LE CHAPELIER
LE CRAVATIER.
(Chez d'Emblée, qui sort de table, vers deux heures. Le baron, en complet de flanelle rose-thé, les pieds nus dans des mules de maroquin poli, est versé dans un profond fauteuil de cachemire. Il fume la cigarette. Demi-verre de raid, à portée de la main, sur le coin de la cheminée.)
Jérôme, qui entre. — Ces messieurs sont là. D'Emblée. —Tailleur?
Jérôme. — Oui, monsieur le baron.
D'Emblée... — T'sentrer.
(Le tailleur, le coupeur et Tessayeur paraissent. Trois messieurs tout à fait bien. Le coupeur tient sur son bras un fort paquet enveloppé dans de la soie noire.
Le tailleur, qui s'incline. — Monsieur le baron... (Le coupeur et l'essayeur répètent le salut du tailleur.)
D'Emblée. — Bonjour. Pas exact encore ? Je vous attendais hier.
Le tailleur. — Il faut m'excuser... Ça n'est pas de ma faute.
D'Emblée. — Je sais... vos ouvriers... fichus ouvriers vous avez là !
Le tailleur. — A qui le dites-vous, monsieur le baron?
D'Emblée. — Voyons un peu ces chefsd'œuvre ?
(Le coupeur dénoue le paquet qu'il a posé sur un siège et en retire divers vêtements plies selon la Loi.)
Le tailleur. — Je pense que monsieur le baron sera content.
L'essayeur. — Par quoi débutons-nous ?
Le tailleur. — Disposez les pantalons.
D'Emblée. — Ah ! Il faut...
Le tailleur. — Indispensable Je sais bien que c'est assez fatigant à essayer.., mais il faut.
UN PEU DE TENUE 1 <j
D'Emblée. — Soit.
Le tailleur. — Je vous les ai faits droits, mais là... droits... Le fil à plomb... monsieur Octave, passez-moi le noisette.
L'essayeur. — Le voilà.., Désirez-vous que je...
Letailleur. — Non... tout à l'heure. Je préfère le passer moi-même à M. le baron... (Avec un sourire.) Monsieur le baron, à vos ordres!
D'Emblée, toujours assis, déboutonne sa culotte de flanelle que le tailleur à genoux lui retire prestement d'un seul coup, puis il introduit douce aient jusqu'aux genoux le pantalon neuf. DEmblée se lève ensuite, et tandis qu'il se culotte et se boutonne, les trois hommes observent»
D'Emblée. — Du premier coup, je sens qu'il me serre trop. Oh ! il me serre trop !...
Le tailleur, confiant. — Non.
D'Emblée. — Je ne peux pas entrer dedans.
Le tailleur. — Ne nous prononçons pas encore.
D'Emblée. — Le fait est qu'il a l'air d'aller mieux que je ne...
Le tailleur. — Vous voyez ! C'est un pan-
talon que vous avez besoin de connaître... Je ne vous donne pas deux jours pour que vous le possédiez tout à fait.
L'essayeur. — Il n'est pas brutal, il meurt bien au cou-de-pied... Il est joli.
Le coupeur. — Il va.
Le TAILLEUR. — Attendez !... (Il se penche et le
manipule.) Pas trop d'insistance à la fourche ?
D'Emblée. — Non.
Le tailleur. — Tout ce bassin-là. . . et cette ceinture, pas de compression?
D'Emblée. — Non.
Le tailleur. — Parfait. J'ai compté : monsieur le baron a mis quinze secondes pour se culotter. C'est toujours plus rapide quand on enlève, soit vingt secondes en tout. Pour mes clients, voyez-vous, monsieur le baron, ily a un point que je ne perds jamais de vue, c'est qui] faut qu'un homme du monde puisse se déshabiller et se rhabiller complètement en deux minutes, au maximum. On ne sait jamais...
D'Emblée. — Vraiment, vous pensez à ça?
Le tailleur. — Il le faut, monsieur le baron... et à bien d'autres choses... J'ai fait un vers, le seul de ma vie.
D'Emblée. — Peut-on l'entendre?
Le tailleur :
Le vêtement c'est tout et le reste n'est rien.
D'Emblée. — Charmant.
Letailleur. — Unhomme àfemmes n'aura jamais de moi le pantalon que je fais à un homme réservé.
D'Emblée. — En quoi diffère ?
Le tailleur. — Ah ! en bien des petits détails. C'est le secret de notre art. Avec mon pantalon pour l'amour, un pantalon que j'ai tourné, retourné, que je porte là (il se touche le front) depuis dix ans... on peut impunément se mettre à genoux, jouer... et agir... Mais, je crois m'apercevoir que monsieur le baron ne me prend pas au sérieux, et que monsieur le baron voudrait me faire dire des sottises ?
D'Emblée. — Moi ? pas du tout. Seulement... non, allez ! la meilleure culotte ne donnera pas des... du cœur à un poltron.
Le tailleur. — Monsieur la baron veut dire que le pantalon ne fait pas le moine ?
D'Emblée. — C'est ça même. Nous n'essayons pas les autres?
Le tailleur. — Superflu. Quand un marche, tous marchent.
L'essayeur. — L'habit maintenant?
Le TAILLEUR. — Oui, VOyonS-le. ( D'Emblée l'endosse.) Léger, souple et vaporeux, tel doit être l'habit, monsieur le baron. Un rien, une batiste... Il faut qu'il passe dans une bague.
L'essayeur. — Aïe! On dirait qu'il a une faiblesse ?
Le tailleur. — Attendez !
L'essayeur. — Le col s'affiche beaucoup trop.
Le tailleur, — A refaire. Cachez-moi ça !
D'Emblée. — Raté?
Le tailleur. — Oui et non. Mais, pas de sentiment... Raté... raté! Et puis (S'adres antau
coupeur et à l'essayeur^ songez-y bien ! monsieur le baron est un homme qui se remue peu... qui ne danse plus... Lui faut quelque chose là... de... plan... plan...
Le coupeur. — Compris...
L'essayeur. — Compris...
Le tailleur. — Tandis qu'au lieu de ça, vous lui avez fait... un habit polka! (Se tournant vers d'Emblée,) Maintenant, monsieur le baron, il y a aussi un peu de votre faute... Nos mesures plus les mêmes.. L'estomac qui pointe.
D'Emblée. - - Jamais de la vie.
Le tailleur. — Demande pardon. Il pointe. Vous avez graissé depuis les vacances... Deux centimètres.
D'Emblée. — C'est rassurant. Maigrirons.
Le tailleur. — Ça ne s'en ira jamais, mon sieur le baron. Je reviendrai jeudi avec cet habit... Je le vois tout autre... Mes respects, monsieur le baron.
Le coupeur — siou le baron...
L'essayeuk. — ... sieu le baron.., D'Emblée. — Bonjour.
Jérôme. — Monsieur le baron, c'est Nicolas, le bottier.
D'Emblée. — Il peut venir. Bonjour Nicolas.
Le bottier. — Monsieur le baron va bien?
D'Emblée. — Pas mal.
Le bottier. — Il ne fait pas très chaud ce matin. Voilà les escarpins... et les deux paires vernies. Monsieur le baron est content des dernières ?
D'Emblée. — Oui.
Le bottier. — On en a fait, je suis sûr, des grands compliments à monsieur le baron dans son monde ?
D'Emblée. — Non.
Le bottier. — C'est qu'on n'y aura pas
pensé, parce que c'est impossible, chaussé comme il Test, que les pieds de monsieur le baron passent inaperçus. Ainsi ça, c'est pas des escarpins, c'est des gants.
D'Emblée. — Vous ne m'avez pas envoyé mes embauchoirs ?
Le bottier. — Comment les voulez- vous ? Nous avons dans ce moment un modèle très joli que nous venons de faire pour le prince de Cambrai : bois de rose avec le chiffre et la poignée en nickel. Je vous ferai les pareils.
