‹ La Henriade, poemeChapitre 16 sur 19 · FIN DU CHANT SEPTIEME · texte numérisé non relu

FIN DU CHANT SEPTIEME

ARGUMENT

Le comte d'Egmont vient de la part du roi d'Espagne an seconrs da Mayenne et des ligueurs. Bataille d'lvry, dans laquelle Mayenne est defait, et d'Egmont tue. Valcur et clemence de Henri le grand.

UES etats dans Paris la confuse assemble j fl /4 Avail perdu 1'orgueil dont elle etait enflee. <MH-*^' Au seul nom de Henri, les ligueurs, pleins d'effroi, Serablaient tous oublier qu'ils voulaient faire un roi. Rien ne pouvait fixer leur fureur incertaine ; Et, n'osant degrader ni couronner Mayenne, Us avaient confirme, par leurs dccrets honteux, Le pouvoir et le rang qu'il ne tenait pas d'eux. Ce lieutenant sans chef, ce roi sans diademe, Toujours dans son parti garde un pouvoir supreme. Un peuple obcissant. dont il se dit 1'apDui, Lui promet de combattre et de mounr pour lui. Plein d'un nouvel espoir, au conseil il appelle Tous ces chefs orgneilleux, vengeurs de sa qnerelle Les Lorrains, les Nemours, la Chatre, Canillac, Et 1'inconstant Joyeuse, et Saint-Paul, et Brissac. Us viennent: la fiertc, la vengeance, la rage, Le d6sespoir, 1'orgueil, sont peints sur leur visage.

Quelques uns en tremblant semblaient porter leurs pas Afiaiblis par leur sang verse dans les combats ; Mais ces memes combats, leur sang, et leurs blessures, Les excitaient encore a venger leurs injures. Tous, aupres de Mayenne, ils viennent se ranger ; Tous, le fer dans les mains, jurent de le venger. Telle au haut de 1'Olympe, aux champs de Thessalie, Des enfants de la terre on peint la troupe impie Entassant des rochers, et menacjant les cieux, Ivre du fol espoir de detroner les dieux.

La discorde a 1'instant entr'ouvrant une nue, Sur un char lumineux se presente a leur vue : Courage, leur dit-elle, on vient vous secourir ; C'est maintenant, Fran<;ais,qu'il faut vaincre ou mourir. D'Aumale, le premier, se leve a ces paroles ; 11 court, il voit de loin les lances espagnoles : Le voila, cria-t-il, le voila ce secours Demande si long-temps, et differe toujours : Amis, enfin 1'Autriche a secouru la France. II dit : Mayenne alors vers les portes s'avance. Le secours paraissait vers ces lieux reveres Qu'aux tombes de nos rois la mort a consacres. Ce formidable amas d'armes etincelantes, Get or, ce fer brillant, ces lances eclatantes, Cos casques, ces harnois, ce pompeux appareil, Defiaient dans les champs les rayons du soleil. Tout le peuple au-devant court en foule avec joie Us benissent le chei'que Madrid leur envoie : C'etait le jeune Egmont, ce guerrier obstin6, Ce fils ambltieux d'un pere infortunc : Dans les murs de Bruxelles il a re<;u la vie ; Son pere, qu'aveugla 1'amour de la patrie,

Mourut sur 1'echafaud, pour soutenir les droits Des malheureux Flauiands opprimes par leurs rois. Le fils, courtisan lache, et guerrier temeraire, Balsa long-temps la main qui fit perir son pere, Servit, par politique, aux maux de son pays, Persecuta Bruxelles, et secourut Paris.

Philippe 1'envoyait sur les bords de la Seine, Comine un dieu tutelaire, au secours de Mayenne : Et Mayenne, avec lui, crut aux tentes du roi Reporter a son tour le carnage et 1'efFroi. Le temeraire orgueil accompagnait leur trace. Qu'avec plaisir, grand roi, tu voyais cette audace ! Et que tes veeux hataient le moment d'un combat Ou semblaient attaches les destins de 1'etat !

