FIN DU CHANT HDITIEME
ARGUMENT
Description du temple de 1'amour: la discorde implore son pouvoir pour amollir le courage de Henri IV. Ce heros est retenu quelque temps aupres de madame d'Estree, si celebre sous le nom do la belle Giibrielle. Mornay 1'iirraclie i son amour, et le roi retuurne 4 son arinee.
i ^UR les bords fortunes de 1'antique Idalie,
Lieux oil finit 1'Europe, et commence 1'Asie,
S'eleve un vieux palais respecte par les temps :
La nature en posa les premiers fondements ;
Et 1'art, ornant depuis sa simple architecture,
Par ses travaux hardis surpassa la nature.
La, tous les champs voisins, peuples de myrtes verds,
N'ont jamais ressenti 1'outrage des hivers.
Par-tout on voit murir, par-tout on voit eclore )/\ty
Et les fruits de Pomone et les presents de Flore ; /
Et la terre n'attend, pour donner ses moissons,
Ni les VO3UX des humains, ni 1'ordre des saisons.
L'homme y semble goiiter, dans une paix profonde,
Tout ce que la nature, aux premiers jours du monde,
De sa main bienfaisante accordait aux humains,
Un eternel repos, des jours purs et sereins,
Les douceurs, les plaisirs que promet I'abondancJe,
Les biens du premier Age, hors la seule innocence.
On entend, pour tout bruit, des concerts enchanteurs, Dont la molle harmonic inspire les langueurs ; Les voix de mille amants, les chants de leurs maitresses, Qui celebrent leur honte et vantent leurs faiblesses. Chaque jour on les voit, le front par6 de flours, De leur aimaMe maitre implorer les faveurs ; Et, dans I'art dangereux de plaire et de seduire, Dans son temple a 1'envi s'empresser de s'instruire. La flatteuse esperance, au front toujours serein, A 1'autel de 1'amour les conduit par la main. Pros du temple sacre. les graces demi-nues Accordent a leurs voix leurs danses ingenues. La molle volupte, sur un lit de gazons, Satisfaite et tranquille, ecoute leurs chansons. On voit & ses cotes le mystcre en silence, Le sourire enchanteur, les soins, la complaisance, Les plaisirs amoureux, et les tendres desirs Plus doux, plus seduisants encor que les plaisirs. De ce temple fameux telle est 1'aimable entree. Mais lorsqu'en avanqant sous la voute sacree On porte au sanctuaire un pas audacieux, Quel spectacle funeste epouvante les yeux ! Ce n'est plus des plaisirs la troupe airnable et tendre • Leurs concerts amoureux ne s'y font plus entendre. Les plaintes, les degoftts, 1'imprudence, la peur, Font de ce beau sejour un sejour plein d'horreur. La sombre jalousie, au teint pftle et livide, Suit d'un pied chancelant le soup^on qui la guide : La haine et le courroux, repandant leur venin, Marchent devant ses pas, un poignard a la main. ^ La malice les voit, et d'un sourjs perfide Applaudit, en passant, a leur troupe homicide.
Le repentir les suit, detestant leurs fureurs,
El baisse en soupirant ses yeux mouilles de pleura.
C'est lu, c'est au milieu de cette cour affreuse, Des plaisirs des humains compagne malheureuse, Que 1'amour a choisi son si-jour eternel. Ce dangereux enfant, si tendre et si cruel, Porte en sa faible main les destins de la terre, Donne, avec un souris, ou la paix, ou la guerre, Et, repandant par-tout ses trompeuses douceurs, Aninie 1'univers, et vit dans tous les coeurs. Sur un tr6ne eclatant contemplant ses conqu6tes, II foulait u ses pieds les plus superbes totes ; Fier de ses cruautcs plus que de ses bienfaits,
semblait s'applaudir des maux qu'il avait fails.
La discorde soudain, conduite par la rage, Ecarte les plaisirs, s'ouvre un libre passage, Secouant dans ses mains ses flambeaux allurn6s, Le front couvert de sang, et les yeux enfiamm6s : Mon frere, lui dit-elle, ou sont tes traits terribles ? Pour qui rfeserves-tu tes fleches invincibles ? Ah ! si, de la discorde allumant le lison, Jamais ;\ tes fureurs tu niclas mon poison ; Si tant de fois pour toi j'ai trouble la nature Viens, vole sur mes pas, vieus venger mon injure : Un roi victorieux ccrase mes serpents ; Ses mains joignent 1'olive aux lauriers triomphants : La clcmence, avec lui marchant d'un pas Iranquille Au sein tumultueux de la guerre civile, Va sous ses ctendards, floltants de tous cotes, Ri'-unir lous les cceurs par moi seulc ecarles : Encore une victoire, et mon trone est en poudre. Aux remparts de Paris Henri porte la foudre.
Ce h6ros va combattre, et vaincre, et pardonner ;
De cent chaincs d'airain son bras va m'enchainer.
C'est ;i toi d'arri'ter ce torrent dans sa course.
Va de tant de hauts fails empoisonner la source •
Que sous ton joug, amour, il gemisse abattu ;
Va dointer son courage au sein de la vertu.
C'est toi, tu t'en souviens, toi dont la main fatale
Fit tombcr sans effort Hercule aux pieds d'Otnphale.
Ne vit-on pas Antoine amolli dans tes iers,
Abandonnant pour toi les soins de 1'univers.
Fuyant devant Auguste, et te suivant. sur 1'onde,
Preferer Cleopfitre a. 1'empire du monde?
Henri te reste a vaincre, apres tant de guerriers :
Dans ses superbes mains va fletrir ses lauricrs;
Va du myrte amoureux ceindre sa tete alticre ;
Endors entre tes bras son audace guerricre ;
A mon trone ebranle cours servir de soutien :
Viens, ma cause est la tienne, et ton regne est le mien
Ainsi parloit ce monstre ; et la voute tremblante Rcpetait les accents de sa voix effrayante. I/arnour qui 1'ecoutait, couche parmi des fleurs, D'un souris fier et doux ropond a ses fureurs 11 s'anne cependant de ses flcches dor6es : 1 ! fond des vastes cieux les voutes azurees ; Et, precede des jeux, des graces, des plaisirs, 11 vole aux champs franijais sur 1'aile des zephyrs.
