UN COMMIS
Mlle OLGA.
(Chez le photographe Roméo, boulevard Malesherbes. Hall très mouvementé, très artistique. Beaucoup de choses de tous les pays. Goût parfait dans la décoration.)
BARON d'Emblée (qui vient d'entrer, s'adressant au commis.) — M. Roméo ?
Le Commis. — Il est en conférence, monsieur.
Baron d'Emblée. — Est-ce que je ne pourrais pas le voir ?
Le Commis. — Monsieur est-il convoqué?
Baron d'Emblée. — Non, mais je désirerais...
Le Commis. — Si monsieur n'est pas convoqué, je ne crois pas que M. Roméo...
Monsieur veut-il me dire son nom?
Baron d'Emblée (tendant sa carte,}...
Le Commis lit, puis sourit avec courtoisie. — Ah I
parfaitement... Le nom de monsieur m'est, bien connu... Veuillez attendre, je vais prévenir M. Roméo.
Baron d'Emblée, à part. — Très bien ce petit jeune homme.
M.Roméo. — Excusez- moi, monsieur....
mais, d'abord, veuillez vous asseoir.
Baron d'Emblée. — Je vous remercie.
Voilà... J'ai vu de vous dernièrement des photographies de mon cousin d'Anglevieux, qui m'ont plu infiniment. Cela m'a décidé...
M. Roméo. — Oh ! ne m'en parlez pas, au contraire. J'en suis très mécontent, M. d'Anglevieux est un réfrac taire... Sa laideur n'est pas de celles qui soient susceptibles.. Non... Et puis... Enfin, il est de ces personnes que je ne consens à fixer qu'à cause de leur naissance et de leur milieu social... Pardonnez- :ii oi cette franchisse... mais dès qu'il s'agit d'art, je ne sais plus mentir.
Baron d'Emblée. — Cette particularité vous honore; maintenant, mon cousin n'est pas beau, c'est vrai.
M. Roméo. — Ce n'est pas qu'il soit doué d'un physique spécialement ingrat, mais ce qui le rend impropre à... la reproduction, c'est qu'il n'a pas de personnalité dans les altitudes ! Vous sentez, n'est-ce pas?
Baron d'Emblée. — Je crois sentir en effet...
M. Roméo. Tout est là. Le visage n'est rien dans un portrait. A la rigueur on pourrait s'en passer. Coupez la tête d'une carte, il faut qu'on s'écrie en voyant le tronc décapité : « Tiens? mais c'est monsieur un tel ! » Si je vous disais que j'ai fait des dos de femmes... je vous les montrerai... ils parlent, ils crient, vous mettrez vous-même les noms dessus dès que vous y aurez jeté les yeux.
Baron d'Emblée. — Je voudrais...
M. Roméo. — Sous prétexte de photographie, tenez, eh bien! ils sont à Paris une demi-douzaine d'assassins qui font des insanités — ressemblantes, je ne dis pas ! — Mais qu'est-ce que cela prouve ? Le vrai photographe, le photographe artiste, tel que je Fentends, ne doit jamais faire ressemblant. Jamais ! C'est bon pour la peinture qui est la mort de l'art avec sa sécheresse, sa dureté, son exactitude impeccable. Mais moi, je ne reproduis pas, j'interprète...
Baron d'Emblée. — J'aurais besoin...
M. Roméo. — Je ne cesse de le dire et de le répéter. Hier encore...
Baron d'Emblée. — Que penseriez-vous... ?
M. Roméo. — Pardon, je crois que vous N désirez me parler ?
Baron d'Emblée. — Oui. Que pourriezvous bien me faire?... Comment me voyezvous?
M. Roméo. — Quel est votre âge?1
Baron d'Emblée. — Vingt-neuf ans.
M. Roméo. — Vous avez encore vos parents?
Baron d'Emblée. — Sans doute... mais...
M. Roméo. — Attendez, et répondez-moi, je vous prie, sans détour. Ces cartes que vous désirez, est-ce pour vous? pour vos amis? pour votre famille? pour une maîtresse? pour Paris ou pour la province? Ces renseignements sont indispensables... Si je ne les ai pas, je suis dans la nuit, je travaille à tâtons.
