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On rit beaucoup alors de la jactance du Leeghwater; mais est-ce que, pour le Zuiderzée du moins, l'avenir ne pourrait pas lui donner raison? Tandis qu'on parle d'inonder le Sahara et d'en faire une Baltique de la Méditerranée, qui est-ce donc qui empêcherait de faire ici ce qu'on a fait à Harlem , d'épuiser la mer et de la rendre au travail de l'homme ?
Il n'est guère de pays où les trajets en chemins de fer offrent moins de variété qu'en Hollande, et surtout en Frise, où la monotonie des plaines a pour complément d'ordinaire un ciel triste et pluvieux. Balancé par les mouvements du wagon, le voyageur n'a de ressources contre l'ennui que dans le sommeil ou dans quelques-uns de ces gais souvenirs que chacun de nous évoque en luimême dans les moments de solitude et d'inaction. C'est ainsi que me reviennent en mémoire les vers que la poétique M mo Louise Colet composait en Hollande, dans une circonstance toute pareille, « songeant, dit- elle, comme toujours quand mon âme est trop triste, au doux rythme des vers qui berce le poète et le raffermit. »
La vapeur pousse un cri sauvage , Le dernier signal est donné.
On part; me voilà mis en cage Dans du velours capitonné.
Au bord d'un canal aux eaux claires,
Sur ses deux pieds se soulevant,
Un enfant roux jette des pierres
Aux ailes d'un moulin à vent. ,
Un autre, dans les pâturages, Pousse les vaches en sifflant ; Leur mère étale des fromages Sur de longs séchoirs d'osier blanc...
Il y a dans le même goût une douzaine de couplets. Je
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ne sais si cette idylle a rendu le courage au poète, mais ce que je sais bien, c'est qu'elle nous a rendu la gaieté. . La source des tristesses de M mo Louise Colet n'était pas, on le voit, dans la monotonie des paysages, dans la vulgarité des scènes qui se succédaient sous ses yeux. Elle était dans cette pensée que son voyage en Hollande en était venu à son dernier jour; qu'elle allait reprendre à Paris « le manteau de plomb des damnés du Dante » ; que la capitale de la France était « pour le travailleur, pour l'écrivain dont la pensée lutte et creuse son sillon, une arène douloureuse où l'âme se débat et tombe souvent épuisée et foulée aux pieds par la multitude ». Est-ce encore la volonté de réagir et de se défendre sur cette « arène douloureuse » qui arma un jour l'écrivain d'un poignard destiné à la venger des blessures que lui portait la plume spirituelle d'Alphonse Karr? Je ne sais; mais l'attentat, si j'ai bonne mémoire, n'eut pas un dénouement tragique. Le célèbre romancier désarma galamment son adversaire, et l'on put voir longtemps dans son cabinet, au milieu d'un trophée d'armes antiques, un joli poignard suspendu avec celte inscription significative : « Donné par M mo Louise Colet... dans le dos! »
La contrée que nous traversons n'a rien d'original. C'est la physionomie habituelle des pays plats, des prairies hollandaises, peut-être plus désertes ici qu'ailleurs, et animées seulement par des bestiaux, des cigognes et çà et là par des moulins. Mais le sol de la Frise, où les arbres sont pourtant si rares qu'on pourrait presque les compter,, possède cette particularité d'être le tombeau d'anciennes forêts, ou, pour parler sans figure, d'être formé de tourbières. Les ouragans ou les envahissements de la mer ont-ils détruit les anciens bois? Les envahisseurs ont-ils ordonné leur abatage, comme cela est arrivé en Angleterre et dans la partie septentrionale de la Germanie? Toujours est- il que la tourbe bocagère
s'est déposée en couches profondes dans les lieux bas qui avoisinent la mer, et on signale sur certains points l'existence de racines et de grands arbres enfouis quelquefois sous les eaux de manière à embarrasser la navigation et à la rendre périlleuse. L'exploitation de la tourbe est une source de profit pour la province , quoique rien ne ressemble plus à un « feu de pauvre » que le feu de tourbe , étouffé sous une fumée épaisse et nauséabonde. Cependant ce combustible est universellement employé non seulement en Frise, mais dans toute la Hollande par ce peuple étrange, qui., suivant l'expression d'un voyageur, a conquis son sol sur l'Océan et brûle tous les jours sa propre terre.
