‹ La héronnière d'Écury et le héron grisChapitre 23 sur 26 · ARRIVÉE, SÉJOUR ET DÉPART DES HÉRONS · texte numérisé non relu

ARRIVÉE, SÉJOUR ET DÉPART DES HÉRONS

Pour compléter ce que nous avons déjà dit de la

héronnière, ajoutons quelques détails sur l’arrivée, le séjour et le départ des hérons.

Dans les premiers jours de février ils apparaissent en bandes de 10, 20, 30, 40, 50 et non par couple, comme d’autres migrateurs.

Ils se tiennent d’abord dans les champs etles marais qui avoisinent le parc du château. Puis aussitôt que la température s’attiédit, ils s’accouplent et prennent possession des anciens nids ; ils les réparent en peu de temps. Si ces nids ne sont pas assez nombreux, ils en construisent de nouveaux : le mâle et la femelle y travaillent, soit isolément, soit ensemble et de concert.

Cette installation ne se fait jamais sans quelques coups de bec, mais bientôt chacun est marié et logé, et les rapports de bon voisinage s’établissent partout.

En 1864, ils sont arrivés plus tard qu’â l’ordinaire. En 1865, les premiers se sont montrés le 2 février.

En 1873, il y en avait du 5 au 15 février 26, du 15 au 22 environ 250, et du 22 au 26, 340. Les pontes ont commencé le 25 février, mais, comme à l’ordinaire, la plus grande partie ne s’est produite que successivement.

En 1876, la gelée qui a commencé le 23 janvier a continué jusqu’au 13 février, et du 4 au 13 elle a été accompagnée de neige ; le 12, le thermomètre est descendu à 14 degrés centigrades au-dessous de zéro ; le 14, le dégel a commencé, et pendant le reste du mois la température s’est tenue au-dessus de zéro : elle a été de 7 degrés le 18, de 9 le 19, de 9 le 20, de 5 le 28.

Le 18 février, 8 hérons sont arrivés dans la plaine

et dans les marais d’Ecury, à 4 ou 500 mètres de la héronnière ; sont venus les joindre, une trentaine le 19 et une centaine les 20 et 21. Le 23 eut lieu la prise de possession des nids, on fit immédiatement les réparations nécessaires, et le 28 ily avaitdéjà des œufs. Le 2 mars la population de la héronnière était d’environ 200 oiseaux ; les autres vinrent après (1). Le 18 mars, la neige tomba. Jusqu’au 24, la température resta au-dessous de zéro. Le 21, elle descendit à 4 degrés. Malgré tout, les oiseaux restèrent sur leurs œufs. Dans le même nid les petits ne naissent qu’à un ou plusieurs jours d’intervalle.

Le mâle et la femelle couvent et vont alternativement chercher leur nourriture.

Les petits sont des mois avant de pouvoir prendre leur vol, mais leur première croissance est rapide et ils ont alors besoin de beaucoup de nourriture : aussi les pères et mères sont-ils sans cesse en mouvement pour suffire aux besoins de toute la famille. Il n’est pas rare alors de les voir voler avec des couleuvres qui se débattent encore; mais le plus souvent ils apportent dans leur œsophage de la menue nourriture qu’ils dégorgent dans le bec de leurs petits : on les voit très-rarement transporter de gros poissons.

L’opération de dégorgement est curieuse. Le petit place et enfonce son bec dans celui de son père ou de sa mère et saisit ainsi la nourriture qui était empochée et qui lui est en quelque sorte vomie.

Je n’ai trouvé sur les nids aucune provision, comme cela se pratique chez les oiseaux de proie ;

(1) M. le comte de Sainte-Suzanne et son régisseur.

LA HÉRONNIÈRE d’ÉCURY-LE-GR AND

mais j’y ai vu des pelottes de poils de mulots et de campagnols, pelottes que les hérons, comme les chouettes, ne digèrent pas et qu’ils rejettent par le bec (1).

La sollicitude des pères et mères est extrême.