Dans sa course d'abord il decouvre avec joie L- i'aible Simo'fs, et les champs ou fut Troie. II rit en contemplant, dans cos lieux renornm6s La cendre des palais par ses mains consumes. II apenjoit de loin ces murs b.Uis sur 1'onde, Ces remparls orgueilleux, ce prodige du monde,
Venise, dont Neptune admire le destin,
Et qui commande aux flols renfermes dans son sein.
II descend, il s'arrete aux champs de la Sicile, Ou lui-meme inspira Theocrite et Virgile, Oft 1'on dit qu'autrefois, par des chemins nouveauxr De 1'amoureux Alphce il conduisit les eaux. Bientot, quittant les bords de 1'aimable Arethuse, Dans les champs de Provence il vole vers Vaucluse, Asyle encor plus doux, lieux oil, dans ses beaux jours, Petrarque soupira ses vers et ses amours. II voit les murs d'Anet batis au bord de 1'Eure : Lui-meme en ordonna la superbe structure. Par ses adroites mains avec art enlaces, Les chiffres de Diane y sont encor traces. Sur sa tombe, en passant, les plaisirs et les graces Ilcpandirent les fleurs qui naissaient sur leurs traces.
Aux campagnes d'lvry 1'amour arrive enfin. Le roi, pros d'en partir pour un plus grand dessein, Mclant ;i ses plaisirs 1'image de la guerre, Laissait pour un moment reposer son tonnerre. Mille jeunes guerriers, a travers les guerets, Poursuivaient avec lui les hotes des forets. L'amour sent, a sa vue, une joie inhumaine ; II aiguise ses traits, il prepare sa chaine; II agite les airs que lui-meme a calmcs : II parle ; on voit soudain les 61ements armes. D'un bout du monde a 1'autre appelant les orages, Sa voix commande aux vents d'assembler les nuages, De verser ces torrents suspendus dans les airs, Et d'apporter la nuit, la foudre, et les eclairs.
Deja. les aquilons, a ses ordres fidcles, Dans les cieux obscurcis ont deploye leurs ailes ;
La plus affreuse nuit succede au plus beau jour ; La nature en gemit, et reconnait 1'amour.
Dans les sillons fangeux de la campagne humide, Le roi marche incertain, sans cscorte et sans guide : L'amour, en ce moment allumant son flambeau, Fait briller devant lui ce prodige nouveau. Abandonne des siens, le roi, dans ces bois sombres, Suit cet astre ennemi, brillant parmi les ombres ; Comme on voit quelquefois les voyageurs troubles Suivre ces feux ardents de la terre exhales, Ces feux dont la vapeur maligne et passagere Conduit au precipice, a 1'instant qu'elle eclaire.
Depuis peu la fortune en ces tristes climats D'une illustre mortelle avail conduit les pas. Dans le fond d'un chateau tranquille et solitaire, Loin du bruit des combats elle attendait son pere, Qui, fidele a ses rois, vieilli dans les hasards, Avait du grand Henri suivi les etendards. D'Estree etait son nom: la main de la nature De ses airnables dons la combla sans mesure. Telle ne brillait point, aux bords de 1'Eurotas, La coupable beaute qui trahit Menelas ; Moins touchante et moins belle a Tarse on vit paraitre Celle qui des Romains avait domle le maitre, Lorsque les habitants des rives du Cydnus, L'encensoir a la main, la prirent pour Venus. Elle entrait dans cet age, helas ! trop redoubtable, Qui rend des passions le joug in6vitable. Son cosur, n6 pour aimer, mais fier et g6n6reux, D'aucun ainant encor n'avait recju les vceux ; Semblable en son printemps a la rose nouvelle, Qui renferme, en naissant, sa beaute naturelle, 12 «
Cache aux vents amoureux les tresors de son sein, Et s'ouvre aux doux rayons d'un jour pur et serein.
L'amour, qui cependant s'apprcte a la surprendre, Sous un noin suppose vient pros d'elle se rendre : II parait sans flambeau, sans fleches, sans carquois ; II prend d'un simple enfant la figure et la voix. y On a vu, lui dit-il, sur la rive prochaine, S'avancer vers ces lieux le vainqueur de Mayenne. II glissait dans son coeur, en lui disant ces mots, Un desir inconnu de plaire a ce heros. Son teint fut animc d'une grace nouvelle. L'amour s'applaudissait en la voyant si belle : Quo n'esperait-il point, aide de tant d'appas ! Au-devant du monarque il conduisit ses pas. L'art simple dont lui-mtune a forme sa parure Parait aux yeux seduits 1'efFet de la nature. L'or de ses blonds cheveux, qui flotte au gre des vents, Tantot couvre sa gorge et ses tresors naissants, Tanlot expose aux yeux leur charme inexprimable. Sa modestie cncor la rendait plus aimable : Non pas cette farouche et triste austcrit6 Qui fait fuir les amours, et meme la beaute ; Mais cette pudeur douce, innocente, enfantine, Qui colore le front d'une rouge ur divine, Inspire le respect, enflamme les desirs, Et de qui la peut vaincre augmente les plaisirs.
II fait plus (a 1'amour tout miracle est possible) ; II enchante ces lieux par un charme invincible. Des myrtes enlaces, que d'un prodigue sein La terre obeissante a fait naitre soudain, Dans les lieux d'alentour etendent leur feuillage. A peme a-t-on passa sous leur fatal ombrage,
Par des liens secrefs on se sent arreter ;
On s'y plait, on s'y trouble, on ne peut les quitter.
On voit fuir sous cette ombre une onde enchanteresse ;
Los atnants fortunes, pleins d'une douce ivresse, J • Y boivent a. longs traits 1'oubli de leur devoir.
