‹ La Guyane Française en 1902Chapitre 3 sur 24 · CD LU · texte numérisé non relu

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Le prix des vivres, sur les placers illicitement exploités de l'Awa, s'éleva aussitôt dans des proportions fantastiques. Les exploitants rendus sur place ne quittèrent les lieux qu'après avoir dévoré leurs dernières mesures de couac (manioc torréfié).

L'Inini en 1887 et en 1901. — Et seuls quelques prospecteurs de race : Pointu, Antino, Rufin, profitant des renseignements donnés par les Indiens, gagnèrent le Contesté par la route de terre, en partant de Cayenne par la voie de l'Approuague. Cependant ils constatèrent au passage la richesse des terrains de l'Inini. Une expédition, faite avec les fonds du fameux Vitalo, le père du placer Saint-Élie, commandée par Pointu et Antino, tomba en plein sur le magot, ou tout au moins sur une partie des richesses actuellement découvertes : car, comme nous le verrons tout â l'heure, il y a dans l'Inini deux centres principaux d'exploitation.

Fascinés par les résultats qu'obtenaient les camarades dans l'Awa, à l'abri de toute redevance, ils ne s'attardèrent point à leurs travaux dans l'Inini. Pointu mourut en descendant l'Approuague, ce qui corrtribua à arrêter les prospections dans l'Inini. Il a un tombeau digne de lui au Saut Machicou, une des cataractes importantes de l'Approuague, qu'il avait tant de fois passées en risquant sa peau. Il repose là, sous une pyramide de grosses pierres, bercé par le bruit de la grande cascade, qui a fini par garder sa dépouille.

J'ai trouvé dans les bureaux du cadastre, à Cayenne, une carte suggestive de cette époque. Elle indique les placers concédés à la suite des découvertes de Pointu. Les titulaires doivent bien regretter maintenant d'avoir lâché leurs terrains, car on peut se rendre compte, en comparant cette carte à celle des placers actuellement concédés, qu'ils étaient en plein dans la zone riche ;

mais ce sont là des risques inhérents au métier de prospecteur. (Voir page précédente le plan des placers de rinini en 1887 et en 1901).

On voit, par cet exemple frappant, qu'il n'est pas aussi aisé qu'on le pense de trouver des placers riches, même quand ces placers existent réellement. Néanmoins, ces allées et venues de l'Approuague au Maroni m'avaient frappé dès le premier jour, et c'est en m'entretenant avec les placériens qui avaient passé par làj que je me décidai à choisir, pour le passage du chemin de fer partant de Cayenne pour aller à l' Awa, la route des Pointu et des Antino. On se rend en effet d'un versant sur l'autre en une seule journée de marche, ce qui correspond à une distance ne dépassant pas 12 kilomètres et la ligne divisoire est en terrain plat.

D'autre part, dès mon voyage de 1897 aux placers de TAwa, situés juste en face de l'Inini, j'avais reconnu et signalé dans mon ouvrage sur les placers de la Guyane (i), la richesse de cette zone aurifère. Les événements actuels viennent non seulement de confirmer ces prévisions géologiques, mais donnent encore un intérêt nouveau au chemin de fer qui, aux termes même de la convention que j'ai signée avec la Colonie, doit passer dans la vallée de la crique Inini.

On est tellement habitué à Cayenne à entendre parler de nouveaux Eldorados que les esprits sceptiques y sont nombreux et qu'on ne croit guère aux événements que lorsqu'ils sont arrivés. Les premières découvertes de l'Inini en 1901, datent du mois d'Avril. Au mois de Mai, un des Conseillers généraux de la Colonie, fort au courant des questions minières, m'écrivait encore :

(i) Guide pratique pour la recherche et r exploitation de VOr en Guyane Française, par E. D. Levât, Paris, 1898. — Vve Ch. Dunod,

Editeur,

« Jusqu'à présent, nous n'avons pas la preuve que « des découvertes aient été faites à l'Inini ; on en a « parlé et on en parle beaucoup, mais je ne vois pas « arriver les productions. Il peut se faire que les découle vertes soient réelles, toujours est-il qu'en ville per- « sonne ne peut l'affirmer. Je suis si habitué à entendre « parler de prétendues richesses de tels et tels parages y « que je suis devenu sceptique ».

