‹ La Henriade, le poëme de Fontenoy; avec les divers morceaux composésChapitre 41 sur 113 · Henri de Guise le Balafré, né en 1550, de François de · texte numérisé non relu

Henri de Guise le Balafré, né en 1550, de François de

Guise et d'Anne d'Est. Il exécuta le grand projet de la Ligue, formé par le cardinal de Lorraine, son oncle, du temps du concile de Trente, et entamé par François, son père. (1730.)

4. On reprit l'auteur d'avoir mis le mot de prêches dans un poëme épique. Il répondit que tout peut y entrer, et que l'épithète de criminels relève l'expression dçi prêches, (1768.)

5. Anne, duc de Joyeuse, donna la bataille de Coutras contre Henri IV, alors roi de Navarre, le 20 octobre 1587. On comparait son armée à celle de Darius, et l'armée de Henri IV à celle d'Alexandre. Joyeuse fut tué dans la bataille par deux capitaines d'infanterie nommés Bordeaux et Descentiers. (1730.)

6. Il avait épousé la sœur de la femme de Henri III. Dans son ambassade à Rome, il fut traité comme frère du roi. Il avait un cœur digne de sa grande fortune. Un jour, ayant fait attendre trop longtemps les deux secrétaires d'État dans l'antichambre du roi, il leur en fit ses excuses, en leur abandonnant un don de cent mille écus que le roi venait de lui faire. (1730.)

7. Dans le même temps que l'armée du roi était battue à Coutras, le duc de Guise fesait des actions d'un très-habile général contre une armée nombreuse de reîlres venus au secours de Henri IV; et, après les avoir harcelés et fatigués longtemps, il les défit au village d'Auneau. (1730.)

8. Le duc de Guise, à cette journée des barricades, se contenta de renvoyer à Henri III ses gardes, après les avoir désarmés. (1730.)

0. Le cardinal de Guise, l'un des frères du duc de Guise, avait dit plus d'une fois qu'il ne mourrait jamais content qu'il n'eût tenu la tête du roi entre ses jambes, pour lui faire une couronne de moine. Madame de Montpensier, sœur des Guises, foulait qu'on se servît de ses ciseaux pour ce saint usage. Tout le monde connaît la devise de Henri III ; c'étaient trois cou«

ronnes avec ces mots : Manet ultima cœlo, auxquels les ligueurs substituèrent ceux-ci : Manet ultima claustro. On connaît aussi ces deux vers latins qu'on afficha aux portes du Louvre :

Qui decit ante duas, unam abstulit; altéra nutat; Tertia tonsoris est facienda manu.

En voici une traduction que l'auteur a lue dans les manuacrits de feu M. le président de Mesmes :

Valois, qui les dames n'aime, Deux couronnes posséda :

Bientôt sa prudence extrême Des deux l'une lui ôta.

L'autre va tombant de même, Grâce à ses heureux travaux.

Une paire de ciseaux Lui baillera la troisième. (1723.)

10. Le duc de Guise fut tué le vendredi 23 décembre 1588, à huit heures du matin. Les historiens disent qu'il lui prit une faiblesse dans l'antichambre du roi, parce qu'il avait passé la nuit avec une femme de la cour : c'était madame de ^Joirmoutier, se'on la tradition. Tous ceux qui ont écrit la relation de cette mort disent que ce prince, dès qu'il fut entré dans la chambre du conseil, commença à soupçonner son malheur par les mouvements qu'il aperçut. D'Aubigné rapporte ^ qu'il rencontra d'abord dans cette chambre d'Espinac, archevêque de Lyon, son confident. Celui-ci, qui en même temps se douta de quelque chose, lui dit en présence de Larchant, capitaine des gardes, à propos d'un habit neuf que le duc portait : « Cet habit est bien léger, au temps qui court ; vous en auriez dû prendre un plus fourré. » Ces paroles, prononcées avec un air de crainte, confirmèrent celles du duc. Il entra cependant par une petite allée dans la chambre du roi, qui conduisait à un cabinet dont le roi avait fait condamner la porte. Le duc, ignorant que la porte fût murée, lève, pour entrer, la tapisserie

1. Bûtoin univtTBelle. liaillé, 1616-1620, 3 parti» in-folio; 8* partie,

p. loi . — R.

qui la couvrait; dans le moment, plusieurs de ces Gascons qu'on nommait les Quarante-cinq le percent avec des poignards que le roi leur avait distribués lui-même.

