IL
devions plus tard nous repaître les yeux , nous ne faisons que les entrevoir dans le court trajet qui la sépare de Leyde. Entraînés par la vapeur, nous parcourons d'abord de vertes prairies où ruminent , paisiblement couchées , ces vaches au pelage blanc et noir qui sont la race la plus répandue dans le pays. Bientôt les dunes moutonnent autour de nous, et la mer du Nord se laisse voir un moment sur la gauche, avec cet éclat métallique que lui prête un rayon de soleil glissant sur son étendue. A droite s'ouvre, bordée de quelques moulins , la plaine uniforme qui fut il y a peu d'années le lac de Harlem. Aucun mouvement de terrain, aucun édifice...; c'est comme un regard jeté sur l'infini. Mais tout à coup le rideau se tire, le paysage redevient banal, et les somptueuses résidences des armateurs d'Amsterdam, qui aiment à se retirer dans cette campagne, nous annoncent le voisinage de la ville.
Le voyageur entre à Harlem par la délicieuse promenade du Bois, c'est-à-dire par un parc coupé de larges avenues , dans lequel les daims et les biches broutant sous les ombrages rappellent les charmes forestiers du Bois de la Haye. Un pavillon monumental construit par M. Hope, banquier d'Amsterdam, et habité jadis par le roi Louis, s'élève sur la droite, entouré d'une ceinture de vieux hêtres. Ce pavillon est aujourd'hui une résidence royale. Le joli Bois de Harlem sert bien d'entrée à une ville paisible qui n'a d'autre passion que la culture des tulipes, et que ses mœurs, un peu flegmatiques, n'empêchent pas d'être une des plus riantes de la Hollande. Les maisons en briques de Harlem sont gracieuses, ornées de sculptures et étincelantes d'une exquise propreté. La Spaarne, qui la traverse, se divise en canaux peu animés, il est vrai, par la navigation, mais bordés d'arbres qui leur donnent un agrément pittoresqne. Enfin, toute la ville est dominée par la Grande-Église, dédiée jadis à saint Bavon , qui est un monument original d'une réelle
grandeur et dont la tour laisse échapper, chaque fois que l'heure sonne, un de ces joyeux carillons si chers aux populations des Pays-Bas. Je n'affirmerai pas que la nuit cette musique aérienne soit une jouissance pour l'étranger; mais à Anvers, à Gand et dans les villes flamandes nous en avons entendu bien d'autres! Quant aux habitants de Harlem, ils dorment au bruit des cloches, comme le marin au bruit de la tempête. S'ils s'éveillent, ils ont la consolation de penser que l'airain de la cathédrale est celui que les croisés de Hollande rapportèrent de Damiette en l'an 1269. Est-ce que ce souvenir patriotique ne vaut pas quelques minutes de sommeil?
Ici , comme à Leyde , il y a un Lion d'or. Nous le choisissons pour le centre de nos excursions. La première visite dans Harlem est , à l'inverse des autres villes néerlandaises, pour la cathédrale, en partie masquée par les maisons bourgeoises et dont les proportions imposantes ne se révèlent qu'à distance. Cette église fut bâtie auxv e siècle par Albert, duc de Bavière et comte de Hollande. Elle est d'un beau style , quoique bien nue depuis que saint Bavon en a été expulsé par la réforme. Son principal intérêt aux yeux — disons plutôt aux oreilles — des touristes consiste dans les orgues de Christian Muller, gigantesque instrument qui ne compte pas moins de cinq mille tuyaux et de douze soufflets, dont la hauteur est de trente-six mètres, la largeur de dix-sept. A dire vrai, je n'aime pas beaucoup le système par trop démocratique qui consiste à exécuter à heure fixe et au prix de douze florins par séance une symphonie pour le plaisir des touristes. Aussi, quand l'organiste fit résonner pour la première fois les voûtes, cette voix me semblait-elle une plainte de l'instrument, disant à son maître : « Pourquoi troubles-tu sans cesse mon repos? Pourquoi m'obliges-tu à parler pour des profanes, moi qui suis fait seulement pour louer Dieu? »
Mais , après cette note grave et prolongée qu'il tira en
manière de prélude, l'artiste exécuta, avec une maestria à la hauteur de tous les orchestres connus , une improvisation bien faite pour émouvoir l'homme le plus indifférent à l'harmonie. Sous sa touche magistrale, plus encore que par le jeu multiple des tuyaux, l'orgue prenait la voix du tonnerre ou des flots irrités; puis les sons, par un retour inattendu, s'adoucissaient et semblaient tirer des vieilles statues de pierre comme des larmes d'attendrissement. Tout vibrait dans l'église à l'unisson des hautes émotions des artistes, et je compris alors l'admiration de Mozart et 'de Hœndel pour les grandes orgues de Harlem. Les deux maîtres ont touché l'instrument, et on dirait qu'ils y ont fait passer un souffle de leur génie.
Il est juste de dire que les orgues de Harlem , en môme temps qu'elles acquéraient une plus haute célébrité, ont, suivant la loi commune, perdu beaucoup de leur force et de leur fraîcheur. L'instrument est, avec les ans, devenu moins harmonieux et même un peu poussif. S'il excite l'admiration des voyageurs, c'est que l'artiste sait en tirer les notes qui ont conservé toute leur puissance, et. produire avec ses jeux incomplets de beaux effets d'harmonie. Rendons donc, avec un juste tribut d'éloges aux constructeurs de cette admirable machine, un hommage non moins mérité à l'artiste qui sait encore nous tromper sur son âge, et lui prêter, en dépit du temps et de l'insuffisance de ses ressources actuelles, la vie, la voix et l'expression,
Après l'église, c'est l'hôtel de ville, édifice gothique peu intéressant par lui-même, qui attire ordinairement le visiteur. On lit celte devise sur sa façade : Vieil vim virtus : « La vertu prime la force. » Voilà une maxime, hélas! qui devient une rareté partout ailleurs qu'à Harlem. Il faut encore voir l'ancienne boucherie, fantaisie exotique, où les obélisques espagnols se marient aux frontons grecs, le tout enduit d'un badigeon rouge et blanc dans le goût de l'Inde ou du Japon. Celte ancienne boucherie, devenue l'hôtel
des ventes, fait penser à une pièce montée de pâtisserie. Après cela nous pourrions visiter encore le musée Teyler. qui renferme, dit-on, une riche collection d'anatomie et d'histoire naturelle; mais nous avons assez vu de fossiles. Mieux vaut avancer au hasard sur les quais de la Spaarne, le long de ces vieilles maisons qui, pour la plupart, portent leur date du xvn 6 siècle gravée sur leur façade. Nous sommes ainsi conduits dans le quartier des pauvres, où, par suite d'un legs fait en 1617 par une dame charitable, les nécessiteux sont logés gratuitement. Toutes les maisons de cette rue sont construites sur le même modèle et datent du temps de la fondatrice. C'est encore là une de ces institutions de bienfaisance si intéressantes à étudier, si avantageuses à reproduire et qui sont l'honneur de la Hollande. Mais pourquoi ces œuvres d'humanité inspirent -elles ici plus d'admiration que de sympathie? Pourquoi nous touchent-elles moins que ces hôtelleries hospitalières de Rome où les princes et les prélats pratiquent en personne la plus tendre charité envers les pauvres? La solution est au bout.de ma plume; mais, ne voulant pas aborder ici les questions religieuses, je préfère louer sans réserve une institution digne, après tout, de toute l'estime des visiteurs. Quel est ce vieux donjon à tourelles pittoresques, à clochetons aigus , qui s'élève au bout de la rue des Pauvres , sur les bords d'un canal? C'est la porte d'Amsterdam, une ancienne construction espagnole qui a encore grand air sous ses toits délabrés et à laquelle le canal actuel, encombré de végétations parasites , servait jadis de fossé. Un pont de bois invite à franchir le ruisseau. Nous nous trouvons alors dans la banlieue, dans le quartier habité par les marchands de fleurs. On sait que Harlem est connue dans le monde entier pour son amour des tulipes. Des folies ont été faites par les amateurs pour se procurer les oignons de ces tulipes fameuses qui se sont vendues jusqu'à trois et quatre mille florins. Pour se procurer Y ami-
Le Spaaime à Harlem.
