‹ La Hollande catholiqueChapitre 12 sur 35 · ANNO · texte numérisé non relu

ANNO

» Ainsi , les derniers moines de Dokkum avanl d'aller à leurs Pères , remirent à la noblesse frisonne et placèrent sous la garde de son épée, ce trésor; il passa, en don perpétuel, aux fidèles et fortes mains des enfants de saint Ignace , dignes héritiers des vaillants chevaliers et des vieux moines. 3Iais , hélas ! moines et jésuites , nobles frisons et pauvres fidèles , tout a presque disparu de la Frise entière : à peine une poignée de catholiques timides , surveillés par un fanatisme qui se meurt , qui a eu ses crises terribles , qui peut ett~ core avoir une agonie convulsive! Il n'importe : trois cents ans ont passé , et non loin de Dokkum , les fils de saint Ignace veillent encore , plus d'un noble Frison demeure fidèle; et voici qu'un pauvre enfant de saint Benoit s'en vient d'une loin-

(1) Pour les reliques de S. Boni face, à la Société de Jésus t la noblesse frhonne à jamais reconnaissante, année 1665. .

taine et petite abbaye , prier là pour la résurrectioo de la Frise ; humble prière assurément » mais qui n'en fait pas moins suite , sans interruption , à onze siècles d'invocation :

Premiers établissemens ohrétienB de la Hollande.

Mémoire adressé à Hgr. Zwysen , é?êque de Geria. vice-supérieur des Missions hollandaises, ad intérim {i),

^ar les Archives d'Alkemade.

Tillebourg, 8 juillet 1847.

Monseigneur ,

Il m*eût été difficile d'entrer dans la Hollande sous des auspices plus heureux et plus encoura-

(1) En juillet 4847, Mgr. Ferrieri ayant été rappelé à Rome pour être envoyé en légation dans TOrient et à Constantinople par sa Sainteté Pie IX, Mgr. J. Zwysen y évéque de Gerra, fut nommé pour remplir par intérim les fonctions de chargé d'affaire» du Saint- Siège et vice-iupérieur des Missions hollandaises. Mgr. de Gerra s*acquitta de ces hautes fonctions avec sa distinction accoutumée. Ce prélat, jeune

géants; puisqu'il m*est donné, dès mon premier pas, non seulement d'être honoré de votre bospi* talité , mais de remplir une mission historique que Votre Grandeur daigne me conGer. Cette mission m'est chère à bien des titres : délégué par le vice-supérieur des missions de la Hollande , doni ie mérite , apprécié même en dehors de nos rangs, a pu conquérir une royale amitié, et parvenir jusqu'aux marches du trône pontifical, elle me ra-' mène aux plus chères études de ma vie , à l'un des objets de mon lointain voyage.

6 La collection d'Alkcniade que vous me chargez , Monseigneur , de reconnaître au passage , renferme une série de documents se rattachant principalement à l'histoire ecclésiastique de la Hollande. Je n'hésite pas à en croire l'homme érudit qui , avec l'urbanité hollandaise , s'est empressé de me faire connaître ce dépôt momentané-

eocore^ est parvenu par son mérite, et sans quitter sa modeste cure de Tillebourg, au rang éminent qu'il occupe parmi les catholiques de Hollande, respecté des protestants eux-mêmes, honoré par le feu roi, jusqu'à ses derniers moments, d'une cordiale amitié qui n'a pu susciter ui envie, ni ombrage.

ment confié à ses investigstions : c'est , après les archives d*Utrecht, devenues, dit-on, inaccessibles, le plus précieux trésor des antiquités chrétiennes de la Hollande. J*y ai vu, dès l'abord, d*an)ples matériaux pour la collection de la France chrétienne , interrompue au moment où s'ouvrait ce vaste chatnp du Batavia sacra , plutôt profané qu'exploré par le jansénisme (1). Van Heussen a nlis à contribution et mentionné plusieurs fois ce dépôt Mais quel ravage n'y a pas fait un siècle révolu ! L'historien janséniste y avait trouvé, pour la seule abbaye de Rynsburg, jusqu'à neuf cents diplômes. Le vénérable Cornélis van Alkemade consacra , à former cette collection , sa longue et la-

