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La Hollande à vol d'oiseau

Maintenant que la vapeur a supprimé les distances comme le télescope a rapproché les astres, la prétention d'être classé parmi les voyageurs fameux, pour avoir fait le voyage d'Amsterdam, paraîtrait sans doute exagérée, sinon quelque peu ridicule. J'abandonne donc cette prétention dès les premières lignes, en retenant seulement un droit que j'estime sérieux encore au titre de voyageur, ce titre me paraissant dû bien moins au nombre de kilomètres parcourus qu'à celui des impressions éprouvées et des observations recueillies sur la route. A ce point de vue, la Hollande, par l'originalité de ses moeurs, est certainement encore un des pays de l'Europe les plus éloignés de la France, et un de ceux qui, sans imposer au voyageur ni traversées, ni caravanes, ni fatigues extraordinaires, récompensent le mieux sa curiosité. C'est cette modeste pérégrination que j'entreprends de raconter, persuadé qu'il n'est guère de région plus riche que les Pays-Bas en souvenirs historiques ni en impressions d'art; je doute même qu'il en soit de plus favorable aux études sociales et religieuses. Et sous ce nom de Pays-Bas je comprends la

Belgique elle-même, qui, bien que placée hors de mon cadre et connue de la plupart des Parisiens, ne manque jamais de retenir le touriste et de lui rappeler d'agréables souvenirs. Voilà pourquoi, avant de quitter Anvers, qui est le point de départ de ce voyage, je demande la permission de jeter un regard en arrière et de consacrer quelques lignes aux villes qui la précèdent; car, à celui qui séjourne plus de quelques jours à Anvers, ne faudrait-il pas une forte dose d'indifférence pour ne pas accorder au moins quelques heures à ses deux voisines, Gand et Bruges, ces vieilles cités historiques, ces joyaux de la renaissance et du moyen âge auxquels donne un attrait particulier le mélange du goût espagnol et du goût flamand ? Toutes deux , il est vrai , sont plus connues des Parisiens que bien des villes de France, et ce n'est pas au surplus la Belgique que nous nous attarderons à visiter. Mais, outre qu'une jolie ville est toujours la bienvenue sur le triste chemin qui conduit à Amsterdam, n'est-il pas à propos, avant d'étudier chez eux Bembrandt et Potter, de voir ici leurs premiers ancêtres, Van Eyck et Hemling? On se rend compte ainsi du chemin parcouru en deux siècles par l'art des Pays-Bas, du divorce produit par la réforme entre l'imagerie du moyen âge et la peinture du xv° siècle. On voit, suivant l'expression de M. Vitet, « comment tout étaitch ange, la religion et les mœurs, et comment de catholquei l'art s'était fait républicain. »

D'Anvers à Gand et de Gand à Bruges, le trajet se fait constamment en plaines, avec cette monotonie d'aspect des Pays-Bas si amplement rachetée d'ailleurs par la grandeur des souvenirs et par les belles productions du génie humain : beffrois , cathédrales , hôtels de ville , œuvres d'art, etc. Gand rappelle tout ensemble Arteveld, le fameux révolutionnaire du xiv e siècle; Charles-Quint, dont elle fut la patrie; Louis XVIII, qui s'y retira aux Cent- Jours. Le voyageur qui arrive à Gand va droit à Saint-

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' Bavon, l'une des plus somptueuses églises de la chrétienté, non seulement pour y voir résumées toutes les grandeurs des siècles passés, mais pour en admirer l'architecture, une merveille de l'art ogival, et pour y contempler le célèbre Agneau des frères Van Eyck, le plus riche trésor certainement que possède la basilique et le chefd'œuvre de la vieille peinture flamande, qui a ouvert la voie aux Rubens, aux Van Dyck et par ceux-là mêmes aux Rembrandt.

Pour ce qui est de l'architecture, Saint- Bavon s'annonce à l'extérieur comme un château fort au moins autant que comme un édifice religieux, surtout en raison de la tour carrée, flanquée de tourelles, qui se dresse sur son portail contrairement aux usages du gothique fiançais. A l'intérieur, sous ces nefs , presque incomparables pour la hardiesse, le style ogival est d'une magnifique simplicité. Le jubé, la chaire, les statues donnent, il est vrai , à cette nef un peu austère une splendeur qui charme les yeux; mais ce qui prête au monument un caractère tout à fait original et qui ne se retrouve pas ailleurs, ce sont les marbres noirs que Philippe II a fait courir le long du chœur et des vingt-quatre chapelles, comme une longue draperie de deuil dont ce génie sombre aurait tendu sa cathédrale. L'histoire de Gand est écrite tout entière dans ces styles juxtaposés qui ont laissé l'empreinte de tous les âges et de tous les pays sur Saint- Bavon, sans cependant détruire son admirable unité!

Dirai-je que la ville de Gand, que sa cathédrale même m'ont laissé malgré tout un souvenir assez triste? Voici l'explication du fait. Comptant retrouver à Gand mon compagnon de voyage, qui devait me rejoindre là et dont, après des heures d'attente, je commençais tout bonnement à désespérer, j'allai promener mes rêveries dans la cathédrale de Saint-Bavon. Il est à peine besoin de dire que, le voyage paraissant compromis par ce retard, et l'isolement aidant,

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mes idées prenaient déjà la tournure la plus mélancolique, quand, sous ces voûtes sonores, un son extraordinaire vint subitement porter le dernier coup à mon sangfroid. Des charpentiers réparaient alors la voûte et frappaient à toute force sur les échafaudages. Dans cette nef longue et étroite, chaque bruit de marteau se prolongeait en un son grave d'abord, puis clair et plaintif, qui montait, montait toujours jusqu'à devenir une sorte de clameur, de cri humain et déchirant, dont une âme prédisposée aux idées sombres se trouvait irrésistiblement ébranlée. Étrange misère de notre nature qu'un simple effet d'acoustique, le retentissement sonore d'un marteau sur une planche, suffit à jeter dans un état de tristesse inquiète ou même de souffrance maladive! Effet ridicule même et que je n'oserais mentionner ici, si les souvenirs d'im voyageur n'étaient en grande partie formés de ces impressions fugitives qui échappent à l'analyse, et si celle-ci en particulier ne servait à mieux décrire cette église de Gand, plus sonore que les nôtres, parce qu'elle est, à l'instar de tous les édifices des Pays-Bas, mieux lavée, moins envahie par la poussière des ans et les végétations microscopiques; enfin, parce que son immense vaisseau, dont l'œil saisit imparfaitement les proportions, se mesure à l'oreille d'une manière surprenante par l'altération d'un son fondamental répété mille fois sur les parois. J'en étais là de mes réflexions sur la théorie du P. Mersenne et de Rameau, quand une forme agenouillée à quelque distance, et bientôt après un regard souriant que je reconnus pour celui de mon ami, changea en un clin d'œil la direction de mes idées. Les marteaux frappèrent encore, ]gs vibrations de la pierre et du bois rendirent encore leurs sinistres effets d'harmonie, mais je dois dire que je cessai de les entendre. Un regard d'ami avait dissipé tous les fantômes. Saint-Bavon ne m'apparaissait plus que rayonnant de lumière et transfiguré par le merveilleux éclat de ses vitraux.

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Réuni à Marcel (c'était le nom de mon ami), je repris, après les premières effusions, la visite de Saint-Bavon, que quelques instants auparavant le chagrin m'avait fait abandonner.

Un naïf, un touriste qui foule pour la première fois le sol de la Belgique, peut chercher des yeux dans l'église de Gand le fameux Agnus Dei des Van Eyck. Il aura beau s'étonner, se récrier, dire qu'un tableau de cette valeur, peint à genoux pour la cathédrale, ne peut avoir d'autre destination que d'orner le temple pour lequel il a été expressément exécuté, il ne verra rien..., absolument rien que cette fameuse serge verte qu'on ne tire même qu'à certaines heures et moyennant un tarif fixé d'avance, en un mot, ce rideau jaloux dont les voyageurs se sont tant amusés, sans doute pour se venger après coup des ennuis qu'il leur avait causés. De ce que Jean de Bruges et son frère Hubert avaient peint pour la gloire de Dieu en y ajoutant l'un et l'autre leur modeste devise : Als ich kann (C'est de mon mieux), les Belges ont fait un vulgaire objet de spéculation. Et l'oeuvre même a été dépareillée par les chanoines. Ils ont vendu au roi de Prusse, en 1815, des ailes précieuses se rattachant au cœur du sujet et six volets peints d'un prix inestimable.

Ce célèbre Agneau de Saint-Bavon est une page splendide, une grande scène tirée de l'Apocalypse à laquelle on ne saurait reprocher qu'un excès de symétrie, un soin égal donné aux premiers plans et aux arrière-figures, résultat du goût minutieux et des habitudes hiératiques du temps. Au ciel trône parmi les nuées Dieu le Père, entre la Vierge qui lit modestement ses heures et saint Jean dont le Christ lui- même a 'dit : Non est major in regno cœlorum Joanne Baptista. Plus bas se groupent autour de Y Agneau des légions d'apôtres, de papes, d'évêques, de docteurs et de vierges saintes. Toutes ces figures, quoiqu'un peu archaïques par la sécheresse des contours, sont

bien vivantes et d'un coloris merveilleux. Comment ne pasremarquer enfin dans un coin du tableau les figures desdeux peintres, Hubert et Jean de Bruges, comme on admire ailleurs la bonne et sérieuse figure du donateur, en prière entre deux saints et dont l'expression vivante, la large physionomie flamande, les lunettes, tout enfin fait un portrait d'une vérité un peu bourgeoise, mais prodigieusement rendue? C'est par la peinture d'église et le portrait, deux formes elles-mêmes de la peinture d'histoire, que Fart a débuté aux Pays-Bas. Les procédés par la suite se sont perfectionnés; mais, au point de vue de l'idée, quelle chute, hélas! de V Agneau des Van Eyck au Taureau de Potterou même aux splendides bergeries de Rembrandt! Bien des belles pages signées des grands noms de l'école flamande ornent encore Saint-Bavon : des Crayer, des Pourbus, des Janssens et un bel Otto Venius, la Résurrection de Lazare. D'autres œuvres des mêmes artistes se recommandent à l'attention dans le musée, dans les béguinages et dans les nombreuses églises ou chapelles que renferme la capitale des Flandres. Mais cette noble et antique cité mériterait à elle seule un gros volume, et pour qui a pu contempler le chef-d'œuvre des Van Eyck que reste-t-il à voir dont l'intérêt puisse lui être comparé? Aussi, après une promenade le long des quais pittoresquesde la ville, dans les quartiers des poissonniers, où la population est, à peu de chose près, ce qu'elle était au moyen âge, au bord de ces canaux où par des escaliers en ruines les maisons gothiques descendent clans les eaux de la Lys et de l'Escaut, comme celles de Gênes et de Venise dans la Marine, nous ne voyons plus qu'une chose à faire pour profiter des dernières heures du jour, gagner la gare et aller retrouver à Bruges Jean Van Eyck, qui, en échange de la gloire qu'il lui donnait, a reçu et gardé son nom. C'est sous le nom de Jean de Bruges que ce grand artiste est connu aujourd'hui. Ville tortueuse, gothique, silencieuse,

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où l'herbe pousse entre les pavés, Bruges paraît aussi déchue aujourd'hui qu'elle fut commerçante au temps des comtes de Flandre et de Bourgogne, alors qu'elle était un <les principaux entrepôts de la hanse, célèbre par le tissage des laines, les tapisseries et la taille des diamants. Le jour où nous visitions la vieille cité, un orage qui éclatait sur nos têtes, les sombres nuages qui rasaient la pointe du beffroi et les clochers ajoutaient encore à sa tristesse. Après avoir longé ses canaux, plus pittoresques encore que ceux de Gand et entrecoupés de ponts auxquels la cité doit son nom (brug, Bruges), une pluie torrentielle nous obligeait à chercher un refuge sous un porche de la place Van-Eyck. Des pécheurs et des débardeurs du canal s'étaient abrités comme nous sous ses pignons; à chaque éclair qui déchirait la nue, ces braves gens faisaient avec dévotion de grands signes de croix. Bans ce cadre gothique, ces démonstrations de foi naïve données par les hommes du peuple nous reportaient en plein moyen âge; nous nous sentions bien pour un moment dans la Flandre catholique, dans la ville des légendes sacrées immortalisées par le pinceau de Jean de Bruges et par l'inestimable châsse de sainte Ursule. J'ai nommé le chef-d'œuvre de Hemling, le trésor qui occupe à Bruges la place que les Van Eyck remplissent à Saint- Bavon.

Parmi les principaux monuments de Bruges, il faut signaler d'abord l'église Notre-Dame, non pour sa valeur architecturale, car c'est un lourd édifice du xn c siècle auquel manquent et la splendeur gothique et la majesté byzantine; mais Notre-Dame est la principale église de Bruges et renferme les splendides tombeaux de Charles le Téméraire et de sa fille Marie de Bourgogne. Sur le tombeaujle Charles se lit cette fière devise : Je l'ai empris, bien en aveingne! Le nom du célèbre guerrier nous conduit naturellement à l'une des personnalités les plus curieuses de son temps, à cet Hemling que j'ai déjà nommé,

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mais dont le nom même est un mystère, car bon nombre d'historiens l'appellent aussi Memling, ou Hemmelinck, et non sans quelque apparence de raison. C'est à l'hôpital Saint-Jean que l'on admire l'œuvre de ce soldat de Charles le Téméraire qui, recueilli après la bataille de Nancy par les sœurs hospitalières de Bruges , leur laissa en reconnaissance des peintures unissant au fini prodigieux de l'école de Cologne le mysticisme ardent de Fra Angelico et des artistes florentins. La Châsse de sainte Ursule, Y Adoration des mages et le Mariage de sainte Catherine ont fait de Hemling le rival de Van Eyck et l'ont mis au même rang que lui dans l'estime des amateurs.

Demeurée des siècles entiers clans la poussière et dans l'obscurité, l'œuvre de Hemling doit à ce long oubli son salut ou tout au moins sa parfaite conservation. Elle a été classée avec honneur dans le petit musée de "cet hôpital Saint-Jean, si riche en trésors artistiques, mais que ses murailles noircies font ressembler extérieurement à une prison bien plus qu'à une maison hospitalière. Au centre de la salle se dresse comme un autel la châsse sur les faces de laquelle sont représentés les principaux épisodes de la légende de sainte Ursule. On la voit sur le Rhin avec les vierges ses compagnes se rendant à Rome pour saluer Messer le pape, puis, revenant de ses pieuses pérégrinations avec de jeunes seigneurs anglais qu'elle a convertis à la foi, et mise à mort avec eux par les Huns, près de Cologne, qui conserve encore leurs reliques. Deux triptyques du même auteur, le Mariage mystique de sainte Catherine et Y Adoration des mages, complètent cette série de chefs-d'œuvre. Ils permettent aux admirateurs de juger ce maître du xv° siècle, chez lequel on ne sait ce qu'il faut louer davantage, du sentiment si religieux qui a conduit sa main, ou de la perfection du pinceau, de l'éclat du coloris, qui sans l'emploi des couleurs à l'huile a conservé à l'œuvre toute sa fraîcheur des premiers jours.

Au musée, de la ville, Hemling figure encore avec un grand triptyque, le Baptême du Christ, qui, sans être inférieur aux précédents par l'expression des figures, se distingue surtout par la grâce du paysage et fait déjà prévoir, à sa manière, Hobbema et sa science des feuilles. Mais ce qu'on vient plus particulièrement observer à l'académie de Bruges, c'est l'œuvre de Van Eyck, qu'on est à même de comparer ici à celle de son rival. Le célèbre inventeur de la peinture à l'huile a peint ici une Tête de Christ, considérée, à cause de la sécheresse des contours, comme un des premiers essais de sa glorieuse découverte, et cette Vierge au donataire dont la valeur vient de la figure du vieux chanoine ou commettant du tableau bien plus que du visage de la madone, une grosse Flamande vêtue de rouge, avec l'enfant Jésus sous les traits d'un petit bambino jouant avec une fleur et un pecroquet. Tout cela, au surplus, est loin de V Adoration de l'Agneau et des merveilles de Saint-Bavon. Hubert Van Eyck, le frère de Jean, est représenté aussi à l'académie par une petiLe Adoration des mages qui a souffert du temps, mais où l'on reconnaît vite les qualités de la vieille école flamande, l'extraordinaire précision du dessin, l'éclat du coloris, enfin cette A r ie, cette expression des figures qui révèlent la connaissance du cœur humain et qui, en dehors des traditions d'école, appartiennent à l'art de tous les pays comme de tous les siècles.

Il y aurait encore bien des curiosités à décrire dans la ville de Bruges : l'hôtel d6 ville gothique, qui ressemble à la maison commune de Louvain, le beffroi, la maison de Maximilien, les admirables sculptures historiques de la renaissance sur la cheminée qui orne la salle des assises dans le palais de justice, etc. Mais nous ne faisons que traverser la Belgique à la vapeur, et si nous nous arrêtons un moment dans les vieilles cités de Charles-Quint ou de Charles le Téméraire que n'a pas encore déflorées la

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banalité moderne, c'est surtout pour nous préparer à voir les antiquités de la Hollande, pour saisir à son origine ce génie flamand , transformé plus tard par les révolutions du xv° siècle, en un mot, pour rechercher si les Van Eyck, les Hemling, les Claës sont bien , comme nous l'avons cru, les ancêtres des Téniers~et des Rembrandt. Et ils le sont vraiment ; car si Rubens et Van Dyck représentent par le mélange des traditions flamandes et de la splendeur vénitienne la transition des deux styles, le merveilleux rendu des anciens maîtres prépare le réalisme, naïf d'abord, et plus tard grossier, des Hollandais. La réforme a dépouillé l'art de son idéal en perfectionnant ses procédés. Elle a fait succéder aux peintures de légendes ou de mystères les scènes historiques et bourgeoises; puis ces magots, ces villageois, ces kermesses au milieu desquels l'œuvre de Rembrandt tranche fortement, il est vrai, par l'élévation de la pensée, mais se rattache encore à l'esprit nouveau par l'absence d'esthétique religieuse et par l'austérité protestante. Que le lecteur me pardonne cette sorte de digression sur la peinture flamande ; elle me ramène à Anvers et par là même à mon sujet.

ANVERS

Après le fameux voyage de Paris à Saint-Cloud, qui s'exécutait jadis par terre et par mer, il en est d'autres, plus lointains, qui offrent au touriste le même choix des moyens de transport, celui de Hollande, entre autres, que l'on peut accomplir en wagon par les chemins de fer de la Belgique, ou sur mer par le bateau d'Anvers à Rotterdam. Ce second moyen nous avait paru préférable, non seulement parce qu'il adoucit la transition (pour les voyageurs qui n'ont point trop à souffrir du mal de mer), mais surtout parce qu'il nous faisait contourner les côtes de la Zélande, traverser ses grandes îles dans les canaux intérieurs, juger, en un mot, de l'aspect et, jusqu'à un certain point, des mœurs de ce pays maltraité par la nature et souvent aussi par les touristes , avant de nous plonger dans ses villes populeuses, dans ses ports immenses, dans ses monuments, dans ses musées, dans tout ce qui révèle la civilisation avancée d'un pays, avant d'en avoir fait connaître le caractère et la physionomie morale. Nous avions quitté Paris à la fin d'une saison , tout heureux d'une liberté reconquise depuis moins de vingt-quatre heures, pleins

d'espérance et peut-être d'illusions. Si j'ajoute que j'avais pour compagnon un ami de cœur, esprit ardent et quelque peu poète , plus richeque moi de jeunesse et d'enthousiasme, on conviendra sans doute que c'était boucler sa malle sous les meilleurs auspices, comme eût dit un ancien.

Le voyage par mer nous offrait un autre avantage très apprécié par les touristes, celui de ne prendre la mer que le plus tard possible, c'est-à-dire à Anvers, presque aux portes de la Hollande. Et puis, la mer ici c'est l'Escaut, c'est la Meuse , c'est le Rhin , tout excepté cette fantasque et perfide Amphitrite que la Zélande emprisonne dans ses digues ou berce dans ses embouchures. Toutefois les auspices favorables parurent un instant nous, être infidèles. En arrivant à Anvers, le ciel était si noir, la pluie fouettait avec tant de persistance, le vent gémissait si bien aux angles de l'hôtel , que d'un commun accord , et sans nous être donné le mot, nous nous sentîmes pris du désir de visiter cette ville, que nous connaissions déjà, et de lui consacrer un jour, deux jours même , si ce sacrifice paraissait nécessaire. Le lendemain, la pluie avait cessé; un brillant soleil de septembre semblait devoir nous réconcilier avec le climat du Nord; mais la résolution était bien prise , et nous n'eûmes pas un seul instant la pensée de la regretter. Après une excursion matinale dans les rues d'Anvers ( qui ont bien leur charme à cette heure où l'on ne rencontre que des dogues attachés à des charrettes de laitières comme^des chiens d'aveugle, et où l'on se sent à chaque pas espionné dans des miroirs), nous dégustâmes un pinson à la marmelade, mets local qui nous initiait d'avance à la cuisine batave, mais qui ne nous paraît avoir, au point de vue de l'esthétique culinaire , que le mérite de coûter plus cher qu'il ne vaut. Puis nous frétâmes , pour visiter la ville , la traditionnelle vigilante, appelée ainsi par antiphrase et conformément à la formule classique lucus a non lucendo. La vigi-

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lante, comme on sait, tire son nom des habitudes somnolentes de son coursier, parfois même de son automédon.

Je ne m'étendrai pas sur l'histoire ni sur les origines de la cité ; mais , comme beaucoup de vieilles villes , Anvers a sa légende, qui atteste du moins son importance commerciale au temps même de César. A cette époque, si l'on en croit les érudits, aux temps fabuleux, si l'on s'en rapporte à la seule légende , vivait ici un géant nommé Antigonus, un de ces géants ou gayants dont les villes de Belgique et du Nord promènent encore processionnellement les images. Celui-ci était -il brigand ou simplement douanier? Toujours est-il qu'il imposait pour tribut aux étrangers le tiers, quelques-uns disent la moitié de leurs marchandises, et qu'il coupait les mains à ceux qui l'avaient trompé, pour les jeter dans le fleuve. De là le nom d'Ant Werpen (main jetée), qui fut donné à la ville, ainsi que les deux mains coupées qui figurent encore dans ses armes. Rubens fit même élever la statue d'un géant sur une des portes en souvenir de cette origine. Mais, comme il ne s'autorisait que du droit du plus fort, ce second Cacus trouva, dit-on, son Hercule dans un géant plus fort que lui , un certain Brabo , qui lui imposa la peine du talion et l'envoya dans l'Escaut rejoindre les mains de ses victimes. Il est à peine besoin d'ajouter que le vainqueur donna son nom au pays, comme Antigonus l'avait donné à la ville. Telles sont les étymologies légendaires d'Anvers et du Brabant. Je les ai prises et je les donne au lecteur pour ce qu'elles valent. Libre à lui de voir dans ces noms un autre sens moins poétique, l'image, par exemple, du bras et de la main que dessine l'Escaut en descendant vers la mer.