rai Liefkens ou le semper auguslus (je ne sais pas au juste lequel des deux), un Hollandais offrit, au xvn° siècle, avec les quatre mille florins , une voiture et deux chevaux pommelés d'un grand prix. Mais , à l'époque où nous traversons la ville de Harlem , la saison des tulipes est passée. C'est maintenant celle des jacinthes. Nous marchandons cependant quelques échantillons chez un des principaux horticulteurs, qui malheureusement se montre trop grand seigneur pour notre bourse. Il faut dire que ce fleuriste était le grand Kreelage, si habile à deviner un adepte, mais qui, du premier coup d'œil, reconnut en nous des profanes. Il nous confessa poliment alors qu'il n'avait rien en cette saison qui eût quelque valeur; que pour des Américains ou même des Anglais il ne se ferait pas scrupule de leur vendre ses oignons, mais que vis-à-vis de Français il tenait trop à l'honneur de sa maison. N'était-ce pas une manière spirituelle de nous dire : Odi profanum vulgus et arceo; en bon français : « Vous repasserez une autre fois? »
Puisque j'ai nommé le grand Kreelage, parlons des grands hommes de Harlem. Harlem a vu naître plusieurs célébrités, Coster entre autres, l'un des prétendus inventeurs de l'imprimerie, dont j'aurais peut-être dû parler plus tôt. La manie des statues s'est, en effet, exercée ici sur Coster, comme à Leyde sur Érasme, à la Haye sur le prince d'Orange. Il y a un Coster dans le Bois; il y en a un autre sur la grande place , en face de la maison qu'il habitait. On lisait jadis sur la façade : « Nier la gloire de ce grand homme serait nier l'existence même de Dieu. » Hélas ! l'une et l'autre ont été souvent contestées ; mais , à Harlem, Coster n'a-t-il pas eu sur Dieu cet avantage de ne jamais voir ses droits mis en question?
La ville de Coster s'honore à plus juste titre d'avoir vu naître des peintres célèbres : Van der Helst, Wouvermans, Van Ostade, Ruysdael et Berghem. Mais elle n'a
La porte d'Amsterdam , à Harlem.
rien conservé de ces grands maîtres. La seule galerie de tableaux qu'elle possède est celle du palais du Bois, une exposition des maîtres contemporains de la Hollande. Le titre dit assez pourquoi nous ne prendrons pas le temps de la décrire. Il est vrai que le Stadhuis possède plusieurs ouvrages de Franz Hais qui méritent d'être vus, un entre autres que M. W. Biirger tient pour un chef-d'œuvre comparable aux grandes peintures du Tintoret ; mais ces morceaux épars ne suffiraient pas à former un musée. Au Stadhuis , d'ailleurs , on rencontre encore l'inévitable Coster dans une collection d'in-folio et d'objets divers se rattachant à l'enfant privilégié de la bonne ville de Harlem... Avis au voyageur!
N'en déplaise à Coster, le grand homme de Harlem, c'est , à mon humble sentiment, Ruysdael, qui peignit avec amour les paysages de ce pays , dont il avait si bien saisi le caractère. Ruysdael, comme Rembrandt, a, dans sa vie, l'attrait du mystère. L'histoire n'a presque rien conservé sur son existence modeste et rêveuse, sans doute, comme la nature qu'il aimait à peindre. On croit qu'il naquit à Harlem, vers l'an 1635 ou 1640. Dès l'âge de douze ans il prenait en main les pinceaux. Que devint-il plus tard? On sait seulement qu'il habita le château de Beinthem, sur la Moselle, qui figure dans un grand nombre de ses tableaux. Mais ce fut à Harlem qu'il se fixa dans les derniers temps de sa vie et qu'il mourut le 16 novembre 1681, laissant sa poussière à cette terre qui l'avait vu naître et pour laquelle il avait toujours conservé une tendre prédilection. Buysdael, en effet, revient sans cesse à ses chères campagnes de Harlem et à cette mer, non desséchée alors, dont les vagues venaient assaillir les pauvres chaumières situées sur ses rivages. Le grand paysagiste aimait cette nature hollandaise, dont il a reproduit les aspects familiers , sans souci du paysage classique ni de la nature italienne , si fort en faveur à son époque. Loin de prêter mal-
adroitement aux Pays-Bas l'éclat d'un ciel plus heureux. il affectionne les ciels gris, les nuages messagers de la tempête, et, comme peintre de marine, la mer houleuse et lourde qui bat les côtes du Zuiderzée. Enfin, lorsque le sujet le permet, toujours la tour de Harlem, avec les pignons de la Grande-Église et son toit d'ardoises, dessinent leur silhouette sur l'horizon comme le but désiré de ces voyageurs courbés sous les rafales que l'on voit cheminer dans ses tableaux. Et si Harlem n'a pas sa place dans la toile, une digue, un pont, un moulin, rappellent du moins que l'on est en Hollande et donnent à son œuvre ce caractère national qui la distingue.
Cette courte digression sur le paysagiste qui a le mieux rendu ce qu'on appellerait aujourd'hui « l'âme des Pays- Bas » , nous amène à parler de la mer de Harlem et de son aspect actuel, dont l'originalité est encore si frappante. Il y a à peine un quart de siècle , ce lac , si vaste , que les Hollandais l'ont appelé une mer, formait une na'ppe d'eau de vingtquatre kilomètres de longueur, dont les vagues, soulevées par les tempêtes, avaient déjà emporté, dans leurs assauts, plus d'un village. Les peintures de Ruysdael nous montrent ce qu'était alors cette mer intérieure, terrible dans ses colères, qui avait vu des naufrages et même des batailles navales. Ses eaux troubles avaient, aux jours d'orage , la couleur terreuse des vagues du Zuiderzée; par les temps calmes, cette couleur d'un bleu terne qui se voit dans les marines de Bachuysen "comme sur les eaux de la mer du Nord. Le 9 novembre 1836 , la mer de Harlem , chassée par les vents d'ouest, rompit ses digues et menaça Amsterdam. Amsterdam eut peur, et cet accès de rage décida la suppression d'une mer toujours envahissante qui était devenue la terreur de la Hollande.
L'idée de dessécher un lac gigantesque qui n'a pas moins de douze lieues de tour peut, à première vue, paraître chimérique. Ce projet, pourtant, suscité par les périls que la
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mer de Harlem causait aux pays avoisinants, était apparu dès le xvii siècle. Jean Leeghwater, dont le nom prédestiné exprime l'épuisement des eaux, avait exposé, en 1640, les procédés à employer pour dessécher le lac et déverser ses eaux dans le golfe de l'Y. Le plan de Leeghwater ne différait guère des travaux exécutés en 1840 cpie par l'emploi des moulins à vent, dont l'action inégale, mais seule connue à cette époque, était une objection grave que vinrent encore renforcer les préoccupations politiques et commerciales de la Hollande. En 1819, la question fut reprise par le roi Guillaume I er , et, à la suite de l'inondation dont nous avons parlé, la vapeur fournissant une force constante et supérieure à celle du vent , l'épuisement fut résolu par les états. Trois pompes gigantesques furent employées à ce travail. Elles reçurent les noms des ingénieurs qui avaient concouru au dessèchement du lac , Cruckius , Leyden et Leeghwater, ce dernier nom en mémoire du hardi promoteur de l'entreprise. En un peu plus de trois ans le lac était converti en polder, les bestiaux paissaient là où flottaient auparavant les barques des pêcheurs, et le succès de ce travail a même fait naître, dans ces dernières années, le projet autrement effrayant de reconquérir sur la mer, par des moyens identiques, l'immense golfe du Zuiderzée. Ce n'est pas, à vrai dire, l'étendue du golfe qui rendrait l'épuisement plus difficile: il n'y a là qu'une question de temps. Mais il faut d'abord interdire à la mer du Nord son accès par les portes du Texel.
