‹ La Haute SavoieChapitre 7 sur 150 · FRONTISPICE · texte numérisé non relu

FRONTISPICE

Premier aspect de la haute Savoie. -- L*auteur présente un compagnon

de voyage.

Le spectacle des Alpes, contemplé à distance sur les derniers versants du Jura, cause une impression plus vive à ceux qui le revoient, qu'aux personnes placées pour la première fois devant un tableau dont elles ne peuvent tout d*abord démêler les plans, ni discerner les profondeurs. J'ai trouvé dernièrement l'occasion d'apprécier cette vérité, reconnue par la plupart des gens qui 6nt fréquenté les montagnes. En traversant, pour me rendre à Annecy, les coteaux de la Bourgogne, j'avais rencontré par hasard un de

mes plus jeunes amis. Flamand de vieille souche, esprit plus juste qu'aventureux, mais développé par la culture ; n'ayant d'ailleurs voyagé qu'aux plais pays des affaires et parcouru que les grandes routes, de Lille à Rouen, de Lille à Bruxelles, ou de Lille à Bordeaux. Exempt de soucis, vermeil et blond comme un soleil, consacrant ses années à accroître, par habitude, une fortune de. Nabab, sans s'aviser d^en jouir plus que ne l'avait fait son père, Siméun Dornheim, dans la sérénité de son humeur égale, me semblait un symbole de la complète félicité.

Alarmé probablement d'une situation qui le menaçait d'une existence à trop long terme, ou, vaguement atteint du malaise qui finit par rendre pesant un bonheur non partagé, Siméon s'étant senti offusqué de certaines vapeurs, avait consulté deux ou trois médecins. Ceux de la province étaient restés court; mais, pour de pareils symptônies, Paris oSve bien des ressources ! L'un conseilla les bains de mer : Siméon, avant de se dire malade, avait épuisé ce remède ; un autre préféra Luchon : « C'est un pays de loups ! » objecta Dornheim ; un troisième proposa Plombières, et pour les départager, il fallut en appeler un quatrième, qui opta pour Vichy. Édifié sur leurs convictions et tenté de n'aller nulle part, notre Flamand s'était pourtant mis en route, à petites journées. Mais, comme il s'ennuyait d'être seul, et de voyager sans but, i^songeait à rebrousser chemin, lorsque je l'enlevai en passant.

Je me réjouissais de promener (^ surprise en

PREMIER ASI^iCT. ô

surprise, un cœur vierge des grandes impressions de la nature, et j'avais compté surtout, pour le tirer de sa torpeur, sur la magique apparition des Alpes. Favorisé dans mes desseins par des torrents de pluie qui étendaient un rideau sur les abords du théâtre, je réussis à l'en rapprocher sans émousser sa curiosité. Il traversa le Jura par une nuit épaisse et s'endormit à Gex, devant le lac. de Genève, en face d'un spectacle qu'il ne soupçonnait pas«

L'impatience un peu enfantine avec laquelle j'attendais le jour ne surprendra point les pèlerins qui ant eiré sur les eaux du Léman, qui ont égaré leurs pas le long de ses rives, et gravi les points de vue de ce pays enchanté. Eux aussi, sans doute^ ils ont subi la trktesse des adieux, quand, au terme d'un long voyage, ils embrassaiec^ dans un dernier regard le bassin du lac. ...

Le retour à ce paradis terrestre fait nattre une émotion tout opposée, mais plus vive encore, celle de l'exilé qui retrouve une patrie : car ceux qui &Qt dispersé leur vie en ont plusieurs. Ceîle-ci est la patrie des rêves les plus jeunes, de ceux du matin, qui reviennent les derniers à l'âge où se confondent les deux crépuscules^ — C^que fois que j'ai dû revoir à mon réveil le panorama des Alpes, je n'ai pas eu lieu de me réveiller.

Aux premières lueurs, je guettai donc le moment où je pourrais envahir la chambre de mon compagnon, exposée en plein sur la campagne. En attendant, je lorgnais au^essus des toits, un carré

de ciel pur où s'éteignaient successivement les étoiles.