Pros des bords de Tlton et des rives de 1'Eure, Est un champ fortune^ I'amour de la nature : La guerre avait long-temps respecte les tresors Dont Flore et les zephyrs embellissaient ces bords. Au milieu des horreurs des discordes civiles, Les bergers de ces lieux coulaient des jours tranquilles : Proteges par le ciel et par leur pauvrete, Us semblaient des soldats braver 1'avidite, Et, sous leurs toils de chaume, a 1'abri des alarmes, N'entendaient point le bruit des tambours et des armcs. Les deux camps ennemis arrivent en ces lieux j La desolation par-tout marehe avant eux. De 1'Eure et de 1'lton les ondes s'alarmerent ; Les bergers, pleins d'effroi, dans les bois se cacherent ; Et leurs tristes moities, compagnes de leurs pas, Emportent leurs enfants gemissants dans leurs bras.

Habitants malheureux de ces bords pleins de charmes, Du moins a votre roi n'imputez point vos larmes :

S'il cherche les combats, c'est pour donner la paix Peuples, sa main sur vous rcpandra ses bienfaits : II veut finir vos maux, il vous plaint, il vous aime, Et dans ce jour affreux il combat pour vous-meme. Les moments lui sont chers, il court dans tous les rangs Sur un coursier fougueux, plus leger que les vents, Qui, fier de son fardeau, du pied frappant la terre, Appelle les dangers, et respire la guerre.

On voyait pres de lui briller tous ces guerriers, Compagnons de sa gloire et ceints de ses lauriers • D'Aumont, qui sous cinq rois avait porte les armes Biron, dont le seul nom repandait les alarmes j Et son fils, jeune encore, ardent, impetueux, Qui depuis . . . mais alors il etait vertueux : Sully, Nangis, Crillon, ces ennemis du crime, Que la ligue dcteste, et que la ligue estime : Turenne, qui, depuis, de la jeune Bouillon Merita, dans Sedan, la puissance et le nom ; Puissance malheureuse et trop mal conserves, Et par Armand detruite aussitot qu'elevde. Essex avec eclat parait au milieu d'eux, Tel que dans nos jardins un palmier sourcilleux, A nos ormes touffus melant sa tete altiere, jParait s'enorgueillir de sa tige etrangere. Son casque etincelait des feux les plus brillants Qu'etalaient a 1'envi 1'or et les diamants, Dons cners et precieux dont sa fiere maitresse Honora son courage, ou plutot sa tendresse. Ambitieux Essex, vous etiez a la fbis L'amour de votre reine et le soutien des rois. Plus loin sont la Tremouille, et Clermont, et Feu-

quieres, Le malheureux de Nesle, et 1'heureux Lesdiguieres;

D'Ailly, pour qui ce jour fut un jour trop fatal. Tous ces heros en foule attendaient le signal, Et, ranges pros du roi, lisaient sur son visage D'un triomphe certain Tespoir et le presage.

Mayenne, en ce moment, inquiet, abattu, Dans son cceur etonne cherche en vain sa vertu : Soit que, de son parti connaissant 1'injustice, II ne crftt point le ciel a ses armes propice ; Soit que 1'ame, en effet, ait des pressentimenls, Avant-coureurs certains des grands evcnements. Ce heros, cependant, maitre de sa faiblesse, Deguisait ses chagrins sous sa fausse a!6gresse. II s'excite, il s'empresse, il inspire aux soldats Cet espoir genereux que lui-meme il n'a pas.

D'Egmont aupres de lui, plein de la confiance Que dans un jeune cceur fait naitre 1'imprudence, Impatient deja d'exercer sa valeur, De 1'incertain Mayenne accusait la lenteur.

Tel qu'6chappe du sein d'un riant paturage, Au bruit de la trompette animant son courage, Dans les champs de la Thrace un coursier orgueilleux Indocile, inquiet, plein d'un feu belliqueux, Levant les crins mouvants de sa tete superbe, Impatient du frein, vole et bondit sur 1'herbe ; Tel paraissait Egmont : une noble fureur Eclate dans ses yeux, et brule dans son cceur. II s'entretient duja de sa prochaine gloire ; II croit que son destin commande a la victoire. Helas ! il ne sait point que son fatal orgueil Dans les plaines d'lvry lui prepare un cercueil.

