La souveraineté de Sedan, acquise par Henri de Turenne
fut perdue par Frédéric-Maurice, duc de Bouillon, son fils, qui ayant trempé dans la conspiration de Cinq-Mars contre Louis XIII, ou plutôt contre le cardinal de Richelieu, donna Sedan pour conserver sa vie; il eut, en échange de sa souveraineté, de très-grandes terres, plus considérables en revenu, mais qui donnaient plus de richesses et moins de puissance. j:30.)
12. Claude, duc de La Trimouille, était à la bataille d'Ivry. II avait un grand courage et une ambition démesurée, de grandes richesses, et était le seigneur le plus considérable parmi les calvinistes. Il mourut à trente-huit ans.
Balsac de Clermont d'Entragues, oncle de la fameuse marquise de Verneuil, fut tué à la bataille d'Ivry. Feuquières et de Nesle, capitaines de cinquante hommes d'armes, y furent tués aussi. (1730.)
13. Jamais homme ne mérita mieux le titre d'heureux ; il commença par être simple soldat, et finit par être connétable sous Louis XIII. (1730.)
14. On a tâché de rendre en vers les propres paroles que dit Henri IV à la journée d'Ivry : « Ralliez-vous à mon panache blanc, vous le verrez toujours au chemin de l'honneur et de la gloire. » (1730.)
15. La baïonnette au bout du fusil ne fut en usage que longtemps après. Le nom de baïonnette vient de Rayonne, où l'on fit les premières baïonnettes. (1730.)
16. Duplessis-Mornay eut deux chevaux tués sous lui à cette bataille. Il avait efi'ectivement dans l'action le sang-froid dont on le loue ici. (1730.)
17. Le duc de Biron fut blessé à Ivry, mais ce fut au combat de Fontaine-Française que Henri le Grand lui sauva la vie. On a transporté à la bataille d'Ivry cet événement qui, n'étant point un fait principal, peut être aisément déplacé. (1730.)
200 NOTES DU CHANT [lUITIEME.
18. Ce ne fut point à Ivry, ce fut au combat d'Aumale que Henri IV fut blessé ; il eut la bonté depuis de mettre dans ses gardes le soldat qui l'avait blessé.
Le lecteur s'aperçoit bien sans doute que l'on n'a pu parler de tous les combats de Henri le Grand dans un poëme où il faut observer l'unité d'action. Ce prince fut blessé à Aumale; il sauva la vie au maréchal de Biron à Fontaine-Française. Ce sont là des événements qui méritent d'ôtre mis en œuvre par le poëte; mais il ne peut les placer dans les temps où ils sont arrivés; il faut qu'il rassemble autant qu'il peut ces actions séparées; qu'il les rapporte à la même époque; en un mot qu'il compose un tout de diverses parties i ; sans cela il est absolument impossible de faire un poëme épique fondé sur une histoire.
Henri IV ne fut donc point blessé à Ivry, mais il courut un grand risque de la vie ; il fut même enveloppé de trois cornettes wallonnes, et y aurait péri s'il n'eût été dégagé par le maréchal d'Aumont et par le duc de La Trimouille. Les siens le crurent mort quelque temps, et jetèrent de grands cris de joie quand ils le virent revenir, l'épée à la main, tout couvert du sang des ennemis.
Je remarquerai qu'après la blessure du roi à Aumale, Dupiessis-Mornay lui écrivit : « Sire, vous avez assez fait l'Alexandre, il est temps que vous fassiez le César : c'est à nous à mourir pour Votre Majesté; et ce vous est gloire, à vous, sire, de vivre pour nous, et j'ose vous dire que ce vous est devoir. » (1723.)
1, Suivant ce précepte de Boileau :
Que d'un art délicat les pièces assorties
Ne formeat qu'un seul tout de diverses parties.
Art poétique, chant I, vers 179-180. — U.
ARGUMENT
Description du temple de l'Amour ; la Discorde implore son pouvoir pour amollir le courage de Henri IV. Ce héros est retenu quelque temps auprès de madame d'Estrées,si célèbre sous le nom de la belle Gabrielle. Mornay l'arrache à son amour, et le roi retourne à son armée.
Sur les bords fortunés de l'antique Idalie, Lieux où finit l'Europe et commence l'Asie, S'élève un vieux palais \ respecté par le temps; La nature en posa les premiers fondements ; Et l'art, ornant depuis sa simple architecture, Par ses travaux hardis surpassa la nature. Là, tous les champs voisins, peuplés de myrtes verts, N*ont jamais ressenti l'outrage des hivers. Partout on voit mûrir, partout on voit éclore Et les fruits de Pomone et les présents de Flore ; Et la terre n'attend, pour donner ses moissons, Ni les vœux des humalii^s, ni l'ordre des saisons. L'homme y semble goûter, dans une paix profonde, Tout ce que la nature, aux premiers jours du monde. De sa main bienfaisante accordait aux humains, Un éternel repos, des jours purs et sereins,
Les douceurs, les plaisirs que promet Tabondance,
Les biens du premier âge, hors la seule innocence. .. i
On entend, pour tout bruit, des concerts enchanteurs, ^|
Dont la molle harmonie inspire les langueurs;
Les voix de mille amants, les chants de leurs maîtresses.
Qui célèbrent leur honte et vantent leurs faiblesses.
Chaque jour on les voit, le front paré de fleurs,
De leur aimable maître implorer les faveurs;
Et, dans Tart dangereux de plaire et de séduire.
Dans son temple à Tenvi s'empresser de s'instruire.
La flatteuse Espérance, au front toujours serein,
A Tautel de l'Amour les conduit par la main.
Près du temple sacré les Grâces demi-nues
Accordent à leurs voix leurs danses ingénues;
La molle Volupté, sur un lit de gazons,
Satisfaite et tranquille, écoute leurs chansons.
On voit à ses cotés le Mystère en silence,
Le Sourire enchanteur, les Soins, la Complaisance,
Les plaisirs amoureux, et les tendres Désirs,
Plus doux, plus séduisants encor que les Plaisirs.
De ce temple fameux telle est l'aimable entrée.
Mais, lorsqu'on avançant sous la voûte sacrée,
On porte au sanctuaire un pas audacieux,
Quel spectacle funeste épouvante les yeux I
Ce n'est plus des Plaisirs la troupe aimable et tendre :
Leurs concerts amoureux ne s'y font plus entendre.
Les Plaintes, les Dégoûts, l'Imprudence, la Peur,
Font de ce beau séjour un séjour plein d'horreur.
La sombre Jalousie, au teint pâle et livide.
Suit d'un pied chancelant le Soupçon qui la guide :
La Haine et le Courroux, répandant leur venin.