Enfin, mon voisin ayant donné signe de vie, j'accourus ouvrir tout au laiige sa fenêtre, ses volets, et tandis qu'il procédait à sa toilette, j'embrassai dans un coup d'oeil rapide, le tableau bien connu, mais toujours nouveau, devant lequel je l'avais entraîné.

Sans attendre les premiers dards du soleil, les nuages qui, la nuit durant, avaient mené leur ronde sur les glaciers, s'étaient repliés dans les encaissements des vallons; les plus pesants s'étaient enroulés en un long cylindre au-dessus du lac, traçant à la rive opposée une ligne horizontale et interceptant les piédestaux qui portent les neiges. Au bas de la côte de Gex, la plaine jaspée de villages, de parcs, de châteaux, de cultures, la plaine réveillée déjà par la lumière, se prolongeait en pente adoucie jusqu'au bord de l'eau. Sur la gauche on entrevoyait la pointe d'Yvoire ; à droite, le contour terminal du Léman décrivait un cercle à la base des collines qui aboutissent au Salève. Chaque seconde ajoutait une touche au tableau et lirait en relief une forme endormie dans la brume. Les forêts de sapins, lourdes tentures, les bases granitiques des régions supérieures laissaient se dégager, de leurs pans verticaux, les blanches cimes dont l'éclat recevait, du crépuscule et de sa fraîcheur, des teintes bleutées et défaillantes. Et comme ces masses gigantesques étaient encore agrandies par la vapeur qui

en simplifiait les nuances, les plans semblaient se redresser pour escalader les cieux par un immense effort. Il était grand jour auprès de nous ; mais le soleil, en gravissant le revers oriental des monts, s'attardait à contempler l'Italie.

L'instant me parut beau et l'éclairage à point. Je m'efifaçai et, d'un geste enthousiaste, j'invitai mon compagnon à me succéder devant la fenêtre.

Siméon s'avance et ne voit rien ; il cherche dans mes regards la direction de Fobjet qui a pu me frapper ; il se penche sur la cour où tout était paisible ; il paraît s'orienter dans un froid eXamen de la campagne et, lui tournant le dos avec indififérence : « Nous devons être, dit-il, dans un pays très-plat ; car on a le ciel à sa portée comme aux environs de Calais : seulement, voilà des paquets de nuages qui pronostiquent une vilaine journée 1 »

Je demeurai stupéfait, tant me semblait incompréhensible une méprise si exorbitante ; il fallut même plusieurs minutes avant que je parvinsse à m'en Kendre compte. Avec les meilleurs yeux qui aient jamais compté des quenouilles de houblon sur les cultures de la Flandre, mon ami Dornheim avait pris l'entrée du lac pour les limites de l'horizon ; au-dessus de cette nappe d'eau qu'une illusion lui faisait paraître verticale, le ciel se continuait pour lui par de formidables nuages et, ces prétendus nuages, qui étaient les Alpes, il s'attendait à les voir se dissoudre en torrents sur le pays de Gex ! Cet étrange mirage, ayant haussé toutes les lignes d'un

LLA FAUTE SAVOU.

rizoEt chimérique, les aiguilles el les dômes des glaciers, lancés fort en avant de leurs bases, grâce au relief qu'en tirait Tintensité de la lumière, lui semblaient, surplombant nos têtes, étendre jusqu'à nous les projections de leurs ombres-..

Un souvenir lointain que cette situation me retraça, acheva de m'expliquer scm erreur. Dans ma jeunesse, un matin qi» je gravissais par une pente rapide les taillis de la forêt de Saint-Cergue, comme je m'étais retourné pour entrevoir la plaine, l'aspect imprévu du Mont-Blanc, qui bondissait tout près de moi sur les arbres, quand je le cherchais an bas du versant, me persuada que j'avais perdu l'équilibre, et me le fit perdre par un absurde effort pour le retrouver. Le sol défaillait sous mes pas, les Alpes se renversaient dans le ciel, et saisi d'un vertige singulier, je m'étais cramponné aux h^bes en roulant ébloui dans les buissons.

