‹ La Henriade, poemeChapitre 15 sur 19 · TIK DU CHANT SIXI^ME · texte numérisé non relu

TIK DU CHANT SIXI^ME

ARGUMENT

Saint Louis transporte Henri IV en esprit au ciel et aux enfers^ et lui fait voir, dans le palais cleg destins, sa posterity, et lea grands hommes que la France doit produire.

Do Dieu qui nous cr6a la clcmence infinie,

Pour adoucir les maux de cette courte vie,

A plac6 parmi nous deux £tres bienfaisants,

De la terre & jamais aimables habitants, '

Soutiens dans les travaux, tr6sors dans 1'indigenc*,

L'un est le doux sommeil, et 1'autre est 1'esperance :

L'un, quand 1'homme accable sent de son faible corps

Les organes vaincus sans force et sans ressorts,

Vient par un calme heureux secourir la nature,

Et lui porter 1'oubli des peines qu'elle endure ;

L'autre anime nos coeurs, enflamme" nos desirs ;

Et, meine en nous trompant, donne de vrais plaisirs ;

Mais aux mortels ch6ris k qui le ciel 1'envoie

Elle n'inspire point une infidcle joie ;

Elle apporte de Dieu la promesse et 1'appui ;

Elle est in6branlable, et pure comme lui.

Louis, pros de Henri, tous les deux les appelle : Approchez vers mon fils, venez, couple fidele.

Le sommeil 1'entendit de ses antres secrets : II marche mollement vers ccs ombrages frais. Les vents, a son aspect, s'arretent en silence ; Les songes fortunes, enfants de 1'esperance, Voltigent vers le prince, et couvrent ce heros D'olive et de lauriers moles a leurs pavots.

Louis, en ce moment, prenant son diademe, Sur le front du vainqueur il le posa lui-meme : Regne, dit-il, triomphe, et sois en tout mon filsj Tout 1'espoir de ma race en toi seul est remis. Mais le trone, 6 Bourbon, ne doit point te suffire ; DCS presents de Louis le moindre est son empire. C'est peu d'etre un heros, un conquerant, un roi ; Si le ciel ne t'cclaire, il n'a rien fait pour toi. Tons ces honneurs mondains ne sont qu'un bien sterile Des humaines vertus recompense fragile, Un dangereux 6clat qui passe et qui s'enfuit, Que le trouble accompagne, et.que la mort detruit. Je vais te decouvrir un plus durable empire, Pour te recompenser, bien moins que pour t'instruire. Viens, obeis, suis moi par de nouveaux cbemins : Vole au sein de Dieu meme, et remplis tes destins.

L'un et 1'autre, a ces mots, dans un char de lumiere, Des cieux, en un moment, traversent la carriere. Tels on voit dans la nuit la foudre et les eclairs, Courir d'un pole a 1'autre, et diviser les airs : Et telle s'eleva cette nue embrasee Qui, derobant aux yeux le maitre d'Elisee, Dans un celeste char, de flamme environn6, L'emporta loin des bords de ce globe etonne.

Dans le centre 6clatant de ces orbes immenses, Qui n'ont pu nous cacher leur marche et leurs distances,

Luit cet astre du jour par Dieu mcme allumi'1, Qui tourne autour de soi sur son axe enflamme.. De lui partent sans fin des torrents de lumiere ; II donne, en se montrant, la vie a la matiere, Et dispense les jours, les saisons, et les ans, A des mondes divers autour de lui flottants. Ces astres, asservis a la loi qui les presse, S'attirent dans leur course, et s'evitent sans cesse , Et, servant 1'uii a. 1'autre et de regie et d'appui, Se prutent les claries qu'ils re9oivent de lui. Au-dela de leurs cours, et loin dans cet espace Ou la matiere nage, et que Dieu seul embrasse, Sont des soleils sans nombre, et des mondes sans fin. Dans cet abyme immense il leur ouvre un chemin. Par-delk tous ces cieux le Dieu des cieux reside.