Les assassins étaient La Bastide, Monsivry, Saint-Malin, Saint-Gaudin , Saint -Capautel, Halfrenas, Herbelade, avec Lognac, leur capitaine. Monsivry fut celui qui donna le premier coup; il fut suivi de Lognac, de La Bastide, de Saint- Malin, etc., qui se jetèrent en même temps sur le duc.

On montre encore dans le château de Blois une pierre de la muraille contre laquelle il s'appuya en tombant, et qui fut la première teinte de son sang. Quelques Lorrains, en passant par Blois, ont baisé celte pierre, et, la raclant avec un couteau, en ont emporté précieusement la poussière.

On ne parle point, dans le poëme, de la mort du cardinal de Guise, qui fut aussi tué à Blois ; il est aisé d'en voir la raison : c'est que le détail de l'histoire ne convient point à l'unité du poëme, parce que l'intérêt diminue à mesure qu'il se partage.

C'est par cette raison que l'on n'a point parlé du prince de Condé dans la bataille de Centras, afin de n'arrêter les yeux du lecteur que sur Henri IV. (1723.)

Ce dernier alinéa, qu'on trouve encore dans l'édition de 1724, a disparu dans les suivantes. — R.

11. Le duc de Mayenne, frère puîné du Balafré, tué à Blois, avait été longtemps jaloux de la réputation de son aîné. Il avait toutes les grandes qualités de son frère, à l'activité près. (1730.)

12. On lit dans la grande Histoire de Mézerai que le duc de Mayenne fut soupçonné d'avoir écrit une lettre au roi, où il l'avertissait de se défier de son frère. Ce seul soupçon suffit pour autoriser ie caractère qu'on donne ici au duc de Mayenne, caractère naturel à un ambitieux, et surtout à un chef de parti. (1723.)

13. Le chevalier d'Aumale, frère du duc d'Aumale, de la maison de Lorraine, jeune homme impétueux, qui avait des qualités brillantes, qui était toujours à la tête des sorties

pendant le siège de Paris, et inspirait aux iiabitants sa valeur

et sa confiance. (1730.)

14. Philippe II, roi d'Espagne, fils de Charles-Quint. On l'appelait le démon du midi, d.£MOnium meridianim , parce qu'il troublait toute l'Europe, au midi de laquelle l'Espagne est située. Il envoya de puissants secours à la Ligue, dans le dessein de faire tomber la couronne de France à l'infante Claire-Eugénie ou à quelque prince de sa famille. (1730.)

15. La cour de Rome, gagnée par les Guises, et soumise alors à l'Espagne, fit ce qu'elle put pour ruiner la France. Grégoire XIII secourut la Ligue d'hommes et d'argent, et Sixte- Quint commença son pontificat par les excès les plus grands, et heureusement les plus inutiles, contre la maison rojale, comme on peut voir aux remarques sur le premier chant '. (1730.)

16. Henri IV, alors roi de Navarre, eut la générosité d'aller à Tours voir Henri III, suivi d'un page seulement, malgré les défiances et les prières de ses vieux officiers, qui craignaient pour lui une seconde Saint-Barthélemi. (1730.)

17. Robert d'Évreux, comte d'Essex, fameux par la prise de Cadix sur les Espagnols, par la tendresse d'Elisabeth pour lui, et par sa mort tragique arrivée en 1001. Il avait pris Cadix sur les Espagnols, et les avait battus plus d'une fois sur mer. La reine Elisabeth l'envoya effectivement en France en 1590, au secours de Henri IV, à la tèie ae cinq mille hommes. (1730.)

18. Sixte-Quint, pape, avait osé excommunier le roi de France, et surtout Henri IV, alors roi de Navarre.

Philippe II, roi d'Espagne, grand protecteur de la Ligue. (1723.)

19. Sixte-Quint, né aux Grottes, dans la Marche d'Ancône, 1. Voyez la note 7, p, 19. — R,

d'un pauvre vigneron nommé Peretti; homme dont la turbulence égala la dissimulation. Étant cordelier, il assomma de coups le neveu de son provincial et se brouilla avec tout l'ordre. Inquisiteur à Venise, il y mit le trouble et fut obligé de s'enfuir. Étant cardinal, il composa en latin la bulle d'excommunication lancée par le pape Pie V contre la reine Elisabeth, Cependant il estimait cette reine, et l'appelait cn gran cer-

VELLO DI PRII«IPESSA. (1730.)

20. Cet événement était tout récent, car Henri IV est supposé voir secrètement Elisabeth en 1589, et c'était l'année précédente que la grande flotte de Philippe II, destinée pour la conquête de l'Angleterre, fut battue par l'amiral Drake, et dispersée par la tempête. (1730.)