« Ce ciel bleu que vous voyez sous l'horizon, disje à Domheim en lui montrant le lac, c'est une nappe d^eau : cherchez au delà l'autre rive, qui commence à s'inscrire sous la brume.... Ces gros nuages noirs, d'une opaque solidité, ce sont les chaînes des Alpes et, plus loin, ce qui vous semble plus près et si haut, c'est le diadème de glaciers qui les couronne. Apercevez-vous cette bosse de dromadaire qui perce le firmament, et sur la tranche de laquelle le soleil jette d'en bas ses premiers rayons 1 Eh bien, voilà le Mont-Blanc I » •

Les yeux de Domheim tournoyèrent dans l'espace ;

il changea de couleur, il oscilla comme si le roulis de la mer eût balancé le parquet et, stupéfait d'avoir éprouvé le vertige au milieu de sa chambre, il s'appuya d'une main contre le mur.

Nous sortîmes de Thôtel pour aller chercher un observatoire plus haut, tandis qu'au loin la fraîcheur des pentes achevait d'absorber les nuées. « Ainsi, reprit Siméon assis au pied d'un noyer, en respirant à pleins poumons l'air plus léger des montagnes, ainsi nous sommes en Suisse?

— Vous êtes en France! Cet immense horizon qui, des eaux du lac, se dégrade en s'élevant jusqu'aux neiges, n'offre que la France à vos yeux. Si cette chaîne du Mont-Blanc dont la racine est si large', se reployait dans lé ciel, vos regards, de la hauteur où nous sommes, glisseraient sur la Lombardie jusqu'à l'Adriatique. Ce pays intermédiaire entre la terre et les nuages, entre le monde épique de l'antiquité et notre civilisation, est le portail d'un teûiple, qui a l'Italie pour sanctuaire.

— Modérez-vous ! répondit Siméon ; nous sommes à jeun.... Mais veuillez me nommer les points principaux qui composent ce vaste bassin, si lumineux que je crois assister à une vision.. ..

— - EflTet de la pureté de l'air qui nous arrive du Piémont, filtré par les neiges, et plus encore, de l'ampleur de la scène, qui vous trompe sur les distances. Ces ourlets de terrains qui enserrent le lac et s'évasent à l'entour, ont plusieurs lieues de largeur; ils encaissent de profondes vallées que vous

ne soupçonnez pas, et ce rideau magique, où chaque détail vous paraît distinct comme sur une grande toile, a quinze ou vingt lieues de profondeur. On subit, au pays où nous sommes, une impression qui exalte la pensée: On n'a traversé jusqu'alors, en parcourant la France jusqu'aux limites de la Bourgogne ou du Bugey, que des contrées en bonne prose, pardonnez-moi cette image un peu forcée : ce versant, qui regarde les Alpes, débouche sur les régions de la poésie. La terre des merveilles commence là pour se prolonger sous des aspects divers jusqu'à Venise, et par delà son golfe, jusqu'à la Grèce et aux champs illimités de l'Orient.

« Un des bords du lac appartient à la Suisse, qui découpe à nos pieds un mince feston de verdure jusqu'aux faubourgs de Genève ; l'autre, avec ses immenses montagnes, est redevenu français : si bien que de ce promontoire où nous sommes, et par-dessus celte tranche du canton de Vaud, la France contemple la France. Mais, pour les élus du monde intelligent, qui délimite les États plus sainement que les congrès, les (leux rives du Léman sont françaises. Nulle part en effet notre langue n'est mieux parlée ni plus assidûment cultivée, même par le peuple des campagnes. Là-bas, sur l'autre bord , dans nos cantons du Chablais, du Paucigny, la tranquille et narquoise bourgeoisie garde les tours simples et les mots consacrés du grand siècle, avec les usages du régime ancien. Telle est l'importance de ce coin de terre; que l'on pourrait, Paris

excepté, supprimer les annales de nos vieilles provinces et retrouver au bord du Léman, ainsi que dans les deux départements alpins limitrophes de l'Italie, tous les éléments de notre histoire philosophique et littéraire ! »

Siméon secoua la tête avec une expression équivoque.