(48) CHANT NEUVIÈME. 20a
Marchent devant ses pas un poignard à la main. La Malice les voit, et d'un souris perfide Applaudit, en passant, à leur troupe homicide. Le Repentir les suit, détestant leurs fureurs, Et baisse en soupirant ses yeux mouillés de pleurs.
C'est là, c'est au milieu de cette cour affreuse, Des plaisirs des humains compagne malheureuse, Que l'Amour a choisi son séjour éternel. Ce dangereux enfant, si tendre et si cruel, Porte en sa faible main les destins de la terre, Donne, avec un souris, ou la paix ou la guerre, Et, répandant partout ses trompeuses douceurs. Anime l'univers, et vit dans tous les cœurs. Sur un trône éclatant contemplant ses conquêtes, 11 foulait à ses pieds les plus superbes têtes: Fier de ses cruautés plus que de ses bienfaits, Il semblait s'applaudir des maux qu'il avait faits.
La Discorde soudain, conduite par la Rage, Écarte les Plaisirs, s'ouvre un libre passage. Secouant dans ses mains ses flambeaux allumés. Le front couvert de sang, et les yeux enflammés : « Mon frère, lui dit-elle, où sont tes traits terribles: Pour qui réserves-tu tes flèches invincibles ? Ah! si de la Discorde allumant le tison, Jamais à tes fureurs tu mêlas mon poison; Si tant de fois pour toi j'ai troublé la nature, Viens, vole sur mes pas, viens venger mon injure : Un roi victorieux écrase mes serpents ;
Ses mains joignent Tolive aux lauriers triomphants: La Clémence avec lui marchant d'un pas tranquille, Au sein tumultueux de la guerre civile, Va sous ses étendards, flottants de tous côtés, làéunir tous les cœurs par moi seule écartés : Encore une victoire, et mon trône est en poudre. Aux remparts de Paris Henri porte la foudre : Ce héros va combattre, et vaincre, et pardonner, De cent chaînes d'airain son bras va m'enchaîner. C'est à toi d'arrêter ce torrent dans sa course : Va de tant de hauts faits empoisonner la source; Que sous ton joug, Amour, il gémisse abattu; Va dompter son courage au sein de la vertu. C'est toi, tu t'en souviens, toi dont la main fatale Fit tomber sans effort Hercule aux pieds d'Omphale. Ne vit-on pas Antoine amolli dans tes fers, Abandonnant pour toi les soins de l'univers, Fuyant devant Auguste, et te suivant sur l'onde, Préférer Cléopâtre à l'empire du monde?
Henri te reste à vaincre, après tant de guerriers : Dans ses superbes mains va flétrir ses lauriers; Va du myrte amoureux ceindre sa tête altière ; Endors entre tes bras son audace guerrière, A mon trône ébranlé cours servir de soutien : Viens, ma cause est la tienne, et ton règne est le mien. »
Ainsi parlait ce monstre; et la voûte tremblante Répétait les accents de sa voix effrayante. L'Amour qui l'écouiait, couché parmi des fleurs. D'un souris fier et doux répond à ses fureurs. 11 s'arme cependant de ses flèches dorées ;
Il fend des vastes cieux les voûtes azurées : Et, précédé des Jeux, des Grâces, des Plaisirs, Il vole aux champs français sur l'aile des Zéphyrs.
Dans sa course d'alDord il découvre avec joie
Le faible Siraoïs et les champs où fut Troie;
Il rit en contemplant, dans ces lieux renommés,
La cendre des palais par ses mains consumés.
Il aperçoit de loin ces murs bâtis sur l'onde,
Ces remparts orgueilleux, ce prodige du monde,
Venise, dont Neptune admire le destin,
Et qui commande aux flots renfermés dans son sein.
Il descend, il s'arrête aux champs de la Sicile,
Où lui-même inspira Théocrite et Virgile,
Où l'on dit qu'autrefois, par des chemins nouveaux,
De l'amoureux Alphée il conduisit les eaux.
Bientôt, quittant les bords de Taimable Aréthuse,
Dans les champs de Provence il vole vers Vaucluse *
Asile encor plus doux, lieux où dans ses beaux jours
Pétrarque soupira ses vers et ses amours.
H voit les murs d'Anet bâtis aux bords de l'Eure;
Lui-même en ordonna la superbe structure :
Par ses adroites mains avec art enlacés,
Les chiffres de Diane ' y sont encor tracés.
Sur sa tombe, en passant, les Plaisirs et les Grâces
Répandirent les fleurs qui naissaient sur leurs traces
Aux campagnes d'ivry l'Amour arrive enfin. Le roi, près d' în partir pour un plus grand dessein,
Mêlant à ses plaisirs l'image de la guerre, Laissait pour un moment reposer son tonnerre. Mille jeunes guerriers, à travers les guérets, Poursuivaient avec lui les hôtes des forêts. L'Amour sent, à sa vue, une joie inhumaine; Il aiguise ses traits, il prépare sa chaîne ; Il agite les airs que lui-même a calmés; 11 parle, on voit soudain les éléments armés. D'un bout du monde à l'autre appelant les orages. Sa voix commande aux vents d'assembler les nuages. De verser ces torrents suspendus dans les airs. Et d'apporter la nuit, la foudre et les éclairs.
Déjà les Aquilons, à ses ordres fidèles, Dans les cieux obscurcis ont déployé leurs ailes; La plus affreuse nuit succède au plus beau jour; La Nature en gémit, et reconnaît l'Amour.
Dans les sillons fangeux de la campagne humide, Le roi marche incertain, sans escorte et sans guide L'Amour, en ce moment, allumant son flambeau, Fait briller devant lui ce prodige nouveau. Abandonné des siens, le roi, dans ces bois sombres, Suit cet astre ennemi, brillant parmi les ombres ; Comme on voit quelquefois les voyageurs troublés Suivre ces feux ardents de la terre exhalés. Ces feux dont la vapeur maligne et passagère Conduit au précipice, à l'instant qu'elle éclaire.
Depuis peu la fortune en ces tristes climats
D'une illustre mortelle avait conduit les pas. Dans le fond d'un château tranquille et solitaire, Loin du bruit des combats elle attendait son père, Qui, fidèle à ses rois, vieilli dans les hasards. Avait du grand Henri suivi les étendards. D'Estrée* était son nom: la main de la nature De ses aimables dons la combla sans mesure. Telle ne brillait point, aux bords de l'Eurotas, La coupable beauté qui trahit Ménélas; Moins touchante et moins belle à Tarse on vit paraître Celle qui des Romains avait dompté le maître S Lorsque les habitants des rives du Cydnus, L'encensoir à la main, la prirent pour Vénus. Elle entrait dans cet âge, hélas l trop redoutable, Qui rend des passions le joug inévitable. Son cœur, né pour aimer, mais fier et généreux, D'aucun amant encor n'avait reçu les vœux : Semblable en son printemps à la rose nouvelle. Qui renferme en naissant sa beauté naturelle, Cache aux vents amoureux les trésors de son sein, Et s'ouvre aux doux rayons d'un jour pur et serein.