Même au mois d'Août dernier, époque à laquelle je me trouvais dans la Colonie, et où quelques productions retentissantes étaient déjà descendues, un des plus anciens et des plus respectables négociants de la ville, ne pouvait pas admettre encore la réalité d'une découverte sérieuse :

« Voyez, mon cher Monsieur Levât, me disait-il, je « ne puis pas croire qu'une région comme la vallée « de l'Inini, qui a été déjà tant parcourue par nos « plus fins limiers, puisse contenir des richesses com- « parables à celles du Carsewène. »

Il a bien fallu cependant se rendre à l'évidence en face des productions sans cesse croissantes qui descendent de l'Inini. On doit s'attendre à voir augmenter encore notablement les envois d'or dès que la saison des pluies arrivera, c'est-à-dire dès le mois de Mars prochain. En ce moment, saison sèche, on ne peut travailler qu'un petit nombre de criques, vu que toutes les têtes de ces cours d'eau, qui sont généralement les emplacements les plus riches, contenant de l'or gros, ne peuvent pas être lavés, faute d'eau.

La loi des sept ans. — Il est assez curieux de noter, même si ce n'est qu'une coïncidence fortuite, que les découvertes de placers fameux se renouvellent exactement tous les 7 ans.

1873 Vitalo découvre le groupe de Saint-Élie, Dieu Merci, Couriège, etc., qui a produit à l'heure qu'il est plus de 35 millions de francs d'or.

1880 Le groupe des placers Enfin, Pas trop tôt, Elysée, dans la Mana, tous très riches.

1887 Le grand maraudage du Contesté Franco -Hollandais ; plus de 60 millions d'or en sont sortis.

1894 Autre grand maraudage dans le Contesté Franco- Brésilien, au Carsewènç. Il est sorti de cet endroit, qui n'est pas grand, vu que tous les travaux tiennent dans un rectangle de 6 à 8 kilomètres de long sur 3 de large, plus de 100 millions de francs d'or.

1901 L'Inini qui a produit à l'heure actuelle, en quelques mois de saison sèche, avec des moyens rudimentaires, plus de 4 millions de francs d'or.

La montée de Saint-Laurent à l'Inini se fait au moyen de pirogues creusées dans des troncs d'arbres portant de l.ooo à 1.200 kilogrammes de marchandises et 6 à 8 passagers, équipage compris.

L'Eldorado de l'Inini. — Au moment de mon départ de Saint-Laurent, le 19 Octobre dernier, les prix de transport oscillaient entre 120 et 130 francs le baril. Cette dernière unité est essentiellement variable. Eii temps ordinaire elle est, théoriquement, de 100 kilos ; pratiquement, de 80 à 85 kilos. Quand la clientèle donne, le poids s'abaisse ; il est en ce moment à Saint- Laurent fixé à 50 kilos environ, de sorte que le prix de revient de la tonne transportée de cette façon varie de 2.500 à 2.750 francs. Comme il faut compter pour la ration journalière des hommes un poids d'au moins I kilogramme par tête et par jour, on voit que ce simple transport constitue une lourde charge à ajouter au prix

même des vivres et au salaire journalier ; car il est de règle en Guyane que, sur les placers, tout le monde ouvriers et employés, reçoit en sus du salaire, la ration réglementaire fixée par les arrêtés locaux. Même à ces prix, qu'on peut qualifier d'élevés sans être taxé d'exagération, la demande surpasse de beaucoup l'offre et rien n'est amusant comme de voir les canotiers bosch, revenant à vide à Saint-Laurent, appréhendés par une foule de placériens surenchérissant sur leurs voisins pour s'assurer la bienheureuse pirogue qui doit ks conduire à la fortune. Une fois d'accord, l'élu ne lâche pas son canotier d'une semelle, fait avec lui ses commissions en ville pendant que les camarades montent la garde autour du canot.

Malheureusement, la plupart de ces pagayeurs sont des Bosch hollandais, qui se font payer en écus de 5 francs, que la Banque de Surinam recueille à Para* maribo et renvoie de temps à autre à Cayenne contre des traites sur l'Europe.

