‹ La gymnastique raisonnéeChapitre 17 sur 59 · LES ARTISANS · texte numérisé non relu

LES ARTISANS

Quand nous demandons à hauts cris l’exercice, la gymnastique, nous ne voulons pas dire par là qu’on doive s’exercer au hasard, sans méthode.

On comprend combien peut être pernicieux, entre des mains ignorantes et malhabiles, un art qui tient à sa disposition des moyens tellement puissants, que leur influence peut se transmettre jusqu'aux parties les plus profondes de l’organisme, et que leur intensité peut varier depuis le degré le plus faible jusqu’à celui qui produit les perturbations les plus redoutables dans l’économie.

Donc si les exercices sont utiles, les abus sont mauvais ; mais c’est là une question importante que nous ne pouvons développer ici et qui trouvera sa place dans un travail spécial.

Nous nous occuperons seulement des personnes qui exercent à l’excès et exclusivement une ou plusieurs parties de leurs corps.

Combien ne rencontrez-vous pas de gens qui vous disent, si vous leur conseillez la gymnastique : « Du mouvement? j’en fais bien assez, Dieu merci ! mes jambes ne s’exercent que trop. »

Mais, malheureux, si vos jambes s’exercent suffisamment, vos bras en sont-ils plus forts? Votre poitrine en est-elle plus développée? Les muscles de vos reins en sont-ils plus souples et plus résistants? Non! mille fois non! Bien au contraire. Si vous voulez jeter avec moi un coup d’œil rapide sur diverses professions qui exercent toutes beaucoup trop un des membres, ou une seule partie de l’être, vous verrez combien est grande votre erreur.

Le boucher offre un exemple remarquable d’exercices mal combinés, d’activité insuffisante. Plongé dans un milieu chargé de particules nutritives qui vont, aspirées par tous les pores de la surface, s’élaborer, s’assimiler, il prend un développement considérable, surtout dans les parties moyennes et supérieures. Qu’en résulte-t-il? Des congestions sanguines, des apoplexies pulmonaires, etc. Donnez au boucher vingt fois plus d’activité, alors il n’est pas douteux qu’il acquerra, dans des proportions colossales, des formes et une santé normales.

Les personnes riches, bien nourries, sédentaires, qui font de la promenad-e en voiture un fréquent usage, subissent inévitablement les effets combinés de la trop grande alimentation du boucher et de l’incomplète activité du cocher, dont tous les viscères se développent

outre mesure. Résultat : obésité, obstruction du foie, de la rate, gravelle, asthme, goutte, etc.

Le maître de danse a les jambes énormes ; mais les bras sont grêles, la poitrine étroite et maladive.

Les maîtres d’escrime et les élèves qui fréquentent la salle avec assiduité, ont la hanche droite creusée en dedans et le côté gauche beaucoup moins développé que l’autre, à moins qu’ils ne fassent des armes alternativement de chaque main.

Le portefaix a les bras musculeux, les épaules larges, bombées, mais les jambes sont raides, la poitrine creusée et les reins comme ankylosés. Il est également sujet à la phthisie.

Le forgeron, le serrurier sont dans le même cas : Développement anormal de l’épaule et du bras droits ; bras et épaule gauches atrophiés, — phthisie accompagnée de varices et d’ulcères aux jambes.

On reconnaît à première vue un cordonnier, un tailleur.

Autant d’industries, autant de difformités, de maladies spéciales.

Le relieur n’a pas les infirmités du tisserand, le tisserand n’a pas celles du charpentier ; mais chacun d’eux a la sienne inévitablement, et le laboureur luimême, malgré sa vie simple, frugale, en plein air et en plein soleil, n’est pas exempt de la voussure et, à un certain âge, de l’ankylose des reins, par suite de la position du corps constamment incliné sur la charrue.

Nous avons à notre appui un témoin qui fait autorité dans la matière : c’est la théorie militaire, qui, dans la première partie de \' Ecole du soldat, s’exprime en ces termes sur la tenue des campagnards :

istructeur observera que la plupart des recrues ont la mauvaise habitude de baisser une épaule, de creuser un côté ou d’avancer une hanche, surtout la hanche gauche : il devra s’attacher à corriger ces défauts. »

Plus loin, en parlant de la nécessité d’effacer les épaules, la théorie, ce compendium de trois siècles d’expérience, justifie ainsi cette exigence :

« Parce que si l’homme avait les épaules en avant, le dos voûté, ce qui est le défaut ordinaire des hommes de la campagne, il ne pourrait, etc., etc. »

Ce serait vraiment une étude curieuse que celle des maladies engendrées par chaque profession et les médecins des hôpitaux pourraient faire sur ce sujet des observations très intéressantes.

La parfaite santé, nous ne nous lasserons pas de le dire, consiste dans l’harmonie de toutes les parties du corps, et comment cette santé subsisterait-elle si cette harmonie est rompue? Que les forgerons, les serruriers etc., tous les gens enfin qui font un travail manuel ne se croient pas dispensés de la gymnastique.

La minime cotisation mensuelle des sociétés de gymnastique n’égale pas le quart de la dépense du cabaret, sans compter tout le profit qu’en pourrait reti-

rer l’ouvrier pour sa santé, son intelligence et ses mœurs.

Et ce que nous conseillons à ceux dont le travail exige des efforts musculaires considérables, nous le prescrivons de même à ceux qui se livrent à un travail sédentaire.

Qu’ils écoutent bien, ces hommes ! Sur cent tailleurs, à peine quatre atteignent un âge avancé.

D’où cela vient-il ?

Nous allons vous le dire.

Courbés quatorze heures par jour sur leur ouvrage, leur respiration s’exécute d’une manière imparfaite, leur cage thoracique se rétrécit, les poumons s’atrophient, et ils sont conduits peu à peu à la maladie, à une maladie terrible, incurable, à la phthisie.

Peu y échappent, et ceux qui, doués d’une constitution extraordinaire, parviennent à se soustraire aux griffes de la mort, traînent le reste de leur vie dans le marasme et la souffrance : Tous n’en meurent pas, mais tous en sont frappés, peut-on dire avec le fabuliste.

En un mot, si l’absence complète d’exercice est nuisible, dangereuse, le mouvement localisé ne l’est pas moins, et il l’est peut-être davantage, car avec l’activité localisée, il y a danger de maladie et pour \ organe travaillant et pour Vorgane en repos.

Puisque le gouvernement paraît disposé à vouloir donner aux Parisiens tout le confortable que le progrès

des sciences et des arts peut nous offrir, qu’il établisse donc, dans la plus belle ville du monde civilisé, quelques grands gymnases, où les élèves des écoles communales soient admis successivement pendant toute la journée, et les ouvriers le soir et le dimanche.

Que la jeunesse puisse y entrer comme elle a le droit d’entrer à l’église, et même sans payer les chaises.

Et les cabarets seront bientôt moins fréquentés, et la race ouvrière, épurée et embellie par la pratique des exercices du corps, dépensera là, sans faire de mal à personne, l’excédant dé sa force nervouse.

Page 1