AVANT-PROPOS
Au cours de l’été 1893, sur la bienveillante invitation de S. M. le Roi de Suède et de Norvège, MM. les ministres des Affaires étrangères et de l’Instruction publique, me chargèrent d’une mission dans le Nord. Elle avait, entre autres objets, une enquête sur la gymnastique de Ling, et sur les admirables résultats que cette méthode a produits au double point de vue de la régénération physique et de la culture morale de la race.
J’étais préparé à cette étude par une connaissance très profonde de la gymnastique acrobatique, et, d’autre part, j’avais suivi, comme élève libre, les cours de l’école de J oinville-le-Pont, dans le temps où le commandant Crombach présidait à ses destinées.
Je revins du Nord persuadé que toute notre éducation de gymnastique pédagogique devait être réformée. Je m’efforçai de traduire mes impressions dans un rapport qui eut le sort de bien d’autres, c’est-à-dire qu’il fut publié dans une revue spéciale, que l’on m’en loua et que les choses en restèrent là.
Je soutenais dans ces pages cette thèse qui certes ne sent point le paradoxe : Comment les conséquences de notre gymnastique pédagogique seraient-elles heureuses quand ses principes sont mauvais?
Elle apparaît chez nous, non comme une science, mais comme un art. Ses origines se révèlent tout acrobatiques. Elle a pour idéal secret deformerun homme exceptionnel, acrobate ou athlète. Elle mesure le tour des biceps avec orgueil ; elle tient à devenir un spectacle; elle veut mériter l’applaudissement.
Dans le Nord, la gymnastique est devenue une science exacte. On y distingue scrupuleusement l’éducation physique de l’athlétisme et de l’acrobatie. Le premier se propose de pousser à l’extrême limite la force musculaire, la dépense d’énergie et la fatigue, sans se préoccuper des conséquences souvent funestes de ces excès. L’acrobatie ne recherche que l’extraordinaire, elle donne l’illusion d’une admirable culture de la force et de l’énergie, alors que souvent elle n’est qu’une nouvelle adaptation de l’homme à certaines pratiques anormales.
L’éducation physique, bien au contraire, s’adresse à tous, aux faibles comme aux forts, elle ne recherche que le perfectionnement de l’homme quelconque, et la gymnastique scientifique est un des moyens les plus efficaces qu’elle emploie pour atteindre ce but excellent.
Je m’efforçais de démontrer que sous prétexte que « cela s’est toujours fait ainsi en France », on ne peut pas permettre que la meilleure partie de la gymnastique scolaire aille à faire travailler les muscles pectoraux, lesquels, malgré leur belle culture extérieure, leur relief plastique, avancent les épaules et enfoncent la poitrine, tandis qu’une gymnastique scientifique — telle celle de Ling — tourne au contraire tous ses efforts vers le développement de la cage thoracique, et l’obtient par
le travail des muscles dorsaux^ qui redressent la
colonne vertébrale, reculent les épaules et lèvent :
la tête.
Qu’importe que vous ayez conquis par la gymnastique empirique une poitrine d’aspect magnifique, si de misérables poumons sont enfermés |
dans cette cage glorieuse? Qu’on me permette •
l’ernploi d’une image qui n’a rien de scientifique, mais qui exprime bien ma pensée : ce n’est pas du dehors en dedans, mais du dedans en dehors qu’il j|
faut, comme on dit, « faire une poitrine ». Ce sont j‘
les poumons qui doivent l’élargir, comme en la j|
bousculant, pour se mettre à l’aise. Pour ces poi- j'
trines artificielles sur lesquelles bombent des pec- ip
toraux bien en relief, ceux qui ont vécu dans le jt
monde des acrobates vous diront qu’elles dissimu- '■
lent souvent cette maladie si fréquente dans les î?
milieux forains : la phtisie de l’athlète. L’usure de cet homme est d’autant plus rapide qu’il lui faut remuer un corps plus pesant. Imaginez un grand bateau pourvu d’une petite machine à vapeur et ^
obligé tout de même de se mouvoir avec vitesse : la chaudière ne résistera pas longtemjis.
C’est une surprise, quand on va dans le Nord, de u
constater que cet enseignement de la gymnastique tente là-bas toute une catégorie de personnes qui ne sont pas des sous-officiers merveilleusement ||
assouplis, mais des gens de culture intellectuelle profonde, d’éducation excellente. Ceux-ci pro- i|
fessent leur art avec une espèce de fanatisme; ils ;;
se considèrent comme des missionnaires en pos- J ;
session d’une vérité certaine. Ils veulent la faire ;
rayonner au dehors. ,
Je me promis de me mettre à leur école, de pro- i
fiter de dispositions si exceptionnelles, pour enta- i
tamer l’indifférence des nôtres et leur faire du bien, malgré eux.