L'incroyable prospérité d'Anvers , qui frappe à première vue l'étranger, date pourtant d'une époque plus récente ; car, détruite par les Normands au vn° siècle, la ville ne se releva que sous l'empereur Henri II, qui en avait fait

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un marquisat du saint- empire romain. A la fin du xin e siècle , Philippe de Commines parle des provinces belges, sous le gouvernement des ducs de Bourgogne, ni plus ni moins que « comme du jardin de la terre promise ». Les Anversois, à vrai dire, étaient d'abord plus manufacturiers qu'armateurs ; mais la situation de la ville aux embouchures du fleuve devait en faire de bonne heure le grand port des Flandres et des Pays-Bas. Déjà au xvi e siècle on n'évaluait pas à moins de cinq cents les navires qui chaque jour entraient dans l'Escaut. Il est vrai qu'alors le mariage de Maximilien d'Autriche avec Marie de Bourgogne avait fait passer le marquisat d'Anvers dans le domaine des Habsbourgs :

Bella gérant alii; tu, felix Austria, nube.

De plus, Philippe le Beau, né de ce mariage, ayant épousé Jeanne la Folle, avait donné le jour à Charles - Quint , cette figure centrale de l'histoire de l'Europe qui réunit sous son scepLre et transmit à Philippe II, avec l'Espagne et les Pays-Bas, les Indes, Naples et la Sicile. Anvers fut au comble de la prospérité sous Charles-Quint. La richesse de ses marchands était alors au-dessus de ce qu'on peut imaginer, et il n'est personne, qui ne connaisse l'histoire de ce riche armateur, Daens, qui, ayant prêté à Sa Majesté impériale deux millions de florins, l'invita à dîner, et au dessert brûla le titre de créance dans un feu de cinnamome , se disant assez payé par la grâce que lui faisait son auguste empereur de s'asseoir à sa table.

Si le duc d'Albe, sous Philippe II, laissa aux habitants d'Anvers la mémoire d'un tyran , il est juste de dire que la doctrine de Luther devint pour eux la cause de maux innombrables. Ce fut à cette époque que l'on construisit la citadelle qui porta le premier coup au commerce de la cité, d'autant qu'en 1576 les Espagnols, dirigés par don

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Sancho d'Avila, s'en servirent contre la ville elle-même. Ses rues furent inondées de sang, et ses habitants réduits à la misère. En 1648 aussi, le traité de Westphalie arrêta un moment ce commerce prodigieux que Guillaume le Taciturne avait su relever. Cette crise passagère eut pour cause la fermeture de l'Escaut; car pour Anvers, fermer le fleuve, c'est mettre la ville sous clef, et il en est de même de tous les ports situés au dedans d'une embouchure. Napoléon, qui pourtant préférait ce système à cause des facilités qu'il offrait à la défense , créa , contre l'avis des Anversois eux-mêmes, le port militaire qui les exposait à toutes les conséquences d'un blocus. Après la chute de l'empire, le roi des Pays-Bas affecta les docks à une destination purement commerciale qui a notablement ajouté à la splendeur de la ville, surtout par les ressources que les bassins offrent aux navires durant l'hiver, quand les glaces ont obstrué le lit du fleuve. Mais ce bienfait pacifique n'est pas celui que Napoléon préparait à Anvers, et les Anversois, comme l'a dit M. Félix Mornand, « ont toujours bien moins apprécié leur port qu'ils n'ont regretté les Rubens confisqués sur eux par l'empire. » Il faut, en effet, le dire à leur honneur : tout enrichis qu'ils fussent par Napoléon , ils ne se consolèrent jamais des chefs-d'œuvre qu'ils avaient perdus, et se firent rendre en 1815 Y Élévation en croix et la Descente de croix, qui avaient été transportés au Louvre.

J'ai nommé Rubens. C'est la grande figure qui rayonne ici; c'est le glorieux géant d'Anvers, dont le nom seul suffirait à illustrer et littéralement à enrichir la ville, vu qu'à chacune de ses œuvres l'étranger doit payer tribut. Pour débuter par le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre , rendons-nous à la cathédrale et contemplons-y la fameuse Descente de croix, le plus bel ouvrage de Rubens, mais celui peut-être qui fait le moins connaître sa manière. La cathédrale d'Anvers, fondée au xm e siècle, bien

ANVERS

qu'achevée seulement sous Charles- Quint , apparaît sur cette ville maritime comme un magnifique vaisseau qui aurait pour mât l'élégante flèche espagnole qui se profile si hardiment jusqu'au ciel. L'aspect capricieux de cette flèche, contournée en lignes ondoyantes, ajoute beaucoup, par ses sveltes proportions, à l'effet général de la cité, quand on l'aperçoit à distance. Gomme Cologne et Strasbourg, Notre-Dame d'Anvers devait avoir deux tours; mais le diable s'est -il opposé à son achèvement, ainsi qu'on le voit dans les légendes du moyen âge? Toujours est-il que ce que l'église possède aujourd'hui fait d'autant plus regretter ce qui lui manque. Charles-Quint disait qu'elle aurait dû être tenue sous verre, et Napoléon comparait la délicatesse de son ornementation à celle de la dentelle de Malines. A l'intérieur, ses autels, ses colonnes de marbre, les œuvres d'art qui en font un des plus riches musées de l'Europe, répondent bien à ce premier aspect. Je ne sais si ses richesses et ses ornements d'autel n'ont pas suivi le sort commun des trésors d'église depuis la révolution et l'empire ; mais autrefois For et l'argent ciselés, les vases sacrés, les flambeaux, etc., étaient réputés autant de merveilles, et Notre-Dame d'Anvers passait à juste titre pour un des temples les plus splendides de la chrétienté.

Le vrai trésor de la cathédrale, c'est aujourd'hui l'incomparable Descente de croix de Rubens, non seulement parce qu'elle est, je l'ai dit, une source intarissable de bénéfices pour la fabrique, mais aussi parce que les Anversois s'en montrent justement fiers. Je ne dirai même pas qu'il n'y ait un peu d'excès dans ce culte du chefd'œuvre et de son auteur. Pour beaucoup, le vrai Dieu de la cathédrale c'est Rubens, son tabernacle c'est la Descente de croix, et il y a souvent plus d'adorateurs devant le tableau du maître que devant l'autel de Notre-Dame. Ne vous avisez pas non plus, — simple conseil d'ami, —

de mettre en doute ici la patrie du créateur de l'école flamande. Anvers revendique la paternité de Rubens sur des documents irréfutables; elle l'a célébrée récemment dans des fêtes splendides en l'honneur du grand artiste, et les Anversois n'entendent pas la plaisanterie sur ce sujet. Enfin, si vous n'aimez pas les admirations de commande ni les descriptions apostillées, abstenez -vous d'un livret ; ne lisez même qu'après coup les critiques érudites qui auraient infailliblement pour effet, non seulement d'altérer la sincérité de votre jugement, mais encore de vous jeter dans la plus fâcheuse perplexité. Voici, par exemple, M. Montégut, le critique savant et délicat qui écrit en face de la Descente de croix : « Avec un prodigieux génie, Rubens a trouvé moyen de faire sentir dans sa Descente de croix une miraculeuse exception aux lois de la mort commune. Pour cela, il lui a suffi de donner aux chairs une certaine mollesse , de faire tomber les membres avec un abandon absolu sans doute , mais sans rigidité cadavérique... Est-ce la mort? Oui, mais c'est aussi une léthargie surnaturelle... La résurrection n'a rien d'impossible ; c'est là une chair glorieuse promise à l'immortalité ! »

Voici maintenant M. Alfred Michiel, un des plus fins et des plus spirituels rédacteurs de la Gazette des beauxarts, qui juge la chose un peu différemment : « Une conception antichrétienne, dit-il, a inspiré la Descente de croix, et jamais œuvre moins pieuse n'a orné une église. Un panthéiste ne l'eût point exécutée différemment. Le corps de Jésus n'est point celui d'un Dieu qui doit ressusciter au troisième jour; ce sont les restes d'un homme chez lequel a cessé de brûler pour jamais la flamme de la vie. Rien n'y donne prise à l'espoir, et la dissolution commence. Voyez ces paupières bleuâtres, cette prunelle qui se décompose ; voyez ces chairs mortes et ce cadavre inerte! Les grandes lignes verticales du linceul, qui ont

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l'air de tomber comme le Sauveur, rendent plus complets le sentiment et l'idée de sa chute. Tous ces détails concourent à produire le même effet. »

Ces jugements vous semblent-ils trop entiers, trop exclusifs? Voici un auteur qui saura les accommoder. « La composition, dit M. Louis Viardot, dont le nom seul fait autorité dans la critique, se recommande par la plus parfaite unité. Tout se meut autour du centre, le corps de Jésus, corps merveilleux, adorable, plein de morbidezza, bien lourd, bien flasque, bien mort, et conservant néanmoins une dignité qu'on peut appeler une majesté divine. » D'où il résulte pour M. Viardot que la pesanteur et l'abandon de la mort sont rendus avec un réalisme que rien ne saurait surpasser, mais qu'en même temps un rayon d'espérance éclaire ce cadavre d'un reflet surnaturel qui révèle et qui proclame un Dieu! Il y en a, comme on voit, pour tous les goûts. Celte expérience faite, que des goûts et des couleurs on aille encore discuter! J'ajouterai que les mêmes divergences d'opinions peuvent se produire sur la manière d'examiner le tableau.

Notre livret (car je dois avouer que nous en avions un) prévient obligeamment le touriste que, pour contempler la Descente de croix, « il faut avoir soin de choisir un beau jour de printemps. » Au commencement de l'automne, la recommandation n'est pas aisée à suivre. Mais quelles sont les raisons de ce choix? C'est que la toile est placée trop haut et que la solennelle pénombre de l'église la rend presque invisible par les temps brumeux. Or voici qu'il pleut à verse , l'orage assombrit la nef, les figures du Christ et des larrons ne sont éclairées que par la lueur blafarde des éclairs. Eh bien , j'ai vu nombre de fois le chef-d'œuvre de Rubens par des temps clairs et par des jours de pluie; jamais il ne m'a paru plus beau, tant cet effet d'orage ajoutait au tragique de la scène, tant il

semblait d'accord avec ce drame si mouvementé et si terrible. On eût dit que la nature se troublait une seconde fois et que le soleil se voilait la face devant la passion du Créateur.

Nous ne quitterons pas la cathédrale sans nous arrêter sur la place Verte, devant le puits de Quentin Metzys, chef-d'œuvre de ce forgeron, devenu peintre par amour, dont on voit le tombeau au pied même de la tour avec un médaillon en profil et ce vers qui résume la destinée du Vulcain transformé en Apelles:

Connubialis amor de mulcibre fecit Apellcn.

Huit tableaux de choix qui ornent le musée de sa ville natale ne doivent pas nous faire oublier dans le peintre le maréchal d'Anvers, dont le marteau a façonné les rinceaux de cette cage merveilleuse qui recouvre le puits et supporte la statuette du géant d'Anvers. D'autres ouvrages remarquables l'ont fait connaître jusqu'en Angleterre, où le tombeau en fer d'Edouard II, dans la chapelle de Saint-Georges, a été forgé de sa main. En France, nous ne connaissons Quentin Metzys que par ses Peseurs d'or du Louvre, œuvre d'un caractère archaïque qui ne répond pas à la majesté des christs, des madones, du Saint Jean dans L'huile bouillante qui ornent le musée d'Anvers et qui montrent combien le talent de Metzys, plus hardi que l'école de Bruges, avait d'ampleur et de perfection à une époque où l'art italien n'avait pas encore pénétré dans les Flandres. Après avoir admiré le travail du forgeron d'Anvers, nous rentrons dans la cathédrale pour revoir à tête reposée son épilaphe et son portrait, que nous n'avions regardés qu'à la hâte, comme font souvent les touristes. Mais il ne nous faut pas encore redescendre la gamme de l'admiration. Une autre église et une autre tombe nous appellent, l'église Saint-Jacques tt

ANVERS

cette pierre funéraire sur laquelle, au dire de M. Viardot, il suffisait d'inscrire pour épilaphe ce seul mot : Rubens.

Saint-Jacques est une église un peu massive à l'extérieur, mais au dedans plus riche que la cathédrale, sinon par ses tableaux, qui sont pourtant de Rubens, de Van i)yck, de Jordaens et des principaux maîtres de l'école llamande , du moins par ses magnifiques autels , ses colonnes de marbre noir, ses vitraux, et surtout par les merveilleux ouvrages de sculpture sur bois dont les Espagnols avaient légué le secret aux artistes de la Flandre. Nous citerons entre autres les boiseries des confessionnaux, la chaire de Willemsens et le double rang des stalles du chœur exécutées par l'Anversois Verbruggen. C'est là, au milieu des chefs-d'œuvre de l'art espagnol et de l'art flamand, si supérieurement résumés dans le génie de Rubens, que repose le glorieux peintre des Médicis, de Y Adoration des mages et de la Descente de croix. Pierre- Paul a été justement qualifié de peintre des rois et de roi des peintres. Sa chapelle mortuaire, qui est en même temps le monument de sa famille, est, pour la splendeur et la richesse, à la hauteur de n'importe quel caveau royal. Elle possède même des trésors que les rois peuvent lui envier; je veux parler des tableaux du maître qui la décorent d'une manière vraimenl éblouissante, la Sainte Famille dans laquelle Rubens s'est peint lui-même en saint Georges, entouré des membres de sa famille, et a peint la Vierge sous les traits du célèbre Chapeau de paille si connu des artistes, qui n'est autre que cette demoiselle Lunden, qui a joué un rôle plus galant peut-être que virginal dans l'existence du grand homme.

L'épitaphe qui recouvre la pierre tumulaire énumère les titres et les mérites divers de cet artiste, doué d'une organisation merveilleuse, qui excellait non seulement dans les arts, mais aussi dans l'histoire, dans l'éloquence,

dans les sciences naturelles et dans toutes les branches de la littérature. Elle s'appesantit surtout sur les talents diplomatiques du conseiller de Philippe IV, qui s'amusait, entre temps, à être ambassadeur, et qui a conclu un traité de paix entre la Grande-Bretagne et l'Espagne, titre cher aux concitoyens de Pierre-Paul, mais bien éclipsé depuis par l'éclat de son pinceau. Cette variété de talents est d'ailleurs une des conditions requises pour le grand art. Elle est un trait distinctif de la figure de Rubens, inépuisable dans la composition, sans égal pour la rapidité d'exécution , qui a peint en quelques heures la fameuse Kermesse du Louvre et qui a montré son génie sous tant de formes, soit qu'il décorât de peintures mythologiques les galeries de Médicis, soit qu'il enrichît les églises de vierges, de figures de saints ou de scènes bibliques, soit enfin qu'il brossât, comme pour donner carrière à la fougue de son imagination, quelque Silène porté par les bacchantes ou quelque vigoureuse chasse au lion. Rubens était vraiment universel ; il est resté le peintre de la vie. mais de la vie païenne, débordante, qui s'accommode, par nécessité plus que par goût, des scènes d'églises et des figures ascétiques du Nouveau Testament. Chez lui, point de spiritualisme, mais une magie extraordinaire de la couleur et de la composition. Artiste avant tout, il a mêlé sans scrupule le sacré et le profane, rachetant ses inconvenances par le flamboiement de son coloris, jamais religieux, mais jamais trivial , sublime dans la forme au point de faire oublier ou pardonner la légèreté du fond. Il est la plus splendide personnification de cette époque qui a réhabilité la chair, sans renoncer aux formes extérieures du christianisme, et qui s'est appelée la renaissance.

Nulle part peut-être le côté faible du génie de Rubens n'apparaît mieux, avec l'éclat incomparable de sa palette, que dans une toile du musée d'Anvers, non pas la meilleure, j'en conviens, mais une des plus curieuses à étudier,

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parce qu'elle révèle clairement la manière de concevoir et d'exécuter du grand artiste. Je veux parler de V Adoration des mages, vaste et magnifique composition appelée aussi Y Adoration aux chameaux, à cause des nombreux dromadaires que Rubens, grand peintre d'animaux, n'a pas manqué de ranger à l'arrière-plan. 11 n'y a pas là l'ombre de théologie ou même de sentiment. On dirait d'un immense sujet de tapisserie décorative brossé à coups de balai, et le peintre n'a mis, en effet, que quinze jours à l'exécuter. La trivialité y choque le plus sceptique et tourne même à la satire, si l'on en juge par la tète de ce roi maure qui roule de gros yeux farouches, et par ces personnages qui ont l'air de faunes prêts à se jeter sur des nymphes plutôt que de figures bibliques. En revanche, cette étrange composition, dénuée de tout idéal, est admirable de dessin et de coloris. Toute la fougue du maître y est déployée comme un défi. Qui pourrait, après lui, se faire pardonner cette sorte de kermesse évangélique par la puissance de l'exécution , par la splendeur incomparable du pinceau? Vêtements, draperies, ornements, accessoires, tout est d'une richesse, d'une magnificence dont Rubens seul possède le secret. Mais que voulez -vous! l'idéal était son moindre défaut.

Aucun amateur ne quitterait Anvers sans avoir passé en revue les autres toiles du grand artiste que renferment non seulement le musée, mais la plupart des églises : le Mariage de sainte Catherine, dans l'église Saint-André, où Rubens s'est encore représenté sous les traits de saint Georges, et dont sir Josuah Reynolds, un Anglais, mais un artiste (le fait mérite d'être signalé), disait qu'il ne se lassait pas d'en admirer la couleur; le Saint François recevant l'enfant Jésus, dans l'église Saint- Antoine, autrefois des Capucines; enfin et surtout, dans l'église Saint-Paul, la célèbre Flagellation, une des œuvres capitales du maître, où tout mérite l'admiration, excepté, comme toujours, la

figure du Christ, qui a l'air, suivant l'expression de M. Viardot, « d'un soldat passé par les armes. » Dans cette même église, il faut voir un splendide Portement de croix de Van Dyck, le plus illustre élève de Rubens, qui, s'il avait moins de force et d'éclat que son maître, se distinguait en retour par une âme plus fine et plus sensible, par l'art de transfigurer ses modèles en mettant en relief le trait le plus idéal de leur caractère, en un mot, par un spiritualisme bien ordonné qui fait le charme et l'expression de ses figures. Van Dyck a joué à la cour des Stuarts un rôle approchant de celui de Puibens auprès de Philippe IV ; mais il a mieux payé la faveur royale par ces splendides portraits dans lesquels il semble avoir deviné, pour les exprimer d'avance, toutes les tristesses des Stuarts, et qui se sont transmis à la postérité non seulement comme des modèles de style, mais aussi comme d'admirables tableaux d'histoire.

Le souvenir des Stuarts n'est pas absent', au surplus, de cette ville d'Anvers, dont l'histoire a été plus d'une fois liée à leur destinée, ni en particulier de l'église Saint- André, où se voit, avec un beau portrait de l'infortunée reine d'Ecosse, un monument élevé à ses deux suivantes, Elisabeth Curie et Barbara Mowbray. La première, qui assista la reine sur l'échafaud, est celle qui figure dans la tragédie de Schiller et qui dit à Melvil : « J'ai vu..., ô mon Dieu! qu'ai-je vu?... Tous les murs tendus de noir, un échafaud dressé tendu de drap noir également, au milieu un bloc noir et une hache récemment aiguisée..., tout autour, des yeux avides de sang qui demandent une victime. » Les deux dames d'honneur de Marie se retirèrent à Anvers, après le supplice de leur maîtresse, et ce fut Hippolyte Curie, le frère d'Elisabeth, qui érigea ce monumant à leur mémoire. J'ignore de qui est le portrait de la reine qui surmonte le monument; mais il est peint avec grâce^et dignité et tout à fait conforme au type tradi-

ANVERS

tionnel de cette princesse, qui, dit l'inscription gravée audessous du tableau, « fut reine d'Ecosse et de France, Victime de la perfidie d'Elisabeth et de l'hostilité d'un parlement protestant, et subit... le martyre pour sa religion dans la quarante-cinquième année de son âge et de son règne. » Le souvenir de Marie Stuart est partout mélancolique et émouvant pour un Français; je ne sais s'il l'est quelque part plus qu'ici, devant le monument funéraire de ces deux suivantes, restées fidèles jusqu'à la fin, dépositaires des dernières paroles de Marie et témoins jusque dans la mort de l'innocence de leur infortunée maîtresse. La ville d'Anvers commence à ne nous être plus indifférente précisément à l'heure où il faut lui dire adieu. Que de choses il resterait pourtant à décrire dans cette splendide cité, ville historique s'il en fut, et dans laquelle les églises, les maisons, les peintures même ont leur histoire ! A peine puis-je mentionner en passant son hôtel de ville, construit aux beaux jours de la ligue hanséatique, et, sur la place qui lui fait face, les'antiques maisons espagnoles, parmi lesquelles on montre celle qu'habita Charles- Quint; puis les quartiers anciens, qui ont gardé la physionomie pittoresque des villes du moyen âge, les vieilles fontaines, les maisons historiques, et en premier lieu celle du grand Pierre-Paul, voisine de l'ancien local des arquebusiers, rapprochement d'où naquit le procès auquel nous devons la Descente de croix. Mais le temps nous presse ; il nous faut passer de la Belgique en Hollande et de Rubens à Rembrandt. Anvers est peut-être la ville la moins heureusement choisie pour ménager la transition, car elle est la plus riche de la Belgique en grands souvenirs et en chefs-d'œuvre. On ne la quitte pas sans regrets pour s'enfoncer de prime abord au cœur du pays néerlandais, froid, monotone, flegmatique, qui a un art aussi, mais un art trivial et réaliste, sans élévation religieuse, comme peut l'être l'art d'un peuple buveur, fumeur, et à

qui la religion protestante a fait proscrire le culte des images. Rembrandt lui-même fait-il exception? Ses éclairs sublimes ne sont- ils pas souvent enveloppés dans la nuit?.... Telles étaient du moins nos pensées en descendant au quai d'Anvers. Jamais, je l'avoue, je ne me sentis moins impatient d'atteindre la Hollande qu'en mettant le pied sur le pont de ce bateau qui allait, nous détacher, peut-être pour toujours, de la patrie de Rubens et de la ville de Charles-Quint.

