PETRO MAGNO ALEXANDER
Rapprochement plus flatteur peut-être pour Alexandre que pour Pierre le Grand. N'y a-t-il pas, au surplus, beaucoup de légende ou même de roman en tout ceci? Le grand homme paraît bien n'avoir passé à Saardam que quelques mois, peut-être même quelques jours. Il y était si peu déguisé, que la curiosité indiscrète de la foule gênait sa timidité naturelle, et qu'il passa promptement en Angleterre pour s'en délivrer. Si Pierre le Grand 'fut à ses heures un Gincinnatus, il ne le fut pas longtemps, et prouver qu'il fut un démocrate, cela me paraît au-dessus des ressources du fétichisme le plus ingénieux. Mais où en serions-nous, où en seraient surtout les guides de Saardam sans la légende du charpentier royal?
UTRECHT
Après avoir pris congé, pour quelques jours seulement, de cette région du nord où la visite du Helder devait bientôt nous ramener, nous faisons un brusque écart de programme pour gagner Utrecht et, s'il est possible, la partie accidentée de la Hollande. Le royaume, en effet, est, comme on sait, divisé en deux régions parfaitement tranchées : la partie plate, inférieure au niveau de la mer, et qui constitue, à proprement parler, les Pays-Bas; la. partie accidentée ou rhénane, que Ton rencontre au delà d'Utrecht et d'Arnheim, en remontant le ileuve. Cette région âpre et quelque peu sauvage rappelle, dit-on, le pays Scandinave. Elle a inspiré Ruisdael, qui était élève d'Everdinghen et qui avait eu le loisir de l'observer à Bentheim. Peut-être les aspects violents qu'il a prêtés à cette nature sont-ils une exagération des modestes paysages de la Gueldre ou du haut Limbourg. Mais où serait l'art sans l'idéal? Le génie est créateur. A l'imitation de Dieu, il sait transfigurer l'argile, et Dieu sait si dans aucune partie de la Hollande l'argile fait défaut à qui sait en tirer parti.
Deux voies s'offrent à nous pour gagner Utrecht : celle de Naarden , qui contourne assez longtemps le Zuiderzée , et une voie plus directe représentant la corde de l'arc décrit par la première. Celle-ci, que nous adoptons comme la plus courte, ne fait rien prévoir encore du changement qui s'opère plus haut dans la nature du sol. La contrée est une des plus cultivées, mais aussi des plus monotones de la Hollande. Toujours des prairies vertes, toujours des vaches au pelage blanc et noir, charmant tableau qui n'a ici qu'un tort, celui de se répéter à satiété. Ce n'est pas encore le paysage d'Everdinghen ; c'est toujours celui de Potter ou d'Hobbema. Plus près d'Utrecht, les plaines deviennent fertiles et sont parsemées de maisonnettes qui témoignent de l'aisance des habitants ; mais tout cela en somme laisse peu de place à l'imprévu. Au bout d'une heure environ, nous découvrons la ville d'Utrecht, dominée par la gigantesque tour du Dom Kerk, et notre curiosité endormie se réveille devant cette ville antique, sur laquelle semblent planer encore les grandes figures de saint Willibrod, du pape Adrien VI et de Louis XIV.
Utrecht, s'il faut en croire les étymologistes , doit son nom au Rhin, qui s'y bifurque en deux branches et qui traversait la ville avant le caprice qui lui fit un jour changer de lit. Le Trajectum ad Rhenum serait donc l'origine du nom d'Utrecht , comme le Trajectum ad Mosam serait celle du nom de Maestricht. Nous discutions encore ces étymologies qu'une vigilante nous avait déjà déposés à l'hôtel des Pays-Bas. Et pourtant ce court trajet dans Utrecht suffît presque à juger la physionomie extérieure de la ville, l'une des plus monumentales de la Hollande, quoique l'une des plus pauvres en monuments. Je veux dire que les maisons y sont d'une architecture sévère et parfois pompeuse , mais que trois ou quatre anciens édifices y résument à peu près les souvenirs historiques. La ville moderne a de belles rues, de belles places, tout
UfRECHT
cela un peu froid et sans attrait pour le touriste ; la ville ancienne a, par contre, pour lui donner une physionomie pittoresque, des maisons baignant leur pied dans les eaux et ouvrant sur le canal, comme à Venise, par des degrés ou par des caves. Elle a surtout comme une ceinture sur ses anciens remparts la promenade du Mail , ou Malieban, l'une des plus célèbres de l'Europe, que Louis XIV, amateur des belles plantations qui rappelaient Versailles, donna l'ordre de respecter. Quant aux monuments historiques, ce que j'en ai dit ne doit pas en donner une idée défavorable. Leur intérêt compense largement leur petit nombre, et la tour du Dom Kerk suffirait, avec ce qui reste de la cathédrale, pour classer Utrecht parmi les villes auxquelles, avant de quitter la Hollande, tout archéologue, tout homme curieux du passé, tout catholique surtout, doit une visite.
Ne vous attendez pas, lecteur, à un récit de pèlerin, mais à celui d'une visite des monuments qui se rattachent aux origines chrétiennes du pays et à son histoire postérieure. Sans cette visite, comment décrire, comment résumer ici le passé d'une ville déjà ancienne au temps de Dagobert? Ce serait une tâche décourageante pour le narrateur. Quand il vient à penser que saint Willibrod fut le premier évêque de ce siège illustré depuis par tant d'évèques canonisés, quand il voit Utrecht passer de la maison de Lorraine à l'empire germanique, s'affranchir par le traité d'union qui a gardé son nom, devenir, en 1712 le théâtre du congrès qui mit fin à la longue et sanglante guerre de Succession d'Espagne, jouer son rôle enfin dans tous les événements militaires ou politiques qui ont agité depuis la nation, il se rend vite compte qu'une telle histoire serait celle de la Hollande elle-même, et il renonce à l'étudier dans les livres pour en glaner les principaux souvenirs dans les monuments du moyen âge, tels que le Dom Kerk ; dans les vieilles maisons, telles que celles d'Adrien VI ,
et, en un mot, dans les rares mais curieux débris de son passé.
