CHAPITRE XVI
Nous avons déjà dit ailleurs (1) que, pour faire de la bonne gymnastique, de même que pour faire de la bonne médecine, il faut individualiser, c’est-à-dire appliquer à chacun les principes qui conviennent à son âge, à son sexe et à son tempérament.
L’adolescence, disions-nous aussi, est l’époque à laquelle les exercices du corps sont le plus utiles, ils servent alors à l’éducation des sens et à celle du système locomoteur.
A l’époque de la puberté, ils ont pour effet de répartir sur tous les muscles la sève exubérante qui tend à se concentrer vers les organes de la génération et à prévenir les habitudes que l’excès de sensibilité de ces organes détermine trop souvent. Ni la morale, ni les menaces, ni les châtiments, ni les entraves, ne peuvent combattre ces funestes tendances. C’est dans la fatigue des membres et une violente excitation muscu-
(1) La Santé far la gymnastique, 1 vol. 1 franc.
laire, qu’on trouve les seuls moyens de les prévenir ou de les détruire.
Dans l’âge adulte, la gymnastique est encore utile, afin de maintenir l’équilibre entre toutes les parties de l’organisme et d’éviter les concentrations vitales qui pourraient avoir lieu vers les viscères ; elle l’est surtout pour ceux qui se livrent à des occupations sédentaires, pour les hommes de lettres, de science, de cabinet.
Enfin l’exercice, un exercice modéré, convient également aux vieillards. La gymnastique alors rend le jeu des organes plus facile et sollicite faction des fibres dont la sensibilité est émoussée.
On le voit, les avantages de l’exercice sont extrêmes, mais les abus ne le sont pas moins, et nous pensons bien faire, en indiquant comment nous entendons la gymnastique et les différents modes qui nous paraissent devoir être adoptés, selon les diverses conditions que nous venons d’exposer.
La gymnastique n’est pas, comme on fentend trop généralement encore, le trapèze et toujours le trapèze; elle ne signifie pas à l’état permanent les barres, les perches, le tremplin et quelques autres travaux qui, dans certaines imaginations, ou malveillantes ou ignorantes, la font confondre avec i’école de facrobate ou de l’athlète.
Il y a dans la gymnastique un peu de tout cela, mais il y a plus.
11 y a une gradation de mouvements qui procède de la science, et qui doit être le résultat d’études sérieuses; il y a enfin une intarissable variété d’attitudes et d’exercices dont chacun doit avoir son but spécial et calculé.
L’enfant est une cire molle qu’on peut étendre en tous sens ; seulement si la tension exercée était excessive, la cire se désagrégerait et le but serait désastreusement dépassé. Donc, il faut simplement s’étudier à assouplir et à développer ce corps en mettant la plus grande sobriété dans le choix des moyens qu’on emploie. Que pour rien au monde on ne songe, dans ce premier âge, c’est-à-dire jusqu’à dix ou douze ans, aux travaux de force proprement dits, la croissance pourrait s’en trouver modifiée et aussi le caractère de l’enfant. Ce qu’il faut, c’est faire et non surfaire ni défaire.
L’adolescent a besoin de toutes les initiations corporelles. Pour régulariser et étendre le jeu de ses poumons, il lui faut la course sagement proportionnée à son organisme, et des exercices donnant à la poitrine toute l’ampleur dont elle est susceptible. Pour qu’il puisse un jour échapper à tout danger matériel, pour qu’il apprenne à franchir un fossé, à se réfugier sur les branches d’un arbre, à s’élancer des hauteurs d’une maison embrasée, à combattre un incendie, à traverser un cours d’eau à la nage, à descendre d’une voiture lancée au galop, il faut qu’il cultive tous les
exercices d'élan. Il faut qu’il apprenne à calculer avant d’agir, et, une fois la décision prise, à l’exécuter résolûment. Il faut qu’il apprenne à marcher sur les échelles et les poutres mobiles, à se suspendre et à grimper aux perches et aux cordes lisses ; bref, qu’il se livre à tous les exercices aptes à développer l’agilité, le courage, la confiance, le sang-froid et la résolution.
La femme, qui est un grand et admirable enfant, commande la même sollicitude et la même délicatesse que l’enfant lui-même. Comme le frêle arbuste qui résiste à l’ouragan mieux que le chêne séculaire, il faut qu’en conservant les formes et les grâces spéciales à son sexe, elle acquière toute l’énergie qui lui sera nécessaire un jour pour concevoir et enfanter sans danger. Il faut à la femme des mouvements moelleux, les inflexions douces qui rendent ses membres souples en développant sa poitrine et en fortifiant ses reins. Constituons, en un mot, un être relativement fort, fort dans la limite du possible et de ses besoins; mais gardons-nous bien de fabriquer des femmes hercules.
Pour les hommes d’âge mûr, il faut proscrire les exercices violents, employer des instruments ou des poids toujours intérieurs à la force acquise, et avoir recours presque exclusivement à des mouvements lents et progressifs, ayant surtout pour but d’obtenir la souplesse du corps et de prévenir toutes congestions viscérales.
