C'est la cinquième. — R
6. Saint Louis, neuvième du nom, roi de France, est la tige de la branche des Bourbons. {1730.)
7. Henri IV, roi de Navarre, avait été solennellement excommunié par le pape Sixte-Quint dès l'an 1585, trois ans avant l'événement dont il est ici question. Le pape, dans sa bulle, l'appelle génération bâtarde et détestable de la maison de Bourbon; le prive, lui et toute la maison de Condé, à jamais de tous leurs domaines et fiefs, et les déclare surtout incapables de succéder à la couronne.
Quoique alors le roi de Navarre et le prince de Condé fussent en armes à la tête des protestants, le parlement, toujours attentif à conserver l'honneur et les libertés de l'État, fit contre cette bulle les remontrances les plus fortes; et Henri IV fît afficher dans Rome, à la porte du Vatican, que Sixte-Quint, soi-disant pape, en avait menti, et que c'était lui-même qui était hérétique, etc. (1730.)
8. C'était Henri, prince de Condé, fils de Louis, tué à Jarnac. Henri de Gondi' était l'espérance du parti protestant. Il mourut à Saint-Jean-d'Angély, à l'âge de trente-cinq ans, en 1585. Sa femme, Charlotte de La Trimouille , fut accusée de sa mort. Elle était grosse de trois mois lorsque son mari mourut, et accoucha six mois après de Henii de Condé, second du nom, qu'une tradition populaire et ridicule fait naître treize mois après la mort de son père.
Larrey a suivi cette tradition dans son Histoire de Louis XIV, histoire où le style, la vérité et le bon sens sont également négligés. (4730.)
9. Duplessis-Mornay, le plus vertueux et le plus grand homm? pu parti protestant, naquit à Buy le 5 novembre 1549. Il savait le latin et le grec parfaitement, et l'hébreu autant qu'on le peut savoir; ce qui était un prodige alors dans un gentilhomme. Il servit sa religion et son maître de sa plume et de son épée. Ce fut lui qu 0 Henri IV, étant roi de Navarre, envoya à Elisabeth, reine d'Angleterre. Il n'eut jamais d'autre instruction de son maître qu'un blanc-signé. Il réussit dans presque toutes ses
négociations, parce qu'il était un vrai politique et non un intrigant. Ses lettres passent pour être écrites avec beaucoup de force et de sagesse.
Lorsque Henri IV eut changé de religion, Duplessis-Mornay lui fit de sanglants reproches, et se retira de sa cour. On l'appelait le pape des huguenots. Tout ce qu'on dit de son caractère dans le poëme est conforme à l'histoire. (1730.)
La raison qui porta l'auteur à choisir le personnage de Mornay ^ c'est ce caractère de philosophe qui n'appartient qu'à lui, et qu'on trouve développé au chant huitième :
Et son rare courage, ennemi des combats, Sait affronter la mort, et ne la donne pas.
Et au chant sixième :
Il marche en philosophe où l'honneur le conduit, Condamne les combats, plaint son maître et le suit. ^HôS.)
10. Jules César, étant en Épire, dans la ville d'Apollonie, aujourd'hui Cérès, s'en déroba secrètement, et s'embarqua sur la petite rivière de Bolina, qui s'appelait alors l'Anius. Il se jeta seul pendant la nuit dans une barque à douze rames, pour aller lui-même chercher ses troupes, qui étaient au royaume de Naples. Il essuya une furieuse tempête. (Voyez Plutarque,^* (1730.)
11. C'està Westminster que s'assemble le parlement d'Angleterre : il faut le concours de la chambre des communes, de celle des pairs, et le consentement du roi, pour faire des lois. (1730.)
12. La tour de Londres est un vieux château bâti près de la Tamise par Guillaume le Conquérant, duc de Mormandie. (1 730.)