Baron d'Emblée. — C'est pour une maîtresse.
M. ROMÉO, avec un sourire de satisfaction. — Je
l'avais deviné.
Baron d'Emblée. — À quoi ?
M. Roméo. — A votre cravate et à vos yeux.
Baron d'Emblée. — Vous êtes sorcier.
M. ROMÉO, qui veut être spirituel. — Je tire les cartes, voilà tout.
Baron d'Emblée. — Charmant !
M. Roméo. — Une dernière question. Ce portrait que vous destinez à... votre amie... est-il pour être offert au début d'une liaison., ou pour en signifier la fin? A-t-il pour but d'accélérer ou de clore? Veut-il renforcer une sympathie naissante, ou n'est -il destiné qu'à conserver le souvenir après une rupture ? Tout cola est très grave.
Baron d'EiMblée. — Vous m'ahurissez un peu, monsieur. Il y a si longtemps que jo n'ai été à confesse...
M. Roméo. — Remettez-vous et répondezmoi ?
Baron d'Emblée. — C'est pour le début
d'une liaison qui va se consommer... d'ici très peu.
M. Roméo. — Je vous remercie.. Je n'ai pas besoin d'ailleurs de vous dire que la discrétion est pour moi...
Baron d'Emblée. — Vous devez en savoir beaucoup...
M. Roméo. — Tout, monsieur; je sais tout.
Baron d'Emblée. — Mais ce qu'on ne vous dit pas . . .
M. Roméo. — Je l'apprends.
Baron d'Emblée. — Revenons à notre affaire.
M. Roméo. — Trouvez-vous que j'aie eu tort, tout à l'heure, de vous adresser tant de questions ?
Baron d'Emblée. — Non pas, je...
M. Roméo. — Il y a tant de nuances, que si Ton n'est pas averti à temps, on commet de grossières erreurs, on donne une carte à côté. Voilà par exemple le cas du mariage. Un jeune homme se présente à moi et me dit :
€ Monsieur, je désirerais une douzaine de visites ou de promenades, peu importe ; c'est pour un mariage. » Aussitôt je l'arrête et je lui demande : « Pardon ? 1° Est-ce pour un mariage que vous désirez ardemment? 2° pour être envoyé à qui? Est-ce au contraire, — vous pouvez me le dire, — un mariage que vous seriez heureux de voir manquer? En un mot, voulez-vous plaire ou dégoûter? » Une fois qu'il m'a confié la chose, je sais où je vais. S'il tient à produire une impression très vive sur la fiancée aussi bien que sur les parents, je le mets en valeur au point nécessaire, et toujours d'après les indications qu'il m5a fournies lui-même sur la famille (pour du gros commerce ou des étrangers, la pose, l'expression, le ton, ne peuvent pas être les mêmes). Si, comme je le disais plus haut, c'est une union qu'il n'accepte qu'à contre-cœur, forcé par un père despote... etc., etc., alors je le fais terrible (non pas affreux, la mesure serait dépassée), mais l'œil vicieux, l'air fatigué ,
vanné, un je ne sais quoi dans l'attitude qui crie la noce à outrance et qui décourage en cinq minutes les futurs beaux-parents. Oui. je puis dire que j'ai fait et défait bien des mariages. Ni les uns ni les autres, d'ailleurs, n'en ont été pour cela plus heureux.
Baron d'Emblée. — Me verriez-vous debout ou assis?
M. Roméo. — Il faut beaucoup y réfléchir. • — Ce que je vous disais du mariage à l'instant, je l'applique aussi à la mort. 11 m'arrive chaque jour de recevoir des clients qui, sachant que je conserve tous mes clichés, me redemandent des portraits d'amis ou de parents qu'ils ont perdus. Toujours je leur dis : Quel genre voulez- vous? Le portrait pour faire regretter profondément, ou bien celui pour faire oublier et prendre gaiement son parti?
Baron d'Emblée. — Pouvez-vous tout de suite?.. Je suis un peu pressé... monsieur.