Avant de voir l'emplacement de l'ancienne mer de Harlem, nous avons tenu à visiter l'une des trois machines qui ont épuisé son'lit. Cette machine était le Cruckius, situé à quelques kilomètres de la ville sur la rive de la Spaarne. Mais où peut conduire ce nom de Cruckius? Prononcé à la française dans le village de Heemstede, il produisait chez les bons Hollandais que nous interrogions un étonnement voisin de l'épouvante. Nous demandions le Cruckius
Bt
à un paysan. Celui-ci reculait d'abord, nous observait avec attention comme pour s'assurer de notre état mental ; puis tout à coup son visage s'éclairait, et, faisant un signe d'intelligence, il nous dirigeait sur la boutique la plus voisine. Le Cruckius nous conduisit successivement chez un pépiniériste, dans une hôtellerie et chez un marchand de cigares. Ce dernier, en entendant le mot de Cruckius, nous ouvrit avec mystère une boîte de havanes premier choix que, la timidité aidant, nous eûmes la faiblesse d'emporter. Abandonnant alors Heemstede, où nous pouvions dire : Barbarus hic ego sum quia non inlelligor Mis, nous nous engageâmes résolument en pleine campagne, dans des prairies où les nids de cigogne, perchés au haut d'un mal, dessinent une silhouette des plus bizarres. Les Hollandais aiment les cigognes et se persuadent qu'elles leur portent bonheur. Nous avons vu déjà que les villes les nourrissent à leurs frais et que les bourgeois leur donnent, à chaque retour du printemps, la généreuse hospitalité que le père de famille accorde à l'enfant prodigue. Un voyageur a raconté à ce sujet qu'ayant rencontré dans les rues de Harlem une femme en pleurs qui s'exprimait avec un accent plaintif, il dit à son guide: « Est-ce l'aumône qu'elle demande? » Et le guide répondit : « Non, Monsieur, elle n'est pas pauvre ; mais elle a perdu sa cigogne. » En France on aurait dit : « Elle a perdu son chat '. »
La campagne de Heemstede est des plus riantes. Les paysans y ont en outre un air franc et débonnaire qui fait plaisir à voir. Ils nous saluent, sans nous connaître, avec cette simplicité antique des pays agricoles , dont la civilisation moderne n'a pas gâté l'esprit. Un homme qui ne nous salue pas , nous le jugeons tout de suite un homme civilisé. Est-ce leur faute, après tout, s'ils ne comprennent pas nos barbarismes? Quoi qu'il en soit, les informations
i Magasin pittoresque , mars 1860.
nous ayant fait défaut, le hasard vint à notre aide. Au bout d'une heure environ , nous découvrions la haute cheminée du Cruckius, et bientôt après sa large tour de briques, crénelée comme un château féodal. Les balanciers à vapeur sortent du bâtiment et plongent dans les tubes du fossé d'enceinte. Ils se meuvent comme les bras d'un être vivant. C'est un spectacle imposant, et qui donne une haute idée de la puissance de l'homme, que celui de ce polype gigantesque aspirant l'eau d'une mer. Le mugissement des eaux qui s'engouffrent dans les pompes a quelque chose d'étrange et presque d'effrayant... Tout cela est bien la personnification du génie de la Hollande , conquérant son sol sur la mer et le défendant contre les retours incessants de son antique ennemie.
Tandis que mon compagnon s'arrête à faire sur son album un croquis de cette tour hydraulique qui ne manque pas de pittoresque, je m'aventure seul vers l'emplacement du lac de Harlem. C'est une mer encore, mais une mer de prairies verdoyantes, de blés jaunissants, de moissons qui ondulent comme des vagues au souffle du vent. Pour y pénétrer, j'enfonce d'abord dans les sables de l'ancienne plage, dont les dunes n'ont pas encore disparu. Mais, à mesure que j'avance , les côtes s'abaissent dans le lointain , l'humidité des polders les estompe d'un reflet bleuâtre , et l'horizontalité de cette plaine immense , son isolement , l'air vif qu'on y respire, tout donne l'idée de l'Océan, tout rappelle ses majestueux -spectacles. Assis loin du rivage, je. pus jouir librement de cette solennité d'aspects, observant tour à tour l'ombre des nuages que poursuivait le soleil sur l'or des champs de blé , les hirondelles de mer et les oiseaux de haut vol qui n'ont pas déserté leur ancien domaine; enfin, pour animer cette grande solitude, une charrue avec deux chevaux de labour appuyés nonchalamment l'un sur l'autre et qui, bien que très éloignés, se détachaient sur le ciel avec un relief surprenant. La char-
HARLEM 13b
rue a remplacé ici les navires qui creusaient de leur proue la surface de la mer. Elle indique, dans ce cadre extraordinaire, la transformation du sol nouvellement conquis par le travail de l'homme. J'ai éprouvé là , perdu dans l'immensité des polders , une de ces émotions sérieuses qui sont le grand attrait de la Hollande et que le voyageur, quand il les a une fois connues, ne saurait plus oublier.
AMSTERDAM
De Harlem à Amsterdam il n'y a en chemin de fer qu'une demi-heure de trajet; mais peut-être cette demiheure paraît- elle allongée par l'extrême uniformité des paysages. Toujours les gras polders , toujours l'immense tapis de verdure moucheté de vaches noires ! Si cela durait un peu, si une route, un moulin, un clocher ne rappelaient de loin en loin la présence de l'homme, le voyageur pourrait se croire transporté dans les prairies vierges du Texas. H y a toutefois cette différence , que la prairie est ici l'œuvre de l'industrie humaine , et non celle de la nature. Aussi cette monotonie, que l'on supporterait malaisément ailleurs , frappe-t-elle l'esprit jusqu'à l'intéresser à ce pays, dont elle traduit, si l'on peut dire, les efforts séculaires et le travail persévérant. Quelle immense surface regagnée sur la mer! Quelle surveillance de chaque heure pour empêcher que la contrée ne soit à nouveau submergée ! L'admiration s'impose d'autant plus au voyageur qu'il traverse ces prairies comme à vol d'oiseau, sur une digue suivie par la locomotive et dont la ligne in-
flexible a été tracée aux eaux comme une limite. A droite s'étend le lit du lac de Harlem. A gauche se voit bientôt le golfe de l'Y, dont les vagues se rapprochent peu à peu de la chaussée. Au centre court la digue, qui semble dire à la mer: « Tu n'iras pas plus loin. »
D'une ville à l'autre il n'y a qu'une station intermédiaire, Halfweg, qui (son nom sert à le dire) partage en deux la distance qui les sépare. Halfweg est un îlot, une oasis dans laquelle se voient les écluses , et aussi le Zwanenburg ou château des Cygnes, dont la dénomination poétique semblait faite exprès pour la résidence de l'ingénieur des eaux. Le service public des eaux, installé ici, fait du Zwanenburg la citadelle hydraulique d'Amsterdam. L'ingénieur peut, sur un ordre transmis par le télégraphe, inonder d'un tour de clef la ville et le pays environnant dans un rayon de cinquante kilomètres. Les Hollandais le savent bien, et un ingénieur du Watterstat, à qui nous parlions un jour de la possibilité des annexions, nous répondait : « Monsieur, si l'Allemagne prétendait nous envahir, nous ferions comme au temps de Louis XIV. La mer n'est pas , comme on le dit quelquefois, notre ennemie ; elle est notre arrière-garde. Nous avons la clef des digues dans nos poches. » Et ce brave homme disait cela simplement, avec une conviction patriotique dans laquelle l'orgueil professionnel n'entrait pour rien. Car ces ingénieurs de Hollande se distinguent par une modestie trop rare dans les corps spéciaux et chez les hommes de talent. Ils ne se croient pas de grands personnages pour avoir fait des ouvrages gigantesques ni pour défendre leur pays contre l'inondation. Que voulez-vous ! c'est leur métier à eux d'épuiser la mer, et ils le font tout simplement comme un plombier de Paris répare une fuite de gaz ou pose des robinets.
En approchant d'Amsterdam, la campagne devient plus populeuse et plus industrielle. On dirait la grande ville
Le port des yachts, à Amsterda
gardée par une armée de moulins , destinés non plus à épuiser l'eau des polders, mais à moudre le grain. Ces moulins se livrent, sous l'influence d'un fort vent d'ouest, à une activité fiévreuse qui donne le vertige et qui , les souvenirs historiques aidant , fait penser aux « tourbillons » de Descartes. Plusieurs de ces machines sont élevées sur d'anciens bastions destinés à la défense, en sorte que ce travail pacifique établi sur un vieil ouvrage de guerre ajoute encore à l'étrangeté du spectacle. Mais déjà le rideau se tire sur la campagne , les maisons du faubourg nous dérobent ce paysage bien fait pour exaspérer don Quichotte, et voici que le train nous dépose dans une gare monumentale, disons mieux, dans un temple grec assez étonné , sans doute , de se voir transporté sous les brumes néerlandaises. Ces frontons rigides et ces colonnes y font , ma foi , la plus ridicule et en même temps la plus triste figure. La Madeleine ne semble -t- elle pas bien dépaysée sur nos boulevards? Que diriez-vous donc en la retrouvant convertie en gare sur les bords du Zuiderzée ?