D'Emblée. — Bon. Ah ! tenez... prenez donc là, sur la cheminée, il y a deux billets pour les Folies-Bergère... Si ça peut vous être
Le bottier. — Oh ! mais vraiment... monsieur le baron ne se prive pas ?
D'Emblée. — Non, Nicolas.
Le bottier. — J'irai. J'irai demain, avec ma femme. On dit qu'il faut voir ça. Moi, vous savez,monsieur le baron, je suis très Parisien,
mais dame aussi un peu arriéré, parce que je ne sors jamais,.. Pas le temps... Tout à mes affaires. Je suis un piocheur... C'est à force de travailler ma chaussure, de la modifier, de ne pas la quitter de l'œil... que je suis arrivé à obtenir la clientèle. Et c'est si intéressant, le pied, si vous saviez, c'est tout. Et comme ça vous prend ! La vie y passe. Enfin, je remercie bien, monsieur le baron. Et.. sans être indiscret, si je vais demain soir à... ce spectacle, est-ce que j'aurai l'avantage d'y voir monsieur le baron ?
D'Emblée. — Non. -
Le bottier. — Monsieur le baron est pris ailleurs. Je le regrette. Oh ! j'ai du tact, je n'aurais pas abordé monsieur le baron en public, seulement j'aurais été bien aise de me dire que je me trouvais dans un même salon que monsieur le baron, et puis je n'aurais pas été fâché d'entendre, sans avoir l'air d'écouter, ce qu'on aurait dit autour de moi sur monsieur le baron.
D'Emblée. — Sur moi ?
Le bottier. — Oui, sur les chau-sures de monsieur le baron.
D'Emblée. — Que voulez-vous ? Ce sera pour une autre fois. Bonjour, Nicolas
Nicolas. — Adieu, monsieur le baron.
Jérôme. — Monsieur le baron, le chapelier..,
D'Emblée. — Yite. Qu'il arrive. Je commence à Ôire fatigué. (Le chapelier entre.) Boiljour, monsieur, bonjour.
Le chapelier. — Monsieur le baron, mes respects. Il fait ce matin une température étouffante.
D'Emblée. — C'est possible. Vous m'apportez mon chapeau ?
Le chapelier. — Moi-même, oui, monsieur le baron. Le voici.
D'Emblée. — Donnez
Le chapelier. — Monsieur le baron veutil me permettre de le lui poser?:.. Je l'ai fait comme à l'ordinaire, de la qualité de quarante francs, avec un cuir blanc verni... Il est d'un poil trèe beau, très amoureux . (il le fixe sur la tête du ba^on.) Voilà monsieur le baron coiffé.
Jérôme. — Monsieur le baron...
D'Emblée. — Quoi encore ?
Jérôme. — C'est le cravatier qui est là.
D'Emblée. — Tout à l'heure.
Jérôme. — C'est qu'il est pressé. Il demande si monsieur le baron en a pour loi \ gtemps parce qu'alors il renverrait son phaéton.
D'Emblée. — Je n'en ai que pour une minute.
Le chapelier. — Si monsieur le baron souhaite que je me retire?
D'Emblée. — Non.
Le chapelier. — Je remercie monsieur le baron. Un cravatier peut attendre. Ça n'a pas l'importance du chapeau, la cravate.
C'est gentil, je ne dis pas, mais le chapeau ! Qui dit chapeau dit tête. Et dame, la tête... c'est tout l'homme, n'est-il pas vrai, monsieur le baron? Sans tête, qu'est-ce que nous serions ? Monsieur le baron, alors, est content...
D'Emblée. — Oui, vous m'excusez si je vous renvoie...
Le chapelier. — Un dernier mot. J'ai un grand service à demander à monsieur le baron, un acte d'obligeance...
D'Emblée. — Allez !
Le chapelier. — Mais je ne sais pas .. si j'oserai.
D'Emblée. — Allez donc !
Le chapelier. — Voilà, je voulais demander à monsieur le baron , qui est si au cou rant, de vouloir bien m'indiquer, pour jeudi, le gagnant de la seconde. Je me rends bien compte que c'est indiscret, mais j'aime tant gagner aux courses.
D'Emblée. — Moi aussi. Eh bien, prenez la belle Fatma et sauvez-vous.
Le chapelier. — Merci, monsieur le baron, mes respects...
D'Emblée. — Ouf!
Jérôme. — Monsieur le ba...
D'Emblée. — Ah oui ! le cravatier...
Jérôme. — Peut-il ?
D'Emblée. — Non. Si... Non... Renvoyez- (e... Dites-lui que je n'ai pas le temps qu'il me cravate aujourd'hui. . .que je suis malade. , .
Jérôme. — Il va être bien contrarié.
D'Emblée. — Tant pis, au petit bonheur.
Pour une fois je ferai mon nœud moi-même... C'est éreintant, ma parole, on n'a pas une minute à soi pour penser. (On sonne.) Allons ! bon!
Jérôme. — Monsieur le baron, c'est...
D'Emblée. — Quoi !... encore un fournisseur?
Jérôme, — Non, monsieur le baron, c'est celte dame des Bouffes...
D'Emblée. — Qu'elle entre. (A part.) Elle doit savoir faire un nœud de cravate. (A Jérôme.) Et puis, n'est-ce pas?., maintenant... personne... sous aucun prétexte!..
Marquis D'A Y AUX, cinquante-huit ans.
SAINT-HUBERTIN, cinquante ans.
D'ARGENTAYE, quarante-six ans.
Tous trois attablés à la terrasse des Ambassadeurs. Neuf heures et demie du soir. C'est l'instant du café, des lents cigares. —Sur la scène en glaces, les huit dames décolletées s'éventent de la même main — Le public d'en bas exprime sa joie par des cris déchirants.
Saint-Hubertin. — Sacrée idée que nous avons eue, tout de même, de venir dîner ici, sans femmes !
Marquis d'Avaux. — Et mal dîner ! servis en courant comme dans une gare, par des hommes en tablier, qui suent dans les plats.
D'Argentaye. — Que veux-tu ? C'est une
habitude que nous reprenons tous, chaque été, de venir nous empiler sur ce balcon où on étouffe.
Marquis d'Avaux. — Faudra inventer autre chose.
D'Argentaye. — D'abord, moi, j'ai envie de mamuser ce soir. Je suis très en train.
Marquis d'Avaux. — Ça va être gai, en ce cas.
D'Argentaye. — Il fait un temps.., exquis...
Saint-Hubertin. — Très bon pour les douleurs.
D'Argentaye. — Que pourrions-nous bien faire ?
Saint-Hubertin. — Je ne vois pas.
D'Argentaye. — Si... Nous allons choisir un joli fiacre et aller au Bois.
Marquis d'Avaux. — Tous les trois ! Trois hommes la nuit dans un sapin ! Ah çà ! tu deviens fou? Pense aux mœurs !
Saint-Hubertin. — Il a raison... Et puis, d ailleurs, je n'ai pas pris de pardessus.
Marquis d'Avaux. — Un pardessus... non?
D'Argentaye. — Un édredon alors !
Saint-Hubertin. — Plaisantez tant que vous voudrez, mais les soirées sont fraîches... Et puis, on voit que vous n'avez pas de rhumatismes.
D'Argentaye. — Mais j'en suis criblé, mon cher, criblé!
Marquis d'Avaux. — Voilà bien la jeunesse! Quand vous aurez tous les deux ce que j'ai, vous pourrez vous plaindre. Mais avant, taisez-vous !
D'Argentaye et Saint-Hubertin. — Qu'estce tu as ?
Marquis d'Avaux. — Ce que j'ai?... Ah 1 Ah!...
D'Argentaye et Saint-Hubertin. — Oui?