13. Ceux qui n'approuvent point que l'auteur ait supposé ce voyage de Henri IV en Angleterre peuvent dire qu'il ne paraît
1. Voyez les Variantes et Imitations du chant I, vers 149. ~ R.
pas permis ae mêler ainsi le mensonge à la vérité dans une histoire si récente; que les savants dans l'Histoire de France en doivent être choqués, et les ignorants peuvent être induits en erreur; que si les fictions ont droit d'entrer dans un poème épique, il faut que le lecteur les reconnaisse aisément pour telles, que quand on personnifie les passions, que l'on peint la Politique et la Discorde allant de Rome à Paris, l'Amour enchaînant Henri IV, etc., personne ne peut être trompé à ces peintures ; mais que, lorsque l'on voit Henri IV passer la mer pour demander du secours à une princesse de sa religion, on peut croire facilement que ce prince a fait effectivement ce voyage; qu'en un mot un tel épisode doit être moins regardé comme une imagination du poëte que comme un mensonge d'historien. Ceux qui sont du sentiment contraire peuvent opposer que non-seulement il est permis à un poëte d'altérer l'histoire dans les faits qui ne sont pas des faits principaux, mais qu'il est impossible de ne le pas faire ; qu'il n'y a jamais eu d'événement dans le monde tellement disposé par le hasard, qu'on pût en faire un poëme épique sans y rien changer; qu'il ne faut pas avoir plus de scrupule dans le poëme que dans la tragédie, où l'on pousse beaucoup plus loin la liberté de ces changements : car, si l'on était trop servilement attaché à l'histoire, on tomberait dans le défaut de Lucain, qui a fait une gazette en vers au lieu d'un poëme épique. A la vérité il serait ridicule de transporter des événements principaux et dépendants les uns des autres, de placer la bataille d'Ivry avant la bataille de Coutras, et la Saint-Barthélemi après les barricades. Mais l'on peut bien faire passer secrètement Henri IV en Angleterre, sans que ce voyage, qu'on suppose ignoré des Parisiens mêmes, change en rien la suite des événements historiques. Les mêmes lecteurs, qui sont choqués qu'on lui îasse rsire un trajet de mer de quelques lieues, ne seraient point étonnés qu'on le fît aller en Guyenne, qui est quatre fois plus éloignée. Que si Virgile a fait venir en Italie Éuée, qui n'y alla jamais, s'il l'a rendu amou' reux de Didon, qui vivait trois cents ans après lui, on peut sans scrupule faire rencontrer ensemble Henri IV et la reine Elisabeth, qui s'estimaient l'un l'autre, et qui eurent toujours un grand désir de se voir. Virgile, dira-t-on, parlait d'un temps
très-éloigné : il est vrai; mais ces événements, tout reculés qu'ils étaient dans l'antiquité, étaient fort connus. L'Iliade et l'histoire de Carthage étaient aussi familières aux Romains que nous le sont les histoires les plus récentes : il est aussi permis à un poëte français de tromper le lecteur de quelques lieues, qu'à Virgile de le tromper de trois cents ans. Enfin ce mélange de l'histoire et de la fable est une règle établie et suivie, non-seulement dans tous les poëmes, mais dans tous les romans. lis sont remplis d'aventures qui, à la vérité, ne sont pas rapportées dans l'histoire, mais qui ne sont pas démenties par elle. Il suffit, pour établir le voyage de Henri en Angleterre, de trouver un temps où l'histoire ne donne point à ce prince d'autres occupations. Or il est certain qu'après la mort des Guises Henri a pu faire ce voyage, qui n'est que de quinze jours au plus, et qui peut aisément être de huit. D'ailleurs cet épisode est d'autant plus vraisemblable, que la reine Elisabeth envoya effectivement six mois après à Henri le Grand quatre mille Anglais. De plus il faut remarquer que Henri IV, le héros du poëme, est le seul qui puisse conter dignement l'histoire de la cour de France, et qu'il n'y a guère qu'Elisabeth qui puisse l'entendî'e. Enfin il s'agit de savoir si les choses que se disent Henri IV et la reine Elisabeth sont assez bonnes pour excuser cette fiction dans l'esprit de ceu?i qui la condamnent, «tpour autoriser ceux qui l'approuvent. (1723.)
ARGUMENT
Henri le Grand raconte à la reine Elisabeth l'histoire des malheurs de la Fiance : il remonte à leur origine, et entre dans le détail des massacres de la Saint-Barthélemi.
oc Reine, l'excès des maux où la France est livrée ^
Est d'autant plus affreux, que leur source est sacrée :
C'est la religion dont le zèle inhumain
Met à tous les Français les armes à la main.
Je ne décide point entre Genève et Rome*.
De quelque nom divin qu'2 leur parti les nomme.
J'ai vu des deux côtés la fourbe et la fureur ;
Et si la Perfidie est fille de l'Erreur,
Si, dans les différends où l'Europe se plonge,
La trahison, le meurtre est le sceau du mensonge,
L'un et l'autre parti, cruel également,
Ainsi que dans le crime est dans l'aveuglement.