« Eh bien, repris-je, essayons, et sans empiéter hors du cadre placé devant nous I Seulement, dispensez-moi de toute chronologie. Allons tout d'abord au plus près : Distinguez-vous à nos pieds, un peu sur la gauche, cette maison à quatre corps de logis, abritée de grands arbres qui masquent à demi les feux d'une bourgade? C'est le château de M. Necker. C'est sous ce toit qu'au début du siècle, Mme de Staël a dirigé le mouvement littéraire de la société de Coppet. C'est de là qu'est parti le livre de Y Allemagne; c'est là que les noms de Schiller, de Gœthe, des Schleigel, de Wieland reçurent cette consécration française qui détermina l'avènement de l'école romantique. Chateaubriand y vint prendre le mot d'ordre : tout a commencé là. A gauche, au fond du lac, on discerne les coteaux qui dominent Lausanne, lieu natal de Benjamin Constant, autre élève de l'Université de Coppet. En face de Lausanne, où naguère une phalange d'élite se pressait autour de M. Sainte-Beuve professant la littérature française, les cascades de verdure qui font pleuvoir leur feuillage sur Saint-Gingolph et Meillerie célébrés dans la Nouvelle Héloïse, ont ombragé tour à

10 LA HAUTE' SATOIE.

tour lord Bymn et Lamartine. La graine lancée de Coppet SUT les eaux du lac avait germé sur ses bords ; elle vint fleurir à l'extrémité. Vous avez vu naître le dix-neuvième siècle littéraire entre les deux rives? Peu de temps auparavant, blotti sous les futaies de Ctoudré, là-bas, derrière ce promontoire du Chablais, Alfiéri était venu se franciser, pour être enfin quelque chose au soleil : Il figura dans la mêlée. Sur le rivage français du lac, tout près de nous, au bout de ce chemin qui serpente , vous apercevez une petite ville qui fut pendant vingt ans le chef-lieu de la littérature nationale. C'est Perney, où Voltaire tint sa cour, à quelques pas du berceau de Jean- Jacques. Le dix-huitième siècle est résumé dans ces deux noms. Vous reconnaissez un peu pins loin Genève, cette ligne bronzée qui endigue le lacet que surmonte un clocher trapu. L'ancienne capitale du Genevois n'en est plus que la poterne ; mais cette belle cité, réduite à sa banlieue, comme Venise à ses lagunes la veille de Campo-Formîo, fut pendant un siècle la forteresse des idées et de l'érudition françaises. Calvin y écrivit Ylmtitution chrétienne^ œuvre immense qui devançait, en lui frayant la voie, notre langue du dix-septième siècle, et où tous les docteurs ont puisé ; Robert et Henri Estienne, ces imprimeurs savants qui ont régénéré les études grecques et latines en leur créant des matériaux, trouvèrent un refuge à Genève d'où sont sorties tant d'excellentes éditions de nos classiques. Passionnée pour les luttes de l'esprit, éprise du savoir et des

travaux critiques, Génère apparaît dans notre histoire comme k seconde capitale de la langue frai>çaise.... »

Cette lecture d'un paysage accommodait un homme positif comme Tétait mon ami Siméon, et trop peu familiarisé à la nature pour s'animer devant un décor. En écoutant, il pensait voir ce qui frappait son oreille; son imagination mise en jeu par des souveniifs, s'intéressait peu à peu à la scène réelle qu'on peuplait pour lui de figures évoquées : le tableau déposait en lui lentement son empreinte, ainsi qu'il arrive d'une épreuve daguerrienne arrachée aux clartés d'un jour nébuleux. De lui-même il me fit remarquer la croissante splendeur de Thorizon, la limpidité qui détachait vives les arêtes prolongées des montagnes, l'éclat des pics et des aiguilles, dont le soleil polissait à vue d'œil le placage argenté, et les mystérieux couloirs qu'indiquaient les progrès du jour, en trouant les abords des vallées. La pureté des arêtes, finement découpées sur l'azur, couronnait ces masses pesantes avec une harmonieuse légèreté : il finissait par admirer, dans une série d'étonnements longuement préparés, ce qu'il n'aurait, s'il eût été seul, nullement cherché à comprendre. « C'est un monde I disait-il, sans détacher ses yeux des lointains. Voyez, derrière Genève, ces longues bandes de roches et de verdure ! D'autres cimes se découpent à leur suite, et d'autres encore à leur pied.... »