Le Dom Kerk , le plus vénérable reste des anciennes grandeurs d'Utrecht, auquel est due naturellement la première visite, n'était à l'origine qu'une abbaye fondée par Dagobert. Quand l'église fut élevée au rang de cathédrale, elle eut pour évêque saint Willibrod, à qui Charles Martel donna pour résidence un édifice devenu plus tard un château fort que Charles- Quint appelait ironiquement le Vreeburg ou château de la Paix. Le théâtre s'élève aujourd'hui sur ses ruines.
Longtemps avant Charles Martel, l'église avait été placée sous le vocable de saint Martin, patron des Mérovingiens, qui avaient reconnu dans Utrecht une position stratégique et qui voulaient créer ici une France du Nord. Si la réforme a fait perdre au pays le culte des saints, elle ne lui a pas fait du moins renier ses origines; car la ville porte encore dans ses armoiries un saint Martin coupant son manteau aux pauvres, d'or tranché de gueules. « A l'exemple des rois de la première race, écrit Dom Pitra, Charles Martel, qui entendait la tactique avec les barbares, confirma amplement les premières donations... C'était abandonner les déserts inondés au seul homme qui pût fonder là un sol, un peuple, un empire. Willibrod régna par droit de conquête et par droit de création. » Malheureusement l'église, détruite parles Danois, puis rebâtie au xni° siècle, eut, pour finir comme pour continuer ses traditions, le sort du manteau de saint Martin. En 1674, elle fut coupée en deux par une trombe qui ne laissa debout que le chœur et la tour (un débris du Dom Kerk et le Dom Torren), faisant ainsi deux monuments d'un seul et ne laissant en face d'une église éventrée qu'une tour désormais sans signification pour qui ne connaît point son histoire.
Ce qui subsiste encore du Dom Kerk est d'une bell architecture, tronquée malheureusement à l'entrée des
L'ancien canal , à Utrecht.
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transepts, et qui rappelle en petit la cathédrale de Beauvais. A l'intérieur il y a de beaux vitraux; mais l'ensemble de l'édifice, nu, dégradé par le temps et par l'humidité, n'engage pas le touriste à s'attarder longtemps. Après un coup d'œil rapide donné, sur l'invitation du gardien, au tombeau d'un archevêque d'Utrecht et à celui de l'amiral Van Gent, l'un des héros de Solbay, nous sortons volontiers de cette nécropole pour gagner le Dom Torren, dont l'élévation et la hardiesse de profil nous promettaient une vue à vol d'oiseau sur des campagnes éclairées à ce moment par un beau soleil , et qui ne devait le céder en rien à celle que donnent les flèches de Strasbourg ou d'Anvers.
La tour du Dom Kerk a cent vingt et un mètres de hauteur, onze de moins que Strasbourg. Elle est formée d'étages en retrait sur une base carrée, et a été maladroitement consolidée, refaite même avec des murs de briques, au point de rappeler beaucoup moins le xiv e siècle, époque de sa construction , que la célèbre histoire du couteau de Jeannot. Ses ogives du bas ne sont pas authentiques ; celles du haut ont été emprisonnées dans des crampons de fer qui les empêchent à peine de rompre sous leur charge. Aussi du style de la tour il n'y a rien à dire. On pénètre dans l'étage inférieur par une poterne ogivale où nous fûmes reçus par un concierge d'un âge respectable, ce qui ne laissa pas de nous faire plaisir, attendu que tous les récits, depuis Esquiros jusqu'à M. Victor Fournel, annonçaient une jeune fille. Au bout de vingt-cinq ans cette jeunesse commençait à nous intriguer. Nous opérâmes, non sans fatigue, l'ascension des trois étages, ou, pour mieux dire, des quatre cent cinquante-trois marches, au terme desquelles il nous restait tout juste assez de force pour reprocher au gardien d'avoir placé sur sa plate-forme un télescope au lieu d'un ascenseur. La seule vengeance de ce brave homme fut de diriger nos yeux sur le merveilleux panorama de la ville et des provinces environnantes, qui
embrasse un cercle d'une vingtaine de lieues : en bas, la cathédrale, les églises, le Stadhuis et les palais comme'les ornements en relief de notre glorieux piédestal ; plus loin les plaines cultivées, les polders, vingt villes pour le moins et plus de cent villages, avec le Zuiderzée comme une ligne bleuâtre pour fermer l'horizon. Et là-haut l'air plus vif le son harmonieux des cloches, le bruit confus de ces. foules que nous considérions à nos pieds comme des grains de poussière, tout cela animait l'immense tableau et nous jetait dans un ravissement vraiment intraduisible. Je n'ai pas fait l'ascension du ballon captif, mais je crois que celle du Dom Torren peut parfaitement en tenir lieu.
De la tour à la maison du pape il n'y a qu'une courte distance à parcourir le long de l'Oude*Gracht ou Vieux Canal. Car Utrecht est l'Avignon du Nord, au moins en ce point qu'elle a été la ville d'un pape, d'Adrien Boyers, plus tard Adrien VI, qui, à la nouvelle de son élection, exprimait le regret de quitter la vie privée et pauvre qu'il avait menée jusqu'alors dans un coin de la Hollande, mais qui résista vaillamment au luthéranisme naissant, travailla à rétablir la paix entre les princes chrétiens, prépara Sixte-Quint, et ne mourut pas moins victime de la politique humaine, c'est-à-dire triste et calomnié. Le Paus Huis, où il naquit, est désigné par une inscription gravée sur la façade, et l'intérieur en est décoré de peintures dites d'Adrien Van Utrecht. On montre aussi le palais ducal qu'on dit bâti en son honneur et sur ses plans , mais dont le style bizarre et les briques multicolores font penser à l'art japonais beaucoup plus qu'à celui de la ville éternelle. Quoi qu'il en soit, ces édifices, dont le second est encore orné d'un crucifix, ont été conservés par la municipalité, soigneusement restaurés, et l'étranger est bien aise de constater qu'en dépit des préjugés de secte Utrecht n'a pas perdu la mémoire du plus illustre de ses enfants.