L'amour, dans tous ces lieux, fait sentir son pouvoir :
Tout y parait change ; tous les coeurs y soupirent :
Tous sont empoisonnes du charme qu'ils respirent;
Tout y parle d'amour. Les oiseaux dans les champs *• . A Redoublent leurs baisers, leurs caresses, leurs chants
Le moissonneur ardent, qui court avant 1'aurore •' . • ' Couper les blonds cpis que I'et6 fait eclore, •
S'arrete, s'inquicte, et pousse des soupirs:
Son coeur est fetonne de ses nouveaux desirs ; .
II deraeure enchant6 dans ces belles retraites, /
Et laisse, en soupirant, ses moissons imparfaites. I J£s^s de lui, la bergere, oubliant ses troupeaux, W\Jtf\. A^ De sa tremblante main sent tomber ses fuseaux. *'MYU
Contre un pouvoir si grand qu'eiit pu faire d'Estree ?
Par un charme indomtable elle ctait attiree ;
Elle avait k combattre, en ce funeste jour,
Sa jeunesse, son cceur, un heros, et 1'amour. Quelque temps de Henri la valeur immortelle
Vers ses drapcaux vainqucurs en secret le rappelle :
Une invisible main le retient malgre lui.
Dans sa vertu premie-re il cherche un vain appui :
Sa vertu 1'abandonne ; et son ame enivree
N'aime, ne voit, n'entcnd, ne connait que d'Estree. Loin de lui cependant tous ses chefs otonnes
Se demandent leur prince, et restent consterncs.
Us tremblaient pour ses jours : aucun d'eux n'eftt pu croire
Qu'on edt, dans ce moment, dd craindre pour sa gloire.
On le cherchait en vain ; ses soldats abattus,
Ne marchant plus sous lui, semblaient dejk vaincus.
Mais le genie heureux qui preside a la France Ne souffrit pas long-temps sa dangereuse absence : II descendit des cieux a la voix de Louis, Et vint d'un vol rapide au secours de son fils.
Quand il fut descendu vers ce triste hemisphere, Pour y trouver un sage il regarda la terre. II ne le chercha point dans ces lieux reveres, A 1'etude, au silence, au jeftne consacres; II alia dans Ivry : la, parmi la licence Ou du soldat vainqueur s'emporte 1'insolcnce, L'ange heureux des Fran<;ais fixa son vol divin Au milieu des drapeaux des enfants de Calvin : II s'adresse a Mornay. C'etait pour nous instruire Que souvent la raison suffit a nous conduire ; Ainsi qu'elle guida, chez des peuples pai'ens, Marc-Aurele, ou Platon, la honte des Chretiens.
Non moins prudent ami que philosophe austere, Mornay sut 1'art discret de reprendre et de plaire. Son exemple instruisait bien mieux que ses discours ; Les solides vertus furent ses seuls amours. Avide de travaux, insensible aux delices, II marchait d'un pas ferme au bord des precipices. Jamais 1'air de la cour, et son souffle infect6, N'altera de son cosur 1'austere puret6.
Bell? Arcthuse, ainsi ton onde fortunee Roule au sein furieux d'Amphitrite etonnee Un crystal toujours pur, et des flots toujours clairs Que jamais ne corrompt 1'amertume des mers.
Le genereux Mornay, conduit par la sagesse, Part, et vole en ces lieux ou la douce mollesse
Retenait dans ses bras le vainqueur des huinains, Et de la France en lui maitrisait les destins. L'amour, a cliaque instant, redoublant sa victoire, Le rendait plus heureux, pour mieux fletrir sa gloire ; Les plaisirs, qui souvent ont des terraes si courts, Partageaient ses moments et remplissaient ses jours.
L'amour, au milieu d'eux, decouvre avec colere, A cote de Mornay, la sagesse severe :
II veut sur ce guerrier lancer un trait vengeur ; II croit charmer ses sens, il croit blesser son cceur. Mais Mornay mcprisait sa colere et ses charmes ; Tous ses traits impuissants s'emoussaient sur ses armes. ' II attend qu'en secret le roi s'offre a ses yeux ; Et d'un ceil irritc conternple ces beaux lieux.
Au fond de ces jardins, au bord d'une onde claire, Sous un myrte amoureux, asyle du mystere, D'Estree a son amant prodiguait ses appas; II languissait pres d'elle, il brulait dans ses bras. De leurs doux entretiens rien n'alterait les charmes : Leurs yeux etaient remplis de ces heureuses larmes, De ces larmes qui font les plaisirs des amants : Us sentaient cette ivresse et ces saisissements, Ces transports, ces fureurs, qu'un tendre amour inspire, Que lui seul fait gouter, que lui seul peut decrire Les folatres plaisirs, dans le sein du repos, Les amours enfantins desarmaient ce heros : L'un tenait sa cuirasse encor de sang trempee ; L autre avait detach6 sa redoutable epee, Et riait, en tenant dans ses dcbiles mains Ce fer, 1'appui du trone, et 1'effroi des humains.
La discorde de loin insulte a sa faiblesse ; Elle exprime, en grondant, sa barbare alegresse.
Sa fiere activite menage ces instants : Elle court de la ligue irriter les serpents ; Et, tandis que Bourbon se repose et sommeille, De tous ses ennemis la rage se reveille.
Enfin dans ces jardins, ou sa vertu languit, II voit Mornay paraitre : il le voit. et rougit. L'un de 1'autre, en secret, ils craignaient la presence. Le sage, en 1'abordant, garde un morne silence : Mais ce silence meme, et ces regards baisscs, Se font entendre au prince, et s'expliquent assez. Sur ce visage austere, ou regnait la tristesse, Henri lut aisement sa honte et sa faiblesse. Rarement de sa faute on aime le t6moin. Tout autre eftt de Mornay mal reconnu le soin : Cher ami, dit le roi, ne crains point ma colere ; Qui m'apprend mon devoir est trop sAr de me plaire : Viens, le cceur de ton prince est digne encor de toi : Je t'ai vu, e'en est fait, et tu me rends a moi; Je reprends ma vertu, que 1'amour m'a ravie : De ce honteux repos fuyons 1'ignominie ; Fuyons ce lieu funeste, oti mon crcur mutin6 Aime encor les liens dont il fut enchaine. Me vaincre est desormais ma plus belle victoire : Partons, bravons 1'amour dans les bras de la gloire • Et bientot, vers Paris r6pandant la terreur, Dans le sang espagnol effaqons mon erreur.
