UN PIQUEUR
Au presbytère des Ponts-Levis. Petite salle à manger très modeste.On achève le Benedicite et Ton se met à table.
L'abbé Piédoux. — C'est bien aimable d'avoir accepté mon petit déjeuner. (Montrant
l'abbé Paul qui se tient rougissant et coi.)Vous nous
voyez heureux, M. l'abbé Paul et moi ; nous pensions hier, toute la sainte journée : « Pourvu que M. d'Angelle puisse venir ! »
Ah ! on était très désireux de vous avoir... N'est-ce pas monsieur l'abbé Paul ?
L'abbé Paul, qui balbutie. — Oui... oh !...
L'abbé d'Angelle. — Pour rien au monde, croyez-le, je n'aurais voulu vous manquer...
L'abbé Piédoux. — Mais vous devez être très pris, très occupé au château avec votre jeune élève... Servez- vous donc?
L'abbé d'Angelle. — En temps ordinaire, non, j'ai encore beaucoup de loisirs... Seulement dans quinze jours, par exemple, je serai en plein coup de feu !
L'abbé Piédoux. — M. le duc, il me semble, n'est pourtant point encore en âge d'aftronter des examens ?
L'abbé d'Angelle. — Ce n'est pas lui... c'est la revue qui va me donner un mal de tous les diables.
L'abbé Piédoux. — Une revue ! quelle revue ?
L'abbé d'Angelle. — La pièce qu'on va jouer dans trois semaines au château.
L'abbé Piédoux. — Une pièce de comédie... Ah ! ah !
L'abbé d'Angelle. — De très beaux costumes, monsieur le curé.
L'abbé Piédoux. — Oui, oui...
L'abbé d'Angelle. — Avec de la musique, des couplets... Vous y viendrez, vous serez invité.
L'abbé Piédoux. — Cependant...
L'abbé d'Angelle. — Ne dites pas non, je le sais... j'ai vu les listes... vous et M. l'abbé Paul vous y êtes... banquettes de l'orangerie, je me rappelle très bien.
L'abbé Piédoux. — La chose demande réflexion .. Je vous avoue que... pour M. l'abbé Paul, un jeune tonsuré... pour moi-même aussi, enfin il y a là une sorte de... (S'adresantà l'abbé Paul) N'est-ce pas votre avis, monsieur l'abbé?
L'abbé Paul. — Oui... oh!., je...
L'abbé d'Angelle. — Mais si, mais si...
vous viendrez... Notre-Seigneur a été aux noces de Cana.
I/abbé Piédoux. — Notre-Seigneur pouvait tout se permettre... Enfin nous verrons, je ne me prononce pas... Mais, mon cher abbé, vous ne buvez pas... Attendez ! j'y songe. .. j'ai là justement... (Appelant.) Rosalie !.. apportez donc une de ces bouteilles. . vous savez? avec des petits verres... Voilà ce que c'est : M*6 la duchesse, l'autre jour, a bien voulu s'apercevoir, pendant l'office divin, que j'avais toussé très fort au Credo... elle est excellente... elle m'a envoyé le soir même vingt-cinq bouteilles d'eau de Saint-Germain.
(Rosalie pose sur la table ane bouteille de Saint-Galmier.)
L'abbé d'Angelle. -—C'est de l'eau de Saint- Galmier .
L'abbé Piédoux. — En effet, je me trompais Vous connaissez ça ?
L'abbé d'Angelle. — J'en bois à tous mes repas.
L'abbé Piédoux. — Votre estomac refuse le vin ?
L'abbé d'Angelle. — Mais non... j'en bois avec mon vin.
L'abbé Piédoux. — Ah ! liens ! je ne savais pas... M. l'abbé Paul et moi nous l'avons bue pure. N'est-ce pas, monsieur l'abbé ?
L'abbé Paul. — Oui...
L'abbé Piédoux. — Et ma foi, c'était pas mauvais, un petit piquant... Ah! vous en prenez tous les jours... Et, vous vous en trouvez bien ?
L'abbé d'Angelle. — Ni bien ni mal, c'est agréable. Voilà une omelette délicieuse...
L'abbé Piédoux. — Tant mieux donc si vous la trouvez bonne. Faite avec des œufs de mes poules... Laquelle qu'a pondu ce matin, Rosalie ?
Rosalie. — C'est la noire. . Une tout à fait bonne poule, on peut le dire...
L'abbé Piédoux. — Mais, parlons de cette comédie qui, me dites-vous, va réclamer vos
soins... Qu'y faites-vous? Je présume que vous ne montez point sur les planches ?
L'abbé d'Angelle. — J'ai plus et mieux à faire. Je m'occupe de la mise en scène, des costumes... des costumes des hommes seulement...
L'abbé Piédoux. — Je ne pouvais pas croire, en effet, que ces dames...
L'abbé d'Angelle. — Et puis tous les accessoires... Enfin, je souffle.
L'abbé Piédoux. — Je conçois que vous ne soyez pas fâché de respirer un peu.
L'abbé d'Angelle. — Non, vous n'y êtes pas... Je souffle la pièce... dans le trou du souffleur...
L'abbé Piédoux. — Ah! ah! j'avais fait un calembourg sans le savoir... J'y suis. Et que s'apprète-t-on à représenter ?
L'abbé d'Angelle. — Des choses que vous ne connaissez pas... D'abord une petite pièce: Toto chez Tata...
L'abbé Piédoux. — Toto.., je vois ce que
c'est... une pièce enfantine ? Et quoi après ?
L'abbé d'Angelle. — Les dernières armes de Chérubine.
L'abbé Piédoux. — ...Che'rubine...