UTRECHT
En remontant encore l'Oude Gracht et en obliquant à droite vers la promenade, nous arrivons, conduits, cela va sans dire, par notre guide, à la petite église Sainte- Gertrude. Cette église, dont la porte est surmontée d'une laconique inscription, Deo, est celle des jansénistes, dont Utrecht est la métropole. Les rares survivants de la secte n'auraient- ils pu écrire ici Deo ignoio, à l'instar des Athéniens? car qu'est-ce que cette religion d'un autre siècle, sans action, sans vitalité, qui lutte opiniâtrement non plus déjà contre le catholicisme, mais contre l'oubli? Les jansénistes pourtant, qui sont ici au nombre d'un millier d'après les statistiques, n'ont rien perdu de l'implacable orgueil des Arnauld et des Nicole, ni de la ténacité des Saint-Cyran. Ils prétendent avoir gardé ininterrompue la chaîne de l'épiscopat, de celui d' Utrecht en particulier, et, à ce titre, ne s'intitulent pas jansénistes, mais bien « membres de l'église épiscopale ».
Le schisme, qui eut ses débuts ici même avec Sasbold et Rovenius , étroitement liés avec l'évêque d'Ypres , détermina l'une des phases les plus pénibles de la persécution aux Pays-Bas. Le calvinisme voilé de Port-Royal , dirigé spécialement contre les jésuites, troubla longtemps la Hollande, sans y faire toutefois les ravages qu'on lui attribue, les catholiques restant attachés avec une sorte de prédilection à ce que leurs adversaires prétendaient démolir. Leur foi même se retrempait dans la lutte, en même temps que l'esprit de lucre achevait d'avilir les chefs du nouveau parti ; en sorte que le jansénisme, consumé dans l'impuissance de ses haines comme dans la stérilité de ses richesses, n'est plus aujourd'hui qu'une secte qui meurt d'inanition. Faute d'une lettre d'introduction, nous n'avons pu visiter avec l'église le presbytère, où se voient les portraits des fondateurs du jansénisme hollandais, non plus que les archives, où sont conservées tant de pièces intéressantes pour éclaircir les origines et l'his-
toire du schisme. Mais Dom Pitra a mis la main pendant un mois, comme il le dit lui-même, dans les sacs les plus secrets de la secte, et n'a laissé que peu de chose à glaner après lui. On le consultera av.ec fruit sur le jansénisme hollandais, qu'il définit en trois mots : pour point de départ la hame contre les réguliers, pour instrument le prétendu chapitre d'Utrecht, le lucre pour esprit fondamental Nous avons peu vu, l'avouerai-je ? les autres édifices signalés par les guides dans la ville d'Utrecht. A moins qu'une ville n'intéresse à aucun titre le voyageur, elle le frappe d'ordinaire par un caractère dominant qui absorbe tous les autres. Celle-ci nous attirait avant tout par son caractère religieux. Saint Willibrod, Adrien VI, les jansénistes, faisaient pâlir les figures plus modernes. Et que sont le Stadhuis, la Monnaie, le Palais des arts et des sciences, l'Académie elle-même, tous d'un goût contestable, tous dépourvus de ces galeries de tableaux qui sont la gloire des autres villes de Hollande, auprès du Dom Kerk ou du Paus Huis? Le passé parle ici plus haut que le présent ; et au sortir de la maison du pape comment s'intéresser aux poteries allemandes, aux fausses dentelles de Flandre, aux prétendus verres de Bohême, qui font ressembler les magasins de l'Oude Gracht à ceux de Regent's Street ou de la rue de Rivoli? Nous avions bien une pensée pour les produits de l'industrie locale, pour le velours d'Utrecht en particulier, mais cette pensée fera sourire le lecteur; car qui ne sait que l'industrie comme la fortune est volage, et que c'est du velours de Lyon que l'on vend aujourd'hui sous le nom de velours d'Utrecht... même à Utrecht?
Pour en finir avec Utrecht par une visite religieuse, nous consacrons notre dernière journée dans ce pays à là promenade de Zeist, où est établie la communauté des frères moraves, descendants des hussites. Un touriste passe rarement à Utrecht sans se détourner un peu de son che-
Hospice Saint- André, à Utrecht.
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min pour voir de près celle curieuse république, fondée sur Je principe de l'égalité chrétienne et plus étonnante encore que l'église janséniste , puisqu'elle remonte au xvi siècle et a pour membres les continuateurs des hérétiques qui refusèrent de se soumettre aux décisions du concile de Bâle. Le chemin de fer d'Arnheim nous dépose a sa première station, dans une riante campagne au delà de laquelle nous ne tardons pas à apercevoir les constructions régulières et l'église protestante de Zeist. Est-ce un chapitre de Jean-Jacques que nous avons sous les yeux? i^st-ce un phalanstère comme celui de Fourrier? Rien de plus frais ni de plus agréable à la vue que ces jardins ces bosquets, ces prairies coupées de ruisseaux qui entourent le village et qui sont les restes d'une petite forêt ou Guillaume III se plaisait à chasser. Les maisons peintes en vert et tenues avec cette propreté coquette dont la Hollande a le secret, achèvent d'égayer le village en lui donnant une apparence de simplicité et d'aisance. Mais que 1 on pénètre dans le quartier des moraves et dans la grande caserne où ils ont établi leur communauté, la première impression s'efface, le plaisir des yeux fait place a une sorte d'ennui et de froid glacial : on se croit dans une prison cellulaire.
L'établissement de Zeist est, en effet, le siège d'une communauté évangélique, c'est-à-dire d'une association religieuse soutenue par le travail de ses membres et dans laquelle les intérêts individuels le cèdent aux intérêts généraux. A droite et à gauche d'une avenue bordée d'arbres et longée par un frais ruisseau s'étend une cour gazonnée enceinte de trois corps de logis destinés aux frères et à tout ce qui est nécessaire à une société, église, écoles, magasins, pharmacie, etc. Un quartier distinct est réservé aux célibataires, un autre aux veufs, un troisième aux gens mariés. Tous travaillent selon leurs facultés, les lemmes a la couture, les hommes aux travaux industriels;
La grande place, à Arnheim.
