‹ La Henriade, poemeChapitre 13 sur 19 · FIN DO CHANT CIN%UIEM · texte numérisé non relu

FIN DO CHANT CIN%UIEM

ARGUMENT

Apres la mort de Henri III, les 6tats de la ligue s'asscmblent dans Paris pour choisir un roi. Tanrlis qu'ils sont oecupes de leurg deliberations, Henri IV livro un assaut a la ville: I'aasemblee des elats se separe : ceux qui la cornposaient vont comhattre Bur les remparts : description de ce combat. Apparition de saint Jinuis a Heari IV.

V^'EST un usage antique, et sacrc parmi nous,

Quand la mort sur le trone ctend ses rudes coups,

Et que du sang des rois, si cher a la patrie,

Dans ses derniers canaux la source s'est tarie ;

Le peuple au me- me instant rentre en ses premiers

droits,

II peut choisir un maitre, il peut changer ses lois; Les etats assembles, organe de la France, Nomment un souverain, limitent sa puissance. Ainsi de nos a'feux les augustes decrets Au rang de Charlemagne ont place les Capets. La ligue audacieuse, inquiete, aveuglee, Ose de ces etats ordonner 1'assemblee, Et croit avoir acquis par un assassinat Le droit d'elire un maitre et de changer I'ctat. Us pensaient, a 1'abri d'un trone imaginaire, Mieux repousser Bourbon, mieux tromper le vulgaire.

Us croyaient qn'un monarque unirait leurs desseins : Que sous ce nom sacrc leurs droits seraient plus saints ; Qu'injustement elu c'etait beaucoup de 1'etre ; Et qu'enfin, quel qu'il soit, le Franqais vent un raaitre.

Bientot a ce conseil accourent a grand bruit Tous ces chefs obstines qu'un fol orgueil conduit. » L*A Les Lorrains, les Nemours, des pretres en furie, L'ambassadeur de Rome, et celui d'Iberie. Us marchent vers le louvre, oil, par un nouveau choix, Us allaient insulter aux manes de nos rois. Le luxe, toujours ne des miseres publiques, Prepare avec eclat ces etats tyranniques. La, ne parurent point ces princes, ces seigneurs, De nos antiques pairs augustcs successeurs, Qui, pres des rois assis, nes juges de la France, Du pouvoir qu'ils n'ont plus ont encor 1'apparence La, de nos parlements les sages deputes Ne defendirent point nos faibles libertes ; On n'y vit point des lis 1'appareil ordinaire : Le louvre est etonne de sa pompe etrangere. La, le legal de Rome est d'un siege honore : Pros de lui, pour Mayenne, un dais est prepare. ! Sous ce dais on lisait ces mots 6pouvantables : " Rois qui jugez la terre, et dont les mains coupables Osent toutentreprendreetne rien epargner, Quo la mort de V alois vous apprenne a regner .

On s'assemble ; et dej<\ les partis, les cabales, Font retentir ces lieux de leurs voix infernales. Le bandeau de 1'erreur aveugle tous les yeux. L'un, des faveurs de Rome esclave ambitieux, S'adresse au legat seul, et devant lui declare Qu'il est temps quo les lis rampent sous la tiare ;

88 LA HF.NUIADE.

Qu'on erige it Paris ce sanglant tribunal,

Ce monument affreux dn pouvoir monacal,

Que 1'Espagne a requ, mais qu'elle-mcme abhorre,

Qui venge les autels et qui les dishonore,

Qui, tout couvert de sang, de flammes entoure,

Egorge les mortels avec un fer sacre.

Comme si nous vivions dans ces temps deplorables

Od la terre adorait des dieux impitoyables,

Que des pretres menteurs, encor plus inhumains,

Se vantaient d'appaiser par le sang des humains '.

Celui-ci, corrompu par Tor de 1'Iberie, A 1'Espagnol qu'il halt veut vendre sa patrie.

Mais un parti puissant, d'une commune voix, Pla^ait dij\ Mayenne au trone de nos rois. Ce rang manquait encore a sa vaste puissance ; Et de ses voeux hardis 1'orgueilleuse espe ranee Devorait, en secret, dans le fond de son coeur, De ce grand nom de roi le dangereux honneur.

Soudain Potier se live et demande audience. Sa rigide vertu faisait son eloquence.

Dans ce temps malheureux, par le crime infect6, Potier fut toujours juste, et pourtant respecte. Souvent on 1'avait vu, par sa rn'ile Constance, De leurs emportements reprimer la licence, Et, conservant sur eux sa vieille autorite, Leur montrer la justice avec impunite.