Il est indispensable que nous prenions des mesures pour réglementer d'une manière efficace cette exploitation éhontée. Sur la rive hollandaise, à Albina, juste en face de Saint-Laurent, les mêmes Bosch qui exigent chez nous I20 francs par baril de 50 kilogrammes, sont tenus d'assurer l'approvisionnement des placers existants sur la rive hollandaise, moyennant un tarif très rémunérateur déjà, mais admissible cependant, qui leur est imposé par l'Administration. Cette dernière estime, à juste titre, qu'elle doit aide et protection aux exploitants qui paient à la Colonie : i° la redevance foncière ; 2° le droit de sortie sur l'or qui, quoiqu' inférieur au nôtre (5 0/0 sur le brut chez les Hollandais, 8 0/0 en Guyane Française), n'en constitue pas moins la ressource majeure servant à équilibrer Iç

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budget de la Colonie. Je le répète : il est urgent que nous prenions des mesures analogues sur la rive française. Ce sera peut-être un peu plus difficile, vu que nombre d'expéditions montent avec des canots dans lesquels les membres de Tassociation qui tentent fortune, sont leurs propres pagayeurs.

Il est vrai qu'alors les risques s'accroissent énormément car les quinze sauts qu'il faut franchir pour aller de Saint-Laurent à l'Inini, ne sont pas tous commodes et pour ma part, je ne consens à m'y risquer que si mon canot est pagayé par des Bosch dont l'habileté, surtout à la descente, est réellement surprenante. La première fois qu'on descend un saut un peu périlleux, dans une pirogue bosch, on a la sensation très nette qu'on va prendre un bain sérieux et on cherche instinctivement des yeux la roche la plus favorable pour s'y accrocher après plongeon. Un simple coup de pagaie du Bosch placé à l'avant, vous fait passer comme une flèche dans les endroits les plus bouillonnants et on se trouve rendu, encore un peu ému, au pied de la cascade avant d'avoir eu le temps de se rendre compte de la manœuvre. Une fois habitué à ce genre de sport, on s'y intéresse et on comprend mieux l'habileté avec laquelle les canotiers évitent les endroits dangereux en utilisant les courants doublés que produisent les récifs accumulés.

Au Carsewène, le saut Dahmen, impraticable à marée basse, a causé la mort d'un nombre incroyable de placériens descendant chacun avec leur petit magot et pagayant pour leur compte, malgré les avis répétés et les signaux faits depuis la rive. 11 en est de même au saut Tourépé sur TApprouague ; on s'est même proposé d'aller curer le pied de ces sauts au moyen d'un scaphandre et il est probable que cette opération « paierait » bien.

Chercheurs heureux. — Le premier chercheur ayant réalisé à l'Inini une production importante, au- début de Tannée 1901 est un nommé Léon, dit le Pâtissier, universellement connu à Cayentie, dont il parcourait les rues chaque matin, vêtu d'un irréprochable complet blanc de cuisinier, en débitant des petits pâtés chauds à la viande, justement appréciés par sa clientèle. Monté un des premiers à Tlnini, au mois d'Avril dernier en association avec un de ses camarades il descendait au bout de trois mois ayant réalisé pour sa part, un poids net de 42 kilogrammes d'or, tous frais payés. Son collègue en apportait autant. Valeur totale : 226.800 francs.

A la même époque, M. Jadfard, le frère du Percepteur de Cayenne descendait de l'Inini, avec 27 kilogrammes d^or récoltés en 22 jours seulement. Revenu uniquement parce qu'il s'était trouvé à court de vivres, il remonta en toute hâte après s'être simplement ravitaillé à Saint-Laurent, et ce chercheur heureux annonçait fin Septembre un autre envoi d'égale importance.

Le chef d'expédition Mérange, avait envoyé, fin Septembre, 70 kilogrammes à la côte et au moment de mon départ, à la fin d'Octobre, il en annonçait 30 en route, total 100, valant 270.000 francs.

L'Odyssée de 20 kilos d'or. — Une petite expédition partie de Cayenne avec des moyens très restreints, a donné lieu à une odyssée bien typique, qui a diverti toute la Colonie. Ses deux organisateurs avaient mis à la tête du personnel de l'unique pirogue qui portait les hardis chercheurs, un jeune créole qui tomba malade dès les premiers jours de la montée et qui laissa comme chef un des noirs composant l'expédition.