En dépit de l'architecture hellénique, cette entrée dans Amsterdam est sans grandeur. L'entrée véritable, celle qui donne une haute idée de la puissance maritime de la ville en même temps que de son étendue, c'est la mer, c'est le Zuiderzée. Amsterdam communique avec la mer par un splendide canal , l'Amstel , qui a donné son nom à la cité (Amstel dam, digue de l'Amstel), et qui est justement vanté par ses bords plantés d'arbres et garnis de moulins, de jardins fleuris et d'élégantes maisonnettes. Dans une autre direction , Amsterdam communique avec le golfe de l'Y par son port et ses docks tout remplis de mâts , de voiles qui s'ouvrent comme des ailes blanches , et de la noire fumée des steamers. Les deux bras de mer sont reliés à travers la ville par une série de canaux concentriques qui forment les artères de la Venise du Nord.
Hôtel do l'Amstel, à Amsterdam.
Que le touriste arrive par l'Amstel ou par l'Y, il jouira de ce magnifique panorama d'une ville assise sur la mer, rehaussée par les dômes de ses palais et les flèches de ses églises, et qui joint à l'activité d'une ruche la majesté d'une arche flottant sur les eaux. Mais nous étions prosaïquement arrivés par le chemin de fer. Nous dûmes attendre au lendemain pour admirer ces grands spectacles , et prendre tout d'abord une vigilante, dont le cocher nous conduisit de vive force et sans écouter aucune observation à l'hôtel du Star, ou de l'Étoile, qu'il nous dit être très fréquenté par les Français.
L'hôtel du Star, où, n'en déplaise à notre guide, nous sommes actuellement les seuls voyageurs français, est situé sur le canal de Rokin , au centre de la ville et près de la grande place du Dam, qu'entourent trois monuments attestant la splendeur ainsi que la richesse de la cité, la Bourse , le Palais-Royal et la Nouvelle-Église. Mais , sur le conseil de notre hôte, nous courons d'abord au pont de l'Amstel , appelé aussi le IJooge-Sluis ou haute écluse , d'où l'on a sur la ville cette vue d'ensemble qui m'a toujours paru nécessaire pour mettre de l'ordre dans ses souvenirs et même pour bien connaître une capitale. Le Hooge-Sluis est, suivant le mot très juste de M. Victor Fournel, le Rialto de la Venise hollandaise. C'est un'pont monumental en pierre qui fraijchit l'Amstel par trente-cinq arches assez élevées pour laisser passer les navires. On y contemple, d'un côté, la ville, dont les canaux hérissés de mâts apparaissent encadrés dans ces maisons de briques où s'agite le commerce du monde ; de l'autre , la rivière coquettement bordée de saules et de moulins qui semblent placés là tout exprès pour le plaisir des yeux. Si les canaux intérieurs, avec leur eau stagnante chargée de bateaux , rappellent un peu Londres aux environs des docks et de la Tour, l'Amstel fait penser à la Tamise quand, sortie de la métropole et bordée de verdure, elle incline
Canal à Amsterdam.
doucement son cours vers les gracieux rivages de Sheerness et de Sheppy. La brume du matin, qui enveloppait alors l'Amstel, complétait la ressemblance du paysage et ajoutait à sa fraîcheur.
Après avoir joui longuement et en silence de cette vue qui devrait être classée parmi les plus célèbres de l'Europe, nous remontons le canal pour payer aux monuments du Dam le tribut obligé d'une visite. La Bourse, à vrai dire, n'a de frappant que sa colonnade ionique, nouvel et malheureux exemple de la manie professée pour le style grec par les architectes de Hollande. Un souvenir historique se rattache à cet édifice, ou du moins à son prédécesseur, construit en arcades sur l'Amstel, et que les Espagnols tentèrent de faire sauter par le moyen d'un bateau chargé de poudre à canon. Le complot fut déjoué, dit-on, par un orphelin de l'hospice, et c'est à ce fait que doit son origine la singulière coutume d'ouvrir annuellement la Bourse (je parle sans figure) aux enfants de la ville durant la première semaine de la Kermesse. L'ancien édifice datait de 1608. La nouvelle Bourse fut construite sur pilotis en 1845, et n'a plus rien à craindre des torpilles.
Le Palais-Royal, qui fut autrefois l'hôtel de ville, est un vaste édifice construit en pierres, dans le goût pompeux du xvn e siècle, et dont le plus grand mérite paraît être, au sentiment des architectes , l'heureuse proportion du dôme avec la façade. Ce qui frappe davantage les yeux des profanes , c'est l'absence d'une porte d'honneur , absence motivée , dit-on , par le désir de ne pas ouvrir un trop libre accès à l'émeute, mais qui produit un singulier contraste avec l'énorme péristyle de la Bourse, située sur la même place. De là ce dicton populaire à Amsterdam : Le Palais est une maison sans porte, la Bourse une porte sans maison. Il est juste de rappeler que le palais n'était pas destiné primitivement à recevoir des souverains. Ce
AMSTERDAM ^5
fut seulement en 1808 que Louis - Napoléon y établit la résidence royale, et la famille d'Orange lui a conservé depuis la même destination. Les habitants d'Amsterdam sont très fiers de leur palais, et aiment à dire qu'il est le chef-d'œuvre de Jacob Van Campen, un des architectes les plus célèbres de la Hollande. J'aime à penser, pour la gloire de Van Campen, qu'il a produit d'autres chefsd'œuvre.
Si de l'extérieur de l'édifice nous passons à l'intérieur, l'impression sera plus avantageuse, du moins grâce aux peintures.des appartements et aux bibelots historiques qui en font l'attrait. La pièce que l'on fait visiter d'abord est la chambre à coucher du roi, dont l'ameublement empire et les tentures en soie jaune sont les mêmes qu'au temps du roi Louis. Il y a là pour un Français des souvenirs touchants. La reine Hortense se plaisait, dit-on, à faire venir à Amsterdam des meubles français et à donner au Palais- Royal des fêtes qui rappelaient celles des Tuileries. On remarque dans cette pièce, au-dessus de la cheminée, une belle toile de Nicolas de Helde Stokade représentant le Marché au blé en Egypte sons l'administration de Joseph. La salle de bal, dont les lustres de cristal, les tapis, tout l'ameublement, en un mot, datent aussi du roi Louis, n'offre aux yeux que des magnificences d'un autre, temps qui ne sauraient arrêter longtemps un Parisien. Quant à la salle du trône, elle attire l'attention, comme de juste, parle trône, placé sous un dais de pourpre et décoré des armes des Pays-Bas. Nous y considérons sans beaucoup plus d'intérêt d'ailleurs'un Moïse de Jacob de Wit, qui descend du Sinaï avec les tables de la loi. Les bons tableaux ne sont pas, en effet, aussi nombreux qu'on pourrait le croire dans ce palais d'Amsterdam, à deux pas du Trippenhuis et des chefs-d'œuvre de Rembrandt. Après deux tableaux de Jordaens où se retrouve toute la fougue du maître, les Philistins défaits parSamson, et Goliath vaincu
*rA, Qflfc*
par David, je ne vois guère à signaler que les prodigieux trompe-l'œil de ce de Wit , dont les grisailles imitent à s'y méprendre des sculptures de bas -reliefs. Si c'est là de l'art, c'est au moins un art de décadence. Que Zeuxis et Apelles, qui trompaient les oiseaux et les peintres euxmêmes , me pardonnent cette hérésie !