C'est la. que le heros suit son celeste guide ; C'est la. que sont formes tous ces esprits divers •Qui remplissent les corps et peuplent 1'univers. La sont, apres la mort, nos ames replongees, De leur prison grossiere a jamais dcgagees.

Un juge incorruptible y rassemble a ses pieds Ces immortels esprits que son souffle a crees : C'est cet etre infini qu'on sert et qu'on ignore. Sous des noms differents le monde entier 1'adore. Du haut de 1'empyree il entend nos clameurs : II regarde en pitic ce long amas d'erreurs, Ces portraits inscnscs que 1'humaine ignorance Fait avec pi6te de sa sagesse immense.

La mort aupres de lui, fille affreuse du temps, De ce triste univers conduit les habitants : Elle amene a la fois les bonzes, les brachmanes, Du grand Confucius les disciples profanes ;

DCS antiques Persans les secrets successeurs,

De Zoroastre encore aveugles sectateurs ;

Les pi\les habitants de ces froides contrees

Qu'assiegent de glaqons les mers hyperborees ;

Ceux qui de 1'Amcrique habitent les forets,

De 1'erreur invincible innombrables sujets.

Le dervis etonne, d'une vue inquiete,

A la droite de Dieu cherche en vain son prophete.

Le bonze, avec des yeux sombres et penitents,

Y vient vanter en vain ses vceux et ses tourments.

Eclaires a 1'instant, ces morts dans le silence Attendent, en tremblant, I'oternelle sentence. Dieu, qui voit a la fois, entend et connait tout, D'un coup-d'ceil les punit, d'un coup-d'oeil les absout. Henri n'approcha point vers le trone invisible D'oii part a chaque instant ce jugement terrible, Ou Dieu prononce a tous ses arrfits eternels, Qu'osent prevoir en vain tant d'orgueilleux mortels. '• Quelle est, disait Henri, s'interrogeant lui-meme, Quelle est de Dieu sur eux la justice supreme ? Ce Dieu les punit-il d'avoir ferine leurs yeux Aux clartcs que lui-morne il pla(;a si loin d'eux ? Pourrait-il les juger, tel qu'un injuste maitre, Sur la loi des chretiens qu'ils n'avaient pu connaitre ? Non. Dieu nous a crees, Dieu nous veut sauver tous. Par-tout il nous instruit, par-tout il parle t\ nous ; II grave en tous les coaurs la loi de la nature, Seule a jamais la mcme, et seule toujours pure. Sur cette loi, sans doute, il juge les pafens ; Et, si leur coeur fut juste, ils ont etc chretiens."

Tandis que du heros la raison confondue Portait sur ce mystere une indiscrete vue,

Au pied dutrone meme une voix s'entendit;

Le ciel s'en ebranla, 1'univers en fremit;

Ses accents ressemblaient a ceux de ce tonnerre,

Quand du mont Sinai Dieu parlait a. la terre.

Le chceur des imraortels se tut pour 1'ecouter ;

£t chaque astre en son cours alia le rep6ter.

" A ta faible raison garde-toi de te rendre :

Dieu t'a fait pour 1'aimer, et non pour le comprendre.

Invisible a tes yeux, qu'il regne dans ton cocur;

JI confond 1'injustice, il pardonne a 1'erreur j

Mais il punit aussi toute erreur volontaire,

Mortel, ouvre les yeux quand son soleil t'6claire."

Henri, dans ce moment, d'un vol precipite Est par un tourbillon dans 1'espace emporte Vers un sejour informe, aride, affreux, sauvage, De 1'antique chaos abominable image, Impenetrable aux traits de ces soleils brillants, Chefs-d'oeuvre du Tres-Haut, comme lui bienfaisants. Sur cette terre horrible, et des anges hale, Dieu n'a point repandu le germe de la vie. La mort, 1'affreuse mort, et la confusion, Y semblent etablir leur domination.

