CONCLUSION
La conclusion pratique de cette notice est facile à tirer ; en quelques mots la voici :
On doit reconnaître au héron cendré l’importance qu’il a dans l’ordre de la nature, et le traiter non pas comme un maraudeur, même avec circonstances atténuantes, mais comme un serviteur de l’homme, un travailleur auquel est légitimement dû un salaire.
Sous ce rapport il doit jouir de la protection que la loi accorde aux oiseaux utiles.
Je dois cependant faire une distinction. Parmi les oiseaux qui nous rendent de bons services il y en a de deux classes, ceux qui sont utiles et ceux qui sont très-utiles.
Au nombre de ces derniers sont les petits insectivores, tels que le roitelet, la fauvette, la mésange, la sittelle, l’hirondelle. J’espère que bientôt la loi les déclarera très-utiles et défendra entièrement de les détruire.
Les oiseaux simplement utiles peuvent être tués sous certaines conditions et pendant une période limitée parce qu’on nomme l’ouverture et la clôture de la chasse. C’est dans cette catégorie que doit être le héron.
Il me semble de l’intérêt général qu’il ne soit jamais au nombre des oiseaux que Messieurs les préfets ont le droit de déclarer nuisibles et qui en raison de cela peuvent être détruits en tout temps eux et leurs couvées.
Le nid du héron est très-volumineux, il est d’am tant plus visible qu’il est établi quand il n’y a pas encore de feuilles pour le cacher; il n’échapperait jamais aux recherches du dénicheur, si cet oiseau était déclaré nuisible, et cette espèce disparaîtrait immédiatement de nos contrées.
Les arrêtés portant prolongation de la chasse au marais devraient également spécifier le gibier de marais, de telle sorte qu’on ne puisse sous ce prétexte tirer le héron (1).
Il importe enfin que les dénicheurs, chasseurs et propriétaires de poisson soient convaincus qu’en respectant ces règlements ils feront une chose utile.
Chaque année les végétaux, même les animaux, sont atteints de maladies nouvelles et désastreuses. Alors on s’inquiète, on cherche des remèdes, on recourt aux primes pour la destruction des vipères et des autres animaux nuisibles, à l’échenillage, à des pratiques nouvelles et nombreuses ayant pour objet de purger les champs, les bois et les eaux^, de plantes, graines et animaux qui les ruinent.
Généralement, on se donne ainsi beaucoup de peine et on reste impuissant.
Or, ne serait-il pas beaucoup plus sage de ne pas rompre sans cesse l’harmonie que le Créateur a établie entre toutes ces forces qui fonctionnent dans l’univers, et de ne plus détruire sans pitié les oiseaux, ces charmants ouvriers qui viennent à notre aide ?
Ne serait-il pas très-sage et même très-lucratif de
(1) Comme les sternes épouvantail, moiislac et leucoptère.
LA HÉRONNIÈRE d"ÉCURY-LE-GRAND
suivre le noble exemple que nous donne la famille de Sainte-Suzanne, en protégeant tous les oiseaux utiles et notamment le héron ?
Ne l’oublions pas : en général, les oiseaux viennent nicher dans le lieu où ils ont été élevés et protégés, et ainsi ils paient largement par leurs services ce que nous avons pu leur accorder.
Je finis en recommandant aux méditations du lecteur quelques pages écrites par des hommes trèscompétents.
D’abord, de hautes considérations exposées à ses compatriotes par un savant prussien, M. C.-W.-L. Gloger, de Berlin. (De la nécessité de jirotéger les animaux utiles. — Introduction).
Ensuite une leçon tirée de Vüistoire de la Prusse par un spirituel et savant ornithologiste français, M. l’abbé Yincelot [Réhabilitation du pic-vert, p. .37 et suiv.).
La vérité est de tous les pays.
Dans les dispositions premières de la nature, considérées dans leur ensemble, telles qu^elles ont été conçues par le Créateur, tout doit ou devait concourir à un but. Chaque chose avait sa destination spéciale, calculée pour le bien de l’ensemble. Il n’y avait donc rien de surperfiu ; moins encore y avait-il rien de nuisible en soi. Au contraire, chaque être avait à remplir une fonction bien déterminée, et tous servaient à maintenir l’équilibre et à conserver l’harmonie générale.