Du Palais-Royal il n'y a qu'un pas jusqu'à la Nouvelle- Église, qui est le troisième monument de la place du Dam. La Nieuwe-Kerk ou nouvelle église date de quatre siècles, ce qui prouve une fois de plus qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil ; mais n'oublions pas que la dénomination du monument servait à l'origine à le distinguer de la vieille église (Oude-Kerk), qui fut érigée en l'an 1300. L'église neuve est un élégant édifice gothique, aux ogives élancées, que des campaniles en style rococo couronnent sans trop la déparer. La visite obligatoire dans cette église est pour le tombeau de l'amiral Ruyter, qui s'élève dans la partie orientale du chœur. Ce mausolée , d'un style quelque peu prétentieux , est recouvert de la statue du héros , étendu , la tête appuyée sur un canon, tandis que la Renommée sonne de la trompette et que deux tritons soufflent dans leurs conques marines pour proclamer la gloire de celui que l'épitaphe nomme la terreur du vaste Océan : Immensi Iremor Oceani. Ruyter a mérité ce titre par ses expéditions et ses batailles navales aux Indes, sur les côtes Rarbaresques , dans les mers du Nord , et même devant Londres, qu'il fit trembler dans ses murs. De là sans doute la réserve exprimée par Murray dans son guide sur cette inscription , qu'il trouve par trop pompeuse. Les états généraux de Hollande , qui ont élevé à leurs frais le monument du célèbre amiral , n'ont pas été de son avis. Mais Murray était Anglais , et cela explique bien des choses.
La 'grande richesse d'Amsterdam, après celle de ses armateurs et de ses commerçants , c'est celle de ses musées.
La Bourse à Amsterdam.
Amsterdam possède trois musées publics: celui du Trippenhuis, et deux autres qui proviennent de collections 1 éguées à la ville par de généreux donateurs , le musée Van der Hoop et le musée Fodor. Pour décrire les chefsd'œuvre renfermés dans ces collections publiques et aussi dans les collections particulières, qui sont nombreuses et toutes du premier ordre, il faudrait un ouvrage spécial ou une reproduction presque intégrale des belles études publiées par nos critiques français, Charles Blanc, E. Montégut, Vitet, etc. Je me contenterai donc de parler brièvem ent des œuvres principales, de celles qui sont deux fois des chefs-d'œuvre, puisqu'elles absorbent l'attention dans des galeries qui sont elles-mêmes des collections de merveilles. Dans le Trippenhuis, par exemple, où tous les maîtres de l'art hollandais sont noblement représentés, et qui est un v éritable régal offert aux amateurs de cette curieuse école , trois noms seulement peuvent trouver ici leur place : Rembrandt , le maître des maîtres ; Van der Helst, dont le Trippenhuis possède l'œuvre capitale , et Gérard Dow, qui représente ces petits maîtres de Hollande dont les tableaux émaillés et peints à la loupe n'ont pas cessé de se payer au poids de l'or dans toute l'Europe.
Le tableau de Rembrandt et celui de Van der Helst sont placés face à face dans la même salle, et cette opposition permet de bien juger la manière des deux peintres , qui sont, comme l'a dit M. Charles Blanc, les deux pôles du ffénie hollandais. La Bonde de nuit et le Banquet de la garde civique à Amsterdam présentent l'un et l'autre des s cènes bourgeoises , municipales , tout au plus historiques. Le protestantisme, essentiellement républicain en Hollande, n'avait pas, surtout au temps des guerres civiles, de plus haut sujet de s'exercer que l'histoire nationale; il avait rompu avec la religion et la poésie, avec la mythologie et la peinture d'église, en un mot, avec l'idéal. Ce n'étaient plus les cathédrales , les couvents, que l'artiste devait en-
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richir, c'étaient les bourgeois et les autorités civiles qu'il avait à satisfaire. Mais si un peintre peut réformer sa peinture, il ne peut modifier son génie. Il y eut donc encore, même dans ce genre officiel et sans essor, des réalistes et des idéalistes. Chez Rembrandt il y eut toujours un idéaliste. On le retrouve jusqu'à la fin, même dans ces triviales baigneuses que son génie abaissé sut transfigurer par la magie de la lumière. Chez Van der Helst il n'y eut , au contraire, qu'un réaliste, réaliste merveilleux, il est vrai, mais dont le manque absolu de profondeur se traduit jusque dans les procédés d'exécution.
Sur le conseil qui nous avait été donné à Paris même par un excellent critique, nous avons contemplé d'abord la grande toile de Van der Helst qui représente, comme on sait, le banquet civique du 18 juin 1648, destiné à célébrer la paix de Munster. Ces trente-cinq figures sont autant de portraits , tous peints sur le même plan avec une exactitude minutieuse qui permettait à l'artiste , jaloux sans doute de flatter ses modèles , de ne sacrifier personne. La vérité est frappante , l'expression vivante dans son autorité. Si la monotonie de ces figures, alignées non sans froideur, et dont aucune n'est secondaire , exclut l'enthousiasme, on rend du moins justice au talent du portraitiste et à la sincérité de son pinceau. C'est quand on se retourne vers la Ronde de nuit que l'on reconnaît surtout ce grand mérite de vérité qui est particulier à Van der Helst. C'est alors aussi que l'on découvre ce qu'il y a d'artificiel et de convenu dans la lumière , pourtant si splendide, de Rembrandt. Devant les tons heurtés et le mystérieux clair-obscur de la Ronde de nuit, le Ranquet fait, qu'on me permette le mot, l'impression d'une merveilleuse platitude.
La Ronde de nuit, qui n'est pas une scène de nuit, mais à laquelle je maintiens sa dénomination consacrée par l'usage, est la toile la plus vaste et la plus estimée du
grand coloriste. Elle n'est pourtant qu'une peinture incomplète, une puissante ébauche qui frappe moins, à première vue, que la Leçon d'anatomie du musée de la Haye, car la magie des couleurs y apparaît d'abord plus que la pensée. Quel est, au fond, le motif de cette scène étrange où l'on voit des arquebusiers, des hommes d'armes, postés à l'heure du couvre-feu devant une bande de comédiens, de nègres, de jocrisses qui semblent ricaner au second plan ? Le mot de l'énigme n'a pas été donné, et on a dit avec raison que ce tableau, qui n'éveille aucune idée nette, intrigue à la manière d'Hoffmann. Rembrandt a-t-il voulu opposer la gravité dédaigneuse de ses hommes d'armes à la stupide vulgarité de ses naines et de ses pierrots ? Je le croirais volontiers. Les deux personnages du premier plan sont, par la distinction de leur maintien, de vrais gentilshommes ; sous leur expression de mâle tristesse est celle d'une âme offensée. Jouent-ils ici le rôle que Couture a si heureusement donné dans son Orgie romaine aux philosophes stoïciens? Quoi qu'il en soit, cette toile mystérieuse me paraît rendre mieux que toute autre le double caractère du génie de Rembrandt , d'une part le resplendissant éclat du coloris, de l'autre la profondeur d'une âme naturellement portée à la tristesse. Le contraste de la donnée n'est-il pas lui-même comme l'image du combat que se livraient, chez le grand artiste, le sentiment de l'idéal entrevu et celui de l'impuissance à laquelle l'esprit bourgeois de la Hollande condamnait son pinceau ?
Passer de Rembrandt à Gérard Dow ce n'est que passer d'un maître à l'autre, mais c'est franchir toute la distance qui sépare la perfection matérielle de la hauteur philosophique. U'Ecole du soir de Gérard Dow est considérée comme un des tableaux les plus précieux du musée d'Amsterdam. Et pourtant qu'y voit l'observateur? Une scène éclairée par cinq lumières différentes, dont une lanterne à vitres de corne , — un pédagogue à son pupitre , —
L'église du Sacré-Cœur, dans le Vondelstraat, à Amslerdan
des écoliers, — une jeune fille qui tient un flambeau. Cet éclairage multiple est un tour d'adresse presque inouï. Les petits personnages ont de la naïveté et une surprenante vérité d'attitudes. La toile, enfin, accuse une finesse de pinceau qui est la dernière limite que l'art puisse atteindre en ce genre. On est séduit, émerveillé. Mais est-ce que ces prodiges de patience font oublier que la peinlure a un autre objet que la photographie? qu'une toile d'artiste est autre chose qu'un miroir? C'est un lieu commun aujourd'hui de dire que l'art est fils de la liberté, et de donner l'école hollandaise comme la confirmation de cet axiome. L'école hollandaise est, à franchement parler, une école sans idéal; ce qu'elle a produit de plus grand, la Ronde de nuit de Rembrandt , et sa Leçon d'anatomie, n'est que l'œuvre d'un Titan qui , sur une terre dépossédée par la réforme, cherche à se ressouvenir du ciel. Est ce donc l'effet de cette indépendance d'esprit, tant vantée comme le princip'e générateur de l'art, de lui couper les ailes? Singulier don, en vérité, que la république a fait à la Hollande, l'abaissement de l'imagination et les discordes civiles! Et plus d'un grand maître, se ressouvenant, après la mensongère paixd'Utrecht, des splendeurs du génie espagnol , n'a-t-il pas été tenté de dire à la réforme, comme le savetier de la Fontaine en reportant le don fatal :
Rendez-moi mes chansons et mon somme, Et reprenez vos cent écus ?