Quelles clameurs, 6 Dieu '. quels cris 6pouvantables ! Quels torrents de fumee ! et quels feux effroyables ! Quels monstres, dit Bourbon, volent dans ces climats ! Quels gouffres enflammcs s'entr'ouvrent sous mes pas !

O mon fils, vous voyez les portes de 1'abyme Creusc par la justice, habitfe par le crime : Suivez-moi, les chemins en sont toujours ouverts. Us marchent aussitot aux portes des enfers. La, git la sombre en vie, a. I'osil timide et louche, Versant sur des lauriers les poisons de sa bouche

Le jour blesse ses yeux dans 1'ombre etincelants :

Triste amante des morts, elle halt les vivants.

Elle aper^oit Henri, se d6tourne, et soupire.

Aupres d'elle est 1'orgueil, qui se plaft et s'admire ;

La faiblesse au teint pile, aux regards abattus,

Tyran qui cede au crime, et detruit les vertus j

L'ambition sanglante, inquiete, egaree,

De trones, de tombeaux, d'esclaves entouree ;

La tendre hypocrisie aux yeux pleins de douceur,

(Le ciel est dans ses yeux, 1'enfer est dans son coeur;)

Le faux zcle etalant ses barbares maximes j

Et I'interet enfin, pere de tous les crimes. ^^^—

Des mortels corrompus ces tyrans effrenes, A 1'aspect de Henri, paraissent consternes : lls ne 1'ont jamais vu ; jamais leur troupe impie N'approcha de son ame a la vertu nourrie : Quel mortel, disaient-ils, par ce juste conduit, Vient nous persccuter dans 1'eternelle nuit?

Le hcros, au milieu de ces esprits immondes, ' S'avan<;ait a pas lents sous ces voiltes prolbndes : Louis guidait ses pas : Ciel ! qu'est-ce que je vois ! L'assassin de Valois ! ce monstre devant moi ! Mon pcre, il tient encor ce couteau parricide Dont le conseil des Seize arma sa main perfide. Tandis que, dans Paris, tous ces prCtres cruels Osent de son portrait souiller les saints autels, Que la ligue 1'invoque, et que Rome le loue, Ici, dans les tourments, 1'enfer les desavoue.

Mon fils, reprit Louis, de plus severes lois Poursuivent en ces lieux les pn.ices et les rois. Regardez ces tyrans adores dans 'eur vie : Plus ils 6taient puissants, plus Dieu les humilie.

II punit les forfaits que leurs mains ont commis,

Ceux qu'ils n'ont point venges,et ceux qu'ils ont permis.

La mort leur a ravi leurs grandeurs passageres,

Ce faste, ces plaisirs, ces flatteurs mercenaires

De qui la complaisance, avec dexterite,

A leurs yeux eblouis cachait la verite.

La verite terrible ici fait leurs supplices :

Elle est devant leurs yeux, elle eclaire leurs vices.

Voyez comme a sa voix tremblent ces conquerants,

Heros aux yeux du peuple, aux yeux de Dieu tyransj

Fleaux du inonde entier, que leur fureur embrase,

La foudre qu'ils portaient a leur tour les ecrase.

Aupres d'eux sont couches tous ces rois faineants,

Sur un trone avili fantomes impuissants.

Henri voit pres des rois leurs insolents ministres :

Jl remarque sur-tout ces conseillers sinistres,

Qui, des mceurs et des lois avares corrupteurs,

De Themis et de Mars ont vendu les honneurs ;

Qui mirent, les premiers, a d'indignes encheres

L'inestimable prix des vertns de nos peres.

Etes-vous en ces lieux, faibles et tendres coeurs,

Qui, livrcs aux plaisirs, et couches sur des fleurs,

Sans fiel et sans fierte couliez dans la paresse

Vos inutiles jours files par la mollesse ?

Avec les scelerats seriez-vous confondus,

Vous, mortels bienfaisants, vous, amis des vertus,

Qui, par un seul moment de doute ou de faiblesse,

Avez s6ch6 le fruit de trente ans de sagesse ?