mais, quoique le salaire soit égal en principe, il est gradué par classes : les hommes mariés , par exemple , reçoivent plus que les célibataires, et les célibataires eux-mêmes sont classés suivant leur esprit d'ordre et d'économie. Une seule chose distingue extérieurement les moraves, c'est le costume des femmes, et cette particularité que les petites filles portent à leur bonnet un ruban rose jusqu'à douze ans, les jeunes filles un ruban rouge jusqu'à dix-huit, puis rose encore jusqu'au mariage. Le bleu est la couleur des femmes mariées, qui ne le quittent qu'en devenant veuves pour porter le blanc jusqu'à leur mort. Tout cela en somme paraît convenable, bien ordonné, séduisant à première vue par un certain dehors d'honnêteté et de bien-être ; mais quelle monotonie, quelle tristesse, quelle absence de vie et d'action dans cette organisation plus saint -simonienne certainement que monastique! Et puis n'y a-t-il pas de la discipline prussienne dans cette réglementation minutieuse? Nous commencions à le penser quand notre cicérone nous apprit que tous les moraves étaient venus de l'Allemagne, et qu'il n'y avait pas un seul Hollandais enrôlé parmi les frères. Les hussites sont restés en cela fidèles à leurs origines, notamment à la Bohème, où ils s'établirent sous la protection de Maximilien II ; à Fulneck, en Moravie, d'où leur vint le nom qu'ils portent encore aujourd'hui. Le fond de leur doctrine consiste à admettre la rédemption ipso facto de la faute originelle par la mort du Christ. Ralliés, il est vrai, à la confession d'Augsbourg, ils célèbrent les fêtes protestantes, mais ils y ajoutent celles qui leur sont particulières : la fête des célibataires , la fête des gens mariés, etc. Il leur est interdit sous peine d'exclusion de se marier en dehors de l'Union. Aussi leur recrutement devient-il de plus en plus difficile, et la communauté des moraves frappe le visiteur, au même titre que l'église des jansénistes, par son air de décrépitude et de stérilité.
Église Saint- Eusèbe, à Arnhcim.
Avant de rentrer à Amsterdam, ne pourrions- nous consacrer quelques heures à Arnheim? Il le faut, si nous tenons à voir le paysage hollandais se diversifier pour de bon... ; et puis quelques heures c'est si peu ! Nous adoptons donc pour une fois cette méthode de l'aller et retour dont j'ai médit plus haut, et nous passons en Gueldre. Une vapeur blanche monte du Rhin et indique son parcours. Balancés au mouvement du wagon , nous regardons s'accomplir la transformation prédite, le sol devenir sablonneux, puis se couvrir de pins comme les landes de Gascogne , puis s'accidenter et former une contrée pittoresque coupée de cultures et de bruyères que soulèvent déjà les rochers du pays de Clèves. Sans cette rapide excursion vers la frontière allemande, le voyageur pourrait croire qu'en Hollande le Créateur n'a eu qu'une seule manière. Est-ce à ce caractère sablonneux du territoire d'Arnheim que l'ancienne capitale du duché de Gueldre a dû son nom?... Arnheim, Arenacum, disent les étymologistes. 11 existe en outre une légende qui a sinon la même autorité, du moins plus de poésie. Un affreux dragon, retiré ■dans les rochers d'Arnheim, tuait les habitants de son souffle empesté ou les terrifiait par ses aboiements. « Gueldre! Gueldre! » répétait incessamment la bête. Par une nuit sombre, un seigneur Del Ponte et deux intrépides chevaliers attaquèrent le dragon, guidés par le flamboiement de ses yeux, et réussirent à en débarrasser la contrée. C'est sur le lieu du combat que fut bâti le •château des ducs de Gueldre, dont la résidence au xvi e siècle, devenue le Stadhuis, est appelée vulgairement la maison ■du Diable en raison des sculptures grotesques de la façade, qui sont sans doute une allusion à la victoire sur le dragon. Cet hôtel de ville est, avec la cathédrale du xv° siècle, ou Vieille-Église, surmontée d'une jolie flèche, tout ce qui mérite d'arrêter le voyageur à Arnheim. La ville est par elle-même assez dénuée d'attraits. Elle se recommande
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moins par ses édifices que par la beauté de ses environs, surtout au .nord, vers la propriété du baron Van IJeeckeren, et à l'ouest vers les collines dominant le Dorenivard, château du moyen âge dont la fière silhouette semble se dresser là en témoignage de l'antique légende.
A mesure qu'on remonte le Rhin pour se rapprocher de l'Allemagne, les récits légendaires se multiplient; les prouesses des paladins, les épopées carlovingiennes , se transmettent dans la mémoire du peuple, et la poésie reparaît. J'ai raconté la légende du pays de Gueldre; voici celle de Clèves, qui peut lui servir de pendant. Aux temps fabuleux, comme il ne restait plus de l'antique famille de Clèves qu'une jeune princesse orpheline, et avec qui la noble race semblait au moment de périr, il arriva, tandis qu'elle se promenait mélancoliquement au bord du Rhin, qu'un cygne blanc apparut, conduisant avec une chaîne d'argent un beau fiancé, qui reçut l'hospitalité au château et accepta la main de la princesse, à la condition pourtant que son épouse ne s'enquerrait jamais d'où il était venu. Mais la curiosité, qui perdit Eve, perdit aussi la dame. Elle s'enhardit un jour jusqu'à demander à son seigneur qui il était et quel était son pays d'origine. Pour toute réponse l'inconnu regagna le rivage, où il retrouva le cygne, la chaîne d'argent, et disparut pour toujours. Est-ce là une féerie Scandinave? Est-ce une légende chrétienne faisant allusion à la venue en cette terre maudite du plus beau des enfants des hommes, qu'une curiosité téméraire fit un jour s'éloigner comme il était venu? Quoi qu'il en soit, c'est à ce gracieux récit que la maison de Clèves doit de porter dans ses armes un cygne d'argent, demi-éployé, et voguant d'azur. Mais voici que le charme de ces vieilles légendes m'entraîne vers le pays des Nibelungen, bien au delà de mon itinéraire, et cela justement à l'heure où il faut prosaïquement remonter en chemin de
fer et regagner Amsterdam. N'est-il pas triste à constater qu'il suffit de s'éloigner du centre de la Hollande pour retrouver les légendes et voir s'ouvrir le livre d'or de la poésie populaire, de s'en rapprocher pour retomber misérablement dans la prose et dans la plate réalité?