Pour moi qui, de lÉtat embrassant la défense,
Laissai toujours aux cieux le soin de leur vengeance,
On ne m'a jamais vu, surpassant mon pouvoir.
D'une indiscrète main profaner l'encensoir :
Et périsse à jamais l'affreuse politique
Qui prétend sur les cœurs un pouvoir despotique,
Oui veut, le fer en main, convertir les mortels, Qui du sang hérétique arrose les autels, Et, suivant un faux zèle ou l'intérêt pour guides, Ne sert un Dieu de paix que par des homicides!
« Plût à ce Dieu puissant, dont je cherche la loi,
Que la cour des Valois eût pensé comme moi !
Mais l'un et l'autre Guise ^ ont eu moins de scrupule.
Ces chefs ambitieux d'un peuple trop crédule.
Couvrant leurs intérêts de l'intérêt des cJeux,
Ont conduit dans le piège un peuple furieux,
Ont armé contre moi sa piété cruelle.
J'ai vu nos citoyens s'égorger avec zèle,
Et, la flamme à la main, courir dans les combats.
Pour de vains arguments qu'ils ne comprenaient pas.
Vous connaissez le peuple, et savez ce qu'il ose,
Quand, du ciel outragé pensant venger la cause,
Les yeux ceints du bandeau de la religion,
Il a rompu le frein de la soumission.
Vous le savez, madame, et votre prévoyance
Étouffa dès longtemps ce mal en sa naissance.
L'orage en vos États à peine était formé;
Vos soins l'avaient prévu, vos vertus l'ont calmé:
Vous régnez ; Londre est libre, et vos lois florissantes*.
Médicis a suivi des routes différentes.
Peut-être que, sensible à ces tristes récits.
Vous me demanderez quelle était Médicis ;
Vous l'apprendrez du moins d'une bouche ingénue,.
Beaucoup en ont parlé ; mais peu l'ont bien connue.
Peu de son cœur profond ont sondé les replis.
Pour moi, nourri vingt ans à la cour de ses fils.
Qui vingt ans sous ses pas vis les orages naître. J'ai trop à mes périls appris à la connaître.
« Son époux, expirant dans la fleur de ses jours,
A son ambition laissait un libre cours.
Chacun de ses enfants, nourri sous sa tutelle **,
Devint son ennemi dès qu'il régna sans elle.
Ses mains autour du trône, avec confusion,
Semaient la jalousie et la division :
Opposant sans relâche avec trop de prudence
Les Guises aux Condés et la France à la France * ;
Toujours prête à s'unir avec ses ennemis,
Et changeant d'intérêt, de rivaux et d'amis;
Esclave des plaisirs '', mais moins qu'ambitieuse;
Infidèle à sa secte ^, et superstitieuse^;
Possédant, en un mot, pour n'en pas dire plus,
Les défauts de son sexe et peu de ses vertus.
Ce mot m'est échappé, pardonnez ma franchise :
Dans ce sexe, après tout, vous n"ètes point comprise;
L'auguste Elisabeth n'en a que les appas;
Le ciel, qui vous forma pour régir des États,
Vous fait servir d'exemple à tous tant que nous sommes,
Et l'Europe vous compte au rang des plus grands hommes.
« Déjà François second, par un sort imprévu, Avait rejoint son père au tombeau descendu; Faible enfant, qui de Guise adorait les caprices. Et dont on ignorait les vertus et les vices. Charles, plus jeune encore, avait le nom de roi : Médicis régnait seule; on tremblait sous sa loi. D'abord sa politique, assurant sa puissance,
Semblait d'un fils docile éterniser l'enfance ; Sa main, de la discorde allumant le flambeau, Signala par le sang son empire nouveau; Elle arma le courroux de deux sectes rivales. Dreux, qui vit déployer leurs enseignes fatales, Fut le théâtre affreux de leurs premiers exploits*^. Le vieux Montmorencj^^^ près du tombeau des rois. D'un plomb mortel atteint par une main guerrière, De cent ans de travaux termina la carrière. Guise ^^ auprès d'Orléans mourut assassiné. Mon père^^ malheureux, à la cour enchaîné, Trop faible, et malgré lui servant toujours la reine. Traîna dans les affronts sa fortune incertaine; Et, toujours de sa main préparant ses malheurs. Combattit et mourut pour ses persécuteurs. Condé^*, qui vit en moi le seul fils de son frère. M'adopta, me servit et de maître et de père ; Son camp fut mon berceau; là, parmi les guerriers, Nourri dans la fatigue à l'ombre des lauriers, De la cour avec lui dédaignant l'indolence. Ses combats ont été les jeux de mon enfance.
