HENRI LAVEDAN
DERNIÈRE MAIN
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LE DUC DE COUTRAS, 29 ans.
GASPARD, entre 45 et 50 ans.
Le duc vient de déjeuner : deux œufs cocotte, un thé,, U se prépare à sortir. Il est as3is, en peignoir, dans son cabinet de toilette. Des flacons, des flacons.
(jASPARD, armé d'une brosse douillette, est occupé à oindre de brillantine les derniers cheveux qui défendent encore le crâne de son maître.
Le DUC, qui se voit dans la glace. — Quelle façade,
saperlotte !... Je me gerce.
Gaspard. — Que monsieur le duc ne s'impressionne pas ! Tant que monsieur le duc n'est pas terminé...
Le duc, indiquant sa tête. — Et quoi de neuf làhaut?
Gaspard. — Rien. Les tempes sont bonnes.
Le duc. — Enfin, ça pousse?
Gaspard. — Pas encore, mais le cœur y est.
Le duc. — C'est long... Ah ! vous ne faites jamais assez bouffer là. ..sur la gauche.
Gaspard. — Monsieur le duc sait bien que je les organise de mon mieux.
Le duc. — C'est bon. Passez-moi le vaporisa. •
GASPARD, qui le lui donne. — Voilà.
Leduc. — Avez-vous... pfff... parcouru... pfff... les journaux ?... pfff...
Gaspard. — A la minute. Rien d'intéressant pour monsieur le duc.
Le duc. — Des détails ? pfff...
Gaspard. — Carnot a chassé hier à Marly.
Leduc. — Me laisse froid... Bon fusil Carnot,
hé ? (Il repose le vaporisateur.)
Gaspard. — Peuh ! ... Honorable.
Le duc. — Après ? Pas si fort, vous avez la main pâteuse ce matin.
GASPARD, qui s'apprête à le friser, son fer à la maiû.
— Exposition rue de Sèze... des bruits d?,
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guerre... l'Autriche qui ne va pas... Meilhac qui prend de l'avance sur Thureau-Dangin.
Leduc. — Broglie va être vexé... Et les horreurs ?
Gaspard. — Deux ou trois crimes, mais très bêtes...
Le duc — Et les théâtres ?... allons ? Faut tout vous arracher !
Gaspard. — Presque rien d'amusant.
L'Eden, avec Judic et Granier qui s'embrassent.
Le duc, incrédule. — Elle est bonne.
Gaspard. — Le jeune chose... de l'Odéon, qui se marie.
Le duc — Sur qui ?
Caspard, dédaigneux. — Putt... Une jeune personne dont les parents sont marquis depuis huit ans.
Le duc — Voilà une alliance.
GASPARD, qui tend au duc un miroir à main. —
Monsieur le duc n'a pas d'observations â me présenter?
Le duc, satisfait. — Aucune, Gaspard... Faites des progrès tous les jours.
Gaspard. — Monsieur le duc est l'indulgence même. (Il lui présente la chemise.)
Le duc. — Dites donc, Gaspard ? franchement... y a pas des jours où ça vous embête ferme d'être domestique ?
Gaspard. — D'abord, je ferai observer à monsieur le duc que je ne suis pas domestique .
(Il lui présente, un genou en terre, le pantalon à enfiler.) Le DUC, qui se culotte. — ????
GASPARD, rentrant du plat de la main les bouffants dans
la ceinture. — Je suis valet de chambre auprès de monsieur le duc. Un abîme. Et comme monsieur le duc, tout en étant parfois raide comme barre, c'est vrai, demeure pourtant toujours très juste et très bon... je ne suis pas malheureux sous ses ordres.
Le duc — Continuez, Gaspard, vous me laites plaisir.
GASPARD, offrant les bretelles rouges magenta. —
Puisque monsieur le duc est assez bienveil-
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iant pour me laisser parler, il ne se fâcher:1, pas de ce que je vais lui dire ?
Le duc. — Allez... allez donc !
Gaspard. — Eh bien, si j'ai du contentement à son service, c'est que monsieur le duc me traite toujours avec les égards que mérite un valet de chambre tel que moi... Du premier jour que je l'ai habillé j'ai apprécié Monsieur le duc.Etilne m'a jamais tutoyé. J'ai horreur des maîtres qui se mettent à mon niveau.
Le DUC, enfilant le gilet. — Vous êtes un
type... La boucle par derrière ?...