Le gcnureux Henri ne put cacher ses pleurs. Ah ! s'il est vrai, dit-il, qu'en ce sejour d'horreura La race des humains soil en foule engloutie, Si les jours passagers d'une si triste vie

D'un 6ternel tourment sont suivis sans retour, Ne vaudrait-il pas mieux ne voir jamais le jour ? Heureux, s'ils expiraient dans le sein de leur mere ! Ou si ce Dieu, du moins, ce grand Dieu si severe, A 1'horame, hclas ! trop libre, avail daigne ravir Le pouvoir malheureux de lui dcsobeir !

Ne crois point, dit Louis, que ces tristes victimes Souffrent des cMtiments qui surpassent leurs crimes, Ni que ce juste Dieu, crcateur des humains, Se plaise a dechirer 1'ouvrage de ses mains ; Non, s'il est infini, c'est dans ses recompenses: Prodigue de ses dons, il borne ses vengeances. Sur la terre on le peint Texemple des tyrans ; Mais ici c'est un pere, il punit ses enfants ; II adoucit les traits de sa main vengeresse ; II ne sail point punir des moments de faiblesse, Des plaisirs passagers, pleins de trouble et d'ennui, Par des tourments affreux, eternels comme lui.

II dit, et dans 1'instant 1'un et 1'autre s'avance Vers les lieux fortunes qu'habite 1'innocence. Ce n'est plus des enfers I'affreuse obscurite ; C'est du jour le plus pur 1'immortelle clarte. Henri voit ces beaux lieux, et soudain, a leur vue, Sent couler daris son ame une joie inconnue. • Les soins, les passions n'y troublent point les coeurs ; La volupte tranquille y repand ses douceurs. Amour, en ces climats tout ressent ton empire : Ce n'est point cet amour que la mollesse inspire; C'est ce flambeau divin, ce feu saint et sacre, Ce pur enfant des cieux sur la terre ignore. De lui seul a jamais tous les coDurs se remplisscnt; Us desirent sans cesse, et sans cesse ils jouissent,

Et goiltent, dans les feux d'une eternelle ardeur, Des plaisirs sans regrets, du repos sans langueur. La, regnent les bons rois qu'ont produits tous les &ges; La, sont les vrais heros ; la, vivent les vrais sages ; La, sur un trone d'or, Charlemagne et Clovis Veillent du haut des cieux sur 1'empire des lis. Les plus grands ennemis, les plus fiers adversaires, Reunis dans ces lieux, n'y sont plusque des freres. Le sage Louis douze, au milieu de ces rois, S'eleve comme un ce,dre, et leur donne des lois. Ce roi, qu'ti nos afeux donna le ciel propice, Sur son trone avec lui fit asseoir la justice ; II pardonna souvent ; il regna sur les cceurs ; Et des yeux de son peuple il essuya les pleurs. D'Amboise est k ses pieds, ce ministre fidele, Qui seul aima la France, et fut seul aim6 d'elle; Tendre ami de son maitre, et qui, dans ce haut rang, Ne souilla point ses mains de rapine et de sang. O jours ! 6 moeurs ! 6 temps d'eternelle m6moire Le peuple etait heureux, le roi couvert de gloire ; De ses aimables lois chacun gofttait les fruits. Revenez, heureux temps, sous un autre Louis !

Plus loin sont ces guerriers, prodigues de leur vie, Qu'enflamma leur devoir, et non pas leur furie ; La Tremouille, Clisson, Montmorenci, de Foix, Guesclin le destructeur et le vengeur des rois, Le vertueux Bayard, et vous, brave amazone, La honte des Anglais, et le soutien du trone.

Ces heros, dit Louis, que tu vois dans les cieur, Comme toi, de la terre ont cbloui les yeux ; La vtMu, comme a toi, mon fils, leur etait chore : Mais, enfants de l'6glise, ils ont ch6ri leur mere ;

108 LA JIENRIADE.

Leur coeur simple et docile aimait la verite ; Leur culte etait le mien, pourquoi l'as-tu quitt6 ?

