CHAPITRE IX. - MILTON
bataille qui se donne dans le ciel? Ces mêmes critiques ont jugé que Milton péchait contre le vraisemblable, d'avoir placé du canon dans l'armée de Satan, et d'avoir armé d'épées tous ! ces esprits qui ne pouvaient se blesser; car il arrive que, | lorsque je ne sais quel ange a coupé en deux je ne sais quel diable, les deux parties du diable se réunissent dans le moment.
Ils ont trouvé que Milton choquait évidemment la raison par / une contradiction inexcusable, lorsque Dieu le père envoie ses j fidèles anges combattre, réduire et punir les rebelles. « Allez, I « dit Dieu à Michel et à Gabriel; poursuivez mes ennemis | « jusqu'aux extrémités du ciel ; précipitez-les, loin de Dieu et « de leur bonheur, dans le Tartare, qui ouvre déjà son brûlant u chaos pour les engloutir. » Comment se peut-il qu'après un ordre si positif la victoire reste indécise? et pourquoi Dieu donne-t-il un ordre inutile? Il parle et n'est point obéi; il veut vaincre et on lui résiste : il manque à la fois de prévoyance et de pouvoir. Il ne devait point ordonner à ses anges de faire ce que son fils unique seul devait faire.
C'est ce grand nombre de fautes grossières qui fit sans doute dire à Drydeo, dans sa préface sur l'Enéide, que Milton ne vaut guère mieux que notre Chapelain et notre Lemoyne; mais aussi ce sont les beautés admirables de Milton qui ont fait / dire à ce même Dryden que la nature l'avait formé de l'âme | d'Homère et de celle de Virgile. Ce n'est pas la première fois ' qu'on a porté du même ouvrage des jugements contradictoires : quand on arrive à Versailles du côté de la cour, on voit ua vilain petit bâtiment écrasé, avec sept croisées de face, accompagné de tout ce que l'on a pu imaginer de plus mauvais goût; *> quand on le regarde du côté des jardins, on voit un palais immense, dont les beautés peuvent racheter les défauts.
Lorsque j'étais à Londres, j'osai composer en anglais un Essai 1 sur la poésie épique, dans lequel je pris la liberté de dire que nos bons juges français ne manqueraient pas de relever toutes les fautes dont je viens de parler. Ce que j'avais prévu
I. C'est en partie celui-ci, qui même, en plusieurs endroits, est une Iradactioa littérale de l'ouvrage anglais.
est arrivé, et la plupart des critiques de ce pays-ci ont jugé, autant qu'on le peut faire sur une traduction, que le Paradis perdu est un ouvrage plus singulier que naturel, plus plein d'imagination que de grâces, et de hardiesse que de choix, dont le sujet est tout idéal, et qui semble n'être pas fait pour l'homme.
Nous n'avions point de poëme épique en France, et je ne sais même si nous en avons aujourd'hui. La Henriade, à la vérité, a été imprimée souvent; mais il y aurait trop de présomption à regarder ce poëme comme un ouvrage qui doit passer k la postérité, et effacer la honte qu'on a reprochée si longtemps k la France de n'avoir pu produire un poëme épique. C'est au temps seul à confirmer la réputation des grands ouvrages. Les artistes ne sont bien jugés que quand ils ne sont plus.
Il est honteux pour nous, à la vérité, que les étrangers se vantent d'avoir des poëmes épiques, et que nous, qui avons réussi en tant de genres, nous soyons forcés d'avouer, sur ce point, notre stérilité et notre faiblesse. L'Europe a cru les Français incapables de l'épopée ; mais il y a un peu d'injustice à juger la France sur les Chapelain, les Lemoyne, les Desmarets, les Cassaigne et les Scudéri. Si un écrivain, célèbre d'ailleurs, avait échoué dans cette entreprise ; si un Corneille, un Despréaux, un Racine avalîent fait de mauvais poëmes épiques, on aurait raison de croire l'esprit français incapable de cet ouvrage ; mais aucun de nos grands hommes n'a travaillé dans ce genre; il n'y a eu que les plus faibles qui aient osé porter ce fardeau, et ils ont succombé. En effet, de tous ceux qui ont fait des poëmes épiques, il n'y en a aucun qui soit connu par quelque autre écrit un peu estimé. La comédie des Visionnaires de Desmarets est le seul ouvrage d'un poëte épique qui ait eu en sou temps quelque réputation; mais c'était avant que Molière eût fait goûter la bonne comédie. Les
Visionnaires de Desmarets étaient réellement une très-mauvaise pièce, aussi bien que la Marianne de Tristan, et l'Amour tyrannique de Scudéri, qui ne devaient leur réputation passagère qu an mauvais goût du siècle.