Nous en trouvons la preuve dans les pays encore
peu habités et qui, par cela même, sont peu ou point cultivés, de sorte que l’ordre primitif y subsiste encore, peu différent de ce qu’il était au commencement des choses. Là, rien ne vient troubler les relations bien réglées entre le règne animal et le règne végétal, ou le trouble n’y est que temporaire. Car aussitôt qu’il vient à se produire, tout se rétablit de soi-même, d’une manière prompte et facile. C’est que la nature a pris les précautions les mieux entendues pour remédier à tout désordre. Ainsi, dans les contrées où personne ne pense à écheniller les arbres, soit parce qu’elles ne sont pas habitées par l’homme, soit parce que la population y est peu nombreuse, jamais on ne voit d’arbres dont les chenilles aient dévoré les feuilles, et encore moins de forêts entières qu’elles soient parvenues à dévaster. Pourquoi ? Parce que les oiseaux insectivores et autres animaux vivant de chenilles s’y trouvent presque toujours en nombre suffisant pour arrêter leurs ravages. Ils ne leur permettent jamais de se multiplier au point d’être, pour le règne végétal, la cause de dégâts semblables à ceux qui ont lieu chez nous. Ils détruisent de même les scarabées, limaces, vers, souris et autres petits mangeurs de plantes ; et quant à ceux de plus grande taille, les grands animaux rapaces leur font la chasse et les empêchent de se multiplier outre mesure.
Il en est encore ainsi dans les parties occidentales des Etats-Unis de l’Amérique septentrionale, où les habitants, peu nombreux, sont répandus sur une vaste surface. Au contraire, dans les parties orientales, où la population est partout beaucoup
LA HÉRONNIÈRE d’ÉGURY-LE-GRAND
plus dense^ et OÙ, comme chez nous à peu près, on détruit beaucoup d’oiseaux insectivores et d’autres créatures utiles, là aussi, comme chez nous, les dégâts occasionnés par les insectes nuisibles ont commencé à se manifester. De même ils y deviennent plus fréquents et plus graves, à mesure que la persécution contre les êtres utiles s’étend et devient plus active.
Si donc là, comme chez nous, les petits mangeurs de plantes de toutes les classes d’animaux, exercent souvent de grands ravages, la faute en est à l’homme et non à la nature. C’est nous qui, par inconséquence, ignorance ou méchanceté , occasionnons tout le mal, quand nous dérangeons la sage ordonnance de la nature et son admirable économie. Elle ne peutvouloir aucune destruction, puisqu’elle contrarierait ainsi ses propres efforts. Si, néanmoins, ces dévastations se produisent à notre préjudice, n’en accusons que nous-mêmes : nous subissons la juste punition de notre folie. Rendons grâce à la nature, qui a pourvu à ce que cette punition fût modérée plutôt que proportionnée à nos fautes.
Voilà ce qu’avant tout autre homme reconnaît le naturaliste, parce que ses études lui font saisir l’ensemble de ces institutions, et voir la liaison intime des grandes lois qui président à l’ordre universel. Il lui est facile de'se convaincre qu’un grand nombre des moyens réparateurs employés par la nature, tendent évidemment à prévenir et à atténuer, autant que possible, les tristes conséquences des vues bornées de l’homme, bien plus qu’à remédier seulement aux fâcheux effets de quelques
ET LE HÉRON ORTS
lia
influences nlmosphériques, qui, de temps en temps, favorisent la multiplication de telles ou telles espèces d’insectes, de vers, etc. On s’étonne à bon droit, quand on considère avec quelle sollicitude la nature veille à rétablir l’équilibre troublé. Si elle n’eût pas prévu les résultats de l’imprudence et de la perversité de riiomme, les précautions qu’elle a prises eussent été en moins grand nombre.
Il faut donc, avant tout et surtout, épargner les animaux utiles, comme la nature et la raison le prescrivent, et, quand il se peut, les protéger ou les entretenir et assurer leur multiplication. Alors ils ne tarderont pas à triompher des animaux dévastateurs avec bien plus d’effet et de certitude que ne le pourrait l’homme avec toute sa sagesse et toutes ses forces, quand même il se déciderait à une chose aussi répugnante que défaire une chasse perpétuelle à toutes sortes d’animaux nuisibles.
