CHAPITRE IX. — MILTON
«vcc lesquels il ose peindre Dieu, et le caractère encore plus brillant qu'il donne au diable; on lut avec beaucoup de plaisir la description du jardin d'Éden, et des amours innocents d'Adam et d'Eve. En effet, il est à remarquer que dans tous les autres poëmes rameur est regardé comme une faiblesse: dans Mil'on seul, il est une vertu. Le poëte a su lever d'une main chaste le voile qui couvre ailleurs les plaisirs de cette passion ; il transporte le lecteur dans le jardin de délices; il semble lui faire goûter les voluptés pures dont Adam et Èv© sont remplis : il ne s'élève pas au-dessus de la nature humaine, mais au-dessus de la nature humaine corrompue; et comme i! n'y a point d'exemple d'un pareil amour, il n'y en a point d'une pareille poésie.
Mais tous les critiques judicieux, dont la France est pleine se réunirent à trouver que le diable parle trop souvent et trop longtemps de la même chose. En admirant plusieurs idées sublimes, ils jugèrent qu'il y en a plusieurs d'outrées, et que l'auteur n'a rendu que puériles en s'efforçant de les faire grandes. Ils condamnèrent unanimement cette futilité avec laquelle Satan fait bâiir une salle d'ordre dorique au milieu de l'enfer, avec des colonnes d'airain et de beaux chapiteaux d'or, pour haranguer les diables, auxquels il venait de parler tout aussi bien en plein air. Pour comble de ridicule, les grands diables, qui auraient occupé trop de place dans ce par lemrnt d'enfer, se transforment en pygmées, afin que tout 1« monde puisse se trouver à l'aise au conseil.
Après la tenue des états infernaux , Satan s'apprête à sorti? de l'abîme; il trouve la Mort à la porte, qui veut se battre conci-e lui. Ils étaient prêts à en venir aux mains, quand le Péché, monstre féminin, à qui des dragons sortent du ventre, court au-devant de ces deux champions. « Arrête, ô mon père ! « dit-il au diable : arrête, ô mon fils ! dit-il à la Mort. Et qui H es-tu donc, répond le diable, toi qui m'appelles ton père? u Je suis le Péché, réplique ce monstre; tu accouchas de moi « dans le ciel ; je sortis de ta tête par le côté gauche; tu devins « bientôt amoureux de moi; nous couchâmes ensemble; j'en- « traînai beaucoup de chérubins dans ta révolte; j'étais grosse « quand la bataille se donna dans le ciel ; nous fûmes or<^i-
« pités ensemble. J'accouchai dans l'enfer, et ce fut ce monstre < que tu vois dont je fus père : il est ton fils et le mien. A
peine fut-il né, qu'il viola sa mère, et qu'il me fit tous ces « enfants que tu vois, qui sortent à tous moments de mes « entrailles, qui y rentrent et qui les déchirent. » j. Après cette dégoûtante et abominable histoire, le Péché ouvre à Satan les portes de l'enfer; il laisse les diables sur le bord du Phlégéton, du Styx et du Léthé : les uns jouent de la harpe, les autres courent la bague; quelques-uns disputent sur la grâce et sur la prédestination. Cependant Satan voyage dans les espaces imaginaires : il tombe dans le vide, et il tomberait encore si une nuée ne l'avait repoussé en haut. Il arrive dans le pays du chaos; il traverse le paradis des fous, the paradise of fools (c'est l'un des endroits qui ne sont point traduits en français); il trouve dans ce paradis les indulgences, les agnus Dei, les chapelets, les capuchons et les scapulaires des moines.
Voilà des imaginations dont tout lecteur sensé a été révolté ; et il faut que le poëme soit bien beau d'ailleurs pour qu'on ait pu le lire, malgré l'ennui que doit causer cet amas de folies désagréables.
La guerre entre les bons et les mauvais anges a paru aussi aux connaisseurs un épisode où le sublime est trop noyé dans l'extravagant. Le merveilleux même doit être sage; il faut qu'il conserve un air de vraisemblance, et qu'il soit traité avec goût. Les critiques les plus judicieux n'ont trouvé dans cet endroit ni goût, ni vraisemblance, ni raison : ils ont regardé comme une grande faute contre le goût la peine que prend Milton de peindre le caractère de Raphaël, de Michel, d*Abdiel, d'Uriel, de Moloch, de Kisroth, d'Astaroth, tous êtres imaginaires dont le lecteur ne peut se former aucune idée, et auxquels on ne peut prendre aucun intérêt. Homère, en parlant de ses dieux, les caractérisait parleurs attributs que l'on connaissait; mais un lecteur chrétien a envie de rire quand on veut lui faire connaître à fond Nisroth, Moloch et Abdiel. On a reproché à Homère de longues et inutiles harangues, et surtout les plaisanteries de ses héros : comment souffrir dans Milton le» barangues et les railleries des anges et des diables pendant la