Vers les ligueurs enfin le grand Henri s'avance ; Et s'adressant aux siens, qu'enflammait sa pr6sence :

" Vous etes ncs Francjais, et je suis votre roi; Voil& nos ennemis, marchez, et suivez-moi. Ne perdez point de vue, au fort de la tempete, Ce panache eclatant qui flotte sur ma tute ; Vous le verrez toujours au chemin de 1'honneur. ' A ccs mots, que ce roi pronontjait en vainqueur, II voit d'un feu nouveau ses troupes enflammees, Et marche en invoquant le grand Dieu des armees. Sur les pas des deux chefs alors en meme temps On voit des deux partis voler les combattants. Ainsi, lorsque des monts separes par Alcide Les aquilons fougueux fondent d'un vol rapide, Soudain les flots emus de deux profondes niers D'un choc impitueux s'elancent dans les airs ; La terre au loin gemit, le jour fuit, le ciel gronde, Et 1'Africain tremblant craint la chute du monde.

Au mousquet reuni, le sanglant coutelas Di'ja. de tous cotes porte un double trepas. Cette arme que jadis, pour depeupler la terre, Dans Bafonne inventa le demon de la guerre, Rassemble en meme temps, digne fruit de 1'enfer, Ce qu'ont de plus terrible et la flam me et le fer. On se mole, on combat; 1'adresse, le courage, Le tumulte, les cris, la peur, 1'aveugle rage, La honte de ceder, 1'ardente soif du sang, Le desespoir, la mort, passent de rang en rang. L'un poursuit un parent dans le parti contraire ; La, le frere en fuyant meurt de la main d'un frcre; La nature en fremit : et ce rivage affreux S'abreuvait a regret de leur sang malheureux.

Dans d'epaisses fortHs de lances hcrissees, De bataillons sanglants, de troupes renvers^es,

Henri pousse, s'avance, et se fait un chemin. Le grand Mornay le suit, toujours calnie et serein. II veille autour de lui tel qu'un puissant genie, Tel qu'on feignait jadis, aux champs de la Phrygie, De la terre et des cieux les moteurs eternels Meles dans les combats sous 1'habit des mortels ; Ou tel que du vrai Dieu les ministres terribles, Ces puissances des cieux, ces etres impassibles, Environnes des vents, des foudres, des eclairs, D'un front inalterable ebranlent 1'univers. II re<joit de Henri tous ces ordres rapides, De 1'ame d'un heros mouvements intrepides, Qui changent le combat, qui fixent le destin : Aux chefs des legions il les porte soudain. L'officier les re^oit ; sa troupe impatiente Regie, au son de sa voix, sa rage obeissante. On s'ecarte, on s'unit, on marche en divers corps ; Un esprit seul preside a ces vastes ressorts. Mornay revole au prince, il le suit, il 1'escorte ; II pare, en lui parlant, plus d'un coup qu'on lui porte ; Mais il ne permet pas a ses stoTques mains De se souiller du sang des malheureux humains. De son roi seulement son ame est occupee : Pour sa defense seule il a tire 1'epee ; Et son rare courage, ennemi des combats, Salt affronter la mort, et ne la donne pas. De Turenne deja la valeur indomtee Repoussait de Nemours la troupe epouvantee. D'Ailly portait par-tout la crainte et le trcpas ; D'Ailly tout orgueilleux de trente ans de combats. Et qui, dans les horreurs de la guerre cruelle, Reprend, malgr6 son age, une force nouvelle.

Un seul guerrier s'oppose a ses coups mena^ant*

C'est un jeune heros & la fleur de ses ans,

Qui, dans cette journee illustre et meurtriere,

Commen<^ait des combats la fatale carriere ;

D'ur tendre hymen a peine il goutait les appas ;

Favori des amours, il sortait de leurs bras.

Honteux de n'iHre encor fameux que par ses charmes,

Avide de la gloire, il volait aux alarmes.

Ce jour, sa jeune epouse, en accusant le ciel,

En detestant la ligue et ce combat inortel,

Arma son tendre amant, et, d'une main tremblante,

Attacha tristement sa cuirasse pnsante,

Et couvrit, en pleurant, d'un casque precieux

Ce front si plein de grace et si cher a ses yeux.