Marquis d'Avaux. — Différentes choses.
D'Argentaye. — Soixante-cinq, d'abord lu as, mon bon 1
Marquis d'Avaux. — Pardon, cinquante-six.
Saint-Hubertin. — Soit, je rectifie : cinquante-six... mais ils font l'effet de soixantecinq.
Marquis d'Avaux. — As-tu peu d'esprit par instants, mon pauvre vieux !
Saint-Hubertin. — Qu'en sais-tu?
D'A rgentaye. — Avec tout ça, il ne nous dit pas ce qu'il a dans le corps.
Marquis d'Avaux, subitement grave. — Ne riez pas... Vous verrez quand vous aiTiverez comme moi, au tournant, si c'est gai de se sentir fané, défraîchi...
Saint-Hubertin et d'Argentayk. — Ah!
non! non! tu vas trop loin, à présent! tu exagères !
Marquis d'Avaux. — Je suis claqué. Je le sais mieux que vous.
Saint-Hubertin. — Nous te disons que tu es encore très honorable... Oui, quand tu es habillé, et que tu ne fais pas trop de mouvements, tu vas.
Marquis d'Avaux. — Parbleu ! tu m'embêtes ; je sais bien que je ne bave pas sur ma rosette d'officier. Pour le côté frivole, ça va toujours, sans doute! Mais pour les femmes, la noce, la table, tout ce qu'il y a de sérieux et de vrai dans la vie, eh bien, pour toutes ces afïaires-là, je suis claqué. . . à tous les tendons. Aussi, y a des soirs d'été... comme aujourd'hui.,, où... les étoiles... les jupes des femmes sur le sable... j'éprouve une espèce de vague... Et j'aurais presque envie... crac !... d'en finir tout de suite.
D'Argentaye. — Je te comprends... chacun a ses plaies, va !
Saint-Hubertin. — Moi, c'est l'estomac.
Certains jours, là (il se touche le creux de la poitrine)
on dirait... une pince... non, plutôt un fer rouge... un gros fer rouge. C'est à crier.
D'Argentaye. — La boule de feu, je connais ça. Prends donc un plein verre d'eau de Vichy... Parfait.
Saint-Hubertin. — Après je souffre autant.
D'Argentaye. — Moi, c'est la dorsale, cette coquine de dorsale ! Quelquefois, je
ressens tout d'un COUp, là (Il se touche la nuque.)
oh! des élancements, comme si on m'entrait des aiguilles à tricoter. Alors je pense à la moelle épinière et je me sens des abandons dans les jarrets. Et puis, vous n'allez pas vous moquer ? mais il y a des mots qui ont une signification spécialement douloureuse... moelle épiniè?*e... Vous trouvez pas ça terrible et ridicule à la fois... moelle... la moelle ?
Saint-Hubertin. — Oui, en effet, moelle n'est pas risible.
D'Argentaye. — Une chose que j'éprouve encore... pas souvent, mais tout de même deux ou trois fois dans l'année, les matins de grande vanne, — c'est uns impression...
comment dirais-je? — bizarre et cotonneuse., au sommet du crâne, comme si j'avais rêvé
CETTE SANTÉ? 10 t
que je me suis cogné très fort contre un arbre. Et puis la cervelle bête, lourde, ainsi qu'une grosse éponge imbibée d'huile. Pas d'idées pour un louis.
Saint-Hubertin. — C'est à ces quarts d'heure-là qu'on sa voit nul. Et dame, ça vous humilie.
Marquis d'Avaux. — Ne criez pas trop misère, allez ! Quelques petites pailles à droite et à gauche, oui... mais vous êtes encore bons pour le service, tandis que moi... ah! mes pauvres enfants... mes pauvres enfants !
Saint-Hubertin — Parlons d'autre chose, si ça t'aflecte.
Marquis d'Avaux. — Moi? m'affecter! Cuir de dragonne ! comme nous disions dans le temps, ça ne serait pas la peine d'avoir été colonel de lanciers, alors! Non... m'affecte pas du tout. Seulement je perds un peu de mon entrain. . . Pensez donc qu'à trente ans, j'étais cité comme le plus beau corps de mon
régiment, doué avec ça d'une musculaire... enfin ! qu'on disait couramment : fort comme d'Avaux, et qu'entre intimes, à table, oui, au dessert, c'était la partie pour rire de mé faire mettre le torse nu, tellement il paraît que c'était bien... Et que les petites en tombaient à la renverse, et qu'elles demandaient à toucher... Et plus tard, quand j'étais colonel, eh bien. .. pas une, mais peut-être cent fois, il y a des artistes, des sculpteurs, est-ce que je sais? qui ont voulu se rendre compte et qui me le répétaient, toujours de la même façon ! « Mon colonel, c'est étonnant, c'est miraculeux, vous avez un torse d'antique ! » Et ils ajoutaient, ces messieurs : « Si vous consentiez à poser, vous feriez une fortune ! » Et voilà. Je vous raconte tout ça, pêle-mêle. Vous comprenez bien que ce n'est pas pour me vanter. D'ailleurs c'est la vérité pure. Mais enfin pour vous dire qu'après tout ça, quand le matin, en sortant du tab, je vois dans la glace mon sacré torse, ah! Dieu!
c'est une déroute,, un sauve qui peut, depuis le haut.
D'Argentaye. — Jusqu'en bas.
Marquis d'Avaux. — Positivement.
Saint-Hubertin. — Tout ça n'est pas gai.
Marquis d'Avaux. — Ah ! fichtre, non! Et les cinglements de goutte dans l'orteil, et le foie qui se met de la fête, les insomnies, cette crapule d'estomac qui se rebiffe quelquefois jusque devant une omelette... et les reins qui ne savent plus... tout enfin, tout... Sans compter la tête, dont je ne parle pas, qui déguerpit comme le reste... des toiles d'araignée sur le front, sur les joues, autour des yeux, et les paupières en pelure d'oignon.
Saint-Hubi rtin. — Toi, encore, tu as gardé tes cheveux, tu as du cheveu... c'est énorme!
Marquis d'Avaux. — J'ai même le bon goût de les teindre. H y a des jours où ils font exprès d'être lilas à la racine les sacripants ! Tous les amis se fichent de moi au cercle... Je m'en aperçois, et je con-
tinue. J'ai beau rager par instants et décider : « Tant pis, demain j'arrive tout blanc pour les épater, et je prends la banque, une belle banque-rasoir ! » Je t'en moque, le lendemain je recommence à me salir et je reste noir, noir comme le jais... à mon âge... Quelle misère, vieux amis !...
D'Argentaye. — J'ai un peu frais.
Marquis d'Avaux. — Mais voilà! on veut plaire. Sommes tous très chic, très rubis! Seulement nous ne consentons pas à vieillir... Nous ne savons pas abattre, gentils, de bonne grâce... en montrant notre point.
Saint-Hubertin. — Nous n'avons plus que des bûches.
D'Argentaye. — A propos... On dit que Prévenchères ne va pas du tout ?
Saint-Hubertin. — C'est la fin, le bi du
bout.
(Un silence.)
D'Argentaye. — ... Et quel âge a-t-il, au juste, ce Ricord? Il n'est plus tout jeune?
Marquis d'Avaux. — Oh ! il va dans les soixante-quinze.
Saint-Hubertin. — .... Pauvre Prevenchôres... Enfin! en voilà un au moins dont les amis n'auront pas cherché à chiper la maîtresse.
D'Argentaye. — Ça me fait quelque chose de penser qu'un de ces jours nous irons lui jeter de Peau bénite.
Saint-Hubertin. — Madeleine, sa paroisse?
D'Argentaye. — Madeleine, oui.
Saint-Huberttn. — C'est un beau joueur de bézigue chine > qui s'en va là.
Marquis d'Avaux. — Qui ça?