LA ZËLANDE

Nous nous sommes embarqués do bonne heure sur le petit vapeur Telegraaph, qui lait le service d'Anvers à Rotterdam. L'intérè t de cette navigation scmi-lluviale et semi-maritime est surtout dans les aspects de la Zélande, cette province formée d'îles basses et souvent inondées qui embarrassent les bouches de l'Escaut, de la Meuse et du Rhin. Singulière destinée que celle du Rhin , de ce fleuve « tranquille et fier du progrès de ses eaux » qui, après avoir arrosé tant de rivages fameux, s'en va mourir dans les sables, comme un héros vieilli qui n'aspire plus qu'à la tombe! La géologie, au surplus, nous apprend que le grand fleuve ne descendait pas autrefois jusqu'à la mer. 11 s'épanchait en lacs derrière la barrière des Ardcnnes, et c'est du jour où il a brisé ses digues qu'il n'a plus eu vers le nord qu'un cours triste et humilié. Ronne leçon pour les ambitieux, pour les envahisseurs, qui, en dépassant leurs limites naturelles, se flattent de gagner en puissance ce qu'ils ont pris en surface. Ils y perdent quelquefois jusqu'à leur nom !

Nous quittons le port par une matinée pluvieuse ; c'est

de la couleur locale , et des touristes n'ont pas le droit de s'en plaindre. Bientôt la tour d'Anvers n'apparaît plus dans la brume que comme un long fantôme. A droite et à gauche s'étendent des côtes basses qui sembleraient désertes, si l'on ne distinguait çà et là, comme dans une marine de Claude, un pêcheur, jambes nues, qui pousse devant lui ses fdets. La vie semble ici concentrée sur le fleuve. De grands paquebots en fer, des bricks qui prennent le vent, de lourds bateaux flamands qui ondulent sur le remous, attestent que l'Escaut est l'artère principale de la Belgique, la grande voie commerçante, libre depuis 1832, dont Anvers est la porte. Nous parlions tout à l'heure de l'humiliation du Rhin ; n'est-ce pas le cas de lui opposer les destinées de ce petit fleuve, si humble par son cours , si grand par ses embouchures et qui porte à la mer une partie des richesses de l'Europe? Que Boileau chante le somnolent vieillard du mont Adule et son urne penchante, nous sommes de l'avis des Belges et nous lui préférons ce fier Escaut, sculpté au quai d'Anvers, et qui regarde couler ses eaux en épanchant sa corne d'abondance. Charles-Quint et Philippe II ont fait sa grandeur. Il le dit lui-même au passant dans une noble inscription que les révolutions ont respectée.

Mais nos réflexions historiques prennent bientôt un autre cours. Un passager, un vieux Belge , s'approche de nous, et sur le ton de l'orgueil national, fortement mélangé d'accent bruxellois, il nous fait admirer le fort du Nord, dont les talus gazonnés bordent la rive du fleuve. « Tu vois, Monsieur, la fortification..., c'est le berceau de la grrrande monarchie des Belges ! » Le vieux monsieur s'arrête, suffoqué sans doute par l'excès du patriotisme. Et, comme de juste, les souvenirs du siège d'Anvers et de la campagne de 1832 se pressent en foule dans notre esprit. Le fort du Nord était, en effet, compris, en 1832, avec la citadelle et la Tète de Flandre, dans les ouvrages

LA ZELANDE

restés au pouvoir des Hollandais. Chargé par le gouvernement de Louis-Philippe de faire respecter les décisions de la conférence de Londres, le maréchal Gérard assiégea et bombarda la forteresse dans une courte mais glorieuse campagne, où se distinguèrent les ducs d'Orléans et de Nemours..., le môme à qui cette guerre pouvait valoir une couronne. « Anvers était libre..., tandis que tout le courage des Belges, en admettant qu'il leur eût donné la victoire, n'aurait pu préserver la ville d'une ruine totale, ni leurs frontières des ravages de la guerre. La présence de l'armée française avait seule détourné ces deux malheurs à la fois '. » On voit que, si le vieux Belge prétendait nous éblouir en parlant de la libération de sa patrie, nous avions le droit de répondre que la France y était bien pour quelque chose.

Le ciel gris de plomb semble s'abaisser de plus en plus, et la pluie s'établit. LUe tombe bientôt en rafales, et nous devons chercher un abri dans le salon. Dans une cabine voisine s'est réfugiée une troupe de saltimbanques français qui vont dérider les Bataves, mais dont les saillies gauloises risquent fort de n'être pas comprises de ces esprits lourds et mélancoliques. Aussi les anciens de la bande tracent- ils aux débutants leur programme. Un clown, à la lèvre sarcastique, aux joues enfarinées, dit avec conviction : « Quand on se présente devant le public pour être bête, il faut être bêle! » Il a mis sa théorie en pratique à Bruxelles, à Anvers, dans plusieurs grandes villes d'Europe, et il s'en est bien trouvé. 11 continue à développer ses maximes, et nous prêtons l'oreille pour nous instruire, comme Gil Blas en voyage. Auprès de lui se tiennent un pitre à tète pointue et à nez d'aigle, une vieille sorcière qui tire des horoscopes d'après les lignes de la main , enfin plusieurs pierrettes. Tout ce monde

1 Montalivet, Histoire du règne de Louis-Philippe.

>>*, BBfe

mène joyeuse vie dans la cabine, en se faisant servir des liqueurs et en chantant des flonflons français. Un pierrot, le chef de la troupe, enseigne aux jeunes des tours d'escamotage avec des cartes qu'il cache dans ses bottes. J'allais oublier un Éthiopien à casquette bleue et pourpoint de soie verte, personnage silencieux qui semble sortir de Y Adoration des mages et qui paraît, en résumé, le plus propre de la bande.

Cependant le petit paquebot poursuit sa route. L'Escaut s'est élargi; il est devenu un bras de mer dont nous battons l'eau bourbeuse avec un bruit monotone. Profitant d'une éclaircie dans le ciel, nous contemplons ces vagues décolorées qui se poussent lourdement et qui semblent rouler avec ennui; nous prêtons l'oreille à la plainte éolienne du vent dans les agrès. La chanson de l'homme de barre lui fait une sorte d'accompagnement harmonique. Ces scènes maritimes, dont les peintres des Pays- Bas ont si bien rendu l'effet, ne manquent pas d'une certaine poésie triste, la poésie du Nord, inspiratrice d'Everdinghem et d'Ossian. Et justement mon compagnon retrouve un volume d'Ossian dans sa valise. Bonne fortune pour un poète! Il lit à haute voix et commente avec enthousiasme ce chant du barde hibernien : « Levezvous, vagues orageuses d'Erin, portez aux rivages de Morven la barque de Cornai et de ses rameurs, etc. » Tout cela pourtant manque de variété, et nous découvrons avec plaisir une grosse balise flottante qui annonce l'entrée du Kreek-Rack ou bras étroit de l'Escaut, dans lequel le steamer s'engage bientôt, laissant à gauche la baie pareille à la pleine mer.

Une jetée, un phare en treillis de fer, deux lourdes portes d'écluse qui s'ouvrent devant nous, annoncent un changement de système dans la navigation. En même temps un fort, celui de Bath, et des douaniers qui errent mélancoliquement sur la jetée nous indiquent la fron-

tière. Nous sommes en Hollande ! Salut à cette nation laborieuse, honnête, indépendante, qui a conquis son sol et sa liberté, promené son pavillon sur toutes les mers, peuplé des mondes, et qui a le droit de vivre fièrement sur son passé ! Car elle est devenue pacifique aussi bien que monarchique, cette ardente république des Pays- Bas, qui jadis a fait tant parler d'elle. Le vent des révolutions, qui souffle maintenant sur l'Europe, l'atteindrat-il dans sa retraite? Sera-t-elle saisie à son tour et emportée dans le tourbillon? M. Henri Ilavard a écrit un fort beau livre sur les Frontières menacées. L'insistance même que les Hollandais mettent à éloigner de telles prévisions trahit assez leurs inquiétudes. On a souvent donné à Amsterdam le nom de Venise du Nord. Le sort de son illustre homonyme ne doit-il pas lui donner à réfléchir?

J'ai dit que c'est par une forteresse et par des douaniers que la Hollande, un des pays classiques de la liberté, se fait annoncer au voyageur. Je dois à la vérité d'ajouter que les graves douaniers bataves, qui rappellent un peu les syndics de Van der Helst, s'acquittent de leur tâche avec plus de solennité que de scrupule. 11 y a quelque chose de majestueux et de paternel dans cette inspection de pure forme, qui n'interrompt même pas le dîner du bord, pendant lequel le touriste sacrifie un fromage national à la Hollande, pour se la rendre propice. Le steamer traverse alors le canal qui relie entre eux les deux bras de l'Escaut, et s'avance dans YOosler schedde ou bras oriental, vaste embouchure dont on découvre à peine les plages estompées dans la brume. Toutefois une flèche élancée se dresse sur cette ligne plate des côtes, dont elle rompt la monotonie. C'est le clocher de Berg-op-Zoom. La place de Berg-op-Zoom, chef-d'œuvre de Cohorn, n'est guère connue chez nous que pour avoir été prise avec éclat en 1747 par l'intrépide maréchal de Lowendahl.

Encore un souvenir français que nous saluons au passage! Et voici qu'au souvenir de la France se trouve accolée une grande mémoire catholique : sainte Gertrude, fille de Pépin de Landen , a visité cette ville. Elle a laissé son nom à son église, ainsi qu'à une petite cité voisine, Gertruydenberg, où se tinrent en 1710 les célèbres conférences dans lesquelles les états généraux firent à Louis XIV des conditions humiliantes que le vieux roi refusa d'accepter. A ce noble refus, la France dut la victoire de Denain et la glorieuse paix d'Utrecht. Si l'on est fier d'être Français quand on regarde le port d'Anvers, on l'est donc aussi quand on regarde Berg-op-Zoom et Gertruydenberg. C'est le privilège de la France d'avoir porté son nom dans toute l'Europe, et c'est l'honneur de ses enfants d'y retrouver partout ses traces.

Si les souvenirs militaires ont ici leur grandeur, que dire des traditions religieuses? La Zélande, cette province si pauvre en apparence et si peu visitée par les touristes, renferme d'autres souvenirs plus glorieux pour la Hollande, quoique plus oubliés par elle. Parmi les passagers du petit paquebot qui chaque jour longe les grandes îles de Beveland et de Walcheren , qui donc se souvient de saint Wilfrid et de saint Willibrod? Sans un prêtre belge, un professeur de grand séminaire, que nous n'avions pas même remarqué dans la foule très bigarrée qui couvrait le pont du bateau, nous laissions passer à quelques pas de nous, sans une pensée pour les apôtres saxons, la terre à laquelle ces hommes de Dieu apportèrent l'Evangile. La bonne fortune pour des touristes qu'un guide instruit et obligeant en voyage! L'excellent prêtre, qui avait reconnu en nous des Français et par conséquent dés catholiques, nous indiqua du doigt l'île des Wallacres et nous récita ces deux vers.d'Alcuin :

Tu quicumque legis, terris his oscula fige.

Spps tihi magna scias lacrymis ascendere cœluin.

Cet oscula fige n'était que pure métaphore, attendu qu'à la distance où nous étions de la côte nous pouvions à peine l'embrasser d'un coup d'œil. Mais c'était entrer en Hollande sous d'heureux auspices que de reconnaître, à notre première vue de cette terre calviniste, le lieu où lui fut apporté au vu' siècle le bienfait du christianisme, principe et agent de toute civilisation.

Notre aimable compagnon nous raconta alors comment saint Wilfrid fut, par la permission de Dieu, jeté avec son navire sur la côte de Westcappelle, et aussi comment saint Willibrod , au lieu où s'élève actuellement la ville de Middlebourg, abattit, au prix de son sang, une idole païenne adorée par les barbares. Ce sang, conservé sur un autel , paraît avoir donné lieu au pèlerinage si populaire autrefois de Westcappelle. Même après sa mort, le saint missionnaire remporta des victoires, non seulement des victoires spirituelles sur le paganisme, mais des victoires à main armée, comme en témoigne un récit de Theofrid d'Epternach, son disciple, où il est dit que Robert, fils du comte de Flandre, écrasa l'armée de Middlebourg par la seule invocation de saint Willibrod , et que, durant toute la bataille, on vit planer sur les Wallacres une blanche colombe pareille à celles qui apportèrent la sainte Ampoule au sacre de Clovis et le rameau d'olivier au monde sauvé des eaux. Cette pieuse légende n'est-elle qu'une image de l'apaisement de la barbarie primitive en même temps que de la civilisation chrétienne qui lui a succédé? Partout où les saints apôtres ont porté leurs pas, on a vu en Batavie le sol s'affermir, les villes s'élever et les peuples s'exercer aux travaux utiles en même temps qu'à la vertu. L'ingrate réforme s'est approprié tous ces bienfaits sans un souvenir pour les libérateurs de la nation. Le clocher de Westcappelle converti en phare n'estil pas à sa manière une image de cette fraude calviniste qui fait honneur à la réforme d'un prog rès matériel, in-

contestable en Hollande, mais qui n'est, après tout, que le fruit de sa longue éducation chrétienne et monastique? Tout en conversant ainsi sur les légendes chrétiennes et sur le passé de la Zélande, nous voici dans la Meuse. Nous avons laissé à l'occident Zierikzec et sa tour gigantesque, émergeant sur un îlot de sable. Nous nous rapprochons maintenant de la grande île d'Overflakkee, un de ces vastes atterrissements qui embarrassent l'estuaire du fleuve, comme font la Carmague du Rhône ou le delta du Nil. Mais la pluie fouette avec persistance; des troupeaux de nuages noirs montent sans cesse de l'horizon. Seuls les oiseaux de mer animent un peu le rivage en tournoyant autour de ses rares clochers. Sur tout ce parcours , nous ne voyons à signaler que le petit fort de Willhemstadt, dominé par une église, et un moulin à galerie, un vrai moulin de Ruysdaël autour duquel se groupent quelques maisonnettes. Tout cela, construit en briques, a un air de hochet passablement hollandais. Mais, faut-il le dire? l'ennui nous a pris. Nous rentrons dans la cabine, et Marcel y lit les Mœurs des Germains de Tacite, peut-être pour se renseigner sur les origines du pays, peut-être aussi pour avoir l'air d'un penseur. La traversée devient alors fort monotone. Mais ce singulier pays réserve toujours des surprises. Nous nous croyions encore en pleine mer, dans cette vaste étendue d'eau qui est appelée le Holland-Diep, et nous étions au pied d'un pont. Ce pont, il est vrai, a quatorze cents mètres de long et plus de vingt mètres de haut. C'est le gigantesque viaduc de Moerdyck.

A ce nom de Moerdyck, nous nous retrouvons presque en pays de connaissance. Car, sans avoir été en Hollande, qui est-ce qui ne connaît pas le Moerdyck, au moins par les relations des voyageurs et par les journaux illustrés? Aller à Amsterdam sans voir le Moerdyck, ce serait presque aller à Londres sans traverser le tunnel ; je

LA ZELANDE

parle, bien entendu, pour les Parisiens. En France, nous sommes le peuple le plus routinier du monde , en même temps que le plus ami des nouveautés. A qui l'idée viendrait-elle, chez nous, d'aller à Amsterdam par Maëstricht, Bois-le-Duc et Utrecht? L'idée nous en viendrait peut-être; mais nous nous garderions de la suivre, par crainte de l'opinion , par la persuasion qu'au retour nous serions ridicules aux yeux de nos amis, et que plusieurs nous tiendraient pour des naïfs ou même pour des imposteurs qui n'ont jamais été aux 'Pays-Bas. Quoi qu'il en soit, la véritable entrée de la Hollande n'est pas, à mon avis, la petite station de Rosendaal, où le douanier pourtant annonce officiellement la frontière. Elle est ici , devant ce pont monumental jeté sur un bras de mer et qui est bien le portique qui convenait à un pays maritime. Les navires de petit tonnage passent à toutes voiles sous son tablier, sorte de cage en treillis de fer qui, vue à distance , paraît un filet de pêcheur tendu d'une rive à l'autre. C'est un des trophées de l'industrie moderne et de l'art de l'ingénieur, si développé en Hollande. Ici, d'ailleurs , peu ou point de souvenirs historiques , sinon celui de Guillaume d'Orange, stathouder de Frise, qui en 1711 se noya bêtement dans le Moerdyck, en se laissant choir par la portière de son carrosse. Le fait n'a rien de glorieux ; mais , pour une région si pauvre en souvenirs , n'est-ce pas encore quelque chose qu'un prince d'Orange ait eu l'attention de s'y noyer? Cela du moins s'écrit dans les itinéraires. C'est une bonne fortune pour le Holland- Diep et pour M. Joanne. J'ai eu la curiosité de rechercher si Bouillet avait mentionné le fait dans son diction-" naire. Bouillet n'y a point manqué.

Du Moerdyck à Dordrecht, notre bateau suit un étroit canal et laisse à droite le Biesboch, pays déchiqueté, bas, fertile, formé d'îlots autrefois submergés et rendus ensuite à la Hollande par le fleuve ou par la mer. Dans ce singulier

pays, on ne sait jamais au juste si c'est de la mer, ou de la Meuse, ou du Rhin qu'il faut parler. Il y a des fleuves, comme le Nil, qui cachent leurs sources. Les fleuves de la Hollande cachent, au contraire, leurs embouchures. Je crois pourtant que nous sommes ici sur le Wahal, un bras du Rhin célèbre entre tous, grâce à Louis XIV, ou plutôt grâce à Boileau , qui a pris la peine de le chanter. Tholus, Zutphen, Wageninghen sont derrière Gorcum, à quelques lieues de nous :

Comment en vers heureux assiéger Doësbourg, Zutphen, Wageninghen, Hardervic, Kustzembourg?

Voilà certes un pays bien fait pour effaroucher Pégase. Ne vous est-il jamais venu à l'esprit que Boileau se croyait plus grand pour avoir fait en vers la conquête du Wahal que Louis pour avoir fait franchir le fleuve à son armée? Il est certain que les « syllabes bizarres » du Rhin résistaient mieux au poète que ce jour-là ses défenseurs naturels ne résistèrent au grand roi.

Mais nous voici , à propos d'un nom , retournés en arrière de deux siècles , et déjà nous oublions la Hollande pour penser à Paris, à Versailles, aux antichambres royales. Un Parisien a beau faire, ce seul mot de passage du Rhin le ramène tout de suite à la porte Saint- Denis. Ici pourtant, dans ce canal silencieux de Dordrecht, parmi les doux paysages des polders et ces prairies dont volontiers on brouterait l'herbe appétissante avec les troupeaux, nous sommes bien en Hollande. Voici à droite et à gauche les bonnes vaches que Potter aimait à peindre, les cigognes qui rasent le sol d'un vol lourd et tranquille , puis bientôt les petites villas de briques, les maisonnettes à contrevents verts, les grands moulins qui tourbillonnent et agitent leurs bras comme des géants. Nous approchons rapidement d'une ville, et toutes ces petites

scènes de diorama nous dédommagent amplement de la désolation du Holland-Diep. Cette ville dont nous ne tardons pas à apercevoir le pont et les églises, c'est Dordrecht, « la perle de la Hollande, » s'il faut en croire ses poètes.

DORDRECHT

Quoi qu'en disent les poètes, Dorclrecht, — ses scieries nous le chantent assez haut, — est avant tout une ville industrielle. L'activité de ses moulins, le mouvement de son port, où descendent en radeaux les forêts du Schwartzwald et de la Suisse , le bruissement sonore de ses machines , tout parle ici de travail et fait penser à une ruche..., mais non pas à ces ruches tristes de Londres ou de Birmingham , mornes phalanstères où la vapeur asservit l'homme, où l'ouvrier n'est plus qu'un engrenage. En dépit du climat, Dordrecht est une ruche gaie. L'activité s'y exerce en plein air, du moins sur le port, avec une sorte de coquetterie nationale qui charme l'étranger. Il y a le luxe des moulins, gracieux édifices en charpente ou en briques dont les ailes se jouent avec la verdure des saules et des peupliers; il y a le luxe des bateaux, de vrais hollandais, ceux-là, ventrus comme des bourgmestres, tout glorieux de leur vernis, de leurs ferrures brillantes et de la petite flamme rouge qui frémit au bout du mât. Ce que le soleil donne de couleur aux régions du Midi, l'homme l'a donné à une ville maltraitée par

la nature , à force de travail , de coups de brosse et de pots de badigeon. On crie moins ici qu'à Marseille, mais on travaille davantage. Et puis, la nuit venue, quand la lune radieuse , quoique un peu voilée , projette sa lumière bleuâtre sur les moulins; quand les feux rouges, verts, bleus des navires illuminent les canaux, qu'est-ce donc que Dordrecht peut envier encore , au point de vue pittoresque, à Venise et à la Giudecca?

Ah! l'originale et gracieuse petite ville! Rien d'un faubourg industriel, rien d'une cité ouvrière. De la gravité sans doute, et même, dans ce qui tient aux coutumes nationales , un peu de monotonie , comme il convient à une ville hollandaise qui se respecte. Il y a des rues tristes où l'on espionne le passant dans des miroirs. Il y a des façades penchantes appuyées sur des barres de fer comme un vieillard cassé par l'âge sur son bâton. Et puis, je l'ai dit, le badigeon y règne avec une uniformité désespérante. Portes et fenêtres y sont encadrées d'un liseré jaune, qui est la livrée de Dordrecht, comme le blanc est celle de Rotterdam, le vert celle de Leyde, etc. Mais dans ces rues que d'élégants pignons qui réjouiraient un artiste ! Aux portes des maisons, que de marteaux luisants comme de l'or et astiqués comme le fourniment d'un soldat ! Aux fenêtres , que de vitraux coloriés avec des cages d'oiseaux et de jolis pots de fleurs , derrière lesquels on s'attend toujours à voir apparaître la tète curieuse d'une servante, comme dans une toile de Mieris ou de Gérard Dow ! Enfin , pour animer tout cela , quelle population active de bourgeois, de commerçants, de ménagères en jupon rouge qui lavent à grande eau leur maison , de mariniers en vareuse occupés au halage , d'étrangers venus par mer d'Angleterre , d'Allemagne , de Norwège , ou encore, par le Rhin, de la Suisse et de la forêt Noire! Décidément les voyageurs français ont trop médit de la Hollande. Ils lui ont trop reproché, comme l'a dit, je crois,

DORDRECHT

Esquiros de n'être pas la France et l'Italie. A Dordrecht on éprouve le besoin de protester et de crier aux détracteurs de la Hollande que, pour faire justice de leurs critiques systématiques et de leurs préjugés vieillis, il suffit de voir, il suffit d'avoir des yeux.

Ce que je dis ici de Dordrecht, je le dirai tout à l'heure de Rotterdam et plus tard de Harlem, d'Amsterdam, de tout ce qui conserve avec jalousie le caractère national. Or nulle part ce caractère n'a mieux survécu qu'en Hollande. Le peuple aime cette terre qu'il a conquise sur l'Océan et qu'il défend tous les jours contre lui. Il vit sur sa conquête avec cette prédilection un peu jalouse qui s'attache au Lien péniblement acquis. Si cette nationalité, fortement tranchée, qui a engendré dans l'histoire un patriotisme héroïque, a eu quelques excès, si elle favorise certaines habitudes de lourdeur et d'immobilité qui ont exercé la verve des touristes, ce n'est pas du moins dans le domaine des arts qu'il faut chercher ces travers. Ici d'ailleurs le commerce introduit un élément de vie cosmopolite et corrige les défauts du tempérament néerlandais. Nul peuple, à part l'Angleterre, n'a été plus mêlé à l'étranger par sa marine et par ses entreprises coloniales. Nul n'a mieux gardé cependant ses coutumes traditionnelles et son originalité. Ces deux courants, l'un exotique et l'autre national, qui se joignent sans se confondre, donnent aux villes maritim.es des Pays - Bas une charmante variété d'aspects — très sensible à Dordrecht — qu'il est plus aisé peut-être de goûter que de définir.