L'Amour, qui cependant s'apprête à la surprendre, Sous un nom supposé vient près d'elle se rendre : Il paraît sans flambeau, sans flèches, sans carquois; Il prend d'un simple enfant la figure et la voix, a On a vu, lui dit-il, sur la rive prochaine, S'avancer vers ces lieux le vainqueur de Mayenne. » Il glissait dans son cœur, en lui disant ces mots, Un désir inconnu de plaire à ce héros. Son teint fut animé d'une grâce nouvelle.
L'Amour s'applaudissait en la voyant si belle :
Que n'espérait-il point, aidé de tant d'appas !
Au-devant du monarque il conduisit ses pas.
L'art simple dont lui-même a formé sa parure
Paraît aux yeux séduits l'effet de la nature :
L'or de ses blonds cheveux, qui flotte au gré dos vents
Tantôt couvre sa gorge et ses trésors naissants,
Tantôt expose aux yeux leur charme inexprimable.
Sa modestie encor la rendait plus aimable :
Non pas cette farouche et triste austérité,
Qui fait fuir les amours, et même la beauté;
Mais cette pudeur douce, innocente, enfantine.
Qui colore le front d'une rougeur divine,
Inspire le respect, enflamme les désirs.
Et de qui la peut vaincre augmente les plaisirs.
Il fait plus (à l'Amour tout miracle est possible). Il enchante ces lieux par un charme invincible. Des myrtes enlacés, que d'un prodigue sein La terre obéissante a fait naître soudain. Dans les lieux d'alentour étendent leur feuillage : A peine a-t-on passé sous leur fatal ombrage. Par des liens secrets on se sent arrêter ; On s'y plaît, on s'y trouble, on ne peut les quitter. On voit fuir sous cette ombre une onde enchanteresse; Les amants fortunés, pleins d'une douce ivresse, Y boivent à longs traits l'oubli de leur devoir. L'Amour dans tous ces lieux fait sentir son pouvoir : Tout y paraît changé; tous les cœurs y soupirent; Tous sont empoisonnés du charme qu'ils respirent : Tout y parle d'amour. Les oiseaux dans les champs
Redoublent leurs baisers, leurs caresses, leurs chants. Le moissonneur ardent, qui court avant Taurore, Couper les blonds épis que l'été fait éclore, S'arrête, s'inquiète, et pousse des soupirs : Son cœur est étonné de ses nouveaux désirs; Il demeure enchanté dans ces belles retraites, Et laisse, en soupirant, ses moissons imparfaites. Près de lui, la bergère, oubliant ses troupeaux. De sa tremblante main sent tomber ses fuseaux. Contre un pouvoir si grand qu'eût pu faire d'Estrée? Par un charme indomptable elle était attirée; Elle avait à combattre, en ce funeste jour. Sa jeunesse, son cœur, un héros, et l'Amour.
Quelque temps de Henri la valeur immortelle
Vers ses drapeaux vainqueurs en secret le rappelle :
Une invisible main le retient malgré lui.
Dans sa vertu première il cherche un vain appui :
Sa vertu Tabandonne; et son âme enivTée
N'aime, ne voit, n'entend, ne connaît que d'Estrée.
Loin de lui cependant tous ses chefs étonnés
Se demandent leur prince, et restent consternés.
Ils tremblaient pour ses jours : aucun d'eux n'eût pu croir
Qu'on eût, dans ce moment, dû craindre pour sa gloire
On le cherchait en vain ; ses soldats abattus.
Ne marchant plus sous lui, semblaient déjà vaincus.
Mais le génie heureux qui préside à la France Ne souffrit pas longtemps sa dangereuse absence :
SMff LA HENRIADE. (247)
Il descendit des d'eux à la voix de Louis,
Et vint d'un vol rapide au secours de son fils.
Quand il fut descendu vers ce triste héraisphère. Pour y trouver un sage il regarda la terre; 11 ne le chercha point dans ces lieux révérés, A rétude, au silence, au jeûne consacrés ; Il alla dans Ivry : là, parmi la licence Où du soldat vainqueur s'emporte l'insolence, L'ange heureux des Français fixa son vol divin Au milieu des drapeaux des enfants de Calvin : Il s'adresse à Mornay. C'était pour nous instruire Que souvent la raison suffît à nous conduire; Ainsi qu'elle guida, chez des peuples païens, Marc-Aurèle, ou Platon, la honte des chrétiens.
Non moins prudent ami que philosophe austère,
Mornay sut l'art discret de reprendre et de plaire :
Son exemple instruisait bien mieux que ses discours
Les solides vertus furent ses seuls amours.
Avide de travaux, insensible aux délices.
Il marchait d'un pas ferme au bord des précipices.
Jamais l'air de la cour, et son souffle infecté,
N'altéra de son cœur l'austère pureté.
Belle Aréthuse, ainsi ton onde fortunée
Roule, au sein furieux d'Amphitrite étonnée,
Un cristal toujours pur, et des flots toujours clairs^
Que jamais ne corrompt l'amertume des mers.
Le généreux Mornay, conduit par la Sagesse, Part, et vole en ces lieux où la douce Mollesse
Retenait dans ses bras le vainqueur des humains, £t de la France en lui maîtrisait les destins. L'Amour, à chaque instant, redoublant sa victoire. Le rendait plus heureux, pour mieux flétrir sa gloire. Les plaisirs, qui souvent ont des termes si courts. Partageaient ses moments et remplissaient ses jours.
L'Amour, au milieu d'eux, découvre avec colère,
A côté de Mornay, la Sagesse sévère :
11 veut sur ce guerrier lancer un trait vengeur ;
Il croit charmer ses sens, il croit blesser son cœur :
Mais Mornay méprisait sa colère et ses charmes;
Tous ses traits impuissants s'émoussaient sur ses armes.
Il attend qu'en secret le roi s'offre à ses yeux ;
Et d'un œil irrité contemple ces beaux lieux.
Au fond de ces jardins, au bord d'une onde claire,
Sous un myrte amoureux, asile du mystère,
D'Estrée à son amant prodiguait ses appas ;
Il languissait près d'elle, il brûlait dans ses bras.
De leurs doux entretiens rien n'altérait les charmes :
Leurs yeux étaient remplis de ces heureuses larmes.
De ces larmes qui font les plaisirs des amants :
Ils sentaient cette ivresse et ces saisissements.
Ces transports, ces fureurs, qu'un tendre amour inspire.
Que lui seul fait goûter, que lui seul peut décrire.
Les folâtres Plaisirs, dans le sein du repos,
Les Amours enfantins désarmaient ce héros :
L'un tenait sa cuirasse encor de sang trempée.