L'abbé d'Angelle. — C'est une revue en trois tableaux faite par ces messieurs, sur tout ce qui s'est passé dans l'année, à Paris...
L'abbé Piédoux. — Et cette pièce est jolie?
L'abbé d'Angelle. — Elle aura du succès.
L'abbé Piédoux. — J'entends. Mais, entre nous, ces tableaux ne sont-ils point, comment dirais-je, un peu libres?
L'abbé d'Angelle. — Oui et non. Sans doute il y a bien par-ci par-là certaines petites... mais sans que jamais...
L'abbé Piédoux. — Ah ! sans que jamais ? voilà ce que je voulais savoir.
L'abbé d'Angelle. — Je vous le garantis.
L'abbé Pjédoux. — Deo grattas. Mais un mot, mon cher abbé. Je conçois que, dans votre situation, étant donné les liens d'amical intérêt qui vous unissent au jeune duc de Sen-
lis, je conçois, dis-je, — Rosalie, versez du vin à M. l'abbé — qu'il vous soit impossible de refuser votre concours dans ces fêtes... Cependant, je ne vois pas sans une secrète anxiété, je vous l'avoue, un jeune et brillant prêtre tel que vous, au milieu de tout ce... de cette... un peu... vous me comprenez ? Aussi je ne vous dirai qu'une chose : « Cave... Prenons bien garde ! »
L'abbé d'Anuelle. — Soyez sans inquiétude, mon cher curé, le soldat est faible, mais il est armé.
L'abbé Piédoux. — A la bonne heure. Rappelez-vous les belles paroles du prophète Isaïe : « Il n'avait pas besoin de courage. Dieu était son casque. » N'en ayez jamais d'autre... Vous ne m'en voulez pas de ces conseils... ils me sont dictés par une sympathie très vive en Notre-Seigneur,
L'abbé d'Angelle. — J'ensuis touché....
bien sincèrement...
L'abbé Piédoux. — Mon âge d'ailleurs
m'autorise à vous faire un peu de morale, comme je me permets quelquefois d'en faire à M. l'abbé Paul... Demandez-lui si je ne le tance pas certains jours ?
L'abbé Paul. — Oui... il me...
L'abbé Piédoux. — C'estmon élève, presque mon enfant. . . Je l'ai façonné, et j'ai eu la consolation de voir lever le bon grain que j'avais semé.
L'abbé d'Angelle. — Et voilà douze ans, m'a-t-on dit, que vous êtes curé aux Ponts- Levis ?
L'abbé Piédoux. — Duodeci?n, en eflet. C'est un bail.
L'abbé d'Angelle. — La vie ne vous paraît pas un peu sévère, pendant la mauvaise saison?... De novembre à mars, tout seul...
L'abbé Piédoux. — Non, J'ai de bons paroissiens, ce pays-ci n'est point infesté. On y songe encore à son salut. Avec le bréviaire, monBourdaloue, quelques volumes que me prête, quand j'en ai besoin, M. Badinier
l'arpenteur, et mes neuf cents francs par an, ah ! je ne manque de rien et je suis très heureux.
L'abbé. d'Angelle. — Vous êtes un saint.
L'abbé Piédoux. — Taisez-vous. Je ne suis qu'un curé de campagne.
L'aBBÉ d'AnGELLE, qui regarde les murs. —
Vous avez là une gentille petite Vierge.
L'abbé Piédoux. — Vous me gâtez. Ce n'est point un Murillo.
L'abbé d'Angelle. — C'est égal, elle est jolie tout de même.
L'abbé Piédoux. — M. l'abbé Paul prétend — ne rougissez pas, mon cher enfant! — qu'elle ressemble à une de ces dames du château.
L'abbé Paul. — Oh ! c'est-à-dire...
L'abbé d'Angelle. — A la princesse Fleurila... c'est vrai.
L'abbé Piédoux. — Ne voulez-vous pas parler decette jeunepersonne quiadesyeux... un peu trop grands à mon avis?
L'abbé d'Angelle. — Précisément.
L'abbé Piédoux. — Ah ! c'est une étrangère ?
L'abbé d'Angelle. — Elle est Italienne... Vous dites cela comme si elle ne vous plaisait qu'à moitié.
L'abbé Piédoux. — Hé ! mon cher abbé, elle n'a ni à me plaire ni à me déplaire ! Je sais qu'il se raconte à son endroit bien des histoires... mais je n'y veux pas ajouter foi. Et puis, qui sait ! Cette pauvre petite dame aura été mal élevée... un catéchisme insuffisant... enfin il faut être pénétré d'indulgence pour ceux qui grandissent au milieu des tentations. Reprenez donc des pommes de terre frites.
L'abbé d'Angelle. — Merci, jen'ai plus faim.
L'abbé Piédoux. — Dame ! Je ne vous offre pas un repas comme ceux du château. Ma table n'est point celle de Balthazar... Ni truffes, ni argenterie... Je n'ai qu'une humble et petite maison... parva donna
L'abbé d'Angelle. — Magna quies.
L'abbé Piédoux. — Ah! pour ça oui, mon cher abbé, le repos y est grand, plus complet que partout ailleurs. Si je n'ai pas les distractions un peu profanes de votre vie, je n'en ai pas non plus les soucis, ni les tristesses. Et puis, bénie soit l'indépendance, le premier des trésors ! Être charbonnier chez soi, dans le presbytère dont la Providence vous a ouvert la porte... c'est quelque chose, allez !
L'abbé d'Angelle. — Oui, le pain du préceptorat n'est pas toujours tendre. Mais on s'y fait.
L'abbé Piédoux. — Le jeune duc vous donnerait-il beaucoup de mal? Quelle nature est-ce ?
