, Madame
/ la baronne, que notre bonheur ne sera pas
égoïste et que nous continuerons de pourvoir,
dans la mesure du possible, à tous
les besoins de notre suite.
— - Monseigneur, je n'en ai jamais douté... Votre Altesse Sérénissime pourra s'entretenir de ses projets avec Madame, après le thé.
— Pourquoi pas dès à présent ?
^gj T~i — Parce que ni Madame
I I I ni Monseigneur ne peuvent ^^^^BJ 3 manquer ce thé.
fl ■ -vf ~ Mais, Madame la
/ | j baronne, ce thé va encore me
m coûter les yeux de la tête !
MB — Rien du tout : on nous
m invite.
■ H - — C'est la première nou-