Mais le soir est venu, le crépuscule ajoute encore à la mélancolie du paysage, et le voyageur perdu dans cette immensité, déjà envahie par les ombres, se sent tout heureux de voir scintiller les points lumineux qui lui annoncent un centre de population. De larges remparts, des canaux sur lesquels se dressent des fantômes de navires forment une ceinture à la capitale de la Frise, dont la grande place, — appelée prosaïquement place de la Longue Pipe , — nous réjouit bientôt par son air de vie et d'animation. L'hôtel du Phénix paraît à première vue confortable et même hospitalier. Son propriétaire, d'une figure avenante, nous accueille en français dans de grands lits bataves où nous nous préparons à oublier les fatigues du jour. Mais nous avions compté sans notre hôte, qu'il soit permis de le dire. Vers le milieu de la nuit, dans la chambre voisine dont nous sépare seulement une cloison de papier, une* joyeuse compagnie recrutée dans les deux sexes s'installe bruyamment, bouleverse les meubles et organise une partie de cartes effrénée qui dure jusqu'au matin. Les protestations, les coups de poing frappés sur la muraille , ne nous procurent que d'insignifiants répits , et le lendemain^jà la première heure nous étions chez
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notre hôte, tout prêts à déverser sur lui l'excédent de nos colères. Mais le bonhomme nous apprend que ce que nous avions pris pour un tripot n'est qu'un petit cercle de Frisons venus pour célébrer un mariage, et nous reconnaissons, en effet, en entre-bâillant la porte, que ces prétendus viveurs sont tout bonnement d'honnêtes paysans et de simples paysannes de la Frise, vêtus du costume national, rayonnants d'une joie naïve, et auxquels cette nuit blanche n'a rien fait perdre de leur fraîcheur.
Ces explications données, et désarmés comme nous l'étions par la surprise, nous prenons le thé avec notre hôte, qui se partage entre l'entretien de sa longue pipe batave et les renseignements que nous sollicitons de son obligeance. Il nous apprend lui-même qu'il est catholique, comme la plupart de ses concitoyens, et nous dit avec un douloureux soupir qui ne laisse pas de nous intriguer : « Vous êtes bien heureux, meinhers, d'être Français? — Et pourquoi donc? — Parce que vous avez la liberté de faire gras le samedi! » Nous ne nous attendions guère à ce cri du cœur, ou, pour mieux dire, de l'estomac, et la simplicité de cet aveu, après avoir jeté quelque gaieté dans la conversation, achève de nous lier avec notre hôte/ Nous lui devons toutes les indications pratiques qui nous ont aidés à bien voir Leuwarden, où il n'y a guère, en fait de monuments, que des églises dépourvues de style, une tour avec un carillon, et l'inévitable Stadhuis. Ce qui attire peut-être le plus l'attention, c'est, en fait d'antiquités dans le musée de la ville, une collection de pipes trouvées dans les fouilles et qui remontent à une époque certainement antérieure à l'usage du tabac. Les vieux Germains de Tacite fumant leur pipe comme de vulgaires troupiers, c'est un côté pittoresque de l'histoire qui vaudrait la peine d'être éclairci.
Nous avons trop peu séjourné à Leuwarden et dans ses environs pour avoir le droit de parler de la Frise et de
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porter sur elle un jugement. Nous l'avons assez vue pourtant dans ce court passage pour reconnaître qu'elle se distingue, même extérieurement, du reste de la Hollande, moins par le costume que par la physionomie si ouverte, si noble parfois de ses habitants. Il y a ici une population à part que les voyageurs ont trop dédaignée ou dont ils n'ont pas étudié les origines. M. Esquiros, qui a beaucoup écrit sur la contrée, parle peu de ses habitants. M. Xavier Marmier est peut-être le seul qui ait cherché l'explication de leurs mœurs dans leur histoire et dans leur religion , dans le catholicisme surtout , qui est le trait distinctif du pays de saint Boniface et de saint Willibrod. Les Frisons étaient une peuplade germanique qui n'avait été que faiblement entamée par les Romains et qui, fréquemment liée aux Saxons, a été souvent confondue avec eux. Enfermés dans leurs forêts et dans leurs marécages, les Frisons représentaient à l'origine l'élément barbare dans toute son âpreté. Ils nourrissaient une haine traditionnelle contre ces Franks de Neustrie et plus tard d'Austrasie qui , après avoir adouci leurs mœurs et leur langue même sous l'influence latine, avaient pris jusqu'aux vices de la société romaine. Comme les Neustriens avaient élé des déserteurs pour l'Austrasie, les Austrasiens à leur tour furent des déserteurs pour la Frise. De là ces invasions du Nord qui mirent en péril l'empire à peine constitué des Franks, invasions auxquelles aurait succombé elle-même la grande famille des Carlovingiens, si elle n'avait trouvé, pour civiliser les barbares plus que pour les réduire, un auxiliaire providentiel dans le christianisme. Les hautes pensées politiques que les papes exposaient aux chefs des Franks , leurs fils aînés, pour la conquête spirituelle du monde, reçurent leur entier accomplissement. Elles eurent pour instrument, dans l'ordre temporel, Charles Martel, Charlerriagne; dans l'ordre religieux, saint Wiliibrod, saint Bo-
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niface, et Charlemagne aussi, qui sut allier la gloire du missionnaire à celle du guerrier.