M. ROMÉO. — A l'instant. (Il sonne, continue
de parler, personne ne vient.) Une des aberrations
de notre époque,, c'est de se faire photographier une fois tous les dix ans, comme l'on se fait vacciner. C'est toute une affaire, je ne sais quel acte solennel... Quelle pitié ! Ce portrait ainsi obtenu n'est pas vous, quand vous le donnez six ans, sept ans après, à un ami. Comment voulez- vous qu'on vous reconnaisse ? Vous avez eu le temps de changer. Pensez-donc qu'en cinq minutes nous vieillissons ? On devrait, — et on y viendra, je l'espère — se faire photographier à toute heure, et plusieurs fois par jour, dans chaque circonstance heureuse, malheureuse, étrange, grave, triste, comique, sentimentale, dans toutes les foutions, tous les actes, toutes les occupations de la vie, debout, couché, au lit, h table...
Baron d'Emblée. — Nu?
M. Roméo. — Aussi. Et puis écrivant, lisant (et lisant certains auteurs, la tête est différente si c'est Maupassant, Bourget... ouDelpit), en
écoutant de la musique (et certaine musique), en respirant des parfums (et certains parfums), en mangeant, en buvant, en marchant, quand il fait beau, quand il pleut. Et puis, pour un vêtement qui vous va bien, pour le plaisir, sans raison, tac, une épreuve, comme on fume une cigarette !
Baron d'Emblée. — Resonnez donc, on ne vient pas.
M. Roméo. — On arrive. (H resonne.) Et alors, tout comme on tient un livre d'impressions personnelles, un journal de ses pensés quotidiennes, on ferait relier toutes ces épreuves que je nomme des états, dans le sens d'états d'âme, car ce n'est pas autre chose, on les ferait relier avec la date, et une ligne correspondante à l'émotion, au sentiment spécial et fugitif que chacun d'eux rappelle, et l'on aurait ainsi, plus tard, tout l'homme au grand complet qu'on a été dans la vie, sous ses mille aspects divers, avec mille nuances, délicates et insaisissables pour le vulgaire,
mais qu'on percevrait soi-même du premier coup par l'habitude acquise. Trois états bien différents que ceux d'un homme la veille de son mariage, le jour même, et le lendemain ! Ah oui ! quelle attachante collection ce serait ! On l'aurait toujours avec soi autant que possible ; oii revivrait -vraiment son passé. Et je voudrais aussi qu'on fixât le mobilier qui plaît, les sièges qui nous comprennent, les fleurs qu'on m'apporte et qui se trouvent joliment groupées dans un vase, les animaux qui nous aiment... Gomment personne n'a-t-il encore senti cela? J'en suis confondu.
Baron d'Emblée. — Confondu... moi aussi. Mais votre sonnette ne doit pas marcher ?
M. Roméo. Peut-être bien! (il sonne àunautte bouton.) Voilà le bal ! Comment au bal, à: la place d'une danse ne s'accorde-t-on pas un état ? Oui, comment la photographie n'at-elle pas ses grandes entrées dans les salons et n'est-elle pas la reine du cotillon ? Au lieu d'emporter, accrochées à votre habit, un
tas de bêtises en carton doré, un tas de pompons et de bouffettes à grelots qui ne servent qu'à vous donner l'air d'une mule espagnole, est-ce que le jeune homme et la jeune fille, qui ont flirté pendant plusieurs heures avec une si pudique douceur, ne seraient pas plus heureux, dités-moi, d'échanger leur image?
M11* Olga, qui paraît . — Vous avez sonné ?
Baron d'Emblée. —Oui.
M. Roméo: —Tout à l'heure. Je suis occupé.
Baron d'Emblée. — Je vous demande bien pardon, mais...
M. Roméo. — J'ai fini. Un mot des amants et j'ai fini. Avec mes états...
Baron d'Emblée, qui piétine à part. — L'état, c'est lui!!!
M. Roméo. — Avec mes états, les amants n'ont plus besoin de s'écrire. Que n'ont-ils déjà compris le charme qu'il y aurait pour eux à s'envoyer simplement un état, chaque jour, quand ils sont loin l'un de l'autre ! un
état qui voudrait dire tout bonnement : «Voili/ ma dernière, ma plus récente image... C'est ainsi que j'étais pendant que je pensais à toi. » Cela ne vaudrait-il pas la meilleure et la plus tendre des épîtres ? Et ficelés au fond des tiroirs, quel étonnant courrier feraient ces portraits dans l'avenir ! Quand on se fâcherait, on en serait quitte pour s'écrire : « Monsieur, renvoyez-moi mes états... » Une autre pensée me vient.