A ces mots genereux, Mornay connut son ma!tre. C'est vous, s'l'-cria-t-il , que je revois paraitre ; Vous, de la France enticre auguste defenseur ; Vous, vainqueur de vous-mome, et roi de votre coeur. L'amour a votre gloire ajoute un nouveau lustre : Qui 1'ignore est heureux, qui le domte est illustre.
II dit : le roi s'apprete a partir de ces lieux. Quelle douleur, 6 ciel ! attendrit ses adieux ! Plein de 1'aimable obje*t qu'il fuit et qu'il adore, En condamnant ses pleurs, il en versait encore. Entrainc par Mornay, par I'amour attire, II s'eloigne, il revient, il part desespere : II part. En ce moment d'Estree, evanouie, (AjJbj'j Reste sans mouvement, sans couleur, et sans vie ; D'une soudaine nuit ses beaux yeux sont couverts. L'amour, qui I'aperqut, jette un cri dans les airs; II s'epouvante, il craint qu'une nuit eternelle N'enleve a son empire une nymphe si belle, N 'efface pour jamais les charmes de ces yeux Qui devaient dans la France allumer tant de feux. II la prend dans ses bras ; et bientot cette amante Rouvre, u sa douce voix, sa paupiere mourante, Lui nomme son amant, le redemande en vain, Le cherche encor des yeux, et les ferme soudain. L'amour, baigne des pleurs qu'il repand aupres d'elle, Au jour qu'elle fuyait tendrement la rappelle ; D'un espoir seduisant il lui rend la douceur,
t soulage les maux dont lui seul est 1'auteur.
Mornay, toujours severe et toujours inflexible, Entrainait cependant son maitre trop sensible. La force et la vertu leur montrent le chemin ; La gloire les conduit les lauriers a la main ; Et I'amour indigne, que le devoir surmonte, Va cacher, loin d'Anet, sa colere et sa honte.
FIN DU CHANT NEUVliME.
ARGUMENT
Retour du roi a son arm6e : il recommence le siege. Combat BJngulier du vicomte de Turenne etdu chevalier d'Aumale. Famine horrible qui desole la ville. Le roi nourrit hii-memc les habitants qu'ilassiege. Le ciel recompense enHn sesvertus. La verit6vienl 1'eclairer. Paris lui ouvre ses portes, et la guerre est finie.
V^ES moments dangereux, perdus dans la mollesse,
Avaient fait aux vaincus oublier leur faiblesse.
A de nouveaux exploits Mayenne est prepare^
D'un espoir renaissant le peuple est enivre.
Leur espoir les trompait; Bourbon, que rien n'arrete,
Accourt impatient d'achever sa conquete.
Paris epouvante revit ses etendards ;
T^e heros reparut au pied de ses remparts,
L)e ces mAmcs remparts ou fume encor sa foudre,
Et qu'a reduire en cendre il ne peut se r6soudre ;
Quand 1'ange de la France, appaisant son courroux,
Retint son bras vainqueur, et suspendit ses coups.
Dejci le camp du roi jette des cris de joie ;
D'un ceil d'impatience il dovorait sa proie.
Les ligueurs Dependant, d'un juste effroi troubles,
Pres du prudent Mayenne etaient tous rassembles.
La, d'Aumale, ennemi de tout conseil timide,
Leur tenait fierement ce langage intrepide :
Nous n'avons point encore appris a nous cacher ; L'ennemi vient a nous ; c'est la qu'il faut marcher, C'est la qu'il faut porter une-fureur heureuse. Je connais des Frantjais la fougue impetueuse ; L'ombre de leurs remparts affaiblit leur vertu : Le Francais qu'on attaque est a demi vaincu. Souvent le desespoir a gagne des batailles : J 'attends tout de nous seuls, et rien de nos murailles. Heros qui m'ecoutez, volez au champ de Mars ; Peuples qui nous suivez, vos chefs sont vos remparta.
II se tut a ces mots : les ligueurs en silence Semblaient de son audace accuser 1'imprudence ; II en rougit de honte, et dans leurs yeux confus II lut, en fremissant, leur crainte et leur refus. Eh bien ! poursuivit-il, si vous n'osez me suivre, Franqais, a cet affront je ne veux point survivre : Vous craignez les dangers ; seul je m'y vais offrir, Et vous apprendre a vaincre, ou du moins a mourir.
De Paris, a 1'instant, il fait ouvrir la porte ; Du peuple qui 1'entoure il eloigne 1'escorte ; II s'avance : un heraut, ministre des combats, Jusqu'aux tentes du roi marche devant ses pas, Et crie a haute voix : Quiconque aime la gloire, Qu'il dispute en ces lieux 1'honneur de la victoire : D'Aumale vous attend; ennemis, paraissez.