Frédéric I4 roi de Prusse, qui joignait à d’autres qualités un goût très-prononcé pour les bonnes choses, aimait beaucoup les cerises et surtout les belles cerises. Ce prince veillait avec une tendresse royale sur les magnifiques cerisiers de son jardin de Postdam. S’étant aperçu que les moineaux mangeaient les cerises, les autres fruits et même les légumes précoces de son domaine privilégié, le roi condamna à la proscription et à la mort, comme oiseaux nuisibles, tous les moineaux de son royaume. Frédéric réunit ses familiers, et la sentence de la proscription en masse de tous les moi-
114 LA HÉRONNIÈRE d’ÉCUR Y-LE-GRAND
iieaux de la Prusse lut volée avec enthousiasme. Le roi philosophe était satisfait de donner une nouvelle leçon de sagesse au Créateur. D’un autre côté, heureux de complaire au monarque, les courtisans criaient à l’envi les uns des autres, comme à la fin d’un discours officiel : « Que les coupables, que les ennemis du roi soient à tout jamais exterminés ! vivent les cerises !! vive le roi lÜ » Les moineaux furent donc condamnés à un massacre général ; et, pour assurer l’efficacité de la sentence, Frédéric accorda une prime de 6 pfennings par couple de moineaux immolés, c’est-â-dire 3 centimes environ par tête de proscrit. Dix mille thalers prussiens, d^une valeur de 3 fr. 75 c. pièce, furent employés, là première année, à cette œuvre d’extermination ; cent thalers, la deuxième année ; dix thalers, la troisième. La diminution considérable dans les primes prouve avec quelle énergie on avait poursuivi les moineaux. Dans l’espace de trois ans, un million deux cent treize mille sept cent cinquante moineaux avaient été immolés dans l’étendue de la Prusse, qui, n’étant pas encore bismarkisée, avait une étetidue beaucoup plus restreinte que celle qu’elle possède aujourd’hui. L’Angleterre, la Hongrie, la Bohême, etc., croyant bien faire, suivirent l’exemple de la Prusse.
En Prusse, en Angleterre, etc., les moineaux parurent donc être très-légitimement condamnés, et à cause de leurs ravages persévérants, et à cause de leur nombre atteignant des proportions considérables. Cependant la quatrième année après l’édit de proscription des moineaux, c’est-à-dire dans celle qui suivit leur destruction complète, des myria-
Ilo
des d’insectes de toute espèce se répandirent sur la Prusse; les fleurs des arbres fruitiers, leurs feuilles mêmes furent tellement dévorées qiPil ne resta pas même à Frédéric des noyaux de cerise comme consolation. Leroi philosophe reconnut, ce qui est assez rare de nos jours, qu^’il s’était trompé et que Dieu avait été plus sage que lui. Le prince leva l’édit de proscription et donna une prime de h pfennings par couple de moineaux que l’on introduirait en Prusse. Il est à croire qu’il paya plusieurs fois la prime pour le même couple, car il est évident que les moineaux introduits dans le royaume ne pouvaient être enregistrés avec un numéro d’ordre, et dès lors les mêmes moineaux devaient être capturés et primés plusieurs fois. Mais cette observation n’est qu’un détail très-secondaire. Le point principal est la réhabilitation des moineaux qui, rappelés en Prusse, en Bohême, en Hongrie, en Angleterre, sont restés depuis cette époque, et malgré les plaintes des propriétaires, sous la sauvegarde des lois et la protection des sociétés d’agriculture. C’est ainsi que M. Guérin-Méneville, président de la Société du Jardin d’acclimatation, a dit dans la Revue zoologique : « Le moineau même, regardé comme si nuisible parce qu’il nous prend quelques grains de blé, rend largement à l’agriculture la valeur de cet emprunt en détruisant pendant tout le reste de l’année une foule d’insectes qui nous feraient un tort bien autrement considérable » . (T. VI, p.699.)
M. de Quatrefages a calculé qu’un couple de moineaux porte à ses petits quatre mille trois cents chenilles ou scarabées par semaine (Souvenirs d'un
HG LA HÉKOANIÈH!: !)"ÉGURY-LE-GKAA'D
naturaliste). De cette observation, reposant sur l’expérience d’un savant, on peut déduire facilement quels sont les immenses services que les moineaux rendent à l’agriculture.
Aussi pourrais-je dire ; Ab uno cUsce omnes; par ce fait apprenez à juger les autres et à ne pas condamner ni proscrire des espèces entières d’oiseaux. Si quelquefois ces espèces, dans certains cas particuliers dépendant presque toujours du caprice des hommes, qui ont modifié les règles de l’harmonie établie par Dieu, causent quelques ravages passagers, combattez ces ravages, travaillez à ramener les choses dans l’équilibre ordinaire, mais ne proscrivez pas. Faites pour les oiseaux ce que vous faites pour les eaux qui débordent : prenez les moyens de les faire rentrer dans leur lit habituel et n’allez pas plus loin.
T.T LE HERON GRIS