Comme il disait ces mots d'une voix gernissarite, Le palais des destins devant lui se presente : II fait marcher son fils vers ces sacres remparts, Et cent portes d'airain s'ouvrent a ses regards.

Le temps, d'une aile prompte,et d'un vol insensible, Fuit, et revient aftis cesse a ce palais terrible ; Et de la. sur la terre il verse a pleines mains Et les biens et les maux destines aux humains. Sur un autel de fer un livre inexplicable Contient de 1'avenir 1'histoire irrevocable : La main de 1'eternel y marqua nos desirs, Et nos chagrins cruels, et nos faibles plaisirs. On voit la liberte, cette esclave si ficre, Par d'invisibles nceuds en ces lieux prisonniere : Sous un joug inconnu, que rien ne peut briser, Dieu sait 1'assujettir sans la tyranniser ; A ses supremes lois d'autant mieux attachee, Que sa chaine a ses yeux pour jamais est cachee ; Qu'en obeissant meme elle agit par son choix, Et souvent aux destins pense donner des lois.

Mon cher fils, dit Louis, c'est de Ik que la grace Fait sentir aux humains sa faveur efficace ; C'est de ces lieux sacres qu'un jour son trait vainqueur Doit partir, doit brdler, doit embraser ton coeur. Tu ne peux differer, ni Mter, ni connaitre, Ces moments precieux dont Dieu seul est le maitre. Mais qu'ils sont encor loin ces temps, ces heureux temps, Ou Dieu doit te compter au rang de ses enfants ! Que tu dois cprouver de faiblesses honteuses ! • Et que tu marcheras dans des routes trompeuses !

Retrenches, 6 mon Dicu, des jours de ce grand roi, Ces jours infortunes qui 1'eloignent de toi !

Mais dans ces vastes lieux quelle foule s'empresse ' Elle entre a tout moment, ct s'ecoule sans cesse. Vous voyez, dit Louis, dans ce sacre sejour, Les portraits des humains qui doivent naitre un jour: Des siecles a venir ces vivantes images Rassemblent tous les lieux, devancent tous les ages. Tous les jours des humains, comptes avant les temps, Aux yeux de 1'Eternel h jamais sont presents. Le destin marque ici 1'instant de leur naissance, L'abaissement des uns, des autres la puissance, Les divers changements attaches a leur sort, Leurs vices, leurs vertus, leur fortune, et leur mort.

Approchons-nous : le ciel te permet de connaitre Les rois et les heros qui de toi doivent naitre. Le premier qui parait, c'est ton auguste fils : Jl soutiendra long-temps la gloire de nos lis, Triomphateur heureux du Beige et de 1'Ibere ; Mais il n'egalera ni son fils ni son pire.

Henri, dans ce moment, voit sur des fleurs de lia Deux mortels orgueilleux aupres du tione assis: Us tiennent sous leurs pieds tout un peuple a la chaine ; Tous deux sont revf'tus de la pourpre romaine ; Tous deux sont entouros de gardes, de soldats : II les prend pour des rois. ..Vous ne vous trompez pas; Us le sont, dit Louis, sans en avoir le titre ; Du prince et de 1'etat 1'un et 1'autre est 1'arbitre. Richelieu, Mazarin, ministres immortels, Jusqu'au trone elev6s de 1'ombre des autels, Enfants de la fortune et de la politique, Marcheront a grands pas au pouvoir despotique.

110 LA HE.\mAI>E-

Richelieu, grand, sublime, implacable ennemi ;

Mazarin, souple, adroit, et dangereux ami ;

L'un fuyant avec art, et cedant a Torage,

L'autre aux flots irrites opposant son courage :

Des princes de mon sang ennemis declares ;

Tous deux hals du peuple. et tous deux admires;

Enfin, par leurs efforts, ou par leur industrie,

Utiles a leurs rois, cruels a. la patrie.