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LE NOORD HOLLAND
Il n'y a pas longtemps encore, quand il fallait prendre la diligence ou le trekschuiten pour atteindre le Helder, la pointe du Noord Holland était Yultima Thule des touristes entreprenants, de ceux qui ne craignaient pas d'acheter par un peu de fatigue le droit de dire au retour :
Sistimus hic tandem nobis ubi defuit orbis.
Mais le temps a marché, et les chemins de fer avec lui. On peut aller d'Amsterdam au Helder et en revenir dans une même journée. De là vient que les étrangers visitent davantage ce qu'on a appelé le « Gibraltar delà Hollande», et peut-être aussi qu'ils connaissent moins la contrée. Car le chemin de fer ne permet de voir qu'une bande de territoire étroite et voisine des rails. Le Noord Holland n'est pas visité, mais parcouru à la vapeur, deux choses très différentes dans un pays qui, s'il n'est pas très bien traité par la nature, offre du moins, loin des voies frayées, une physionomie originale et des mœurs presque aussi patriarcales que celles de la Frise. L'antique Hollande s'y retrouve, à deux pas de la digue du Helder et des chefsd'œuvre de l'industrie moderne. Mais à quoi bon s'at-
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tarder, quand le chemin de fer vous procure en quelques heures l'illusion d'avoir tout vu? Le billet d'aller et retour à bon marché est le plus machiavélique engin que le progrès ait dirigé contre cette méthode d'observation , que Descartes inventa en Hollande et dont le monde moderne se dit si fier.
Pour nous, décidés à sacrifier le bien-être à la satisfaction de bien voir, nous n'eûmes recours à la vapeur que pour gagner Alkmaar, petite ville dont la position centrale permet de rayonner aisément sur la contrée. Alkmaar, située sur le canal du Nord et dont le nom signifie toute . mer, est elle-même, quoique datant du vin" siècle, une conquête du travail de l'homme sur la nature. Entourée jadis de lacs, d'étangs et de marais, elle est aujourd'hui, comme Harlem, le centre d'une plaine riante et bien cultivée. Le Scheermeer, qui portait des navires, est devenu un polder, traversé en partie par le canal. Le Beemster est une grasse prairie, d'un niveau inférieur à celui du Zuiderzée, mais défendue par des digues et des travaux d'art. Plus au nord se trouve l'étang de Zype, dont les écluses ont au xvi° siècle sauvé Alkmaar de l'assaut des Espagnols, et cela sans même tourner sur leurs gonds. Les habitants désespérés ne fondaient plus d'espérance que sur l'Océan. Ils avaient donné déjà leur consentement à l'ouverture des écluses, quand la dépêche tomba aux mains de l'ennemi. Les Espagnols, jugeant qu' Alkmaar avait dans la mer un allié trop puissant pour eux, levèrent le siège dans la nuit. Le quos ego de Neptune n'a pas eu un effet plus foudroyant.
Si le pays qui environne Alkmaar a cet attrait particulier d'être une proie reprise sur l'Océan, la ville n'offre guère à la curiosité du visiteur que son stadhuis (aussi peu intéressant qu'un stadhuis peut être) et une église gothique de Saint - Laurent , veuve de sa tour, qui fut autrefois l'orgueil de la cité, et si haute, qu'elle servait de
LE NOORD HOLLAND
phare aux vaisseaux jusque dans la pleine mer. On vante aussi la propreté des rues et les fromages d' Alkmaar, deux choses sur lesquelles Edam, Brook et toute la Hollande, à vrai dire, nous avaient blasés.
Mais le fétichisme du nettoyage tend à se restreindre, et on sait, en ce qui regarde les fromages, quel rôle important ce produit joue dans tout le royaume. Il n'est pas de port, pas de canal ni de petite ville où Ton ne voie ces fromages de forme ronde appelés quelquefois fêles de mort, empilés comme des boulets dans une cour d'arsenal. La Hollande n'est, de ce côté, dans les vastes pâturages du Beemster, du Longmeer et du Wormer, qu'une immense fabrique de fromages. Seul, le fromage fait vivre cette région du Nord qui a perdu toute importance commerciale. Des ports, en effet, se sont ensablés, des villes n'ont pas été préservées des invasions tempétueuses du Zuiderzée. Alkmaar, qui n'a jamais été une grande ville, est aujourd'hui en décadence ; mais Alkmaar vend encore annuellement quatre millions de fromages. Horn vit sur son beurre et sur ses fromages beaucoup plus que sur les souvenirs de ses grands navigateurs , qui ont porté son nom jusqu'à la pointe extrême de la Patagonie. Enkhuisen, qui n'a pas les mêmes ressources, ne sera pas sauvée de la ruine par la gloire d'avoir donné le jour à Paul Potter, ni par celle d'avoir servi de port d'embarquement à Charles-Quint et à Philippe II. De quarante mille ■habitants elle est tombée au chiffre de cinq cents, et son histoire, qui est celle de notre vieille cité d'Aigues-Mortes, où saint Louis s'embarqua pour la croisade, déroule sous les yeux, a dit M. Esquiros, un chapitre que l'on pourrait intituler : « comment les villes finissent. » Il faudrait en dire autant de Medenblick, qui fut avant Alkmaar la capitale de cette province, et de tant d'autres petites villes maritimes, déchues, ensevelies sous le sable comme Pompéi sous la lave, mais dont les ruines se voient encore»
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pareilles à des carcasses de vaisseaux naufragés, sur les plages mélancoliques du Zuiderzée. Tout ce pays n'est-il pas une table de jeu où la mer et l'homme ont gagné et perdu tour à tour, mais où le génie hollandais doit, par son capital de persévérance et de travail, avoir le dernier mot? D'Alkmaar au Helder nous suivons en trekhuisen le grand canal du Nord , dont les eaux emprisonnées sont comme les otages de la victoire définitive que doit remporter la Hollande. Nous laissons sur notre gauche, à quelques kilomètres d'Alkmaar, le village d'Egmont, situé au milieu des dunes et célèbre autrefois par une abbaye de bénédictins réduite en cendres par les calvinistes. Il paraît que la mer ne suffisait pas ici à détruire les œuvres de l'intelligence ; les haines religieuses y ont mis la main. C'était, dit-on, saint Adalbert, un des apôtres du Noord Holland, qui avait donné son nom à l'abbaye en s'écriant : « Dieu soit loué ! Les lieux sont enfin purifiés. Jam hœc munda sunt. »
Si le pieux calembour n'est pas absolument authentique , il a du moins le mérite de rappeler aux lettrés les origines monastiques de la cité, qui n'a eu depuis saint Adalbert que la gloire d'abriter Descartes au mois de mars 1637. La Hollande a peu de grands hommes. Depuis l'indépendance, c'est le génie national, impersonnel, qui a tout fait. Egmont cependant a élevé un fanal surmonté d'un lion à la mémoire du lieutenant 1 Van Speyck, qui, en 1831 , fit sauter sa chaloupe canonnière devant Anvers, pour éviter par une mort héroïque de tomber au pouvoir des Belges. Van Speyck avait été, selon toute apparence, élevé à l'école de ce vieux capitaine qui disait à ses hommes : « Enfants! vous savez qu'en cas de défaite j'ai l'habitude de me faire sauter! » Les marins hollandais sont très fiers de Van Speyck, et nous retrouverons son souvenir à la presqu'île du Helder.