L'autre avait détaché sa redoutable épée.
Et riait, en tenant dans se? débiles mains
Ce fer, l'appui du trône et l'effroi des humains.
La Discorde de loin insulte à sa faiblesse; Elle exprime, en grondant, sa barbare allégresse. Sa fière activité ménage ces instants : Elle court de la Ligue irriter les serpents; Et, tandis que Bourbon se repose et sommeille, De tous ses ennemis la rage se réveille.
Enfin dans ces jardins, où sa vertu languit,
Il voit RIornay paraître : il le voit, et rougit.
L'un de Tautre, en secret, ils craignaient la présence.
Le sage, en l'abordant, garde un morne silence ;
Mais ce silence même, et ces regards baissés.
Se font entendre au prince, et s'expliquent assez.
Sur ce visage austère, où régnait la tristesse,
Henri lut aisément sa honte et sa faiblesse.
Rarement de sa faute on aime le témoin :
Tout autre eût de Mornay mal reconnu le soin.
« Cher ami, dit le roi, ne crains point ma colère;
Qui m'apprend mon devoir est trop sûr de me plaire :
Viens, le cœur de ton prince est digne encor de toi •
Je t'ai vu, c'en est fait, et tu me rends à moi;
Je reprends ma vertu, que l'Amour m'a ravie :
De ce honteux repos fuyons l'ignominie;
Fuyons ce lieu funeste, où mon cœur mutiné
Aime encor les liens dont il fut enchaîné.
Me vaincre est désormais ma plus belle victoire :
Partons, bravons l'Amour dans les bras de la Gloire;
Et bientôt, vers Paris répandant la terreur,
Dans le sang espagnol effaçons mon erreur. »
(333) CHAiST NEUVIÈME. 213
A ces mots généreux, Mornay connut son maître. « C'est vous, s'écria-t-il, que je revois paraître ; Vous, de la France entière auguste défenseur ; Vous, vainqueur de vous-même, et roi de votre cœur î L'Amour à votre gloire ajoute un nouveau lustre : Qui Tignore est heureux, qui le dompte est illustre. »
Il dit. Le roi s'apprête à partir de ces lieux. Quelle douleur, ô ciel ! attendrit ses adieux ! Plein de l'aimable objet qu'il fuit et qu'il adore En condamnant ses pleurs, il en versait encore. Entraîné par Mornay, par l'Amour attiré, Il s'éloigne, il revient, il part désespéré. Il part. En ce moment d'Estrée, évanouie. Reste sans mouvement, sans couleur, et sans vie D'une soudaine nuit ses beaux yeux sont couverts, L'Amour, qui l'aperçut, jette un cri dans les airs; 11 s'épouvante, il craint qu'une nuit éternelle N'enlève à son empire une nymphe si belle, N'efface pour jamais les charmes de ces yeux Qui devaient dans la France allumer tant de feux. Il la prend dans ses bras; et bientôt cette amante Rouvre, à sa douce voix, sa paupière mourante, Lui nomme son amant, le redemande en vain, Le cherche encor des yeux, et les ferme soudain. L'Amour, baigné des pleurs qu'il répand auprès d'elle. Au jour qu'elle fuyait tendrement la rappelle; D'un espoir séduisant il lui rend la douceur, Et soulage les maux dont lui seul est Tauteur.
Mornay, toujours sévère et toujours inflexible,
214 LA HENRIAÛE. (362)
Entraînait cependant son maître trop sensible. La Force et la Vertu leur montrent le chemin ; La Gloire les conduit les lauriers à la main; Et TAmour indigné, que le devoir surmonte» Va cacher loin d'Anet sa colère et sa hontô.
1. Cette description du temple de l'Amour, et la peinture do cette passion personnifiée, sont entièrement allégoriques. On a placé en Chypre le lieu de la scène, comme on a mis à Rome la demeure de la Politique, parce que les peuples de l'île de Chypre ont de tout temps passé pour être abandonnés à l'amour, de même que la cour de Rome a eu la réputation d'être la cour la plus politique de l'Europe.
On ne doit point regarder ici l'Amour comme fils de Vénus et comme un dieu de la Fable, mais comme une passion représentée avec tous les plaisirs et tous les désordres qu/ l'accompagnent. (1730.)
2. Vaucluse, Vallis clausa, près de Cordes en Provence, célèbre par le séjour que fit Pétrarque dans les environs. L'on voit même encore près de sa source une maison qu'on appelle la maison de Pétrarque. (1730.)
3. Anet fut bâti par Henri H pour Diane de Poitiers, dont les chiffres sont mêlés dans tous les ornements de ce château, lequel n'est pas loin de la plaine d'Ivry. (1730.)
4. Gabrielle d'Estrées , d'une ancienne maison de Picardie, fille et petite-fille d'un grand-maître de Tartillerie, mariée au «eigneur de Liancourt, et depuis duchesse de Beaufort, etc
Henri IV en devint amoureux pendant les guerres civiles ; il se dérobait quelquefois pour l'alier voir. Un jour même il se déguisa en paysan, passa au travers des gardes ennemies et arriva chez elle, non sans courir risque d'être pris.
On peut voir ces détails dans VHiiîoire des Amours du grand Alcandre, écrite par une princesse de Gonti. (1730.)
5. Cléopâtre allant à Tarse, où Antoine l'avait mandée, fit ce voyage sur un vaisseau brillant d'or et orné des plus belles peintures; les voiles étaiont de pourpre, les cordages d'or et de soie. Cléopâtre était habillée comme on représentait alors la déesse Vénus ; ses femmes représentaient les nymphes et les Grâces ; la poupe et la proue étaient remplies des plus beaux enfants déguisés en Amours. Elle avançait dans cet équipage sur le fleuve Cydnus, au son de mille instruments de musique. Tout le peuple tte Tarse la prit pour la déesse. On quitta le tribunal d'Antoine pour courir au-devant d'elle. Ce Romain lui-môme alla la recevoir et on devint éperdumeat amoureux. Plutarque. (1730.)
ARGUMENT
Retour du roi à son armée : il recommence le siège. Combat singulier du vicomte de Turenne et du chevalier d'Aumale. Famine horrible qui désole la ville. Le roi nourrit lui-même les habitants qu'il assiège. Le ciel récompense enfin ses vertus. La Vérité vient l'éclairer. Paris lui ouvre ses portes et la guerre est finie.