Quelle meilleure explication à donner de cette anomalie, — une ville gaie aux Pays-Bas, — que la situation exceptionnelle de Dordrecht et ses communications naturelles d'une part avec la mer, de l'autre avec les pays du continent, la Belgique, l'Alsace, la Suisse même, d'où lui arrivent ces immenses trains de bois qu'elle débite en planches et qui alimentent la joyeuse activité de ses chan-

tiers? Elle aussi est une Venise du Nord presque au même titre qu'Amsterdam. Car quatre fleuves lui font une ceinture, comme en témoigne cette devise qu'elle prit sous Philippe II :

Me Mosa, me Wahalis, me Lingaque Mervaque cingunt, vEternam Bataviœ virginis ecce fidem.

A la vérité, ce privilège d'être une île et d'avoir des chemins qui marchent pour lui apporter les produits du monde, n'a pas toujours existé pour Dordrecht. Elle le doit à la terrible marée du 18 novembre 1421, qui emporta soixante -douze villages et changea en bras de mer la plaine environnante. Mais le fléau respecta ses remparts : une vieille inscription en fait foi sur son clocher. Ce qui fit la ruine du pays fit donc la fortune de la cité, enrichie plus tard par ses droits d'étape sur les bateaux et par les privilèges dont Charles -Quint l'a dotée. Étrange histoire que celle d'une ville née d'un désastre, comme la Hollande elle-même, qui, par une lutte persévérante, est sortie des flots : Luclor et emergo ! Toutefois , en dépeuplant à son profit le pays qui l'entoure, la grande marée de 1421 ne fut pas sans donner à Dordrecht un utile avertissement. On assure que la couche d'argile sur laquelle la ville était bâtie glissa alors sur la tourbe, et que Dordrecht fut transportée ainsi d'un lieu à un autre avec ses édifices et leurs habitants. A dater de ce jour, Dordrecht fut séparée de la terre ferme. Elle devint une île, ou plutôt un radeau, comme l'arche au temps où elle était portée sur les eaux du déluge; mais, comme l'arche aussi, la petite ville a repeuplé le pays et ramené l'espérance.

Dordrecht compte peu de monuments. Quand on a donné un coup d'œil à son église gothique et à la vieille porte du Môle, on a tout vu. L'église, qui date du xin° siècle, n'offrirait pas d'intérêt particulier sans sa tour carrée que l'on aperçoit de très loin, et qui ajoute beau-

DORURECHT

coup à la physionomie de la cilé. La porte du Môle, en briques rouges et construite dans cette architecture lourdement décorative que l'on appelle volontiers le style Brunswick, date de 1618, la première année du synode. Seul le petit dôme qui la couronne rachète un peu sa lourdeur. Mon compagnon de voyage s'arrêta à dessiner son portique, ses cartouches prétentieux et ses bas -reliefs. J'en profitai pour méditer sur l'inscription suivante qui y est gravée :

Pax civium et concordia Tutissime urbem muniunt.

« La paix et l'harmonie des citoyens sont la plus sûre garantie pour une ville. »

Ce qui prouve, soit dit en passant, que Dordrecht n'a pas compté plus qu'il ne faut sur la porte du Môle pour sa défense.

J'ai nommé le synode de 1618. Ah ! ce malheureux synode! N'est-il donc pas permis de décrire Dordrecht sans en parler! J'incline d'autant plus à m'affranchir du préjugé que je ne me sens guère mieux renseigné sur la secte des gomaristes que sur celle des arméniens. Il s'agissait du libre arbitre, et les remontrants furent bannis. C'est le plus aisé à retenir; car n'est-ce pas toujours au nom de la liberté que l'on prétend régenter la conscience d'autrui? Il est piquant de voir le protestantisme, qui rejette le principe d'autorité, avoir, lui aussi, son concile de Trente et décider, sous la menace de l'excommunication et du bannissement, en matière de foi. On assure que le synode a fixé le dogme en Hollande. Les Hollandais paraissent s'en soucier assez peu ; car la salle du synode, ou Kloveniersdoelen, n'existe plus depuis longtemps. Dordrecht en a fait, je crois, une prison cellulaire..., toujours par amour du libre arbitre.

Au point de vue de l'art, Dordrecht est maintenant assez

déshéritée. Elle a perdu la belle collection de M. de Cat, vendue, en 1866, près de six cent mille francs à l'hôtel Drouot. Il lui reste du moins la gloire d'avoir donné le jour à des maîtres excellents, avec lesquels on parcourt presque tout le cycle de l'art hollandais : Cuyp, ce brasseur qui peignait à ses heures de loisir, et que son merveilleux talent de paysagiste et de. peintre de marines a fait surnommer le Claude Lorrain de la Hollande; Maas, si naïf, si lumineux dans les scènes familières; Bol, un des meilleurs élèves de Rembrandt, dont il s'est parfois approprié la touche ; plus récemment enfin , Ary Scheffer, ce peintre des âmes, Hollandais d'origine, Français par adoption, Allemand par la tournure idéaliste de son génie, mais auquel Dordrecht n'a pas moins voulu élever une statue pour apprendre au monde que c'était elle et pas une autre qui avait été la mère nourricière du grand artiste. Jadis la galerie de M. de Cat réunissait une fort belle collection des œuvres de Scheffer. On peut s'étonner que Dordrecht n'ait pas tenu à conserver ces trésors, et ait laissé disperser les tableaux d'un maître qu'elle s'honore si fort d'avoir eu pour citoyen. Pour perpétuer la mémoire d'un grand artiste, le meilleur monument n'est-il pas encore l'œuvre qu'il a laissée? Anvers l'a mieux compris que Dordrecht; et, quelle que puisse être l'opinion des historiens , en faisant sa gloire des œuvres de Paibens elle a prouvé qu'elle était sa vraie patrie.

Nous sommes demeurés à Dordrecht trop peu de temps pour goûter l'attrait que cette jolie ville peut offrir à ses habitants; assez, hélas! pour en connaître les désagréments. Le lendemain de notre arrivée, nous sommes éveillés de bonne heure par un carillon qui, à la mode flamande, exécute son petit air traditionnel sans aucune variation. Quand je dis nous, c'est purement par politesse, attendu qu'il avait empêché mon infortuné compagnon de fermer l'œil. Aussi, à peine avions-noiis^entre-

DORDRECHT

pris notre excursion matinale que l'appétit se faisait sentir. Timides, ignorant la langue et les usages locaux, nous entrons d'abord dans une petite taverne d'aspect bourgeois, mais avenant, pour y solliciter du café au lait avec l'humilité d'un pauvre qui implore la faveur d'un morceau de paiu. Notre requête fait surgir une maritorne joufflue, habillée de rouge comme une servante de Téniers, et qui, après s'être écriée d'un air de détresse : « Càffé!... pas càffé ! » disparaît brusquement pour chercher du renfort. Une minute après, un hercule au visage féroce, tenant d'une main sa pipe et de l'autre nous désignant la porte d'un geste non équivoque, crie avec une indignation mal contenue : « Càffé au lait!... pas càffé au lait! » — Nous dûmes nous le tenir pour dit et retourner à notre hôtel. Cette expérience eut du moins le bon effet de nous rendre plus circonspects pour l'avenir. Ce sont là, je dois le dire, les seuls mauvais souvenirs que Dordrecht nous ait laissés : un carillon la nuit et le matin point de café au lait!

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ROTTERDAM

C'est le bateau à vapeur qui nous a conduits de Dordrecht à Rotterdam. Laissant les moulins de la ville nous menacer de leurs grands bras, nous nous engageâmes dans un canal aux rives peu élevées, mais verdoyantes, et ornées de magnifiques bouquets d'arbres , si bien rendus par Hobbema, « ce grand faiseur de feuilles. » Le soir approchait, il est vrai, et les arbres se découpaient sur le ciel avec une netteté surprenante. Mais ce relief n'est pas dû exclusivement à l'or lumineux du couchant; on peut le constater en plein midi, quand l'atmosphère n'est pas assombrie par les brouillards. J'avoue qu'au Louvre je croyais les feuillages d'Hobbema trop parfaits et accusés par un procédé trop archaïque ; mais Hobbema n'a fait que reproduire ce qu'il voyait. Lès feuillages se détachent avec un relief que le maître n'a pas exagéré, et je ne vois d'explication à cette individualité revêtue ici par les moindres objets que la parfaite horizontalité du sol, qui isole et grandit tout ce qui se dresse sur l'horizon. Devant ces grands espaces, on se sent saisi à chaque instant par le sentiment de l'infini.

Mais le crépuscule tombe peu à peu sur ce paysage solitaire. La pluie s'établit, les nuages rasent la plaine,

et çà et là l'épaisse fumée de tourbe , rabattue sur le toit d'une maison de paysans, donne à cette petite traversée l'aspect d'une scène d'hiver. Faute de paysages à observer, nous consultons le guide Richard... : maigre consolation pour des voyageurs, attendu que, pour devenir dodus cum libro, il est plus facile et plus économique de rester chez soi. Cette remarque était juste sans doute, car elle déplut à mon compagnon , qui haussa les épaules et jeta le livre sur une table. Au bout d'une heure environ je lui demandai où nous étions parvenus. « Savez -vous, me demanda-t-il malicieusement, clans quelles eaux nous venons de naviguer? — Non, et je m'en soucie assez peu. — Vous avez tort, mon cher ami; il ne faut jamais négliger de s'instruire, même dans les guides. Apprenez donc que nous avons longé d'abord le Merwede, un bras formé par la réunion de la Meuse et du Wahal ; puis le Leck, que Boileau a chanté, tout comme le Scamandre; puis l'Yssel, qu'il ne faut pas confondre avec son homonyme de la Gueldre; puis enfin sachez que nous sommes rentrés dans la Meuse, qui reparaît ici sans qu'on puisse dire pourquoi. » Je répondis, si j'ai bonne mémoire, que toute cette science géographique faisait honneur à M. Richard, mais que les Hollandais feraient sagement de mettre des étiquettes à leurs fleuves comme ils en mettent, — trop rarement, il est vrai, — à l'angle des rues. On ne serait plus exposé alors à confondre le Rhin avec la Meuse, ni à commettre l'irrévérence de prendre un bras de mer pour un canal. Si l'on venait à changer tout cela, si les géographes mettaient le Rhin ailleurs, comme Sganarelle mettait le cœur à droite, eh bien..., il n'y aurait qu'à refaire les étiquettes. La discussion en resta là, car nous étions à Rotterdam. flegme hollandais, n'es-tu donc qu'un vain mot? Déjà des commissionnaires, qui guettaient comme une proie l'arrivée des voyageurs, nous adressaient de loin ces signes d'intelligence qui appartiennent à toutes les lan-

. -\1ri ' —

ROTTERDAM

gues. A cette télégraphie, nous comprenions parfaitement une chose, c'est qu'ils convoitaient nos gouldens, et, en effet, à peine avions-nous mis pied à terre qu'ils s'arrachent nos effets sans plus s'occuper de nos personnes. Devenus la propriété du plus fort, nous suivons docilement notre malle à la place du Groote Marck, c'està-dire du Grand-Marché, où le plus robuste des portefaix a décidé de conduire ses victimes. L'hôtel est assez propre de façade, mais l'ordinaire nous paraît détestable. Il est vrai que c'était une première expérience de la cuisine néerlandaise. Pour occuper la soirée, la pluie ayant à peu près cessé, nous errons au hasard, d'abord le long du Hoogstraat ou rue Haute, tout éclatante de lumières comme un boulevard de Paris, puis dans un faubourg maritime. Aux lueurs de quelques réverbères fumeux, nous distinguons des fripiers, des revendeurs de bottes de mer et de capotes cirées, surtout des tripots, des tabagies, des bals de marins dont la porte , fermée par un simple rideau , laisse arriver jusqu'à nous des hurlements étranges et des fanfares nasillardes. Mais il faut faire notre métier de touristes jusqu'au bout , et nous soulevons indiscrètement le rideau. . . Le spectacle que j'ai vu là, dans les vapeurs du genièvre et à travers l'épaisse fumée des pipes, défierait le pinceau de Téniers, de Jean Steen, de Brouwer lui-même et de tous les grotesques. Bouffonneries stupides, figures abruties par l'ivresse, danses, querelles de taverne, rien ne manquait à cette scène de joie sauvage qui remplissait le cœur d'une invincible tristesse. Pauvres marins! le contraste est au fond de leur nature : sobres, travailleurs, silencieux à la mer ; et puis à terre indisciplinés , tapageurs , exaltés par l'orgie. Ne faut-il pas, comme ils disent chez nous, « courir sa bordée? » Mais en Hollande, comme en Angleterre, aux États-Unis et en général dans les ports septentrionaux, l'ivresse les rend féroces, et « la 1 bordée » finit souvent par des coups de couteau. Ces mêmes

hommes, que nous avons surpris à Rotterdam dans le débraillé de la débauche, avaient pourtant battu les mers pendant des années, bravé les tempêtes du Nord, usé leur vie à la grande pêche sur les côtes des Shetland ou sur le Dogger Banck ; ils avaient même conservé de cette lutte héroïque je ne sais quel air de gravité intrépide qui partout ailleurs eût imposé le respect. Disons du moins à leur décharge que de pareilles scènes ne se voient guère dans les villages de pêcheurs, qu'il faut pour les produire le commerce des étrangers et tous les entraînements de la grande ville, enfin que le marin hollandais est généralement honnête et brave, époux fidèle, bon père de famille, dévot même (à ce que je me suis laissé dire), de cette dévotion austère qu'inspire le culte réformé : nous en jugerons mieux d'ailleurs à Scheveningue ou à Katwijk. Le lendemain , à une heure matinale , nous commencions sérieusement à explorer la ville. La première personne qui se présenta à nos yeux sur le Groote Marck fut... Érasme, un Érasme en bronze, bien entendu, qui du haut de son piédestal trônait comme un contrôleur du marché parmi les vendeurs et les ballots, tenant à la main un livre (l'Éloge de la Folie, sans doute), dont le peuple assure qu'il tourne un feuillet chaque fois que l'heure sonne. Mais Érasme était un grand mystificateur, et nous n'avons pas vérifié le fait. Que Rotterdam soit fière de son grand homme et lui ait élevé une statue , cela donne seulement à croire qu'elle a fait comme la plupart de ses panégyristes, qu'elle ne l'a pas lu. Mais ce qui fait sourire devant ce monument c'est l'inscription gravée sur la base :

Viro sœculi sui primario.

« Au premier homme de son siècle. »

« Quand on pense, a dit un touriste français, M. Victor Fournel', que ce siècle était celui de Raphaël, de Mi-

1 Les Vacances d'un journaliste.

ROTTERDAM

chel-Ange, du Tasse, de Charles-Quint et de Bayard! » M. Fournel a oublié de citer Léon X , qui était si bien de son siècle qu'il lui a donné son nom. Le grand pape disait à propos de l'Eloge de la Folie, qui l'avait fort amusé : « Notre Érasme aussi a un coin de folie. » Et ce mot est peut-être le jugement le plus fin que l'histoire ait porté sur le grand homme de Rotterdam. Les réformés, d'ailleurs, en saluant dans Érasme un des astres de la réforme, ne sont guère plus logiques que Léon X n'était prudent en se constituant son Mécène. Érasme ne fut qu'un bel esprit, dénué de pensées profondes, sans suite dans le caractère, et qui , après avoir été l'ami de Luther, écrivit une réfutation contre lui. Réformateur, il l'était par nature et par la tournure sarcastique de son esprit ; mais doctrinaire , il ne le fut jamais; et Hallam a fort bien dit de lui qu'on pouvait se demander de part et d'autre : « Est-il protestant? est-il catholique? » Il pratiquait l'opportunisme de son temps.

La maison où naquit Erasme, dont le vrai nom était Gerrit (c'est d'Érasme que je parle et non de sa maison), existe encore dans le Breede Kerkstraat. Elle a été convertie en taverne, et on lit sur sa façade, au-dessous d'une- petite figure d'Érasme :

Haec est parva domus mognus qua natus estErasmus.

On peut rapprocher de cette ambitieuse inscription l'apothéose du célèbre écrivain, gravée en 1022, sous la statue d'Érasme, par Henri de Keiser, et qui se termine par ces mots :

C'est la voûte du ciel qui peut seule le couvrir. Un temple plus petit pourra-t-il l'abriter?

Le pauvre homme , enveloppé de fourrures sur son piédestal, maigre et frileux sur cette grande place, préférerait, je crois, la chaude taverne du Breede Kerkstraat aux courants d'air du Groote Marck. Ce n'est certes pas

dans le temple de la nature, devant la voûte étoilée du ciel, que F Éloge de la Folie a été écrit.

Poursuivons notre promenade le long des avenues pavées de briques , entre les deux lignes de frontons qui couronnent les maisons bourgeoises et qui, sans appartenir à aucun style, ne laissent pas de leur donner un caractère monumental. Les maisons de Rotterdam ont d'ailleurs un aspect confortable et hospitalier, riant même à l'heure du lavage des façades. C'est le samedi surtout, jour de nettoyage général , en Hollande comme en Angleterre , qu'il faut saisir cet aspect original des mœurs néerlandaises. Aux premières heures du matin , toutes les servantes , tous les domestiques se tiennent debout sur le seuil de leur porte, la lance à la main, rivalisant de zèle et pompant sur leur façade comme pour éteindre quelque colossal incendie. D'où vient , grand Dieu ! que ces bons Hollandais ne s'en remettent pas à la pluie d'une tâche qu'elle remplirait si bien? Mais l'eau du ciel est ici un agent inutile dont on ne tire point parti comme du vent, et qui ne profite qu'aux vendeurs de parapluies. Sous une pluie battante, les Hollandais pompent de plus belle', et semblent renvoyer au ciel les torrents d'eau qu'il déverse sur leurs têtes.

L'aspect des rues est pittoresque à Rotterdam, moins par la" physionomie des édifices que par celle des habitants. Pour les édifices, je ne puis trop le répéter, il n'y a pas d'architecture en Hollande. De lourds palais en briques, des hôtels de ville d'un goût médiocre, çà et là quelque morceau gothique, quelque vieille église ogivale, un reste de la domination espagnole..., il n'y a rien de plus à chercher dans les villes des Pays-Ras. En Relgique , le catholicisme a précieusement conservé les monuments du moyen âge; en Hollande, il les a détruits pour la plupart et n'a pas su les remplacer. La ville hollandaise a toutefois un caractère original qui ne se retrouve pas ailleurs; mais c'est un effet d'ensemble produit par

Pont du chemin de fer, à Rotterdam.

les établissements civils , les constructions en briques , les façades prétentieuses et surtout par les canaux. La véritable architecture de la Hollande est dans les monuments de sa lutte incessante avec les eaux, dans les écluses, les digues, les ponts jetés sur les fleuves et aussi, comme nous le verrons plus tard , dans ces tours gigantesques où elle dessèche mécaniquement ses marécages. Le pont du Moërdick, la digue du Helder, les pompes monumentales de Harlem : voilà les vraies gloires des architectes de la Hollande , aussi bien que celles des ingénieurs du Watterstaat.

L'activité des habitants de Rotterdam , du moins à certaines heures et dans le quartier du port, déroute un peu les idées faites que le touriste apporte avec lui sur la mélancolie des villes bataves. Là aussi il y a du pittoresque et de la variété. Une simple promenade de reconnaissance réforme sur ce point plus d'un préjugé. Il est huit heures du matin. Les charrettes circulent, les bateaux glissent, silencieusement il est vrai, sur le canal. Dans les rues, voici les paysannes qui se rendent au marché, toutes pimpantes sous leur costume local , que couronnent un bonnet de dentelle et une coiffure enrichie de spirales d'or. Voici, comme à Anvers, les petits chariots traînés par des chiens ; les laitières portant suspendus à un joug leurs seaux aux crochets de cuivre qui étincellent comme l'or; les matelots, la pipe à la bouche, qui rient avec les filles d'auberge ; enfin , les marchands de beignets , de friture, d'oignons confits, qui installent leurs échoppes sur la chaussée. Le goût des épices , venu tout droit des colonies, est très répandu aux Pays-Bas. Pour un cent, le promeneur les pêche ainsi au hasard de la fourchette dans un bocal. Nous avons même eu le plaisir d'observer sur le Groote Marck un gros sous-officier batave en tète-à-tête avec un gros cornichon , et celte scène de mœurs nous a payés de toutes les fatigues de notre excursion matinale.

Rotterdam est peut-être la plus vivante, la plus ai-

ROTTERDAM

mable , la plus pittoresque de toutes les villes des Pays- Bas. Son port sur la Meuse, dans lequel se pressent les grands steamers de toutes les parties de l'Europe , les bricks chargés des bois de la Norwège et les longs-courriers de Batavia, offre le spectacle d'un mouvement commercial presque semblable à celui d'Anvers. Des millions de fromages, en forme de boule, que les portefaix se passent de main en main, s'étagent, entassés sur le quai comme les boulets d'un arsenal. Toute la ville s'appuie en triangle sur ce port qui lui sert de base, et que bordent les aristocratiques promenades des Boompies et de l'Oosterkade , larges quais plantés d'arbres, ornés de jardins, de grilles coquettes et même de pelouses où paissent tranquillement les vaches. Ce contraste des aspects champêtres avec les riches maisons du quartier en fait un lieu de prédilection pour les étrangers. Ils peuvent y flâner à l'aise en observant lé mouvement du port, fumer leur cigare en respirant l'âpre odeur du goudron, jouir, en un mot, de ce double spectacle qui résume si bien la grandeur de la Hollande : d'une part l'activité de ses marins, de l'autre le repos fastueux des armateurs enrichis par son commerce. Parmi les propriétaires de ces grands hôtels, combien ont débuté par le rude labeur de la mer! Parmi les marins affairés ici sur le pont des navires, combien prendront un jour leur retraite sur ce quai de l'Oosterkade qui, à chaque voyage, leur met sous les yeux la récompense! En attendant, travailleurs et parvenus se rapprochent ici, séparés seulement par cette verte pelouse qui est une réduction des prairies de la Hollande, et qui complète le tableau en donnant à l'étranger l'image d'un peuple pasteur, navigateur et commerçant. Un dernier trait qui n'est pas à dédaigner, c'est que ce quai d'Oosterkade a été conquis lui-même sur la Meuse et que, par les efforts persévérants du travail national, le plus beau quartier de la ville est sorti d'un polder.