On admire, et avec raison, les conversions soudaines, miraculeuses de tout un peuple, Constantin victorieux par une croix de feu , Clovis passant du champ de Tolbiac au baptistère de Reims. Ce sont là comme des moissons de fleurs qui germent providentiellement sur une terre préparée d'avance. Mais comment ne pas admirer ces victoires moins éclatantes de la foi qui sont achetées par les longs efforts des apôtres et par le sang des martyrs? Il fallut quatre-vingts ans à saint Willibrod pour convertir la Frise. Ce moine-évêque conquit les barbares avec la croix , comme Charles Martel les refoula vers le Nord par des guerres interminables, avec des alternatives de revers et de succès. Comme le chef des Franks, il laissa après lui une famille qui devait continuer sa grande entreprise, famille spirituelle de disciples, de missionnaires, d'abbés qui reprirent son apostolat et ouvrirent ainsi la voie à Charlemagne et aux croisés. Nous avions rencontré une première fois saint Willibrod en Zélande, dans cette île des Wallacres où , suivant le mot de Mabillon , « voyant son peuple abattu par le fer de l'épée, il commença à le dompter par le glaive de l'esprit. » Nous avions retrouvé son souvenir au cœur du pays batave, à Utrecht, à Katwyck, où il nous était apparu comme le bienfaiteur temporel de la nation. Et voici qu'en Frise, aux confins de la Hollande, se dressait encore devant nous cette grande figure, comme pour clore le cycle de nos pérégrinations par un retour vers les origines de la Hollande chrétienne, retour qui , en dépit du calvinisme régnant dans cette terre des saints, était moins un regret pour le passé qu'une espérance pour l'avenir.
La Hollande, en effet, est politiquement et administrativement , ainsi que l'Angleterre, une nation protestante. Mais, sans entrer dans une discussion religieuse qui ne
serait pas à sa place au terme d'un voyage où nous n'avons cherché à voir et à décrire que la physionomie extérieure du pays, nous ne craignons pas de protester contre les écrivains qui, visitant les Pays-Bas avec des idées arrêtées d'avance , ont fait honneur au protestantisme des qualités qui distinguent la race, le bon sens, la simplicité, l'énergie, la volonté persévérante et le patriotisme calme, mais indomptable, auquel elle doit ses héros. Que la réforme se soit greffée sur certains excès de ces qualités , sur l'esprit froid et l'instinct parcimonieux des Hollandais, sur leur passion de l'indépendance et sur la haine du pouvoir absolu, on le croira sans peine pour le temps de Philippe II, quand la révolte religieuse devait être l'auxiliaire de l'émancipation nationale. Mais la réforme a-t-elle été pour la nation un principe ou un instrument fortuit d'indépendance? Voilà ce qu'il faudrait savoir. Un siècle de luttes acharnées et sanglantes à l'intérieur, de querelles entre les arméniens et les gomaristes , entre Maurice Barnevelt, Grotius, etc., tel est le profit le plus net que le peuple ait tiré de la réforme. Car sa nationalité, il l'eût reconquise sans le protestantisme ; son esprit pratique et sa ténacité naturelle , il les possédait avec le sang ; bien plus , le sentiment religieux si profond et si sincère que la réforme n'a pu détruire était infus chez lui comme chez l'Anglo- Saxon. Et n'est-ce pas en tout cas un sophisme étrangement blessant pour l'honneur d'un peuple que de faire honneur de sa sagesse, de son patriotisme, de toutes ses qualités, morales et de sa nationalité même à des idées venues de l'étranger?