On nous demande souvent ce que nous pensons de la gymnastique de chambre, c'est-à-dire de la gymnastique
pratiquée chez soi, d’une façon toute instinctive et sans méthode bien arrêtée.
Voici notre réponse :
La gymnastique de chambre nous paraît, pour les gens d’âge mûr, c’est-à-dire pour les gens assez raisonnables pour ne rien tenter de violent ni de périlleux, un million de fois préférable à l’absence complète de la gymnastique.
Mais qu’on y prenne garde !
De même que la douche' ne saurait convenir à toutes les organisations et qu’il faut savoir en modifier la température, la forme et la durée selon chaque nature qu’on veut améliorer, chaque affection qu’on veut gnérir ; de même aussi la gymnastique, si elle est pratiquée au point de vue de l’éducation, doit être combinée d’après l’âge et le sexe ; si c’est l’hygiène seule qui procède à son action, on doit consulter d’abord ces deux points, et de plus le tempérament et les occupations habituelles du sujet. Si on se place au point de vue thérapeutique, on doit tenir compte de toutes ces choses, et plus particulièrement de l’état des forces du malade, de l’origine et de la nature de sa maladie.
En effet, tel exercice, on ne peut plus salutaire à un jeune homme, pourrait être contraire à un homme d’âge mûr, et dangereux pour un valétudinaire.
C’est sur ce point précisément que doit se porter la vigilance, c’est sur la solution de cette difficulté que doivent converger tous les efforts et toutes les études du spécialiste, et c’est aussi le motif qui nous fait
envisager avec une certaine appréhension la gymnastique de chambre. Ne procédant ni par voie de raisonnement ni de comparaison, on a si vite fait de se fourvoyer et de se livrer à tel travail, tandis que c’est tel autre qu’il conviendrait d’adopter! Cet inconvénient disparaît dans un gymnase, où chaque mouvement n’est, ou pour mieux dire, ne devrait être ordonné par le professeur, qu’ après une étude approfondie des conséquences qu’il doit amener, comme aussi des forces auxquelles il est emprunté.
Les muscles, les nerfs, les organes, tout dans notre économie animale est solidaire : il est donc de la plus haute importance de ne point confondre les causes et les effets dans le service qu’on demande à chacun d’eux. De là notre crainte de la gymnastique de chambre et notre préférence pour celle dirigée par des professeurs compétents.
Donc, pour que le moral ressente la douce satisfaction qui doit, et c’est essentiel, découler de cette récréation hygiénique, pour que le physique y trouve tout le développement qui lui est nécessaire; pour que l’appauvrissement anémique de certaines constitutions se modifie au contact d’autres tempéraments plus heureusement doués ; pour que les esprits portés vers l'hypocondrie puissent enfin entrer dans un ordre d’idées plus riantes : pour que tout cela se fasse et se fasse bien, nous préférons à la gymnastique de chambre l’établissement public qui égaie, la société qui stimule et le commandement qui entraîne ; à la simplicité des
appareils privés, nous préiérons la multiplicité des appareils d’une maison spéciale. A l’espace étroit et limité, un champ vaste et largement aéré ; à la mesquinerie, le comfbrl, et, s’il faut tout dire enfin, à l’ignorance qui tâtonne, le savoir qui s’affirme et sait diriger.
Il y a entre les exercices partiels faits chez soi, avec un outillage restreint, et les leçons suivies dans un bon gymnase, la différence qu’il existe entre l’usage des eaux thermales prises en petites doses à domicile, et la cure à la source même avec tous ses accessoires.
Voulant néanmoins répondre à un désir qui nous a été souvent exprimé, nous donnons ici une méthode qui permettra à chacun de faire, d’une façon utile et rationnelle, des exercices de gymnastique chez soi.
Pour tout instrument, la nature d’abord, c’est-àdire le corps lui-même qu’il s’agit de développer et d’entretenir dans un état de santé parfait, puis une paire d’haltères de 3 à 6 kilos (les deux) pour les enfants, de 8 à 16 kilos pour les adultes, une barre à sphères en fer du même poids et une barre à sphères en bois.
Une simple série de mouvements; une gradation anatomique ; une succession d’efforts à la fois doux et énergiques dont chacun a sa raison d’être, son résultat prévu. Qu’on ne s’arrête point à l’apparence insignifiante de certains mouvements; tous s’enchaînent et se complètent les uns par les autres et sont combinés de façon à développer le corps, à l’assouplir et à le fortifier rapidement.
Cette série graduelle convient à tous les âges et aux deux sexes, à l’exception de quelques exercices qu’on trouvera annotés en conséquence. Elle forme de plus une leçon cV ensemble, qui offre aux instituteurs et aux institutrices ce double avantage qu’elle permet d’exercer sans instruments, ou avec des instruments fort peu dispendieux, un grand nombre d’élèves à la fois. Une séance de vingt à vingt-cinq minutes suffit.