« 0 plaines de Jarnac ! ô coup trop inhumain ! Barbare Montesquieu, moins guerrier qu'assassin, Condé, déjà mourant, tomba sous ta furie! J'ai vu porter le coup; j'ai vu trancher sa vie: Hélas! trop jeune encor, mon bras, m.on faible bras Ne put ni prévenir ni venger son trépas.
« Le ciel, qui de mes ans protégeait la faiblesse, Toujours à des héros confia ma jeunesse.
(m) CHANT DEUXIÈME. 27
Coligni^', de Gondé :e digne successeur, De moi, de mou parti devint le défenseur. Je lui dois tout, madame, il faut que je l'avoue; Et d'un peu de vertu si l'Europe me loue, Si Rome a souvent même estimé mes exploits, C'est à vous, ombre illustre, à vous que je le dois. Je croissais sous ses yeux, et mon jeune courage Fit longtemps de la guerre un dur apprentissage. Il m'instruisait d'exemple au grand art des héros : Je voyais ce guerrier, blanchi dans les travaux. Soutenant tout le poids de la cause commune Et contre Médicis et contre la Fortune; Chéri dans son parti, clans l'autre respecté ; Malheureux quelquefois, mais toujours redouté ; Savant dans les combats, savant dans les retraites; Pl'js grand, plus glorieux, plus craint dans ses défaites Que Dunois ni Gaston ne l'ont jamais été Dans le cours triomphant de leur prospérité.
«Après dix ans entiers de succès et de pertes, Médicis, qui voyait nos campagnes couvertes D'un parti renaissant qu'elle avait cru détruit, Lasse enfin de combattre et de vaincre sans fruit. Voulut, sans plus tenter des efforts inutiles. Terminer d'un seul coup les discordes civiles. La cour de ses faveurs nous ofint les attraits ; Et n'ayant pu nous vaincre, on nous donna la paix. Quelle paix, juste Dieu ! Dieu vengeur que j'atteslet Que de sang arrosa son olive funeste ! Ciel î faut-il voir ainsi les maîtres des humains Du crime à leurs sujets aplanir les chemins I
« Coligni, dans son cœur à son prince fidèle, Aimait toujours la France en combattant centre elle : Il chérit, il prévint Theureuse occasion Qui semblait de l'État assurer Tunion.
Rarement un héros connaît la défiance : Parmi ses ennemis il vint plein d'assurance ; Jusqu'au milieu du Louvre il conduisit mes pas. Médicis en pleurant me reçut dans ses bras, Me prodigua longtemps des tendresses de mère, Assura Coligni d'une amitié sincère.
Voulait par ses avis se régler désormais, L'ornait de dignités, le comblait de bienfaits. Montrait à tous les miens, séduits par l'espérance. Des faveurs de son fils la flatteuse apparence. Hélas! nous espérions en jouir plus longtemps.
« Quelques-uns soupçonnaient ces perfides présents : Les dons d'un ennemi leur semblaient trop à craindre. Plus ils se défiaient, plus le roi savait feindre; Dans l'ombre du secret, depuis peu Médicis A la fourbe, au parjure, avait formé son fils*^, Façonnait aux forfaits ce cœur jeune et facile; Et le malheureux prince, à ses leçons docile. Par son penchant féroce à les suivre excité, Dans sa coupable école avait trop profité.
« Enfin, pour mieux cacher cet horrible mystère, 11 me donna sa sœur**^, il m'appela son frère. 0 nom qui m'as trompé! vains serments! nœud fatal! Hymen ^^, qui de nos maux fus le premier signal! Tes flambeaux, que du ciel alluma la colère,
Éclairaient à mes yeux le trépas de ma mère. Je ne suis point injuste, et je ne prétends pas A Médicis encore imputer son trépas :
J'écarte des soupçons peut-être légitimes**, Et je n'ai pas besoin de lui chercher des crimes. Ma mère enfin mourut. Pardonnez à des pleurs Qu'un souvenir si tendre arrache à mes douleurs. Cependant tout s'apprête, et l'heure est arrivée Qu'au fatal dénoûment la reine a réservée.