Aussi quand M. Esquiros, dont l'Étude sur la Hollande est d'ailleurs pleine d'observations justes et consciencieusement faites dans le milieu qu'il décrit , affirme que la civilisation et la conquête du sol ont ici marché de front , que les ténèbres matérielles et les ténèbres morales ont été dissipées par le même souffle créateur..., le protes-
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tantisme, ami des lumières; que le protestantisme est la seule religion qui puisse convenir à la Hollande, et cela par des raisons géographiques, attendu que dans les pays plus favorisés de la nature on a fait de la paresse un dogme de foi, et que c'est comme une impiété de redresser le cours des fleuves ou de disputer avec les eaux ; quand M. Esquiros nous dit ces choses, nous ne prendrons pas la peine de lui opposer l'histoire, de lui rappeler ce que les moines ont fait pour défricher la terre , ou de lui montrer comment la civilisation a été liée partout en Europe au déve'oppement du christianisme. Nous préférons croire que cet esprit, ordinairement judicieux, a été aveuglé par les préjugés de son temps et de son milieu, par la haine de la religion et par un enthousiasme exagéré pour cette forme républicaine, dont les Provinces- Unies étaient pour lui l'idéal et comme la personnification. Que ces préjugés n'aient pas été sans influence sur le succès du livre, et même sur la faveur que les voyages en Hollande ont repris après sa publication, il serait au surplus téméraire de le nier. Quoique la race néerlandaise, flegmatique et lourde, soit naturellement, comme la race anglo-saxonne, peu sympathique à l'esprit français ; quoique Voltaire, le grand écrivain de la révolution , ait poursuivi de ses épigrammes ce peuple auquel il jetait en le quittant cette méchante boutade : « Adieu, canards, canaux , canailles ! » le parti libéral a cherché là un idéal que sans doute il ne trouvait pas ailleurs : on a voulu voir dans les Provinces-Unies le modèle des républiques ; on a refait son histoire à ce point de vue, et on a reporté au mouvement de l'indépendance comme à son principe révolutionnaire les traits distinctifs et les qualités sérieuses du caractère national , la prospérité et la civilisation même du peuple, sa force et toutes ses grandeurs, sans oublier son art, que les écrivains modernes se plaisent à dire fds de la liberté..., comme si Fart italien, espagnol,
français même, au temps de Léon X, de Charles-Quint ou de Louis XIV, avait été, au sens où l'entendent les sectaires, un produit des idées libérales et du principe républicain.
Est-ce pourtant à des théories politiques ou religieuses que nous devons attribuer le rapprochement imprévu qui s'est opéré entre la France et la Hollande ? Non , car il ne s'agit point ici de rapports diplomatiques, ni de relations de gouvernement à gouvernement. La Hollande d'ailleurs a cessé d'être une république ; et au point de vue religieux, en dépit des traditions de la réforme, elle donne aujourd'hui l'exemple d'une liberté des cultes que nos libéraux français ne prendront certes pas pour modèle. Ses agitations politiques ont pris fin; sa sagesse peut à bon droit être citée comme exemple, et son rôle paraît désormais, ainsi que celui des petits États enclavés parmi les grandes puissances de l'Europe, celui de ces tampons qui sont nécessaires à l'équilibre général. Mais, encore une fois, ce n'est pas d'abstractions politiques qu'il s'agit ici, et ce ne sont pas des études sur la meilleure forme de gouvernement que vont faire aux Pays-Bas tant de Français qu'y attire chaque année une curiosité qui, croyons-nous, est toujours revenue satisfaite.
La Hollande, si différente par ses mœurs et par ses institutions de la plupart des nations qui l'environnent, est, en effet, depuis une vingtaine d'années, beaucoup plus visitée qu'elle ne l'était dans la première moitié du siècle. Est-ce donc qu'elle attire à elle l'étranger, comme l'Italie, par la beauté des sites, ou, comme la Suisse, par la grandeur de ses aspects? Le seul nom de Pays-Bas pourrait servir de réponse. Il suffirait à écarter le touriste de cette contrée nécessairement humide et monotone, accidentée seulement sur un point qui appartient géologique- • ment à l'Allemagne bien plus qu'à la Hollande. Est-ce du moins par l'étendue de ses plaines et par ses vastes ho-
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rizons que le pays frappe les yeux? Mais, outre que les plaines ont rarement le don de nous séduire, sinon peutêtre quand elles empruntent, comme le désert, à leur désolation même l'attrait des choses extraordinaires, les plaines de Néerlande, divisées à l'infini, coupées de haies et de canaux, livrées à une exploitation industrielle autant qu'agricole , lassent vite toute autre curiosité que celle de l'économiste. Le charme de la nature hollandaise , partout ailleurs que sur les côtes, n'est certes pas celui de la grandeur.