Ces moments dangereux, perdus dans la mollesse, Avaient fait aux vaincus oublier leur faiblesse. A de nouveaux exploits Mayenne est préparé. D'un espoir renaissant le peuple est enivré. Leur espoir les trompait: Bourbon, que rien n'arrête. Accourt, impatient d'achever sa conquête. Paris épouvanté revit ses étendards; Le héros reparut aux pieds de ses remparts, De ces mêmes remparts où fume encor sa foudre, Et qu'à réduire en cendre il ne put se résoudre. Quand l'ange de la France, apaisant son courroux. Retint son bras vainqueur, et suspendit ses coups. Déjà le camp du roi jette des cris de joie; D'un œil d'impatience il dévorait sa proie. Les ligueurs cependant, d'un juste effroi troublés,
Près du prudent Mayenne étaient tous rassemblés. Là, d'Aumale, ennemi de tout conseil timide, Leur tenait fièrement ce langage intrépide : « Nous n'avons point encore appris à nous cacher ; L*ennemi vient à nous : c'est là qu'il faut marcher; C'est là qu'il faut porter une fureur heureuse. Je connais des Français la fougue impétueuse; L'ombre de leurs remparts affaiblit leur vertu : Le Français qu'on attaque est à demi vaincu. Souvent le désespoir a gagné des batailles : J'attends tout de nous seuls, et rien de nos murailles. Héros qui m'écoutez, volez aux champs de Mars ; Peuples qui nous suivez, vos chefs sont vos remparts. »
Il se tut à ces mots: les ligueurs en silence Semblaient de son audace accuser l'imprudence. Il en rougit de honte, et dans leurs yeux confus Il lut, en frémissant, leur crainte et leur refus. « Eh bien! poursuivit-il, si vous n'osez me suivre, Français, à cet affront je ne veux point survivre : Vous craignez les dangers ; seul je m'y vais offrir. Et vous apprendre à vaincre, ou du moins à mourir. »
De Paris à l'instant il fait ouvrir la porte ; Du peuple qui l'entoure il éloigne l'escorte ; Il s'avance : un héraut, ministre des combats. Jusqu'aux tentes du roi marche devant ses pas, Et crie à haute voix : « Quiconque aime la gloire, Qu'il dispute en ces lieux l'honneur de la victoire : D'Aumale vous attend ; ennemis , paraissez. »
Tous les chefs, à ces mots, d'un beau zèle poussés,
Voulaient contre d'Aumale essayer ieur courage : Tous briguaient près du roi cet illustre avantage ; Tous avaient mérité ce prix de la valeur : Mais le vaillant Turenne emporta cet honneur. Le roi mit dans ses mains la gloire de la France. « Va, dit-il, d'un superbe abaisser l'insolence ; Combats pour ton pays, pour ton prince, et pour toi. fit reçois, en partant, les armes de ton roi. » Le héros, à ces mots, lui donne son épée. « Votre attente, ô grand roi ! ne sera point trompée (Lui répondit Turenne embrassant ses genoux) : J'en atteste ce fer, et j'en jure par vous. » Il dit. Le roi l'embrasse, et Turenne s'élance Vers l'endroit où d'Aumale, avec impatience, Attendait qu'à ses yeux un combattant parût. Le peuple de Paris aux remparts accourut ; Les soldats de Henri près de lui se rangèrent : Sur les deux combattants tous les yeux s'attachèrent . Chacun, dans l'un des deux voyant son défenseur Du geste et de la voix excitait sa valeur
Cependant sur Paris s'élevait un nuage
Qui semblait apporter le tonnerre et l'orage
Ses flancs noirs et brûlants, tout à coup entr'ouverts,
Vomissent dans ces lieux les monstres des enfers,
Le Fanatisme affreux, la Discorde farouche,
La sombre Politique au cœur faux, à l'oeil louche,
Le démon des combats respirant les fureurs.
Dieux enivrés de sang, dieux dignes des ligueurs :
Aux remparts de la ville, ils fondent, ils s'arrêtent;
En faveur de d'Aumale au combat ils s'apprêtent.
Voilà qu'au même instant, du liaut des cieux ouverts, Un ange est descendu sur le trône des airs, Couronné de rayons, nageant dans la lumière, Sur des ailes de feu parcourant sa carrière, Et laissant loin de lui Toccident éclairé Des sillons lumineux dont il est entouré. Il tenait d'une main cette olive sacrée. Présage consolant d'une paix désirée; Dans l'autre étincelait ce fer d'un Dieu vengeur, Ce glaive dont s'arma l'ange exterminateur, Quand jadis le Très-Haut à la Mort dévorante Livra les premiers-nés d'une race insolente. A l'aspect de ce glaive, interdits, désarmés. Les monstres infernaux semblent inanimés; La terreur les enchaîne; un pouvoir invincible Fait tomber tous les traits de leur troupe inflexible. Ainsi de son autel teint du sang des humains Tomba ce fier Dagon, ce dieu des Philistins, Lorsque de l'Éternel, en son temple apportée, A ses yeux éblouis l'arche fut présentée.
Paris, le roi, l'armée, et l'enfer, et les cieux, Sur ce combat illustre avaient ûxé les yeux. Bientôt les deux guerriers entrent dans la carrière. Henri du champ d'honneur leur ouvre la barrière. Leur bras n'est point chargé du poids d'un bouclier ; Ils ne se cachent point sous ces bustes d'acier, Des anciens chevaliers ornement honorable. Éclatant à la vue, aux coups impénétrable ; Ils négligent tous deux cet appareil qui rend Et le combat plus long, et le danger moins grand.
Leur arme est une épée ; et, sans autre défense, Exposé tout entier, l'un et Tautre s'avance. a 0 Dieu! cria Turenne, arbitre de mon roi, Descends, juge sa cause, et combats avec moi; Le coura.:£e n'est rien sans ta main protectrice; J'attends peu de moi-même, et tout de ta justice, » D'Aumale répondit : « J'attends tout de mon bras; C'est de nous que dépend le destin des combats : En vain l'homme timide implore un Dieu suprême; Tranquille au haut du ciel il me laisse à moi-même : Le parti le plus juste est celui du vainqueur: Et le dieu de la guerre est la seule valeur. » Il dit; et, d'un regard enflammé d'arrogance, Il voit de son rival la modeste assurance.
Mais la trompette sonne : ils s'élancent tous deux; Ils commencent enfin ce combat dangereux. Tout ce qu'ont pu jamais la valeur et l'adresse. L'ardeur, la fermeté, la force, la souplesse, Parut des deux côtés en ce choc éclatant. Cent coups étaient portés et parés à l'instant. Tantôt avec fureur l'un d'eux se précipite; L'autre d'un pas léger se détourne et l'évite : Tantôt plus rapprochés, ils semblent se saisir; Leur péril renaissant donne un afifreux plaisir; On se plaît à les voir s'observer et se craindra Avancer, s'arrêter, se mesurer, s'atteindre • Le fer étincelant, avec art détourné, Par de feints mouvements trompe l'œil étonné. Telle on voit du soleil la lumière éclatante Briser ses traits de feu dans l'onde transparente.