L'abbé d'Angelle. — Très généreuse et très hautaine. Du cœur, mais haut perché.
L'abbé Piédoux. — Gomme son père. Et, a-t-il de gros défauts ?
L'abbé d'Angelle. — Je ne lui en connais pas. Plus tard je crains des vices.
TROIS SOUTANES 25 t
L'abbé Piédoux. — Voilà des mots bien gros, mon cher abbé. Quels vices, hélas!
L'abbé d'Angelle. — Ceux de sa race, des vices de duc; ils font partie de l'étiquette de ce monde où il est né.
L'abbé Piédoux. — L'étiquette... l'étiquette!... Pourtant, il croit en notre sainte religion?
L'abbé d'Angelle. — Je n'en sais rien.
L'abbé Piédoux. — Que me dites-vous là?
L'abbé d'Angelle. — Peut-être la vérité.
L'abbé Piédoux. — Jen'enrevienspas ! Comment!... Ce jeune homme si intelligent, si loyal... si... Mais je le vois à la grand'messe, avec tous ces messieurs, chaque dimanche... Ils se tiennent dans leur banc, un livre à la main, très recueillis... Ils sont l'édification de la commune. Non... Je ne veux pas croire à tant d'hypocrisie !
L'Abbé d'Angelle. — Non pas de l'hypocrisie... mais une suprême tenue, une coquetterie d'exemple à donner, un des premiers
devoirs du Noblesse oblige,.. Acceptée avec respect, courtoisie. . . affichée sans exagération, toujours défendue avec hauteur, la religion permet à l'aristocratie de revendiquer à notre époque la place qu'elle a perdue, et de se maintenir à celle qu'elle occupe encore . . . Elle n'a qu'à gagner à aller à la messe, rien à y perdre... C'est une formalité moins ennuyeuse et plus courte encore que bien d'autres... Mon petit élève l'a déjà compris, allez, qu'en religion, presque tout se résume pour le gentilhomme en ces trois mots : acte de présence. Et plus tard, partout où il y aura une grand' messe solennelle, un salut de Pâques, un sermon du père Monsabré... oh ! je suis sûr qu'il sera là, en redingote, les bras croisés... Une priera peut-être pas deux fois dans sa vie, mais comme les trois quarts des hommes de cette société, ilferatout de même un beau semblant de chrétien, tout en façade... C'est de beaux bénitiers, et rien dedans. L'abbé Piédoux. — Tout cela est triste.
I/abbé d'àngelle. — Et il en sera toujours ainsi.
L'abbé Piédoux. — Mais que lui apprenezvous donc au jeune duc?
L'abbé d'Angelle. — Ce qu'il me permet de lui donner à oublier. Dans ce moment, c'est le règne de Louis XIV. Celui de Louis XV, il le sait déjà de la tête aux pieds.
L'abbé Piédoux. — Beaucoup de mémoire?
L'abbé d'Angelle, — Non. En fait de Mémoires, il n'a que ceux qui lui ont été laissés par un aïeul, une des créatures de cette Poisson.,.
L'abbé Piédoux. — Vous me bouleversez... .!e suis très troublé, très peiné. . (Rosalie apporte deux bouteilles, au bouchon entouré de papier d'or.)
Que vois-je? Rosalie... Comment ! du Champagne ! que signifie?...
L'abbé d'Angelle. — Très peu de chose.
Deux bouteilles d'Asti que le duc m'a rap-
portées d'Italie. Je tenais à ne boire ce vin qu'avec vous.
L'abbé Piédoux. — Pas toutes les deux.
La moitié d'une seulement ! Certes, voilà une
surprise. (11 prend la bouteille et lit l'étiquette.) Asti
spumante. Ah ! ah ! Gela me rappelle les vers latins de mon enfance. J'y excellais. Franchement... pour la tête, ce n'est point trop rude?
L'abbé d'Angelle. — Du lait. Un vrai vin d'enfant.
L'abbé Piédoux. — Buvons aux pauvres...
n'est-ce pas ? à ceux qui ne déjeunent point
comme nous. (Une demie sonne à la pendule ; l'abbé Paul se lève en môme temps.) Maintenant, je VOUS
prierai d'excuser M. l'abbé Paul, il faut qu'il aille voir une femme malade, Marie Boquet,
qui vient d'accoucher. (S'adressant à l'abbé Paul.)
Vous avez pris de l'asti, cher enfant?
L'abbé Paul. — Oui... j'en...
L'abbé d'Angelle. — A bientôt, monsieur
l'ab ho? J'y compte.
L'abbé Piédoux. — Annoncez-moi, dites que je porterai tantôt les brassières, et n'omettez pas non plus de passer chez nos Sœurs... (L'abbé Paul sort.) Un peu timide, mais un bon petit enfant. Et puis, s'il faut aussi tout dire, vous lui avez fait de l'impression.
L'abbé d'Angelle. — Moi ! Suis-je donc si terrible ?
L'abbé Piédoux. — Pas terrible, non...
mais, maintenant que nous sommes rien que tous les deux, causons un peu à cœur ouvert... voulez-vous ? Je serai très bref.
L'abbé d'Angelle. — Je vous écoute, mon cher curé.
L'abbé Piédoux. — Monsieur l'abbé, je ne me fais aucune illusion sur ma propre et chétive personne, je sais le peu que je vaux, et de combien vous nous êtes supérieur à tous deux, ù l'abbé Paul et à moi ..
L'abbé d'Angelle. — Par exemple...