Le musée Van der Hoop , qui ne contient qu'un petit nombre de tableaux, comparativement au Trippenhuis, abonde cependant en compositions charmantes de Jean Steen, de Wouvermans, de Van Ostade et des paysagistes l ionaTdTi s^^ne compte qu'un Rembrandt , la Fiancée juive, œuvre inachevée que M. W. Riirger pense être de la dernière année du peintre, mais qui permet d'étudier un à un ses procédés de peinture et la manière dont il retouchait
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ses tableaux. Ce sont les peintres de genre que l'on étudiera le mieux au musée de Van der Hoop, après les avoir toutefois bien vus au Trippenhuis, où l'on remarque surtout les Joueurs de caries, de Téniers, son Cabaret de village et une de ses fantastiques Tentations de saint Antoine , trois perles du musée d'Amsterdam. Mais au Trippenhuis Jean Steen est médiocrement représenté. Il faut voir au musée Van der Hoop son Orgie, sa Jeune Fille malade et sa Fêle des Bois, chaudes peintures exécutées avec la verve humouristique qui a fait la renommée du peintre, mais qui nous paraît cependant inférieure à celle de Miéris, de Van Ostade ou de Téniers. L'éclat de la lumière, l'harmonie des couleurs, la science du clair -obscur, voilà le secret de ces prodigieux réalistes de l'école hollandaise. Car est-ce que leur trivialité est par elle-même un titre à l'admiration? Est-ce que le comique de leurs scènes de taverne ou de village a la portée d'une satire morale? Est-ce que leurs farces ou leurs diableries feraient rire de notre temps?... Non, sans cloute. C'est la science de la lumière qui les a faits immortels.
Le musée Fodor, formé de la collection léguée en 1860 par M. Fodor à sa ville natale, se distingue par le grand nombre de chefs-d'œuvre étrangers ou modernes qui y sont réunis. On y admire des Gudin, des Robert Fleury, des Meissonnier, des Decamps , surtout un Christ consolateur d'Ary Scheffer qui est une magnifique page de sentiment et d'éloquence religieuse. La figure du Christ, assis au centre et les mains étendues vers ceux qui souffrent , est peut-être la plus belle que Scheffer ait jamais peinte. Elle est un sublime commentaire de la parole évangélique : Veniie ad me, ornnes qui laboratis et onerati eslis. Aux pieds du Christ se tiennent : un esclave dont il a brisé les fers, une mère qui lui présente son enfant , une jeune fille chastement drapée qui personnifie sans doute les épreuves de l'amour, un poète, enfin, couronné de laurier, le Tasse
peut-être, assis et méditant. A droite et à gauche deux groupes allégoricpies figurent, l'un la douleur allégée par l'espérance, l'autre la douleur qui ne connaît pas Dieu et qui n'est qu'un autre nom du désespoir. Il y a là une composition religieuse du premier ordre à laquelle on peut reprocher seulement ce défaut de solidité dans la peinture qui se retrouve dans le Saint Augustin et Sainte Monique, et en général dans toutes les œuvres du même artiste. Il y avait dans Scheffer l'âme d'un poète plus'encore que la main d'un peintre. Ce qui éclaire ses tableaux, ce n'est pas le chaud rayon du soleil des vivants, c'est le pâle et doux reflet d'une aube mystérieuse qui dore et transfigure toutes choses, mais qui n'a pas encore arrêté les formes ni même dissipé les fantômes.
Une des grandes curiosités d'Amsterdam , après les musées, c'est le jardin zoologique. Nous avons déjà vu quelle place le jardin zoologique occupe dans la vie hollandaise et dans l'ornementation des cités. Celui d'Amsterdam, organisé, suivant l'usage, par une société de riches négociants, passe pour le plus beau du royaume et peut-être même de l'Europe. Absorbés pourtant, comme nous Tétions, par tant d'objets divers , nous aurions négligé probablement la ménagerie d'Amsterdam , si le directeur du Star ne^nous eût appris dans la conversation qu'il venait de recevoir un savant belge qui consacrait ses jours à l'étude des « gros animaux » , et particulièrement du lama. Ce monsieur avait donné l'ordre qu'on l'éveillât au point du jour, pour assister à la première distribution des viandes aux bêtes féroces. Le jardin zoologique nous étant par là remis en mémoire, nous prîmes la résolution d'accompagner ou, pour mieux dire, de suivre le vieux professeur dans sa visite. Nous eûmes, à vrai dire, la gloire de le précéder; car nous apercevions encore devant sa porte, à huit heures du matin, une magnifique paire de bottes et plusieurs pièces d'habillement attestant que leur savant propriétaire
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(que d'ailleurs on entendait ronfler) avait fait une infidélité à la science et au lama.
Le jardin zoologique, appelé communément Arlis* , est, en même temps qu'une collection d'histoire naturelle, une promenade élégante très fréquentée à certaines heures par les riches oisifs, les étrangers et les grandes dames de Hollande. Plusieurs de ces dernières portent, sur des toilettes françaises, les plaques d'or et les pendants d'oreilles à la mode frisonne. M me Louise Colet, qui ne pouvait manquer de relever ce détail, observe que c'est peut-être pour dissimuler leurs cheveux gris que ces dames conservent la coiffure nationale , abandonnée maintenant aux femmes du peuple. Je pourrais, pour venger les beautés d'Amsterdam, citer les vers que le jardin zoologique a inspirés à cette même M me Colet, vers qu'elle a eu la naïveté de consigner tout au long dans son livre. Mais je me garderai déjouer un si mauvais tour à une Française. Les animaux, d'ailleurs, ont ici plus de droits à l'attention que l'espèce humaine, la ménagerie présentant un intérêt particulier en raison des curieux individus fournis au jardin par Bornéo, les îles de la Sonde et le^ autres colonies des Pays-Bas.
Nous pénétrons d'abord dans une longue avenue où sont alignées en double haie , comme des factionnaires multicolores, d'innombrables variétés d'aras et de perroquets babillards. Queladmirable éclat de plumage! mais aussi quel infernal charivari de voix agaçantes , de cris assourdissants et d'injures débitées aux passants dans toutes les langues ! Qui donc a fait l'éducation de ces charmants animaux? Si le chien est ce qu'il y a de meilleur dans l'homme, on peut dire assurément que l'homme est ce qu'il y a de pire chez le perroquet. Passons rapidement pour l'honneur de notre espèce et gagnons la ménagerie , où nous atten-
1 Du nom de la société : Natura arlis magislra.
dent des animaux moins civilisés, sans doute, mais aussi plus polis. Voici une merveilleuse collection de reptiles, tous paresseux, muets et chaudement roulés dans des couvertures: des pythons qui nous fascinent de leur œil immobile , des boas constrictors qui brûlent de nous serre r dans leurs anneaux, des crotales dont le venin subtil mettrait fin, en quelques minutés, à notre excursion aux Pays-Bas. Tout cela, il faut en convenir, n'est pas à première vue très engageant pour de simples touristes qui n'ont point, à l'instar du vieux Belge, le culte des gros animaux; mais aussi que de consolations nous réservait la galerie des singes ! Ces quadrumanes nous accueillen t avec un véritable enthousiasme. Gambades, poignées de mains fraternelles, grimaces, culbutes, chorégraphie fantaisiste , rien ne nous est marchandé par ces intéressants animaux , qui n'ont vraiment qu'un tort, celui de trop initie rie public à certains détails de leur toilette. Les singes ne sont pas coquets. C'est une vertu. Mais ils manquent de forme , et sous ce rapport beaucoup de promeneurs leur préfèrent Bridoison.