Quelque:.-uns ont voulu réparer notre disette en donnant ai Télémaque le titre de poëme épique; mais rien ne prouve mieuî la pauvreté que de se vanter d'un bien qu'on n'a pas : on con- f fond toutes les idées, on transpose les limites des arts, quand; on donne le nom de poëme à la prose. Le Télémaque est un roman moral, écrit, à la vérité, dans le style dont on aurait dû se servir pour traduire Homère en prose; mais l'illustre auteur du Télémaque avait trop de goût, était trop savant et trop juste pour appeler son roman du nom de poëme. J'ose dire plus, c'est que si cet ouvrage était écrit en vers français, je dis même en beaux vers, il deviendrait un poëme ennuyeux, par la raison qu'il est plein de détails que nous ne souffrons point dans notre poésie, et que de longs discours politiques et économiques ne plairaieat assurément pas en vers français. Quiconque connaîtra bien le goût de notre nation sentira qu'il serait ridicule d'exprimer en vers, « qu'il faut distinguer les citoyens en sept classes : habiller la première de blanc avec une frange d'or, lui donner un anneau et une médaille; habill.-^r la seconde de bleu, avec un anneau et point de médaille ; la troisième de vert, avec une médaille, sans anneau et sans fraoee, etc. ; et enfiu donner aux esclaves des habits gris-brun. » Il ne conviendrait pas davantage de dire, « qu'il faut qu'une maison soit tournée à un aspect sain, que les logements en soient dégagés, que l'ordre et la propreté s'y conservent, que l'entretien soit de peu de dépense, que chaque maison un peu considérable ait un salon et un petit péristyle, avec de petites chambres pour les hommes libres. » En un mot, tous les détails dans lesquels Mentor daigne entrer seraient aussi indignes d'un poëme épique qu'ils le sont d'un ministre d'État.
/ On a encore accusé longtemps notre langue de n'être pas assez sublime pour la poésie épique. Il est vrai que chaque langue a son génie, formé en partie par le génie même du peuple qui la parle, efc en dpartie par la construction de ses
phrases, par la longueur ou la brièveté de ses mots, etc. Il est vrai que le latin et le grec étaient des langues plus poétiques et plus harmonieuses que celles de l'Europe moderne; mais, sans entrer dans un plus long détail, il est aisé de finir cette dispute en deux mots. Il est certain que notre langue est plus forte que l'italienne, et plus douce que l'anglaise. Les Anglais et les Italiens ont des poëmes épiques : il est donc clair que, si nous n'en avions pas, ce ne serait pas la faute de la langue française.
On s'en est aussi pris à la gêne de la rime, et avec encore moins de raison. La Jérusalem et le Roland furieux sont rimes, sont beaucoup plus longs que l'Enéide, et ont de plus l'uniformité des stances ; et non-seulement tous les vers, mais presque tous les mots finissent par une de ces voyelles, a, e, i, 0 : cependant on lit ces poëmes sans dégoût, et le plaisir qu'ils font empêche qu'on ne sente la monotonie qu*on leur reproche.
Il faut avouer qu'il est plus difficile à un Français qu'à un autre de faire un poëme épique; mais ce n'est ni à cause de la rime, ni à cause de la sécheresse de notre langue. Oseraije le dire? c'est que de toutes les nations polies, la nôtre est la moins poétiqy^ç. Les ouvrages en vers qui sont le plus à là mode en France sont les pièces de théâtre : ces pièces doivent être écrites dans un style naturel, qui approche assez de celui de la conversation. Despréaux n'a jamais traité que des sujets didactiques, qui demandent de la simplicité : on sait que l'exactitude et l'élégance font le mérite de ses vers comme de ceux de Racine; et lorsque Despréaux a voulu s'élever dans une ode, il n'a plus été Despréaux.
Ces exemples ont en partie accoutumé la poésie française à une marche trop uniforme; l'esprit géométrique, qui de nos jours s'est emparé des belles-lettres, a encore été un nouveau frein pour la poésie. Notre nation, regardée comme si légère par des étrangers qui ne jugent de nous que par nos petitsmaîtres, est de toutes les nations la plus sage, la plume à la main. La méthode est la qualité dominante de nos écrivains. On cherche le vrai en tout; on préfère Fhistoire au roman; les Cyrus, les délie, et les Astrée, ne sont aujourd'hui lus de
personne. Si quelques romans nouveaux paraissent encore, et s'ils font pour un temps l'amusement de la jeunesse frivole, les vrais gens de lettres les méprisent. Insensiblement il s'est i formé un goût général qui donne assez l'exclusion aux imagi- I nations de l'épopée; on se moquerait également d'un auteur qui emploierait les dieux du paganisme, et de celui qui se ser- , virait de nos saints : Vénus et Junon doivent rester dans les anciens poëmes grecs et latins; sainte Geneviève, saint Denis, saint Roch et saint Christophe ne doivent se trouver ailleurs que dans notre légende. Les cornes et les queues des diables ne sont tout au plus que des sujets de raillerie; on ne daigne pas même en plaisanter.
Les Italiens s'accommodent assez des saints, et les Anglais ont donné beaucoup de réputation au diable; mais bien dei idées qui seraient sublimes pour eux ne nous paraîtraien», qu'extravagantes. Je me souviens que lorsque je consultai, il y a plus de douze ans, sur ma Henriade feu M. de MalezieuxJ homme qui joignait une grande imagination à une littérature \ immense, il me dit : « Vous entreprenez un ouvrage qui n'est / « pas fait pour notre nation ; les Français n'ont pas la tête '. « épique. « Ce furent ses propres paroles; et il ajouta : « Quand \ « vous écririez aussi bien que MM. Racine et Despréaux, ce 1 « sera beaucoup si on vous lit. »
C'est pour me conformer à ce génie sage et exact qui règne dans le siècle où je vis, que j'ai choisi un héro^véritable, au lieu d'un héros fabuleux; que j'ai décrit des guerres réelles, et non des batailles chimériques; que je n'ai employé aucune fiction qui ne soit une image sensible de la vérité. Quelque those que je dise de plus sur cet ouvrage, je ne dirai rien que les critiques éclairés ne sachent : c'est à la Henriade seule à parier en sa défense, et au temps seul de désarmer l'envie. t^