Baron d'Emblée. — Ah non ! Ah non ï
(Il sonne lui-même, et garde le doigt appuyé sur le bouton. Mlle Olga paraît.)
M. Roméo. — Je vois que vous êtes pressé, je n'insiste pas.
Baron d'Emblée. — Je vous prierai de remarquer que vous parlez depuis une heure, et que vous auriez eu le temps de faire au moins cinquante états de moi.
M. Roméo. — Quel jour désirez-vous prendre rendez- vous?
Baron d'Emblée. — Mercredi matin.
M. Uoméo. — Soit.
MUe Olga- — Vous ne pouvez pas mercredi. Vous avez la famille deLesseps de sept heures du matin à cinq heures du soir.
Baron d'Emblée. — Jeudi dans la journée?
M. Roméo. — A deux heures alors,, parce qu'à trois heures, c'est le prince de Raglan.
Baron d'Emblée. — Entendu. Jeudi deux heures. Bonsoir, monsieur...
MlleOLGA. ~ Monsieur...
M. Roméo. — Monsieur... (porte.Timbre-)
Baron d'Emblée fil descend l'escalier;. — Ah ! saperlotte ! Pourvu qu'il ne mette pas aussi longtemps à faire ses portraits qu'à le* causer !
Mgr DE... EVÊQUE DU HAVRE, soixante ans.
LE MARQUIS DE..., quarante-cinq ans.
LA MARQUISE, sa femme, trente-six ans.
LE COMTE DE..., cinquante ans.
M. LE GRAND VICAIRE, cinquante ans.
UN CAPITAINE DE DKAGONS, trente-huit ans
FRANÇOIS DE... fils du marquis, dix-neuf ans.
Dans la bibliothèque, — rue de Varenne —après le déjeuner. — Conversation générale en prenant le café.
Le COMTE, s'adressant au jeune Erançois. — Eh
bien, et ce volontariat? Il approche à grands pas.
La marquise. — Dans cinq mois.
M. le grand vicaire. — Arma virumgue
cano..
J I i LA HAUTE
Le COMTE, toujours au jeune François. — VoyGZ-
vous venir ce moment avec appréhension?
Le marquis. — Peu importe comme il le voit venir! Ça ne l'amuse pas, je le sais. Dans le fond, moi, j'en suis ravi. La chambrée lui rabattra un peu de son orgueil, à ce petit monsieur... Simple soldat, comme les fils de nos fermiers... c'est excellent!
La marquise, à son mari. — Allons, mon ami, ne le taquinez pas.
Monseigneur, a François. — Mais vous, mon cher enfant, vous ne dites rien. A quoi pensezvous ?
François. — Monseigneur, je pense qu'il y a cent ans, à l'âge que j'ai, je serais colonel...
Le marquis. — Voyez-vous ça ! Non, mais... vous l'entendez ?
Le capitaine. — Et à ce compte-là, moi qui m'appelle Berton, je serais encore un vieux simple soldat de fortune !
Monseigneur. — Pas plus que moi, je ne
serais évêque ! Pourtant, ne le grondez point ! Sa réflexion dénote de la fierté sans doute, mais une fierté de race qui est presque une vertu.
Le marquis. — C'est-à-dire, Monseigneur, que Votre Grandeur est l'indulgence même. (S'adressant à son nis.) Allez travailler dans votre chambre, monsieur François, allez! (François
s'avance et baise en silence l'anneau de Monseigneur.)
Monseigneur. — Cher enfant, vous serez maréchal comme votre grand-père, c'est moi
qui VOUS le dis. (Le jeune homme sort.)
Le comte, au marquis. — Vous l'élevez durement.
M. le grand vicaire. — Il paraît cependant bien aimable, bien docile...
Le marquis. — Oh ! il a ses heures...
Monseigneur. — Qui n'aies siennes !