Deux mois après, ce dernier revenait à Cayenne et déclarait à ses mandants que, malgré une série de déveines, il était arrivé à réaliser net 4 kilogrammes

d'or, qu'il leur rapportait fidèlement. Ces 4 kilogrammes (valeur 10.800 francs), couvrant à peu près ' deux fois les frais primitifs de l'opération, les bailleurs de fonds étaient sur le point de a*en contenter et de donner quitus au bonhomme, lorsqu'un négociant de la ville les prévint que ce même individu venait de lui offrir à Tinstant, 9 kilogrammes au prix de maraudage, c'est-à-dire environ pour la moitié de la valeur réelle de For brut. Naturellement, on arrête le délinquant, on le presse de questions, il finit par avouer, et, pour étouffer l'affaire, il propose de renoncer à la part lui revenant dans ces 9 kilogrammes, pourvu qu'on lui donne quitus. C'est ce qu'on fait, un peu trop rapidement cependant, car on apprend peu de jours après que ce fidèle dépositaire s'était déjà délesté en route de 7 kilogrammes, à Saint-Laurent-du-Maroni. En fait, l'expédition avait produit 20 kilogrammes sur lesquels les bailleurs de fonds n'en ont sauvé que 13, et ils peuvent encore s'estimer heureux car beaucoup d'autres n^en peuvent dire autant.

C'est pourtant de cette manière que la plupart des propriétaires de pLicers de Cayenne opèrent encore en ce moment et il faut dire, à la louange de la moralité des Guyanais, que les expéditions laissées ainsi la bride sur le cou, rappo.rtent encore assez fréquemment une partie honorable de la récolte. Quand on songe aux facilités dont disposent les chefs d'expédition pour « étouffer » la recette, on est plein d'admiration pour l'honnêteté relative avec laquelle ils en rapportent, de temps en temps, une fraction.

Nous verrons tout à l'heure à propos de maraudage des placers que ces mœurs antiques se sont beaucoup gâtées dans ces derniers temps et que le remède à cette situation se trouvera dans l'ouverture du chemin

de fer qui permettra aux propriétaires de mines d'aller eux-mêmes surveiller leurs affaires.

Actuellement, on ne pourrait pas citer dix noms parmi les exploitants, opérant par expéditions envoyées depuis Gayenne, qui aient été en personne, non pas même sur leurs propres placers — qui sont parfois fort éloignés — mais même sur un placer quelconque de la Colonie, et cependant il en existe dans la contrée sur lesquels on peut monter en chaloupe à vapeur dans une seule journée. Ce simple détail, que je certifie absolument exact, constitue la démonstration la plus éclatante qui puisse être donnée de l'état d'enfance dans lequel se trouve encore l'industrie aurifère en Guyane Française et de la cause de cet état.

On comprend aisément l'effet produit à Gayenne et dans les Antilles par des coups du sort aussi retentissants que ceux que je viens de citer. On peut tabler actuellement sur une population de 6 à 7.000 mineurs déjà rendus sur les placers de l'Inini. Naturellement, il est très difficile de se rendre un compte exact de ce qu'a produit cette armée de chercheurs ; néanmoins, grâce au bureau de recettes douanières que le Conseil Général a très sagement décidé, dans sa session de Juillet dernier, d'installer à l'embouchure de l'Inini, on a des indications assez certaines sur la quantité d'or produite depuis l'ouverture de ce poste, dans la deuxième quinzaine du mois d'Août 1901.

Le poste de l'Inini. — Je reviendrai plus loin sur cette question des bureaux de contrôle établis sur les rivières de la Guyane, parce que j'y vois un moyen puissant d'enrayer la contrebande. A ce point de vue, l'initiative du Conseil Général a été des plus heureuses, d'autant plus qu'elle est doublée d'une excellente affaire

Le Conseil Général avait prévu pour l'installation de ce bureau une somme de 28.000 francs environ, crédit qui je crois, a été un peu courfc, car j'ai lieu de penser que la dépense effective arrivera au moins à 40.000 francs. Or, la recette du poste était à la date du 10 Novembre 1901, de 146.000 francs, ce qui est gentil pour un début.

A 8 0/0, taux du droit de sortie sur Tor en Guyane, cette rentrée correspond à une production déclarée de :

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