Le 1" mai 1872, à deux heures du matin, j’étais à la héronnière, la nuit était profonde. Pour écrire mes notes je n’ai vu assez clair qu’à 3 h. 50. Or, dès trois heures j’entendis, sans po^ivoir les distinguer, des pères et mères qui partaient. Ce mouvement d’aller et venir se généralisa petit à petit et de plus en plus pour ne finir qu’à la nuit.

Aux heures principales des repas, c’est-à-dire le matin et le soir, les piaulements des petits, les cris d’impatience et de joie qu’ils poussent sans cesse, produisent une cacophonie très-animée et fort singulière,

La première éducation des héronneaux se prolonge jusqu’à la fin de juin.

A cette époque, la plupart d’entre eux vont dans le voisinage essayer leur vol, chercher de la nourriture et prendre les forces dont ils auront besoin un mois plus tard pour entreprendre leur migration.

Ils se répandent alors dans les marais voisins, ou à défaut de poisson ils trouvent beaucoup de petits animaux à avaler.

De 5 à 8 heures du soir surtout, on voit, comme toujours, les pères et mères quitter la héronnière pour aller pratiquer la chasse du crépuscule.

(1) Ces pelottes ont ; grand diamètre, 6 cent. 2 inillim., et petit diamètre, 2 cent. 6 millim., tandis que celles de la chonelle-efTraie n’ont ordinairement que 3 cent. 8 millim. sur 2 cent. 6 millim.

Cette vie de famille dont nous venons de parler est bien remarquable, mais nous la trouvons chez presque tous les oiseaux, et nous sommes habitués à ne plus nous en étonner.

Quelque chose de plus curieux, c’est de voir ces familles de hérons^ que les auteurs disent solitaires, vivre en société et former une espèce de république fédérative depuis des siècles ; et, vraiment, quand i50 couples et plus viennent s’établir dans le même lieu, beaucoup sur les mêmes arbres et les mêmes branches, on se demande comment ils peuvent vivre en paix, car plus d’une fois les petits crient famine, et les pères et mères sont munis d’armes dangereuses.

Sans doute que l’ordre de la héronnière est dû non-seulement au respect que les hérons se portent réciproquement, mais aussi à l’autorité reconnue des anciens et des plus adroits. Les administrés étant remplis de bonne volonté, les supérieurs n’ont pas besoin de commander ; il leur suffit de donner le bon exemple. Ne voyons-nous pas les signes de cette direction dans des espèces qui se rapprochent du héron ? Les grues, ces échassiers aquatiques du nord, se mettent en colonne quand elles passent dans nos pays, et nous voyons ces colonnes se former et se reformer sous la direction de Tune d’elles. Quand elles s’abattent dans la plaine, quelques-unes montent la garde.

Non-seulement le héron vit en société avec ses semblables, il n’est même pas à craindre pour les autres oiseaux. Il est vrai que quand les nids sont remplis de petits et que la nourriture est d’autant moins abondante, il prend quelques im-

104 LA. HÉRONNIÈRE d’ÉCURY-LE- GRAND

prudents canetons qui s’éloignent du village et de leur mère ; mais cela est rare, et j’ai trouvé au pied des arbres de la héronnière une nichée de canards sauvages.

J’ai vu des pics-verts et des étourneaux établis dans les creux de ces arbres, et dans les flancs de quelques vieux nids de héron, des nids du moineau friquet ; sur une aune, à deux mètres du sol, un nid de troglodyte, un peu plus haut un trou d’étourneau etsurles branches supérieures quatre nids de héron.

J’ai vu et entendu dans le parc plus d’oiseaux qu’ailleurs, et tout le monde sait que certains corbeaux aiment à nicher près des, héronnières ; ils vont même jusqu’à piller et manger les œufs de héron quand ils le peuvent.

Au souvenir du coup de bec que m’avait lancé un héron blessé, je m’étais muni d’une baguette avant de grimper sur les arbres ; mais, à mon approche, tout le monde a fui et personne n’estvenu m’inquiéter pendant que j’observais et que je mesurais les nids, les œufs, et les petits.

Le héron se familiarise au point de venir nicher près des habitations ; il peut être apprivoisé quand on le prend jeune, et même quelquefois quand il est adulte.