Les canaux forment, après le port, l'aspect le plus frappant de la physionomie de Bolterdam. Eux aussi sont bordés d'arbres et couverts de bateaux; mais ces quais, moins bruyants que les Boompies, plus modestes que l'Oosterkade, attirent davantage le touriste en lui présentant le mélange de la vie urbaine et maritime sous un aspect plus familier. Une promenade le long des canaux est un vrai régal pour l'artiste, soit qu'il assiste au déchargement des bateaux devant les magasins du haut commerce, soit que dans des quartiers plus tranquilles, parmi les façades rouges des maisons bourgeoises, il admire les tilleuls qui se mirent dans les eaux somnolentes. Ces canaux intérieurs sont les véritables rues de Rotterdam. Ils la divisent et la découpent en îlots; ils communiquent entre eux par des ponts à bascule que l'on voit s'ouvrir en deux comme des mâchoires béantes; ils se réunissent enfin dans des* ports ou havens qui sont bel et bien des places publiques, puisque nous avons vu que le Groote Marck lui-même est suspendu sur un canal. Il y aurait encore quelque chose à dire de Rotterdam pour qui voudrait parler de sa grande église gothique (Groote Kerke), si vivante, si flamboyante aux âges catholiques et maintenant momifiée par le culte protestant de ses grandes orgues, si puissantes d'effet, mais dont la création est due beaucoup moins à l'amour de l'art qu'à l'ambition jalouse d'éclipser les orgues de Harlem ; de sa Bourse , qui ressemblerait à toutes les Bourses connues, si elle ne renfermait une collection assez inattendue d'instruments de physique et d'astronomie; de son jardin zoologique, enfin, que l'on peut comparer à celui d'Anvers... Mais l'intérêt s'épuise dans cette nomenclature de toutes les curiosités recommandées par les guides. Dans un voyage rapide comme le nôtre, la physionomie extérieure de la ville, le caractère de ses habitants, sont ce qu'il importe de saisir. Pour cela il faut

Cathédrale de Saint-Laurent, à Rotterdam.

se réserver du temps, se promener en zigzags et même flâner un peu. Je dirai cependant quelques mots des collections artistiques de Rotterdam , qui , sans être des plus célèbres , n'en sont pas moins , au sortir de la galerie du Louvre, d'où il faut toujours partir, une excellente initiation à l'art hollandais.

Dordrecht nous avait rappelé Ary Scheffer. Nous trouvons à Rotterdam deux œuvres importantes, et souvent reproduites par la gravure, du célèbre romantique : Eberhard le coupeur de nappe, et le Larmoyeur, plus grand que le pareil de notre musée du Luxembourg. Mais c'est surtout Ruisdael , le grand paysagiste national , qu'il faut étudier à Rotterdam. Son Chemin sablonneux et son Champ de blé, deux chefs-d'œuvre, sont, à notre humble sentiment, les tableaux qui font le plus d'honneur au musée Roymans. Arrêtez-vous devant ce Chemin sablonneux qui, parmi des broussailles touchées par la main de l'automne , monte vers une vaste plaine sur laquelle pèse un nuage orageux. Au premier aspect, un furtif rayon de soleil et quelques parties de ciel bleu réjouissent la vue. Mais observez avec plus d'attention. Les menaces du ciel , l'horizon noir, que fait encore valoir par contraste le feuillage pâle des bouleaux, produisent une impression de vague inquiétude; on se demande ce que vont devenir ces deux voyageurs qui suivent, tout courbés, les sinuosités du chemin, et c'est ainsi que le peintre conduit le spectateur des idées riantes aux idées tristes.

Même impression devant le Champ de blé. Le champ s'abaisse doucement vers la mer, éclairé d'un rayon qui caresse l'or des moissons, en produisant au centre du tableau cette note éclatante qui attire les yeux. Mais les noirs bataillons de l'orage montent chargés de menaces, et déjà les arbustes se tordent au premier souffle de la tempête. La carcasse blanche d'un vieux arbre se détache sur ce fond tragique. Au premier plan toutefois,

ROTTERDAM

le feuillage n'a pas encore frissonné, et deux personnages, tranquillement assis, s'entretiennent sans avoir conscience du péril. On reconnaît ici le sentiment humain, l'opposition qui donne au paysage une valeur philosophique. Si Ruisdael a réellement eu la pensée d'opposer l'insouciance de l'homme aux rigueurs de sa destinée, combien ce simple contraste du ciel serein et de l'orage en dit plus que les tableaux à moralités de Miéris ou de Téniers, lorsqu'ils s'amusent à peindre des jeunes fdles soufflant à leur belvédère des bulles de savon auprès d'un crâne qui joue le rôle, assez ridicule ici, d'emblème de notre fragilité!

Cette pensée morale qui élève si fort le génie de Ruisdael se retrouve dans tous les bons tableaux du maître. Les deux paysages de Rotterdam nous reportent, par leur inspiration sérieuse, aux Dunes de Scheveningue ' , un des meilleurs tableaux du grand paysagiste, que son Moulin de la Haye devait bientôt nous rappeler par la distribution de la lumière. Sur la côte basse de Scheveningue on entrevoit derrière lés dunes les toits de quelques humbles maisonnettes presque ensevelies sous les sables. Au-dessus du pauvre hameau se dresse un de ces moulins pittoresques qui accidentent si heureusement la mer de Harlem ou les côtes du Zuiderzée. Le moulin emprunte à un reflet d'orage un effet saisissant. Les vagues qui se pressent, menaçantes, vers la côte complètent le caractère mélancolique du tableau. Mais ce n'est pas le Quam juvat immites ventos audire cubantem que le peintre nous fait éprouver; c'est un sentiment moins égoïste, la pitié pour ce groupe de personnages frileux qui observent le ciel du seuil de leurs chaumières, pauvres pêcheurs qui vivent de la mer et dont la mer fait si souvent les victimes de ses colères. Ce n'est pas en réaliste que Ruisdael a peint la

1 Ce tableau se trouve actuellement en France, dans la galerie de Mgr le duc d'Aumale.

nature ; il a compris qu'elle ne nous touche que par ses côtés humains, par les rapports qu'elle possède ou que nous lui prêtons avec notre âme.

Trop souvent le touriste est contraint par le temps sinon de confondre, au moins de rapprocher, dans son récit, le sacré du profane. Nous ne quitterons pas cependant Rotterdam, où nous avons payé notre tribut d'hommages au grand paysagiste, sans accomplir, comme chrétiens, le pèlerinage de Schiedam, petite ville qui a donné le jour à sainte Lidwine , une pieuse vierge dont la vie entière fut un miracle , et dont le mysticisme angélique rappelle l'extraordinaire vocation de sainte Thérèse. Ce fut en patinant, suivant l'usage hollandais, sur la glace, qu'à la fin de sa quinzième année Lidwine se blessa et contracta les infirmités qui la clouèrent sur son lit, holocauste vivante, durant trente-huit ans. En 1421, les magistrats de Schiedam déclarèrent, par un acte officiel qui subsiste encore, que la sainte avait passé vingt -trois ans sans sommeil ni nourriture. Ses héroïques souffrances furent un trésor d'édification pour le pays d'où le souvenir de son long martyre s'est étendu au monde entier. Nous avions vénéré à Bruxelles , dans l'église Sainte-Gudule , les reliques de la bienheureuse Lidwine : nous avions maintenant à cœur de voir le lieu où cette fleur mystique s'était épanouie pour le ciel. Mais ici nous attendait une de ces déceptions trop fréquentes à l'étranger. A part des églises catholiques, où la difficulté de nous faire comprendre ne nous permit de prendre aucune information, nous n'avons sous les yeux à Schiedam que des distilleries de genièvre, des cheminées d'usine et des moulins à vent. Notre guide nous apprit en outre que le résidu de la distillation sert à engraisser par an trente mille cochons, la gloire actuelle du pays. Lidwine ! ô merveille d'une existence qu'a seule nourrie le pain des anges , est-ce là ce qu'on a fait du lieu que tu «avais rempli du céleste éclat de tes vertus?

Ttr

Une gare en faux gothique nous annonce le chemin de fer de la Haye. Singulière manie que celle du gothique chez un peuple qui le proscrivait au temps de la réforme! C'est là encore un trait commun à la Hollande et à l'Angleterre. Mais, si la gare est d'un goût médiocre, le trajet est charmant. Entraînés par la vapeur, nous courons à travers les prairies herbeuses , les grands pâturages où ruminent paisiblement les troupeaux. Ce paysage, toujours le même, que le soleil éclaire par places d'un pâle sourire, n'a pas assurément la grâce des campagnes de Virgile; mais il possède un charme unique, bien à lui, qui unit à la paix d'une riante pastorale les vagues tristesses du Nord. C'est bien ici le pays nourricier de l'otter, d'Adrien Van de Velde et des grands peintres d'animaux. La contrée d'ailleurs, si verte, si horizontale, si monotone qu'elle paraisse, est accidentée par de jolies oasis. Nous nous croyons encore en plein polder, sans autre scène de vie qu'un berger frileux ou un taureau qui se frotte complaisamment contre le tronc d'un saule, et tout à coup nous traversons d'un trait un village tout hérissé de moulins, un canal chargé de trekuisens et de lourds bateaux que les

paysans halent avec effort. Tel est l'aspect du pays jusqu'à la Haye. Seule la petite ville de Delft, plus historique que pittoresque, l'interrompt un moment, et par sa haute tour réveille la curiosité quelque peu assoupie du voyageur.

Entre deux trains nous visitons cette petite cité, qui n'offre guère d'intéressant à l'étranger que le tombeau de Guillaume le Taciturne, situé dans la Nieuve Kerke ou Nouvelle-Église. Mais ce mausolée, à lui seul, réclamerait une visite , car il est le premier monument de l'indépendance des Pays-Bas. Guillaume de Nassau, dit le Taciturne, a été appelé, en effet, le libérateur de la Hollande, et fut, comme chacun sait, le fondateur des Provinces -Unies, confédérées en 1579 dans la célèbre union d'Utrecht contre le gouvernement, alors si impopulaire, des Espagnols. Guillaume, prince modeste, humain, accessible à tous, disent ses biographes, homme de guerre aussi bien qu'habile politique, possédait toutes les qualités qui entraînent l'affection du peuple, et il sut les faire tourner à l'avantage de son pays. Il mériterait tous les éloges de l'histoire, si le fanatisme religieux, qui depuis la réforme était en Europe le ferment de toutes les guerres et de toutes les divisions civiles, n'avait trop souvent exalté son esprit habituellement si sage et si maître de lui-même. Ce fut la passion religieuse qui causa sa mort. Gérard, un fanatique Bourguignon, qui croyait servir la cause du pape et celle de Philippe II, l'assassina lâchement dans son hôtel d'un coup de pistolet tiré dans l'escalier. La Hollande a eu avec Gérard son Ravaillac, comme elle avait (si parva licet componere magnis) son « bon roy » en la personne de ce prince de Nassau, généreux, affable, qui avait, lui aussi, changé de religion, et qui fut son premier stathouder. Un autre trait de ressemblance se trouve dans le récit de l'exécution et des tortures infligées à l'assassin, récit trop horrible pour trouver ici sa

place. Dans le meurtre de Guillaume, comme dans celui de Henri IV, les protestants ont vu la main des jésuites. Les passions du temps expliquent de telles calomnies. Ce qui s'explique moins, c'est que les historiens d'un siècle qui se dit exempt de préjugés acceptent ces affirmations sans examen, ef que je lise encore dans mon guide que Gérard n'était que le docile exécuteur des monila secrela.

Le tombeau de Guillaume n'est pas, au point de vue esthétique, d'un goût irréprochable, mais il est d'une grande magnificence. Érigé en marbre blanc et noir, ce monument se compose d'un sarcophage et d'un dais. Sur le sarcophage est couchée la statue de Guillaume, ayant à ses pieds un petit chien qui le sauva, dit-on, d'un guetapens concerté par les Espagnols, et qui n'est ici par conséquent autre chose que 4'emblème héraldique de la fidélité. Entre les colonnes du dais se dressent des figures allégoriques : la Liberté, la Prudence, la Religion et la Justice. Une Victoire aux ailes déployées pose un pied sur le faîte et complète assez heureusement cette décoration mieux conçue, croyons -nous, dans sa donnée théorique que bien interprétée dans son exécution. Mais, je le répète, l'intérêt de ce tombeau, érigé par les étals à la mémoire du libérateur des Pays-Bas, est avant tout dans les souvenirs qu'il rappelle. C'est l'histoire qui parle ici plus que l'art. C'est elle qui retient l'étranger attentif et rêveur devant le mausolée du premier stathouder, les pieds sur le caveau où les princes de la maison royale de Hollande sont venus dormir après lui. L'inscription gravée sur le marbre dit que l'assassin de Guillaume était payé par Philippe II... Guillelmus..., quem Philippus, Hispania; rex, Europx timor, timuit, non domuit, sed, empto percussore, fraude nefanda sustulit. Est-ce encore l'histoire, n'est-ce pas plutôt la passion politique et religieuse qui s'exprime en ces termes?

Le complément de la visite au tombeau du Taciturne

est celle du Prinsenhof, ou cour du Prince, le vieil hôtel où Guillaume fut assassiné et qui a été prosaïquement transformé en caserne. On montre encore sur le théâtre du crime les trous faits dans la muraille par les trois halles de Gérard , et une inscription placée dans l'escalier indique au visiteur sur quelle marche eut lieu le tragique événement. Ce n'est pas tout encore. Le lendemain, au musée de la Haye, on devait nous montrer le pourpoint de Guillaume troué par la halle, avec la montre qu'il portait sur lui à l'heure de l'attentat, autant de reliques conservées par la capitale avec un soin jaloux. Ces précautions minutieuses , prises pour rappeler un fait moins glorieux que pitoyable, ne trahissent-elles pas l'exagération du ressentiment populaire au moins autant que le culte d'une grande mémoire?

Après avoir visité le tombeau de Guillaume, il nous reste à voir, dans l'Ancienne-Église (Oude Kerke), celui de l'amiral Tromp, d'ailleurs sans intérêt sculptural. Tromp est ce marin fameux qui battit la flotte anglaise dans la bataille des Dunes , et qui parcourait les mers un balai attaché au grand mât pour signifier qu'il allait balayer la mer de ses ennemis. Cette coutume a survécu aux marins intrépides qui ont humilié l'Angleterre et poursuivi les vaisseaux de l'Espagne jusque dans les mers des Indes. On m'assure qu'aujourd'hui encore les pêcheurs du Nord- Holland attachent à leur mât ce balai qui a porté si haut la puissance des Pays-Bas. Dans la même église où Tromp a son mausolée repose encore Piet Hein, un autre grand marin resté populaire par la capture des galions espagnols. Comment ce souvenir des galions espagnols nous a-t-il conduits de la vieille église de Delft à l'académie royale? C'est ce que je demande la permission d'expliquer d'un mot.

Ce fut en l'an 1614 qu'eut lieu en Hollande la première entreprise sérieuse de dessèchement des lacs. Cette entre-

prise fut tentée par un particulier, marin ou pêcheur, qui avait pris part aux guerres contre l'Espagne, et la chronique rapporte qu'il trouva l'argent nécessaire à cette œuvre gigantesque, en repêchant sur la côte d'Irlande un galion de Philippe II naufragé en 1588 dans la tempête qui dispersa et engloutit la malheureuse Armada. De là cette lutte infatigable contre les eaux qui a créé l'agriculture de la Hollande, et à laquelle préside le Watterstadt ou département du génie hydraulique. L'école des ingénieurs du Watterstadt est actuellement à Delft, dans les bâtiments de l'académie royale. N'est-ce pas que la transition, si brusque qu'elle puisse paraître, se justifie d'ellemême. On a transporté dans cette académie la collection de machines à épuiser qui se trouvait à Amsterdam ; et ce n'est pas, je vous assure, avec un médiocre intérêt que l'on visite dans ce palais des arts et métiers la série des modèles d'écluses, de digues et de machines de tout genre destinées au dessèchement du sol , celles surtout des moulins hollandais , depuis le petit moulin recouvert de chaume, qui agite ses ailes dans la campagne, jusqu'aux pompes monumentales à vapeur qui ont absorbé la mer de Harlem , en attendant qu'elles épuisent un jour le Zuiderzée.

A côté de l'intérêt mécanique et industriel, cette collection offre encore un intérêt historique; car elle met sous les yeux les progrès de l'arL hydraulique aux Pays-Bas, depuis les premières entreprises tentées pour contenir les fleuves et « mettre un frein à la fureur des flots ». Ce fut au xv° siècle que le premier moulin hydraulique fut établi à Alkmaar, par l'initiative d'un certain Florent Alkmade, dont l'exemple porta rapidement ses fruits. Mais la conquête du sol ne fut régulièrement entreprise, comme nous venons de le dire, qu'en 1614, par le dessèchement des lacs de Purmer, de Beemster et de Shermer, dû à la libéralité du « pêcheur d'or » de la con-

trée. Ces trois lacs furent en peu d'années transformés en pâturages, et William Temple, le célèbre ministre de Charles II, a consigné dans ses mémoires l'expression de l'admiration qu'il éprouva devant le lit du Beemster, où paissaient des bœufs. Mais ce n'était encore qu'un prélude. Une œuvre plus gigantesque fut bientôt conçue, celle de l'épuisement de la mer de Harlem, dont J. Leeghwatter exposa le projet à Amsterdam dans un opuscule qui parut en 1643 sous ce titre : Haarlem mer bœck. La conclusion du livre était : Ergo delendum est mare/ « Il faut détruire la mer ! » S'il n'a pas été donné à Leeghwatter d'exécuter sa grande conception, il a du moins l'honneur incontesté d'avoir ouvert la voie. La vapeur a, deux siècles après lui , accompli l'œuvre que l'infirmité des agents mécaniques faisait à son époque encore regarder comme une téméraire aventure.

L'œuvre du dessèchement des eaux intérieures et extérieures, les premières par des moulins, les secondes par des digues et par la plantation des dunes, devait prendre en Hollande l'importance d'un département national. Les fonctions du Watterstadt furent de bonne heure conférées par les états généraux; mais, par un étrange exemple du formalisme protestant , elles ne pouvaient être remises qu'aux hommes du culte réformé. Méfiance et persécution, ce fut longtemps le lot des catholiques de la Hollande. Et pourtant ce fut un catholique et un étranger, resté malgré tout cher à la Hollande, qui organisa, avec une sollicitude digne encore de l'admiration du peuple , cette administration des travaux hydrauliques appelée le Watterstadt. Par l'exhaussement du Slapperdyck, il sauva le pays de l'inondation que devait produire l'ouragan de février 1807, et par la création des écluses de Katwyck il dégagea le lit du Rhin , devenu à son embouchure un lac pestilentiel. « Et quand il s'agirait, écrit -il dans ses mémoires, de porter le Leek sur l'Yssel , de creuser des canaux de ré-

serve dans le Brabant, de dessécher le lac de Harlem et ceux de Rotterdam , qu'auraient ces opérations d'impossible pour un peuple qui a mis des bornes à la mer, et qui habite son lit naturel ' ? » L'avenir a donné raison à ces prévisions. Il doit certainement un jour les dépasser.

Nous verrons bientôt à Karwyck, à Harlem, au Helder, les monuments de cet art hydraulique, qui est la grande merveille de la Hollande. Mais le musée de l'académie royale nous en donne un très curieux avant-goût. L'école des ingénieurs civils intéressera probablement le voyageur plus que celle des langues orientales qui lui est accolée. Par quelle confusion d'idées le service des eaux intérieures est-il adjoint à l'enseignement des. langues destiné aux colonies? Serait-ce un démenti que les états veulent infliger à ce géographe du xvn" siècle , qui conseillait à ses compatriotes d'étendre leur territoire par des conquêtes sur la mer plutôt que par des expéditions lointaines?

Quis furor, o Batavi , peregiïnas quaerere terras? Ecce alio terram littore quœris. — Habes.

Une explication plus simple serait, sans doute, la pauvreté de la ville et son manque d'édifices. Delft nous laisse malgré tout une très heureuse impression. Ce n'est qu'à la dernière minute que, l'heure du train nous rappelant à la gare, nous interrompons notre visite, avec le regret de n'avoir rencontré aucune de ces pièces de céramique si recherchées des amateurs et connues sous le nom de « faïences de Delft ». Ces produits délicats de l'art batave ont fait connaître à l'étranger la petite ville néerlandaise au moins autant que les noms d'Heinsius, grand pensionnaire de Hollande, d'Hugo Grotius, du peintre Miereveldt, du naturaliste Leuwenhoeck et des autres gloires de la cité. Mais il en est des grands hommes comme des

1 Documents historiques, par le comle de Sainl-Leu, t. I, p. 3U.

Delft ne possède plus que l'ar-

belles poteries d'autrefois gile dont ils étaient faits.

Un touriste ne saurait trop s'arrêter en chemin. Avant d'atteindre la Haye , nous rencontrons encore un village historique, Ryswick, que Ton visite d'ordinaire durant une promenade autour de la capitale , mais qu'il est peutêtre plus naturel de mentionner ici. Ryswick , dont l'élégant clocher se dresse parmi les arbres à quelque distance de la station, n'est, à première vue, qu'un joli hameau rustique, à demi caché derrière les arbres et formé de ces maisons blanches aux contrevents verts qui faisaient la joie de Jean-Jacques. Mais Ryswick a deux titres immortels à l'intérêt de l'étranger comme à celui des Hollandais. D'abord le fameux traité de 1697, qui mit fin à la guerre du Palatinat; puis la sépulture de Tollens, le poète national des Pays- Ras. Un obélisque marque, à quelque distance du village, l'emplacement du congrès de 1697, sur les ruines d'un château des princes d'Orange, démoli depuis longtemps , mais où les plénipotentiaires de la Hollande, de la France, de l'Allemagne, de l'Espagne et de l'Angleterre signèrent le traité. Quant au tombeau d'Henri Tollens, décédé en 1856, il se voit dans le cimetière, près du village de Ryswick, où le barde vint ensevelir sa vieillesse. Cette résidence champêtre et voisine de la côte, dont il pouvait apercevoir les dunes, convenait au poète qui avait chanté tour à tour les charmes bucoliques et les gloires maritimes de sa patrie. Les idylles de Tollens sent, on peut le dire, aussi patriotiques que son poème national sur l'hivernage des Néerlandais à la Nouvelle- Zemble. Tollens était né à Rotterdam, qu'il a célébrée avec une prédilection filiale et dont il a chanté les environs. C'est lui qui a donné à Dordrecht le titre que nous lui prêtions très sincèrement après lui de « perle des Pays-Ras ».