On a fait, dans un journal de Trévoux, une critique spécieuse de cet endroit. Ce n'est pas, dit-on, à la reine Elisabeth de croire que Rome est complaisante pour les puissances, puisque Rome avait osé excommunier son père.

Mais le critique ne songeait pas que le pape n'avait excommunié le roi d'Angleterre, Henri VIII, que parce qu'il craignait davantage l'empereur Charles-Quint. (1737.) Ce n'est pas la seule faute qui soit dans cet extrait de Trévoux, dont l'auteur, désavoué et condamné par la plupart de ses confrères, a mis dans ses censures peut-être plus d'injures que de raisons, (174G.)

ARGUMENT

D'Aumaîe était près de se rendre maître do camp de Henri III, lorsque le héros, revenant d'Angleterre, combat les ligueuri et fait changer la fortune.

La Discorde console Mayenne et vole à Rome pour y chercher du secours. Description de Rome , où régnait alors Sixt»- Quint. La Discorde y trouve la Politique ; elle revient a?e« elle à Paris, soulève la Sorbonne, anime les Seize conti'e le parlement et arme les moines. On livre à la main du bourreau des magistrats qui tenaient pour le parti des rois. Troubles et confusion horrible dans Paris.

Tandis que, poursuivant leurs entretiens secrets, Et pesant à loisir de si grands intérêts, Ils épuisaient tous deux la science profonde De combattre, de vaincre, et de régir le monde, La Seine, avec effroi, voit sur ses bords sanglants Les drapeaux de la Ligue abandonnés aux vents.

Valois, loin de He'nri, rempli d'inquiétude. Du destin des combats craignait rincertitude. A ses desseins flottants il fallait un appui ; Il attendait Bourbon, sûr de vaincre avec lui. Par ces retardements les ligueurs s'enhardirent; Des portes de Paris leurs légions sortirent:

Le superbe d'Aumale, et Nemours, et Brissac, Le farouche Saint-Paul, La Châtre, Canillac, D'un coupable parti défenseurs intrépides, Épouvantaient Valois de leurs succès rapides ; Et ce roi, trop souvent sujet au repentir. Regrettait le héros qu'il avait fait partir.

Parmi ces combattants, ennemis de leur maître,

Un frère de Joyeuse * osa longtemps paraître.

Ce fut lui que Paris vit passer tour à tour

Du siècle au fond d'un cloître, et du cloître à la cour:

Vicieux, pénitent, courtisan, solitaire,

L prit, quitta, reprit la cuirasse et la haire.

Du pied des saints autels arrosés de ses pleurs,

Il courut de la Ligue animer les fureurs.

Et plongea dans le sein de la France éplorée

La main qu'à l'Éternel il avait consacrée.

Mais de tant de guerriers, celui dont la valeur Inspira plus d'effroi, répandit plus d'horreur. Dont le cœur fut plus fier et la main plus fatale, Ce fut vous, jeune prince, impétueux d'Aumale, Vous, né du sang lorrain, si fécond en héros. Vous, ennemi des rois, des lois et du repos. La fleur de la jeunesse en tout temps l'accompagne: Avec eux sans relâche il fond dans la campagne ; Tantôt dans le silence, et tantôt à grand bruit, A la clarté des cieux, dans l'ombre de la nuit. Chez l'ennemi surpris portant partout la guerre, Du sang des assiégeants son bras couvrait la terre. Tels du front du Caucase, ou du sommet d'Athos,

D'où Toeil découvre au loin Tair, la terre et les flots,

Les aigles, les vautours aux ailes étendues,

D'un vol précipité fendant les vastes nues,

Vont dans les champs de l'air enlever les oiseaux.

Dans les bois, sur les prés déchirent les troupeaux

Et dans les flancs afi'reux de leurs roches sanglantes

Remportent, à grands cris, ces dépouilles vivantes.

Déjà plein d'espérance, et de gloire enivré. Aux tentes de Valois il avait pénétré. La nuit et la surprise augmentaient les alarmes : Tout pliait, tout tremblait, tout cédait à ses armes. Cet orageux torrent, prorapt à se déborder. Dans son choc ténébreux allait tout inonder. L'étoile du matin commençait à paraître: Mornay, qui précédait le retour de son maître. Voyait déjà les tours du superbe Paris. D'un bruit mêlé d'horreur, il est soudain surpris Il court, il aperçoit dans un désordre extrême Les soldats de Valois, et ceux de Bourbon même: « Juste ciel I est-ce ainsi que vous nous attendiez ? Henri va vous défendre ; il vient, et vous fuyez ! Vous fuyez, compagnons! » Au son de sa parole. Comme on vit autrefois au pied du Capitole Le fondateur de Rome, opprimé des Sabins, Au nom de Jupiter arrêter ses Romains, Au seul nom de Henri les Français se rallient; La honte les enflamme, ils marchent, ils s'écrientî « Qu'il vienne, ce héros, nous vaincrons sous ses yeux.» Henri dans le moment paraît au milieu d'eux. Brillant comme l'éclair au fort de la tempête:

m LA IIENRTADE. (72)