Et, se rompant en cor par des chemins divers, De ce cristal mouvant repasser dans les airs. Le spectateur surpris, et ne pouvant le croire, Voyait à tout moment leur chute et leur victoire. D'Aumale est plus ardent, plus fort, plus furieux : Turenne est plus adroit, et moins impétueux; Maître de tous ses sens, animé sans colère, 11 fatigue à loisir son terrible adversaire. D'Aumale en vains efforts épuise sa vigueur : Bientôt son bras lassé ne sert plus sa valeur. Turenne, qui l'observe, aperçoit sa faiblesse ; Il se ranime alors, il le pousse, il le presse ; Enfin, d'un coup mortel, il lui perce le flanc. D'Aumale est renversé dans les flots de son sang : Il tombe ; et de l'enfer tous les monstres frémirent! Ces lugubres accents dans les airs s'entendirent : « De la Ligue à jamais le trône est renversé ; « Tu l'emportes, Bourbon : notre règne est passé. » Tout le peuple y répond par un cri lamentable. D'Aumale sans vigueur, étendu sur le sable, Menace encor Turenne, et le menace en vain ; Sa redoutable épée échappe de sa main : Il veut parler; sa voix expire dans sa bouche. L'horreur d'être vaincu rend son air plus farouche. Il se lève, il retombe, il ouvre un œil mourant, Il regarde Paris, et meurt en soupirant. Tu le vis expirer, infortuné Mayenne; Tu le vis; tu frémis; et ta chute prochaine Dans ce moment affreux s'off'rit à tes esprits.
Cependant des soldats dans les murs de Paris
Rapportaient à pas lents le malheureux d'Aumale*.
Ce spectacle sanglant, cette pompe fatale
Entre au milieu d'un peuple interdit, égaré :
Chacun voit, en tremblant, ce corps défiguré,
Ce front souillé de sang, cette bouche entr'ouverte,
Cette tête penchée, et de poudre couverte,
Ces yeux où le trépas étale ses horreurs.
On n'entend point de cris, on ne voit point de pleurs:
La honte, la pitié, l'abattement, la crainte,
Étoufifent leurs sanglots, et retiennent leur plainte :
Tout se tait, et tout tremble. Un bruit rempli d'horreur
Bientôt de ce silence augmente la terreur.
Les cris des assiégeants jusqu'au ciel s'élevèrent;
Les chefs et les soldats près du roi s'assemblèrent;
Us demandent l'assaut : mais l'auguste Louis,
Protecteur des Français, protecteur de son fils,
Modérait de Henri le courage terrible.
Ainsi des éléments le moteur invisible
Contient les aquilons suspendus dans les airs,
Et pose la barrière où se brisent les mers :
Il fonde les cités, les disperse en ruines,
Et les cœurs des mortels sont dans ses mains divine«-
Henri, de qui le ciel a réprimé l'ardeur.
Des guerriers qu'il gouverne enchaîne la fureur.
Il sentit qu'il aimait son ingrate patrie;
Il voulut la sauver de sa propre furie.
Haï de ses sujets, prompt à les épargner,
Eux seuls voulaient se perdre; il les voulut gagner.
Heureux si sa bonté, prévenant leur audace.
Forçait ces malheureux à lui demander grâce I
Pouvant les emporter, il les fait Investir ; Il laisse à leur fureur le temps du repentir. Il crut que, sans assauts *, sans combats, sans alarmes, La disette et la faim, plus fortes que ses armes. Lui livreraient sans peine un peuple inanimé. Nourri dans Tabondance, au luxe accoutumé; Qui, vaincu par ses maux, souple dans l'indigence, Viendrait à ses genoux implorer sa clémence : Mais le faux Zèle, hélas! qui ne saurait céder. Enseigne à tout souffrir, comme à tout hasarder.
Les mutins, qu'épargnait cette main vengeresse, Prenaient d'un roi clément la vertu pour faiblesse ; Et, fiers de ses bontés, oubliant sa valeur, Ils défiaient leur maître, ils bravaient leur vainqueur; Ils osaient insulter à sa vengeance oisive.
Mais lorsqu'enfin les eaux de la Seine captive Cessèrent d'apporter dans ce vaste séjour L'ordinaire tribut des moissons d'alentour; Quand on vit dans Paris la Faim pâle et cruelle, Montrant déjà la Mort qui marchait après elle; Alors on entendit des hurlements affreux ; Ce superbe Paris fut plein de malheureux De qui la main tremblante, et la voix affaiblie. Demandaient vainement le soutien de leur vie. Bientôt le riche même, après de vains efforts, Éprouva la famine au milieu des trésors. Ce n'étaient plus ces jeux, ces festins, et ces fêtes, Où de myrte et de rose ils couronnaient leurs têtes; Où, parmi des plaisirs toujours trop peu goûtés,
Les vins les plus parfaits, les mets les plus vantés. Sous des lambris dorés qu'habite la Mollesse, De leurs goûts dédaigneux irritaient la paresse. On vit avec effroi tous ces voluptueux, Pâles, défigurés, et la mort dans les yeux, Périssant de misère au sein de l'opulence, Détester de leurs biens Tinutile abondance. Le vieillard, dont la faim va terminer les jours, Voit son fils au berceau, qui périt sans secours. Ici meurt dans la rage une famille entière. Plus loin, des malheureux, couchés sur la poussière. Se disputaient encore, à leurs derniers moments. Les restes odieux des plus vils aliments. Ces spectres affamés, outrageant la nature. Vont au sein des tombeaux chercher leur nourriture. Des morts épouvantés les ossements poudreux. Ainsi qu'un pur froment, sont préparés par eux. Que n'osent point tenter les extrêmes misères ! On les vit se nourrir des cendres de leurs pères. Ce détestable mets ' avança leur trépas. Et ce repas pour eux fut le dernier repas.
Ces prêtres, cependant, ces docteurs fanatiques. Qui, loin de partager les misères publiques. Bornant à leurs besoins tous leurs soins paternels, Vivaient dans l'abondance à l'ombre des autels *, Du Dieu qu'ils offensaient attestant la souffrance, Allaient partout du peuple animer la constance. Aux uns, à qui la mort allait fermer les yeux. Leurs libérales mains ouvraient déjà les cieux; Aux autres ils montraient, d'un coup d'oeil prophétique^,
Le tonnerre allumé sur un prince hérétique, Paris bientôt sauvé par des secours nombreux. Et la manne du ciel prête à tomber pour eux. Hélas! ces vains appâts, ces promesses stériles, Charmaient ces malheureux, à tromper trop faciles: Par les prêtres séduits, par les Seize effrayés. Soumis, presque contents, ils mouraient à leurs pieds. Trop heureux, en effet, d'abandonner la vie !
D'un ramas d'étrangers la ville était remplie.