Saint-Hubertin. — Prévenchères.
Marquis d'Avaux. — Je n'y étais pas... Eh bien !moi, mes enfants, je ne tarderai pas non plus... « à me retirer dans ma terre », comme disait un de mes oncles avant do mourir... Je sens que ça ne traînera pas.
Saint-Hubertin. — Tais-toi donc.
D'Argentaye. — Tu nous ennuies.
Marquis d' A vaux. — Ce qui me contrariera, par exemple, ce sera de faire ça dans mon lit, comme un vieux monsieur que je suis...
D'Argentàye. ~- Comment aurais-tu voulu mourir?
Marquis d'Avaux. — Pour moi, il n'y a que deux façons : au feu ou dans les bras d'une femme. Je ne peux plus aller au feu, par malheur, et quant à la seconde manière... c'est bon tant qu'on est gamin, jusqu'à quarante ans! Après, grotesque...
Saint-Hubertin. — Partir pour partir...
Jnoi, la façon m'est un peu égale... Du moment qu il faut...
D'Argentaye. — Ce qu'il y a de plus effrayant, c'est de songer aux regrets que nous laisserons, hein? Une ou deux femmes qui se rappelleront par-ci, par-là, notre petit nom, notre valet de chambre qui pensera à nous le temps qu'il usera notre garde-robe, et je crois que c'est à peu près tout.
Marquis d'Avaux. — Eh bien, malgré ça,
quand on viendra me dire que c'est servi, je partirai sans tristesse, parce que je trouve que nous vivons tout de même à une trop sale époque... Une époque de muffles, faut dire le mot.
D'Argentaye. — Je trouve qu'il ne fait vraiment pas chaud! Si nous rentrions?
Saint-Hubertin. — Oui, rentrons, (ils se
lèvent. — L'addition. — Le garçon leur apporte cannes et chapeaux.)
Le maître d'hôtel, incliné. — Oserai-je demander à ces messieurs s'ils ont bien dîné... Ces messieurs sont contents ?
Marquis d'Avaux. — Très contents.
EN VACANCES
EN VACANCES
DUC DE BERSAC, quatorze ans.
DUC DE SENLIS, douze ans.
MARQUIS DU GLAIVE, onze ans.
GAÉTANE FLEURILA, onze ans.
(Les trois jeunes hommes sont assis sur un banc rustique en plein parc, aux Pont-Levis, la terre des Bersac en Poitou.)
Duc de Senlis. — Nous avons fait ce matin une belle promenade à cheval.
Marquis du Glaive. — Oh ! oui.
Duc de Senlis — C'est si joli les arbres quand on les voit pour la première fois de la journée !
Duc de Bersac. — Cela m'est indifférent. A cheval je ne pense qu'à moi.
Marquis du Glaive. — Qui est-ce qui vous botte?
Duc de Bersac. — Mantel.
Marquis du Glaive. — Il fait bien.
Duc de Senlis. — Pourquoi montez-vous votre jument en bride? Vous avez tort, pour sa bouche, de ne pas la monter plus souvent en pelham.
Duc de Bersac. — C'est une belle bote, n'est-ce pas ?
Marquis du Glaive. — Elle a toujours l'air d'une danseuse qui va partir.
Duc de Bersac. — Oui, mon père voulait la donner. Je m'y suis opposé de toutes mes forces.
Duc de Senlis. — La donner à un ami ?
Duc de Bersac. — Non. Je crois plutôt que c'était à une femme.
Marquis du Glaive. — La princesse Fleurila, peut-être ?
EN VACANCES 1 ! 3-
Duc de Bersac. — Oui. Comment devinez-vous qu'il s'agissait d'elle?
Marquis du Glaive. — Mon cher ami, parce qu'on dit tout haut que votre père a de l'amitié pour la princesse.
Duc de Bersac. — Ah ! on dit cela?
Marquis du Glaive. — Mon I \eu ! oui..» Pardon si je vous ai fâché.
Duc de Bersac. — Non... Je vois bien des choses, en effet, depuis que ma mère est morte,... des choses que je comprends.., qui m'ont étonné... qui m'étonnent moins.
Duc de Senlis. — Dites-moi : est-ce que... ces choses... diminuent l'affection que vous aviez pour votre père ?
Duc de Bersac. — Non.
Duc de Senlis. — Vous êtes bien heureux, vous !
Duc de Bersac. — Un excellent homme que mon père ! Mais avec ses cinquante ans, il est très jeune. Il n'aime pas me voir réfléchir... Il comprend difficilement qu'on soit sérieux.
Duc de Senlis. — On ne peut pas toujours rire.
Marquis du Glaive. — Est-ce vrai ? excusezmoi si je suis indiscret. Ce petit de La Rocheen-Grève disait l'autre jour dans un groupe : « Les Bersac ont un million de rentes. »
DucdeBersac. — C'est possible... peutêtre... Je ne pense jamais à l'argent.
Marquis du Glaive. — Ah! moi, j'aime bien en avoir... Sans cela il me semble que je serais un domestique.
Duc de Bersac — Non, vous ne pouvez pas... Vous seriez marquis tout de môme.
Marquis du Glaive. — C'est juste, on ne peut pas me l'enlever; c'est comme d'être prêtre, n'est-ce pas, Senlis?
Duc de Senlis. — La même chose. On l'est. Voilà.
Marquis du Glaive. — Vous parliez tout à l'heure de la princesse Fleurila? Sa petite fille est bien jolie, pour son âge, et elle a la peau douce comme une cravate.
Duc de Beksac. — Gaétane ?
Marquis du Glaive. — Oui.
Duc de Senlis. — Beaucoup de race. On prétend que sa mère descend des Stuarts.
Marquis du Glaive. — Par l'escalier de service?
Duc de Bersac. — Sans doute.
Marquis du Glaive. — Moi, je n'aime pas les femmes, en général. Elles me font peur. Leurs bras et leurs épaules sans corsage m'intimident à table... Elles ont des cheveux trop longs, qui leur donnent l'air sauvage, l'air Robinson Suisse.
Duc de Senlis. — Ah ! cependant, je ne déteste pas leur baiser la main quand elles n'ont pas de bagues du tout, et qu'elles viennent de retirer leur gant à la minute.
Marquis du Glaive. — Moi je préférerais leur embrasser la poitrine, là... dans lerui* seau qui est au milieu...
Duc de Senlis. — Se fâcheraient-elles si on l'osait?
Duc de Bersac — Je crois bien que non.
Marquis du Glaive. — Et penser que plus tard, nous pourrons peut-être en voir se déshabiller... devant nous... en plein jour...
Duc de Senlis. — Oui... cela arrivera.
Marquis du Glaive. — Je ne voudrais pas mourir avant.
Duc de Bersac. — Mourir... que dites-vous là?
Marquis du Glaive. — Rien.
Duc de Senlis . — Pourtant, c'est vrai, s'il y a une guerre ?
Marquis du Glaive. — Avec l'Allemagne., à cause de Bismarck ?
Duc de Bersac. — Eh bien, nous partirons... tous les trois. Nous demanderons qu'on nous laisse ensemble.
Marquis du Glaive. — Pas avec des fusils?
Duc de Senlis. — Allons donc!... Officiers... en gants blancs, avec un sabre. Voilà comme on nous verra.
EN VACANCES
Marquis du Glaive. — Et si les soldats de Prusse nous tuent?
Duc de Senlis. — Nos parents le sauront... On nous enterrera dans la campagne avec nos habits, nos éperons. La maison prendra le deuil, on cachettera les enveloppes avec de la cire noire... on n'invitera plus personne à dîner pendant un an, et nos chevaux de selle seront vendus au Tattersall... Et puis, dame, alors... on parlera de nous dans la famille, plus tard les précepteurs... pour encourager... qu'on travaille bien...
