CHAPITRE II. — HOMERE
rault, sans qu'on entamât seulement le fond de ia aafi£lion. Boudard de la Motte a depuis renouvelé la querelle : il ne savait pas la langue grecque; mais l'esprit a suppléé ea lui, autant qu'il est possible, à cette connaissance. Peu d'ouvrages sont écrits avec autant d'art, de discrétion et de finesse, que ses dissertations sur Homère. Madame Dacier, connue par une érudition qu'on eût admirée dans un homme, soutint la cause d'Homère avec l'emportement d'un commentateur. On eût dit que l'ouvrage de M. de la Motte était d'une femme d'esprit, et celui de madame Dacier d'un homme savant. L'un, par son ignorance de la langue grecque, ne pouvait sentir les beautés de l'auteur qu'il attaquait; l'autre, toute remplie de la superstition des commentateurs, était incapable d'apercevoir des défauts dans l'auteur qu'elle adorait.
Pour moi, lorsque je lus Homère, et que je vis ces fautes grossières qui justifient les critiques, et ces beautés plus grandes gue çêsjautes, je ne pus croire d'abord que le même génie eût composé tous les chants de l'Iliade. En effet, nous ne connaissons, parmi les Latins et parmi nous, aucun auteur qui soit tombé si bas après s'être élevé si haut. Le grand Corneille, génie pour le moins égal à Homère, a fait, à la ▼érité, Perthante, Suréna, Agésilas, après avoir donné Cinna et Polyeucte: mais Suréna et Pertharite sont des sujets encore plus mal choisis que mal traités: ces tragédies sont très-faibles, mais non pas remplies d'absurdités , de contradictions et de fautes grossières. Enfin j"ai trouvé chez les Anglais ce que je cherchais, et le paradoxe de la réputation d'Homère m'a été développé. Shakspeare, leur premier poëte tragiq-ie, n'a guère en Angleterre d'autre épithète que celle de divin. Je n'ai lamais vu à Londres la salle de la comédie aussi remplie à VAndromaque de Racine, toute bien traduite qu'elle est par Philips, ou au Caton d'Addison, qu'aux ancieiui es pièces de Shaksjpeare. Ces pièces sont des monstres en tragédie. Il y en aqui durent plusieurs années ; on y baptise au premier acte le héros, qui meurt de vieillesse au cinquième; on y voit des sorciers, des paysans, des ivrognes, des bouffons, des fossoyeurs qui creusent une fosse et qui chantent des airs à boire en louant avec des têtes de mort. Enfin imaginez ce que voas
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pourrez de plus monstrueux et de plus absurde, vous le trouverez dans Shakspeare. Quand je commençais à apprendre la langue anglaise, je ne pouvais comprendre comment une nation si éclairée pouvait admirer un auteur si extravagant; mais dès que j'eus une plus grande connaissance de la langue, je m'aperçus que les Anglais avaient raison, et qu'il est impossible que toute une nation se trompe en fait de sentiment, et ait tort d'avoir du plaisir. Ils voyaient comme moi les fautes grossières de leur auteur favori ; mais ils sentaient mieux que moi ses beautés, d'autant plus singulières que ce sont des éclairs qui ont brillé dans la nuit la plus profonde. Il y a cent cinquante années qu'il jouit de sa réputation. Les auteurs qui sont venus après lui ont servi à l'augmenter plutôt qu'ils ne l'ont diminuée. Le grand sens de l'auteur de C'jiiQii, et ses talents, qui en ont fait un secrétaire d'État, n'ont pu le placer à côté de Shakspeare. Tel est ie privilège du gén\e^d'inventiqn r il se fait une route où personne n'a marché avant lui; il court sans guide, sans art, sans règle; il s'égare dans sa carrière, mais il laisse loin derrière lui tout ce qui n'est que raison et qu'exactitude. Tel à peu près était Homère : il a créé son art, et l'a laissé imparfait : c'est un chaos encore; mais la lumière y brille déjà de tous côtés.
Le Clovis de Desmarets, la Puce//e de Chapelain, ces poèmes fameux par leur ridicule, sont, à la honte des règles, conduits avec plus de régularité que l'Iliade; comme le Pyrame de Pradon est plus exact que le Cid de Corneille. Il y a peu de petites Nouvelles où les événements ne soient mieux ménagés, préparés avec plus d'artifice, arrangés avec mille fois plus d'industrie que dans Homère : cependant douze beaux vers de l'Iliade sont au-dessus de la perfection de ces bagatelles, autant qu'un gros diamant, ouvrage brut de la nature, l'emporte sur des colifichets de fer ou de laiton, quelque bien travaillés qu'ils puissent être par des mains industrieuses. Le grand mérite d'Homère est d'avoir été un peinti:e.^ulîJLime. Inférieur de beaucoup à Virgile dans tout le reste, il lui est supérieur en cette partie. S'il décrit une armée en marche, u c'est un « feu dévorant qui, poussé par les vents, consume la terre « devant lui. • Si c'est un dieu qui se transporte d'un lieu à