11 vole au premier rang, il s'avance à leur tête; ïl combat, on le suit; il change les destins: La foudre est dans ses yeux, la mort est dans ses mains. Tous les chefs ranimés autour de lui s'empressent ; La victoire revient, les ligueurs disparaissent. Gomme aux rayons du jour qui s'avance et qui luit, S'est dissipé l'éclat des astres de la nuit. C'est en vain que d'Aumale arrête sur ces rives Des siens épouvantés les troupes fugitives; Sa voix pour un moment les rappelle aux combats: La voix du grand Henri précipite leurs pas : De son front menaçant la terreur les renverse; Leur chef les réunit, la crainte les disperse. D'Aumale est avec eux dans leur fuite entraîné; Tel que du haut d'un mont de frimas couronné, Au milieu des glaçons et des neiges fondues. Tombe et roule un rocher qui menaçait les nues.

Mais que dis-je? il s'arrête, il montre aux assiégeants, 11 montre encor ce front redouté si longtemps. Des siens qui l'entraînaient, fougueux, il se dégage : Honteux de vivre encore il revole au carnage; 11 arrête un moment son vainqueur étonné; Mais d'ennemis bientôt il est environné. La mort allait punir son audace fatale.

La Discorde le vit, et trembla pour d'Aumale. La barbare qu'elle est a besoin de ses jours: Elle s'élève en l'air, et vole à son secours. Elle approche ; elle oppose au nombre qui l'accable Son bouclier de fer, immense, impénétrable.

Qui commande au trépas, qu'accompagne l'horreur, Et dont la vue inspire ou la rage ou la peur. 0 fille de l'enfer! Discorde inexorable, Pour la première fois tu parus secourable ! Tu sauvas un héros, tu prolongeas son sort, De cette même main, ministre de la mort, De cette main barbare, accoutumée aux crimes. Qui jamais jusque-là n'épargna ses victimes. Elle entraîne d'Aumale aux portes de Paris, Sanglant, couvert de coups qu'il n'avait point sentis. Elle applique à ses maux une main salutaire; Elle étanche ce sang répandu pour lui plaire: Mais tandis qu'à son corps elle rend la vigueur. De ses mortels poisons elle infecte son cœur. Tel souvent un tyran, dans sa pitié cruelle, Suspend d'un malheureux la sentence mortelle; A ses crimes secrets il fait servir son bras; Et, quand ils sont commis, il le rend au trépas,

Henri sait profiter de ce grand avantage, Dont le sort des combats honora son courage. Des moments dans la guerre il connaît tout le prix : Il presse au même instant ses ennemis surpris; Il veut que les assauts succèdent aux batailles; Il fait tracer leur perte autour de leurs murailles. Valois, plein d'espérance, et fort d'un tel appui. Donne aux soldats l'exemple, et le reçoit de lui; Il soutient les travaux , il brave les alarmes. La peine a ses plaisirs, le péril a ses charmes. Tous les chefs sont unis, tout succède à leurs vœux ; Et bientôt la Terreur, qui marche devant eux.

Des assiégés tremblants dissipant les cohortes, A leurs yeux éperdus allait briser leurs portes. Que peut faire Mayenne en ce péril pressant ? Mayenne a pour soldats un peuple gémissant. Ici, la fille en pleurs lui redemande un père; Là, le frère effrayé pleure au tombeau d'un frère. Chacun plaint le présent, et craint pour l'avenir; Ce grand corps alarmé ne peut se réunir. On s'assemble, on consulte, on veut fuir ou se rendre» Tous sont irrésolus, nul ne veut se défendre: Tant le faible vulgaire, avec légèreté, Fait succéder la peur à la témérité !

Mayenne, en frémissant, voit leur troupe éperdue : Cent desseins partageaient son âme irrésolue, Quand soudain la Discorde aborde ce héros. Fait siffler ses serpents, et lui parle en ces mots :

« Digne héritier d'un nom redoutable à la France,

Toi qu'unit avec moi le soin de ta vengeance.

Toi, nourri sous mes yeux, et formé sous mes lois.

Entends ta protectrice et reconnais ma voix.

Ne crains rien de ce peuple imbécile et volage.

