CHAPITRE II. — HOMÈRE
nn autre, « il fait trois pas, et au quatrième il arrive au bout de la terre. » Quand il décrit la ceinture de Vénus, il n'y a pDint de tableau de l'Albane qui approche de cette peinture riante. Veut-il fléchir la colère d'Achille, il personnifie les Prières : « elles sont filles du maître des dieux, elles marchent «• tristement, le front couvert de confusion, les yeux trempés « de larmes, et ne pouvant se soutenir sur leurs pieds chance- « lants; elles suivent de loin l'Injure, l'Injure altière, qui court « sur la terre d'un pied léger, levant sa têie audacieuse. » C'est ici sans doute qu'on ne peut surtout s'empêcher d'être un peu révolté contre feu la Motte-Houdard, de l'Académie française, qui, dans sa traduction d'Homère, étrangle tout ce beau passage, et le raccourcit ainsi en deux vers :
On apaise les dieux; mais, par des sacriâces. De ces dieux irrités on fait des dieux propices.
Quel malheureux don de la nature que l'esprit, s'il a empêché M. de la IVLotte de sentir ces grandes beautés d'imagination, et si cet académicien si ingénieux a cru que quelques antithèses, quelques tours délicats pourraient suppléera ces grands traits d'éloquence! La Motte a ôté beaucoup de défauts à Homère, mais il n'a conservé aucune de ses beautés; il a fait un petit squelette d'un corps démesuré et trop plein d'embonpoint. En vain tous les journaux ont prodigué des louanges à la Motte; en vain avec tout l'art possible, et soutenu de beaucoup de mérite, s'était-il fait un parti considérable ; son parti, ses éloges, sa traduction, tout a disparu, et Homère est resté.
Ceux qui ne peuvent pardonner les fautes d'Homère en faveur de ses beautés sont la plupart des esprits trop philosophiques, qui ont étouffé en eux-môaaes tout sentiment. On trouve dans les Pensées de M. Pascal qu'il n'y a point de beauté poétique, et que, faute d'elle, on a inventé de grands mots, comme fatal laurier, bel astre, et que c'est cela qu'on appelle beauté poétique. Que prouve un tel passage, sinon que l'auteur parlait de ce qu'il n'entendait pas? Pour juger des poètes, ii faut savoir sentir» il faut être né avec quelques
étincelles du feu qui anime ceux qu'on veut connaître ; comme, pour décider sur la musique, ce n'est pas assez, ce n'est rien même, de calculer en mathématicien la proportion des tons; il faut avoir de l'oreille et de l'î-^ae.
Qu'on ne croie point encore connaître les poëtes par les traductions; ce serait vouloir apercevoir le coloris d'un tableau dans une estampe. Les traductions augmentent les fautes d'un ouvrage, et en gâtent les beautés. Qui n'a lu que madame Dacier n'a point lu Homère; c'est dans le grec seul qu'on peut voir le style dn poëte, plein de négligences extrêmes, mais jamais affecté, et paré de l'harmonie naturelle de la plus belle iangue qu'aient jamais parlée les hommes. Enfin on verra Homère lui-même, qu'on trouvera, comme ses héros, tout plein de défauts, mais sublime i. Malheur à qui l'imiterait dans l'économie de son poëme! heureux qui peindrait les détails comme lui! et c'est précisément par ces détails que la poésie charme les hommes.