« Le signal est donné sans tumulte et sans bruit; C'était à la faveur des ombres de la nuit -^. De ce mois malheureux l'inégale courrière Semblait cacher d'effroi sa tremblante lumière : Coligni languissait dans les bras du repos, Et le sommeil trompeur lui versait ses pavots. Soudain de mille cris le bruit épouvantable Vient arracher ses sens à ce calme agréable : Il se lève, il regarde, il voit de tous côtés Courir des assassins à pas précipités; Il voit briller partout les flambeaux et les armes, Son palais embrasé, tout un peuple en alarmes, Ses serviteurs sanglants, dans la flamme étouffés, Les meurtriers en foule au carnage échauffés, Criant à haute voix : «Qu'on n'épargne personne; «C'est Dieu, cV.st Médicis, c'est le roi qui l'ordonne !• 11 entend retentir le nom de Coligni; Il aperçoit de loin le jeune Téligni^^ Téligni dont l'amour a mérité sa fille. L'espoir de son parti, l'honneur de sa famille, Qui, sanglant, déchiré, traîné par des soldats,
Lui demandait vengeance et lui tendait les bras.
« Le héros malheureux, sans armes, sans défense, Voyant qu'il faut périr, et périr sans vengeance. Voulut mourir du moins comme il avait vécu, Avec toute sa gloire et toute sa vertu.
« Déjà des assassins la nombreuse cohorte
Du salon qui l'enferme allait briser la porte;
Il leur ouvre lui-même, et se montre à leurs yeux
Avec cet œil serein, ce front majestueux,
Tel que dans les combats, maître de son courage,
Tranquille il arrêtait ou pressait le carnage.
« A cet air vénérable, à cet auguste aspect, Les meurtriers surpris sont saisis de respect; Une force inconnue a suspendu leur rage. « Compagnons, leur dit-il, achevez votre ouvrage, « Et de mon sang glacé souillez ces cheveux blancs, « Que le sort des combats respecta quarante ans; « Frappez, ne craignez rien; Coligni vous pardonne; « Ma vie est peu de chose, et je vous l'abandonne... « J'eusse aimé mieux la perdre en combattant pour voua. Ces tigres à ces mots tombent à ses genoux : L'un, saisi d'épouvante, abandonne ses armes; L'autre embrasse ses pieds, qu'il trempe de ses larcies; Et de ses assassins ce grand homme entouré Semblait un roi puissant par son peuple adoré.
«Besme", qui dans la cour attendait sa victime, Monte, accourt, indigné qu'on diffère son crime;
Des assassins trop lents il veut hâter les coups ; Aux pieds de ce héros il les voit trembler tous. A cet objet touchant lui seul est inflexible; Lui seul, à la pitié toujours inaccessible, Aurait cru faire un crime et trahir Médicis, Si du moindre remords il se sentait surpris. A travers les soldats il court d'un pas rapide : Coligni rattendait d'un visage intrépide; Et bientôt dans le flanc ce monstre furieux Lui plonge son épée, en détournant les yeux, De peur que d'un coup d'œil cet auguste visage Ne fît trembler son bras et glaçât son courage.
« Du plus grand des Français tel fut le triste sort» On l'insulte, on l'outrage encore après sa mort. Son corps percé de coups, privé de sépulture, Des oiseaux dévorants fut l'indigne pâture ; Et l'on porta sa tête aux pieds de Médicis*^, Conquête digne d'elle, et digne de son fils. Médicis la reçut avec indifférence, Sans paraître jouir du fruit de sa vengeance, Sans remord?î, sans plaisir, maîtresse de ses sens. Et comme accoutumée à de pareils présents.
« Qui pourrait cependant exprimer les ravages Dont cette nuit cruelle étala les images? La mort de Coligni, prémices des horreurs, N'était qu'un faible essai de toutes leurs fureurs. D'un peuple d'assassins les troupes effrénées. Par devoir et par zèle au carnage acharnées. Marchaient le fer en main, les yeux étincelants.