Est-ce du moins le passé glorieux de la nation, l'histoire de la petite république des Provinces -Unies qui lui ramène chaque année de plus nombreux et de plus fervents visiteurs? Un tel motif se justifierait assez pour une population si restreinte par son territoire, qui a débordé sur tous les points du globe, tenu en échec les premiers États de l'Europe et conquis en somme une si noble place dans les destinées du monde. Mais, il faut bien le dire, l'histoire de la Hollande est peu connue. Elle a été peu étudiée hors des frontières, et chez nous il n'est point encore d'écrivain qui l'ait rendue populaire. Si quelques faits marquants, tels que la mort tragique du Taciturne, ou la proclamation de l'indépendance, ou l'inondation appelée contre Louis XIV au secours du pays, sont demeurés gravés dans toutes les mémoires, combien d'antres sont tombés dans l'oubli! Ce qui nous manque d'ailleurs avec la connaissance des faits anciens, c'est surtout celle de leur liaison et de leur ensemble; ce sont dans le passé de la Hollande ces vues générales que notre esprit cherche de préférence dans l'histoire. Et comment serions-nous attirés, nous autres Français, par les souvenirs et par les monuments d'un pays jusqu'à ce jour si mal connu de nous, chez qui la philosophie de l'histoire manque de représentants?
Ce qui a ramené le goût public vers la Hollande, ce
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qui la classe maintenant au rang des pays les plus visités par l'étranger, où s'organisent des voyages circulaires et où la mode, à la suite des vrais observateurs, entraîne jusqu'aux indifférents, ce ne sont donc ni la nature du pays ni l'histoire de la nation. Entendons-nous pourtant. Si ce n'est point la nature au sens que prêteraient à ce mot un beau climat ou une contrée pittoresque, n'est-ce pas pour une grande part la nature transfigurée et vue à distance à travers le prisme de la peinture hollandaise et de ses maîtres, tels que Rembrandt, Ruisdael, Potter, Van de Velde, etc.? Si ce n'est pas l'histoire comprise comme un ensemble de faits militaires et politiques, n'est-ce pas l'histoire géographique et toujours en action de la conquête du sol sur l'Océan? Ne sont-ce pas les destinées sociales de la race, si étroitement liées à celles de ce territoire constitué en même temps que la nationalité , moins continental peut-être que maritime , théâtre d'une lutte incessante de la terre avec les eaux, et sur lequel un grand peuple exposé encore aux désastres des tempêtes, des inondations et des marées, vit depuis des siècles comme sur un radeau?
C'est donc en somme le génie de la Hollande que, dans la plupart des excursions aux Pays-Bas, les touristes viennent admirer dans ses œuvres ; ce génie éminemment créateur qui ne ressemble à aucun autre et auquel sont dus le territoire, la nationalité, le commerce, la prospérité maritime et coloniale, l'art même, si profondément original dans les écoles de la Hollande, et, en un mot, le pays même avec toutes ses grandeurs. Les formes politiques et les dissensions religieuses ne sont pas des accidents secondaires, étrangers à cette force permanente et indomptable du génie hollandais , qui nous étonne encore par sa conservation alors qu'elle a cessé de nous étonner par son développement. Et dans ce mot de génie national nous comprenons ces qualités morales dont d'au-
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très ont voulu faire le produit des révolutions historiques : la sagesse, le bon sens, les bonnes mœurs, la simplicité de vie, l'esprit de famille et cette affabilité hospitalière que tant d'écrivains paraissent n'avoir pas soupçonnée. « Je ne connais pas, a dit M. Marmier, qui a noblement vengé le peuple hollandais, de pays plus injustement traité dans les descriptions de voyage que la Hollande. » On a reproché, en effet, aux Hollandais l'insociabilité, la lourdeur d'esprit, la sécheresse de cœur, reproches qui s'accordent mal avec leurs fondations coloniales si nombreuses et si prospères à travers le monde, avec leurs gigantesques créations dans l'industrie et dans l'art, avec le développement admirable de leurs établissements de bienfaisance ; reproches enfin qui ne laissent pas de surprendre ceux qui, en parcourant le pays, viennent d'y recueillir une impression tout autre que celle du dédain ou de l'antipathie. M. Esquiros, dont nous avons plus d'une fois combattu les appréciations, disait lui-même en réponse à ce jugement de l'Anglais William Temple : La Hollande inspire plus d'estime que d'amour : « Quand on a reçu de la Hollande cette hospitalité libre et généreuse qui est ici dans les mœurs, quand on rencontre à chaque pas autour de soi cette obligeance parfaite et universelle, cette bonhomie fine et éclairée, cette sincérité de cœur qui est dans le génie de la race, on éprouve pour le caractère hollandais un sentiment plus tendre que l'estime. » Et cette fois nous souscrivons des deux mains à un jugement qui est le nôtre et celui, croyons-nous, de quiconque a été admis à franchir le seuil d'une maison hollandaise.