Tous les chefs, a ces mots, d'un beau zcle poussea, Voulaient contre d'Aumale essayer leur courage ; Tous briguaient. pres du roi cet illustre avantage ; Tous avaient merite ce prix de la valeur : Mais le vaillant Turenne emporta cet honneur. Le roi mit dans sea mains la gloire de la France. Va, dit-il, d'un superbe abaisser 1'insolence; i:i K
Combats pour ton pays, pour ton prince, et pour toi, Et re^ois, en partant, les armes de ton roi. Le heros, a ces mots, lui donne son epee. Votre attcnte, 6 grand roi, no sera point tromp6e, Lui rcpondit Turenne embrassant ses genoux : J'en atteste ce fer, et j'en jure par vous. II dit ; le roi 1'embrasse ; et Turenne s'elance Vers 1'endroit ou d'Aumale, avec impatience, Attendait qu'u. ses yeux un combattant parflt. Le peuple de Paris aux remparts accourut ; Les soldats de Henri pres de lui se rangcrent : Sur les deux combattants tons les yeux s'attacherent Chacun, dans 1'un des deux voyant son defenseur, Du geste et de la voix excitait sa valeur. Cependant sur Paris- s'elevait un nuage Qui semblait apporter le tohnerre et 1'orage ; Ses flancs noirs et briilants, tout-a-coup entr'ouverts, Vomisserit dans ces lieux les monstres des enfers, Le fanatisme affreux, la discorde farouche, La sombre politique, au coeur faux, a 1'oeil louche, Le demon des combats respirant les fureurs, Dieux enivres de sang, dieux digues des ligueurs ; Aux remparts de la ville ils fondent, ils s'arretent ; En faveur de d'Aumale au combat ils s'appretent. Voili qu'au meme instant, du haut des cieux ouverts, Un ange est descendu sur le trone des airs ; . Couronne de rayons, nageant dans la lumiere, Sur des ailes de feu parcourant sa carriere, Et laissant loin de lui 1'occident eclaire Des sillons lumineux dont il est entour6. II tenait d'une main cette olive sacree, Prosage consolant d'une paix desiree :
Dans 1'autre etincelait ce fer d'un Dicu vengeur, Ce glaive dont s'arma 1'ange extertninateur, Quand jadis 1'Eternel a la mort devorante Livra les premiers ncs d'une race insolente. A 1'aspect de ce glaive interdits, desarm6s, Les monstres infernaux semblent iuanimes ; La terreur les enchaine ; un pouvoir invincible Fait tomber tous les traits de leur troupe inflexible. Ainsi de son autel teint du sang des humains Tomba ce fier Dagon, ce dieu des Philistins, Lorsque du DIEU des dieux, en son temple apportee, A ses yeux cblouis 1'arche fut presentee.
Paris, le roi, I'arm6e, et 1'enfer, et les cieux, Sur ce combat illustre avaient fixe les yeux. Bientot les deux guerriers entrent dans la carriere. Henri du champ d'honneur leur ouvre la barriere. Leur bras n'est point charge du poids d'un bouclier ; Us ne se cachent point sous ces busies d'acier, Des anciens chevaliers ornement honorable, Eclatant i la vue, aux coups impenetrable ; Us negligent tous deux cet appareil qui rend Et le combat plus long, et le danger moins grand. Leur arme est une epce ; et, sans autre defense, Expose tout entier, 1'un et 1'autre s'avance. O Dieu, cria Turenne, arbitre de mon roi, Descends, juge sa cause, et combats avec moi ; Le courage n'est rien sans ta main protectrice ; J'attends peu de moi-meme, et tout de ta justice. D'Aumale repondit : J'attends tout de mon bras ; C'est de nous que depend le destin des combats. En vain 1'homme timide implore un Dieu supreme; Tranquille au haul du ciel il nous laisse <\ nous-meme •
Le parti le plus juste est celui du vainqueur ; Et le dieu de la guerre est la seule valeur. 11 dit : et, d'un regard enflamme d'arrogance, II voit de son rival la modeste assurance.
Mais la trompette sonne : ils s'elancent tous deux ; Us commencent enfin ce combat dangereux. Pout ce qu'ont pu jamais la valeur et 1'adresse, L'ardeur, la fermet6, la force, la souplesse, Parut des deux cotes en ce choc eclatant. Cent coups etaient portes et par6s a 1'instant. Tantot avec fureur 1'un d'eux se precipite ; L'autre d'un pas leger se detourne, et 1'evite . Tantot, plus rapproches, ils semblent se saisir , Leur peril renaissant donne un affreux plaisir, On se plait a les voir s'observer et se craindre, Avancer, s'arreter, se mesurer, s'atteindre : Le fer etincelant, avec art detourne, Par de feints mouvements trompe 1'ccil 6tonn6. Telle on voit du soleil la lumiere cclatante Briser ses traits de feu dans 1'onde transparente, Et, se rompant encor par des chemins divers, De ce crystal mouvant repasser dans les airs. Le spectateur surpris, et ne pouvant le croire, Voyait a tout moment leur chtite et leur victoire. D'Aumale est plus ardent, plus fort, plus furieox : Turenne est plus adroit, et moins impetueux ; Maitre de tous ses sens, anime sans colere, II fatigue a loisir son terrible adversaire. D'Aumale en vains efforts epuise sa vigueur : Bientot son bras lasse ne sert plus sa valeur. Turenne, qui 1'observe, aper^oit sa faiblesse ; II se ranime alors, il le pousse, il le presse :
Enfin, d'un coup mortel, il lui perce le flanc. D'Aumale est renverse dans les flots de son sang : II tombe ; et de 1'enfer tous les monstres fremirent : Ces lugubres accents dans les airs s'entendirent : " De la ligue a jamais le trone est renverse ; Tu 1'emportes, Bourbon ; notre regne est passe." Tout le peuple y repond par un cri lamentable. D'Aumale sans vigueur, etendu sur le sable, Menace encor Turenne, et le menace en vain, Sa redoubtable epee echappe de sa main. II veut parler ; sa voix expire dans sa bouche. L'horreur d'etre vaincu rend son air plus farouche. II se leve, il retombe, il ouvre un oeil mourant, II regarde Paris, et meurt en soupirant. Tu le vis expirer, infortune Mayenne ; Tu le vis ; tu fremis ; et ta chute prochaine Dans ce moment affreux s'offrit a tes esprits.
Cependant des soldats dans les murs de Paris Rapportaient a pas lents le malheureux d'Aumale. Ce spectacle sanglant, cette pompe fatale Entre au milieu d'un peuple interdit, egare : Chacun voit, en tremblant, ce corps defigure, Ce front souille de sang, cette bouche entr'ouverte, Cette tote penchee, et de poudre couverte, Ces yeux ou le trepas etale ses horreurs. On n'entend point de cris, on ne voit point de pleurs : La honte, la pitie, 1'abattement, la crainte, Etouffent leurs sanglots, et retiennent leur plainte ; Tout se tait, et tout tremble. Un bruit rempli d'horreur Bientot de ce silence augmente la terreur. Les cris des assiegeants jusqu au ciel s'eTeverent; Les chefs et les soldats pres du roi s'assemblcrent ;
Us demandent 1'assaut : mais 1'auguste Louis,
Protecteur des Fran^ais, protecteur de son fils,
Moderait de Henri le courage terrible.
