FLESSINGUE
Le bateau qui nous a conduit à Zierickzce, nous ramène àMiddelbourg, d'où, maintenant, nous allons gagner Flessingue, notre dernière étape.
Deux routes s'offrent à nous pour aller de Middelbourg à Flessingue. L'une, suivie par le petit stoomboot qui fait le service entre les deux villes, droite et monotone, entre deux digues empierrées qui laissent à peine paraître au-dessus d'elles les cimes de quelques arbres. L'autre, au contraire, sinueuse, toujours tournante, encadrée de vieux ormes, déroulant ses anneaux au milieu de vertes prairies et d'habitations rustiques, faisant vingt circuits pour relier entre eux les hameaux, les villages, les fermes étages le long du chemin.
Je sais bien vers laquelle de ces deux routes vos préférences vont vous conduire. D'autant mieux que la seconde, malgré ses détours, n'est point tellement longue, qu'en une heure de bonne marche on n'en puisse avoir raison. Ajoutez à cela, que presque à mi-voie, se trouve un village historique : Oost-Souburg, dont le château, jadis « magnifique logis », fut « la mayson du vieux admirai Maximilian de Bourgogne, sieur de la Vere », et servit, en 1 556, de retraite à Charles- Quint. Certes voilà qui est tentant : séjourner, ne fût-ce qu'une heure, dans ce gracieux village, où le bourreau des Pays-Bas, brisé par les douleurs, par l'émotion et peut-être par les remords, vint attendre
qu'un vent propice lui permît de s'embarquer pour l'Espagne, où il allait s'ensevelir dans le cloître de Saint-Just.
Et pourtant l'autre voie, celle qui consiste à suivre dans un petit bateau à vapeur le Kanaal door Walcheren, est la plus instructive. Ce canal, chef-d'œuvre d'ingénieurs, qui peut donner passage aux vaisseaux du plus haut bord et du plus fort tonnage, qui aurait besoin d'au moins une centaine de grands navires, de steamers, de trois-mâts pour l'animer, nous apparaît vide et désert ; et à voir cette viduité, le cœur se serre, l'esprit se trouble. Eh quoi ! tant de millions ont-ils été engloutis dans ces majestueux travaux, pour que le commerce en tienne si peu compte ? A-t-on exécuté ces ouvrages magnifiques pour quelques vieux tjalks et un petit stoomboot ? Ce sont pourtant les seuls hôtes de ce gigantesque canal, pendant que les puissants paquebots, les bricks et les frégates, passent fièrement au loin, gardant la pleine, mer, ou poursuivant leur chen"îin sur l'Escaut, sans daigner animer cette longue nappe d'eau solitaire.
Tout navrant qu'il puisse être, ce délaissement mérite d'être constaté, parce qu'il prépare à la déception cruelle que vont nous causer le port et les bassins de Flessingue.
C'est, en effet, un sujet de douloureux étonnement en même temps qu'un pénible spectacle, que de voir ce port superbe tout aussi désert, tout aussi vide que le Kanaal door Walcheren. Je ne sais rien de plus triste que de contempler ces gigantesques écluses inactives, ces docks sans marchandises, ces bassins sans vaisseaux et ces quais abandonnés. De suite, l'esprit se pose une série de problèmes à peu près insolubles, et qui tous peuvent se condenser en une seule question : A quoi tiennent les destinées d'une ville ?
Certes, si jamais port au monde fut en situation d'être fréquenté, c'est bien celui de Flessingue. Sa situation semble unique. Il est posé à l'extrémité d'un pays peuplé, riche, commerçant, entreprenant, navigateur, qui couvre la mer de ses vaisseaux, et possède, au delà des tropiques, la plus florissante colonie qui soit possible. Il ouvre ses
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bassins à l'embouchure d'un grand fleuve, l'Escaut, et se trouve en outre relié à l'Europe centrale par un réseau de voies ferrées qui rayonnent en Hollande, en Belgique et en Allemagne. Il est enfin d'un abord facile, avec une rade admirable, ouverte par tous les vents, accessible en tout temps et d'une profondeur peu commune ; et malgré cela les flottes marchandes semblent ignorer sa commodité et ses avantages. Elles circulent dans sa rade, passent devant son port, et, comble de l'impudence, lui empruntent ses pilotes pour aller soir au midi, soit au nord, porter les richesses qu'elles renferment et décharger leurs précieuses cargaisons.