II marche vers d'Ailly dans sa fureur guerriere : Parmi des tourbillons de flamme, de poussiere, A travers les blesses, les morts, et les mourants, De leurs coursiers fougueux tous deux pressent ler

flancs ;

Tous deux sur 1'herbe unie, et de sang coloree, S'clancent loin des rangs. d'une course assuree : Sanglants, couverts de fer, et la lance a la main, D'un choc epouvantable ils se frappent soudain. La terre en retcntit, leurs lances sont rompues : Comme en un ciel brulant deux effroyables nues, Qni, portant le lonnerre et la mort dans leurs flancs Se heurtent dans les airs, et volent sur les vents : De leur melange affreux les eclairs rejaillissent ; La foudre en est formee, et les mortels fremissent. Mais loin de leurs coursiers. par un subit effort, Ces guerriers malheureux cherchent une autre mort; Di>j;i brille en leurs mains le fatal cimeterre. La discorde accourut; le demon de la guerre,

La mort pale et sanglante etaient a sos coles.

Malheureux, suspendez vos coups precipites !

Mais un destin funeste enflamme lour courage ;

Dans le cceur 1'un de 1'autre ils cherchent un passage.

Dans ce coaur ennemi qu'ils ne connaissent pas.

Le fer qui les couvrait brille et vole en eclats,

Sous les coups redoubles leur cuirasse 6tincelle ;

Leur sang, qui rejaillit, rougit leur main cruelle ;

Leur bouclier, leur casque, am-tant leur effort,

Pare encor quelques coups, et repousse la mort.

Chacun d'eux, etonne de tant de resistance,

Respectait son rival, admirait sa vaillance.

Enfin le vieux d'Ailly, par un coup malheureux,

Fait tomber h ses pieds ce guerrier gcnereux.

Ses yeux sont pour jainais fermes a. la lumiere ;

Son casque auprcs de lui roule sur la poussiere ;

D'Ailly voit son visage : 6 desespoir ! 6 cris !

II le voit, il 1'embrasse : hclas ! c'etait son fils.

Le pere infortune, les yeux baignes de larmes,

Tournait centre son sein ses parricides armes j

On 1'arrete : on s'oppose a sa juste fureur :

II s'arrache, en tremblant, de ce lieu plein d'horreur;

II deteste k jamais sa coupable victoire ;

II renonce a la cour, aux humains, a la gloire ;

Et se fuyant lui-mc-me, au milieu des deserts,

II va cacher sa peme au bout de I'univers.

La. soit que le soleil rendit le jour au monde,

Soit qu'il finit sa course au vaste sein de 1'onde,

Sa voix faisait redire aux cchos attendris

Le nom, le triste nom de son malheureux fils.

Du heros expirant la jeune et tendre arnanle, Par la terreur conduite, incertaiue, tremblante,

Vient d'un pied chancelant sur ces funestes bords : Elle cherche ; elle voit dans la foule des morts, Elle voit son epoux ; elle tombe eperdue ; Le voile de la mort se rcpand sur sa vue : Est-ce toi, cher amant ? Ces mots interrompus, Ces cris demi-formes ne sont point entendus ; Elle rouvre les yeux ; sa bouche presse encore Par ses derniers baisers la bouche qu'elle adore : Elle tient dans ses bras ce corps pale et sanglant, Le regarde, soupire, et meurt en 1'embrassant.

Pere, epoux malheureux, famille deplorable, Des fureurs de ces temps exemple lamentable, Puisse de ce combat le souvenir affreux Exciter la pitie de nos derniers neveux, Arracher a leurs yeux des larmes salutaires, Et qu'ils n'imitent point les crimes de leurs peres !

Mais qui fait fuir ainsi ces ligueurs disperses ? Quel hcros, ou quel dieu les a tous ren verses ? C'est le jeune Biron ; c'est lui dont le courage Parmi leurs bataillons s'etait fait un passage. D'Aumale les voit fuir, et bouillant de courroux : Arretez, revenez... laches, ou courez-vous ? Vous, fuir ! vous, compagnons de Mayenne et de

Guise !