Ainsi des elements le moteur invisible
Contient les aquilons suspendus dans les airs, •y**^
Et pose la barriere ou se brisent les mers :
II fonde les cites, les disperse en mines,
Et les cceurs des humains sont dans ses mains divines,
Henri, de qui le ciel a reprime 1'ardeur, Des guerriers qu'il gouverne enchaine la fureur. II sentit qu'il aimait son ingrate patrie ; II voulut la sauver de sa propre furie. Hal de ses sujets, prompt a les epargner, Eux seuls voulaient se perdre ; il les voulut gagner. Heureux si sa bonte, prevenant leur audace, Fonjait ces malheureux a lui demander grace ! Pouvant les emporter, il les fait investir , II laisse a leur fureur le temps du repentir. II crut que, sans assauts, sans combats, sans alarmes, ; ( La disette et la faim, plus fortes que ses armes, Lui livreraient sans peine un peuple inanime, Nourri dans l'abondance,-au luxe accoutum6 ; Qui, vaincu par ses maux, souple dans 1'indigence, Viendrait a ses genoux implorer sa clemence. Mais le faux zele, helas ! qui ne saurait ceder, Enseigne a tout souffrir, comme a tout hasarder.
Les mutins, qu'epargnait cette main vengeresse, Prenaient d'un roi clement la vertu pour faiblesse ; Et, fiers de ses bontes, oubliunt sa valeur, Us dcfiaient leur maitre, ils bravaient leur vainqueur ; Us osaient insulter a sa vengeance oisive.
Mais lorsqu'enfin les eaux de la Seine captive
Cess6rent d'apporter dans ce vaste scjour L'ordtnaire tribut des moissons d'alentour ; Quand on vit dans Paris le faim pale et cruelle Montrant deja la mort qui marchait apres elle } Alors on entendit des hurleiuents affreux ; Ce superbe Paris fut plein de malheureux De qui la main tremblante, et la voix afFaiblie, Dcmandaient vaineraent le soutien de leur vie. Bientot le riche meme, apres de vains efforts, Eprouva la famine au milieu des tresors. Ce n'utaient plus ces jeux, ces festins et ces fetes, Oj de rriyrte et de rose ils couronnaient leurs tetes, Ou, parmi des plaisirs toujours trop peu goittes, Les vins les plus parfaits, les mets les plus vant6s, Sous des lambris doras qu'habite la mollesse, De leurs gouts dedaigneux irritaient la paresse. On vit avec effroi tous ces voluptueux, Pales. defigur6s, et la mort dans les yeux, Perissant de miscre au sein de 1'opulence, Detester de leurs biens 1'inutile abondance. Le vieillard, dont la faim va tenniner les jours, Voit son fils au berceau, qui perit sans secours. Ici meurt dans la rage une famille entiere. Plus loin, des malheureux, couches sur la poussiere Se disputaient encore, a leurs derniers moments, Les restes odieux des plus vils aliments. Ces spectres affamcs, oulrageant la nature, Vont au sein des tombeaux chercher leur nourriture Des morts epouvantes les ossements poudreux, j--: Ainsi qu'un pur froment, sont prepares par eux. Que n'osent point tenter les extremes miscres ! On lea vit se nourrir des cendres de leurs pcres
Ce d6testable mets avan<;a leur trepas, Et ce repas pour eux fut le dernier repas.
Ces pretres, cependant, ces doo.teurs fanatiques, Qui, loin de partager les miseres publiques, Bornant a leurs besoins tous leurs soins paternels, Vivaient dans 1'abondance, a 1'onibre des autels, Du Dieu qu'ils ofFensaient attestant la souffrance, Allaient par-tout du peuple animer la Constance. Aux uns, a qui la mort allait fermer les yeux, Leurs liberalcs mains ouvraient deji les cieux : Aux autres ils montraient, d'un coup-d'oail propbe-
tique,
Le tonnerre allume sur un prince heretique, Paris bientut sauve par des secours nombreux, Et la manne du ciel prete a tomber pour eux. Helas ! ces vains appas, ces promesses storiles, Charmaient ces malheureux, a tromper trop faciles. Par les pretres seduits, par les Seize effrayes, Soumis, presque contents, ils mouraient a leurs pieds, Trop heureux, en effet, d'abandonner la vie !
D'un ramas d'ctrangers la ville etait remplie; Tigres que nos a'ieux nourrissaient dans leur sein : Plus eruels que la mort, et la guerre, et la faim. Les uns etaient venus des campagnes belgiques ; Les autres, des rochers et des monts helvetiques, Barbares, dont la guerre est 1'unique metier, Et qui vendent leur sang a qui veut le payer. De ces nouveaux tyrans les avides cohortes Assiegerit les maisons, en enlbncent les portes; Aux hotes effrayes presentent mille morts, Non pour leur arracher d'inutiles tresors, Non pour aller ravir, d'une main adultcre, Une fille eploree a sa tremblante mere :
De la cruelle faim le besoin consumant
Fait expirer en eux tout autre sentiment ;
Et d'un peu d'aliments la decouverte heureuse
Etait 1'unique but de leur recherche affreuse.
II n'est point de tourment, de supplice et d'horreur,
Que, pour en dccouvrir, n'inventat leur fureur.