C'est le Salève et le plateau du Genevois qu'il

dépeignait ainsi. « Ce massif, repris-je, et tout ce qui le continue jusqu'à Textrême gauche du tableau, en y comprenant les plans multipliés des Alpes, paraît bien différent de notre France; on se croirait à six cents lieues de Dijon ou de Bourg : cependant, je vous l'ai dit, rien n'est plus français que ce pays, non-seulement par les sentiments et le langage, mais par l'esprit et les souvenirs. Quand les Bernois, au temps de Luther, vinrent dévaster les bords du Léman, porter le fer et le feu dans Genève, jeter bas les monuments de cette malheureuse cité, piller ses trésors, et massacrer ses habitants, ces conquérants étendirent jusqu'au pied des monts cet enseignement démonstratif de la liberté de conscience et d'examen. La féodalité avait pesé trop longtemps sur ces contrées; les ducs de Savoie étaient trop faibles pour les défendre. Genève, le pays de Vaud subirent le joug; Calvin et ses bûchers parvinrent à le maintenir ; mais, de cette double épreuve, Genève se releva trempée pour toutes les luttes : sur l'horizon de la science et de la philosophie modernes, cette étoile s'alluma la première. Cependant, vers la fin du siècle, le Chablais, le Faucigny, le Genevois même, secouèrent le culte nouveau. Pour les rendre à l'unité catholique, il a presque sufQ de la parole d'un apôtre, saint François de Sales. On guerroya derrière lui ; car la question religieuse masquait des intérêts politiques et, d'ailleurs, la violence, en ce temps, intervenait partout. Mais on ne dressa point de bû-

chers; Fécrivain qui enseigna la tolérance aux ligueurs, ne brûla point ses adversaires, ni même ses amis.

« Le rôle intellectuel, dans notre littérature, des montagnards de la basse Savoie est aussi considérable que celui des pa-ys -séparés, mais il s'est joué en sens inverse, et cette opposition complète le tableau. Ce sont les lettres paisibles, les inspirations tendres ou rêveuses, Tesprit français adouci par la conciliation , et si l'ardeur des polémiques apparaît, elle se porte à la défense des idées d'ordre ou des traditions du passé. L'indépendance pour chacun et la règle pour tous, telle serait la devise de ce peuple égalitaire et soumis. L'orgueil aristocratique se maintint en Suisse par les financiers, à qui le protestantisme convenait : l'aristocratie mourut en Savoie avec l'ancien régime et ses seigneurs. Ils sont dépeints, nos Savoyards, par leurs grands hommes et par leurs œuvres. Une des plus anciennes illustrations de cette terre hospitalière et charitable, c'est un moine, qui s'avisa, avant Van mille, de fonder deux maisons de refuge au milieu des neiges : sur le mont Jou, saint Befiiard de Menthon a remplacé Jupiter. Puis, c'est la discipline et l'autorité, personnifiées dans quelques papes, et dans le cardinal de Brogny qui gouverna l'Église. La règle, ai-je dit; dans les lettres comme dans les lois : Guillaume Pichet, recteur de l'Université de Paris sous Louis XI, s'était formé dans son pays, là, devant nous, au bas de la roche d'Andey. Il enseigna

vingt aas à la Sorbonne la philosophie, les humanités ; son Traité de rhétorique fut le premier volume qu'on ait imprimé à Paris et c'est lui qui constitua, dans la capitale française, la première imprimerie. Puis, surviennent la doctrine et la loi, l'apôtre et le jurisconsulte, en plein accord, se tenant par la main et se traitant de irères : Antoine Favre, qu'étudiait Cujas, et François de Sales qu'étudie tout le monde. VInVroduction à la vie dévote est assurément un des plus enviables monuments des lettres françaises. Ces deux éminents personnages avaient fondé une académie, la plus ancienne du royaume, et c'est de là qu'est parti ce Vaugelas, qui vint régulariser chez nous une langue, illustrée bientôt par Racine et Bossuet. Joseph et Xavier deMaistre tiennent aussi leur place parmi nos écrivains de ces montagnes; tous deux ont fait école, et le second surtout, parmi les humoristes. On retrouve la note de ce cousin de Sterne, dans Toepfer si aimable, si fin, et dans Charles Nodier. Enfin, pouvons-nous oublier que nous sommes redevables aux campagnes, ainsi qu'à la société d'Annecy, des inspirations qui ont doté la France de la première moitié des Confessions de Jean-Jacques, modèle, trop souvent copié peut-être, de tant de mémoires intimes; mais, guide fidèlement suivi de notre Bernardin de Saint-Pierre ! Observez qu'à la différence de bien des renommées françaises, tous les auteurs de ce pays-là, et même les savants comme Saussure, CandoUe, Bonnet, sont profondément