Tigres que nos aïeux nourrissaient dans leur sein,
Plus cruels que la mort, et la guerre, et la faim.
Les uns étaient venus des campagnes belgiques ;
Les autres des rochers et des monts helvétiques;
Barbares " dont la guerre est Tunique métier,
Et qui vendent leur sang à qui veut le payer.
De ces nouveaux tyraas les avides cohortes
Assiègent les maisons, e.i enfoncent les portes;
Aux hôtes effrayés présentent mille morts,
Non pour leur arracher d'in utiles trésors.
Non pour aller ravir, d'une main adultère,
Une fille éplorée à sa tremblante mère ;
De la cruelle faim le besoin consumant
Fait expirer en eux tout autre sentiment ;
Et d'un peu d'aliments la découverte heureuse
Était l'unique but de leur recherche affreuse.
Il n'est point de tourment, de supplice, et d'horreur,
Que, pour en découvrir, n'inventât leur fureur.
Une femme (grand Dieu ! faut-il à la mémoire* Conserver le récit de cette horrible histoire?),
Une femme avait vu, par ces cœurs inhumains. Un reste d'aliment arraché de ses mains. Des biens que lui ravit la fortune cruelle, Un enfant lui restait, prêt à périr comme elle : Furieuse, elle approche, avec un coutelas. De ce fils innocent qui lui tendait les bras ; Son enfance, sa voix, sa misère, et ses charmes^ A sa mère en fureur arrachent mille larmes ; Elle tourne sur lui son visage effrayé. Plein d'amour, de regret, de rage, de pitié; Trois fois le fer échappe à sa main défaillante. La rage enfin l'emporte; et, d'une voix tremblante, Détestant son hymen et sa fécondité :
« Cher et malheureux fils que mes flancs ont porté, Dit-elle, c'est en vain que tu reçus la vie ; Les tyrans ou la faim l'auraient bientôt ravie. Et pourquoi vivrais-tu? pour aller dans Paris, Errant et malheureux pleurer sur ses débris? Meurs, avant de sentir mes maux et ta misère ; Rends-moi le jour, le sang, que t'a donné ta mère; Que mon sein malheureux te serve de tombeau, Et que Paris du moins voie un crime nouveau. » En achevant ces mots, furieuse, égarée.
Dans les flancs de son fils sa main désespérée Enfonce, en frémissant, le parricide acier, Porte le corps sanglant auprès de son foyer. Et, d'un bras que poussait sa faim impitoyable. Prépare avidement ce repas effroyable.
Attirés par la faim, les farouches soldats
Dans ces coupables lieux reviennent sur leurs pas :
t28 Là HENRIADE. (313)
T.eur transport est semblable à la cruelle joie Des ours et des lions qui fondent sur leur proie; A l'envi l'un de Tautre, ils courent en fureur, lis enfoncent la porte. 0 surprise! ô terreur I Près d'un corps tout sanglant à leurs yeux se présente Une femme égarée, et de sang dégouttante. <i Oui, c'est mon propre fils, oui, monstres inhumains, C'est vous qui dans son sang avez trempé mes mains : Que la mère et le fils vous servent de pâture : Craignez-vous plus que moi d'outrager la nature ? Quelle horreur à mes yeux semble vous glacer tous I Tigres, de tels festins sont préparés pour vous. »
Ce discours insensé, que sa rage prononce, Est suivi d'un poignard qu'en son cœur elle enfonce. De crainte, à ce spectacle, et d'horreur agités, Ces monstres confondus courent épouvanter^. Ils n'osent regarder cette maison funeste ; Ils pensent voir sur eux tomber le feu céleste, Et le peuple, efi"rayé de l'horreur de son sort, Levait les mains au ciel, et demandait la mort.
Jusqu'aux tentes du roi mille bruits en coururent
Son cœur en fut touché, ses entrailles s'émurent ;
Sur ce peuple infidèle il répandit des pleurs :
a 0 Dieu ! s'écria-t-il. Dieu qui lis dans les cœurs.
Qui vois ce que je puis, qui connais ce que j'ose.
Des ligueurs et de moi tu sépares la cause.
Je puis lever vers toi mes innocentes mains :
Tu le sais, je tendais les bras à ces mutins;
Tu ne m'imputes point leurs malheurs et leurs crimes.
Que Mayenne à son gré s'immole ces victimes;
Qu'il impute, s'il veut, des désastres si grands
A la nécessité, l'excuse des tyrans;
De mes sujets séduits qu'il comble la misère;
Il en est l'ennemi; j'en dois être le père :
Je le suis; c'est à moi de nourrir mes enfants,
Et d'arracher mon peuple à ces loups dévorants :
Dùt-il de mes bienfaits s'armer contre moi-même,
Dussé-je, en le sauvant, perdre mon diadème,
Qu'il vive, je le veux, il n'importe à quel prix;
Sauvons-le, malgré lui, de ses vrais ennemis ;
Et, si trop de piiié me coûte mon empire,
Que du moins sur ma tombe un jour on puisse lire •
« Henri, de ses sujets ennemi généreux,
« Aima mieux les sauver que de régner sur eux. »
Jl dif^; et dans l'instant il veut que son armée Approche sans éclat de la ville affamée, Qu'on porte aux citoyens des paroles de paix, Et qu'au lieu de vengeance on parle de bienfaits. A cet ordre divin ses troupes obéissent. Les murs en ce moment de peuple se remplissent. On voit sur les remparts avancer à pas lents Ces corps inanimés, livides, et tremblants. Tels qu'on feignait jadis que des royaumes sombres Les mages à leur gfé fesaient sortir les ombres, Quand leur voix, du Cocyte arrêtant les torrents, Appelait les enfers, et les mânes errants.
Quel est de ces mourants l'étonnement extrême! Leur cruel ennemi vient les nourrir lui-même.
23tt LA HENRIADE. (371)
Tourmentés, déchirés par leurs fiers défenseurs. Ils trouvent la pitié dans leurs persécuteurs. Tous ces événements leur semblaient incroyables. Ils voyaient devant eux ces piques formidables, Ces traits, ces instruments des cruautés du sort, Ces lances qui toujours avaient porté la mort, Secondant de Henri la généreuse envie, Au bout d'un fer sanglant leur apporter la vie. « Sont-ce là, disaient-ils, ces monstres si cruels? Est-ce là ce tyran si terrible aux mortels, Cet ennemi de Dieu, qu'on peint si plein de rage? Hélas! du Dieu vivant c'est la brijlante image ; C'est un roi bienfesant, le modèle des rois; Nous ne méritons pas de vivre sous ses lois. 11 triomphe, il pardonne, il chérit qui l'offense. Puisse tout notre sang cimenter sa puissance I Trop dignes du trépas dont il nous a sauvés, Consacrons-lui ces jours qu'il nous a conservés. »
De leurs cœurs attendris tel était le langage : Mais qui peut s'assurer sur un peuple volage, Dont la faible amitié s'exhale en vains discours. Qui quelquefois s'élève, et retombe toujours? Ces prêtres, dont cent fois la fatale éloquence Ralluma tous ces feux qui consumaient la France, Vont se montrer en pompe à ce peuple abattu. « Combattants sans courage, et chrétiens sans ^ertu, A quel indigne appât vous laissez-vous séduire? Ne connaissez-vous plus les palmes du martyre? Soldats du Dieu vivant, voulez-vous aujourd'hui Vivre pour l'outrager, pouvant mourir pour lui?