Dans une seconde visite au jardin, l'excès de familiarité de messieurs les singes nous chassa dans le département des gros animaux. Le premier individu que nous rencontrâmes dans cette galerie était un bipède au regard endormi, chaussé d'une paire de bottes, et absorbé dans la contemplation du lama. Vous l'avez deviné..., c'était le vieux Belge , qui rattrapait le temps sacrifié à Morphée , et dans lequel nous reconnûmes ce compagnon de bateau qui devant les forts d'Anvers nous faisait admirer les splendeurs de son gouvernement. Lui aussi nous reconnut et nous adressa un sourire de bienvenue. Salutations , échange cordial de poignées de mains. Nous entraînâmes notre ami de rencontre dans le café monumental qui borde les quinconces, et là nous apprîmes de lui ce que nous savions d'ailleurs, qu'il faisait son tour de Hollande, pour
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étudier les jardins zoologiques et en particulier le lama. « Le lama est le plus curieux des ruminants, savez-vous? Je le connais particulièrement. Je vous ferai faire connaissance avec lui, savez-vous? » Cette perspective nous souriait médiocrement. Nous alléguâmes des engagements pris, l'inexorable exactitude des chemins de fer, et nous primes congé de notre savant compagnon, qui retournait à son lama tandis que, par un chemin détourné, nous achevions la visite du jardin et portions nos hommages au lion néerlandais.
Brook, Edam et Saardam sont, aux environs de la capitale , les trois curiosités, ou, comme dirait un Anglais , les trois attractions du Noord-Holland. L'étranger doit une visite à ces trois localités, comme à Paris il en doit une à Versailles, Saint-Cloud et Saint-Germain. Toute la différence, — elle mérite bien d'être signalée, — consiste en ce que les environs de Paris offrent un attrait monumental et historique: partout l'empreinte de la grandeur; tandis que les environs d'Amsterdam , jusques et y compris la fameuse cabane de Pierre le Grand, ne renferment que des puérilités d'un goût douteux, des hochets offerts, ainsi que l'a dit M. Maxime du Camp, aux badauds des quatre parties du monde. Mais comme au fond d'un touriste parisien il y a toujours un badaud , comme d'ailleurs ces petits côtés de l'esprit néerlandais sont bons à observer pour qui veut connaître le caractère de la nation , nous profitons du premier jour sans pluie pour accomplir ce qu'on pourrait appeler le pèlerinage de rigueur aux joujoux de Brook, aux fromageries d'Edam et aux reliques légendaires du charpentier de Saardam.
Si cette excursion, aa surplus, nous montre la Hollande sous l'un de ses côtés les moins dignes d'être étudiés, il y a compensation dans le spectacle des grands travaux hydrauliques exécutés pour raffermir cette partie du sol et pour l'approprier par des canaux à la navigation. Ces ouvrages, nous ne saurions trop le redire, sont ce qui donne la plus haute idée du peuple qui les a produits. L'Y, par exemple, qu'il nous faut traverser tout d'abord sur un petit steamer omnibus , est ce long bras du Zuiderzée enfoncé au cœur du pays, qui, sans les dunes et l'art des ingénieurs , se rejoindrait tôt ou tard à la mer du Nord par-dessus les campagnes de Harlem. Le Noord-Holland et la pointe actuelle du Helder seraient ainsi transformés en une île comparable à celles du Texel , de Vlieland ou de Ter Schelling. Et qui sait si un jour ce morceau détaché du continent ne sombrerait pas à son tour dans les vagues comme tant d'autres débris ensevelis par la mer, et qui, au temps de Pline, portaient à vingt-trois le nombre des îles comprise entre l'Eider et le Texel ?
Puisque j'ai parlé de l'Y, je dirai en passant, avec le regret de ne l'avoir pas vu sous cet aspect, qu'il gèle dans les hivers rigoureux et- que sa surface se couvre alors de patineurs et de traîneaux. Le skating est, comme on sait, très à la mode en Hollande. Les gens riches le cultivent pour leur plaisir à Amsterdam et à la Haye, comme dans la campagne les paysans le pratiquent pour leurs affaires. Et il en a toujours été ainsi. Je lis, par exemple, dans la correspondance de M. de Callières, l'un des trois plénipotentiaires français aux conférences de Ryswick : « J'étais hier à la Haye , où je vis la galanterie de ce pays en cette saison (déc. 1696), qui est d'aller par la mer sur la neige dans de petits traîneaux dorés et découverts, les uns représentant un grand oiseau, les autres une petite nef et autres formes. Ces petits traîneaux sont traînés à un cheval tout couvert de nœuds de rubans de différentes
couleurs et de sonnettes , et sont conduits avec des guides d'or et de soie par un homme qui est debout derrière sur un marchepied. La dame est bien fourrée avec un bonnet de velours. Quelques-unes ont des plumes comme nos comédiennes. Deux cavaliers marchent à cheval devant les deux côtés du cheval, qui la mène ainsi comme en triomphe dans toute la ville. On y va même passer la nuit aux flambeaux. »
Il est vrai que le même voyageur ajoutait moins gaiement : « Il fait si froid dans ce pays-ci que l'encre y gèle devant le feu, et le bout des doigts en écrivant. » Mais toute médaille a son revers. Ces passe-temps aristocratiques valent bien une onglée. Et puis cette vie du Nord n'a-t-elle pas son attrait tout comme les climats du Midi ont leurs inconvénients? N'a-t-elle pas même ses épisodes piquants et extraordinaires? C'est ici , par exemple , sur la masse immobile de F Y, que durant l'hiver de 1795 un corps de cavalerie française s'empara de la flotte de Hollande prise dans les glaces devant Amsterdam. Un combat naval de cavalerie! N'est-ce pas là un paradoxe hasardé, sinon extravagant qui laisse loin derrière lui les fameux « plongeurs à cheval » de nos bouffes parisiens?
Mais l'aspect de l'Y en septembre, avec ses petites rides jaunâtres et ses voiles brunes gonflées par le vent , fait promptement évanouir ces jolis mirages. Nous avons en revanche un beau panorama d'Amsterdam, dont les monuments et les flèches d'églises se profilent sur l'horizon . Nous avons, en outre, la vue du grand canal du Noord-Holland, creusé de l'Y au Helder , pour épargner aux navires le dangereux passage du Zuiderzée. Ce canal gigantesque , creusé de 1819 à 1825 et qui a coûté plus de trente millions de francs, est un des plus beaux ouvrages qui aient été exécutés en ce genre. Il a une profondeur d'environ cinq mètres et peut recevoir deux frégates de front. Bientôt après nous quittons le' canal pour prendre le trekschuilen
ou bateau omnibus, qui nous conduit à Brook, halé par un cheval au trot, comme les coches du bon vieux temps. La propreté minutieuse et les cuivres polis du trekschuiten appartiennent bien cependant à la Hollande et nous font même pressentir le voisinage de Brook , cet Eldorado des ménagères, dont le clocher effdé se dresse déjà là-bas , sur les prairies.
Pendant que nous cheminons sur les eaux à l'allure débonnaire du trekschuiten , disons un mot de cette gondole du Nord, qui est bien , après le traîneau, le mode de locomotion le plus original et le plus vraiment hollandais que l'on rencontre en ce pays. Le trekschuiten (de trekken, tirer, et de chiiit, embarcation) est un bateau ponté recouvert dans sa plus grande moitié d'une caisse ou maison de bois destinée aux voyageurs. Mais sur l'eau, comme ailleurs, le Hollandais lient à être chez lui. La chambre est divisée en deux compartiments, celui de l'avant (ruim) , où les passagers de la dernière classe se consolent des ennuis du parcours en s'enveloppant d'un nuage de tabac; celui de l'arrière (roef), où les voyageurs aisés jouissent d'un confortable relatif qui rappelle un peu celui du sleeping car des trains express. Il y a, en effet, des trekschuiten où l'on passe la nuit. Ici pas de trépidation incommode ni de mal de mer. La cabine où dorment les voyageurs glisse silencieusement sur l'eau, et ce moyen de transport n'a d'égal à sa douceur que sa lenteur extraordinaire. Un cheval de halage remorque le bateau à un trot des plus modérés, conduit par un postillon ou jager, muni d'un cornet pour avertir les embarcations venant en sens contraire. Ces sons de trompe n'ont, on le conçoit, rien d'harmonieux, mais pour un Parisien ils rappellent assez le discordant sifflet des tramways. Mon compagnon, qui se livrait aux douceurs du sommeil quand l'agent du trekschuiten vint dans le roef réclamer le prix des passages, m'avoua qu'il lui avait tendu l'argent en s'écriant : « Deux
bastilles et la correspondance. » Le malheureux se croyait sur les boulevards !
