MONSIEUR J. B. COUPRA, PREMIER ADJOINT DE SINNAMARY
-' L'or pacificateur. — A Càyenne, la situation est tout à fait différente et c'est eûcore à Tor que nous devons ce nouveau bienfait de la paix civile. En fait, chacun de nous en Guyane est si absorbé par son exploitation aurifère, grande ou petite, qu'il ne peut s'occuper qu'à bâtons rompus des mérites respectifs des divers partis politiques. Ensuite, grâce à l'or, personne ne connaissant la misère, le paupérisme est inconnu; or c'est dans ses rangs que les fauteurs de.désordre racolent le plus aisément leurs troupes. Les chevaux ne se battent, dit le proverbe, que devant des râteKers vides.
Une autre puissante cause qui a valu à la Guyane de ne pas connaître les tristes événements dont la Martinique et de la Guadeloupe ont été fréquemment le théâtre, c'est la disparition absolument complète de la catégorie désignée dans les Antilles sous le. nom général « d' habitants », autrement dit des propriétaires créoles descendant des anciens possesseurs du sol. Mais de tout cet ensemble, le plus puissant pacificateur a certainement été l'or et les bénéfices qu'il rapporte. Il y a là une antithèse tout à fait frappante : Datis nos Colonies Antillaises : grandes propriétés possédées par les descendants des anciens créoles, dont un trop grand nombre, il faut le dire, sont des oisifs. Ces Colonies ont vécu jusqu'ici de la monoculture de la canne à sucre, industrie qui ne peut plus payer que des salaires médiocres. Même dans ces conditions, elle ne subsiste que grâce au système protectionniste des primes et la Conférence actuellement réunie à Bruxelles est une preuve que ce système artificiel a fait son temps. Luttes de classes et de races, salaires avilis, incendies de propriétés, émeutes, et finalement tristes et sanglantes
répressions.
En Guyane, pays minier, disparition des cultures
sucrières qui ne peuvent subsister qu'en payant deà isalaires réduits, prospérité générale et paix civile complète.
Il en est teUement ainsi, qu'à peine débarqué à Cayenne, on se sent entouré d'une atmosphère tout autre que celle qui règne aux Antilles. Détail inouï pour une Colonie habitée par des Français : Il n'y a même pas de journal politique à Cayenne, en dehors du Journal Officiel de la Guyane française^ organe qui, comme son nom l'indique, ne prête ses colonnes ni aux polémiques violentes, ni au déversement quotidien de tombereaux d'injures, occupation essentielle et presque unique de la plupart des journaux locaux dans nos Colonies. On sait que ces aménités constituent le plus grand et presque le seul régal littéraire des lecteurs pour lesquels la dégustation de ces éremtements constitue un genre spécial de sport qu'on sirote contemporainement avec l'apéritif matutinal.
Evolution politique. — Il est toutefois indubitable que l'arrivée en Guyane d'une population Antillaise considérable, jouissant de ses droits de citoyen, est un élément qu'on ne saurait négliger dans la direction des affaires publiques de la Colonie. Evidemment cela ne peut se faire qu'avec une certaine résistance, bien naturelle d'ailleurs, de la part de ceux qui doivent se serrer un peu pour laisser aux derniers arrivés une place à leur table, mais c'est là un phénomène normal et obligatoire dans toutes les Colonies en voie de progrès, au sein desquelles les éléments nouveaux viennent incessamment s'ajouter à ceux qui les ont précédés et qui doivent composer avec eux. C'est même à ce signe que se reconnaît la prospérité d'un pays. C'est à l'empressement que mettent à s'y rendre les émi-
grants qui cherchent des moyens d'existence plus faciles que ceux que leur offre leur patrie d'origine.
Nous devons en Guyane ouvrir, nos portes toutes grandes à nos propres concitoyens : j'ai fait plus haut des réserves très nettes au contraire au sujet des immigrants étrangers, non pas pour les repousser, mais pour qu'ils ne soient pas'comme à présent, à la charge de nos nationaux. Tous les bons citoyens doivent s'appliquer à entretenir et à consolider cet état d'esprit, cettç large tolérance qui constitue le bien le plus précieux dans un pays qui a besoin de tous les concours, sans distinction, et qui peut les rémunérer tous et largement.