L'abbé Piédoux. — Si. Ne m interrompez pas. Je le lui disais pas plus tard qu'hier à
25 6 LA IIAUTB
l'abbé Paul, — je lui disais : « Vois-tu (dans Tintimité je le tutoie, je l'ai élevé, il était le fils de pauvres cultivateurs qui sont morts quand il avait six ans), comprends bien ceci, c'est que M. d'Angelle et toi ça fait deux. Chacun sa mission. Vous n'avez pas la même voie à suivre, et le bon Dieu attend de vous des vertus très différentes. M. d'Angelle possède une rare intelligence.
L'abbé d'Angelle. — Oh ! Je ne peux pourtant pas...
L'abbé Piédoux. — Rare. Il a de la jeunesse, de l'ambition — c'est permis — de la droiture, avec du sang-froid et de la persévérance. Beaucoup de qualités maîtresses, aussi les honneurs lui sont réservés. Il sera curé de Paris, il sera évêque, il sera peutêtre Éminence.
L'abbé d'Angelle. — Quelle folie !
L'abbé Piédoux. — Je sais ce que je dis... Toi, mon enfant, tu n'auras jamais de bas violets, tu ne feras qu'un petit curé de cam-
pagne à neuf cents francs, comme le vieux qui te parle et qui t'aime tendrement. Tu tâcheras de faire le plus de bien que tu pourras, à t'en fatiguer, et puis tu seras enterré derrière ton église, comme je le serai ici derrière la mienne, avant peu. Voilà ton lot. Il ne faut pas en avoir peur, et remercier au contraire le ciel de te l'avoir donné. Tu verras comme c'est encore pas commode de faire son bonhomme de devoir tout tracé, et de gagner sa place d'éternité. Il a très bien accepté tout cela, avec son humilité ordinaire. A vous aujourd'hui, mon cher abbé» je dirai autre chose, si vous permettez à un vieillard, qui se sent pour vous de l'affection, de vous parler comme au tribunal de la pénitence.
L'abbé d'Angelle. — Je vous en prie.
L'abbé Piédoux. — Si peu de connaissance que j'aie du grand monde dont vous êtes par votre nom, l'éducation que vous avez reçue, et où vous êtes appelé à vivre,
(mais seulement de la vie du prêtre), j'ai cependant une pratique de l'âme que vous n'avez pas encore eu le temps d'acquérir. Rien n'est plus compliqué et plus simple à la fois que ce labyrinthe de la conscience. Il n'y a pas deux humanités, voyez-vous, une humanité de château et une humanité de village. Au fond, tous les hommes sont les mêmes, et rien ne ressemble plus à un péché mortel de marquis qu'un péché mortel de laboureur. Vous me parliez tout à l'heure sévèrement de ces jeunes hommes et de ces femmes que vous voyez de plus près que moi. Il y avait dans vos paroles du mépris, presque de la colère ; à côté de ce que vous disiez on sentait tout ce que vous affectiez de ne pas dire; des impies et des irréligieux n'auraient pas manqué de prétendre que le dépit, le regret et l'envie vous possédaient. Or je ne sais rien, je ne veux rien savoir, quoique je n'ose vous accuser d'exagération. Seulement, prenez garde de juger trop
implacablement le prochain, de peur d'être jugé à votre tour... Méfions-nous des apparences, n'affirmons jamais... ne généralisons pas. Morne quand tout nous pousse avec évidence à croire au mal, défendons-nous, n'y ajoutons pas foi, supposons toujours le bien, partout, quand même ! A force de nous entêter à ne voir que lui, nous le ferons germer quelquefois... La fausse bonne opinion qu'on a d'un pécheur lui donne souvent l'idée de la justifier. Et puis, ne nous trompons-nous jamais? Si gangrené qu'il vous paraisse, il est fertile en dévouements inconnus, en sacrifices cachés, en pénitences sublimes, ce monde riche et brillant, trop calomnié. Il y a des ducs, des princes, — j'en ai connu, — qui sous leur froide et sceptique enveloppe, portent un cœur torturé de doutes et d'angoisses, et vous savez la belle parole de Pascal : « Douter de Dieu, c'est y croire. » Pensez donc aux femmes plusieurs fois millionnaires qui gravissent
incognito l'échelle des mansardes, aux jeunes filles qui prient avec ferveur en revenant du bal, à ces jeunes gens dont les aînés se sont fait tuer si chrétiennement sur nos champs de bataille, autour de la bannière de Charette, et qui feront la même chose demain, avec un aussi tranquille courage. Si Ton pèche plus dans cette société, on rachète aussi davantage. Vices ou vertus, quand on dépense, c'est à pleines mains et par les fenêtres, à la gentilhomme. Il sera beaucoup pardonné aux prodigues. Soyez donc indulgent. Quand l'occasion s'en présente, tâchez de faire comprendre à ces brillants jeunes hommes, à ces belles jeunes femmes que leurs titres, leurs richesses ne leur appartiennent point, qu'ils leur ont seulement été prêtés pour en mériter de meilleurs... Et puis, s'il vous semble malgré tout que les choses vont mal pour la religion, dites-vous qu'elle est impérissable, qu'elle a toujours son heure pour chacun, et que le bon Dieu ne peut pas faire banque-
route. Voilà tout ce que je voulais vous dire, et j'ai fini.
Rosalie, entrant. — Monsieur le curé, c'est du château qu'on demande M. \e percepteur... Y a là quelqu'un...
L'abbé Piédoux. — Qu'il entre ! (A haute voix.) Entrez, mon ami, entrez !
Un PIQUEUR, en livrée, paraît sur le seuil.il s'adresse
à l'abbé d'Angeiie. — C'est M. le duc qui m'envoie dire à M. l'abbé qu'il lui a gardé une place sur le mail, à moins que M. l'abbé ne préfère aller dans le breack. On va partir dans dix minutes.