Le trekschuiten a évidemment ses charmes... pour les rêveurs , pour les gens qui ne sont pas pressés. Le touriste y jouit à loisir du paysage, toujours varié au bord de l'eau, même et surtout en Hollande, où le canal est le grand chemin public, bordé de moulins et de maisonnettes, animé par le halage et la navigation. Il y jouit, en outre, de l'aspect original de la vieille Hollande, si bien conservé chez le petit peuple, dans sa langue, dans ses costumes et dans ses mœurs. C'est la cabine de l'avant que prendra de préférence le voyageur qui veut s'instruire , à moins pourtant qu'il n'appartienne à quelque société contre l'abus du tabac. Il observera aussi sur le pont ces rudes mais placides mariniers qui font manœuvrer la lourde machine sans cris inutiles, sans blasphèmes, forts et silencieux comme les fleuves dont ils ont fait leurs auxiliaires. Et si les grands nuages ballonnés du ciel hollandais se reflètent dans le miroir des eaux, ou si, la nuit, les étoiles étincellent dans le froid azur, il se dégagera de cette scène nautique je ne sais quelle impression poétique et primitive qu'il ne saurait oublier. Mais, tandis que je disserte sur le trekschuiten, voici que la trompe du jager a sonné l'arrivée; nous faisons halte à deux pas du village.
Il faut voir Brook quand on est à Amsterdam , comme à Naples on rend sa visite obligée aux villes mortes du Vésuve. Brook est un miracle de propreté, net comme un beau linge de table, étincelant comme un miroir; mais, disons-le tout de suite, Brook manque de gaieté. En découvrant ce pavé de briques lavé à grande eau , ces maisons vernies, ces troncs d'arbres badigeonnés, le voyageur croit soulever le couvercle d'une caisse de jouets de Nuremberg. Dans ce village, où tout paraît factice, arbres, chalets, habitants même , il pense être dans une grande usine ; il sent peser sur lui l'inexorable ennui qui s'exhale des éta-
sa, QBfe '
blissements modèles. Il est confondu surtout de voir pour toute animation, dans les rues, les enfants ramasser les feuilles mortes à mesure que le vent d'automne les fait voler, ou se précipiter à l'envi sur un bout de cigare pour en purger la chaussée. Ce n'est pas ici qu'aurait aucun succès la parabole du lis des champs qui croît et fleurit sans culture, non plus que cette parole de l'Évangile ■ « Ce qui souille l'homme, ce n'est pas de manger sans se laver les mains.,» Brook est le dernier mot de la propreté phansaïque, ou, si l'on veut, de l'individualisme protestant De loin en loin, un villageois bien vêtu, immobile empaillé peut-être, paraît fumer sa pipe devant sa porte en se gardant toutefois d'en secouer la cendre. On croit d'abord à une momie ; mais un sens a survécu dans ce mannequin, c'est celui du lucre et de l'exploitation des étrangers. Nous devions, hélas! le constater dès les premiers pas.
C'est ainsi, en effet, que, harponnés par un couple de vieux paysans, homme et femme, que le rameau d'or avait fait sortir de leur léthargie, nous avons visité un intérieur qui n'avait rien de rustique en dépit de son horloge à poids et de ses faïences bleues rangées sur des dressoirs. C'était la maisonnette où l'empereur Alexandre descendit lors de sa visite à Brook. Qu'était cette maison au temps de la visite impériale? Je ne saurais le dire, mais aujourd'hui elle a tout juste l'aspect d'une petite salle d'attente de chemin de fer ou d'un chalet d'exposition universelle. Philémon et Baucis (c'est le nom que nous donnons aux vieux époux, hôtes de Jupiter et fervents adorateurs de Mercure) ne nous font pas grâce d'un détail. Il nous faut visiter de haut en bas cette cabane transformée en temple dont ils sont les pontifes. Des volumes de registres étalés sur la table renferment les signatures de toutes les célébrités politiques, littéraires, artistiques, financières de notre temps. Chaque visiteur est invité à grossir cette
liste et le fait généralement d'assez bonne grâce ; mais il est entendu que Philémon et Baucis ne se considèrent point comme remboursés par un autographe.
Après les appartements, où l'on n'est introduit qu'en chaussant des babouches , après les jardins , où vous attendent d'ingénieux trompe-l'œil, tels que des jardiniers en plâtre, des canards en zinc ou des cygnes en fer-blanc, il faut encore, pour connaître Brook, avoir vu ses étables... des étables modèles, bien entendu, où les « gros animaux » sont, comme on l'a dit justement, mieux logés que la grande majorité des habitants de l'Europe. Non seulement la vacherie est cirée, frottée, vernie, ornée de basreliefs comme le temple du bœuf Apis, mais j'aurais soupçonné les vaches elles-mêmes d'être des produits de carton-pierre, sans un détail dont je demande pardon à mes lectrices. Les ruminants ont la queue suspendue au plafond pour éviter qu'ils ne salissent leurs flancs, et de jeunes enfants, parés comme des bergères deWatleau, sont attachés à la personne de ces intéressants quadrupèdes pour les garder contre leur propre incurie. Nous reconnûmes à ce signe que nous n'avions pas affaire à des vaches mécaniques. Après tout, n'a-t-on pas eu le fameux canard de Vaucanson, qui « boit, mange, digère..., et va même plus loin » ?
Nous quittons Brook assez mécontents de ses merveilles , agacés par- dessus tout du sérieux avec lequel les guides prétendent nous les imposer jusqu'à la dernière. « A quoi tout cela sert-il? » Telle est la question qu'on se pose malgré soi en disant adieu, pour toujours, je l'espère, à cette incomparable collection d'automates. Brook est l'étagère en bois mince où l'on range pour les épousseter sans cesse les bibelots inutiles. Edam, où nous nous rendons ensuite, a du moins sur Brook une supériorité, celle de produire des fromages. 11 est vrai que les étables d'Edam ressemblent par bien des traits à celles que nous
venons de visiter. Même recherche de propreté, même luxe destiné à éblouir le touriste. Quelle différence, au point de vue pittoresque, avec les chaumières de Téniers, les porcheries de Rembrandt, malpropres, il est vrai^ mais d'un si surprenant effet de vérité réaliste et de clairobscur! Quoi qu'il en soit, Edam a de vraies vaches et produit de bons .fromages. Edam a aussi de gracieux pâturages dans le lit desséché du lac de Purmer. Edam enfin a sa légende. On y raconte qu'en 1490, dans l'un des trois lacs qui avoisinaient jadis la petite ville, le Purmer, le Beenster et le Woormer, des jeunes filles conduisant boire leurs vaches rencontrèrent une femme sauvage toute nue et nageant sur les eaux du lac. On recueillit cette infortunée, on lui apprit à se vêtir et à travailler ; son histoire, enfin , restée dans la mémoire des habitants, a été perpétuée en bas-relief sur les murs de la ville. Une naïade civilisée par la Hollande! Si la légende n'était pas antérieure aux grands travaux hydrauliques, ne croirait-on pas à un ingénieux apologue figurant la conquête des marais du Noord-Holland , ou tout au moins le dessèchement du lac par l'industrie des habitants?
Pour clore notre journée et en finir avec la trilogie de murailles, nous nous faisons conduire à Saardam pour y voir la cabane de Pierre le Grand. « Saardam , a dit M. Maxime du Camp, est vif, joyeux, très monté en couleur. Les bateaux avancent leur beaupré jusque sur les quais, où sont rangées des maisons de bois peintes en vert, en gris , en rose , réchampies de nuances claires qui sont d'un effet imprévu et d'une gaieté agréable pour les yeux fatigués en Hollande par les tons uniformément rouges de la brique. » C'est dans ce petit port de l'Y que le czar prit le compas et l'équerre, et vint travailler sur les chantiers sous le nom de Pierre Michaëlof. On montre encore, enchâssée dans un bâtiment de briques, la cabane en planches qu'il habitait, fort endommagée par le temps et aussi
par les entreprises des touristes, surtout des touristes anglais, très friands de reliques et toujours disposés à croire en fait de légendes « que c'est arrivé ». Cette cabane est appelée le Vorstenborg. On y voit, outre deux portraits de l'autocrate," une inscription sur marbre blanc :