C’est alors qu’un heureux hasard de vie me fit rencontrer l’apôtre que je cherchais, M. L. G. Kumlien.
Médecin-gymnaste de l’Institut Kjellberg de Stockholm il était venu, en 1895, s’intaller à Paris. Je n’eus pas de peine à reconnaître en lui un ouvrier de cette œuvre dont Sa Majesté, le roi Oscar II, m’avait dit au moment du départ :
« Il faut que votre mission ait un résultat pratique ; racontez bien haut que vous avez vu une race scientifiquement recréée et embellie par une méthode qui ne donne pas de déception. Nous autres, gens du Nord, nous pensons souvent à tout ce que nous devons à la France. J’y songe plus qu’un autre, moi, qui dans les veines ai du sang français. Comme nous aimerions à rendre à votre pays un de ses bienfaits intellectuels, à vous faire ce cadeau, ce vrai, cet utile cadeau : la méthode gymnastique de Ling! »
Dès son arrivée à Paris, M. Kumlien avait formé un premier groupe de gymnastes Scandinaves. 11 demanda pour les produire un local à l’Union chrétienne des jeunes gens. Sa démonstration parut péremptoire. Il avait converti par la « leçon de choses » ceux qui l’auraient écouté distraitement développer les principes de sa science. Cette première séance avait été donnée au mois de février 1897. Deux ans plus tard, le 6 mars 1899, dans le gymnase qu’il dirige, 58, rue de Londres, M. Kumlien pouvait convoquer à une nouvelle et cette fois éclatante démonstration, les adversaires dont il voulait se faire d’affectueux alliés : les professeurs de gymnastique du département de la Seine.
Ces messieurs devaient rencontrer à cette séance un homme dont la seule bienveillance conquise valait plus qu’une victoire en bataille rangée ; M. le colonel Dérué.
Nous avions accepté, M. Demeny, professeur d’éducation physique de la Ville de Paris, et moi, de prendre la parole pour éclairer de quelque théorie les démonstrations pratiques.
Ce fut un spectacle instructif d’entendre développer en pareil milieu cette idée révolutionnaire en France, que si la gymnastique est employée empiriquement, si elle n’est pas basée sur la connaissance des effets de l’exercice, si on ne sait pas doser pour chacun la dépense d’énergie, choisir les mouvements convenables et les exécuter de la façon la plus avantageuse, le résultat peut être non seulement nul, mais nuisible. Il me parut que j’assistais à une réunion de maîtres postiers auxquels un ingénieur de 1837 expliquait la supériorité et l’avantage des chemins de fer. Nos auditeurs ne se demandaient pas : « Ceci vaut-il mieux que cela? » mais : « Si de telles idées triomphent, que deviendrons-nous, nous autres? » Raisonnement humain, merveilleusement humain, que je serais très capable de tenir si j’étais moi-même un maître de gymnastique empirique, mais qui ne doit pas nous arrêter un instant dans l’affirmation de ce que nous croyons être la vérité utile.
Le bon grain qui avait été semé ce jour-là, ne devait pourtant pas se perdre. Nos conférences furent suivies d’une belle leçon que M. le docteur Michaux, chirurgien de l’hôpital Broussais, vint faire au Gymnase de la rue de Londres, sur les applications de la méthode de Ling à la médecine orthopédique. Et, tous ces efforts ayant fait boule.
M. Kumlien et son équipe Scandinave furent invités, le 2 juillet 1899, parM. Barrai, président de l’Union Militaire de France, au concours national des Tuileries. C’était là une exception des plus flatteuses, contraire au règlement même de la Société, la première reconnaissance officielle de l’existence d’une méthode de gymnastique différente des nôtres.
Voici quelles ont été, depuis lors, les étapes de cette victorieuse marche en avant. Un des buts que j’ai proposés à mon activité, est l’introduction dans nos lycées, en attendant les. écoles primaires, delà gymnastique suédoise. Je m’attache à cette réforme avec une ténacité normande et je ne doute pas du succès final. J’ai donc choisi pour ma première expérience un modeste laboratoire, la ville de St-Germain où j’habite. J’ai profité de l’occasion d’une conférence qui m’était demandée parla municipalité afin de prier M. Kumlien d’amener, sur le théâtre de la ville, l’équipe de jeunes Scandinaves qu’il a entraînés à ses rares heures de loisir. J’ai illustré ma causerie d’exercices appropriés. J’ai palpé sur place, sous les yeux d’un public où il y avait beaucoup de dames, les torses nus de mes magnifiques sujets. J’ai montré à tous comment une poitrine s’ouvre et comment elle se ferme.