Le marquis... — Mon Dieu, non! je ne suis pas dur. Mais je ne manque aucune occasion de lui rappeler qu'il ne doit compter en rien sur son nom dans la vie.
j l 4 LA HAUTE
Le comte. — Là, vous n'avez pas tort !
Monseigneur. — Prenez garde pourtant de dépasser la limite, et qu'il ne fasse plus ensuite aucun cas de ce beau nom qui pourrait lui servir de palladium... et le retenir sur bien des pentes...
La marquise. — Monseigneur, c'est ce que je répète parfois à mon mari.
Le marquis. — Laissez-moi croire qu'il n'y a pas de danger de ce côté ! Non, il restera toujours à François assez d'orgueil pour tout aller. Je le connais, il en a une provision
Le comte. — Pense-t-il rester au régiment, son année finie ?
Le marquis. — Certes. Et j'y compte.
Le capitaine. — Vous avez bien raison.
Le marquis. — Que voulez-vous? C'est aujourd'hui la seule carrière possible pour lui.
Le capitaine. — Parbleu!
Le grand vicaire. — Cependant... permettez?... la diplomat...
Monseigneur. -—Avec le gouvernement que
nous avons !... Vous ny pensez pas, monsieur le grand vicaire ?
Le grand vicaire. — Pardon, c'est vrai... je suis confus. J'oubliais, Ah! dans quels temps vivons-nous !
Monseigneur. — D'assez vilains.
La marquise. — Abominables, Monseigneur, abominables... Et je ne m'en console pas.
Le marquis — Peuh ! . . . Ça n'est rien .
Le grand vicaire. — Tempora nubila, monsieur le marquis ! Partout, c'est la persécution... Les hospices où nos pauvres Sœurs...
Le comte. — Le paysan n'est pas satisfait, et il le dit carrément. Les derniers votes sont significatifs.
Le grand vicaire. — Et l'armée? Notre belle armée... Que pense-t-elle, capitaine?
Le capitaine. — L'armée? Elle est calme. et triste.
Le marquis. — Oui. Soumise et dégoûtée?
Le capitaine. — C'est un peu ça.
La marquise. — Et, est-on boulangiste chez
vous ? Oh ! vous pouvez parler, le marquis Test, mais moi pas... Jamais, moi ! Il faudra m'embrigader de force.
Le marquis. — Ne dites donc pas.. Avant la fin de l'année...
Le capitaine. — Mon Dieu, madame.,, en bas peut-être ; le sous- officier, et même le petit officier... j'entends le petit officier nouvelles couches... alerte et ambitieux.qui joue à l'armée comme on joue à la Bourse, oui, ceux-là sont boulangistes... mais en haut, à partir d'un certain niveau, non. Au contraire, un grand mépris. Je ne vous parle pas du troupier, qui Test nécessairement, sans savoir... Mais c'est tout platonique chez lui. Le premier peloton venu, si on le lui commandait, empoignerait le général en chantant les Pioupious d'Auvergne.
Monseigneur. — Croyez-vous à la guerre ?
Le capitaine. — C'est notre devoir d'y croire toujours. Il y a même des heures où nous la souhaitons presque.
Monseigneur. — Pour vous consoler du présent?
Le capitaine. — Eh oui, monseigneur.
La marquise. — Voyez- vous : tant que nous n'aurons pas la monarchie...
Le grand vicaire. — Voilà! Voilà le remède, madame la marquise. Vous venez de l'indiquer. Un roi, un bon roi...
Le marquis. — A Yvetôt peut-être, mon cher abbé, mais pas ici ! Et puis non, c'est fini, ce pays ne veut plus entendre parler de monarchie, et ceux qui auraient qualité pour la faire, le sentent si bien qu'ils évitent de prononcer ce vieux mot... aujourd'hui on a horreur de tout ce qui ressemble à un principe... La monarchie! Ça sonnait encore du temps du comte de Chambord.., à présent, il y a belle heure qu'elle est passée, avec les timbaliers !
Monseigneur. — Vraiment, vous ne croyez pas à une restauration possible avec M. le comte de Paris ?
Le marquis. — J'ai de la peine. A moins cependant qu'il n'ait conçu le projet d'arriver par l'impopularité.