Sur les corps étendus de nos frères sanglants. Guise** était à leur tête, et, bouillant de colère, Vengeait sur tous les miens les mânes de son père. Nevers^s, Gondi^e, Tavanne", un poignard à la main, Échauffaient les transports de leur zèle inhumain; Et, portant devant eux la liste de leurs crimes. Les conduisaient au meurtre, et marquaient les victimes
« Je ne vous peindrai point le tumulte et les cris, Le sang de tous côtés ruisselant dans Paris ; Le fils assassiné sur le corps de son père, Le frère avec la sœur, la fille avec la mère, Les époux expirant sous leurs toits embrasés. Les enfants au berceau sur la pierre écrasés : Des fureurs des humains c'est ce qu'on doit attendre. Mais ce que l'avenir aura peine à comprendre, Ce que vous-même encore à peine vous croirez, Ces monstres furieux, de carnage altérés, Excités par la voix des prêtres sanguinaires. Invoquaient le Seigneur en égorgeant leurs frères , Et le bras tout souillé du sang des innocents, Osaient offrir à Dieu cet exécrable encens.
« 0 combien de héros indignement périrent ! Resnel et Pardaillan-* chez les morts descendirent; Et vous, brave Guerchy, vous, sage Lavardin^^, Digne de plus de vie et d'un autre destin. Parmi les malheureux que cette nuit cruelle Plongea dans les horreurs d'une nuit éternelle, Marsillac et Soubise ^^, au trépas condamnés, Défendent quelque temps leurs jours infortunés.
Sanglants, percés de coups, et respirant à peine, Jusqu'aux portes du Louvre on les pousse, on les traîne ; îls teignent de leur sang ce palais odieux, En implorant leur roi, qui les trahit tous deux.
« Du haut de ce palais excitant la tempête,
Médicis à loisir contemplait cette fête:
Ses cruels favoris, d'un regard curieux,
Voyaient les flots de sang regorger sous leurs yeux,
Et de Paris en feu les ruines fatales
Étaient de ces héros les pompes triomphales.
« Que dis-je! ô crime! ô honte! ô comble de nos maux! Le roi, le roi lui-même, au milieu des bourreaux, Poursuivant des proscrits les troupes égarées, Du sang de ses sujets souillait ses mains sacrées'*: Et ce même Valois que je sers aujourd'hui. Ce roi qui par ma bouche implore votre appui. Partageant les forfaits de son barbare frère, A ce honteux carnage excitait sa colère ^^. Non qu'après tout Valois ait un cœur inhumain; Rarement dans le sang il a trempé sa main ; Mais l'exemple du crime assiégeait sa jeunesse; Et sa cruauté même était une faiblesse.
« Quelques-uns, il est vrai, dans la foule des morts,
Du fer des assassins trompèrent les efforts.
De Caumont33, jeune enfant, l'étonnante aventure
Ira de bouche en bouche à la race future.
Son vieux père, accablé sous le fardeau des ans,
Se livrait au sommeil entre ses deux enfants ;
Un lit seul enfermait et les fils et le père. Les meurtriers ardents, qu'aveuglait la colère, Sur eux à coups pressés enfoncent le poignard: Sur ce lit malheureux la mort vole au hasard.
M L'Éternel en ses mains tient seul nos destinées; Il sait, quand il lui plaît, veiller sur nos années, Tandis qu'en ses fureurs l'homicide est trompé. D'aucun coup, d'aucun trait, Gaumont ne fut frappé; Un invisible bras, armé pour sa défense, Aux mains des meurtriers dérobait son enfance; Son père, à son côté, sous mille coups mourant. Le couvrait tout entier de son corps expirant; Et, du peuple et du roi trompant la barbarie. Une seconde fois il lui donna la vie.
« Cependant, que fesais-je en ces affreux moments?
Hélas ! trop assuré sur la foi des serments.
Tranquille au fond du Louvre, et loin du bruit des armes
Mes sens d'un doux repos goûtaient encor les charmes.
0 nuit! nuit effroyable! ô funeste sommeil!
L'appareil de la mort éclaira mon réveil.
On avait massacré mes plus chers domestiques;
Le sang de tous côtés inondait mes portiques;
Et je n'ouvris les yeux que pour envisager
Les miens que sur le marbre on venait d'égorger. i
Les assassins sanglants vers mon lit s'avancèrent; \
Leurs parricides mains devant moi se levèrent; !