Duc de Bersac. — Ça passe pour être une très belle mort, de périr ainsi, pendant une bataille. C'est de cette façon qu'est mort mon oncle Terrenoire, en 1870, à Patav.
Duc de Senlis. — Et moi, mon frère, à Coulmiers.
Marquis du Glaive. — Et moi, papa au Bourget.
Duc de Senlis. — S'ils nous entendent parler en ce moment-ci... qu'est-ce qu'ils pensent?
Marquis du Glaive. — Ils pensent que nous serons aussi d'aplomb qu'eux. Ils pensent que la même chose pourrait bien nous arriver. Et cela doit leur faire de la peine, sïls nous ont aimés.
DUC DE BERSAC. — Oui... (Un silence.) Est-ce
que vous vous plaisez beaucoup à la campagne, franchement ?
Duc de Senlis. — Entre amis, chez vous., où l'hospitalité de votre père est parfaite... oui... Sans cela, je préfère Paris.
Marquis du Glaive. — Et moi, donc !
Duc de Bersac — Permettez-moi de n'être pas de votre sentiment.
Marquis du Glaive. — Quoi! vous seriez amateur de la campagne ?
Duc de Bersac — Certes ! A présent du moins... Plus tard je changerai d'avis'sans doute. Songez donc que nous sommes trop jeunes encore pour avoir à Paris un peu des agréments que sa vie mondaine offre à nos parents... tandis qu'ici nous comp-
EN VACANCES
tons davantage, les distances se rapprochent...
Duc de Senlis. — C'est vrai... Nous jouons au tennis avec les jeunes filles.
Duc de Bersac — Nous montons seuls à cheval.
.Marquis du Glaive. — Nous nous couchons plus tard.
Duc de Bersac. — Avez-vous remarqué comme tout le monde s'observe moins? On dit ici, en notre présence, bien des petites choses auxquelles à Paris on n'oserait même pas faire allusion.
Duc de Senlis. — Positif.
Marquis du Glaive. — Il a raison.
Duc de Senlis. — Et puis, à la campagne, les femmes ont l'air plus... je ne sais pas... moins corset. Elles portent de gentilles robes claires, beaucoup plus courtes que dans leurs appartements de Paris... Elles se mettent très peu de poudre.
Duc de Bersac. — Ecoutez-moi : n'ave2-
vous rien remarqué tous deux quand la comtesse du Prasin se fait balancer par M. d'Argentaye?
Marquis de Glaive. — Oh! si... Elle a des chaussettes.
Duc de Senlis. — Noires, à fleurs lilas.
Duc de Bersac. — Trouvez-vous que ce sôit très convenable? Voyons !
Marquis du Glaive. — Non. Je serais ennuyé que ma sœur en eût ainsi...
Duc de Senlis. — Je ne dis pae. Mais c'est charmant.
Duc de Bersac. — Je comprends d'ailleurs qu'on éprouve du plaisir à balancer Mme du Prasin. Peu de femmes sont à la fois aussi gaies, aussi belles, et aussi insolentes.
Marquis du Glaive. — Le fait est qu'elle a de drôles d'yeux... comme quand on s'aperçoit qu'on n'est pas boutonné.
Duc de Bersac. — Je la crois très corrompue
Marquis du Glaive. — Ah !
EN VACANCES 12 t
Duc de Senlis. — Vraiment! Et pourquoi?
Duc de Bersac. — Elle rit trop aux choses que nous ne pouvons pas encore comprendre.
Marquis du Glaive. — Et il y en a beaucoup de ces choses-là !
Duc de Bersac — Oh! moi...
Duc de Senlis et marquis du Glaive. — Hein ? que voulez-vous dire ?
Duc de Bersac. — Rien.
Duc de Senlis. — Enfin, si je me marie un jour, ce ne sera certainement pas avec une femme comme Mme du Prasin... et je vous assure que la duchesse de Senlis n'aura pas de chaussettes.
Duc de Bersac. — Quant à moi je ne me marierai jamais.
Duc de Senlis. — Vous aurez tort.
Duc de Bersac. — Ah ! bah ! Et la raison, je vous prie ?
Marquis du Glaive. — Mais parce qu'il faut se marier... comme on dîne. J'épouseraisbien
Gaétane, plus tard, si elle voulait. Je iui demanderai demain.
Duc de Bersac. — Décidément, cette gamine vous plaît ?
Marquis du Glaiye. — Beaucoup.
Duc de Senlis. — Elle n'a rien.
Marquis du Glaive. — Elle a de jolis mollets d'abord, et des cheveux comme une grande persomme.
Duc de Senlis. — Vous ne comprenez pas. Je veux dire qu'elle aura une très petite dot.
Marquis du Glaive. •— Ça m'est bien égal. Je suis riche pour quatre comme elle. Si papa veut, marquise elle sera.
Duc de Bersac. — C'est bon, mais ne parlez pas si haut, la voilà qui vient.
Gaétane. — Bonjour, messieurs.
Duc de Senlis, — Bonjour, mademoiselle.
Nous étions en train d'exprimer beaucoup de choses très flatteuses sur vous.
Marquis du Glaive. — Senlis dit la vérité.
Gaétane. — Vous me conterez cela plus
EN VACANCES 123
tard, ce soir, dans l'allée des tilleuls. Mais je vous cherchais, de la part de Mme du Prasin qui a besoin de vous pour une partie de colinmaillard, et tout de suite.
Duc de Bersac. — Elle est folle.
Duc de Senlis. — Allons-y.
Gaétane. — Et, avez- vous bien joué?
SEPTUAGENAIRES
LA DUCHESSE DOUAIRIERE DE BERSAG, soixantequatorze ans.
LE VIEUX DUC DE SENLIS, soixante-seize ans.
Mlle DE LA ROCHE-EN-GRÈVEfchanoinesse et sourde, soixante-douze ans.
Au salon, dans le jour, aux Ponts-Levis, la terre des Bersac. La chanoinesse brode.
Duchesse de Bersac. — Nous voilà seuls jusqu'à six heures.
Duc de Senlis. — C'est la même chose tous les jours.
Duchesse de Bersac. — Vous vous en plaignez?
Duc de Senlis. — Ne me faites pas dire de madrigaux. Je ne sais plus.
Duchesse de Bersac. — Vous vous calomniez. Vous êtes plus jeune que jamais.
Duc de Senlis. — Tant que ça ! C'est de l'enfance, alors?
Duchesse de Bersac — Plus tard.
Duc de Senlis. — Et où donc sont partis tous vos invités ?
Duchesse de Bersac — Je crois qu'ils sont allés en excursion au Moulin-du-Criquet. Il y a deux de ces dames qui font la course en bicycle... On ne parlait que de cela ce matin.
Duc de Senlis. — En bicycle? Allons donc !
La Chanoinesse, — Pas mal, merci. Beaucoup mieux que la nuit dernière.
Duchesse de Bersac — Oui... Mme du Prasin et Mme d'Olivoux... Et si vous les aviez vues au départ, dans leurs costumes... Ah ! c'est très étonnant, leurs costumes !
Duc de Senlis. — Pas de jambes nues, je suppose ?
Duchesse de Bepsac. — Non, des bas de laine noire qui leur font des mollets de prêtre.,. Et puis dedrôlesde petites culottes...
La Chanoinesse. — Avez-vous lu le Monde d'hier soir? Il y a un article...
Duc de Senlis. — Je regrette bien vivement de n'avoir pas vu ça, j'ignorais.,. Depuis quand ces dames s'adonnent-elles au bicycle? C'est assez difficile... Il y a là une question de perpétuel équilibre... Et, elles y vont bien ?
Duchesse de Bersac. — Il m'a paru,., autant que je peux m'y connaître... Faut demander ça à leurs professeurs. Ce bicycle a l'air de vous consterner ?
Duc de Senlis. — Un peu.