L'abbé d'Angelle. — Dites que j'y vais à l'instant. (Le piqueur salue et sort.) Je suis contrarié, j'aurais préféré passer encore quelques bons moments près de vous. Merci de vos paroles...
L'abbé Piédoux. — Chut. Voyez-vous, mon cher abbé, il vaut mieux aller sur le... sur cette voiture qu'a dit le domestique. Votre présence peut empêcher des conversations
légères. Peut-être que le diable n'y perdra rien, mais on n'est que des hommes, et la miséricorde divine est infinie. Vous me pardonnez mon sermon ?
L'abbé d'Angelle. — Je reviendrai vous ûn demander d'autres.
L'abbé Piédoux. — A bientôt alors... Éminence. Moi je vais visiter mes malades. (Appelant.) Rosalie ! mon bâton?
Rosalie. — Vous allez encore rentrer à des heures qu'a pas le sens commun !
SOUS LES DRAPEAUX
SOUS LES DRAPEAUX
Le jeune marquis du Glaive — vingt ans — est depuis trois semaines au 33e de dragons en garnison à Nantes. — Il vient de s'engager. — Pour l'instant il est assis sur son lit dans la chambre, en tenue de pansage, pantalon de grosse toile, blouse et callot. Et il songe. Voix nombreuses et brutales dans la chambre.
Une Voix. — Ah ben ! mon vieux, tu ne voudrais pas ?
Une Voix. — J'suis d'ia classe.
Une Voix. — Bon Dieu de bon Dieu de sacré bon Dieu de fourbi !...
Une Voix. — L'homme de chambre ?...Où c'est-il encore qu'il est?
Une Voix. — A l'eau.
Une Voix. — Qui qu'a chahuté mon quart?
Une Voix. — Touche... à toi ?
Une Voix. — Ah ça ! quand vous aurez, là, fini de faire le Jacques ?
Une Voix. — Mange, goulu... n'y a pas d'arêtes !
Une Voix. — C'est demain revue de détail.
Une Voix. — Vlà ma charge en bas!
C'est-y toi, dis?... c'est-y toi qu'as fait ça?
Une Voix. — Es-tu fou ? Non, mais es- tu fou?
Une Voix. — Ah ben ! mon Pierrot, tu peux t'en aller à la visite.
Une Voix. — Sale coup pour la fanfare !
Une Voix. — Qui est-ce encore qui n'a pas touché le prêt ?
Une Voix. — Tiens, te voilà ? tu r'viens de la musique, hé ! le gros?
Une Voix. — Dame ! On a poussé dans la trompette.
Une Voix. — Et à quand cette permission ?
Une Voix. — Ça se tire.
Une Voix. — Qui est-ce qui paie la goutte ?
SOUS LES DRAPEAUX 26 7
Une Voix. — Pour sûr, ce matin, que le rat blanc pétait sec au terrain de manœuvre!
Une Voix. — En bordée donc !
Une Voix. — Qu'il a sauté le mur et qu'il n'est pas encore rentré.
Une Voix. — Il n'y coupe pas de ses trente jours.
Une Voix. — C'est-il qu'il aime la femme de l'adjudant ?
Une Voix. — Tu parles de rire.
Une Voix. — Il la connaît dans les coins.
Une Voix. — C'est ma musette que t'as là?
Une Voix. — Tiens? et mon plumet.. Estce qu'il est d'ordonnance, dis ?
Une Voix, dominant soudain toutes les autres. — Fixe ! (Aussitôt un grand silence s'établit, chaque homme se précipite au pied de son lit devant lequel il se tient debout, découvert. Le capitaine et le lieutenant en premier passent par les chambres avant le pansage. Le capitaine, quarante à quarante-deux ans, un blond froid qui parle lentement, avec une extrême politesse. Le lieutenant, un petit brun, gentil.)
Le CAPITAINE, après avoir promené un regard circulaire, s'adressant au brigadier de chambre. — Voilà
qui va bien. Maintes fois je vous ai déjà dit
que je veux voir ces lits alignés... que pas un ne dépasse... et qu'ils soient tous, oui tous sans exception, per-pen-dicu-lai-res... — vous retiendrez ceci, brigadier?... — à la muraille.
Le Brigadier. — Oui, mon capitaine.
Le Capitaine. — Bon. Voilà qui va bien. C'est comme les cuillers... Je prétends que toutes les cuillers soient fixées à la planche à pain, en dehors des repas... Du moment que vous ne mangez plus, vous n'avez plus besoin de vos cuillers. Que je n'aie plus à le redire.
Le Brigadier. — Oui, mon capitaine.
Le Capitaine. — Veillez aussi, brigadier de chambre, à la propreté de vos hommes. Chaque matin il est de toute urgence qu'ils se lavent, les simples cavaliers comme les cavaliers de première classe. Ayez l'œil aux pieds. Je préviens ceux qui ne se conformeraient pas à cette règle r qu'ils seront sévèrement punis. Bon. Voilà qui va bien, (il aperçoit du Glaive.) Quel est cet homme-ci ?
SOUS LES DRAPEAUX 26
Le Brigadier. — C'est le nouvel engagé, mon capitaine.
Le Capitaine. — Il est très mal tenu. Voilà qui va bien... Ses cheveux sont trop longs.
(Sadressant à duGlaive.)Pourquoi SOllt-ilssi longs,
hé ? Serait-ce pour me braver ? Vous n'ignorez pourtant pas que l'ordonnance prescrit de les porter très courts, aussi ras que possible?
(Du Glaive, haussant les sourcils, avec un geste vague.)
Vous ne le saviez pas ? De la salle de police pourrait vous l'apprendre, songez-y. Voiià qui va bien. Et puis pourquoi êtes-vous aussi gauchement habillé ? Sans doute l'habitude de porter la blouse.