Le canal du Nord se rapprochant peu à peu du cordon littoral, nous rencontrons plus loin le triste village de
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Kamp , où le vent émiette sans cesse des tourbillons de sable blanc, et qui mérite pourtant l'attention pour avoir vu , en 1797, les Anglais remporter une victoire navale sur les flottes française et hollandaise réunies. Puis les dunes s'arrêtent brusquement, soit que le bâton de saint Willibrod n'ait pas été plus loin, soit que le Rhin ait eu ici son embouchure à une époque antérieure à la formation du Zuiderzée. Le pays que nous traversons au delà de Kamp serait donc, sans les travaux d'art et les digues. artificielles, un des plus menacés par l'inondation. Mais voici le lit du Zype, dont nous avons parlé plus haut, vaste pâturage repris sur la mer au point où elle semblait avoir, par la brèche ouverte dans les dunes, l'entrée la plus facile dans le pays. Bientôt après, au milieu d'une plaine horizontale, voici Anna Paulowna, dont le gigantesque polder, créé vers 1850 par la grande-duchesse de Russie, épouse du roi Guillaume II, conserve le nom de la princesse qui a su refouler les eaux du Zuiderzée. A partir de ce point nous avançons dans une lande monotone dont les grands horizons se confondent avec ceux de la mer. Les agrès d'un trois-mâts qui se détache au large sur l'or du soleil couchant, donneraient à croire que le navire est à l'ancre dans un désert de sable. Bientôt enfin la colonne d'un phare qui se dresse devant nous annonce l'approche d'un lieu habité ; des points lumineux commencent à briller, et le bateau s'arrête, à la nuit tombée, devant le quai de Nieuwe-Diep.
En dépit de l'étymologie de Hels deer que l'on dit signifier la porte de l'enfer, Nieuwe-Diep est, ou du moins passe pour être une porte de rentrée dans la civilisation. Malheureusement nous ne trouvons pour nous rendre à l'hôtel qu'un carrosse d'un autre âge, tapissé de vieux velours rouge et qui rappelle assez bien l'équipage du grand Frédéric. Deux chevaux attelés « d'un pas tranquille et lent » nous conduisent à Burgh hôtel, à l'entrée de la digue
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(car Nieuwe-Diep ne fait qu'un avec le Helder), et nous y louons un appartement donnant sur la mer, où le garçon d'hôtel nous invite par signes à prendre le frais en attendant que le dîner soit chaud. Pas un Batave ne sait ici un traître mot de français, sinon cette absurde locution : s'il vous plaît, déjà populaire en Belgique, et qu'on place en Hollande à tout propos, ou même hors de propos. Le lendemain de notre arrivée, comme nous observions avec intérêt les manœuvres d'un grand navire qui levait l'ancre dans le bassin du port, nous demandâmes au garçon d'hôtel : « Est-ce un vaisseau de guerre que nous voyons là-bas?— Y a, meinher, s'il vous plaît. — Mais il ne s'agit pas de savoir s'il nous plaît ou s'il ne nous plaît pas. Estce, oui ou non, une frégate hollandaise? — Ya, meinher, s'il vous plaît. » Il fut impossible d'en tirer autre chose. La position de Nieuwe-Diep à l'entrée du canal du Nord et près de la rade de Texel a décidé la création du port , formé depuis un siècle à peine par des moyens artificiels, et aussi celle de l'école navale, institution qui a, comme de juste, une importance particulière chez un peuple de marins. Le port renferme de magnifiques bassins, remplis, pour la plupart, de bricks suédois ou norwégiens ; mais il offre un abri sûr, même aux vaisseaux de guerre, contre les tempêtes du détroit. La flotte militaire de la Hollande est, en effet, à l'ancre entre Nieuwe-Diep et le Helder, presque en face de l'amirauté. Là aussi se voit sur la plage le mât du capitaine Van Speyck, sans doute comme un exemple.placé sous les yeux des élèves, mais que notre naïveté de touristes nous fit d'abord prendre pour un mât de cigogne, ainsi qu'on en voit aux environs d'Amsterdam et de la Haye. On obtient aisément de visiter la frégate-école, où nous fûmes reçus par un aimable officier de marine, parlant le français comme sa langue natale, et que nous aurions embrassé comme un compatriote si, effrayé peut-être de notre enthousiasme, il ne nous eût remis
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aux soins d'un indigène ayant mission de nous mettre en allemand , ou du moins en batave , au courant des choses du bord. On juge que nos informations manquent de la précision nécessaire pour être rapportées ici.
J'ai dit que Nieuwe-Diep et le Helder ne font qu'une même ville. La vérité est qu'elles sont séparées par un chemin d'environ deux kilomètres, mais constamment bordé de maisons de pierre, de bois et parfois aussi de granit, d'une propreté merveilleuse, et qui forment comme la grande rue d'une cité. La physionomie des constructions en charpente , le costume des habitants , le bonnet de fourrure dont se coiffent les pêcheurs, tout donne déjà l'idée des mœurs Scandinaves , et on pourrait se croire au delà de cette mer du Nord, qui, par des relations quotidiennes, rapproche jusqu'à les unir le port de Christiania et celui de Helder. Nieuwe-Diep est de plus reliée au Helder par la digue monumentale construite pour la défense du pays contre la mer, et qui est incontestablement l'une des œuvres les plus surprenantes du génie hollandais. Sa masse, formée de blocs de granit arrachés aux montagnes de Norwège , domine les deux villes comme une falaise artificielle et donne au voyageur le désir de suivre cette jetée que nos pères eussent appelée « le promenoir des géants », depuis sa naissance à Nieuwe-Diep jusqu'à sa pointe extrême au milieu des vagues , c'est-à-dire sur une longueur d'environ huit kilomètres.