La Chanoinesse. — Du feu ? On sera forcé d'en faire ici, aux premiers jours d'octobre. N'ouvrez pas de grands yeux.., vous verre: ce que je vous dis...
Duchesse de Bersac — C'est vrai que de votre temps...
Duc de Senlis. — Le nôtre, chère amie, Quand il y en a pour un...
Duchesse de Bersac. — Insolent!... nous n'avions pas trouvé ce jeu-là !
Duc de Senlis. — Nous en avions d'autres.
Duchesse de Bersac. — Oui, quelques-uns. Mon Dieu! Beaucoup de vieilles gens ont l'habitude chagrine de se plaindre du passé : « Ah ! si c'était à refaire, si je pouvais recommencer ma vie, comme je m'y prendrais autrement, etc., etc, » Moi, non. Je ne renie rien de ce qui m'est arrivé,.. Tous mes petits péchés capitaux d'il y a quarante ans... je les recommettrais, sans nul doute, avec les mêmes hésitations, les mêmes scrupules et un égal entrain. Je suis très franche en disant cela... je me trouverai? si sotte, avec mes cheveux blancs, de me faire meilleure que je... n'ai été.
Duc de Senlis. Charmante, vous avez été... charmante
Duchesse de Bersac. — On me Ta tellement chuchoté que par instants je le crois... Estce que vous aussi vous ne me Pavez pas...
Duc de Senlis. — Pendant sept ans.
Duchesse de Bersac. — Sept ans ! comme la guerre, mon pauvre Soubise.
La Chanoinesse. — On en a beaucoup trop abusé... mais c'est un excellent plat.
Duchesse de Bersac, — A quoi pensez-vous?
Duc de Senlis. — A ce passé !
Duchesse de Bersac. — Drôle d'idée ! Il est mort, laissez-le en repos... Et puis (montrant la
chanoinesse) pas devant...
Duc de Senlis. — Elle ? la tante Jéricho ? Aucun danger.
Duchesse de Bersac. — Après tout, si vous y tenez, parlons du passé. Une façon comme une autre de tuer le présent...
Duc de Senlis. — Surtout pour ceux qui n'ont plus d'avenir.
Duchesse de Bersac. — Vous vous exprimez comme Marc- Aurèle ou Joubert... bon ami.
Duc de Senlis. — Je vous trouve dure pour eux.
Duchesse de Bersac. — Voulez-vous que nous causions franchement ?
Duc de Senlis. — J'essayerai.
Duchesse de Bersac. — Jurez d'abord de dire toute la vérité.
Duc de Senlis. — Je le jure.
Duchesse de Bersac — Bien, baissez la main. Que faisiez- vous il y a quarante-quatre ans, le 19 avril?... Voulez- vous trois semaines, un mois pour vous recueillir?
Duc de Senlis. — Pas besoin. Je vais vous répondre tout de suite... J'écrivais une longue lettre, à vous adressée.
Dcchesse de Bersac. — Peste !
Duc de Senlis. — Ma mémoire est restée très fraîche.
Duchesse de Bersac. — C'est toujours ça. Eh bien ! quand vous m'avez écrit cette première lettre où vous me disiez votre adoration infinie..., m'aimiez-vous un peu?
Duc de Senlis. — Pas un brin.
Duchesse de Bersac. — Vilain homme !
Duc de Senlis. — Vous me demandez de vous dire la vérité ! Voulez-vous que je déguise?
Duchesse de Bersac — Non. Poursuivons...
Mais si vous ne m'aimiez pas, quel sentiment vous dictait ces lignes embrasées, dites-le ?
DucdeSenlts. — Le désir... qui est une des formes de l'amour.
Duchesse de Bersac. — Laissez-moi donc tranquille avec vos formes. Je vous allais, voilà le fond du sac.
Duc de Senlis. — Enormément.
Duchesse de Bersac. — Bien de l'honneur... Ah ! ce n'est pas l'aplomb qui vous manquait,
Duc de Senlis. — Ni le goût, chère amie.
Duchesse de Bersac. — Vous êtes incorrigible. On ne peut pas causer un peu gravement avec vous ! Ecoutez-moi. Tout à l'heure vous m'avez avoué que le désœuvrement, le plaisir de passer avec moi quelques heures
défendues et de m'appeler par mon petit nom vous avaient seuls poussé à me faire la cour, au temps où vous aviez des cheveux.
Duc de Senlis. — J'ai toujours un coiffeur... vous semblez l'ignorer?
Duchesse de Bersac. — Oui, et en voilà un qui vous vole votre argent. Mais il ne s'agit pas de ça...
Duc de Senlis. — Permettez ! Dans le début, il est vrai, la curiosité jointe à la surexcitation étaient les seules à m'animer, mais plus tard, quand j'ai vu que vous me résistiez pour de bon, autrement que pour le décorum... Ah ! je vous déclare que je vous ai aimée, avec une estime...
Duchesse de Bersac. — Dont vous auriez bien voulu que je vous soulageasse en me donnant à vous?
Duc de Senlis. —
Duchesse de Bersac — Vous ne dites rien?... parce qu'il n'y a rien à dire, en effet.
Duc de Senlis. — Si, je pourrais tout de
même... mais non... Il y a de certains airs, à nos âges, qu'on ne sait plus chanter.
Duchesse de Bersac. — C'est possible, aussi je ne vous accablerai pas, et j'imagine, comme si je venais de les entendre, toutes les bonnes mauvaises raisons que vous auriez su trouver à la minute, si nous avions tous les deux quelques années de moins sur la tête, dans le cœur, partout.
Duc de Senlis. — Vous êtes magnanime, gare la fin !
Duchesse de Bersac. — Vous avez été franc; j'aurai, moi, la même franchise... brutale. Au moment où, il y a quarante ans... vous me faisiez l'honneur de vous préoccuper de moi, et sans grande sincérité,... de mon côté je vous adorais, j'étais prise, entendez-vous, embobinée, mais prise à ce point que... non, je ne peux pas vous conter ça, vous n'êtes pas encore assez fini, vous en auriez trop d'orgueil.
Duc de Senlis. — Je vous en conjure !...
Duchesse de Bersac. — Soit. Je suis trop avancée pour reculer... A ce point que je ne pensais qu'à vous, et que je ne trouvais rien de si charmant que votre pauvre figure et vos pauvres yeux qui me semblaient un ciel... Hein?... Qu'en dites-vous?
Duc de Senlis. — Continuez.
Duchesse de Br^sAc. — Tellement qu'à plusieurs reprises... Cela vous amuse?
Duc de Senlis. — Comme ci, comme ça.
Duchesse de Bersac — Et surtout un soir, un soir d'été, ici, à ces mêmes Pont-Levis... il s'en est fallu... d'un cheveu, d'un fin comme les petits blonds qui frisaient alors sur ma nuque... Dire que j'ai eu une nuque !
Duc de Senlis. — Je me la rappelle !
Duchesse de Bersac — Pour que je ne nous rende pas : vous, le plus heureux des hommes, et moi, la plus ridicule des femmes, pour ne pas ajouter la plus malheureuse !
Duc de Senlis. — Malheureuse... Est-ce
que vous ne l'avez pas été avec votre mari autant qu'on peut l'être ?
Duchesse de Bersac. — Davantage. Le duc m'a fait souffrir, en effet. Mais il est l'époux, il en a le droit. C'est son affaire si j'ai pleuré par sa faute. Il n'y a que lui qui s'est oublié. Tandis que moi, pour une jolie sottise d'un jour, pensez donc que je perdais à l'avance le bénéfice et l'auréole que devaient me donner quarante ans de résignation conjugale !
Duc de Senlis. — C'est égal, les hommes sont bêtes.