Marquis du Glaive, avec explosion. — Non, mon capitaine.
Le Capitaine. — Non? Vos parents ne sont point cultivateurs ?
Marquis du Glaive. — Non, mon capitaine.
Le Capitaine . — Que font-ils ?
Marquis du Glaive. — Rien, mon capitaine.
27 0 LA HÂÏTTB
Le Capitaine. — Ah De quel département êtes-vous natif ?
Marquis du Glaive — De la Seine.
Le CAPITAINE, qui à eu une distraction. — Plaîtil?
Le Brigadier, empressé, — Il dit qu'il est de la Seine, mon capitaine.
Le Capitaine. — Vous êtes parisien. Comment vous nommez-vous ?
Marquis du Glaive. — Du Glaive.
Le Capitaine. — En deux mots ?
Marquis du Glaive. — En deux mots, mon capitaine.
Le Capitaine. — Voilà qui va bien. Tâchez de marcher droit, n'est-ce pas, si vous voulez que nous ayons de bons rapports ensemble. (Il s'éloigne.)
Le Lieutenant. — Dites-moi. Est-ce que vous êtes parent du marquis du Glaive... Raoul ?
Marquis du Glaive. — C'est mon oncle, mon lieutenant.
SOUS LES DRAPEAUX
Le Lieutenant. — J'ai beaucoup chassé chez lui.
Marquis du Glaive. — Aux Douves ?
Le Lieutenant. — Oui, venez-donc me voir après le pansage.
Le CAPITAINE, qui revient sur ses pas. — Un dernier mot. Brigadier de chambre, vous vous marquerez quatre jours de consigne avec le motif : mauvaise tenue des hommes.
Voilà qui va bien. (Il sort suivi du lieutenant.)
Les Voix. — M... M... M... M... M... M... et encore M...!
LeBriGADIER DE SEMAINE, entrant avec plusieurs lettres à la main. Il appelle successivement. — Olitrcau ?
Mallifaud ? Vase ?... Vase, où est-il ?
Une Voix. — Chez le mar-chi trompette.
Lu Brigadier de semaine, continuant. — • Perdrier?marq... marquis du Glaive ? En v'ià trois, ça vaut un verre ça, un sale verre ?
Marquis du Glaive. — Avons-nous le temps avant le pansage F
27 2 LA I1ÀUTK
Le Brigadier de semaine... Oui, ouste!
(Ils partent. En route, Du Glaive décacheté ses trois lettres dont il ne lit que le commencement.)
Marquis du Glaive. — L'ami Paul, (il jette les yeux sur la première.) « Comment va, cher Hector ? Hier soir tu nous manquas bien... Très gentil souper chez Jane à laquelle, par parenthèse, André vient de lâcher la liasse, sans compter une paire de rouans à pousser des cris ! Comme tu dois t'embêter, l'ami, dans cette sale caserne.., etc., etc., etc. » — Tiens ! papa! (il ouvre la seconde.) « Cent louis en trois semaines, vous commencez bien.
Passe pour cette fois, etc.. etc., etc..» — ELLE !
ELLE ! (Il décacheté la troisième avec fièvre.)^ 15 décembre. Bonjour, soldat. Alors, amour, tu as un casque avec des cheveux comme nous après ? Je voudrais t'avoir en ce moment à moi. Mais, chut aux bêtises ! C'est la semaine prochaine que ma sœur débute aux Bouffes dans une très jolie machine où elle dit : « Monsieur désire une chambre ? » C'est un
SOUS LES DRAPEAUX
peu une panne que son rôle, mais tu sais comme elle est bien faite, Hortense ? J'attends pour elle un grand succès de corps. Chéri, mais tu dois t'assommer ?. . D'un autre côté j'ose pas aller te voir, comme tu me le demandes... Tes chefs voudront faire la noce avec moi... ça se saura... tu aurais des ennuis... vaut mieux pas. Quoi encore? tu sais... la poitrine de Louise deWestphalie?..unvrai découragement ! L'autre soir elle a donné un petit raout. Tout le buste aux regards, comme de juste. . Eh bien, ça ruisselait à ce point, que ton cousin Salenteuil lui a dit en entrant : « Eh quoi, Louise ? Nous ne sommes que le 12 décembre... Et déjà le boudin de Noël ? »Elle n'a pas ri. Tu vas venir au premier de l'an, n'est-ce pas ? que je te donne... tes étrennes. D'ici là, pense à moi quand tu es à cheval. Rosette. — P. -S. Merci pour les cinquante louis. Ton père a
dû bramer. — (A ce moment, ils se jettent tous deux, au bas de l'escalier, dans le capitaine.)
Le Capitaine. — Où allez-vous de ce pas, tous les deux ?
Le Brigadier. — Mais... mon capitaine...
Le Capitaine. — Vous alliez àla cantine ?.. Je ne veux pas qu'on ait soif au moment du pansage : je l'ai dit maintes fois... Vous aurez chacun huit jours pour désobéissance. Allez i (H s'éîoigne.)
Le Brigadier. — Ça, c'est le métier, le néant de métier !
Marquis du Glaive. — Voilà qui va bien.
LE VIEUX DUC D'ABRIÈS, soixante-quatorze ans. SON PETIT-FILS JEAN, trente ans. Un peu froid.
(Place Vendôme. Dans un salon dont les trois fenêtres donnent sur des jardins dépouillés. Ciel d'hiver. Quatre heures du soir. Presque nuit dans la pièce où brûle un grand feu.)
Le DUC, assis dans un vaste fauteuil de cuir, s 'adressant à Jean qui entre. — Je parie que tu viens me faire tes adieux ?
Jean. — Nous partons demain... Orientexpress.
