DES DIFFÉRENTS GOUTS DES PEUPLES
Oq a accablé presque tous les arts d'un nombre prodigieux de règles dont la plupart sont inutiles ou fausses. Nous trouvons partout des leçons, mais bien peu d'exemples. Rien n'est plus aisé que de parler d'un ton de maître des choses qu'on ne peut exécuter : il y a cent poétiques contre un poëme. On ne voit que des maîtres d'éloquence, et presque pas un orateur. Le monde est plein de critiques, qui, à force de commentaires, de définitions, de distinctions, sont parvenus à obscurcir les connaissances les plus claires et les plus simples. Il semble qu'on n'aime que les chemins difficiles. Chaque science, chaque étude, a son jargon inintelligible, qui semble n'être inventé que pour en défendre les approches. Que de noms barbares, que de puérilités pédantesques on entassait il n'y a pas longtemps dans la tête d'un jeune homme, pour lui donner en une année ou deux une très-fausse idée de l'éloquence, dont il aurait pu avoir une connaissance très-vraie en peu de mois, par la lecture de quelques bons livres! La voie par laquelle on a si longtemps enseigné l'art de penser est assurément bien opposée au don de penser«
Mais c'est surtout en fait de poésie que les commentateurs et les critiques ont prodigué leurs leçons. Ils ont laborieusement écrit des volumes sur quelques lignes que l'imagination des poètes a créées eri se jouant. Ce sont des tyrans qui ont voulu asservir k leurs lois une nation libre, dont ils ne connaissent point le caractère; aussi ces prétendus législateurs n'ont fait souvent qu'embrouiller tout dans les États qu'ils ont voulu régler.
La plupart ont discouru avec pesanteur de ce qu'il fallait sentir avec transport; et quand même leurs règles feraient , justes, combien peu seraient-elles utiles ! Homère, Virgile, le 1 Tasse, Milton, n'ont guère obéi à d'autres leçons qu'à celles de leur génie. Tant de prétendues règles, tant de liens ne ser- ' viraient qu'à embarrasser les grands hommes dans leur marche, ' et seraient d'un faible secours à ceux à qui le talent manque. Il faut courir dans la carrière, et non pas s'y traîner avec des béquilles. Presque tous les critiques ont cherché dans Homère des règles qui n'y sont assurément point. Mais comme ce poète grec a composé deux poëmes d'une nature absolument différente, ils ont été bien en peine pour concilier Homère avec lui-même. Virgile venant ensuite, qui réunit dans son ouvrage le plan de VIliade et celui de l'Odyssée, il fallut qu'ils cherchassent encore de nouveaux expédients pour ajuster leurs règles à V Enéide. Ils ont fait à peu près comme les astronomes, qui inventaient tous les jours des cercles imaginaires, €t créaient ou anéantissaient uû ciel ou deux de cristal à la moindre difficulté.
Si un de ceux qu'on nomme savants, et qui se croient tels, venait vous dire : « Le poëme épique est une longue fable "^ inventée pour enseigner une vérité morale, et dans laquelle un héros achève quelque grande action, avec le secours des dieux, dans l'espace d'une année; » il faudrait lui répondre : Votre définition est fausse, car, sans examiner si VIliade d'Homère est d'accord avec votre rè^le, les Anglais i ont un poëme épique dont le héros, loin de venir à bout d'une grande entreprise par le secouis céleste en une année, est