‹ La Henriade, le poëme de Fontenoy; avec les divers morceaux composésChapitre 102 sur 113 · CHAPITRE VII. — LE TASSE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII. — LE TASSE

«t que les peraonoes de bon^sens regardent comme des contes insipides, propres à amuser les enfants.

Le Tasse semble avoir reconnu lui-même sa faute, et il n'a pu s'empêcher de sentir que ces contes ridicules et bizarres, si fort à la mode alors, non-seulement en Italie, mais encore dans toute l'Europe, étaient absolument incompatibles avec la gravité de la poésie épique. Pour se justifier, il publia une préface dans laquelle il avança que tout son poëme était allégorique. L'armée des princes chrétiens, dit-il, représente le corps et l'âme; Jérusalem est la figure du vrai bonheur qu'on acquiert par le travail et avec beaucoup de difficulté. Godefroi est l'âme; Tancrède, Renaud, etc., en sont les facultés: le commun des soldats sont les membres du corps; les diables sont à la fois figures et figurés, figura e figurato; Armide et Ismeno sont les tentations qui assiègent nos âmes ; les charmes, les illusions de la forêt enchantée représentent les faux raisonnements, falsi syllogismi, dans lesquels nos passions nous entraînent.

Telle est la clef que le Tasse ose donner de son poëme. Il en use en quelque sorte avec lui-même comme les commentateurs ont fait avec Homère et avec Virgile : il se suppose des vues et des desseins qu'il n'avait probablement pas quand il fit son poëme; ou si, par malheur, il les a eus, il est bien incompréhensible comment il a pu faire un si bel ouvrage avec des idées si alambiquées.

Si le diaole joue dans son poëme le rôle d'un misérable charlatan , d'un autre côté tout ce qui regarde la religion y est exposé avec majesté, et, si je l'ose dire, dans l'esprit de la religion ; les processions, les litanies, et quelques autres détails des pratiques religieuses, sont représentés dans la Jérusalem délivrée sous une forme respectable : telle est la force de laj poésie, qui sait ennoblir tout, et étendre la sphère des moindres/ choses.

Il a eu r.-uddvertance de donner aux mauvais esprits les noms de Piutou et d'Alecton, et d'avoir confondu les idées païennes avec les idées chrétiennes. Il est étrange que la plupart des poètes modernes soient tombés dans cette faute : on dirait que nos diables et notre enfer chrétien auraient quelque

ôU ESSAI SUR LA POÉSIE ÉPIQUE.

chose de bas et de ridicule qui demanderait d'être ennobli par l'idée de l'enfer païen. Il est vrai que Platon, Proserpine, Rhadamanthe, Tisiphone, sont des noms plus agréables que Belzéb.uth et Astaroth : nous rions du mot de diable, nous respectons celui de furie. Voilà ce que c'est que d'avoir le mérite de l'antiquité : il n'y a pas jusqu'à l'enfer qui n'y gagne.

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