La Colonie a un vaste programme à remplir. Elle est entrée définitivement dans la voie du progrès en décidant la création de son réseau de voie ferrée, première étape de ^n outillage moderne ; elle le complétera bientôt par un port, par l'adduction à Cayenne d'eau potable en quantité suffisante pour qu'on puisse même la gaspiller, mettant ainsi la capitale à l'abri d'épidémies possibles, auxquelles l'exposent en ce moment la qualité médiocre et la pénurie de son eau d'alimentation publique.
Les services maritimes locaux, actuellement suspendus au grand détriment des Communes littorales, la création d'un réseau de lignes télégraphiques que les récentes découvertes de Marconi permettront peut-être d'installer dans des conditions très économiques, sont autant de questions essentielles dont la solution s'impose à bref délai.
Situation financière. — Le grand levier pour toutes ces créations futures, c'est l'argent. Les finances de la Colonie, gérées, il faut le dire bien haut, par le Conseil Général de la Guyane Française, feraient honneur à plus d'un Parlement européen. Conduites avec une pru-
dence et une intégrité parfaites, elles ont permis à la Colonie de se maintenir dans une position financière excellente, avec de nombreux excédents bugétaires versés par elle dans une caisse de réserve bien garnie, le tout avec une dette publique nulle ou à peu près, ce qui est à ma connaissance, un fait à peu près isolé dans nos finances coloniales. Ce dernier trait serait même inquiétant comme témoignant d'un crédit médiocre, si on lui appliquait l'adage : On ne prête qu'aux riches.
Ce n'est heureusement pas le cas pour la Guyane et c'est plutôt à l'extrême prudence mêlée d'un F>eu de défiance de soi-même, qu'il faut attribuer l'absence de dette publique en Guyane. On a été tellement oublié jusqu'ici dans cette Colonie, que ses habitants ont fini par croire qu'ils avaient réellement quelque tare inavouable, qui éloignait d'eux tous les concours généreux et utiles/ Rien n'abat plus le moral, chez les individus aussi bien que dans les collectivités, que les échecs et les déceptions répétées.
Il est presque inutile de dire que la situation financière pour 1902 , se présente sous le jour le plus favorable ; le projet de budget pour cette année atteint facilement son équilibre. L'encaisse actuelle de la caisse de réserve s'élève à 632.000 francs* Il n'y sera fait aucun prélèvement pendant l'exercice prochain.
Il convient d'ajouter à ce propos, que les périodes de prospérité, comportent pour la Colonie, certaines dépenses supplémentaires, qu'en toute justice elle doit supporter au moins en partie. Je veux parler de l'indem' nité pour cherté de vivres, qui est prévue au profit des fonctionnaires en résidence en Guyane. Ils doivent supporter l'augmentation fatale du prix de la vie, résultant de la fièvre de l'or, sans pouvoir à un titre quelconque, bénéficier des découvertes de placers. ■
CAYENNAISE EN TOILETTE.
Ces allocations supplémentaires sont d'ailleurs prévues par les Décrets et ont été appliquées par le Conseil Général, dans des circonstances antérieures analogues.
Je ne puis mieux faire pour donner une idée de la manière à la fois sage et prudente dont sont conduites les finances de la Colonie que de citer les propositions faites au Conseil Général par le Gouverneur, relatives à l'établissement du budget de 1902 :
« Vous avez voté pour 1901 un budget se totalisant « par francs 2.692.818 ; le projet de budget que l'Admi- « nistration vous présente pour 1902 ne s'élève qu'à « 2. 661. 241 francs, en diminution, par conséquent de « 31.576 francs. Cette diminution n'est qu'apparente: « il n'est prévu pour 1902, aucun prélèvement à la « Caisse de réserve, alors qu'il avait été inscrit, à ce « titre, une prévision de 46.5CX) francs au budget de « l'exercice courant.
c Le faible écart entre les deux budgets, malgré l'apte point nouveau des excédants de recettes à attendre « des découvertes de l'Inini, s'explique par la nécessité « où l'Administration s'est vue, en toute prudence, de « tenir compte des fléchissements accusés par les recoure vrements du Chapitre III, voire même par certaines « recettes du Chapitre II. La plus-value sur l'or est « estimée à lOO.ocx) francs et cependant elle est absorbe bée en majeure partie par ces moins-values, qu'il eût « été imprudent de ne pas faire entrer en ligne de « compte, la règle en matière de fixation de recettes, « devant être de s'attendre aux résultats les moins favo- « râbles.