Quand Dieu du haut des cieux nous montre la couronne, Chrétiens, n'attendons pas qu'un tyran nous pardonne : Dans sa coupable secte il veut nous réunir : De ses propres bienfaits songeons à le punir. Sauvons nos temples saints de son culte hérétique. »
C'est ainsi qu'ils parlaient ; et leur voix fanatique, Maîtresse du vil peuple, et redoutable aux rois, Des bienfaits de Henri fesait taire la voix ; Et déjà quelques-uns, reprenant leur furie, S'accusaient en secret de lui devoir la vie.
A travers ces clameurs et ces cris odieux, La vertu de Henri pénétra dans les cieux. Louis, qui du plus haut de la voûte divine Veille sur les Bourbons dont il est l'origine. Connut qu'enfin les temps allaient être accomplis,
Et que le Roi des rois adopterait son fils.
Aussitôt de son cœur il chassa les alarmes ;
La Foi vint essuyer ses yeux mouillés de larmes;
Et la douce Espérance, et l'Amour paternel,
Conduisirent ses pas aux pieds de l'Éternel.
Au milieu des clartés d'un feu pur et durable, Dieu mit, avant les temps, son trône inébranlable. Le ciel est sous ses pieds; de mille astres divers Le cours, toujours réglé, l'annonce à l'univers. La puissance, l'amour, avec l'intelligence. Unis et divisés composent son essence.
Ses saints, dans les douceurs d'une éternelle paix. D'un torrent de plaisirs enivrés à jamais.
Pénétrés de sa gloire, et remplis de lui-même,
Adorent à Tenvi sa majesté suprême.
Devant lui sont ces dieux, ces brûlants séraphins,
A qui de l'univers il commet les destins.
11 parle, et de la terre ils vont changer la face;
Des puissances du siècle ils retranchent la race;
Tandis que les humains, vils jouets de Terreur,
Des conseils éternels accusent la hauteur.
Ce sont eux dont la main, frappant Rome asservie.
Aux fiers enfants du Nord a livré l'Italie,
L'Espagne aux Africains, Solymc aux Ottomans :
Tout empire est tombé, tout peuple eut ses tyrans.
Mais cette impénétrable et juste Providence
Ne laisse pas toujours prospérer l'insolence;
Quelquefois sa bonté, favorable aux humains,
Met le sceptre des rois dans d'innocentes mains.
Le père des Bourbons à ses yeux se présente,
Et lui parle en ces mots d'une voix gémissante :
« Père de l'univers, si tes yeux quelquefois
Honorent d'un regard les peuples et les rois,
Vois le peuple français à son prince rebelle;
S'il viole tes lois, c'est pour t'être fidèle.
Aveuglé par son zèle, il te désobéit.
Et pense te venger, alors qu'il te trahit.
Vois ce roi triomphant, ce foudre de la guerre,
L'exemple, la terreur et l'amour de la terre;
Avec tant de vertus, n'as-tu formé son cœur
Que pour Tabandonner aux pièges de l'erreur?
Faut-il que de tes mains le plus parfait ouvrage
A son Dieu qu'il adore oflfre un coupable hommage?
(459) CHANT DIXIÈÎIIE. 233
Ah ! si du grand Henri ton culte est ignoré, Par qui le Roi des rois veut-il être adoré? Daigne éclairer ce cœur créé pour te connaître : Donne à l'Église un fils, donne à la France un maître; Des ligueurs obstinés confonds les vains projets; Rends les sujets au prince, et le prince aux sujets : Que tous les cœurs unis adorent ta justice, Et f offrent dans Paris le même sacrifice. »
L'Éternel à ses vœux se laissa pénétrer;
Par un mot de sa bouche il daigna l'assurer.
A sa divine voix les astres s'ébranlèrent;
La terre en tressaillit, les ligueurs en tremblèrent.
Le roi, qui dans le ciel avait mis son appui,
Sentit que le Très-Haut s'intéressait pour lui.
Soudain la Vérité, si longtemps attendue,
'toujours chère aux humains, mais souvent inconnue,
Dans les tentes du roi descend du haut des cieux :
D'abord un voile épais la cache à tous les yeux :
De moment en moment, les ombres qui la couvrent
Cèdent à la clarté des feux qui les entr'ouvrent :
Bientôt elle se montre à ses yeux satisfaits.
Brillante d'un éclat qui n'éblouit jamais.
Henri, dont le grand cœur était formé pour elle,
Voit, connaît, aime enfin sa lumière immortelle.
Il avoue, avec foi, que la religion
Est au-dessus de l'homme et confond la raison.
n reconnaît l'Église ici-bas combattue,
L'Église toujours une, et partout étendue,
Libre, mais sous un chef, adorant en tout lieu,
Dans le bonheur des saints, la grandeur de son Dieu.
Le Christ, de nos péchés victime renaissante,
De ses élus chéris nourriture vivante.
Descend sur les autels à ses yeux éperdus,
Et lui découvre un Dieu sous un pain qui n'est plus.
Son cœur obéissant se soumet, s'abandonne
A ces mystères saints dont son esprit s'étonne.
Louis, dans ce moment qui comble ses souhaits,
Louis, tenant en main Tolive de la paix,
Descend du haut des cieux vers le héros qu'il aime :
Aux remparts de Paris il le conduit lui-même.
Les remparts ébranlés s'entr'ouvrent à sa voix;
11 entre* au nom du Dieu qui fait régner les rois.
Les ligueurs éperdus, et mettant bas les armes.
Sont aux pieds de Bourbon, les baignent de leurs larmes
Les prêtres sont muets; les Seize épouvantés
Eu vain cherchent, pour fuir, des antres écartés.
Tout le peuple, changé dans ce jour salutaire,
Reconnaît son vrai roi, son vainqueur et son père.
Dès lors on admira ce règne fortuné.
Et commencé trop tard, et trop tôt terminé.
L'Autrichien trembla. Justement désarmée,
Rome adopta Bourbon, Rome s'en vit aimée.
La Discorde rentra dans réternelle nuit.
A reconnaître un roi Mayenne fut réduii;
Et, soumettant enfin son cœur et ses provinces,
Fut le meilleur sujet du plus juste des princes.