Je touchais au moment qui terminait mon sort ; j
Je présentai ma tête, et j'attendis la mort. I
a Mais, soit qu'un vieux respect pour le sang de leurs maîtres
Parlât encor pour moi dans le cœur de ces traîtres,
Soit que de Mé licis l'ingénieux courroux
Trouvât pour moi la mort un supplice trop doux,
Soit qu'enfin, s'assurant d'un port durant l'orage.
Sa prudente fureur me gardât pour otage,
On réserva ma vie à de nouveaux revers.
Et bientôt de sa part on m'apporta des fers'*.
« Goligni, plus heureux et plus digne d'envie,
Du moins, en succombant, ne perdit que la vie ;
Sa liberté, sa gloire au tombeau le suivit...
"Vous frémissez, madame, à cet affreux récit :
Tant d'horreur vous surprend ; mais de leur barbarie
Je ne vous ai conté que la moindre partie.
On eût dit que, du haut de son Louvre fatal,
Médicis à la France eût donné le signal;
Tout imita Paris ^^ : la mort sans résistance
Couvrit en un moment la face de la France.
Quand un roi veut le crime, il est trop obéi!
Par cent mille assassins son courroux fut servi ;
Et des fleuves français les eaux ensanglantées'
Ne portaient que des morts aux mers épouvantées. »
1 . Il n'y a que ce seul chant dans lequel l'auteur n'ait jamaî» rien changé 1. (1756 à 1775.)
2. Quelques lecteurs peu attentifs pourront s'effaroucher dt la hardiesse de ces expressions. Il est juste de ménager sur cela ; leur scrupule, et de leur faire considérer que les mêmes parolesqui seraient une impiété dans la bouche d'un catholique, sont très-séantes dans celle du roi de Navarre; il était alors, calviniste. Beaucoup de nos historiens même nous le peignent flottant entre les deux religions; et certainement, s'il ne jugeait de l'une et de l'autre que par la conduite des deux partis, il devait se défier des deux cultes, qui n'étaient soutenus alors que par des crimes. (1723.) On le donne ici pour un homme d'honneur, tel qu'il était, cherchant de bonne foi à s'éclairer, ami de la vérité, ennemi de la pe'^sécution, et détestant le crime partout où il se trouve. (1730.)
3. François, duc de Guise, appelé communément alors le grand duc de Guise, était père du Balafré. Ce fut lui qui, avec le cardinal son frère, jeta les londements de la Ligue. Il avait de très-grandes qualités, qu'il faut bien se donner de garde de confondre avec de la vertu.
1. Cela D'esi pas tout à fait exact. Voyez le» Variantes et Imitation» du deuxième cbaot. — R.
Le président De Thou, ce grand historien, rapporte ^ que François de Guise voulut faire assassiner Antoine de Navarre, père de Henri IV, dans la ciiambre de François II. Il avait engagé ce jeune roi à permettre ce meurtre. Antoine de Navarre avait le cœur hardi, quoique l'esprit faible. Il fut informé du complot, et ne laissa pas d'entrer dans la chambre où on devait l'assassiner. « S'ils me tuent, dit-il à Reinsi, gentilhomme à lui, prenez ma chemise toute sanglante, portez-la à mon fils et à ma femme; ils liront dans mon sang ce qu'ils doivent faire pour me venger. » François II n'osa pas, dit M. De Thou, se .cuiller de ce crime ; et le duc de Guise, en sortant de la chambre, s'écria : « Le pauvre roi que nous avons! n (1730.)
4. M. de Castelnau, envoyé de France auprès de la reine Elisabeth, parle ainsi d'elle- :
« Cette princesse avait toutes les plus grandes qualités requises pour régner heureusement... On poun-ait dire de son règne ce qui advint au temps d'Auguste lorsque le temple de Janus fut fermé, etc. » ^1730.)
5. Catherine de Médicis se brouilla avec son fils Charles IX sur la fin de la vie de ce prince, et ensuite avec Henri III. Elle avait été si ouvertement mécontente du gouvernement de François II, qu'on l'avait soupçonnée, quoique injustement, d'avoir h^té ia mort de ce roi. (1730.)
0. Dans les Mémoires de la Ligue, on trouve une lettre de Catherine de Médicis au prince de Cojidé, par laquelle elle le remercie d'avoir pris les armes contre la cour. (1730.)
7. Elle fut accusée d'avoir eu des intrigues avec le vidame de Chartres 3, mort à la Bastille, et avec un gentilhomme breton, nommé Moscouët*. (1730.)