Gaspard. — On me Ta dit quelquefois, monsieur le duc.
Le duc. — Alors vous vous trouvez bien ?... Passez-moi mes bagues ?... Vous ne changeriez pas ?
Gaspard. — Changer ? Ah ! on voit bien que monsieur le duc ignore combien c'est délicat aujourd'hui de se placer ! De jour en jour la Noblesse... Aïe ! Bientôt, il n'y aura plus de Maisons. Maintenant le valet ne sait
pas à qui se fier... Toujours cette perspective de s'attacher à des maîtres dont un mois après on aura peut-être à rougir, et auxquels il faudra donner congé. Je ne froisse pas monsieur le duc? Les ciseaux sont là.
Le duc, qui se fait les ongles. — Non, Gaspard, je vous l'aurais fait sentir... Quelle cravate ?
(Gaspard lui tend grande ouverte la boîte aux cravates. Le duc chipote dans le tas.) Celle-ci, hein ?
Gaspard. — Plutôt la noire... Le noir donne du chic et du froid à la pâleur de monsieur le duc... Voyez- vous, monsieur le duc, nous autres nous sommes impersonnels... Le maître nous baptise ou nous débaptise à son gré. En réalité nous n'avons pas d'autre nom que le sien : nous sommes Conti, Luynesoula Trémoïlle.. Moi je suis Coutras. Aussi le déshonneur de la Maison où nous servons nous atteint en pleine livrée . . . Nous recevons les baguettes du feu d'artifice... Et voilà des carrières brisées, ou du moins interrompues pour un temps...
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Le DUC. Oh ?
Gaspard. — A la lettre, monsieur le duc... Les uns alors cherchent à l'étranger... Ainsi j'ai mon cousin qui est maître d'hôtel en second chez une duchesse de Nassau... mais la plupart tournent mal, ou bien ils vont chez les rastaquouères, ou bien alors... le demi-monde... ces dames du Gil Blas... Ils
Sont à l'eau... (Il présente au duc plusieurs boutons de ro^es.)
Le duc. — Le blanc.
Gaspard. — Si je ne suis pas indiscret.., monsieur le duc va bien, n'est-ce pas, chez...?
Le DUC, le sourcil froncé. — Plaît-il ?
Gaspard. — C'était pour conseiller respectueusement à monsieur le duc le bouton jaune qui va mieux... aux brunes.
Le duc, souriant. — Vous avez des réticences... On dirait vraiment, Gaspard, que vous voulez bien vous intéresser à moi.
Gaspard. — C'est vrai. Le parfait valet de
chambre, monsieur le duc, doit être un peu un collaborateur.
Le duc. — Enfin, vous ne me servez pas, vous m'aidez ?
Gaspard. — Monsieur le duc Ta dit.
Le duc. — Vous êtes bon... Quelle heure ?
Gaspard. Deux heures et demie.
Leduc. — Pas tard.., Quand je me lève comme ça, grand matin. . . ça n'est pas comparable ! Je me sens tout léger.
Gaspard. — Les gants de monsieur le duc.
Le duc — ...
Gaspard. — Sa canne.
Le duc — ...
Gaspard. — Monsieur le duc aura du soleil,
Le duc — Tant mieux... Suis gelé.
Gaspard. — Monsieur le duc rentrera-t-il avant cinq heures ?
Le duc — Je ne pense pas. Ah! si cette dame venait... Blonde... vous savez?... Je suis... je suis... je suis parti pour l'Ecosse.
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ti
Gaspard. — Pour six mois peut-être ?
Le duc. — Justement.
Gaspard. — Et si quelquefois, d'autres..» visites.
Le duc. — Les autres ?... Vous recevrez..» Je laisse à votre tact...
Gaspard. — Monsieur le duc le connaît.
Le duc. — A six heures.... viendrez m'habiller au cercle.
Gaspard. — Le coupé ce soir ?
Le duc — Non... Et je n'aurai pas besoin de vous à partir de sept heures.
Gaspard. — Je remercie Monsieur le duc. Justement mardi... j'irai entendre un acte aux Français. Pierson joue, j'adore Pierson.
(Le duc sort. GASPARD lui tient la porte et s'incline): Monsieur le duc... (Puis,seul,la porte refermée:) Pas
fort, mais gentil... (Mélancolique.) Et puis dame... une sacrée allure... ce petit rien que nous n'aurons jamais !