‹ La Haute SavoieChapitre 8 sur 150 · GENÈVE CAPITALE · texte numérisé non relu

GENÈVE CAPITALE

brirent noire joyeux Flamand; tant il s'attache de tristesse aux muets témoins d'une grandeur évanouie. Je lui montrai, au loin, du parapet de la terrasse, le Genevois, ancien territoire de cette capitale séparée de sa province, et réduite à sa banlieue qui l'étreint d'un contour irrégulier. Derrière nous, contre un mur, les armes de la cité, mi-parties de Taigle de l'Empire et de la clef de saint Pierre, me rappelèrent une épigramme d'Owen qui prophétisait trop bien l'isolement de cette pièce enclouée de la confédération : « Que restera-t-il de tes armes, si l'Empereur reprend sa moitié d'aigle, et le pape sa clef? »

La devise de cette république, post tenebras lux, est une prophétie à terme indéfini ; car le livre de Job la lui a dictée bien avant la réforme*, on la déchiffre sur des monnaies, plus d'un siècle avant l'invasion des Bernois.

On ne peut cependant se défendre d'un certain respect pour cette forteresse éternellement résistante qui, sans désarmer, vient, pour s'agrandir, d'abattre dédaigneusement ses murailles, et qui, cernée dans sa banlieue, se maintient à la dignité de capitale douairière, étendant sur les autres Etats la prépondérance de son crédit, l'influence de ses idées politiques élevées au rang d'une école, ainsi que la portée distincte de son génie, signalé dans toutes les branches, par un essaim d'hommes illustres. Dans ce nobiliaire intellectuel, on voit briller Diodati, Vernet, Tronchin, Casaubon, Théophile et

Charles Bonnet, Sennebier, Saussure, Necker, Mallet, J.-B. Say, Candolle, Burlamaqui , et la docte dynastie des Pictet, successivement illustrée dans la/yyy«^. Rhéologie, dans rastronomie, Tagronomie et l'histoire naturelle. Rousseau, Mme Necker, Sismondi, Toepfer, caractérisent dans les lettres la prépondérance du pays; Petitot, de la Rive, Diday,^ notre » ^!<- ^ sculpteur Pradier sont, dans les arts, des gloires ' f ^ ^"^ françaises dont nous a dotés Genève. Tandis que *' ^^^' Rome diminuée arme des soldats inutiles, Genève qui se croit menacée, et bien à tort je le pense, se déshabille de son armure, transforme ses remparts en jardins et montre à sa sœur aînée l'indépendance que peut garder une cité réduite à son territoire.

Cette victime des querelles des princes et des guerres de religion, la plus éprouvée de toutes, soutient, infatigable, depuis bien longtemps, une lutte où d'autres auraient fléchi: car, en 1593, dans le siècle même où elle avait perdu ses dépendances et son diocèse, Alphonse déf Bène écrivait, comme on pourrait le faire aujourd'hui : « Genève s'est résolue à vivre sous ses propres lois; mais entourée de tous côtés par des voisins qui la convoitent, elle est comme écrasée dans son étroit territoire. »

Pouvait-on se dispenser de consacrer quelques

heures et d'adresser un souvenir à une si proche

parente de la France intellectuelle, k cette fille de la

^ Savoie, en rupture avec sa famille? Devait-on ou-

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blier que, dès le temps de César, Genève fut la première ville des AUobroges sur la frontière des Helvètes? Sa clef pontificale ouvre aujourd'hui aux touristes la porte des Alpes. Genève est leur première étape ; elle les équipe pour le voyage, et ils se reposent au retour dans ce chef-lieu cosmopolite du Piémont français. Seulement, l'hospitalité y est devenue anglo-suisse, et mon ami Doroheim^ en vérifiant rimposante addition du caissier de notre hôtel, y déduisait cette interprétation libr^ du blftsondela ville:

« La clef d'un eoffre-fort, accostée d'un oiseau plumé. »

Le lac Léman est d'un bleu si fluide, la nuance en est si fraîche, que cette eau semble avoir été esprit mée des zones les plus profondes de l'azur céleste. Cette inexplicable teinte, à l'endroit où la Méditer*ranée des Alpes s'enfuit de Genève, parait accrot^ tre «sDcore son intensité du rapide mouvement qui agite les ondes. Sur un pont .de bois, dont les pilotis enluminés s'animent de la lueur du soufre qui s'enflamme, nous aimions à contempler à nos pieds ce filaive d'outremer. L'eau file avec la rapidité d'une flèche, et sans bruit : c'est une évasion. « On est tenté de suivre le Rhône, observait Siméon, et curieux de savoir où il court en tapinois....

^ n court k sa perte^ lui dis^je en riant. Si vous teaez k en avoir le eœur net, allons prendre, jusqu'à Beltegarde» le ebemin de fer de U Braise et du

Lyonnais. Nous pénétrerons ainsi en Savoie par un défilé étrange et peu connu. »

Autrefois, on vantait beaucoup la perle du Rhône ; on exhortait les voyageurs à venir contempler cette merveille de la nature, à Seyssel où elle ne fut jamais, et qui même est assez éloigné de Bellegarde, simple hameau de l'autre siècle, devenu depuis quelques années une paroisse importante, illustrée de douaniers et d'une brigade de gendarmerie. C'est là que les Français, dans une salle trop petite, sont tenus d'exhibé rieurs passe-ports, et que les Anglais viennent, librement et sans papiers, circuler chez nous comme s'ils étaient chez eux. Aujourd'hui, la perte du Rhône est moins recommandée, parce que le site est infidèle à son titre, depuis que le temps et les mineurs ont éventré quelques roches.

En descendant le sentier qui débouche du village, nous passâmes tout proche d'une petite fille blonde, habillée de vert et couchée dans la verdure d'une pelouse ; ses yeux bleus faisaient briller dans l'herbe deux myosotis. Elle se leva preste, nous attira d'un regard et se mit à marcher devant nous, les cheveux au vent. « C'est moi, dit-elle, qui conduis tous les Anglais ; venez, il y a de Teau tout plein, et c'est très-joli I »

Ce qui frappe tout d'abord , à mesure que l'on s'approche du Rhône, c'est, au centre d'un triangle formé par les poupes de trois chaînes de montagnes, la disparition, sous un horizon assez étendu, de toute ligne horizontale. Le torrent qui, par suite

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