Notez que Flessingue n'est point une ville qui date d'hier. La position exceptionnelle qu'elle occupe est reconnue depuis longtemps pour une des plus enviables qui soient. Tous les vieux auteurs lui prédisent pour l'avenir une brillante fortune; car, ainsi que le constatait déjà au xvi" siècle le Florentin Guicciardini : « Tous les navires presque qui vont et viennent du Levant, Ponent et Midy, faut que passent par là ». Charles-Quint la regardait comme « la clef de la mer aux Pays-Bas m ; et dans ses instructions secrètes, recommandait à son fils « d'estre soigneux de bien garder ceste place». Une vieille carte que je pourrais vous montrer désigne « Vlissinghen le plus commode et bon port de Walcheren ». Enfin, le gouvernement néerlandais luimême, malgré sa prudence et son économie habituelles, paraît s'être persuadé de cette grandeur à venir, puisqu'il n'a pas hésité à saigner à blanc son budget pour exécuter ces ouvrages qu'on est forcé d'admirer. Et cependant rien n'y fait. Il semble qu'une fée jalouse ait, comme dans les contes, jeté à Flessingue encore au berceau quelque mauvais sort.
Dès son origine, en effet, la fortune se montra malveillante à son endroit. Middelbourg, Veere, Zierickzée, Goes même, pour ne parler que des cités zélandaises, étaient déjà de très grandes villes, honorées du séjour de leurs princes, capables de se défendre contre les entreprises étrangères, industrieuses, commerçantes, fréquentées
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par les marchands de toutes nations, que Flessingue n'était encore qu'un « lieu champestre », servant seulement de plage d'embarquement pour les riverains qui voulaient passer en Flandre.
Ce ne fut qu'au xvr siècle qu'elle devint une sorte de ville forte. On l'enveloppa de murailles et on lui bâtit des portes; en i58i, quand le sieur de Beveren mourut insolvable, Flessingue passa entre les mains de la maison de Nassau. La seigneurie fut alors mise en vente et adjugée à Guillaume le Taciturne, au prix absolument ridicule de soixante-dix-sept mille florins. Veere, ce désert que nous avons visité, cette solitude qui nous a si fort émus, Veere, cette ville morte, vendue à la même époque, fut estimée le double et payée cent quarante mille six cents florins.
Avant cela cependant, les gens de Flessingue s'étaient chargés de montrer eux-mêmes quel fond on pouvait faire sur leur ténacité, quel confiance on pouvait avoir dans leur valeur, et surtout quel parti un politique habile pouvait tirer de leur port.
Flessingue fut, en effet, une des premières villes zélandaises, qui prirent part à la grande agitation politique et religieuse, qui devait aboutir à l'indépendance des Provinces-Unies. En 1572, au lendemain même du jour où La Brielle tomba aux mains du prince d'Orange, elle secoua le joug des Espagnols, se donna hautement au parti des Etats, et scella ce nouveau pacte par le sang d'un des plus habiles et des plus dangereux lieutenants de Philippe II, l'ingénieur Pachiecco, ce grand fortificateur de villes.
Ses habitants s'emparèrent par surprise du célèbre ingénieur et de l'état-major qui l'accompagnait. Malgré ses supplications, malgré les sommes énormes qu'il offrit pour sa rançon, malgré le désir qu'il exprima d'être décapité plutôt que d'être pendu, il fut conduit à la potence. « Les bourgeois et les matelots, dit un contemporain, estoyent tant animés qu'ils aymèrent mieux le voir bransler au gibet que son argent reposer dans leurs bourses. » A partir de ce jour, ce fut e :tre les gens de Flessingue et les Espagnols une lutte incessante.
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une guerre sans merci, qui se traduisit de part et d'autre par les plus sanglantes exécutions, suivies des plus effroyables représailles.
Ils mirent à leur tête un capitaine de sac et de corde, nommé Ewouts Pietersen, auquel ils donnèrent le titre d'amiral, et sous sa
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conduite ils commencèrent à écumer l'Escaut, arrêtant tous les navires et surtout les navires marchands, se bornant dans le principe à leur emprunter leurs munitions de guerre et à les décharger de leur artillerie, puis peu à peu s'emparant des marchandises à leurs convenances, et finalement confisquant les bâtiments et mettant les équipages à rançon.
Bientôt ils portèrent l'audace à ses extrêmes limites. Un service d'espionnage, qu'ils avaient établi à Anvers, les renseignait sur toutes
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les expéditions projetées par les Espagnols, et ils pouvaient ainsi agir presque toujours à coup sûr. Pas une flottille ne descendait l'Escaut pour ravitailler les troupes étrangères disséminées en Zélande, sans qu'ils en fussent informés, et qu'ils se portassent à sa rencontre avec des forces supérieures. Ils poussèrent même l'impudence jusqu'à remonter le fleuve sous les batteries ennemies, et à aller dans le port d'Anvers capturer des vaisseaux à l'ancre, qu'ils entraînèrent avec eux à la marée descendante.
On comprend quelle terreur devaient répandre dans toute la contrée de pareils coups de main. Ils assurèrent à Flessingue une renommée sinistre qui allait devenir sa vraie célébrité ; car, admirablement placée pour être l'un des avant-postes du commerce européen, Flessingue devint, par la force des événements, un port exclusivement militaire, une sorte d'arsenal maritime des Provinces-Unies; et aujourd'hui encore, la statue qui s'élève au seuil de son havre, comme une personnification de sa vie passée, est celle du célèbre de Ruyter, le plus terrible des amiraux hollandais.