II cleve sa voix; on murmure, on s'empresse, On 1'entoure, on 1'ecoute ; et le tumulte cesse. Ainsi, dans un vaisseau qu'ont agito les flots, Quand 1'air n'est plus frapp>, des cris des matelots, On n'entend que le bruit de la proue ccumante, Qui fend, d'un cours heureux, la mer obiissante.

Tel paraissait Potier dictant ses justes lois ; Et la confusion se taisait a sa voix.

" Vous destinez, dit-il, Mayenne au rang supreme : Je conqois votre erreur, je 1'excuse moi-meme. Mayenne a des vertus qu'on ne peut trop cherir ; Et je le choisirais, si je pouvais choisir. Mais nous avons nos lois ; et ce heros insigne, S'il pretend a 1'empire, en est des-lors indigne."

Comrne il disait ces mots, Mayenne entre soudain, Avec tout 1'appareil qui suit un souverain. Potier le voit entrer sans changer de visage : " Oui. prince, poursuit-il d'un ton plein de courage, Je vous estime assez pour oser centre vous Vous adresser ma voix pour la France et pour nous. En vain nous pretendons le droit d'elire un maitre : La France a des Bourbons ; et Dieu vous a fait naitre Pres de 1'auguste rang qu'ils doivent occuper, Pour soutenir leur trone, et non pour 1'usurper. Guise, du sein des morts, n'a plus rien a pretendre, Le sang d'un souverain doit suffire a sa cendre ; S'il mourut par un crime, un crime 1'a veng6. Changez avec 1'etat, que le ciel a change : Pcrisse avec Valois votre juste colcre ! Bourbon n'a point verse le sang de votre frere. Le ciel, ce juste ciel qui vous cherit tous deux, Pour vous rendre ennemis vous fit trop vertueux. Mais j'entends le murmure, et la clameur publique : J'entends cesnoms affreux de relaps, d'heretique: Je vois d'un zele faux nos pretres emportcs,

Qu5, le fer u la main Malheureux, arretez !

Quelle loi, quel exemple, ou plutot quelle rage Peut a 1'oint du Seigneur arracher votre hommage ?

90 LA IIENRIADE.

Le fils de saint Louis, parjure a ses serments, Vient-il de nos autels briser les fondements ? Au pied de ces autels il demande a s'instruire; II aime, il suit les lois dont vous bravez 1'empire. II sait dans toute secte honorer les vertus, Respecter votre culte, et meme vos abus. II laisse au Dieu vivant, qui voit ce que nous sommes, Le soin que vous prenez de condamner les hommes. Comme un roi, comine un pere, il vient vous gouverner ; Et, plus chretien que vous, il vient vous pardonner. Tout est libre avec lui ; lui seul ne peut-il 1'etre ? Quel droit vous a rendus juges de votre maitre ? rlnfidcles pasteurs, indignes citoyens, Que vous ressemblez mal a ces premiers chretiens Qui, bravant tous ces dieux de metal ou de pLUre, Marchaient sans murmurer sous un maitre idolatre, Expiraient sans se plaindre, et sur les echafauds, Sanglants, perce»de coups, bcnissaient leurs bourreaux ! Eux seuls ctaient Chretiens, je nVn connais point

d'autres ;

Us mouraient pour leurs rois, vous massacrez les votres Et Dieu, que vous peigriez implacable et jaloux, S'il aime a se venger, barbares, c'est de vous." A ce hardi discours aucun n'osait repondre ; Par des traits trop puissants Us se sentaient confondre Us repoussaient en vain de leur coeur irrite Get eftroi qu'aux mechants donne la verite ; Le depit et la crainte agitaient leurs pens^es : Quand soudain mille voix jusqu'au ciel elanc6es Font par-tout retentir, avec un bruit confus : Aux armes, citoyens, ou nous sommes perdus !

Les nuages epais que formait la poussicre Du soleil dans les champs derobaient la lumiere.

Des tambours, des clairons, le son rempli d'horreur

De la mort qui les suit etait 1'avant-coureur.

Tels des antres du nord echappes sur la terre,

Precedes par les vents, et suivis du tonnerre,

D'un tourbillon de poudre obscurcissant les airs, ^A^ >•

Les orages fougueux parcourerit 1'univers.

