CHAPITRE VII. — LE TASSE
un sorcier chrétien qui tire Renaud des mains des sorciers mahométans. Quelle fantaisie d'envoyer Ubalde et son compagnon à un vieux et saint magicien, qui les conduit jusqu'au centre de la terre! Les deux chevaliers se promènent là sur le bord d'un ruisseau rempli de pierres précieuses de tout genre. De ce lieu onles envoieà Ascalon, vers une vieille qui les transporte aussitôt dansunpetit bateau aux îles Canaries, ils y arrivent sous la protection de Dieu, tenant dans leurs mains une baguette magique : ils s'acquittent de leur ambassade, et ramènent au camp des chrétiens le brave Renaud, dont toute l'armée avait grand besoin. Encore ces imaginations, dignes des contes de fées, n'appartiennent-elles pas au Tasse; elles sont copiées de l'Arioste, ainsi que son Armide est une copie d'Alciue. C'est là surtout ce qui fait que tant de littérateurs italiens ont mis l'x^rioste beaucoup au-dessus du Tasse.
Mais quel était ce grand exploit qui était réservé à Renaud? Conduit par enchantement depuis le pic de Ténériffe jusqu'à Jérusalem, la Providence l'avait destiné pour abattre quelques vieux arbres dans une forêt : cette forêt est le grand merveilleux du poëme. Dans les premiers chants, Dieu ordonne à l'archange Michel de précipiter dans l'enfer les diables répandus dans l'air, qui excitaient des tempêtes, et qui tournaient son tonnen'e contre les chrétiens en faveur des mahométans. Michel leur défend absolument de se mêler désormais des affaires des chrétiens. Ils obéissent aussitôt et se plongent dans l'abîme; mais bientôt après le magicien Ismeno les en fait sortir. Ils trouvent alors les moyens d'éluder les ordres de Dieu; et, sous le prétexte de quelques distinctions sophistiques, ils prennent possession de la forêt, où les chrétiens se préparaient à couper le bois nécessaire pour la charpente d'une tour. Les diables prennent une infinité de différentes formes pour épouvanter ceux qui coupent les arbres. Tancrède trouve sa Clorinde enfermée dans un pin, et blessée du coup qu'il d donné au tronc de cet arbre; Armide s'y présente à travers l'écorce d'un myrte, tandis qu'elle est à plusieurs milles dans l'armée d'Egypte. Enfin, les prières de l'ermite Pierre et le mérite de la contrition de Renaud rompent l'enchantement.
Je crois qu'il est à propos de faire voir comment Lucain a traité différemment dans sa Pharsale un sujet presque semblable. César ordonne à ses troupes de couper quelques arbres dans la forêt sacrée de Marseille, pour en faire des instruments et des machines de guerre. Je mets sous les yeux du lecteur les vers de Lucain et la traduction de Brébeuf, qui , comme toutes les autres traductions, est au-dessous de l'original •
Lucus erat, longo numquam violatus ab aevo, Obscurum cingens connexis aëra ramis.
Et gelidas alte siimmotis solibus umbras. Hune non ruricolae Panes, nemorunaque potentes Silvani, nymphœque tenent ; sed barbara ritu Sacra deum, structae diris altaribus arse ; Omnis et humanis lustrata cruoribus arbos. Si qua fidem meruit superos mirata vetustas, Illic et volucres metuunt insidere ramis. Et luslris recubare fer» : nec ventus in illas Tncubuit silvas, excussaque nubibus atris Fulgura : non ullis frondem praebentibus auris, Arboribus suus horror iuest. Tum plurima nigris Fontibus unda cadit, simulacraque mœsta deoram Arte carent, caesisque exslant informia truncia. Ipse situs, putrique facit jam robore pallor Attonitos : non vulgatis sacrata tiguris Numina sic naetuunt : tantum terroribus addit, Quos timeant, non nosse deos ! Jam fama ferebat Sœpe cavas motu terrœ mugire cavernas, Et procumbentes iterum consurgere taxos. Et non ardentis fulgere incendia silvœ, Roboraque amplexos circumfluxisse dracones. Non illum cultu populi propiore fréquentant, Sed cessere deis. Medio cum Phœbus in axe est, Aut cœlum nox atra tenet, pavet ipse sacerdos Accessus, domiûumque timet deprendere luci.
Hanc jubet immisso silvam procumbere ferro : Nam vicina operi, belloque intacta priori, Inter nudatos stabat densissima montes.
Sed fortes tremuere manus, motique verenda Majestate loci, si robora sacra ferirent, In sua credebant redituras membra secure?. Implioitas magno Caesar terrore cohortes Ut vidit, primus raptam lihrare bipennem Ausas, et aëriam ferro proscendere quercum.