La marquise. Voilà que vous allez encore dire du mal du Prince !
Le marquis. — Qu'il change la vérité. Si elle est triste, c'est lui qui Ta faite ainsi.
La marquise. — Pas du tout. Plus elle est désespérante (à supposer qu'elle le soit), moins il faut le dire. Je veux espérer malgré tout, contre tout.
Le marquis. — Même contre le Prince ?
La marquise. — Même contre le prince, oui...
Le grand vicaire. — Bravo, madame la marquise !
Le marquis. — Espérer... espérer... mais ça n avance a rien r
Monseigneur. — La vie ne se passe pourtant pas à autre chose, et le salut récompensera ceux qui auront beaucoup espéré.
Le marquItS. - — Mais la politique et notre
salut, Monseigneur, n'ont rien de commun...
Tous. — Oh ! non !...
Le marquis. — Et ce n'est pas avec de l'espoir qu'on fait le Dix-huit Brumaire ni le Deux Décembre.
Le grand vicaire. — Vous parlez de «rimes !
Le marquis. — En politique il n'y a que des moyens. Je n'approuve pas ceux-ci, mais ils étaient bons.
Monseigneur. — Oh ! oh !
La marquise. — Vous l'entendez ?
Le comte. — Il s'exprime comme un radical.
Le marquis. — Mais je ne m'en défends pas. Conservateur radical, voilà ce que je suis !
Monseigneur. — Les deux mots jurent un peu.
Le marquis. — Au premier ubord, Monseigneur. On en a marié bien d'autres, qui ont fait très bon ménage dans la suite !
La marquise. — Excusez-le, Monseigneur, il est tellement en avance qu'il se laisse aller à dire des choses...
Le marquis. — J'aime mieux être en avance qu'en retard, songer à demain plutôt que de regretter hier.
Le capitaine. — Ah ! moi, j'avoue que je suis un peu aussi pour l'assaut ; en avant ! toujours en avant !
La marquise. — Mais le passé? vous le supprimez donc alors? Vous n'en avez pas le respect?
Le marquis. — Je le respecte infiniment, comme je vénère les vieillards. Seulement mon respect ne va pas jusqu'au radotage... Ces vieilles belles choses vermoulues ont fait leur temps, ça n'est pas en s'y cramponnant qu'on avancera. Moi, je ne m'occupe que de l'avenir.
Monseigneur. — Pourtant, même à votre point de vue, ce passé, dont vous faites si bon marché, vaut encore la peine qu'on ne
l'oublie pas, et bien souvent prévoir n'est qu'une façon de se souvenir.
Le marquis. — Se souvenir n'est pas s'attarder, Monseigneur.
La marquise. — Enfin, voulez-vous me permettre de vous poser, devant ces messieurs, plusieurs questions?
Le marquis. — Posez, ma chère amie.
La marquise. — Êtes-vous monarchiste ?
Le marquis. — Non.
La marquise. — Bonapartiste?
Le marquis. — Non.
Le comte. — C'est moi, madame.
La marquise. — Je le sais. Ne vous en vantez pas. (A son mari.) Républicain, alors ?
Le marquis. — Vous l'avez dit : ou plutôt je ne le suis pas, mais je veux l'être : Républicain conservateur, honnête, avec la liberté des cultes, la liberté de l'enseignement, etc., etc. Sans cela, je ne suis pas conservateur... Qu'est-ce que vous voulez que je conserve dans ce moment-ci?
La marquise. — Vous êtes scandaleux î
Le marquis. • — Pas du tout. Et remarque/ que mon républicanisme est beaucoup plus efficace,* au point de vue monarchique même, que votre royalisme intransigeant? Qu'est-ce que je veux, moi? voir l'application et la réussite de mes idées, qui dans le fond sont encore celles d'un ancien légitimiste. Eh bien, j'aime mieux la République avec des royalistes que le Roi avec des républicains !..
Monseigneur. — Vraiment, vous croyez?...
Le marquis. — ...Ce qui nous arriverait fatalement avecM. le comte de Paris, qui s'entourerait de gauchards, si jamais il régnait.