Vous qui devez venger Paris, Rome et 1'eglise ! Suivez-moi, rappelez votre antique vertu ; Combattez sous d'Aumale, et vous avez vaincu. Aussitot secouru de Beauveau, de Fosseuse, Du farouche Saint-Paul, et meme de Joyeuse, II rassemble avec eux ces bataillons epars, Qu'il anime en marchant du feu de ses regards. La fortune avec lui revient d'un pas rapide. Biron soutient en vain, d'un courage intrepide,

Le cours precipite de ce fougueux torrent;

II voit a ses cotes Parabere expirant ;

Dans la foule des morts il voit tomber Feuquiere ;

NesJe, Clermont, d'Angenne, ont mordu la poussiere .

Perec de coups lui-meme, il est pres de perir..

C'etait ainsi, Biron, que tu devais mourir :

Un trepas si fameux, une chute si belle,

Rendait de ta vertu la mcmoire immortelle.

Le genereux Bourbon sut bientot le danger

Ou Biron, trop ardent, venait de s'engager.

II 1'aimait, non en roi, non en maitre severe,

Qui souffre qu'on aspire a 1'honneur de lui plalre,

Et de qui le cceur dur et 1'inflexible orgueil

Croit le sang d'un sujet trop payc d'un coup-d'ceil.

Henri de 1'amitic sentit les nobles flammes :

Amitie, don du ciel, plaisir des grandes ames;

Amitie, que les rois, ces illus|.res ingrats,

Sont assez malheureux pour ne connaitre pas !

II court le secourir ; ce beau feu qui le guide

Rend son bras plus puissant, et son vol plus rapide.

Biron, qu'environnaicnt les ombres de la mort

A 1'aspect de son roi fait un dernier effort ;

II rappelle, a sa voix, les restes de sa vie ;

Sous les coups de Bourbon, tout s'ecarte, tout plie.

Ton roi, jeune Biron, t'arrache u ces soldats

Dont les coups redoubles achevaient ton trepas.

Tu vis : songe du moins ;\ lui rester fidele.

Un bruit affreux s'entend. La discorde cruelle Aux vertns du hcros opposant ses fureurs, D'une rage nouvelle embrase les ligueurs. Elle vole a leur tote, et sa bouche fatale Fait retentir au loin sa trompette infernale. 11"

Par ces sons trop connus d'Aumale est excite Aussi prompt que le trait dans les airs emporte, II cherchait le heros ; sur lui seul il s'elance ; Des ligueurs en tumulte une foule s'avance : Tels, au fond des forets, prtcipitant leurs pas, Ces anirnaux hardis. nourris pour les combats, Fiers esclaves de 1'homme, et nes pour le carnage, Pressent un sanglier, en raniment la rage ; Ignorant le danger, aveugles, furieux, Le cor excite au loin leur instinct belliqueux ; Les antres, les rochers, les monts en retentissent. Ainsi centre Bourbon mille ennemis s'unissent; II est seul centre tous, abandonne du sort, Accable par le nombre, entoure de la mort Louis, du haut des cieux, dans ce danger terrible, Donne au heros qu'il aime une force invincible ; II est comme un rocher, qui, menaqant les airs, Rompt la course des Vents et repousse les mers. Qui pourrait exprimer le sang et le carnage Dont 1'Eure, en ce moment, vit couvrir son rivage !

O vous, munes sanglants du plus vaillant des rois Eclairez mon esprit, ct parlez par ma voix. II voit voler vers lui sa noblesse fidele ; Elle meurt pour son roi, son roi combat pour elle. L'effroi le devanqait, la mort suivait ses coups; Quand le fougueux Egmont s'offrit k son courroux.

Long-temps cet Stranger, tromp6 par son courage, Avait clierche le roi dans 1'horreur du carnage : Diit sa temerite le conduire au cercueil, L'honneur de le combattre irritait son orgueil. Viens, Bourbon, criait-il, viens augmenter ta gloire Combattons ; c'est &. nous de fixer la victoire.