C’est tout ce que nous demandons, une demi-heure de gymnastique par jour. Est-ce trop exiger des gens qui veulent se bien porter ?
Avec notre méthode, l’instituteur peut se faire le professeur de gymnastique de ses élèves ; le père de famille, celui de ses enfants; le goutteux, le rhumatisant, le diabétique, l’anémique, peuvent être leur propre médecin.
Cette série d’exercices constitue la première partie de notre leçon dite du plancher ou de pied ferme.
Pendant les premiers jours, on ne fera qu’une partie des exercices, les premiers et les plus simples d’abord, et progressivement, c’est-à-dire au bout d’une quinzaine de jours, on arrivera facilement à les exécuter tous.
Les jeunes filles laisseront de côté les figures marquées d'nn (*).
Les garçons, jusqu’à l’âge de douze ans, celles marquées d’un double (\).
Les hommes obèses et les vieillards, celles qui portent un triple (%*).
Si Ton a peu de temps à consacrer aux exercices, il vaut mieux, à notre avis, donner la préférence aux mouvements qui exercent la partie supérieure du corps, la partie inférieure étant naturellement exercée par la marche.
On trouvera dans la seconde partie de notre leçon des exercices plus énergiques, sous le titre de :
Exercices des haltères, barres à sphères, massues et gros haltères.
Avis important :
Il n’est point indifférent de faire de la gymnastique à telle heure ou à telle autre et dans un costume quelconque.
L’homme doit, s’il porte des bretelles, les retirer et s’exercer par conséquent en bras de chemise, sans cravate, le bouton de son col défait. Le maillot tricoté en laine ou coton est préférable; quant aux chaussures, celles sans talons sont les meilleures parce qu’elles permettent aux corps de se maintenir plus sûrement d'aplomb pendant les exercices.
La femme, pour pouvoir bien exécuter les mouvements, les mouvements des jambes surtout, doit se revêtir d’un costume dans le genre de celui qu’on emploie aux bains de mer : blouse, pantalon et ceinture souple, le tout très simple, de préférence en laine ou mérinos. (La toile est un peu froide).
Les gens d’âge mûr et les rhumatisants adopteront
les cours du matin avant le second déjeuner, ou ceux du soir, avant dîner.
Les personnes obèses, les goutteux, les pléthoriques, suivront de préférence les cours du matin, à jeun.
Les gens nerveux, les lymphatiques, les anémiques, les diabétiques : la leçon qui précède le dîner.
En thèse générale, ne faire de gymnastique de telle sorte que la fin des exercices précède d’une heure environ le repas à venir, et qu’il y ait au moins trois heures d’écoulées depuis le repas précédent.
Les enfants et les jeunes gens bien portants doivent cependant s’habituer à faire de la gymnastique à toute heure, afin d’être toujours prêts à réaliser un effort et à supporter sans défaillance les épreuves que la vie pourrait leur réserver.
Après les exercices, une promenade de quelques instants est excellente. Les professeurs feront donc bien de terminer la leçon par des marches ou par le pas gymnastique, mais, en ce dernier cas, ils finiront la course par quelques tours de pas accéléré afin de ne pas passer, sans transition, d’un exercice assez vif au repos complet.
Il ne faut faire que ce que l’on peut ; tout exercice qui demanderait, de la part de certaines personnes d’un âge avancé ou gênées par l’obésité, des efforts trop considérables, doit être réservé et au besoin supprimé complètement. La gymnastique, pour les gens d’âge mûr, doit être réparatrice et non accablante. A chacun donc, dans le début, de consulter les possibilités de sa
conformation, son plus ou moins de souplesse et de force.
Ne pas se préoccuper cependant des quelques inévitables courbatures que peut occasionner, pendant les premiers jours, cette série de mouvements variés. La courbature sera d’autant plus sensible que le sujet sera moins jeune et que son corps aura été moins exercé auparavant. Elle doit être considérée comme un phénomène naturel, nécessaire, indiquant le travail de rénovation qui s’accomplit dans l’organisme, travail analogue à cette crise d’excitation, qu’on nomme lapoicssée, et qui se produit aux eaux thermales dès le début du traitement. Cependant, si la courbature persistait, accompagnée d’un mouvement de fièvre marqué, on fera bien de suspendre l’exercice pendant quelques jours.
La ceinture qui convient le mieux est la ceinture en laine ou en serge un peu corsée, s’enroulant deux ou trois fois autour du ventre, de façon à le maintenir sans le gêner ni le blesser. Cette ceinture convient également aux personnes des deux sexes. L’ancienne, dite ceinture de pompier, haute et raide comme une planche, comprime, dans les flexions du corps, les fausses côtes et l’estomac, entrave le mouvement et cause souvent une vive douleur.
Nous croyons superflu de recommander aux dames de supprimer le corset pendant le travail gymnastique.