Dont un faible malheur a glacé le courage;

Leurs esprits sont à moi, leurs cœurs sont dans mes mains

Tu les verras bientôt, secondant nos desseins.

De mon fiel abreuvés, à mes fureurs en proie,

Combattre avec audace et mourir avec joie. »

La Discorde aussitôt, plus prompte qu'un éclair. Fend d*un vol assuré les campagnes de l'air.

Partout chez les Français le trouble et les alarmes Présentent à ses yeux des objets pleins de charmes : Son haleine en cent lieux répand l'aridité; Le fruit meurt en naissant, dans son germe infecté ; Les épis renversés sur la terre languissent; Le ciel s'en obscurcit, les astres en pâlissent ; Et la foudre en éclats, qui gronde sous ses pieds. Semble annoncer la mort aux peuples effrayés.

Un tourbillon la porte à ces rives fécondes Que l'Éridan rapide arrose de ses ondes.

Rome enfin se découvre à ses regards cruels; Rome, jadis son temple, et l'effroi des mortels; Rome, dont le destin, dans la paix, dans la guerre, Est d'être en tous les temps maîtresse de la terre. Par le sort des combats on la vit autrefois Sur leurs trônes sanglants enchaîner tous les rois; L'univers fléchissait sous son aigle terrible. Elle exerce en nos jours un pouvoir plus paisible: On la voit sous son joug asservir ses vainqueurs, Gouverner les esprits et commander aux cœurs : Ses avis fout ses lois, ses décrets sont ses armes.

Près de ce Capitule où régnaient tant d'alarmes,

Sià' les pompeux débris de Bellone et de Mars,

Un pontife est assis au trône des césars;

Des prêtres fortunés foulent d'un pied tranquille

Les tombeaux des Gâtons et la cendre d'Emile.

Le trône est sur l'autel, et l'absolu pouvoir

Met dans les mêmes mains le sceptre et l'encensoir.

Là, Dieu même a fondé son Église naissante,

Tantôt persécutée, et tantôt triomphante :

Là, son premier apôtre avec la Vérité

Conduisit la Candeur et la Simplicité.

Ses successeurs heureux quelque temps l'imitèrent,

D'autant plus respectés que plus ils s'abaissèrent.

Leur front d'un vain éclat n'était point revêtu;

La pauvreté soutint leur austère vertu ;

Et, jaloux des seuls biens qu'un vrai chrétien désire.

Du fond de leur chaumière ils volaient au martyre.

Le temps, qui corrompt tout, changea bientôt leurs mœurs

Le ciel, pour nous punir, leur donna des grandeurs.

Rome, depuis ce temps, puissante et profanée,

Au conseil des méchants se vit abandonnée;

La trahison, le meurtre, et l'empoisonnement,

De son pouvoir nouveau fut l'aflfreux fondement.

Les successeurs du Christ au fond du sanctuaire

Placèrent sans rougir l'incoste et l'adultère;

Et Rome, qu'opprimait leur empire odieux,

Sous ces tyrans sacrés regretta ses faux dieux.

On écouta depuis de plus sages maximes ;

On sut ou s'épargner ou mieux voiler les crimes:

De l'Église et du peuple on régla mieux les droits *j

Rome devint l'arbitre et non l'efifroi des rois;

Sous l'orgueil imposant du triple diadème,

La modeste vertu reparut elle-même.

Mais l'art de ménager le reste des humains

Est, surtout aujourd'hui, la vertu des Romains.

Sixte alors était roi de l'Église et de Rome *. Si, pour être honoré du titre de grand homme,

Il suffit d'être faux, austère et redouté, Au rang des plus grands rois Sixte sera compté. Il devait sa grandeur à quinze ans d'artifices; Il sut cacher, quinze ans, ses vertus et ses vices: Il sembla fuir le rang qu'il brûlait d'obtenir. Et s'en fit croire indigne afin d'y parvenir.

Sous le puissant abri de son bras despotique.

Au fond du Vatican régnait la Politique,

Fille de l'Intérêt et de l'Ambition,

Dont naquirent la Fraude et la Séduction.

Ce monstre ingénieux, en détours si fertile,

Accablé de soucis, paraît simple et tranquille;

Ses yeux creux et perçants, ennemis du repos.

Jamais du doux sommeil n'ont senti les pavots;

Par ses déguisements, à toute heure elle abuse

Les regards éblouis de l'Europe confuse:

Le Mensonge subtil qui conduit ses discours,

De la Vérité même empruntant le secours,

Du sceau du Dieu vivant empreint ses impostures,

Et fait servir le ciel à venger ses injures.