Le duc. — Je sais. Ta femme sort d'ici avec sa mère... D'abord quitte ton air de nouveau marié, et assieds-toi.
Jean. — Ah ! elles sont déjà venues ?...
Le duc. — Oui. Vous me détaillez les derniers baisers pour que cela m'en fasse davantage... C'est gentil de m'embrasser ainsi... en plusieurs fois... je l'ai dit à Madeleine. Réponds: tu es heureux?
Jean. — Est-ce que je ne le parais pas ?
Le duc. — Ça ne m'avait pas sauté aux yeux... Tu sais que tu as là une femme charmante?...
Jean. — Elle me plaît beaucoup.
Le duc. — Tâche que ça soit réciproque et que ça dure dix ans... Quoi? tu trouves que c'est trop ? . . . pas assez ? . . .
Jean. — Je n'ai rien dit.
Le duc. — Si, tu as parlé.
Jean. — J'ai souri.
Le duc — C'est la même chose.
Jean. — Pourquoi seulement dix ans?
Le duc — Parce qu'après, il n'y a plus de danger... Quand on s'est aimé une petite période de dix ans... mais j'entends pour de bon, sans distraction..- tout peut arriver... le
cœur est plein de souvenirs... la maison pleine d'enfants... rien à craindre je te dis.. le plus fort est fait.
Jean. — Vous êtes drôle, grand-père.
Leduc. — Pas encore assez, va... pour me distraire quand je suis tout seul... Et comment ça marche-t-il vous deux? Je ne te demande pas si vous vous sentez déjà les coudes?... Après quarante-huit heures de mariage... encore trop tôt !
Jean. — Nous sommes un peu ahuris.
Le duc. — Parfaitement... mais ne finquiète pas? Tu verras, cela vient tout seul, au moment où Ton s'y attend le moins. A une certaine minute, un soir, un matin... est-ce que je sais?... en faisant tel ou tel geste, en disant tout haut : Madeleine... crac! tout d'un coup tu te sentiras marié: « J'ai une femme... ma femme... » Un éblouissement ! Tu comprendras que c'est fait... Une violente et rapide impression d'irrévocable, à la fois vaniteuse et presque triste...
Jean. — Vous n'êtes pas bien gai.
Le duc. — C'est seulement à dater de cette minute que vous commencerez à vous aimer, et à vous faire de temps en temps du chagrin.
Jean. — Non? Vous ne croyez pas que je serai malheureux?
Le duc. — Rassure-toi. Elle aussi.
Jean. -Qh!
Le duc. — La moindre petite peine qu'elle te causera, la pauvre enfant, tu la lui rendras au centuple... je te connais!
Jean. — Je suis méchant, moi?
Le duc. — Je ne sais pas, tu es mon petitfils, je t'aime comme ton père t'a fait... Il m'a bien donné du mal ton père... il ne ta jamais parlé de ça?
Jean. — Non.
Le duc. — Il a peut-être eu raison. Mais pour en revenir à ce que je te dis, je plains Madeleine, si vous ne vous entendez pas.
Jean. — Nous nous entendrons très bien, j'en suis sûr.
Le duc. — Je le souhaite pour elle...
D'abord s'il arrivait jamais le plus léger accroc.de ton côté, du sien... niiaporto quoi enfin... toujours je te donnerai tort.
Jean. — Quoi qu'il arrive?
Leduc. — Oui, monpetit Jean. Ainsi, te voilà prévenu. Nous avons toujours tort, d'ailleurs, môme quand nous avons le plus l'air d'avoir raison. Nos femmes sont à plaindre, je t'assure. Je ne parle ici que pour nous, nous titre... nous fortune... Nous sommes si assommants « les gens du grand monde!», comme on nous appelle dans les autres.
Jean. — A ce compte-là, nos femmes le sont autant que nous.
Le duc. — Moins. Et puis..., aussinous les lâchons.
Jean. — Vous oubliez tout de même que vous parlez à un homme qui vient de se marier avant-hier.
Le duc. — Je ne t'apprends rien.
Jean. — Vous me désenchantez.
Le duc. — C'est de mon âge. Non, je fais le vœu, bon petit vieillard, que tu aies seulement dans ta soixante-quinzième année, une humeur aussi optimiste que la mienne.
Jean. — Dieu me préserve d'aller jusque-là !
Le duc. — Tu vois, tu n'es qu'au tiers à peine de ta vie, et sa longueur... — ah ! très relative pourtant — t'effraye déjà ? Crois-en ton grand-père... tu ne sais pas ce que c'est que vivre et comme ça vous prend ! Le jeu n'est rien à côté... Tout, mais vivre... Dès qu'on a commencé, on ne peut plus s'en passer.
Jean. — Je m'en rends bien compte.
Le duc. — Alors, tu pars demain?
Jean. — Dix vingt-cinq du matin.
Le duc. — Et tu voudrais déjà être dans le sleeping, seul avec ta femme?
Jean. — Sans doute.
Le duc — Es-tu très épris de Madeleine? Vas-tu lui dire de jolies choses à l'oreille dans le wagon ?
GRAND-PÊRE ET PETIT-FILS î$3
Jean. — Pas tout le temps.
Le duc. — Je vois. Tu regarderas le paysage.
Jean. — ... Paysage... paysage... Il est le même partout. Des arbres, des bœufs, des prairies... Des bœufs... des prairies... des arbres...
Le duc. — Qu'est-ce que tu voudrais à la place? Des boutiques?
Jean. — ... Les prairies changent quelquefois de couleur et les arbres de forme... les bœufs n'ont pas les cornes pareilles... mais au fond, la nature est très uniforme... très banale.