Cette fois nous voici dans la capitale, au cœur même du pays et au centre de la vie néerlandaise. Je n'ai rien dit encore des hôtels de la Hollande. S'il faut en juger par ceux de la Haye, le service et le personnel y laissent parfois à désirer. Aux Pays-Bas, où nous sommes traînés de vive force par un portefaix qui s'est rendu maître de nos valises , nous avons pour introducteur un garçon en frac noir, à tête de diplomate, qui ferait honneur à la Régence ou au Continental de Paris, mais qui n'a décidément rien d'exotique. Ce personnage nous introduit dans notre chambre d'hôtel comme dans un sanctuaire ; il nous précède dans les couloirs avec la gravité d'un chambellan , et nous amuse en somme par un certain fonds de bonhomie voisine de la bêtise. En raison d'un faible que nous avons cru remarquer chez ce Batave (Parisien seulement par l'habit) pour les boissons fermentées, nous l'avons surnommé Cambrinus.

Nous commandons un roastbeef pour le dîner. « Froid ou chaud? » demande Cambrinus, comme s'il proposait la monarchie ou la république. « Chaud. — A la bonne heure! » répond -il en feignant une joie très vive.

« Et quelles pommes de terre ? Frites ou bouillies ? — Frites. — Eh bien, bravo ! » s'écrie Cambrinus au comble de l'allégresse, et il ajoute dans un français de cuisine : « Voyez-vous, Messieurs, en Hollande, vous maîtres partout! Garçon, tout bien! » Puis, avec toute la solennité professionnelle, il transmet en français douteux à un chef allemand les ordres que nous Amenons de lui donner.

Le roastbeef se fait attendre. Pour occuper le temps, nous observons auprès de nous une famille hollandaise qui dévore de grand appétit, mais sans une once de pain, des quartiers de mouton bouilli. Celte étude de mœurs ne nous procure qu'une envie de rire assez difficile à réprimer. Cambrinus nous achève par sa douleur affectée sur le retard des plats. Il secoue tristement la tête , il prend le plafond à témoin de son innocence ; il peste en français , ou plutôt en argot, contre la* lenteur du service. « Pas faute à moi. . . ; faute du chef, faute du patron. Patron canaille ! patron!... » J'épargne au lecteur la suite du monologue, n'étant pas d'avis, comme Cambrinus, que « le français, dans les mots, brave l'honnêteté ». L'infortuné garçon occupe ses loisirs à distribuer sur la table des petites feuilles de papier de soie qui jouent ici le rôle de serviettes. Ce sont les serviettes bataves. Entre nous, on dirait plutôt des serviettes anglaises.

Enfin, le roastbeef tant attendu fait son apparition. Dans son empressement à nous servir, Cambrinus renverse la saucière sur la table et verse la bière sur nos genoux. 'Saisi d'indignation contre lui-même, il s'écrie : « J'ai manqué ! » et se frappe la poitrine en signe de pénitence. Le temps de briser une assiette, et il apporte avec ses débris le plat de pommes de terre. Impossible d'y tenir plus longtemps. Le fou rire éclate, et devant les Hollandais ébahis nous achevons le dîner à nous étouffer derrière nos carrés de papier... en guise de serviettes. Infortuné Cambrinus! son zèle, qui avait égayé nos premières heures dans la

capitale, devait lui coûter cher. Nous avons appris depuis que ses démêlés avec le chef de cuisine, et surtout la difficulté de s 1 entendre avec lui , l'avaient forcé d'offrir sa démission ; Cambrinus avait dû porter ailleurs ses monologues à la Zola.

Mais c'était là peut-être une rencontre de hasard , un curieux incident du voyage. Hélas ! si nous avons eu à nous plaindre du service de la table , que dire de celui des chambres? Derrière leur luxe banal, que d'hypocrisie et de mensonge ! Peu ou point de linge. Dans ce pays classique de la propreté, nous le trouvons d'une blancheur au moins douteuse. Une fenêtre vitrée nous sépare seule de nos voisins. A droite, un vieux Néerlandais qui tousse et dont la bronchite nous martyrise jusqu'à l'aube. A gauche, une famille allemande dont le père ronfle avec bruit, tandis que l'enfant crie et pleure sur un mode des moins divertissants. La mère lui chante tout le répertoire des ballades germaniques. Elle a une jolie voix, et n'a-t-on pas dit que Goethe et Schiller portent facilement au sommeil? Mais l'expérience nous prouve le contraire. Nous passons aux Pays-Bas une nuit atroce. N'est-ce pas Descartes pourtant qui a dit de la Hollande dans une lettre à Balzac : « Quel autre pays où l'on puisse jouir d'une liberté si entière, où l'on puisse dormir avec moins d'inquiétude? » Certainement Descartes ne vivait pas à l'hôtel des Pays-Bas. Pour moi, j'étais si transporté que , donnant au diable les poètes allemands, les gens enrhumés et tous les hôtels de la Haye, je louai au matin un petit appartement éloigné du centre du monde que Marcel mon ami, toujours philosophe, comparait au célèbre poêle où fut écrit le Discours de la méthode. Et le fait est que dans cet ermitage par trop mélancolique il me fallait parfois recourir au Cogito, ergo sum, pour ne pas me croire enseveli à jamais dans la fosse de l'oubli.

La Haye, personne ne l'ignore aujourd'hui que tant

de descriptions en ont été faites, a la réputation d'une ville fastueuse et triste. Il n'est pas un voyageur qui ne l'ait appelée « le Versailles de la Hollande ». Sans doute il serait piquant de combattre comme un paradoxe le jugement du grand nombre; mais je suis bien forcé de convenir que les touristes ont raison, à condition toutefois d'ajouter, pour la Haye comme pour Versailles, que cette physionomie aristocratique n'exclut pas l'agrément. On dit aussi que la Haye est une ville presque française, par ses mœurs, par sa société élégante, jusqu'à un certain point par son langage. Je pourrais objecter que nous avons eu grand'peine à y être compris, même en français; toutefois je dois dire que les beaux quartiers de la Haye rappellent assez bien notre'rue Saint-Dominique et le « noble faubourg Saint- Germain ». Il y a un air de cour dans cette capitale. Je ne parle , bien entendu , que des quartiers du centre ; car la Haye a une ceinture toute hollandaise de canaux, de moulins et de promenades plantées d'arbres. N'oublions pas dans ce premier aspect de la ville les nids de cigognes logés sur les toits et entretenus aux frais de la municipalité. La raison de ce traitement est sans doute que l'oiseau sacré figure dans les armoiries de la ville , « une cigogne tenant entre ses pattes un serpent. » Mais pourquoi la cigogne figure-t-elle dans les armes de la Haye? Il y a là une légende que je n'ai pu connaître.

Depuis l'établissement de la république des Pays-Bas, la Haye est la capitale politique de la Hollande. Elle est d'ailleurs une vil'e toute politique, ou, pour mieux dire, diplomatique, en ce sens qu'elle a été moins que les autres mêlée aux guerres extérieures du pays. La Haye fut plutôt un centre de négociations pour les puissances de l'Europe, et son histoire se résume à peu près dans celle des traités. Cette paix extérieure raviva-t-elle, comme cela se voit souvent, les querelles intestines? Quoi qu'il en soit, c'est à la Haye que fut commis, en 1672, le féroce assassinat

Mi

des frères de Witt , massacrés par le peuple, qui les accusait de comploter la mort du prince d'Orange et d'avoir trahi la république. Leur véritable crime était d'appartenir au parti du plus faible et d'avoir fait écarter des affaires la maison d'Orange, que l'invasion de Louis XIV et le soulèvement populaire qui en fut la suite venaient de porter au stathoudérat. Cornélius de Witt avait été arrêté le premier, jeté dans un cachot et soumis à la torture. Jean de Witt, grand pensionnaire de Hollande, fut frauduleusement attiré dans sa prison, et la populace, ayant brisé les portes, massacra les deux frères à coups de pique et de mousquet. M. Mignet a fait de cet attentat un récit dramatique qui n'est peut-être pas exempt d'exagération. Quoi qu'il en soit, on montre encore dans la prison (Gevangenpoort), au lieu appelé la Groene Zoodje, le théâtre de ce tragique événement, véritable tache de sang que la Haye n'a pu depuis effacer de son histoire.

Une autre victime des querelles intérieures du pays avait été, peu d'années avant les de Witt, Jean Olden Barneweldt, grand pensionnaire et chef du parti républicain, qui négocia avec l'Espagne la glorieuse paix de 1609, où fut reconnue l'indépendance des Provinces-Unies. A ce titre, Barneweldt restera un des grands citoyens de la Hollande. Mais sa fin, aussi tragique que devait l'être celle des frères de Witt, fut amenée presque par les mêmes causes. Maurice de Nassau, à l'ambition duquel Barneweldt n'avait cessé de s'opposer de toute la force de son patriotisme, réussit à perdre son rival, en mettant la religion au service de son implacable ressentiment. Après l'avoir fait arrêter malgré les remontrances des états , Maurice souleva contre lui la populace en l'accusant d'hérésie. Condamné à mort sous prétexte d'avoir conspiré contre la liberté et embrassé la doctrine des arméniens, l'infortuné Barneweldt porta à soixante-dix ans sa tête sur l'échafaud, et fut décapité à la Haye le 13 mai 1619. C'est sur la place du Bin-

nenhof, devant le palais des anciens stathouders, au lieu même qui avait été le berceau de la capitale, que se consqmma ce meurtre judiciaire, plus odieux cent fois qu'un attentat brutal ayant du moins pour excuse l'emportement de l'émeute et l'aveuglement des passions populaires.

L'histoire de la Haye, depuis les guerres de l'indépendance et les révolutions politiques qui en furent la suite, est à peu près dépourvue d'intérêt. C'est assez dire qu'elle est celle d'une cité heureuse, pacifique et satisfaite du gouvernement de ses princes. La maison d'Orange a toujours montré une sorte de prédilection pour cette capitale, qu'elle a embellie, ornée de jardins et de palais; et la Haye l'a payée de retour en lui élevant des statues. On rencontre des princes d'Orange un peu partout : dans les rues, sur les places, aux façades des édifices publics. Un peuple libéral n'est pas nécessairement un peuple démocrate. Demandez plutôt à l'Angleterre. Une seule fois l'ordre des choses a été troublé à la Haye, mais troublé par l'invasion étrangère. Ce fut lors de la création du royaume de Hollande, quand Napoléon transféra le gouvernement à Amsterdam. Depuis que le pays a retrouvé ses institutions nationales, la Haye a repris sa physionomie, tout à la fois aristocratique et somnolente, qui faisait dire à un voyageur : « Le roi ici règne et ne gouverne pas, et, de l'aveu de tous les Hollandais que j'ai interrogés, les choses n'en vont que mieux. Le prince se contente d'une très petite liste civile; il aime beaucoup la chasse, un peu les festins, la conversation joyeuse et par- dessus tout son repos, qui assure celui de ses concitoyens..., » un vrai prince d'Yvetot qui aurait la Haye pour capitale.

Notre première visite a été, comme de juste, pour le Binnenhof, ou palais des états généraux, vaste agglomération de bâtiments en briques, mornes d'aspect, dépourvus de style, et dont le plus grand intérêt historique est qu'ils occupent l'emplacement du vieux palais des comtes d.e

Hollande. C'est même à cette antique citadelle qu'ils doivent le nom de Binnenhof, ou « cour intérieure ». Une salle gothique, située sur la place, est presque le seul reste de l'ancienne construction qui soit resté debout. On l'admire moins en Hollande pour son architecture que pour sa charpente en bois»de cèdre, qui a, paraît-il, aux yeux des hommes spéciaux le mérite de la difficulté vaincue. Une chapelle du xm° siècle restituée par Louis Bonaparte au culte catholique, mais qui fut longtemps la chapelle des stathouders, est, avec la grande salle du Binnenhof, un débris intéressant de l'ancien édifice qui attire le visiteur par son architecture. Quant aux salles des états, elle ressemblent à toutes les salles parlementaires du monde > des fauteuils, des tables, un tapis vert, des encriers. Une tribune est réservée au public. Mais le public se passionnet-il ici comme chez nous pour les querelles de ses représentants ? Les flegmatiques discussions des pairs ne ressemblent-elles pas quelque peu à nos séances académiques? Je le crois, et je crois aussi que les choses n'en vont pas plus mal.

Pour en finir avec les édifices publics, mentionnons tout de suite le « Koningklijk paleis », ou palais royal, dont les riches appartements et les portraits de famille ne nous ont guère frappés que par leur fastueuse banalité; puis le. nouveau palais des princes d'Orange en faux gothique de briques rouges comme la gare de Delft, et dont le mieux est encore de ne rien dire. Sur la petite place qui sépare ces deux édifices, se dresse une statue équestre du Taciturne, qui, dans cette rue solitaire, encadrée par ces lourdes façades, a bien l'air de mériter son nom. Ceci dit pour acquit de conscience des résidences royales de la Haye (nous parlerons tout à l'heure de la maison du Bois), revenons à Binnenhof, non pour le revoir, mais pour admirer la belle nappe d'eau du Vivier, dans laquelle il mire sa façade, ainsi que les tilleuls centenaires qui encadrent si

Slatue équestre de Guillaume le Taciturne, à la Haye.

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poétiquement le sévère et pittoresque ensemble du palais. Au sortir des ports et des canaux de Dordrecht, de Delft, de Rotterdam, on est agréablement surpris de trouver ici un bassin créé pour le plaisir des yeux, dans lequel voguent, en guise de bateaux marchands, des cygnes blancs et des corbeilles de fleurs... Je ne puis appeler autrement l'îlot verdoyant qui en forme le centre et dont les herbages touffus servent de retraite aux cygnes, aux canards de la Caroline et à la flottille des oiseaux aquatiques. La Hollande, si pratique et si commerciale dans les autres villes, apparaît ici sous un nouveau jour. On se réconcilie avec ce peuple de négociants en trouvant dans ce désert de riques et de polders une riante oasis, produit d'un art ^onal qui est celui des jardins.

es avenues d'arbres superbes, le talus du Vijverberg et le Voorhout , bordent d'une charmante promenade cette pièce d'eau à laquelle manque seulement, dit mon guide, un nom plus poétique que celui de Vivier. Voilà une critique qui me paraît au moins discutable. Est-ce que l'Escurial ne doit pas son nom aux scories dont son emplacement était couvert? Est-ce que les Tuileries font encore penser à l'industrie des potiers? Est-ce que la Haye elle-même ne doit pas son nom à un rendez-vous de chasse des anciens comtes de Frise? Et quel est le voyageur qui, rêvant à loisir devant le gracieux bassin du Vivier, aura le mauvais goût de regretter son nom? Une seule chose pourra le distraire péniblement de ses contemplations : c'est, s'il s'écarte un peu de ces beaux arbres, de rencontrer à quelques pas des Champs-Elysées de la Hollande, dans la belle rue de Plaats, une sorte de triangle en dalles bleuâtres qui indique le lieu où Adélaïde de Poelgeest, maîtresse d'Albert, comte de Hollande, fut massacrée dans une émeute. Encore ' une tache de sang sur le pavé de la Haye! Encore un monument de cette férocité du peuple qui ensanglante à certaines heures les capitales! On parle quelquefois du lion

de s^ i 1^

populaire. N'est-ce pas plutôt la meute populaire qu'il faudrait dire? Il y a là encore une souillure que tous les charmes de la Haye ne sauraient faire oublier.

Rafraîchis par la contemplation du Vivier et fatigués peut-être par celle du Binnenhof, nous nous dirigeons vers le musée. Les deux grands musées publics de la Haye occupent les deux étages du Maurilshuis, vieil hôtel bâti en 1640 par le prince Maurice, qui lui a donné son nom. Le musée des Curiosités, — un merveilleux bazar d'articles provenant de la Chine ou du Japon, — occupe l'étage inférieur. L'étage supérieur est réservé aux tableaux. On sait qu'en Hollande la renommée du musée de la Haye n'est surpassée que par celle des galeries d'Amsterdam. Le Mauritshuis renferme qua cents tableaux environ, dont la plupart appartienil aux écoles de Flandre ou de Hollande, et qui portent les signatures de Rubens, de Van Dyck, de Rembrandt, de Potter, de Gérard Dow, etc. L'aristocratie se rencontre ici jusque dans le choix des artistes. Mais les deux œuvres magistrales qui font la gloire du musée d.e la Haye sont le Taureau, de Potter, et la Leçon cïanatomie, de Rembrandt. C'est à celui-ci que nous allons d'abord, laissant de côté, avec Potter, bien des petites toiles de Ténicrs, de Jean Steen, de Terburg, etc., qui seraient ailleurs des" chefs-d'œuvre, mais qu'éclipse ici le merveilleux génie de Rembrandt. De minimis non curât prœtor.

Ce n'est pas sans un peu d'effroi que j'en viens à cette Leçon d'anatomie, chef-d'œuvre d'un maître tant de fois analysé par les meilleurs critiques, qui s'accordent à y voir le plus grand effort de l'esprit humain qui se puisse concevoir. La composition est trop connue pour qu'il y ait à la décrire. Je dirai seulement qu'au premier regard jeté sur le tableau, la violente opposition d'ombre et de lumière, la raie lumineuse qui le traverse et tombe en plein sur le cadavre produisent une sorte de trompe-

l'œil. Ces personnages, de grandeur naturelle, ont l'air d'être présents; ce corps nu, étendu sur la table, paraît la réalité même. Et ce qui frappe plus encore, ce qui est la marque du génie, c'est que toutes ces figures, dont la plupart sont des portraits, ont cependant un caractère impersonnel , expressif d'un sentiment humain , tel que l'admiration, le scepticisme, l'attrait de la science et de ses mystères, sentiment dont chacune d'elles restera toujours la personnification.

Je ne dirai pas, avec M. Emile Montégut, que les figures

de Rembrandt sont des figures modernes. Je crois plutôt

que l'expression du célèbre critique a trahi sa pensée.

rf „Ce que M. Montégut a probablement voulu dire, et ce

-~ , i'il faut louer chez Rembrandt, c'est que les sentiments

■^7,vïfu'i] exprime appartiennent à tous les temps, et que ses figures frappent le spectateur comme ne se rattachant à aucune époque particulière ni à aucun pays, sinon par le costume et les détails accessoires. Et n'était-ce pas au fond la véritable pensée de M. Montégut lui-même, quand il écrivait à propos , de la Leçon d'anatomie : « Tous ces personnages vivaient- ils il y a deux siècles, ou sont- ils *>H!% no3 con '- em P orams ? Aisément vous pouvez les dépouiller du pourpoint noir, du feutre à plumes et de la fraise hollandaise... Éternellement la science de la vie et de la mort marquera de cette empreinte ses disciples et ses amants. »

Un autre chef-d'œuvre de Rembrandt possédé par le musée de la Haye, c'est Siméon recevant Jésus au temple, une des compositions les plus soignées du maître. La peinture en est si finie, qu'elle rappelle presque Gérard Dow. Mais comme la face de l'enfant Jésus rayonne et éclaire tout autour d'elle ! Quel prestige lumineux dans cette- tête du vieillard qui élève dans ses bras l'enfant divin! Et malgré tout, cet éclat, surnaturel si l'on veut, n'est pas l'éclat du jour ni du soleil qui nous éclaire. C'est

un effet de chambre obscure. Rembrandt a donné aux ombres toute la puissance que Rubens donnait à la' lumière. Son jet lumineux, qui fait irruption dans le tableau, n'est qu'un secret de peinture, secret dont le rôle magique a créé ce monde extraordinaire où Rembrandt, avec l'apparente préoccupation de la vérité matérielle, s'est mis en dehors de la nature et parfois au-dessus de la réalité. N'a-t-on pas appelé Bonde de nuit ce chef-d'œuvre, que nous verrons à Amsterdam , et qui n'est autre qu'une scène éclairée par la lumière du jour?

Et maintenant est-ce que nous ne devons pas à Potter de revenir à son Taureau? Plus d'un critique s'est échauffé l'esprit à deviner dans cette toile, la plus célèbre du maître, un idéal, une pensée. On a voulu personnifier dans ce superbe ruminant la poésie des pastorales néerlandaises, dans ce vacher qui l'accompagne les longues rêveries de l'homme des champs. Mais, si l'imagination peut embellir la réalité, il lui est moins facile d'enrichir les créations de l'art et l'œuvre du pinceau. Potter a voulu faire un taureau, rien qu'un taureau, et il- y a pleinement réussi ! N'est-ce pas déjà beaucoup? A force de fini et d'empâtements calculés, le taureau de Potter est vivant, il sort de la toile...; on s'attend presque à ce qu'il chasse d'un coup de queue les mouches posées sur ses flancs. Mais , encore une fois, y a-t-il là autre chose qu'un trompe-l'œil? Potter est un réaliste. Il a joué avec le relief comme Rembrandt avec la lumière. De part et d'autre il y a un artifice, — artifice de prestidigitation chez le peintre d'animaux , artifice de transformation idéale ou même de création chez Rembrandt , qui en peignant l'homme a illuminé sa face d'un reflet qui intrigue et qui fait penser.

Téniers , Terburg , Jean Steen , pour ne parler que de l'art des Pays-Ras, sont également intéressants à étudier au musée de la Haye. Quelle imagination exaltée dans cet Alchimiste, de Téniers, qui, au milieu de ses.

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alambics, poursuit la mystérieuse et éternelle recherche de l'absolu ! Il est seulement à regretter que le besoin de vivre ait forcé le peintre à prodiguer ses alchimistes et à répéter à satiété ses figures. Quel charme, quelle distinction de pinceau dans cette petite scène de conversation où Terburg nous fait voir, devant une jeune dame qui écoute, un officier recevant la lettre que lui remet un trompette! J'aime moins la Comédie humaine, de Jean Steen, un ensemble de petites scènes d'intérieur se rapportant à tous les âges de la vie. Au point de vue de l'exécution, chacune d'elles est une merveille. Mais, au point de vue de l'idée, cette succession de tableaux à moralité paraît diffuse et manque absolument d'intérêt. Les prétentions philosophiques ne vont guère aux peintres hollandais. Chez un peuple pratique comme lui, les scènes de la vie réelle sont le vrai champ où l'art doit s'exercer. Rembrandt lui-même ne fait pas exception. La profondeur de son esprit se révèle dans l'expression des figures, et point dans le sujet. Ni la Leçon d'anatomie, ni la Ronde de nuit n'étaient assurément des données bien ambitieuses. Toute la philosophie de Rembrandt se trouve dans l'interprétation qu'il a su leur donner.