C'etait du grand Henri la redoutable arm6e, Qui, lasse du repos, et de sang affamee, Faisait entendre au loin ses formidables cris, Remplissait la carnpagne, et marchait vers Paris

Bourbon n'employait point ces moments salutaires A rendre au dernier roi les honneurs ordinaires, A parer son tombeau de ces litres brillants Que resolvent les morts de 1'orgueil des vivants : Ses mains ne chargeaient point les rives desolees De 1'appareil pompeux de ces vains mausolees Par qui, malgre 1'injure et des temps et du sort, La vanite des grands triomphe de la mort : II voulait a Valois, dans la demeure sombre, Envoyer des tributs plus dignes de son ombre, Punir ses assassins, vaincre ses ennemis, Et rendre heureux son peuple, apres 1'avoir soumis.

Au bruit inopin6 des assauts qu'il prepare, Des etats conslernes le coiiseil se separe. Mayenne au mt'me instant court au haut des remparts ; Le soldat rassemble vole a ses clendards : II insulte & grands cris le hcros qui s'avance. Tout est pn;t pour 1'atlaque, et tout pour la defense.

Paris n'etait point tel, en ces temps orageux, Qu'il parait en nos jours aux Fram;ais trop heureux. Cent forts, qu'avaient Mtis-la fureur el la crainte, Dans un moins vaste espace enfermaient son enceinte.

Ces faubourgs, aujourd'hui si pompeux et si grands,

Que la main de la paix tient ouverts en tout temps,

D'une immense cite superbes avenues,

Ou nos palais dores se perdent dans les nues,

Etaient de longs hameaux de remparts entoures,

Par un fosse profond de Paris separes.

Du cote du levant bientot Bourbon s'avance.

Le voila qui s'approche ; et la mort le devance.

Le fer avec le feu vole de toutes parts

Des mains des assicgeants et du haut des remparts.

Ces remparts mena^ants, leurs tours et leurs ouvrages,

S'ecroulent sous les traits de ces bralants orages :

On voit les bataillons rompus et renverses,

Et loin d'eux dans les champs leurs membres disperses.

Ce que le fer atteint tombe rcduit en poudre ;

Et chacun des partis combat avec la foudre.

Jadis avec moins d'art, au milieu des combats Les malheureux mortels avanraient leur trepas Avec moins d'appareil ils volaient au carnage ; Et le fer dans leurs mains suffisait a leur rage. De leurs cruels enfants reffort industrieux A derobe le feu qui brule dans les cieux. On entendait gronder ces bombes effroyables, Des troubles de la Flandre enfants abominables • Dans ces globes d'airain le salpetre enflamrne Dole avec la prison qui le tient renferme ; II la brise, et la mort en sort avec furie.

Avec plus d'art encore, et plus de barbarie, Dans des antres profonds on a su renfermer Des foudres souterrains tout prcts u s'allumer. Sous uu chemin trompeur, oil, volant au carnage, Le soldat valeureux se fie a son courage,

On voit en un instant des abymes ouverts, De noirs torrents de soufre epandus dans les airs, Des bataillons entiers, par ce nouveau tonnerre, Emportes, d^chires, engloutis sous la terre. Ce sont la. les dangers oil Bourbon va s'offrir : C'est par Id qu'a son trone il brule de courir. Ses guerriers avec lui dedaignent ces tempetes ; L'enfer estsous leurs pas, la foudre eat sur leurs tetes t Mais la gloire, it leurs yeux, vole a cote du roi; Us ne regaraent qu'elle, et marchent sans efFroi.

Mornay, parrai les flots de ce torrent rapide, S'avance d'un pas grave, et non inoins intrepide ; Incapable a. la fois de crainte et de fureur, Sourd au bruit des canons, calme au sein de 1'horreur D un ceil ferine et stoique, il regarde la guerre Comrae un fleau du ciel, affreux, raais neoessaire. II marche en philosophe ou 1'honneur le conduit, Condamne les combats, plaint son raaitre, et le suit.

Us descendent enfin dans ce chemin terrible Qu'un glacis teint de sang rendait inaccessible : C'est la. que le danger ranime leurs efforts : Us comblent les fosses de fascines, de morts, Sur ces morts entasscs ils marchent, ils s'avancent : D'un cours prccipite sur la breche ils s'elancent. Arme d'un fer sanglant, couvert d'un bouclier, Henri vole & leur tt-te, et monte le premier. II monte : il a deja, de ses mains triomphantes, Arbore de ses lis les enseignes flottantes. Les ligueurs, devant lui, demeurent pleins d'effroi : Ils semblaient respecter leur vainqueur et leur roi. Ils cddaient : mais Mayenne a 1 'instant les ranime; 11 leur montre 1'exemplc, il les rappelle au crime;

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