Le duc. — Ce n'est encore rien à côté de Thomme... Ah ! les voyages te profiteront!
Jean. — ... Et puis... nous dormirons bien pendant les trois quarts du trajet.
Le duc. — ...
Jean. — Dame, nous avons là plusieurs couples d'heures à tuer avant d'arriver à Vienne. Nous serons éreintés. Il y a ensuite
une chose très ennuyeuse dans ces sleeping... Si on veut faire sa toilette, c'est le diable pour avoir de l'eau chaude.
Le duc. — Je n'y peux rien. Tu resteras longtemps à Vienne?
Jean. — Je ne sais pas. . . ça dépendra.
Le duc. — Une jolie capitale où tout le monde a l'air heureux de respirer... Des fiacres étonnants, traînés par des chevaux qui filent, vite et doux comme des gazelles... des uniformes bleus et blancs, des femmes blondes... des violons... et des carrosses d'archiducs qui vont à la Burg... J'y ai vécu deux ans de ma vie... je n'y retournerai plus jamais.
Jean. — On s'y amuse?
Le duc. — Trop.
Jean. — Nous irons ensuite à Pesth... de là à Constantinople... et puis nous reviendrons tout bêtement par la Grèce.
Le duc. — Vous serez absents six mois?
Jean. — Environ.
Le duc. — Que je voudrais être à ta place ! Tous tant que vous êtes, les jeunes gens, vous ne savez pas le prix de votre jeunesse qui vous coule dans les doigts!... Vous verrez, plus tard.
Jean. — Alors, si on vous offrait de revenir à mon âge, vous accepteriez?
Le duc. — A la minute.
Jean. — Ça ne vous ennuierait pas de revivre une seconde fois ?
Le duc. — Non, parce que je vivrais autrement.
Jean. — Mieux?
Le duc. — Forcément. Il me serait difficile de vivre plus mal que je ne l'ai fait. J'ai rendu tous les miens très malheureux, il n'y a pas à dire... ■
Jean. — Vous exagérez beaucoup.
Le duc. — Tais-toi donc ! Ta grand'mère a été très malheureuse,.. Elle a passé la moitié de sa vie à pleurer, jusqu'au jour où elle est morte, la pauvre femme, et elle n'avait
qu'à y gagner... Ton père ne s'est pas amtisr non plus avec moi. . je l'ai élevé rudement. .. tu peux lui demander. Mes sœurs, mon frère, tous les miens... la même chose. Insupportable ! Il n'y a que toi pour qui j'ai toujours été faible conme une bête... Il paraît que c'est un cas fréquent chez les grands-pères.
Jean. — Laissez donc. Vous avez toujours été très affectueux pour tout le monde.
Le duc. — Je sais ce que je dis. Tiens... tu n'esplusun enfant... il n'y a pas à te cacher... Même les femmes que j'ai aimées. .. — et j'en ai aimé beaucoup, je t'assure, et des belles! — celles-là aussi, je les ai rendues très malheureuses... toutes, les femmes de quelque chose comme les femmes de rien... Je ne vaux pas deux sous... Ah! oui, si je revivais, je m'y prendrais d'une autre façon...
Jean. — Ne pensez plus à ça.
Le duc. — D'abord, je ne voudrais plus être duc. C'est stupide d'être ce que nous sommes
et de venir au monde avec m\ jlason... à une époque où ça ne sert musse *ien. Les exigences sociales du milieu artificiel où nous poussons comme dans une serre, nous interdisent à jamais tout bonheur familial et conjugal... A partir et au-dessus de cinquante mille livres de rente, à Paris, quand on a un titre, une couronne sur les harnais et qu'on tient à tenir sa place. . . fini ! plus de lune de miel, plus d'intimité, plus de paternité ni de maternité... plus de vieillesse digne... La vie se passe à représenter... On est perpétuellement ailleurs... Jamais chez soi. Notre vie à nous? Une grande visite... Pas autre chose. Nous sommes les esclaves d'un luxe qui nous fait haïr, surtout de ceux qui en profilent. Cette sale époque de démocratie nous prend beaucoup et ne nous donne rien. Nous nous faisons tuer quand il y a la guerre... La Commune arrive, et le Roi ne vient pas.
Jean. — 11 ne viendra jamais, c'est Boul...
Leduc. — Ah! oui, dans des moments pareils,
je voudrais être à ta place,, avoir quarantecinq ans de moins sur le dos., partir comme toi avec une petite Madeleine pour un voyage de noces qui peut très bien être un voyage d'amour quand on sait s'y prendre! Saurastu t'y prendre, toi ? dis? Sauras-tu être heureux, pauvre petit homme?... Tu te rappelles quand tu étais à Sainte-Barbe et que je te faisais sortir?
Jean. — Oui. Les camarades se cachaient derrière la porte du parloir pour voir le duc d'Abriès.
Le duc. — C'est vieux, ces bêtises-là. Allons, embrasse-moi, je t'ennuie depuis assez longtemps... Adieu, petit Jean, adieu, mon grand.
Jean. — Adieu, bon-papa. Je vous rapporterai de belles choses de là-bas.
Le duc. — Tu es gentil.
Jean. — Descendez donc avec moi prendre un peu l'air avant le dîner... Ça vous ferait du bien.
Le duc. — Non... Je reste ici.
Jean. — Vous avez tort.
Le duc. — Embrasse ta femme dès que tu vas la voir, et dis-lui seulement après que c'est de ma part. Ça lui sera moins désagréable.
Jean. — La commission sçra faite.
Le duc. — Va, mon bonhomme, va!
BARON D'EMBLÉE, vingt-neuî ans.
M. ROMÉO, quarante-cinq ans, blond, très homme du
monde, pas du tout l'air photographe.