Duchesse de Bersac — Je ne dis pas non. Pourtant, croyez-moi, vieil ami, ne soyez pas pensif, et dites-vous que jamais vous n'avez été si sagace et si malin que le jour où vous avez cru comprendre « qu'il n'y avail rien à faire avec moi », comme vous dites entre vous, dans un jargon élégant et concis... Et voilà !
Duc de Senlis. — Voilà.
Duchesse de Bersac — La vie..
Duc de Senlis. — Mon Dieu! oui...
i'amour... on croit...
Duchesse de Bersag. — - Le temps passe...
Duc de Senlis. — Et puis... une canne...
Duchesse de Bersac. — Des cheveux [blancs.
Duc de Senlis. — Trop tard !
Duchesse de Bersac. — Allons ! grand entfant d'ami, baisez-moi la main. (Le duc se penche et la lui baise en silence.) Vous voyez que je ne lia retire pas, et que je vous permets de rester run peu, pour votre peine... Est-ce que je ne tsuispas gentille î
Duc de Senlis. — Si
.Duchesse de Bersac. — Eh bien alors ?
Duc de Senlis. — Ah ! pauvre chère, chère amie !
Duchesse de Bersac. — Quoi ! comment... «qu'est-ce que !... une larme ! vous? Ah ! je -vous y prends... cœur sensible...
Duc de Senlis, — Vous n'y êtes pas...
c'est... c'est... de l'humiliation !
Duchesse de Bersag. — Sans doute, sans doute.
Duc de Senlis. — Et puis... sommes-nous assez vieux ! le sommes-nous ?
Duchesse de Bersac. — Oui. Nous n'avons pas été en bicycle, nous, mais nous avons fait tout de même un rude chemin. (Très haut à la
chanoinesse qui s'est endomie,) N'est-ce pas, chère
amie?
La Chanoinesse, qui se réveille. — J'entends bien.
BLANCHE D'AM BOISE, plutôt quarante ans, mais si bien organisée, qu'elle a Fair comme neuve.
JEANNE DES ADRETS, de vingt- cinq à trente ans, fraîcheur et beauté dite de Satan.
(Chez Jeanne des Adi-ets, rue Prony, après le déjeuner.)
Jeanne des Adrets. — Tiens, c'est toi ?
Blanche d'Amboise. — En personne.
Jeanne des Adrets. — Assieds-toi donc ?
Blanche d'Amboise. — Et.., tu vas toujours?
Jeanne des Adrets. — Je me soutiens...
Mais comment se fait-il qu'à cette heure-ci?... Rien de cassé?...
Blanche d'Amboise. — Rien du tout... J'ai à te parler de choses sérieuses.
Jeanne des Adrets. — Un peu à court?
Blanche d'Amboise. — Moi ? Non, ma pauvre amie, j'ai encore acheté pour cinquante mille de Paris-Lyon pas plus tard qu 'avant-hier... Je n'en suis pas encore à te taper... Et puis, ça me rapporterait trop peu.
Jeanne des Adrets. — Je vois que tu me connais. Alors, quoi?
Blanche d'Amboise. — Tu sais que j'ai toujours eu pour toi beaucoup d'amitié, que pour rien au monde...
Jeanne des Adrets. — Aboutis, ton temps est précieux !
Blanche d'Amboise. — Je viens te proposer un arrangement, une affaire. ..
Jeanne des Adrets. — Avantageuse ?
Blanche d'Amboise. — Pour nous deux.
Jeanne des Adrets. — Parle.
Blanche d'Amboise. — Ecoute-moi bien, et laisse-moi aller jusqu'à la fin sans m'interrompre... Tu me le promets?
Jeanne des Adrets. — Va donc, lambine !
Blanche d'Amboise. — Voilà ce que c'est: changeons d'amant !
Jeanne des Adrets. — Répète?
Blanche d'Amboise. — Changeons d'amant,.. Tu me passes Saint-Hubertin, et je te passe Coutras.
Jeanne des Adrets. — Tu n'es pas malade?
Blanche d'Amboise, — Si tu me laissais finir... Tu me regardes avec des yeux... comme si j'avais lâché une chose énorme... Tu ne comprends pas?... C'est pourtant assez clair !
Jeanne des Adrets. — On n'est pas une bûche, on a compris, sois tranquille... Seulement...
Blanche d'Amboise. — Seulement... quoi?
Jeanne des Adrets. — On ne voit pas bien... les raisons d'abord, et ensuite les avantages de cette manœuvre... j'entends le» miens.
Blanche d'Amboise. — Je vais te les expo
ser, les avantages !... les tiens d'abord... les miens après.
Jeanne des Adrets. — Les tiens, ça m'est égal ! Vas-y ?
Blanche d'Amboise. — Nous traitons de choses graves, nous sommes entre camarades, les portes fermées, ça n'est pas d'hier qu'on s'aime, n'est-ce pas, Jeannot? Je n'irai donc pas par quatre chemins... Eh bien, depuis quelque temps... je ne vieillis pas, mon Dieu, non ! mais je ne rajeunis pas non plus.
Jeanne des Adrets. — Tu stationnes.
Blanche d'Amboise. — Le duc devient beaucoup trop jeune pour moi... Vingt-neuf ans, avec ça il en paraît vingt-trois, il commence à me souligner... Tu m'avoueras que c'est désagréable d'avoir l'air d'être la grande sœur de l'homme que l'on distrait? Ça me contrariait, alors, tu sais... la pensée... on cherche autour de soi... j'ai songea Saint- Hubertin... il est dans les quaranle-cinq, peut-être pas si chic que Coutras, mais brave
LI13RE-ÉCHANGB 1 k '
homme, marié, bref tout ce qu'il faut pour rendre une maîtresse heureuse.
Jeanne des Adrets. — Je t'admire. Et moi, dans tout ça?
Blanche d'Amboise. — Attends donc ! Je me suis dit: voilà la vraie affaire. Je m'embourgeoise et Jeanne s'enducaille. Du côté des convenances, parfait, et toutes les deux nous y trouvons notre compte. Toi, laisse moi te dire, en amie, que ça te fera beaucoup de bien d'être avec le duc. Il a tous les défauts possibles,, comme un homme qu'il est, mais pour présenter une femme, et la faire admettre, il est de première ! Tu verras plus tard, quand vous vous quitterez, comme tu sortiras de là forte, avec le sentiment de ta valeur, plus la même enfin ! Sans compter que Saint-Hubertin, entre nous, ne doit pas être tous les jours ... un éclat de rire?
Jeanne des Adrets. — Fichtre non !
Blanche d'Amboise. — Ça ne m'inquiète
pas, et puis... je m'en charge. J'en ai dressé de plus durs. Maintenant... comme tu es une amie, je ne te cacherai rien... Pour ce qui est du cœur et de l'affection, le duc m'a toujours donné trois mille par mois.
Jeanne des Adrets. — C'est honorable...
Voilà deux ans que vous vous aimez ?
Blanche d'Amboise. — Deux ans et trois mois... A quoi penses-tu?
Jeanne des Adrets. — Je calcule. (SHence religieux.)
Blanche d'Amboise. — Pour être franche, il ne te donnera peut-être pas ça du premier coup, mais en tout cas, il se conduira toujours aussi bien que Saint-Hubertin...
Qu'est-ce qu'il te fait mensuellement, Saint- Hubertin?... J'ai besoin de le savoir.
Jeanne des Adrets. — Cinquante louis!
Blanche d'Amboise. — Mes gants.
Jeanne des Adrets. — Oh ! il est serré, je te préviens.
Blanche d'Amboise. — Encore une chose
qui ne m'inquiète pas. J'ai eu aflaire à tant de constipés ! Alors ça te va ?
Jeanne des Adrets. — Quoi?
Blanche d'Amboise. — Quoi ! quoi ! mais l'affaire, le troc...