A peine la Discorde avait frappé ses yeux, Elle court dans ses bras d'un air mystérieux; Avec un ris malin la flatte, la caresse; Puis, prenant tout à coup un ton plein de tristesse: « Je ne suis plus, dit-elle, en ces temps bienheureux Où les peuples séduits me présentaient leurs vœux, Où la crédule Europe, à mon pouvoir soumise, Confondait dans mes lois les lois de son Église. Je parlais ; et soudain les rois humiliés

Du trône, en frémissant, descendaient à mes pieds ; Sur la terre, à mon gré, ma voix soufflait les guerres; Bu haut du Vatican je lançais les tonnerres; Je tenais dans mes mains la vie et le trépas; Je donnais, j'enlevais, je rendais les États. Cet heureux temps n'est plus. Le sénat de la France Éteint presque en mes mains les foudres que je lance*; Plein d'amour pour l'Église, etpour moi plein d'horreur, Il ôte aux nations le bandeau de l'erreur ^: C'est lui qui, le premier, démasquant mon visage, Vengea la Vérité, dont j'empruntais l'image. Que ne puis-je, ô Discorde! ardente à te servir. Le séduire lui-même, ou du moins le punir! Allons, que tes flambeaux rallument mon tonnerre; Commençons par la France à ravager la terre; Que le prince et l'État retombent dans nos fers. » Elle dit, et soudain s'élance dans les airs.

Loin du faste de Rome, et des pompes mondaines. Des temples consacrés aux vanités humaines. Dont l'appareil superbe impose à l'univers. L'humble Religion se cache en des déserts: Elle y vit avec Dieu dans une paix profonde; Cependant que son nom, profané dans le monde, Est le prétexte saint des fureurs des tyrans, Le bandeau du vulgaire, et le mépris des grands. Souffrir est son destin, bénir est son partage : Elle prie en secret pour l'ingrat qui l'outrage; Sans ornement, sans art, belle de ses attraits. Sa modeste beauté se dérobe à jamais Aux hypocrites yeux de la foule importune

Qui court à ses autels adorer la Fortune.

Son âme pour Henri brûlait d'un saint amour; Cette fille des cieux sait qu'elle doit un jour. Vengeant de ses autels le culte légitime, Adopter pour son fils ce héros magnanime : Elle l'en croyait digne, et ses ardents soupirs Hâtaient cet heureux temps trop lent pour ses désira Soudain la Politique et la Discorde impie Surprennent en secret leur auguste ennemie. Elle lève à son Dieu ses yeux mouillés de pleurs: Son Dieu, pour l'éprouver, la livre à leurs fureurs. Ces monstres, dont toujours elle a souffert l'injure. De ses voiles sacrés couvrent leur tête impure. Prennent ses vêtements respectés des humains. Et courent dans Paris accomplir leurs desseins. D'un air insinuant l'adroite Politique Se glisse au vaste sein de la Sorbonne antique; C'est là que s'assemblaient ces sages révérés, Des vérités du ciel interprètes sacrés, Qui, des peuples chrétiens arbitres et modèles, A leur culte attachés, à leur prince fidèles. Conservaient jusqu'alors une mâle vigueur. Toujours impénétrable aux flèches de l'erreur. Qu'il est peu de vertus qui résistent sans cesse ! Du monstre déguisé la voix enchanteresse Ébranle leurs esprits par ses discours flatteurs* Aux plus ambitieux elle offre des grandeurs; Par l'éclat d'une mitre elle éblouit leur vue: De l'avare en secret la voix lui fut vendue: Par un éloge adroit le savant enchanté.

Pour prix d'un vain encens trahit la vérité : Menacé par sa voix, le faible sMntimide.

On s'assemble en tumulte, en tumulte on décide. Parmi les cris confus, la dispute et le bruit, De ces lieux, en pleurant, la Vérité s'enfuit. Alors au nom de tous un des vieillards s'écrio: <r L'Église fait les rois, les absout, les châtie ; En nous est cette Église, en nous seuls est sa loi: Nous réprouvons Valois, il n'est plus notre roi. Serments jadis sacrés, nous brisons votre chaîne •!

A peine a-t-il parlé, la Discorde inhumaine Trace en lettres de sang ce décret odieux. Chacun jure par elle, et signe sous ses yeux ''.

Soudain elle s'envole, et d'église en église

Annonce aux factieux cette grande entreprise;

Sous l'habit d'Augustin, sous le froc de François,

Dans les cloîtres sacrés fait entendre sa voix ;

Elle appelle à grands cris tous ces spectres austères,

De leur joug rigoureux esclaves volontaires.

« De la Religion reconnaissez les traits.