« Je ne prévois aucun prélèvement à la Caisse de « Réserve et ne saurais trop vous engager, Messieurs < les Conseillers Généraux, à laisser intacte l'encaisse
« actuelle de 632.031 francs portée à l'actif de ce fonds « spécial. Quelques personnes se sont demandé si « l'Etat, en modifiant le Décret financier du 20 Novem- « bre 1881, n'opérerait pas une désaffectation des « sommes réservées par la Colonie. Ces appréhensions « sont chimériques : Ce n'est pas au moment où l'Etat « a transféré à la charge de la Colonie plus de 450.000 « francs de dépenses obligatoires, assumées autrefois « par son propre budget, qu'il pourrait toucher à un « fonds de réserve qui est précisément le gage du paie- « ment de ces dépenses obligatoires, dans le cas où les « ressources ordinaires se trouveraient insuffisantes. « Toute crainte à cet égard étant écartée, il faut envi- « sager par contre les graves inconvénients qui pour- « raient résulter pour les finances locales d'une diîninu- « tion inconsidérée de l'encaisse de réserve au cas de « baisse des recettes. En plus des dépenses obligatoires « ordinaires, qui atteignent en chiffre rond, un million, « la Colonie a assumé une lourde diarge : le paiement « (Tune subvention annuelle de fr. 300.000 à V entreprise « du chemin de fer, payable du jour où le premier tronçon, « Cayenne-Arataye, sera terminé.
« Vous allez sans doute consentir une subvention « annuelle de fr. 60.000 au service de bateaux à vapeur « entre les communes. Si le produit des contributions « et taxes fléchissait seulement de quelques centaines « de milliers de francs, comme nous l'avons vu se pro- « duire d'une année à l'autre, la Colonie pourrait « se trouver acculée aux plus sérieux embarras si elle « n'avait cette précieuse réserve des mauvais jours, que « la prévoyance nous commande de reporter le plus tôt « possible à son maximum. »
« Si l'exploitation aurifère de l'Inini se maintient « fructueuse, ce sera chose facile. Rien ne vous emjpê-
« chera alors, dès qu'aura été atteinte là somme « de fr. 368.000 qui manque encore pour donner à la « Caisse de réserve son million, d'utiliser le surplus en « travaux extraordinaires au profit de la Colonie et de « son chef-lieu. »
J'espère avoir clairement montré dans cette courte notice que les temps anciens sont passés et que la Colonie est désormais entrée dans une voie de progrès et de brillante prospérité à laquelle ses richesses minières, à peine effleurées jusqu'ici, lui donnent le droit de prétendre.
Le funeste Piail (i) est conjuré !
Je n'en veux retenir comme preuve, que la décision prise récemment par la Commission dite du suffrage universel, nommée par la Chambre, au sujet de la représentation coloniale au Parlement.
Tandis qu'elle propose de la supprimer dans l'Inde, dans la Cochinchine,. au Sénégal, elle la maintient dans nos vieilles Colonies et en particulier à la Guyane.
« La Commission a dans un sentiment de gratitude <c commémdrative, respecté les droits acquis de la « Réunion, de la Guadeloupe, de la Martinique et de la « Guyane. Elle a pensé à juste titre que par leur désir « d'assimilation et l'intérêt passionné qu'ils portent à « nos mœurs, à notre langue et à toutes les phases de « notre vie politique, ces vieux débris de notre empire « d'outre-mer constituent moins des terres vassales que « des prolongements lointains de la patrie. Aux pé-
(i) Piail, nom Créole des sortilèges, maléfices, etc..
<c riodes lès plus critiques de notre histoire, leurs fils se « sont librement engagés pour la défense du drapeau. « Ils nous ont donné de la fidélité et du sang et ce n'est <c pas trop que, en retour, nous laissions, dans leurs « mains déjà tendues vers la virilité civique, la inanifes- « tation la plus élevée du droit de se conduire eux- « mêmes, que possèdent les peuples arrivés à la matu- <c rite politique : le suffrage universel. »