Laissons de côlé l'église gothique de Saint- Jacques, que recommandent pourtant sa haute tour hexagonale et son carillon, la bibliothèque royale, avec sa précieuse collection de médailles, le musée lui-même, auquel nous reviendrons bientôt. Le Vivier, avec ses cygnes et ses arbres verts , nous suggère le désir de connaître le fameux Bois de la Haye. Les larges places de la capitale, ses rues monotones et régulières ont, d'ailleurs , éveillé en nous l'impatience de revenir à la nature, et, s'il est possible, à une nature différente des dunes et des polders. Et puis le ciel nous favorise. Un soleil splendide invite à la promenade, aux excursions sous les frais ombrages, aux longues rêveries sur la mousse. En route donc pour le Bois ! Une •calèche découverte nous conduit par de belles avenues bordées de cafés champêtres et saupoudrées de sable fin, vers l'immense parc, débris de la forêt qui recouvrait jadis le nord de la Hollande, et dans laquelle les comtes de Frise forçaient à cheval le cerf ou le sanglier. L'aspect sauvage de l'antique forêt a disparu depuis longtemps ; on n'y entend plus la trompe du chasseur ni les aboie-

ments de la meute retentissant dans les mystérieuses profondeurs du bois. Il n'y a plus rien des Niebelungen autour de la Haye. Mais les touffes d'arbres séculaires, les massifs de verdure , les clairières où les daims et les biches paissent en liberté, ont été ménagés de manière à dissimuler très heureusement l'art derrière la nature. Si des chemins sablés, des étangs artificiels, çà et là même une rocaille ou un pont rustique trahissent la main de l'homme, c'est que le bois de la Haye rentre dans ces œuvres parfaites où l'art vient encore embellir la beauté.

Un tel parc est vraiment incomparable. Le bois de Boulogne à côté de lui ferait l'effet des petits arbres de Nuremberg à côté d'un chêne druidique ou d'une forêt des Alpes. Hyde-Park même, avec sa magnifique verdure et les riantes sinuosités de la Serpentine, n'en est, à vrai dire, qu'une jolie réduction. S'il faut absolument comparer le bois de la Haye à quelque chose, c'est plutôt au parc de Richmond, dont les immenses pelouses, les massifs de vieux arbres et les daims presque sauvages produisent sur le promeneur une impression de nature vierge et de paix profonde qui le pénètre par moments jusqu'à lui faire oublier le monde entier. Mais Richmond est plus accidenté, plus découvert. Le bois de la Haye est plus uni et plus sombre. Aussi quelles douces heures y avonsnous passées, étendus sur l'herbe à l'ombre des vieux hêtres! On dit les Hollandais très fiers de leur Bois; bien peu cependant sont venus troubler notre solitude. Par malheur, ce jour était celui de la fanfare militaire, et tout à coup, vers le soir, à l'heure où nous étions tout au chant des fauvettes, un horrible concert de cuivres et de grosse caisse vint nous rappeler aux réalités de la vie. En un instant le prestige s'évanouit. Nous n'étions plus en face de la grande nature, mais en pleine province, sur l'esplanade d'une petite ville de garnison. Et n'étant pas venus en Hollande ponr entendre la marche de Faust ou

la Traviata, nous prîmes, avec un désenchantement de plus, le chemin du palais d'été.

Que ce mot de palais d'été ne fasse pas penser à la Chine et à la résidence du fds du Ciel. Ce n'est pas, d'ailleurs, le palais d'été qu'il faut dire, mais le Huis in bosch ou maison du Bois, riche pavillon de plaisance, érigé en 1647 par la princesse Amélie de Solm , épouse du prince Frédéric-Henri, en vue d'y passer son veuvage. C'est là que la reine se retire d'ordinaire pendant la belle saison. Si j'ai eu ici une pensée pour le fils du Ciel, c'est qu'on trouve dans ce petit palais une salle de chinoiseries et de broderies japonaises qui excite fort la curiosité des visiteurs. Les collections de produits exotiques sont fort à la mode en Hollande. Le goût de ces petites merveilles a été servi par les colonies et par les navigateurs. Mais l'intérêt de la maison du Bois est bien plutôt dans l'Orange- Zaal, vaste salle octogone couronnée d'une coupole et dans laquelle on admire, — un peu de confiance, — une vaste composition allégorique de Jordaens, représentant l'apothéose du prince Frédéric-Henri. Les figures de ce plafond ne manquent pas de coloris , ni même d'une certaine puissance d'effet ; mais combien je leur préfère les Cyclopes de Rubens, forgeant les armes de Mars, que l'on voit dans la même pièce et qui sont peints avec toute la véhémence du maître ! Un portrait de la fondatrice et une collection de portraits de la famille de Nassau ornent encore ce royal ermitage. Mais les richesses de l'ameublement ne peuvent être l'attrait principal de Y Huis in bosch. Cet attrait , il est , comme l'indique le nom de maison du Bois, dans la situation de ce Trianon néerlandais au bord d'une forêt, au centre de ce bois qui a mérité d'être appelé le plus beau parc de l'Europe.

Après le Bois, il nous faut voir Scheveningue. Un touriste qui se respecte ne peut revenir de la Haye sans avoir visité ce village de pêcheurs, qui est le Trouville

de la Hollande, comme le Huis in bosch en est le Trianon. Mais, je le dis sincèrement, c'était un autre sentiment qui nous attirait à Scheveningue. Nous nous sentions heureux de revoir la mer, qui nous manquait depuis quelque temps, la mer, que nous masquaient les dunes de la côte néerlandaise ou les embouchures vaseuses de ses fleuves. Déjà, derrière les grandes lignes de l'horizon et les monticules de sable qui bleuissent comme de vraies montagnes à la lumière d'un beau jour, nous avions deviné, — mais deviné seulement, — l'étendue de la plaine liquide. Nous étions impatients maintenant de. reposer nos yeux sur les eaux de la mer du Nord, et de bercer nos rêveries au gémissement de ses vagues. C'est par ce côté que nous attirait Scheveningue , plus que par des souvenirs historiques qui se résument au surplus dans une victoire navale de Ruyter et dans l'embarquement furtif de quelques princes détrônés, de Charles II entre autres, qui est resté, après son père et avec toute la famille des Stuarts, un des grands exemples des vicissitudes de la fortune. Mais parmi les promeneurs qui vont admirer la mer à Scheveningue, parmi les baigneurs de la Haye qui y passent « la saison », qui donc a encore une pensée pour Ruyter ou pour Charles II ?

C'est une petite déconvenue, pour des amateurs du pittoresque, d'être brouettés prosaïquement à Scheveningue par un tramway ; mais comme ce moyen de transport est encore le plus simple, le touriste s'y résigne d'assez bonne grâce. La grande, avenue ombragée qui conduit à la côte, et qui fut, dit-on, ouverte par Charles- Quint, console d'ailleurs l'esprit et les yeux. Et puis, en approchant du rivage, les éternelles prairies font place à des landes incultes où s'élèvent quelques arbres nains courbés par les tempêtes, à des dunes monotones hérissées de joncs et d'herbes folles qui s'inclinent sous les caresses de la brise. C'est comme la préface de ce grand

Sclieveningue-

œuvre de Dieu qui parle si haut à l'imagination et qu'on appelle la mer. Bientôt même nous rencontrons des femmes de pêcheurs, de petites charrettes de poisson attelées de dogues, qui se rendent à la ville, des filets qui sèchent, des maisonnettes de baigneurs. Puis tout à coup l'horizon s'entr'ouvre, et l'immense miroir scintille à nos yeux. En apercevant l'Océan, Marcel, qui observait avec un enthousiasme mal contenu les approches du rivage, crie : « Terre ! » comme Christophe Colomb découvrant l'Amérique. Quelques instants après, nous étions assis sur le sable, tout entiers au spectacle de l'immensité, et tournant le dos à Scheveningue, que nous étions venus visiter.

Le vent fraîchissait, le soleil s'était voilé. L'aspect de la mer néerlandaise, vue sous un ciel terne et nuageux comme Ruisdael aimait à les peindre, est de ceux qu'on ne saurait oublier. Nous avons retrouvé là aussi ces ondes grises, ces vagues clapotantes , ces reflets argentés si merveilleusement rendus par le pinceau de Van de Velde et qui font la valeur incomparable de ses marines. Assis dans un canot de pêcheur laissé à sec par la marée, n'entendant que le sifflement du vent dans les cordes et l'effondrement des vagues qui déferlaient sur la plage, nous avons joui à loisir de cette solennité, je dirais presque de cette tristesse des mers du Nord qui pénètre l'âme comme le chant d'une ballade Scandinave. Mais l'Océan devenant de plus en plus maussade, la pluie même ayant refroidi graduellement nos admirations , il fallut rabattre sur le village et y chercher un abri pour occuper nos loisirs. Scheveningue est double, comme la plupart des plages adoptées par la mode. A droite, l'établissement des bains; à gauche, le village des pêcheurs : les populations maritimes ne se mêlent pas aux étrangers. Encore le village est -il dissimulé par un rideau d'habitations élégantes qui sert de trompe- l'œil et derrière lequel se retrouvent, comme dans tous les ports

ibles, les ruelles étroites, les loques qui sèchent et la silencieuse population des marins ou des poissonniers. heveningue (je parle du Scheveningue des pécheurs) -a pourtant un caractère qui le distingue de nos villages maritimes de la Picardie ou de la Flandre : c'est le costume des habitants; non pas celui des hommes (est-ce que les marins connaissent autre chose que la vareuse par le beau temps, le sud-ouest ou la capote cirée contre les rafales?), mais le costume des femmes, qui est un des plus compliqués et des plus pittoresques que l'on rencontre en Hollande. La coiffure surtout, très différente des spirales de Rotterdam , consiste en plaques d'argent qui couvrent la tète et qu'abrite encore un chapeau de paille aux ailes brusquement rabattues. Ces plaques ne manquent pas d'analogie avec l'armure métallique des Frisonnes, qui cache toute la tête, tandis qu'une bande d'or ciselé traverse le front comme un diadème. Sous ce casque guerrier, les paysannes de la Frise ont des tètes de Bellone ou de Minerve (d'aucuns disent de pompiers) dont la placidité sculpturale est seulement tempérée par une expreesion de modestie qui fait ressembler les jeunes fdles à des religieuses plutôt qu'à des déesses ou à des amazones. Quant aux femmes de Scheveningue, bien qu'il leur manque parfois la grâce, « plus belle encore que la beauté, » elles ont les qualités solides de l'épouse et de la mère. Elles sont fidèles et diligentes. En l'absence du mari , parti pour des mois à la grande pêche du hareng, elles veillent à l'éducation des enfants, elles travaillent à réparer les filets : semblables en cela à Pénélope , avec cette différence toutefois que, si le mari ne revient pas, elles se consolent un peu vite, et que la loi a dû abaisser de dix à trois années le terme fixé pour autoriser un nouveau mariage sans la preuve du décès.

Du Scheveningue des baigneurs il y a peu ou point à dire. Le courant des hommes de mer et celui des étrangers

se rencontrent ici sans se mêler. L'établissement des bains n'est qu'un vulgaire casino comme ceux de Dieppe ou de Trouville, où les habitants de la Haye se rendent volontiers le dimanche pour entendre la musique. Mais, outre que notre opinion est faite sur la musique de la Haye, est-ce que la grande voix de la mer ne parle pas mieux à l'àme que les plus savantes productions de l'art musical? A quelque distance de l'hôtel des Bains on remarque le Pavillon de la reine, où la famille royale vient passer la saison. C'est à peu près là, si l'on ajoute les cabanes roulantes des baigneurs, tout ce qui attire l'œil de ce côté de la plage. Près de l'hôtel et dans la grande rue nous ne rencontrons guère que des marchands de coquillages. Il n'y a rien là qui distingue Scheveningue des autres ports de la côte. Je me souviens seulement, à ce sujet, que mon compagnon de voyage, ayant eu la fantaisie de manger ici de véritables coquillages, s'adressa à un respectable Hollandais , qui fumait silencieusement la pipe devant sa porte et qu'il prit sans doute pour un restaurateur. Marcel lui ayant montré un mollusque et fait le geste de le gober avec une expression de jouissance sensuelle digne d'un magot de Jean Steen, l'excellent homme sourit, déposa sa pipe, et nous introduisit clans son petit bazar de souvenirs. Là il nous fallut faire une razzia , fort bien payée d'ailleurs, de coquillages de mer transformés en portemonnaie ou en tabatières avec des devises touchantes, comme Amitié durable ou A loi pour toujours. Bref, nous sortîmes de chez le soi-disant restaurateur l'estomac creux, la bourse vide et les mains pleines.

Sous ce climat variable (si l'on peut appeler variable une région où il pleut toujours), nous n'avons guère vu la mer du Nord que sous ses aspects chagrins et à travers un voile de brume. Une rapide éclaircie nous donna seule le loisir de faire un croquis du vieux Scheveningue, dominé par le clocher de son église , opération qui parut beau-

coup exciter la curiosité des petits pêcheurs en culotte rouge groupés autour de nous. Ces enfants ont déjà le teint hâlé, le regard intrépide du marin. Ils jouent avec de petits bateaux , comme les enfants de l'intérieur de la Hollande s'amusent avec des miniatures de moulins : les mœurs d'un pays se reflètent toujours dans les jeux de ses enfants. On dit au surplus les petits pêcheurs instruits et assidus à l'école primaire depuis l'âge de six ans, mais toujours impatients de se lancer dans cette vie aventureuse du marin qui a été celle de leurs pères. Ne dirait-on pas que, dès qu'ils ont conscience d'eux-mêmes, la grande voix de la mer les appelle? Ces traditions ont fait la grandeur delà marine néerlandaise; elles font encore aujourd'hui la valeur de ses hommes de mer dans lés rudes campagnes de la pèche sur les côtes d'Ecosse ou sur le dogger-bank. Quelle différence avec les matelots querelleurs du port de Rotterdam! Il y a ici une race vaillante et digne de respect dont la vue frappe toujours l'étranger. Pour nous, nous avons quitté Scheveningue avec Te sentiment que nous avions vu un des berceaux de la grande navigation et même de la puissance* coloniale de la Hollande.

Peu de jours après, au moment même de quitter la Haye, une scène imprévue nous reportait à Scheveningue et à ses pêcheurs. Dans la salle d'attente du chemin de fer, des matelots exécutaient avec les paysannes de la Frise une sorte de chorégraphie rustique qui est bien un des plus curieux échantillons des coutumes locales que nous ayons rencontrés en Hollande. Cette danse, grave, lourdement cadencée , figurait une sorte de tournoi dans lequel hommes et femmes se disputaient la possession... d'un hareng! Tantôt les danseurs se croisaient et se mêlaient comme pour engager un combat; tantôt ils s'écartaient et exécutaient une ronde mesurée, dont la simplicité villageoise n'excluait pas la distinction. Comme ces rudes pêcheurs en costume de mer, comme ces belles Frisonnes

avec leurs casques et leurs diadèmes d'or auraient fait la joie d'un coloriste! Mais l'heure du départ interrompit cette piquante scène de mœurs. Nous n'en emportions que cette image brillante et un peu tranfigurée par le temps que l'on conserve d'une petite toile d'Ostade ou de Téniers, entrevue au passage et colorée encore par le prestige du souvenir.

LEYDE

Passer de la Haye à Leyde, c'est passer de l'éclat de la vie mondaine aux' ténèbres d'un tombeau; l'expression de ténèbres paraîtra peu respectueuse pour une ville d'université qui se croit volontiers un foyer de lumières; mais celle de tombeau me paraît tout à fait justifiée par la tristesse mortelle qui pèse sur les rues de Leyde et sur ses habitants. A cette époque de l'année, il est vrai, l'université est fermée en vertu de cette belle institution des vacances si appréciée de tous les peuples, et les étudiants sont dispersés aux quatre vents du ciel; mais je doute que la jeunesse des écoles elle-même rende la vie à cette cité morte, hantée de préférence par les docteurs ou les archéologues comme le sont encore les cadavres d'Herculanum et de Pompéi. M. X..., professeur à Leyde, qui s'était constitué notre obligeant cicérone, nous édifia sur ce point. Comme nous lui demandions, sans penser à mal, s'il y avait à Leyde comme à Paris des étudiants tapageurs : « Oui et non, répondit-il. Les jeunes gens sont partout les mêmes, et nous avons ici jusqu'à des étudiantes; mais jadis ils organisaient des processions historiques, ils donnaient quelque gaieté à la ville; aujourd'hui ds s'amusent à huis

clos. » Et il nous montra au passage une petite salle où ses élèves se livrent maintenant à des orgies clandestines. L'enseignement même de Leyde est aujourd'hui en décadence, et l'université, autrefois si brillante, n'y compte plus, à ce qu'on nous assure, que quelques centaines d'étudiants.

Que cette gravité extérieure convienne à une ville d'étude, pleine de souvenirs historiques et qui est une des plus anciennes de la Hollande, j'aurais mauvaise grâce à le nier. L'origine de Leyde remonte, en effet, jusqu'au delà des Romains; elle se perd dans cette « nuit des temps » si commode pour les historiens en défaut. Du moins, l'emplacement de la cité au confluent des deux branches du Rhin paraît-il l'avoir désignée aux Romains comme position militaire..., si tant est que le Rhin n'ait point eu dans cet étrange pays quelque fantaisie de déplacement depuis les Commentaires de César et les Annales de Tacite. Laissant à de plus érudits le soin de trancher la question, je rappellerai seulement que Leyde, après sa conversion au christianisme, a eu le bonheur d'être une cité sans histoire, ou peu s'en faut, jusqu'au xvi c siècle, époque d'un siège mémorable qu'elle soutint contre les Espagnols et de la fondation de sa fameuse université; les deux faits sont intimement liés dans l'histoire de Leyde, attendu que ce fut en récompense de sa résistance à Philippe II que les états la dotèrent d'une université et résolurent d'en faire la ville classique de la philosophie et de l'érudition. Le premier curateur de l'université fut, en accomplissement de celte pensée, Janus Douza, le défenseur de la place durant le siège de lo74.

Cette fondation, les circonstances le révèlent assez, était avant tout protestante. Sous la réforme, la Hollande ne manquait pas, dans les écoles ecclésiastiques et dans les monastères, d'un enseignement national. Mais au xvi" siècle elle rompit avec son passé, obéissant dans ses écoles à ce mouvement d'indépendance qu'avait préparé déjà la

LEYDE

renaissance des études classiques et de l'art païen. Dès l'origine, l'université de Leyde eut pour objet de combattre la célèbre université catholique de Louvain et de préparer une génération de réformateurs. Elle fut dotée avec les biens de l'abbaye d'Egmont, qui tient une si large place dans l'histoire de la Hollande chrétienne, mais qu'avaient détruite « ces gueux des bois », acharnés contre le Château et l'Eglise durant l'anarchie de la fédération d'indépendance. Gagna-t-clle beaucoup à ce prosélytisme de réforme qui n'épargnait rien pour la faire prospérer? Sans doute elle obtint un développement rapide, elle fut illustrée par des professeurs tels que Descartes, Scaliger. Boerhave; mais cet éclat fut celui d'un météore, et il commença à décliner avec les passions ardentes auxquelles l'université nouvelle devait sa création.

Chose curieuse d'ailleurs et bien digne de remarque ! c'est dans le moule du moyen âge que s'enferma l'enseignement réformé, qui, avec le libre examen, semblait apporter l'esprit d'innovation. A Leyde comme à Oxford, comme dans la plupart des universités protestantes , l'immobilité régna sous le nom du progrès. On vécut et on vit encore sur les procédés, sur les formules des siècles passés. Il y a peu d'années seulement, les cours de Leyde se faisaient encore en latin, et M. Esquiros raconte plaisamment, dans son ouvrage sur « la Néerlande et la vie néerlandaise », comment M. Tiedeman professait l'économie politique dans l'idiome de Cicéron. Le capital se disait sors, la rente reditus, le prix courant prelium naturale, etc. Comme tour de force cela est assez amusant; mais la vie littéraire et scientifique s'accommode- t-elle de cette routine scolastique qui ne permet pas d'appeler un « chat un chat », ni à plus forte raison d'enseigner une science neuve autrement qu'avec les ressources d'une langue morte depuis deux mille ans? A Leyde, comme aussi à Amsterdam et dans d'autres villes de Hollande, une chambre d'é-

tudiant à louer s'annonce encore par ces mots : cubiculum locandum. Tout cela est puéril, et explique assez bien la décadence d'un enseignement célèbre il y a un siècle ou deux dans toute l'Europe, mais qui n'est plus de notre temps. Le bâtiment même de l'université, vieil édifice gothique qui fut jadis un couvent de religieuses, semble résumer l'histoire de cette fondation : fanatisme religieux qui s'approprie , sous prétexte de réforme , les créations du passé; impuissance à leur rendre la vie qui n'aboutit qu'à un long et ridicule anachronisme.

C'est avec un professeur qu'il faut visiter les villes d'académie, celles dont, à l'inverse des villes commerçantes ou maritimes, tout l'intérêt est en dedans : omnis gloria ab inius. Les bibliothèques et les musées de Leyde forment avec l'université une véritable ville, une ville savante et silencieuse où l'on peut vivre et s'enfermer dans le passé. Le temps nous a manqué , on le croira sans peine, pour lire le catalogue de la bibliothèque de l'académie, qui compte près de quarante mille volumes, mais où se trouvent, dit-on, nombre de manuscrits et d'ouvrages précieux provenant des bibliothèques de Scaliger, de Vossius et d'autres érudits. La science a sa part dans ces riches collections, et le cabinet anatomique de la bibliothèque mérite, certes, de retenir les naturalistes, qui y voient autre chose que des squelettes savamment préparés ou des fœtus se balançant dans leur bocal. C'est-encore à l'université que se rattache le jardin botanique, où l'on admire un herbier (herborium) dans lequel les plantes sont rangées suivant les classifications de Linné et de Jussieu; un second cabinet d'anatomie (thealrum anatomicum) qui rivalise avec celui de l'académie ; enfin de belles collections d'histoire naturelle et de minéralogie. Mais les profanes y examinent avec plus de plaisir les productions de l'Inde et du Japon , les huîtres perlières et les vitrines étincelantes d'oiseaux-mouches ; surtout les serres, où se cultivent les palmiers, les bambous,

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les arbres exotiques et spécialement les végétaux provenant de Surinam, du Cap ou de Java.