Dit-elle, et du Très-Haut vengez les intérêts.

C'est moi qui viens à vous, c'est moi qui vous appelle.

Ce fer, qui dans mes mains à vos yeux étincelle,

Ce glaive redoutable à nos fiers ennemis,

Par la main de Dieu même en la mienne est remis.

11 est temps de sortir de l'ombre de vos temples:

Allez d'un zèle saint répandre les exemples;

Apprenez aux Français, incertains de leur foi.

Que c'est servir leur Dieu que d'immoler leur roi.

Songez que de Lévi la famille sacrée,

Du ministère saint par Dieu même honorée-

jMérita cet honneur en portant à l'autel

Des mains teintes du sang des enfants d'Israël *.

Que dis-je? où sont ces temps, où sont ces jours prospèreS|

Où j'ai vu les Français massacrés par leurs frères?

C'était vous, prêtres saints, qui conduisiez leurs bras;

Coligni par vous seuls a reçu le trépas.

J'ai nagé dans le sang; que le sang coule encore :

Montrez-vous, inspirez ce peuple qui m'adore! »

i Le monstre au même instant donne à tous le signal; j Tous sont empoisonnés de son venin fatal; I II conduit dans Paris leur marche solennelle;

L'étendard de la croix flottait au milieu d'elle.

Ils chantent; et leurs cris, dévots et furieux,

Semblent à leur révolte associer les cieux.

On les entend mêler, dans leurs vœux fanatiques.

Les imprécations aux prières publiques.

Prêtres audacieux, imbéciles soldats,

Du sabre et de Fépée ils ont chargé leurs bras;

Une lourde cuirasse a couvert leur cilice.

Dans les murs de Paris cette infâme milice

Suit, au milieu des flots d'un peuple impétueux,

Le Dieu, ce Dieu de paix, qu'on porte devant eux ^.

Mayenne, qui de loin voit leur folle entreprise,

La méprise en secret, et tout haut l'autorise;

11 sait combien le peuple, avec soumission,

Confond le fanatisme et la religion; \

Il connaît ce grand art, aux princes nécessaire.

De nourrir la faiblesse et Terreur du vulgaire.

A ce pieux scandale enfin il applaudit;

Le sage s'en indigne, et le soldat en rit.

Mais le peuple excité jusques aux cieux envoie

Des cris d'emportement, d'espérance et de joie;

Et comme à son audace a succédé la peur,

La crainte en un moment fait place à la fureur.

Ainsi l'ange des mers, sur le sein d'Amphitrite,

Calme à son gré les flots, à son gré les irrite.

La Discorde a choisi seize séditieux ^*',

Signalés par le crime entre les factieux.

Ministres insolents de leur reine nouvelle,

Sur son char tout sanglant ils montent avec elle;

L'Orgueil, la Trahison, la Fureur, le Trépas,

Dans des ruisseaux de sang marchent devant leurs pas..

Nés dans l'obscurité, nourris dans la bassesse,

Leur haine pour les rois leur tient lieu de noblesse;

Et jusque sous le dais par le peuple portés,

Mayenne, en frémissant, les voit à ses côtés :

Des jeux de la Discorde ordinaires caprices.

Qui souvent rend égaux ceux qu'elle rend complices ii

Ainsi, lorsque les vents, fougueux tyrans des eaux.

De la Seine ou du Rhône ont soulevé les flots.

Le limon croupissant dans leurs grottes profondes

S'élève, en bouillonnant, sur la face des ondes;

.Ainsi , dans les fureurs de ces embrasements

Qui changent les cités en de funestes champs,

Le fer, l'airain, le plomb, que les feux amollissent.

Se mêlent dans la flamme à l'or au'ils obscurcissent.

Dans ces jours de tumulte et de sédition,

Thémis résistait seule à la contagion;

La soif de s'agrandir, la crainte, l'espérance,

Rien n'avait dans ses mains fait pencher sa balance ;

Son temple était sans tache, et la simple Équité

Auprès d'elle, en fuyant, cherchait sa sûreté.

Il était dans ce temple un sénat vénérable.

Propice à l'innocence, au crime redoutable,

Qui, des lois de son prince et l'organe et l'appui,

Marchait d'un pas égal entre son peuple et lui.

Dans l'équité des rois sa juste confiance

Souvent porte à leurs pieds les plaintes de la France :

Le seul bien de l'État fait son ambition ;

Il hait la tyrannie et la rébellion ;

Toujours plein de respect, toujours plein de courage.

De la soumission distingue l'esclavage;

Et, pour nos libertés toujours prompt à s'armer,

Connaît Rome, l'honore, et la sait réprimer.