écrivains. De nos jours encore^ leurs opuscult^s sont marqués au coin du bon langage : ils ont, jusque dans la conversation , le tour enjoué et littéraire ; de l'esprit à leur moment et, surtout dans la classe moyenne, une insouciance qui n'est pas le moindre trait littéraire de leur physionomie. L'ironie leur est facile ; ils la redoutent à l'excès; c'est le dernier mot de la vocation I

« Vous comprenez déjà, n'est-il pas vrai, à quel point elle est française, et combien elle a contribué d'âge en âge à la commune illustration de la mère patrie, cette belle contrée qui s'étale devant nous au soleil? Soyez-en certain, ces souvenirs rehaussent la splendeur de ce site célèbre, qu'on n'oublie jamais quand on l'a su voir^ animé de toute sa vie. Du point où nous sommes, vous mesurez notre Suisse française dans sa plus longue étendue; mais l'écrin n'est qu'entr'ouvert: il faut aller au fond.

« Depuis les Dents-d'Oche qui marquent sur la gauche et derrière le lac, les bornes du Valais, jusqu'à ces croupes bleuâtres qui barrent très-loin, sur la droite, notre horizon, suivez ce labyrinthe de villas, de hameaux, de ruines féodales, de bourgades perdues parmi des futaies séculaires ; enfoncez vos regards au delà de ces coteaux échelonnés, jusqu'aux vallées qui s'eutr'ouvrent dans la brume, jusqu'aux pics amoncelés, degrés de basalte pour atteindre à des degrés de cristal; mesurez la hauteur de ces tentures d'argent, de ces aiguilles niellées de vermeil qui festonnent les abords du Mont-

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Blanc, limite de notre France et, songez qu'un seul département a groupé toutes les splendeurs de ce miraculeux tableau ! Cette rive enchantée, qui donne à l'autre un spectacle éternel et divers, n'offre à vos yeux éblouis que la haute savoie....

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Genève bazar et Genève capitale. — Bellegarde et la perte du Rhône. — Seyssel. — Entrée souterraine en Savoie, par les gorges du Fier. — Ghàteaufort. — Vestiges d'une voie romaine. — Légende de la Dame. — Rumilly et le cours du Chéran. — Traits de mœurs et souvenirs. — Alby en Albanais. — Marcellaz : légende de la Tête de mort. — Le Val de Fier. — Visite au châtelain de Montrottier. — Donjons et chaumières : excursions historiques. — Sallenove et les fleurs héraldiques du Genevey. — Chaumont. — Boringe et les Bernois. — Ogny. — Sainte- Catherine et le maréchal de Biron. — Viry; La Perrière et les Clarisses de Genève au temps de Calvin. — Saint-Julien. — Ternier; son châtaignier, et les guerres de la Réforme. — Monnetier et Mornex. — Les Treize arbres. — Le Piton du Grand-Salève, etc.

Il ne suffit point de vaincre si l'on ne sait pas profiter de la victoire. J'aurais dû, tirant parti d'un instant d'enthousiasme arraché au tranquille tempérament de mon compagnon, l'entraîner brusquement dans les montagnes. Mais j'oubliai la leçon que prodiguent depuis tant de siècles, les professeurs de nos lycées au doyen des guerriers touristes des Alpes: Genève fut notre Capoue et j'eus le sort d'Annibal.

