La Henriade, poeme
LE sujet de la Henriade est le siege de Paris, commenc6 par Henri de Valois et Henri le grand, acheve par ce dernier seul.
Le lieu de la scene ne s'etend pas plus loin que de Paris a Ivry, ou se donna cette fameuse bataille qui decida du sort de la France et de la maison royale.
Le poeme est fonde sur tine histoire connue, dont on a conserve la verit6 dans les evenements principaux. Les autres, moins respectables, ont etc ou retrenches, ou arranges suivant la vraiserablance qu'exige un poeme. On a tache d'eviter en cela le defaut de Lucain, qui ne fit qu'une gazette ampoulee.
On n'a fait m£me que ce qui se pratique dans toutcs les tragedies, ou les evenements sont plies aux regies du theatre.
Au reste ce poeme n'est pas plus historique qu'aucun autre. Le Camouens, qui est le Virgile des Portugais, a celebre un evenement dont il avait etc temoin lui-meme. Le Tasse a chante une
croisade connue de tout le monde, et n'en a omis m 1'hermite Pierre ni les processions. Virgile n'a construit la fable de son Eneide que des fables revues de son temps, et qui passaient pour 1'histoire veritable de la descente d'Enee en Italie.
Homere, contemporain d'Hesiode, et qui par consequent vivait environ cent ans apres la prise de Troie, pouvait aisement avoir vu, dans sa jeunesse, des vieillards qui avaient connu les heros de cette guerre. Ce qui doit meme plaire davantage dans Homere, c'est que le fond de son ouvrage n'est point un roman, que les caracteres ne sont point de son imagination, qu'il a peint les hoinmes tels qu'ils etaient, avec leurs bonnes et mauvaises qualites, et que son livre est un monument des mceurs de ces temps recules.
La Henriade est composee de deux parties ; d'evenements reels dont on vient de rendre compte, et de fictions. Ces fictions sont toutes puisees dans le systeme du merveilleux, telles que la prediction de la conversion de HENRY IV., la protection que lui donue S. Louis, son apparition, le feu du ciel detruisaat ces operations magiques qui etaient alors si communes, etc. Les autres sont puremcnt allegoriques : de ce nombre sont le voyage de la Discorde a Rome, la Politique, le Fanatismc, pcnsounifies, le temple de 1'amour. enfin les passions et les vices
Prenant un corps, une amc, un esprit, un visage.
Que si 1'on a donne dans quelques endroits a ces passions personnifiees les marries attributs que leur donnaient les pa'iens, c'est que ces attributs allegoriques sonttrop connus pour etre changes. L'Amour a des fleches, la Justice a une balance dans HOS ouvrages les plus Chretiens, dans nos tableaux, dans " nos tapisseries, sans que ces representations aient la moindre teinture de paganisme. Le mot d'Amphitritre dans notre poesie ne signifie que la mer, et non 1'epouse de Neptune : les champs de Mars ne veulent dire que la guerre, etc. S'il est quelqu'un d'un avis contraire, il faut le renvoyer encore a ce grand maitre M. Despreaux, qui dit:
C'est d'un scrupule vain s'alarmer sottement Et vouloir au lecteur plaire sails agrement. Bientdt ils defendront de peindre la Prudence, De donner a Themis ni bandeau ni balance, De figurer aux yeux la Guerre au front d'airain, Ou le Temps qui s'enfuit une horloge &. la main ; Et par-tout, des discours, comme une idolatrie, Dans leur faux zele iront chasser 1'allegorie.
Ayant rendu compte de ce que contient cet ouvrage, on croit devoir dire un mot de 1'esprit dans lequel il a ete compose. On n'a voulu ni flatter ni medire. Ceux qui trouveront ici les mauvaises actions de leurs ancetres n'ont qu'a les reparer par leur vertu. Ceux dont les afeux y sont nommes avec eloge ne doivent aucune reconnaissance a 1'auteur, qui n'a eu en vue que la verite ; et le seul usage
qu'ils doivent faire de ces louanges, c'est d'en meritcr de pareilles.
Si Ton a dans cette nouvcllc Edition retranche quclques vers qui contcuuicnt des verites dures centre les papes qui ont autrefois deshonore le saintsiege par leurs crimes, ce n'est pas qu'on fasse a la cour de Rome 1'affront de penser qu'elle veuille rendre respectable la memoire de ces mauvais pontifes. Les Francais qui condamnent les mechancetes de Louis XI et de Catherine de Medicis, peuvent parler sans doute avec horreur d' Alexandra VI. Mais 1'auteur a elague ce morceau, uniquement parcequ'il etait trop long, et qu'il y avait des vers dont il u'etait pas content.
C'est dans cette seule vue qu'il a mis beaucoup de noms a la place de ceux qui se trouvent dans les premieres editions, selon qu'il les a trouves plus convenables a son sujet, ou que les noms memes lui ont paru plus sonorcs. La seule politique dans un poe'me doit etre de faire de bons vers. On a retranche la rnort d'un jeune Boufflers, qu'on supposait tue par HE.NRI IV, parceque dans cette circonstance la mort de ce jeune homme semblait rendre HEXRI IV tin pen odieux, sans le rendre plus grand. On a fait passer Duplessis-Mornai en Angleterre aupres de la reine Elisabeth, parceqti'effectivement il y fut envoye, et qu'on s'y ressouvient encore de sa negociation. On s'est servi de ce meme Duplessis-Mornai dans le reste du poe'me,
parcequ'ayant joue le role de confident du roi dans le premier chant, il cut ete ridicule qu'un autre prit sa place dans les chants suivants ; de meme qu'il serait impertinent dans une tragedie (dans Berenice, par exemple) que Titus se confiat a Paulin au premier acte, et a un autre au cinquieme. Si quelques personnes veulent donner des interpretations malignes a ces changements, 1'auteur ne doit point s'en in quieter: il sait que quiconque ecrit est fait pour essuyer les traits de la malice.
Le point le plus important est la religion, qui fait en grande partie le sujet du poe'me, et qui en est le seul denouement.
L'auteur se flatte de s'etre explique en beaucoup d'endroits avec une precision rigoureuse qui ne peut donner aucune prise a la censure. Tel est, par exemple, ce morceau sur la TRINITE :
La puissance. I'amour, avec 1'intelligence, Unis et divises, composent son essence.
Et celui-ci :
II reconnait 1'eglise ici-bas combattue,
L'eglise toujours une, et par-tout etendue;
Libre, mais sous un chef, adorant en tout lieu
Dans le bouheur des saints la grandeur de son Dieu.
Le Christ, de nos peehei viclime renaissanle,
De ses ('-lus clicris nourriture vivante,
Descend sur les autels k ses yeux eperdus,
Et lui docouvre un Dieu sous un pain qui n'est plu».
Si 1'on n'a pu s'exprimer par-tout avec cette exactitude theologique, le lecteur raisonnable y doit suppleer. II y aurait une extreme injustice & examiner tout 1'ouvrage comme une these de theologie. Ce poeme ne respire que 1'amour de la religion et des lois. On y deteste egalement la rebellion et la persecution: il ne faut pas juger sur un mot un livre ecrit dans un tel esprit.