Le comte. — Ah ! le fait est que nous sommes dans une drôle de situation : Nous ne pouvons pas avoir la République avec les républicains, ni la monarchie sans le Roi!
La marquise. — Tenez ! je voudrais être morte il y a cinquante ans, je ne verrais pas ce gâchis.
Le marquis. — Et moi je voudrais bien
être né quarante-cinq plus tard, j'aurais la chance de voir le commencement de tout ce qui se prépare.
La marquise. — Du joli-joli !
Le comte. — Ah ! je pense là-dessus comme lui, je crois qu'il bout de trèsgrandes choses ! Je crois à la fin de l'aristocratie. Dans cent ans, vous m'en direz des nouvelles... Submergé ! Ça n'existera plus que par lambeaux épars.
La marquise. — Et qu'est-ce qu'on aura à la place ?
Le marquis. — Une démocratie organisée. La noblesse sera conférée par le mérite personnel, et les seuls aristocrates seront ceux qui travailleront.
Monseigneur. — C'est mon avis, madame.
Et l'avenir religieux nous ménage aussi de non moins belles surprises. Les catholiques du prochain siècle auront une géographie nouvelle à apprendre, si ce nouveau monde de 1 Afrique, à peine encore exploré, ouvre enfin
ses portes toutes grandes à la civilisation et à lafoi... Nos petits-fils verront àRome devenue ; cité papale des cardinaux de couleur, et peutêtre même, un jour, après tant de papes blancs, un pape noir s'assoira-t-il sur le siège de Pierre? Je sens cela très profondément.
Le grand vicaire. — Que Dieu entende Votre Grandeur !
Le marquis. — Tout est possible, il n'y a rien d'invraisemblable. Ceux qui s'étonnent aujourd'hui à propos de futilités et crient au scandale, ne connaissent même pas l'histoire. Boulanger n'est pas tout neuf. Pas neuf, l'enthousiasme de certains monarchistes à le soutenir et à marcher sous son drapeau... La duchesse d'Uzès aussi adéjàfait parler d'elle, «n 1815... seulement elle s'appelait alors la duchesse de Duras et, au grand scandale des vieux royalistes, elle n'avait pas assez de chaleur et de voix pour réclamer et acclamer Fouché. A supposer que la politique boulangiste du Prince soit une faute, elle est bien
vénielle si Ton songe que le Général n'a même pas voté la mort du duc d' Aumale . Et puis, tout s'arrange... tard, quelquefois, mais tout s'arrange. Nous sommes à une époque transitoire de fièvre etde combustion.
Le comte. — Sans savoir pour qui le four chauffe.
Le marquis. — Et je crains bien que ça ne soit pas pour la monarchie. Peut-être eût-elle été possible sous une forme nouvelle avec un prince d'initiative et de décision, ayant moins de qualités étrangères et un peu plus de défauts français. Sans doute il eût couru le risque d'être battu, mais l'eût-il été, la victoire finale n'en aurait eu que plus d'éclat, car on revient de& défaites, mais jamais des abdications.
Le capitaine. — Ah ! que c'est vrai !
Monseigneur. — Voilà un mot bien gros.
Le comte. — Pas absolument injuste, Monseigneur.
Le marquis. — Et Dour en finir, écoutez ce
que disait déjà, il y a près d'un demi-siecle, un royaliste assez connu : Chateaubriand.
Il va prendre dans la bibliothèque un volume qu'il ouvre à une certaine page, puis il lit : — Mémoires d'outretombe, tome huit, page vingt-trois. «Le temps « a réduit la monarchie à ce qu'elle a de réel. « L'âge des fictions est passé en politique ; « on ne peut plus avoir un gouvernement « d'adoration, de culte et de mystère, chacun « connaît ses droits, rien n'est possible hors « des limites de la raison,, et jusqu'à la faveur, « dernière illusion des monarchies absolues, « tout est pesé, tout est apprécié aujour- « d'hui. Ne vous y trompez pas ; une nou- « velle ère commence pour les nations... « Sera-t-elle plus heureuse ? la Providence « le sait. »
Monseigneur. — Laissons-la faire.
Le marquis. — Non, monseigneur, aidons-la.