O toi, moins puissant qu'eux,moins vaste en tes desseins,

Toi, dans le second rang, le premier des humains,

Colbert, c'est sur tes pas que 1'heureuse abondance,

Fille de tes travaux, vient enrichir la France.

Bienfaiteur de ce peuple ardent a t'outrager,

En le rendant heureux, tu sauras t'en venger ;

Semblable a. ce heros, confident de Dieu mcme,

Qui nourrit les Hebreux pour prix de leur blaspheme.

Ciel ! quel pompeux aiaas d'esclaves a genoux Est aux pieds de ce roi qui les fait trembler tous. Quelshonneurs ! quels respects ! jamais roi danslaFrance N'accoutuma son peuple a. tant d'obeissance. Je le vois, comme vous, par la gloire anim6, Mieux obei, plus craint, peut-i'-tre moins aime. Je le vois eprouvant des fortunes diverses, Trop fier dans ses succes, inais ferme en ses traverses ; De vingt peuples ligues bravant seul tout I'effort, Admirable en sa vie, et plus grand dans sa mort. Siccle heureux de Louis, siecle que la nature De ses plus beaux presents doit combler sans mesure, C'est toi qui dans la France amenes les beaux arts; Sur toi tout 1'avenir va porter ses regards ; Les muses a jamais y fixent leur empire ; La toile est animce, et le marbre respire.

CHANT VII. Ill

Quels sages, rassembles dans ces augustes lieux, Mesurent 1'univers, et lisent dans les cieux ; Et, dans la nuit obscure apportant la lumiere, Sondent les profondeurs de la nature entiere ? L'erreur presomptueuse, a leur aspect s'enfuit, Et vers la verite le doute les conduit.

Et toi, fille du ciel, toi, puissante harmonie, Art charmant qui polls la Gr6ce et 1' Italic, J'entends de tous cotes ton langage enchanteur, Et tes sons souverains de 1'oreille et du cceur. Fran^ais, vous savez vaincre, et chanter vos conquetes; II n'est point de lauriers qui ne couvrent vos tetes ; Un peuple de heros va naitre en ces climats ; Je vois tous les Bourbons voler dans les combats. A travers mille feux je vois Conde paraitre, Tour-a-tour la terreur et 1'appui de son maitre ; Turenne, de Conde le gen6reux rival, Moins brillant, mais plus sage, et du moins son egal. Catinat rcunit, par un rare assemblage, Les talents du guerner et les vertus du sage. Vauban, sur un rempart, un compas a la main, Rit du bruit impuissant de cent foudres d'airain. Malheureux a la cour, invincible a la guerre, Luxembourg fait trembler 1'Empire et 1'Angleterre.

Regardez, dans Denain, 1'audacieux Villars Disputant le tonnerre a 1'aigle des Cesars, Arbitre de la paix que la victoire amene, Digne appui de son roi, digne rival d'Eugcne. Quel est ce jeune prince en qui la majeste Sur son visage aimable eclate sans fiert6 ? D'un ceil d'indilFcrence il regarde le trone... Ciel ! quelle nuit soudaine a mes yeux 1'environne f

La mort, autour de lui, vole sans s'arreter; II tombe au pied du trone, etant pres d'y monter. O mon fils ! des Fran^ais vous voyez le plus juste ; Les cieux le formeront de votre sang augusle. Grand Dieu, ne faites-vous que montrer aux humains Cette fleur passagere, ouvrage de vos mains? Helas ! que n'eut point fait cette ame vertueuse ! La France sous son regne eftt etc trop heureuse ! II eilt entretenu 1'abondance et la paix ; Mon fils, il eftt coinpte ses jours par ses bienfaits ; II eftt aime son peuple. O jour rempli d'alarmes ! O combien les Franqais vont repandre de larmes, Quand sous la meme tombe ils verront reunis Et 1'epoux et la fern me, et la mere et le fils !

