CHAPITRE I
trueuse, ni la douceur italienne, qui leur semble dégénérer er une mollesse efféminée.
De toutes ces différences naissent ce dégoût et ce méprif que les nations ont les unes pour les autres. Pour regarder dans tous ses jours cette djfférence quL se trouve entre les goûts des peuples voisins, considérons maintenant leur %tyle.
On approuve avec raison en Italie ces vers imités de Lucrèce dans la troisième stance du premier chant de la Jérusalem :
Cosi ail* egro fanciul porgiamo aspersi Di soave licor gli orli del vaso :
Succhi amari ingannato intanto ei beve, E dail' jûganno suo Yita riceve.
Cette comparaison du charme des fables qui enveloppent des leçons utiles, avec une médecine amère donnée à un enfant dans un vase bordé "de miel, ne serait pas soufferte dans un poërae épique français.. Nous lisons avec plaisir dans Montaigne qu'il faut emmieller la viande salubre à l'enfant. Mais cette image, qui nous plaît dans sou style familier, ne nous paraîtrait pas digne de la majesté de l'épopée.
Voici un autre endroit universellement approuvé, et qui mérite de l'être : c'est dans la trente-sixième stance du chant seizième de la Jérusalem, lorsque Ai'mide commence à soupçonner la fuite de son amant :
Volea gridar : Dove, o crudel, me sola Lasci ? ma il varco al suon chiuse il dolore : Si che toriio la flebile parola Più amara indieiro a rimbombar sul core.
Ces quatre vers italiens sont irès-touchants et très-naturels; mais si on les traduit exactement, ce sera un galimatias en français. « Elle voulait crier : Cruel , pourquoi me laisses-tu « seule? mais la douleur ferma le chemin à sa voix; et ces « paroles douloureuses reculèrent avec plus d'amertume, et « retentirent sur son cœur. »
Apportons un autre exemple tiré d'un des plus sublimes endroits du poëme sin°;ul:er de Milton, dont j'ai déjà parlé;
t'est au premier livre (vers 56-67), dans la descriptiou de Satan et des enfers.
— Round he throws his baleful eyes
That witness'd huge affliction and dismay
Mix'd with obdurate pride and stedfast hâte :
At once, as far as angels ken, he views
The distnal situation waste and wild ;
A dungeon horrible on ail sidcs round,
As one great furnace flam'd ; )'et from those flam?*
No light, but rather darkness visible
Serv'd only to discover sights of woe,
Régions of sorrow, dolefiil shades, where peace
And rest can never dwell, hope never cornes
That cornes to ail, etc.
« Il promène de tous côtés ses tristes yeux, dans lesquels « sont peints le désespoir e^; l'horreur, avec l'orgueil et l'irré- « conciliable haine. Il voit d'un coup d'œil, aussi loin que les « regards des chérubins peuvent percer, ce séjour épouvan- « table, ces déserts désolés, ce donjon immense, enflammé « comme une fournaise énorme. Mais de ces flammes il ns « sortait point de lumière, ce sont les ténèbres visibles, qui « servent seulement à découvrir des spectacles de désolation ; « des régions de douleur» dont jamais n'approchent le repos « ni la paix, où l'on ne connaît point l'espérance, connue parce tout ailleurs. »
Antonio de Solis, dans son excellente Histoire de la conquête du Mexique, après avoir dit que l'endroit ou Montézume consultait ses dieux était une large voûte souterraine, où de petit î soupiraux laissaient à peine entrer la lumière, ajoute : 0 permitian solamente la lluz) que bastava, para que se viesse la obscuridad ^ : « Ou laissaient entrer seulement autant de jour « qu'il eu fallait pour voir l'obscurité.» Ces ténèi;res visibles de Milton ne sont point condamnées en Angleterre, et les Espagnols ne reprennent point cette même pensée dans Solis. 11 est très-certain que les Français ne souffriraient point de pareilles libertés. Ce n'est pas assez que l'on puisse excuser
J, Voir Ant. de Sûlis, livre III, ch. xiv, col. 211, édition de 1704, in-folio.