Des tyrans de la Ligue une affreuse cohorte Du temple de Thémis environne la porte : Bussi les conduisait ; ce vil gladiateur, Monté par son audace à ce coupable honneur. Entre, et parle en ces mots à l'auguste assemblée Par qui des citoyens la fortune est réglée : « Mercenaires appuis d'un dédale de lois. Plébéiens, qui pensez être tuteurs des rois. Lâches, qui dans le trouble et parmi les cabales Mettez l'honneur honteux de vos grandeurs vénales, Timides dans la guerre, et tyrans dans la paix,

Obéissez au peuple, écoutez ses décrets.

Il fut des citoyens avant qu'il fût des maîtres.

Nous rentrons dans les droits qu'ont perdus nos ancêtres

Ce peuple fut longtemps par vous-même abusé ;

Il s'est lassé du sceptre, et le sceptre est brisé.

Effacez ces grands noms, qui vous gênaient sans doute,

Ces mots de plein pouvoir, qu'on hait et qu'on redoute:

Jugez au nom du peuple, et tenez au sénat.

Non la place du roi, mais celle de l'État :

Imitez la Sorbonne, ou craignez ma vengeance. »

Le sénat répondit par un noble silence. Tels, dans les murs de Rome abattus et brûlants, Ces sénateurs courbés sous le fardeau des ans Attendaient fièrement, sur leur siège immobiles, Les Gaulois et la mort avec des yeux tranquilles. Bussi, plein de fureur, et non pas sans efifroi : a Obéissez, dit-il, tyrans, ou suivez-moi...» Alors Harlay se lève, Harlay, ce noble guide, Ce chef d'un parlement juste autant qu'intrépide; Il se présente aux Seize, il demande des fers. Du front dont il aurait condamné ces pervers. On voit auprès de lui les chefs de la justice. Brûlant de partager l'honneur de son supplice, Victimes de la foi qu'on doit aux souverains. Tendre aux fers des tyrans leurs généreuses mains ^'.

Muses, redites-moi ces noms chers à la France ; Consacrez ces héros qu'opprima la licence. Le vertueux De Thou, Mole, Scarron, Bayeul, Potier^*, cet homme juste, et vous, jeune Longueil,

Vous en qui, pour hâter vos belles destinées, L'esprit et la vertu devançaient les années. j Tout le sénat enfin , par les Seize enchaîné , A travers un vil peuple, en triomphe est mené Dans cet afifreux château'^*, palais de la vengeance. Qui renferme souvent le crime et l'innocence. Ainsi ces factieux ont changé tout l'État ; La Sorbonne est tombée, il n'est plus de sénat... Mais pourquoi ce concours et ces cris lamentables? Pourquoi ces instruments de la mort des coupables? Qui sont ces magistrats que la main d'un bourreau, Par l'ordre des tyrans, précipite au tombeau? Les vertus dans Paris ont le destin des crimes. Brisson, Larcher, Tardif", honorables victimes, Vous n'êtes point flétris par ce honteux trépas : Mânes trop généreux, vous n'en rougissez pas; Vos noms toujours fameux vivront dans la mémoire ; Et qui meurt pour son roi meurt toujours avec gloire.

Cependant la Discorde, au milieu des mutins.

S'applaudit du succès de ses affreux desseins :

D'un air fier et content, sa cruauté tranquille

Contemple les effets de la guerre civile;

Dans ces murs tout sanglants, des peuples malheureux

Unis contre leur prince, et divisés entre eux,

Jouets infortunés des fureurs intestines,

De leur triste patrie avançant les ruines;

Le tumulte au dedans, le péril au dehors,

Et partout le débris, le carnage et les morts.

1. Henri, comte de Bouchage, frère puîné du duc de Joyeuse, tué à Coutras.

Un jour qu'il passait à Paris, à quatre heures du matin, près du couvent des Capucins, après avoir passé la nuit en débauche, il s'imagina que les anges chantaient les matines dans le couvent. Frappé de cette idée, il se fit capucin sous le nom de frère Ange. Depuis il quitta son froc et prit les armes contre Henri IV. Le duc de Mayenne le fit gouverneur du Languedoc, duc et pair, et maréchal de France. Enfin il fit son accommodement avec le roi; mais un jour ce prince étant avec lui sur un balcon au-dessous duquel beaucoup de peuple était assemblé : « Mon cousin, lui dit Henri IV, ces gens-ci me paraissent fort aises de voir ensemble un apostat et un renégat. » Cette parole du roi fit rentrer Joyeuse dans son couvent où il mourut. (1730.)

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