Un faible rejeton sort entre les ruines De cet arbre fecond coupe dans ses racine*. Les enfants de Louis, descendus au tombeau, Ont laissc dans la France un monarque au berceau, De 1'etat cbranle douce et frele esperance. O toi, prudent Fleury, veille sur son enfance, Conduis ses premiers pas, cultive sous tes yeux Du plus pur de mon sang le depot precieux. Tout souverain qu'il est, instruis-le a se connaitre ; Qu'il sache qu'il est homme en voyant qu'il est maitre ; Qu'aim6 de ses sujets, ils soient chers a. ses yeux : Apprends-lui qu'il n'est roi, qu'il n'est ne que pour eux France, reprends sous lui ta majeste premiere, Perce la triste nuit qui couvrait ta lumiere ; Que les arts, qui dcja voulaient t'abandonner, De leurs utiles mains viennent te couronner. L'ocean se demande, en ses grottes profondes, Ou sont tes pavilions qui flottaient sur ses ondes.

Du Nil et de 1'Euxin, de 1'Inde et de ses ports, Le commerce t'appelle, et t'ouvre ses tresors. Maintiens 1'ordre et la paix, sans chercher la victoire. Sois 1'arbitre des rois ; c'est assez pour ta gloire : II t'en a trop coiite d'en etre la terreur.

Pros de ce jeune roi s'avance avec splendeur Un hcros que de loin poursuit la calomnie, Facile et non pas faible, ardent, plein de genie, Trop ami des plaisirs, et trop des nouveautes, Remuant 1'univers du sein des voluptcs.

Par des ressorts nouveaux, sa politique habile Tient 1'Europe en suspens, divisce et tranquille. Les arts sont eclairi;s par ses yeux vigilants. Ne pour tous les emplois, il a tous les talents, Ceux d'un chef, d'un soldat, d'un citoyen, d'un maitre II n'est pas roi, nion fils ; mais il enseigne a 1'etre. l

Alors dans un orage, au milieu des eclairs, L'etendard de la France apparut dans les airs ; Devant lui d'Espagnols une troupe guerriere De 1'aigle des Germains brisait la tete altiere. O mon pcre ! quel est ce spectacle nouveau ? Tout change, dit Louis, et tout a son tombeau. Adorons du Tres-Haut la sagesse cachee.

Du puissant Charles-Quint la race est retranchee. L'Espagne, h nos genoux, vient demander des rois: C'est un de nos neveux qui leur donne des lois. yvi. 4tA^ Philippe. ..A cet objet, Henri demeure en proie ' A la douce surprise, aux transports de sa joie. Moderez, dit Louis, ce premier mouvement ; Craignez encor, craignez ce grand cvenement. Oui, du sein de Paris Madrid re<;oit un maitre : Cet honneur a tous deux est dangereux peut-etre.

O rois nes de mon sang ! 6 Philippe ! 6 mes fila ! France, Espagne, a jamais puissiez-vous ctre unis ! Jusqu'a. quand voulez-vous, malheureux politiques, Allumer les flambeaux dcs discordes pnbliques ?

II dit : en ce moment le heros ne vit plua Qu'un assemblage vain de mille objets confus. Du temple des destins les portes se fermerent, Et les voutes des cieux devant lui s'cclipscrent.

L'aurore cependant, au visage vermeil, ' V^AA Ouvrait dans 1'orient le palais du soleil : La nuit en d'autres lieux portait ses voiles sombres : Les songes voltigeants fuyaient avec les ombres. Le prince, en s'eveillant, sent au fond de son coeur Une force nouvelle, une divine ardeur :

Ses regards inspiraient le respect et la crainte ; Dieu remplissait son front de sa majeste sainte. Ainsi, quand le vengeur des peuples d'Israol Eut, sur le mont Sina, consulte 1'Eternel, Les Hebreux, k ses pieds, couches dans la poussiere, Ne purent de ses yeux soutenir la lumicre

Page 1