Le jour où nous avons exécuté cette magnifique promenade à travers les flots, nous avions été éveillés à Burgh-Hotel par le tonnerre des vagues s'effondrant sur le môle et par le cri des hirondelles de mer que les rafales emportaient devant nous comme des feuilles balayées par le vent. Au large, les vagues échevelées et jaunies par les sables témoignaient que le lit du Zuiderzée était troublé dans ses profondeurs. On ne pouvait souhaiter un temps plus favorable pour parcourir la digue. Aussi partions-nous
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de bonne heure, enveloppés de manteaux imperméables comme pour une traversée à accomplir par un gros temps, et non sans nous considérer un peu comme les maîtres des éléments conjurés contre nous et de cet océan qui se brisait à nos pieds. Étourdis de ses hurlements, fouettés de son écume, nous nous riions de ses colères. Devant ce spectacle ossianique, Marcel tira même son auteur favori. Il allait relire pour la centième fois : « Levez-vous, vagues orageuses d'Erin ! etc., » quand les rafales l'aveuglèrent; le vent déchira les pages du volume, et l'ouragan, plus fort cette fois que la voix du barde, emporta du même coup son chapeau.
Très mouillés, quoique soutenus encore par la grandeur du spectacle, nous fûmes bien aises d'atteindre le dernier éperon du môle et le fort qui en commande l'extrémité. Un phare en granit, de petits canons couchés sur les talus gazonnés du fort, un garde-côte enveloppé de sa capote cirée, qui observait la mer avec une lunette, tel était l'aspect de la pointe du Helder. Autour de nous on ne voyait qu'une mer furieuse et sans limites, désertée depuis longtemps par les barques de Nieuwe-Diep. Mais vers dix heures, au moment où nous nous préparions à regagner la côte , une éclaircie se fit au large , et un pâle rayon vint caresser les côtes basses du Texel , dominées par le clocher de Hoorn qui semblait surgir de la brume. C'est dans ce détroit, vis-à-vis la côte du Helder, que fut livrée, en 1673, par Tromp et Ruyter, une bataille navale contre les flottes réunies de la France et de l'Angleterre. Les Hollandais regardèrent cette bataille comme une victoire, quoiqu'elle n'ait pas eu de résultat décisif. Il est juste d'ajouter que Colbert paraît avoir été de leur avis, puisqu'il eût, dit-il, payé de sa vie la gloire que Ruyter venait d'acquérir. Une gloire moins brillante peut-être , mais d'un effet plus positif, fut remportée en ce même lieu par le général Brune, qui du moins ne la paya pas
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de sa vie. Les Anglais et les Russes débarqués au Helder en 1799 furent, à la suite du combat acharné de Castricura, obligés de reprendre la mer et de rendre à la France, avec leurs prisonniers, la Hollande, qu'elle venait de conquérir.
Mais, si grands que soient ici les souvenirs des batailles navales et des victoires de la France, ils cèdent dans l'esprit du voyageur à l'impression de cet autre combat, terrible, incessant, que se livrent sous ses yeux la mer et le génie d'un peuple. La digue, par un gros temps, apparaît comme le dernier rempart de la Hollande contre la puissance , si souvent irrésistible , de l'Océan. C'est alors que l'œuvre des ingénieurs, qui ont opposé aux vagues ce môle cyclopéen pour la défense d'un royaume, prend le caractère national, patriotique, qui nous a toujours frappé aux Pays-Bas et qu'on ne retrouve pas ailleurs. La digue du Helder est plus qu'un chef-d'œuvre de l'industrie moderne ; elle est un monument de l'énergie persévérante d'un peuple qui ne se laisse pas abattre, qui sait toujours reprendre, à force de travail, le terrain qui semblait perdu, et qui méritait que l'on dît de lui :
Tellurem fecere dii, sua littora Belgae.
Partout ailleurs la conquête du sol est oubliée ; elle n'a été dans l'histoire des peuples qu'une première étape au sortir de la barbarie primitive. La Hollande est peutêtre la seule terre d'Europe qui ait à poursuivre incessamment son œuvre de défense. Mais le génie batave, loin de rester en arrière, s'est retrempé dans cette lutte. Il y a trouvé une excitation à bien faire, un profit pour l'intelligence en même temps qu'une garantie contre les corruptions contagieuses, plus à craindre que les forces de la nature , qui menacent les autres peuples. Aussi ,
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devant les travaux gigantesques tels que la digue du Helder, le sentiment qui se dégage est-il moins l'admiration que le respect. On n'a pas seulement l'idée d'un peuple industrieux, on a celle d'une race forte et honnête, d'un peuple qui prendrait à bon droit pour devise ces deux mots : ténacité, probité. Est-il encore dans notre monde moderne beaucoup de nations qui pourraient en dire autant?
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LA FRISE
Notre programme est accompli, et pourtant de notre fenêtre d'hôtel nous regardons, avec un intérêt qui ressemble à de la convoitise, chauffer le petit steamer Ada, qui en deux heures peut nous conduire au Texel, puis du Texel à Harlinghem , c'est-à-dire en pleine Frise , dans le pays le plus pauvre, mais en même temps le mieux conservé de la Hollande, où l'on trouve les costumes pittoresques, les descendants directs de ces Germains dont Tacite vantait déjà la fierté, enfin une population de mœurs vraiment patriarcales, fidèle à ses coutumes et Jalouse de sa foi antique, que la réforme n'a pu lui ravir. La Frise est à la Hollande ce que l'Irlande est à l'Angleterre. Un touriste désireux de bien voir peut-il laisser de côté sinon toute la partie septentrionale du Zuiderzée, du moins une province qui a gardé presque intact le dépôt des anciennes mœurs et des anciennes croyances? Nous ne l'avons pas pensé, et, comme notre petit bagage d'excursionnistes était préparé pour le départ du train, nous n'avons eu qu'à en changer la direction et à le faire porter sur le steamer.