Jeanne des Adrets. — A première vue j'ai été un peu surprise, mais plus je réfléchis... plus je me dis qu'il y a peut-être là... en effet... de gros intérêts en jeu... Et puis, à d'autres instants, j'hésite.
Blanche d'AxMboise. — Dans notre carrière, faut jamais hésiter, ma fille. L'audace nous sert toujours, elle ne nuit qu'aux femmes rangées. Pendant qu'on se tâte le pouls, l'occasion passe, et quand après on veut la ressaisir, trop tard, elle est levée. Pourquoi hésites-tu ?
Jeanne des Adrets. — Est-ce que je sais? Sans doute, ce pauvre Saint-Hubertin n'est pas bien donnant, pas bien amusant, pas bien intelligent...
Blanche d'Amboise. — Es-tu encore assez
jeune pour te plaindre de la bêtise d'un homme?
Jeanne des Adrets. — Mais j'y suis faite, et dame ! c'est rudement délicat d'introduire chez soi une nouvelle figure.
Blanche d'Amboise. — Le duc n'est pas une nouvelle figure, tu le connais, tu lui parles.
Jeanne des Adrets. — • Mais c'est tout...
Blanche d'Amboise. — Ah ! si tu fais de la vertu.
Jeanne des Adrets. — Je n'en fais pas, bête. . . Seulement, il y a un tas de petites choses que tu ne sens plus;... Avec toi, il faut que tout se fasse dans les cinq minutes.
Blanche d'Amboise. — J'ai trente-neuf ans... je suis très pressée...
Jeanne des Adrets. — Possible, mais moi qui ne les aurai que dans quatorze ans, je n'aime pas manger vite.
Blanche d'Amboise. — Avec ces raisonnements-] à, quand tu auras mon âge — et ça s'amènera plus tôt que tu ne crois — tu se*
LIBRE-ÉCHANGE 15 l
ras bien en peine d'acheter des Paris-Lyon, et il ne te restera plus qu'à entrer aux Repenties... ou à te faire lectrice...
Jeanne des Adrets. — Ne te préoccupe pas de mon avenir!... Oui... là!... sois contente... j'accepte ta petite proposition. De grand cœur... je te passe ma rhubarbe... Mais auparavant,... je ne serais pas fâchée... que tu me fasses un petit topo du duc... Les grandes lignes... Après... je t'expliquerai Saint-Hubertin... Ah! cristi, que c'est peu de chose !
Blanche d'Amboise. — Justement ce que je rêve. Eh bien ! le duc, voilà : Toujours de bonne humeur passé minuit. A tuer le matin. Chien de caractère, ne comprend pas la plaisanterie... Avoir toujours l'air d'être impressionnée de sa toilette, ça le touche. Lui laisser croire qu'il est le Farnèse et qu'il vous met sur le flanc, ça le touche aussi. Déteste qu'on se mette du rouge aux lèvres, horreur des parfums, horreur qu'on se teigne les cheveux. . Rien d'excentrique... pas de fracas...
tout le temps avoir l'air d'une honnête femme Avec ça... des égards, un peu d'orthographe, lui parler de sa famille, du faubourg... Sainte-Clotilde. Quelquefois regretter cette vie irrégulière... alors qu'on aurait pu être considérée, respectée... au lieu d'être un passe-temps. .. une créature de plaisir, etc.. Tu vois le thème... Tout ça bien cuisiné, servi à propos, on le mène les mains basses, et il est délicieux. Un dernier mot : affiche le mépris de l'argent, il t'en bourrera.
Jeanne des Adrets. — Et?...
Blanche d'Amboise. — Peu, mais bien.
Jeanne des Adrets. — Merci. A mon tour. Saint-Hubertin : Pas fort, égoïste et inquiet. Terreur de vieillir.
Blanche d'Amboise. — Pauvre petit !
Jeanne des Adrets. — Très doux, poli. Jamais de gros mots. Mais ombrageux, aime les choses à leur place, le confortable .. les cheminées qui ne fument pas. Des tristesses nerveuses en pensant à sa femme qu'il croit
fidèle... Se bien garder de le détromper... au contraire : « Quelle épouse d'élite... esprit rare. . . cœur d'or, etc.»Nature sensible. . . Donner à tous les pauvres dans la rue, ça l'attendrit. On sent qu'il pense : « Et voilà ces créatures qu'on accuse d'être sans cœur! » Dort après ses repas, pleure quelquefois. Le consoler alors, lui essuyer les yeux, être très tendre. J'oubliais : adore le piano.
Blanche d'Amboise. — Aïe ! Enfin !
Jeanne des Adrets. — Un imbécile, mais bon comme de la mie de pain.
Blanche d'Amboise. — Et ?. . . .
Jeanne des Adrets. — Dans le jour.
Blanche d'Amboise. — SoiL Une femme avertie... Tu n'as plus rien à me dire?
Jeanne des Adrets. — Non.
Blanche d'Amboise. — Ni moi.
Jeanne des Adrets. — Alors, à présent... nous n'avons qu'à nous souhaiter bonne chance.
Blanche d'Amboise. — Mon Dieu oui.
Jeanne des Adrets. — Mais... mais, dis donc? Tout ça... très joli... changer... Tu n'oublies qu'une chose... comment faire ?...
Blanche d'Amboise. — Pour opérer la substitution?
Jeanne des Adrets. — Dame ! c'est le gros point.
Blanche d'Amboise. — Naïve, Quand voistu S aint-H ubertin?
Jeanne des Adrets. — Je l'attends avant le dîner.
Blanche d'Amboise. — J'ai justement rendez-vous avee le duc vers la môme heure.
Jeanne des Adrets. — Tu as un truc ?
Blanche d'Amboise. — Vieux comme Èvo.
Trouve-toi à la porte de chez moi, en voiture fermée, vers six heures. Dès que tu verras le duc, tu Tappelles, et, avec une figure bouleversée, tu lui dis que je suis une gueuse, que je me trouve à la minute môme dans les bras de Saint-Hubertin que je t'ai volé, comme le prouve ce petit mot perdu chez toi. (Elle sort do
son carnet un billet qui était tout préparé, et qu'elle
lit avant de le lui remettre.) « Mon Hubert, je t'attends ce soir, tu sais où? — Ta chose. — Blanche, » Il est atterré, tu fais le reste,
Jeanne des Adrets. — Et toi?
Blanche d'Amboise. — Moi, je me trouve ici, en bas, à la porte de chez toi, en voiture fermée également, un peu avant six heures. Dès que j'aperçois Saint-Hubertin, je lui fais psst, et avec un visage contourné, je lui dis que tu es une gueuse, que tu te trouves à la minute môme dans les bras de Coutras que tu mas volé, ainsi que l'atteste d'ailleurs le petit billet perdu par le duc chez moi, billet que tu vas faire tout de suite, et me donner...
Ecris. (Jeanne se met à son secrétaire.) Tu y es ?
Jeanne des Adrets. — J'y suis.
Blanche d'Amboise. — « Mon petit duc. C'est aujourd'hui, n'est-ce pas, que nous mourons encore ensemble ? — Votre Jeannette. » — Il est abruti, et je l'achève.
Jeanne des Adrets. — Tu es très forte.
Blanche d'Amboise. — Non. Je suis la plus forte... Bien différent! Embrasse-moi.
Jeanne des Adrets. — Ma bonne Blanche ! . . . (Elle éclate de rire.)
Blanche d'Amboise. — Qu'est-ce qui te prend?
Jeanne des Adrets. - — Je pense... oh ! c'est pas gentil... Je pense... que c'était hier... le deux, et que ce pauvre Hubert m'a versé mes cinquante louis...
Blanche d'Amboise. — Après ? Il devait bien penser qu'il serait lâché un trois... Adieu, ma belle, et ne songeons qu'à nousl
A LA SORTIE DE L'OPÉRA
A LA SORTIE DE L'OPÉRA