Accoutumé à la vie laborieuse du Nord, Siméon

Dornheim ne se lassait pas d'admirer le mouvement communiqué à cette grande ville par tant d'étrangers se trémoussant à ne rien faire. L'activité de ce désœuvrement, ces somptueux hôtels regorgeant de voyageurs accumulés pour se distraire, tous à la fois et au même lieu, l'importance des préparatifs, auxquels chacun s'adonnait avec gravité, pour aller où nul n'avait affaire ; ces costumes de voyage dignes du Kamchatka, ou du Groenland; ce luxe incohérent de toilettes risquées, de coifiures légères et de souliers énormes; ces bAtons ferrés et cet larges ombrelles; ces fenmies de tous les pays, qui sous des toquets audacieux arpentaient la citécaf avansérdl avec des mines affranchies ; tout Famusait et émerillonnait sa verve. Citoyen des villes et enfant de l'industrie» il aimait le bruit, et Teau courante de& populations, dans le chenal des rues. Comme le gîte lui semblait bon, l'appartement confortable, le régime à son gré, les promenades charmantes, les sites pleins de poésie quand on les contemplait en prenant des sorbets ou du café^ il s'acoquinait à regarder défiler les pèlerins de l'universelle désœuvrance.

Il faut dire aussi que, dans la prévision d'une excursion terrible dans des régions perpendiculaires et hyperborées, il s'élait préparé une de ces défroques de touristes qui décèlent si bien les montagnards de Hyde-Piarck ou les lakistes du bois de Boulogne: il avait fait des commandes, et nous attendions la livraison. Je l'avais exhorté, pour

GENÈ7E BAZAR. 19

chacune des pièces de son harnois, non à débattre, mais à arrêter d'avance tous les prix. Or, il arriva que des guêtres lui paraissant mal closes, il voulut qu'on y ajoutât un bouton, puis deux. L'une et l'autre modification firent hausser la somme du devis: des architectes n'eussent pas fait mieux! Comme nous revenions ensemble, j'achetai un calepin pour prendre des notes, mais le crayon était vide et réduit au bois; il fallut le remplacer. « Avec un crayon qui écrit, observa le marchand, c'est dix centimes en plus.... » Un mien ami acheta un jour du linge et des vêtements de nuit, où manquaient tous les boutons. On les coudra si vous le demandez; mais si vous oubliez de vérifier, le détaillant réalise une petite économie de boutons. De telles observations sont minutieuses; mais les exemples sont trop nombreux pour ne pas tenir au caractère ; elles usurpent peu de plac^ et euvent devenir utiles.

Quand il eût bien exploré, aux abords du lac, dans la rue du Rhône, à la Corraterie, cette foire aux puérilités, ces messageries à trains de plaisir, ces hôtelleries princièrement bourgeoises qui composent la cité des passants, Siméon songea au départ. Il venait de célébrer, une centième fois, dans une prosopopée sonore, les agréments de ce séjour, lorsque se retournant soudain, il s'écria: « Comme tout cela doit vous ennuyer! »

Ma mine piteuse et convaincue lui offrait une réponse péremptoire; il vola chez ses fournisseurs

pour les presser; il abrégea les délais convenus, et comme son exigence commandait qu'on prît des ouvriers allemands^ qu'on passât sur l'ouvrage toutes les nuits.,., jusqu'au soir, on lui démontra qu'il était trop juste pour ne pas rétribuer de si grands efforts. Dornheim souscrivit en riant et fut félicité d'être un parfait gentleman.

« Eh bien, lui dis-je, vous allez partir comme tous les bourgeois de l'univers, sans avoir vu Genève et sans même soupçonner qu'elle existe.... »

Il me suivit étonné dans la ville haute, dédale de rues montueuses que Ton croise en perçant sous des allées étranges, en traversant des cours profondes comme des puits, des perspectives presque souterraines, des enfilades, de maisons emprisonnées qui n'ont jamais vu le soleil. Nous atteignîmes ces nobles quartiers des mérovingiens financiers de la réforme, vieux hôtels où Parchitecture raconte à la fois la richesse des premiers seigneurs et la rigidité des principes de Calvin. L'ornementation y est lourde, haut-échassée au-dessus du pavé, où elle dédaigne de descendre. Ces logis du seizième siècle qui ont des allures de castrum^ rappellent par leur style savant et contenu, l'Espagne flamande des résidences anversoises au temps du duc d'Albe. Le palais du gouvernement, qu'environnent les monastères d'une aristocratie, volontairement séquestrée pour garder ses distances, les façades austères de la Treille, la cathédrale sept fois séculaire et déclassée de Saint-Pierre, assom-

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