Le résultat de cette expérience publique dont je tiens à marquer la date (T" mars 1900), a été la conversion immédiate d’un assez grand nombre de parents pour que nous puissions créer à Saint- Germain-en-Laye le premier cours provincial de gymnastique suédoise. La ville a' prêté gracieusement sa salle de fêtes. En attendant l’arrêt de l’Universiténous sommes sousla protection municipale.
Je ne dirai ici qu’un mot de la belle séance d’exercices (militaires), que M. le commandant Balck est venu donner le 8 juin dernier au gymnase Voltaire, sous la royale présidence de S. M. le roi Oscar II .
Au lendemain du jour où, pour la seconde fois, l’Union militaire de France avait renouvelé à l’équipe Scandinave son invitation officielle, et où M. le colonel Dérué venait d’introduire à l’école municipale quelques mouvements de gymnastique suédoise, la présence du souverain donnait un sens précieux à cette manifestation. Peut-être la commission invitée à cette séance si intéressante a-t-elle un peu regretté le caractère plutôt militaire que pédagogique des exercices qu’on lui fit voir.
Evidemment, M. le commandant Balck avait tenu à montrer quelle admirable préparation la méthode de Ling est à la gymnastique militaire, aux mouvements d’ensemble que l’on attend du soldat. On aurait souhaité que cette démonstration fût complétée par quelques exercices des élèves du Central-Institut, que M. le professeur L. M. Torngren dirige avec une orthodoxie si solide, un sens si moderne des principes de Ling.
A la suite de cette réunion imposante, il convenait sans doute qu’un exposé pratique de la méthode de gymnastique suédoise fût mis entre les mains de tous ceux qui, maîtres, parents ou malades, désirent se renseigner sur l’esprit, les moyens et les résultats de cette pratique. Depuis longtemps je pressentais M. Kumlien de nous donner ce manuel : le voilà au jour, grâce à la collaboration si précieuse de M. Emile André.
Tous ceux qui s’intéressent aux exercices physi-
ques, et particulièrement aux sports, savent que notre confrère s’est fait une réputation technique dans cette spécialité si ardue. On n’imagine pas, sans l’avoir tenté, les obstacles où la plume se heurte, quand elle veut décrire d’une façon exacte et intelligible à tous, des mouvements de gymnastique.
M. Emile André a triomphé de cette difficulté de la façon la plus heureuse. Je joins donc ici mes remerciements bien sincères à ceux de M. Kumlien. Nous avons maintenant un exposé complet des moyens et des ressources de la gymnastique suédoise considérée comnie gymnastique pédagogique, comme gymnastique de chambre, et, dans son union avec le massage, comme gymnastique médicale.
Il ne faut pas se lasser de répéter, avec le colonel Dérué, aux moniteurs de Joinville-le-Pont et aux amateurs de notre gymnastique acrobatique que la nouvelle science ne va pas sur leurs brisées. Elle ne songe pas à former quelques sujets naturellement doués à des exercices qui excitent l’applaudissement. Sa place n’est ni dans les cirques ni dans les concours d’athlétisme, d’acrobatie ou de sport. Elle est à l’école primaire et à l’école secondaire, où elle prétend façonner une génération, — avec le temps recréer tout un peuple.
Je prêche ici particulièrement dans l’intérêt de nos enfants de bourgeoisie. Ils sont les produits d’une sélection où l’argent, hélas ! a tenu plus de place que l’amour. Ils payent cruellement l’indifférence que leurs pères ont professée pour la culture physique. Ils manquent de bras, ils manquent d’épaules ; ils jettent la tête en avant ; ils étouffent
leurs poumons rabougris dans des cages trop étroites.
Va-t-on refuser d’apercevoir la vérité qui éclate? Notre Université résistera-t-elle plus longtemps à faire dans ses programmes d’éducation secondaire une place à la gymnastique pédagogique obligatoire? Voudra-t-elle enfin comprendre qu’il ne suffit pas de répéter en latin : Mens sana in corpore sano pour que les générations poussent droit? Continuera-t-elle, pour des raisons qu’on aperçoit mal, à exclure les externes de son gymnase ?
Il souffle sur notre Université un vent de réformes généreuses. Les hommes éminents qui la dirigent ont les yeux vigilants et l’oreille ouverte. Ils savent, à cette heure, que si la lecture des livres développe les intelligences, une éducation physique scientifiquement conduite vaut merveilleusement pour fortifier ces puissances de l’âme sans lesquelles toute culture intellectuelle est stérile ou dangereuse, et qui sont l’énergie, l’initiative, la volonté. Elle est lasse, notre Université, de fabriquer des hommes qui comprennent et qui n’agissent pas. Dirai-je qu’elle commence à s’apercevoir combien il est dangereux d’avoir creusé un fossé, que d’aucuns voudraient croire sans fond , entre l’intellectualité et la force
Hugues Le Roux.
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