C'est à Flessingue que Michiel de Ruyter est né, c'est là qu'il fit son apprentissage à la vie maritime. Il commença par être garçon cordier, tourna la roue, porta le chanvre, puis s'engagea comme matelot, devint pilote, ensuite capitaine de vaisseau, vice-amiral et enfin amiral des Provinces-Unies. Il fit huit fois le voyage des Indes, deux fois celui du Brésil, gagna huit grandes batailles navales, et périt à l'âge de soixante-dix ans, des suites d'une blessure reçue sur les côtes de Sicile. Certes, Michiel de Ruyter méritait bien la statue que lui a élevée Flessingue.
Mais peut-être, est-ce aussi à la haine que le nom de Ruyter inspira toujours aux Anglais, qu'il faut attribuer le bombardement de sa ville natale. Car, revers de la médaille, les gloires maritimes et guerrières dont Flessingue s'enorgueillit, attirèrent constamment sur elle les représaillesde ses adversaires et des ennemis de la Néerlande. La mer elle-même semble avoir supporté avec impatience et jalousie.
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cette supériorité batailleuse. Maintes fois elle essaya d'engloutir l'audacieuse cité qui tenait ses favoris en échec. Mais ses sévices, toutefois, furent loin d'égaler le terrible sinistre dont je pariais à l'instant, et qui réduisit les trois quarts de la ville en cendres.
Ce bombardement, en effet, fut effroyable. Les bombes, les boulets rouges, les fusées à la congrève, s'abattirent sur la malheureuse Flessingue avec une violence incroyable. En un instant tout fut en feu. Des quartiers entiers disparurent au milieu des flammes, et perte éminemment regrettable, l'hôtel de ville, belle construction rappelant le Stadhuis d'Anvers, fut consumé en quelques heures.
Aujourd'hui, c'est dans une belle maison, noble spécimen de l'architecture hollandaise du xvm' siècle, qu'est installé le sanctuaire communal. Demeure élégante, mais rien de plus, et moins élégante même qu'une autre maison du même temps, qui lui fait vis-à-vis de l'autre côté du bassin, et qu'on appelle « la maison aux statues « à cause des dieux et des déesses qui couronnent son faîte.
Comme compensation, le nouvel hôtel de ville renferme quelques curiosités, sorte de trésor municipal qu'il est bon de visiter. La plus importante de ces curiosités est sans contredit la fameuse bouteille de saint Willibrod, à laquelle Flessingue, dit-on, doit son nom. Cette bouteille se retrouve du reste dans ses armes. Quant à la dérivation du nom, elle est facile à établir. Bouteille se dit en hollandais Jlesch et se prononce « fless », l'appellation de Flessingue coule en quelque sorte de source.
De ce que nous venons de dire du bombardement de Flessingue, il est aisé de conclure que les édifices anciens y sont peu nombreux. Fort peu, en effet, sont demeurés debout, de ceux, bien entendu, qui valent la peine d'être visités et étudiés. Les églises mutilées n'offrent plus, elles-mêmes, grand intérêt, et quand on a cité deux ou trois maisons de belle apparence, et la Bourse, petite construction colorée et pittoresque, on a à peu près indiqué tout ce qui mérite d'être visité.
Par contre Flessingue abonde en jolis points de vue. Les beaux
quais ombragés ont un aspect grandiose, ses rues, suffisamment régulières pour ne point choquer l'œil, et assez irrégulières pour ne pas engendrer la monotonie, sont d'une propreté toute hollandaise.
Enfin,' au delà de son ancien port, il est certains recoins qui ne le cèdent, comme colorations chaudes et vives et comme lignes accidentées, à aucun autre recoin de la Hollande.
Flessingue serait une ville où l'on aimerait résider, si la vie y était plus active, si l'animation y était plus grande. Mais depuis que l'Escaut est libre et que la Néerlande a fait la paix avec le monde entier, ses quais, ses bassins, son port, ses chantiers sont devenus, je l'ai dit, mornes et solitaires, et leur abandon est d'autant plus sensible, d'autant plus saisissant, que de ses vieux bastions aujourd'hui en partie démolis, on aperçoit la rade s'étendant à perte de vue, couverte de bâtiments, qui passent ou qui stationnent au lar^e.
La ténacité batave toutefois a déjà réalisé tant de prodiges, qu'elle ne désespère pas de vaincre ce délaissement et de triompher de cette indifférence. Mieux qu'aucun autre peuple, les Hollandais ont donné en maintes circonstances des preuves victorieuses de cette persévérance que Marmontel appelle avec juste raison : « une stabilité dans des résolutions mûrement réfléchies ». On ne peut donc qu'applaudir aux efl'orts répétés qu'ils prodiguent, pour assurer à Flessingue la part de grandeur, d'animation, d'activité commerciale qui semble lui avoir été assignée par la nature, et dont on s'étonne à bon droit de la voir injustement destituée.