Est-ce que les entreprises coloniales des Hollandais n'ont pas été pour beaucoup dans leur goût des fleurs et des collections? L'Inde surtout paraît avoir exercé ses séductions sur ce peuple froid, qui regrette aujourd'hui le soleil des tropiques. Le musée Siebold et le musée indien initient le visiteur, autant qu'il est possible, à la vie et à l'art de ces peuples étranges, restés si longtemps une énigme pour le monde occidental. Les antiquités, les curiosités et, disons-le, les monstruosités qui remplissent cette collection ont été réunies, pour la plupart, par M. Siebold, qui parvint à s'introduire, au péril de sa vie, dans le cœur même du Japon. Il est juste cependant d'ajouter que les jésuites s'y étaient introduits avant lui pour une cause plus noble encore, et que c'est seulement après le martyre des missionnaires que les Hollandais surent, en se déclarant ennemis des jésuites, lier des relations commerciales avec le pays le plus fermé , le plus impénétrable qu'il y ait au monde. La compagnie de Jésus possède encore au surplus de merveilleuses collections' scientifiques, pouvant rivaliser avec celles de Leyde , qui ont été formées au Japon et dans l'Inde par des missionnaires. Mais la science ne demande pas à des échantillons authentiques leur certificat d'origine politique ou religieuse, et les savants trouveront toujours à Leyde les plus précieux exemplaires de l'art, et particulièrement de la mythologie fantastique de l'extrême Orient. Ce n'est pas seulement par ses savants et par ses philosophes que Leyde a pris rang parmi les premières villes de la Hollande, c'est aussi par ses grands artistes. Elle a été la patrie de Rembrandt, dont le nom seul lui tiendrait lieu de toute autre illustration ; de Lucas de Leyde, cet arrière-disciple de Van Eyck, qui a été justement appelé le rival d'Albert Durer; de Van Goyen, dont les marines un peu froides rendent si bien les aspects de la

mer du Nord ; et dans le genre familier ou même trivial que l'art néerlandais a su relever par la merveilleuse délicatesse de son pinceau, Leyde s'honore encore d'avoir produit : Gérard Dow, le peintre des scènes d'intérieur, qu'il traduit parfois avec un sentiment exquis , comme dans la Femme hydropiqxie; Jean Steen, si estimé des Anglais, qui l'ont surnommé le Hogarth de la Hollande, mais dont les petites toiles à moralités tournent trop souvent à la recherche ou à la charge; Metzu, l'élégant et spirituel imitateur de Terburg ; Wilhelm Miéris enfin , moins estimé que Frantz le Vieux, mais que son fini minutieux d'exécution a permis plus d'une fois de confondre avec son père. Une pareille liste fait apparaître Leyde comme une véritable école d'art national aussi bien que de science. Elle suffirait à rendre jalouse plus d'une grande ville qui croit avoir des titres à la reconnaissance de la nation et au respect de l'étranger. Leyde possède pourtant encore un autre genre d'illustration, celui des grands imprimeurs. Elle se glorifie d'avoir eu pour enfants les Elzévirs , dont ses bibliothèques ont conservé les plus belles éditions, mais dont l'imprimerie a été, malheureusement, emportée en 1807 par l'explosion d'un bateau de poudre dans le quartier du Piapenbourg.

Ville de science et de vie intellectuelle avant tout, Leyde a conservé comme des reliques la demeure de ses grands hommes. Sur le chemin de Katwyck, à moins d'une lieue de la ville, on montre au voyageur, derrière un rideau de grands arbres, l'habitation champêtre de Descartes. « C'est là, dit Sorbière, que je visitai M. Descartes dans sa solitude... Je remarquai avec beaucoup de joie la civilité de ce gentilhomme, sa retraite et son économie. Il était dans un petit château en très belle situation, aux portes d'une grande et belle université, à trois lieues de la cour et à deux petites heures de la mer...; tout alentour des prairies, dont on voyait sortir quantité

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de clochers. » Il est certain que cette retraite est on ne peut plus favorable à la méditation, surtout à la méditation cartésienne, qui commence par s'isoler du monde extérieur. Mais n'était -elle pas encore trop voisine des cours? Le prestige des cours était grand au xvn° siècle. Ce fut la reine Christine qui causa la mort du célèbre philosophe, en l'attachant à sa personne et en l'entraînant sous un climat qui devait être fatal à son tempérament. Non loin d'Endegeest, où habita Descartes, on voit encore, sur le chemin de la mer, l'habitation de Boerhave, qui a les dehors d'un château de gentilhomme campagnard. Enfin, sur la rive gauche du canal du Rhin, aux portes de Leyde, se dresse un vieux moulin de briques rouges, au pied duquel les artistes et les penseurs aiment à s'arrêter; c'est le moulin où naquit Rembrandt. Il n'est pas ici besoin de commentaires.

Mais je m'aperçois que nous avons franchi les portes de la ville avant d'avoir décrit ses édifices. En fait de monuments, j'ai dit qu'il n'y a guère à citer aux Pays-Bas que des palais ou des hôtels de ville. Le protestantisme y a ruiné les églises ou arrêté leur développement. Ce fait, que l'on constate à chaque pas, donne je ne sais quelle froideur aux villes néerlandaises et justifie dans sa seconde moitié le jugement que William Temple a exprimé dans ses mémoires : « La Hollande est une contrée où le caractère national inspire plus d'estime que d'amour. » On peut ajouter du moins que l'histoire de la nation se retrouve tout entière dans ses monuments civils. Le seul édifice digne d'attention est, à Leyde, le Raadhuis ou ancien hôtel de ville, qui, je dois le dire, ne charmait pas plus nos yeux par son architecture que nos oreilles par son carillon. Sa vaste façade (de style Renaissance, disent les guides) est sans aucun style, dirons-nous pour être véridiques. Elle présente un mélange extrêmement composite de frontons extravagants, de balustres déformés, de

statues grotesques et de lions assis comme des caniches sur le perron. Dans la grande salle, un tableau moderne représente le dévouement du bourgmestre Van der Werf , dont l'histoire est un mémorable épisode du fameux siège de Leyde. Quand, après quatre mois, les habitants eurent été décimés par la famine, quand la population exaspérée par la souffrance se porta au Raadhuis pour demander du pain, Van der Werf se présenta le regard fier et la contenance assurée. Il fit signe avec son chapeau qu'il réclamait le silence et dit à la foule : « Tuez-moi si vous le voulez et partagez-vous mon corps pour vous nourrir; mais j'ai juré de ne pas rendre la ville, et je tiendrai mon serment jusqu'au bout. » Cette réponse héroïque changea la fureur du peuple en enthousiasme. Elle sauva Leyde et ajouta une page glorieuse aux annales de l'indépendance.

L'hôtel de ville renferme encore quelques œuvres d'art intéressantes, notamment le triptyque du Jugement dernier, par Lucas de Leyde, et un retable de son maître, Cornelis Engelbreschen, qui est le seul tableau authentique du vieux peintre. Le Jugement dernier, dont les panneaux latéraux représentent le ciel et l'enfer, ne paraît pas à la hauteur de la réputation qu'on lui a faite; mais peutêtre a-t-il été depuis quelques années traité trop sévèrement par les critiques. Il ne mérite, je crois, ni cet excès d'honneur ni cette indignité. La composition, sans doute , manque de vie et d'expression dans les figures ; mais l'exécution accuse du dessin , la science des draperies et de la dignité dans le style. Il serait absurde de comparer Lucas de Leyde à Michel-Ange; mais il serait injuste de le rabaisser à Cornelis de Harlem. Avec quelques tableaux secondaires de Ferdinand Bol et de Miéris, l'hôtel de ville offre encore à la curiosité de l'étranger une table qui servit, dit-on, à Jean de Leyde, ce foa légendaire devenu chef des anabaptistes, qui joua

dans la ville de Munster le rôle de despote ou même de sultan , et dont le corps fut , après son supplice , exposé dans une cage de fer à la voracité des oiseaux de proie. Cet épisode des luttes religieuses du xvi c siècle est connu sous le nom « d'histoire du tailleur de Leyde ».

Je n'ai dit que peu de chose de la physionomie générale de la ville; mais ce qui précède suffirait presque à l'a faire connaître. Un silence assoupissant règne dans ses rues désertes, le lo'ng de ces canaux où agonise le Rhin, sur ces places où l'on n'entend aucun cri de marchand , aucun bruit de voitures, et qu'encadrent les mornes façades de maisons datant pour la plupart d'un autre siècle. Les inscriptions latines ne font pas défaut; mais les noms des rues sont absents, et la municipalité s'en fie à la mémoire des Hollandais. C'est médiocrement hospitalier, et en qualité d'étranger je préfère encore le numérotage cabalistique d'Amsterdam, qui consiste à chiffrer les maisons et à distinguer les quartiers par les lettres de l'alphabet. Heureusement pour nous, nous étions installés au Lion d'Or, dans le Breede-Straat, qui est la grande artère de la ville, et aussi nous avions pour guide un aimable savant qui avait bien voulu s'arracher à ses livres pour nous servir d'Ariane. C'est grâce à lui que nous avons retrouvé le fil conducteur et triomphé du Minotaure qui dévore à Leyde l'étranger assez hardi pour s'y aventurer. Il s'appelle l'Ennui.

Nous n'avons guère parlé de Leyde que comme d'une place forte de la réforme et de l'esprit calviniste. Il y aurait beaucoup à dire cependant du retour qui s'opère ici même vers le catholicisme, et aussi de la tolérance que le gouvernement et l'opinion publique , je le dis à leur honneur, accordent à l'Église romaine. Le fait est d'autant plus digne de remarque que la ville ne doit pas seulement sa splendeur universitaire à la réforme, elle lui doit aussi sa prospérité commerciale. Ses fabriques de

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drap, très célèbres il y a un siècle, ont été fondées, diton, par des Français réfugiés aux Pays-Bas après la révocation de l'édit de Nantes. La décadence de l'industrie, il est vrai, a suivi de près celle de l'enseignement. Mais Leyde possède aujourd'hui plusieurs paroisses catholiques, des dominicains, des franciscains, des sœurs de Gharilé, une société de Saint-Vincent-de-Paul, etc. Les étudiants y ont un cercle catholique, un journal à eux, et les questions religieuses y sont parfois l'objet de polémiques ardentes avec les professeurs.

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Un touriste s'arrête rarement à Leyde sans aller jusqu'à Katwyck. Comme à Delft il visite le mausolée de Guillaume le Taciturne, à Leyde il ne se dispense pas de voir les écluses du Rhin et, si j'ose ainsi parler, le tombeau du grand fleuve. C'est un héros en son genre que ce vieux Rhin allemand, descendu des sommets neigeux des Alpes , qui a arrosé tant de pays divers , qui a traversé tant de villes historiques, reflété dans ses ondes les merveilleuses cathédrales de Râle, de Fribourg, de Spire de Cologne, et qui vient mourir ici d'une mort obscure et misérable : triste mais éloquent exemple de la caducité des choses d'ici-bas. Les Hollandais pourtant lui ont érigé, au point où il se perdait autrefois dans les sables, un monument qui rachète un peu sa décadence. Ce monument, j'allais dire encore ce mausolée, n'a rien des fastueux témoignages que l'admiration publique érige à une grande mémoire; c'est une création d'utilité, ou plutôt encore de défense nationale. Les écluses du Katwyck, un des chefs-d'œuvre de l'architecture hydraulique de la Hollande, sont destinées à produire l'écoulement du vieux

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Rhin, qui s'épanchait jadis en marais stagnants derrière les dunes. Il n'y a là qu'une mesure de salubrité prise envers les eaux mortes du fleuve, et, par conséquent, un témoignage significatif de son humiliation actuelle plutôt que de sa grandeur passée.

Il y a deux Katwyck aux portes de Leyde, Katwyck sur le Rhin et Katwyck sur mer. Celui-là, le seul qui mérite une visite, n'est qu'à quelques kilomètres de la ville. On y parvient par cette route plantée d'arbres dont j'ai parlé plus haut, et sur laquelle se rencontrent les habitations historiques de Roerhave et de Descartes. Sur la droite, une rivière qui se traîne péniblement vers les dunes : c'est le Rhin, dont on ne peut s'empêcher de considérer le cours languissant et amoindri avec cet intérêt de compassion qui s'attache aux êtres qui ont accompli leur destinée. Rientôt les dunes bornent la vue ; puis la mer, que l'on entendait sans la voir, apparaît dans sa beauté solitaire. A une petite distance de la plage, la silhouette d'un clocher annonce Katwyck et l'embouchure du Rhin, c'est-à-dire du seul bras du fleuve qui ait conservé son nom. Cette bouche n'est même, à proprement parler, que le canal creusé pour décharger le Rhin dans la mer et défendre le pays contre l'invasion des eaux. Des digues cyclopéennes en forment l'entrée. Un triple système d'écluses , dont les portes gigantesques obéissent docilement à un mécanisme des plus simples, s'échelonnent dans le canal et servent de rempart tantôt contre la marée, tantôt contre les eaux du fleuve. La Hollande tient ainsi les grandes eaux sous sa loi, et, non contente de leur élever une barrière, elle sait utiliser leur force tour à tour pour dessécher son territoire et pour le féconder. Cet imposant travail des écluses de Katwyck, dû au roi Louis, est, je l'ai dit plus haut, un des bienfaits légués à la Hollande par le plus doux et le plus sage des Ronaparte.

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Nous avions remarqué sur le chemin de Katwyck et aux environs de Leyde le soin jaloux avec lequel la Hollande a conservé le souvenir de ses grands hommes. Les guides nous avaient signalé au passage les maisons de Descartes, de Boerhave, de Rembrandt, et nous pouvions croire qu'un pays habité par tant d'hommes de génie n'était pas le plus mal partagé de cette côte déserte et sans attrait. Une dernière surprise nous était cependant réservée. C'était avec le curé catholique de Katwyck un digne prêtre assez au courant de notre langue pour être compris de nous (avec l'aide du latin et autres langues mortes), que nous avions visité les digues. Or, tandis que du haut des digues nous reposions notre vue sur les vagues de la mer du Nord, le bon vieillard nous dit en souriant : « Il est encore là-bas, Meinher, une maison histor.que que vous n'avez pu visiter: ,, et il nous montrait les vagues blanchissant sur un écueil de sable à quelque distance de la grève. Comme notre curiosité se lisait sans doute dans nos yeux, il ajouta aussitôt (je fais grâce au lecteur des interpolations latines) ■ « Ce lieu est l'emplacement du Brilten huis, c'est-à-dire de la maison hospitalière qui accueillit la première saint Willibrod, à son retour d'Irlande, où ,1 avait été étudier les saintes lettres. Longtemps on vénéra en ce lieu un rocher en forme d'autel qui, à défaut de navire, l'aurait, dit la légende, amené ici de « l'île des saints ». Le Brilten huis repara.ssait naguère à chacune des grandes marées de notre côte ; on le revit encore durant plusieurs jours consécutifs au xvi° siècle. Mais depuis il semble enelouti a jama 1S ; et la mer du Nord s'est faite la complice de 1 espntcalviniste, qui, à la même époque, a effacé jusqu'au souvenir des origines chrétiennes de la Hollande I »

Depuis notre passage auprès de Middlebourg, saint Wilhbrod ne nous était plus une figure indifférente Le récit du curé de Katwyck nous avait donc vivement inté-

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ressés, et je ne pus m'empêcher de lui exprimer en plusieurs langues mon étonnement cle ce qu'une grande figure comme celle de l'apôtre saxon fût oubliée par lestouristes, plus avides de voir à Katwyck la triste terminaison du Rhin que de contempler la brillante aurore d'une civilisation chrétienne. Je lui montrai même dans mon guide cette annotation tout à fait surprenante : « Peutêtre faut -il avouer qu'en dépit des grandes écluses l'excursion de Leyde à Katwyck ne peut offrir de l'agrément qu'aux personnes portant un intérêt spécial aux grandes créations d'utilité publique. » Ce mot fit encore sourire le vieux prêtre. D'un air songeur il aspira une copieuse prise de tabac et nous demanda brusquement :

« Creditisne, Meinher, que saint Willibrod ne soit pour rien dans ces écluses de 1807, le rempart de la Hollande moderne?

— Assurément pour rien, ou du moins pour peu de chose, » dis-je pour répondre à ce que .je croyais une simple plaisanterie.

« Oh ! c'est peut - être ce qui vous trompe , Meinher. Vous ne voyez que les miracles de la science, et vous oubliez un peu que la science elle-même est l'œuvre de Dieu, Deus scienliarum, dispensée aux hommes par ses saints. Quoi qu'il en soit, voici ce que Théofrid d'Eplernach raconte de saint Willibrod , apôtre et bienfaiteur de la Hollande. » Et il nous récita ce passage du savant auteur, que j'ai tenu à transcrire dans l'original :

« Parce que dans ces parages les flots enflés de la mer aliénaient souvent les terres voisines du rivage, le Seigneur, qui est admirable en ses grandes eaux, voulut, par les mérites du prophète annoncé par lui, arrêter les déprédations de l'Océan. C'est pourquoi, selon le commun témoignage de toute la province, l'homme de Dieu, par la traînée de son bâton, traça un sillon le long du continent, et, au nom de Jésus, qui marchait sur l'eau et qui d'un

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mot calma la tempête et les vents, il forma ce sillon pour limite à la mer. Sous ses pas se dressa un monticule continu de sable, comme un mur inébranlable. C'est là ce que les habitants nomment les dunes, contre lesquelles jusqu'à ce jour se brisent les flots les plus terribles, qui frémissent arrêtés dans leur fureur par un obstacle , comme si Dieu, posant à la mer cette barrière, lui eût dit de la voix : Tu viendras jusque-là ! »

Et quand même il ne faudrait voir en tout ceci qu'une légende , une image de la civilisation apportée aux Bataves par saint Willibrod et ses continuateurs, ne résultet-il pas de cette tradition que le pays doit aux moines son réseau de digues et tout ce système de travaux hydrauliques qui a fait dire :

Tellurem fecerc dii, sua littora Belges.

Voilà comment, n'en déplaise à l'ingénieur Conrad et à Louis Napoléon , la paternité des digues de Katwyck remonte à onze siècles avant eux , à un pauvre moine saxon qui conquit deux fois la Balavie , une première fois sur le paganisme, et une seconde fois sur les eaux.

Mais le nom de Louis Napoléon s'est déjà présenté plus d'une fois sous ma plume, et ce serait peut-être le cas de parler un peu de ce roi bienfaisant, qui, loin de renier les origines catholiques de la Hollande , a fait beaucoup pour apaiser les divisions religieuses, et peut-être même pour préparer la restauration de l'œuvre interrompue de saint Willibrod.

Il est d'autant plus juste de rendre hommage en passant à la mémoire du roi Louis, que le pays de Leyde lui doit, même dans l'ordre temporel , autre chose que le vaste réseau de digues qui marque au Rhin et à la mer leurs limites. La population a conservé un souvenir plein de reconnaissance pour cet étranger qui sut s'attacher la

nation qu'il gouvernait , pour ce souverain qui , aux époques de débâcle, franchissait l'inondation sur une nacelle, visitait les maisons envahies et logeait les inondés dans son palais. Leyde, en particulier, se souvient du dévouement vraiment héroïque de Louis durant le désastre de 1807, quand le Pmin, la Meuse et le Wahal , refoulés par les glaces, rompirent les digues et se précipitèrent en cascades sur le pays. Le tocsin sonnait à tous les clochers, le cri d'alarme était porté de village en village, et la population , éperdue , s'était entassée sur l'îlot de la Bétuwe, entre Dordrecht et Gorcum, comme des naufragés sur un radeau. Le roi, sacrifiant son bien-être, passa les jours et les nuits à visiter le théâtre du désastre; il prodigua ses trésors et suscita par son exemple d'admirables dévouements. Deux années auparavant il avait de même, en payant de sa personne royale, sauvé la ville d'un terrible incendie. Aussi un homme du peuple à qui il disait longtemps après : « J'espère que vous oublierez que je ne suis pas né en Hollande , » lui répondait- il avec une admiration émue : « Sire, nous l'avons bien oublié depuis Leyde ! »

Louis pourtant ne flattait pas ses sujets; mais il sut se faire apprécier d'eux par son honnêteté scrupuleuse , sa charité, sa sollicitude pour les petits. A plusieurs reprises il parcourut les moindres villages de son royaume, visitant avec prédilection les orphelinats, les hospices, les établissements de bienfaisance, si répandus dans la Hollande. « Partout, lit-on dans ces Documents historiques que nous avons déjà cités , les habitants vinrent au-devant de lui et lui parlèrent de leurs petits griefs avec la simplicité hollandaise. » Une autre fois, ayant remarqué que les femmes de Zélande, quoique très bonnes mères, ne nourrissaient pas elles-mêmes leurs enfants, et connaissant d'ailleurs l'attachement des Zélandaises pour le costume national, il décréta que les mères qui allaiteraient leurs

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enfants auraient seules le droit de porter le cercle d'or entier autotir du front. Le roi Louis était le Salomon de la Hollande, et même après son règne, si brusquement coupé , le peuple en a gardé pieusement la mémoire.

Ce fut à cette popularité que Louis, un chrétien dans la force du mot, dut d'accomplir l'œuvre si difficile de la réconciliation des catholiques et des protestants aux Pays- Bas. Nous citerons ici un livre trop peu connu des touristes : La Hollande catholique, par doin Pitra, bénédictin de Solesme.

« C'était déjà, dit le pieux auteur, un grand événement pour les ilotes néerlandais que le chef du pays fût un de leurs coreligionnaires, un frère de Napoléon, et, ce qui était plus grand, un sincère chrétien! La Hollande, sincère aussi et réfléchie , contempla avec respect , pour s'en souvenir longtemps, ce frère de Napoléon, pratiquant avec simplicité le culte des plus petits de ses sujets , remplissant ses devoirs comme le dernier d'entre eux, plaçant ostensiblement une croix dans le palais d'Amsterdam, érigeant au vestibule celte superbe statue de saint Ignace qui y subsiste encore, disposant dans cet ancien stadhuis, où les stathouders et les hautes puissances avaient tant de fois lancé des placards de proscription contre les papistes, une chapelle catholique où il passait, en sortant de la salle du trône, pour y entendre la messe de son chapelain, le vénérable abbé de la Lamblardie! » Mais le roi fit plus encore. A l'union mensongère du pacte d'Utrecht il substitua une alliance sincère où la chose était vraiment accordant au nom. Et dans toutes les circonstances il sut faire valoir les vertus trop méconnues de ses coreligionnaires, comme ce jour d'épidémie où, rencontrant, au village d'Aerle, un bon prêtre qui exposait joyeusement sa vie pour faire son devoir de ministre , il se retourna vers les protestants qui l'accompagnaient et

leur dit avec une juste fierté : « Messieurs , c'est là un vrai curé catholique ! » La tolérance accordée aujourd'hui aux catholiques , et qui est une émancipation véritable , est certainement un fruit providentiel de ce règne si fécond en bonnes œuvres.

Harlem ! Ce nom réveille une des impressions les plus vives que nous ait fait éprouver le voyage de Hollande, celle du désert contrastant par son immensité avec une ville civilisée , populeuse , historique , que sa grande église annonce de loin dans la campagne comme un phare au milieu de l'Océan. Ce désert est le lac desséché de Harlem, converti aujourd'hui en cultures, mais qui a conservé sur son immense tapis de verdure la majesté solitaire et les aspects d'une mer. Harlem elle-même est, comme Leyde, une ville rêveuse et triste; mais ce n'est pas l'étude qui chez elle a produit cette torpeur. Elle est silencieuse comme les populations maritimes qui l'entouraient naguère. En devenant agricoles, ces populations n'ont pas d'un seul coup changé leurs habitudes. Les mœurs antiques se perpétuent chez elles, et, quoique naturellement actives et entreprenantes', elles frappent l'étranger par la gravité de leur physionomie. On dirait qu'elles se taisent pour entendre encore cette morne chanson de la mer qui les berçait naguère et qui s'est tue pour toujours.

Ces aspects étranges de la mer de Harlem dont nous

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