Une femrae, (grand Dieu ! faut-il a la m6moire Conserver le recit de cette horrible histoire ?) Une femme avait vu, par ces cceurs inhumains, Un reste d'aliment arrache de ses mains. Des biens que lui ravit la fortune cruelle, Un enfant lui restait, pres de p6rir comme elle : Furieuse, elle approche, avec un coutelas, De ce fils innocent qui lui tendait les bras ; Son enfance, sa voix, sa misere, et ses charmes, A sa mere en fureur arrachent mille larmes ; Elle tourne sur lui son visage effray6, Plein d'amour, de regret, de rage, de piti6 ; Trois fois le fer echappe a sa main defaillante. La rage enfin 1'emporte, et, d'une voix tremblante, Detestant son hymen et sa fecondit6 :
Cher et malheureux fils, que mes flancs ont porte, Dit-elle, c'est en vain que tu requs la vie ; Les tyrans ou la faim 1'auraient bientot ravie. Et pourquoi vivrais-tu ? Pour aller dans Paris, Errant et malheureux, pleurer sur ses debris ? Meurs, avant de sentir mes maux et ta misere ; Rends-moi le jour, le sang, que t'a donne ta mere Que mon sein malheureux te serve de tombeau, Et que Paris du moins voie un crime nouveau. En achevant ces mots, furieuse, egaree, Dans les flancs de son fils sa main desesper6e
Enfonce, en fremissant, le parricide acier ; Porte le corps sanglant auprcs de son foyer : Et, d'un bras que poussait sa faim impitoyable, Prepare avidement ce repas effroyable.
Attires par la faim, les farouches soldats Dans ces coupables lieux reviennent sur leurs pas : Leur transport est semblable a. la cruelle joie Des ours et des lions qui fondent sur leur proie ; A 1'envi 1'un de 1'autre ils courent en fureur, Us enfoncent la porte. O surprise ! 6 terreur ! Pres d'un corps tout sanglant a leurs yeux se presente Une femme egaree, et de sang degouttante. Oui, c'est mon propre fils, oui, monstres inhumains, C'est vous qui dans son sang avez trempe mes mains • Que la mere et le fils vous servent de pature : Craignez-vous plus que moi d'outrager la nature ? Quelle horreur, a mes yeux, semble vous glacer tous ! Tigres. de tels festins sont prepares pour vous. Ce discours insense, que sa rage prononce, Est suivi d'un poignard qu'en son couur elle enfonce. De crainte, &. ce spectacle, et d'horreur agites, Ces monstres confondus courent epouvantes. Ils n'osent regarder cette maison funeste ; Ils pensent voir sur eux tomber le feu celeste : Et le peuple, effraye de 1'horreur de son sort, Levait les mains au ciel, et dernandait la mort.
Jusqu'aux tentes du roi mille bruits en coururent. Son coeur en fut louche, ses entr'ailles s'emurent; Sur ce peuple infidele il repandit des pleurs : O Dieu, s'ecria-t-il, Dieu qui lis dans les coeurs, Qui vois ce que je puis, qui connais ce que j'ose, Des ligueurs et de moi tu separes la cause.
Je puis lever vers toi mes innocentes mains ; Tu le sais, je tendais les bras a ces mutins. Tu ne m'imputes point leurs malheurs et leurs crimes. Que Mayenne, a son gre, s'immole ces victimes ; Qu'il impute, s'il veut, des desastres si grands A la nccessite, 1'excuse des tyrans :
De mes sujets seduits qu'il comble la misere ; II en est 1'ennemi ; j'en dois etre le pere. Je le suis ; c'est a moi de nourrir rnes enfants, Et d'arracher mon peuple a ces loups devorants : Dut-il de mes bienfaits s'armer contre moi-meme, Dusse-je, en le sauvant, perdre mon diademe, Qu'il vive, je le veux, il n'importe a quel prlx; Sauvons-le, malgre lui, de ses vrais enuenus; Et, si trop de pitie me coute mon empire, Que du moins sur ma tombe un jour on puisse lire • " Henri, de ses sujets ennemi genereux, Aima mieux les sauver que de regner sur eux." II dit; et dans 1'instant il veut que son armfee Approche sans 6clat de la ville afFamee, Qu'on porte aux citoyens des paroles de paix, Et qu'au lieu de vengeance on parle de bienfaits. A cet ordre divin ses troupes obeissent. Les murs, en ce moment, de peuple se remplissent On voit sur les remparts avancer a. pas lents Ces corps inanim6s, livides et tremblants, Tels qu'on feignait jadis que des royaumes sombres i> Les mages, a leur gr6, faisaient sortir les ombres, Quand leur v'oix, du Cocyte arrotant les torrents, Appelait les enfers, et les manes errants. Quel est de ces mourants I'otonnement extreme ! Leur cruel ennemi vient les nourrir Iui-m6me. > .
Tourment6s, declares par lours fiers defenseurs, Us trouvent la pitie dans leurs pers6cuteurs. Tous ces evenements leur semblaient incroyables. Ils voyaient devant eux ces piques formidables, Ces traits, ces instruments des cruautes du sort, Ces lances qui toujours avaient porte la mort, Secondant de Henri la genereuse envie, Au bout d'un i'er sanglant leur apporter la vie. Sont-ce la, disaient-ils, ces monstres si cruels? Est-ce la ce tyran si terrible aux mortels, Cet ennemi de Dieu, qu'on peint si plein de rage ? Hulas ! du Dieu vivant c'est la brillante image ; C'est un roi bienfaisant, le module aes rois ; Nous ne meritons pas de vivre sous ses lois. II triomphe, il pardonne, il cherit qui 1'oiFense. Puisse tout notre sang cirnenter sa puissance ! Trop dignes du trepas dont il nous a sauves, Consacrons-lui ces jours qu'il nous a consents. De leurs coeurs attendris tel etait le langage. Mais qui peut s'assurer sur un peuple volage, Dont la faible amitie s'exhale en vains discours, Qui quelquefois s'eleve, et retombe toujours ? Ces pretres, dont cent fois la fatale eloquence Ralluma tous ces feux qui consumaient la France, Vont se montrer en pompe a ce peuple abattu. " Combattants sans courage, et Chretiens sans vertu, A quel indigne appat vous laissez-vous seduire ? Ne connaissez-vous plus les palmes du martyre? Soldats du Dieu vivant, voulez-vous aujourd'hui Vivre pour 1'outrager, pp'lvant mourir pour lui ? Quand Dieu du haut des cieux nous montre la cou
ronne, Chretiens, n'attendons pas qu'un tyran nous pardonne .