Comme il disait ces mots, un lumineux 6clair, Messager des destins, fend les plaincs de 1'air : L'arbitre des combats fait gronder son tonnerre ; Le soldat sous ses pieds sentit trembler la terre. D'Egmont croit que les cieux»lui doivent leur appui, Qu'ils defendent sa cause, et combattent pour lui; Que la nature entiere, attentive a sa gloire, Par la voix du tonnerre annon<jait sa victoire. D'Egmont joint le heros, il 1'atteint vers le flanc ; II triomphait deja d'avoir verse son sang. Le roi, qu'il a blesse, voit son peril sans trouble ; Ainsi que le danger, son audace redouble : Son grand coeur s'applaudit d'avoir, au champ d'hon-

neur,

Trouve des ennemis dignes de sa valeur. Loin de le retarder, sa blessure 1'irrite ; Sur ce fier ennemi Bourbon se precipite : D'Egmont d'un coup plus sur est renverse soudain ; Le fer etincelant se plongea dans son sein. Sous leurs pieds teints de sang les chevaux le foulerent ; Des ombres du trepas ses yeux s'enveloppcrent; Et son ame en courroux s'envola chez les morts, Oil 1'aspect de son pere excita ses remords. Espagnols tant vantes, troupe jadis si fiere^ Sa mort aneantit votre vertu guerriere ; •• u Pour la premiere fois vous connates la peur.

L'etonnement, 1'esprit de trouble et de terreur S'empare, en ce moment, de leur troupe alarmee ; II passe en tous les ranga, il s'ctend sur I'arme*: Les chefs sont effrayes, les soldats eperdus ; L'un ne peut commander, 1'autre n'obeit plus. Us jettent leurs drapeaux, ils courent, se renversent, Poussent des cris afFreux, se heurtent, se disperernt r

Les uns, sans resistance, a leur vainqueur offerts, Flechissent les genoux, et demandent des fers; D'autres, d'un pas rapide e.vitaut sa poursuite, Jusqu'aux rives de 1'Eure emportes dans leur fuite, Dans les profondes eaux vont se precipiter, Et courent au trepas qu'ils veulent eviter. Les flots couverts de morts interrompent leur course, Et le fleuve sanglant remonte vers sa source.

Mayenne, en ce tumulte, incapable d'effroi, Afflig6, mais tranquille, et maitre encore de soi, Voit d'un eeil assure sa fortune cruelle, Et, tombant sous ses coups, songe a triompher d'elle. D'Aumale aupr^ts de lui, la fureur dans les yeux, Accusait les Flamands, la fortune, et les cieux. Tout est perdu, dit-il : mourons, brave Mayenne. Quittez, lui dit son chef, une fureur si vaine. Vivez pour un parti dont vous etes 1'honneur, Vivez pour reparer sa perte et son malheur : Que vous et Bois-Dauphin, dans ce moment funeste, De nos soldats 6pars assemblent ce qui reste. Suivez-moi, 1'un et 1'autre, aux remparts de Paris ; De la ligue en marchant ramassez les debris ; De Coligny vaincu surpassons le courage. D'Aumale, en 1'ecoutant, pleure, et fremit de rage. Get ordre qu'il d6teste, il va 1'executer ; Semblable au fier lion qu'un Maure a su domter, Qui, docile a son maitre, a tout autre terrible, A la main qu'il connait soumet sa tete horrible, Le suit d'un air affreux, le flatte en rugissant, Et parait menacer. meme en obeissant.

Mayenne cependant, par une fuite prompte, Dans les murs de Paris courait cacher sa honte.

Henri victorieux voyait de tous cot6s Les ligueurs sans defense implorant ses bontds. Des cieux en ce moment les voutes s'entr'ouvrirent •. Les manes des Bourbons dans les aiis descendirent. Louis au milieu d'eux, du haut du firmament, Vint contempler Henri dans ce fameux moment, Vint voir comme il saurait user de la victoire, Et s'il acheverait de meriter sa gloire.