Serré de près, le héron est dangereux pour ses plus redoutables ennemis, mais il n’est agressif que pour les bêtes qu’il a mission de détruire.

La seconde quinzaine de juillet est le signal de l’émigration. Alors chaque famille prend son essor (1). Les départs ont lieu simultanément, par

(l) Comte de Sainte-Suzanne.

bandes de 5, 6, 7, c’est-à-dire par famille, et la héronnière devient insensiblement déserte. Dans les premiers jours d’août, il ne reste plus que deux ou trois retardataires maladifs qui deviennent la proie des renards et des autres bêtes fauves.

Où vont alors les hérons ? Quelques naturalistes les classent parmi les erratiques (1). Pendant l’hiver, nous en voyons toujours quelques-uns dans nos pays ; mais, ne nous viennent-ils pas du nord, pendant que ceux d’Ecury iraient passer l’hiver dans des pays moins froids ? Je le crois.

En effet, à la fin de juillet, le départ de la héronnière se fait dans des circonstances qui, dans leur ensemble, accusent, non pas un capricieux désir, un simple déplacement de localité, mais un déplacement régional, les préliminaires d’une longue excursion dans le midi ; et quand ils reviennent, ils apparaissent en bandes nombreuses, comme compagnons du même voyage.

Tous les ans, à la même époque, tous les hérons, sans exception, partent par groupes de familles dans la direction du midi, et tous les ans, à la même époque, ils reviennent du midi par bandes de 10, 20, 30, 40 et 50, et proportionnellement aux ressources de la contrée.

De plus, dans le midi, on voit passer et repasser les hérons. « Ils sont de passage dans le nord de «l’Italie », dit Degland. Il est vrai que le même auteur constate aussi ces passages dans le nord de la France, mais il ne dit pas qu’il s’agit des mêmes individus, et il est logique de croire que les hérons

(1) BulToii, p. 56.

LA HÉRONNIERE d’ÉCURY-LE-GRAND

de la Champagne ne sont pas moins frileux que ceux du nord de l’Europe; que tous subissent les grandes influences atmosphériques qui résultent des latitudes et altitudes, et que, pour ces raisons, tous font en automne et vers le midi des déplacements proportionnels à leur point de départ.

Nous pensons donc, d’après Temminck et d’Orbigny, que, du nord au midi et du midi au nord, le passage des hérons est double et périodique.

Les hérons cendrés, se trouvant dans toutes les contrées d’Europe, on a remarqué facilement des passages dans tous les sens, et c’est là peut-être la raison du classement du héron par quelques auteurs parmi les oiseaux erratiques.

Ainsi, les hérons d’Ecury ne bornent pas leurs services à notre région ; ils, vont chaque année les rendre au midi de la France, àl’Algérie, à l’Afrique, pour revenir toujours annoncer aux cultivateurs de la Marne le retour de la bonne saison et recommencer une tâche qu’eux seuls peuvent accomplir et qui nous intéresse d’autant plus ; ils font même dans les champs l’office de baromètre (1).

Soit, dira-t-on, respectons les hérons d’Ecury, ils rendent des services ; mais les hérons du nord, qui passent et repassent pendant la saison d’hiver, nous sont moins utiles, et il n’y a pas les mêmes raisons de les protéger.

Cependant ces hérons vont porter leurs services en Angleterre, en Belgique, en Hollande, en Danemark, en Suède; et si nous les tuons sans réserve,

(1) Les anciens liraient des mouvements et des attitudes du héron I)lusieurs conjectures sur l’état de l’air et les changements de température. Buffon, p. 61.

ET LE HÉRO.N GRIS

nous n’avons pas droit de nous plaindre de ce que les Italiens, et surtout les Siciliens, détruisent nos oiseaux utiles au moment des passages, voire nos hirondelles.

Ce senties hérons du Nord qui arrivent dans nos étangs aussitôt la pêche de l’arrière-saison, et qui alors les purgent d’une foule de petits animaux nuisibles qui s’y trouvent.

LA HÉRONNIÈRE D’ÉCURY-LE-CtRAND

Page 1