Nous sommes au large ; la mer est d'une teinte glauque, marbrée d'écume; une bise glaciale siffle dans les cordes, et à chaque coup de tangage la machine de VAda pousse un grondement de colère. Nous regrettons bientôt notre téméraire aventure ; mais le sort en est jeté. Linquenda tellus, et domus, et placens uxor, etc. Faute d'une épouse à regretter à Nieuwe-Diep, nous pensons avec attendrissement à notre chambre d'hôtel, à son linge blanc, au brillant feu de houille qui flambait le soir dans le foyer. De vagues inquiétudes d'estomac s'ajoutent à l'affaissement moral , et je crois que nous n'aurions pas été plus abattus si nous nous étions embarqués pour le Spitzberg. Sauvés de la souffrance par l'excès même du mal , nous arrivons cependant à Oude Schild, au port du Texel, mais seulement à la nuit close, trempés jusqu'aux os et indifférents à toute autre chose qu'à un bon lit. Le lendemain, le bateau de Harlinghem quittait le port à une heure matinale, en sorte que nous n'avons pu donner que de bien courts moments à cette île, qui a été comparée à la plus belle perle du collier égrené par le Créateur à l'embouchure du Zuiderzée.
On dit que la perle est le produit d'un mal qui affecte le mollusque. Si le Texel est une perle, il est aussi le résultat d'une convulsion de l'Océan, qui a enfoui dans un josr de colère la côte qui servait de rempart au Zuiderzée et n'en a plus laissé que des débris épars. On sait que plusieurs de ces îlots ont disparu déjà depuis les temps historiques. Le Texel lui-même, dont les terres basses et marécageuses sont sans cesse menacées par la mer, n'existerait plus aujourd'hui sans un cordon de dunes et des digues solides qui protègent les parties les plus faibles du territoire. Les habitants, au nombre dé cinq mille environ, vivent de préférence dans la campagne et n'ont pas encore formé dans l'île une ville importante. Ils vendent des fromages et des œufs de
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mouettes..., commerce assez peu lucratif, à ce qu'il semble, mais qui résulte de leur situation maritime. Les oiseaux de mer déposent leurs œufs dans un canton spécial de File qui a gardé leur nom, Eijerland; et c'est un spectacle vraiment curieux de voir les volées de goélands tourbillonner au-dessus de cet immense banc de sable comme les hirondelles autour d'un clocher.
D'Oude Schild à Harlinghem la traversée est de plusieurs heures. Il faut donc reprendre, bon gré, mal gré, le robur et Yœs triplex du poète , à moins de nous résigner à ne voir la terre frisonne qu'à distance, comme Moïse vit du Nébo la terre promise. Mais le ciel eut pitié de. nos misères. Un temps doux, une mer plus clapoteusc que méchante favorisèrent ce passage, dont la monotonie était amplement rachetée par le souvenir des souffrances de la veille. Nous arrivons vers le milieu du jour au port de Harlinghem, que nos rares compagnons de voyage observaient depuis une heure environ avec une impatience mal dissimulée. Car si basse est la côte de Frise qu'elle se confond avec la mer, et que de loin le phare et les maisons du port semblent baigner leur pied dans les eaux. On verrait à peine la terre sans les digues de vingt mètres de haut qui protègent la ville et qui lui créent un solide rempart. Ce beau travail est dû au gouverneur espagnol Roblas, qui, en 1556, en dota la ville à la suite d'une terrible inondation. Les habitants ont consacré sa mémoire par un petit monument, et vraiment leur reconnaissance n'était que trop justifiée, car le souvenir d'une ville engloutie au xii° siècle, sur les restes de laquelle Harlinghem a été bâtie, leur rappelle toujours à quoi tient leur existence sur ce sol que 1 Océan ne renonce pas à envahir.
En attendant que le Leeghwater travaille sur cette côte à boire le Zuiderzée, Harlinghem est restée une ville gaie, populeuse, comme tous les ports ayant une activité commerciale. Celui-ci est fréquenté surtout par les navires an-
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glais. Une foule assez considérable se presse déjà sur le quai pour assister à l'arrivée du paquebot. Nous reconnaissons du premier coup d'œil les belles Frisonnes avec leur diadème et leur casque d'or qui leur donneraient des airs de déesses, si ces ornements, rabattus sur les côtés de la tête, ne faisaient pas penser aux oreillères dont on coiffe les chevaux. Nous voyons aussi les paysans et les robustes pêcheurs de la Frise, dont le courage est proverbial en Hollande. Quels hommes on voit sur cette côte ! Grande taille , allure énergique , visage franc et ouvert sur lequel est écrit le mépris du danger ! La population est pourtant plus mêlée ici que dans l'intérieur de la province , et Harlinghem d'ailleurs n'offre rien à la curiosité du touriste. Aussi , après une rapide exploration de la ville , dont les rues droites sont coupées de canaux et agréablement ombragées de tilleuls, ne voyons-nous qu'un parti à prendre pour occuper nos loisirs, gagner le chemin de fer et nous rendre à Leuwarden.
Harlinghem ne perdra -t- elle pas un jour sa situation maritime pour se transformer en ville intérieure, en centre industriel ou agricole? Son sortjest attachera celui du Zuiderzée, et, comme nous l'avons dit^ plus] haut, il ne faudrait qu'une décision des chambres pour transformer cette mer en culture, ainsi qu'on l'a vu pour le lac de Harlem. Ce ne seront point aujourd'hui les moyens mécaniques qui feront défaut, si colossale que paraisse l'entreprise. En 1848, quand le Leeghwater commença à fonctionner, un poète héroï- comique chanta l'avidité du géant qui, au milieu de ses bâillements formidables, murmurait comme en rêve ces paroles : « Ma soif est insatiable. J'ai bu une petite mer ; maintenant il m'en faut une autre. J'appellerai à moi vingt machines, dont j'aurai la direction et qui seront faites à mon image. Nous dessécherons les canaux, le Zuiderzée dans toute son étendue, et ensuite pourquoi pas l'Océan tout entier? »