Ses soldats pros de lui, d'un rail plein de courroux, Regardaient ces vaincus echappes a. leurs coups. Les captifs, en tremblant, conduits en sa presence, Attendaient leur arret dans uri profond silence ; Le mortel desespoir, la honte, la terreur, Dans leurs yeux egarcs avaient peint leur malheur. Bourbon tourna sur eux des regards pleins de grace, Oil regnaient a. la fois la douceur et 1'audace : Soyez libres, dit-il ; vous pouvez desormais Rester mes ennemis, ou vivre mes sujets. Entre Mayenne et moi reconnaissez un maitre ; Voyez qui de nous deux a merite de 1'etre : Esclaves de la ligue, ou compagnons d'un roi, Allez geinir sous elle, ou triomphez sous moi : Choisissez. A ces mots d'un roi couvert de gloire, Sur un champ de bataille, au sein de la victoire, On voit en un moment ces captifs cperdus Contents de leur defaite, heureux d'etre vaincus : Leurs yeux sont eclaires, leurs cceurs n'ont plus de

haine ;

Sa valeur les vainquit, sa vertu les enchaine ; Et, s'honorant dcja du nom de ses soldats, Pour expier leur crime, ils marchent sur ses pas. Le gcn6reux vainqueur a cessc le carnage ; Maitre de ses guerriers, il flcchit leur courage.

Ce n'est plus ce lion qui, tout couvert de sang,

Portait avec effroi la mort de rang en rang :

C'est un dieu bienfaisant, qui, laissant son tonnerre,

Enchaine la teinpete et console la terre.

Sur ce front mena^ant, terrible, ensanglante,

La paix a mis les traits de la seronito.

Ceux a qui la lumiere etait presque ravie

Par ses ordres humains sont rendus a. la vie :

Et sur tous leurs dangers, et sur tous leurs besoins,

Tel qu'un pere attentif, il etendait ses soins.

Du vrai, comme du faux, la prompte messagere, Qui s'accroit dans sa course, et, d'une aile legcre Plus prompte que le temps vole au-dela des mers Passe d'un pole a 1'autre, et remplit 1'univers; Ce monstre compose d'yeux, de bouches, d'oreilles, Qui celcbre des rois la honte ou les merveilles, Qui rassemble sous lui la curiosite, L'espoir, I'effroi, le doute, et la credulite, De sa brillante voix, trompette de la gloire, Du heros de la France annoncjait la victoire Du Tage a 1'Eridan le bruit en fut porle ; Le Vatican superbe en fut epouvant6.

Le nord a cette voix tressaillit d'alegresse ; Madrid fremit d'efTroi, de honte, et de tristesse.

O malheureux Paris, infideles ligueurs !

O citoyens trompes, et vous, pretres trompeurs ! De quels cris douloureux vos temples retentirent ! De cendre, en ce moment, vos tetes se couvrirent. Helas ! Mayenne encor vient flatter vos esprits. Vaincu, mais plein d'espoir, et maitre de Paris, Sa politique habile, au fond de sa retraite, Aux ligueurs incertains deguisait sa defaite.

vA \

Centre un coup si funeste il veut les rassurer;

En cachant sa disgrace, il croit la reparer.

Par cent bruits mensongers, il ranimait leur zele :

Mais, malgre tant de soins, la verite cruelle,

Domentant a ses yeux ses discours imposteurs,

Volait de bouche en bouche, et gla^ait tous les coeurs.

La discorde en fremit, et redoublant sa rage : Non, je ne verrai point detruire raon ouvrage, Dit-elle, et n'aurai point, dans ces murs malheureux, Verse tant de poisons, alluine tant de feux, De tant de flots de sang cimente ma puissance, Pour laisser a Bourbon 1'empire de la France. Tout terrible qu'il est, j'ai 1'art de 1'affaiblir; Si je n'ai pu le vaincre, on le peut amollir. N'opposons plus d'efforts a sa valeur supreme : Henri n'aura jamais de vainqueur que lui-meme. C'est son coeur qu'il doit craindre, et je veux aujour-

d'hui

L'attaquer, le combattre, et le vaincre par lui. Elle dit ; et soudain, des rives de la Seine, Sur un char teint de sang, attele par la haine, Dans un nuage epais qui fait palir le jour, Elle part, elle vole, et va trouver 1'amour.

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