CHANT X. Jo
Dans sa coupable secte il veut nous r6unir : De ses propres bienfaits songeons a le punir. Sauvons nos temples saints de son culte herctique."
C'est ainsi qu'ils parlaient; et leur voix fanatique, Maitresse du vil peuple, et redoutable aux rois, Des bienfaits de Henri faisait taire la voix; Et deja quelques uns, reprenant leur furie, S'accusaient en secret de lui devoir la vie.
A travers ces clameurs et ces cris odieux, La vertu de Henri penetra dans les cieux. Louis, qui, du plus haut de la voute divine, Veille sur les Bourbons, dont il est 1'origine. Connut qu'enfin les temps allaient etre accomplis, Et que le roi des rois adopterait son fils. Aussitot de son cocur il chassa les alarmes: La foi vint essuyer ses yeux mouilles de larmes; Et la douce esp<l-rance, et I'amour paternel, Conduisirent ses pas aux pieds de 1'Eternel. Au milieu des claries d'un feu pur et durable, Dieu mit, avant les temps, son trone in^branlable. Le ciel est sous ses pieds ; de mille astres divers Le cours, toujours regie, 1'annonce i 1'univers. La puissance, I'amour, avec I'intelligence, Unis et diviscs composent son essence.
Ses saints, dans les douceurs d'une 6ternelle paix, D'un torrent de plaisirs enivres a jamais, P6ne.tr6s de sa gloire, et remplis de lui-me'ine, Adorent a 1'envi sa majeste supreme.
Devant lui sont ces dieux, ces brfllants sferaphins, A qui de 1'univers il commet les destins. II parle, et de la terre ils vont changer la face ; Des puissances du siccle ils retranchent la race;
158 LA IIENRIADE.
Tandis que les humains, vils jouets de 1'erreur,
Des conseils cternels accusent la hauteur.
Ce sont eux dont la main, frappant R'ome asservie,
Aux fiers enfants du nord a Iivr6 1'Italie,
L'Espagne aux Africains, Solyme aux Ottomans :
Tout empire est tomb6, tout peuple cut ses tyrans.
Mais cette impenetrable et juste providence
Ne laisse pas toujours prosperer 1'insolence ;
Quelquefbis sa bonte, favorable aux humains,
Met le sceptre des rois dans d'innocentes mains.
Le pere des Bourbons a ses yeux se presente,
Et lui parle en ces mots d'une voix gemissante :
Pure de 1'univers, si tes yeux quelquefois
Honorent d'un regard les peuples et les rois,
Vois le peuple fran^ais a son prince rebelle ;
S'il viole tes lois, c'est pour tVtre fidele :
Aveugle par son zele, il te dcsobeit,
Et pense te venger, alors qu'il te trahit.
Vois ce roi triomphant, ce foudre de la guerre,
L'exemple, la terreur, et 1 amour de la terre ;
Avec tant de vertus, n'as-tu forme son cceur
Que pour 1'abandonner aux pieges de 1'erreur? *•
Faut-il que de tes mains le plus parfait ouvrage
A son Dieu qu'il adore offre un coupable hommage ?
Ah ! si du grand Henri ton culte est ignor6,
Far qui le roi des rois veut-il etre adorfe ?
Daigne cclairer ce cceur, crn6 pour te connaitre :
Donne ;\ l'6glise un fils, donne ;\ la France un maitre,
Des tipueurs obstincs confonds les vains projets ;
Rendp les sujets au prince, et le prince aux sujets :
Qus 'ous les ccsurs unis adorent ta justice,
Et t ottrent dans Paris le meme sacrifice.
L'Eternel a ses vocux se laissa penetrer ; Par un mot de sa bouche il daigna 1'assurer. A sa divine voix les astres s'ebranlerent ; La terre en tressaillit, les ligueurs en tremblerent. Le roi, qui dans le ciel avail mis son appui, Sentit que le Tres-Haut s'intc-ressait pour lui.
Soudain la verite, si long-temps attendue, Toujours chere aux humains, mais souvent inconnue, Dans les tentes du roi descend du haut des cieux. D'abord un voile 6pais la cache a tous les yeux : De moment en moment, les ombres qui la couvrent Cedent a la clarte d^s feux qui les entr'ouvrent. Bientot elle se montre a ses yeux satisfaits, Brillante d'un eclat qui n'eblouit jamais.
Henri, dont le grand coeur etait forme pour elle, Voit, connait, aime enfin sa lumiere immortelle. II avoue, avec foi, que la religion Est au-dessus de 1'homme et confond la raison. II reconnait 1'eglise ici-bas combattue, L'6glise toujours une, et par-tout etendue, Libre, mais sous un chef, adorant en tout lieu, Dans le bonheur des saints, la grandeur de son Dieu. Le Christ, de nos pech6s victime renaissante, De ses elus cheris nourriture vivante, Descend sur les autels a ses yeux eperdus, Et lui decouvre un Dieu sous un pain qui n'est plus. Son cceur obeissant se souinet, s'abandonne A cea mysieres saints dont son esprit s'etonne.
Louis, dans ce moment qui comble ses souhaits, Louis, tenant en main 1'olive de la paix, Descend du haut des cieux vcrs le hcros qu'il aime ; Aux remparts de Paris il le conduit Iui-ra6me.
Les remparts ebranlcs s'entr'ouvrent a sa voix; II entre, au nom du Dieu qui fait regner les rois. Les ligueurs eperdus, et mettant bas leurs armes, Sont aux pieds de Bourbon, les baignent de leurs
larmes.
Les pn'tres sont muets; les Seize, epouvantes, En vain cherchent, pour fuir, des antres 6cartes. Tout le peuple, change dans ce jour salutaire, Reconnait son vrai roi, son vainqueur, et son pere.
DCS lors on admira ce rcgne fortune, Et commence trop tard, et trop tot terming. L'Autrichien trembla. Justement desarmee, Rome adopla Bourbon, Rome s'en vit aimee. La discorde rentra dans 1'eternelle nuit. A reconnaitre un roi Mayenne fut reduit ; Et, soumettant enfin son coeur et ses provinces, Fut le meilleur sujet du plus juste des princes.