(1) Oa connaît les travaux considérables, au moins par leurs proportions , qu'entreprit van Heussen dans un but schismatique, savoir : Batavia sacra , 1 vol. in-fol., et Historia Ep'iscopatus uUrajectini ^ en 2 vol. in-fol. ; Tun et l'autre ouvrage a été revu , amplifié et traduit par van Ryn. Ces œuvres ont pour savant et indispensable correctif les Analecta d'Hoynck van Papendrecht, vicaire-général du cardinal d'Alsace et surtout V Historia ecciestœ uUraJectinœ, 1 vol. in-fol., par le même auteur. Le P. Mozzi a profité habilement de ces travaux dans son Histoire des révolutions de l'Eglise d'Utrcchtf récemment tra'luite et imprimée en Bel- ((ique<

boricusc carrière de quatre-vingt-trois ans. Il avait pu, en d'iicureuscs conjonctures, pénétrer partout, glaner de toutes mains , même dans les secrètes archives des Hautes-Puissances d'Amsterdam. Il avait tiré ses plus rares pièces à double et triple exemplaire. Il avait joint aux copies authentiques, aux parchemins originaux , des sceaux , des médailles , des dessins , des gravures qui ornent encore les plus belles pages de van Heussen. Son gendre , van der Scheliing , conserva et enrichit encore cet héritage jusqu'en 1748. Alors une première dispersion eut lieu , par un encan dont le catalogue est une rareté diplomatique. Une fois entamé , le musée diminua en passant à van den Bosch , qui le transmit h Yollcnhove. Offembach en a donné une description. W'agenaar et Miérisy puisèrent abondamment pour leurs grands ouvrages. Kluil était fier d'en avoir enrichi cette collection à jamais regrettable, qui périt avec lui dans la catastrophe de Lcyde (t). Le lîls du quatrième

(j) Il en reste heureusement les pièces les plus anciennes dans l'ouvrage que Kluit a commencé sous ce titre : Historia crilica comitatus Hollandiœ^ et Zeelandite, t. 3. Medioburg, , 1780 , 17S3. Kluit mourut le 13 janvier 1807.

possesseur de ce trésor dilapidé se décide à le mettre en vente.

» J*ose exprimer» Monseigneur, le vœu ardent qu'après tant de vicissitudes , au moins les plus précieuses de ces pièces soient sauvées par quelques-uns de vos généreux catholiques, et puisqu'ils n'ont pu conserver nulle part les archives de leurs pères, il y a ici, ce semble, dans quatre cents portefeuilles et cinq cents volumes environ , une occasion providentielle de recommencer un nouveau trésor de chartes catholiques.

» Je ne puis insister. Monseigneur, qu'en con« fiant à votre indulgence mes premières notes. Sans vous soumettre un inventaire détaillé qui vous sera fourni d'autre part (1), je me permettrai de résumer quelques vues d*ensemble ; votre bonté fera grâce aux redites d'un nouveau-venu, pour qui, k cette distance, tout est découverte, et lui pardonnera un peu de prédilection pour tout ce qui tient BU Monasticon baiavicum,

9 Les plus anciennes pièces originales de la collection d'Alkemade ne vont pas au delà du xii«

(1) Le catalogue de vente , rédigé avec soia par M. Schotel, était sous presse et sur le point d*être distribué.

siècle; des copies et des notices, malheureuse-ment moins sûres , suppléent aux: titres primitifs et représentent jusqu'aux plus lointaines traditions : feuilleter ces pièces, ces copies , ces notices , c*est passer en revue presque tous les âges catholiques de la Hollande.

» C'est remonter même aux premières origines qui placent, avant saint Willibrord et les Irlandais, des missionnaires francs ; avant les Francs , des Romains ; et, avec ces premiers envoyés de Rome, des légionnaires chrétiens déplacés par Tite ou Yespasien, des apôtres soldats venus de la Grèce , de rOrient, peut-être du siège de Jérusalem.

» Ces gemmes grecques, ornées de colombes, d'ancres , de Fixers^ que Ton a trouvées à Ni-> mègue, à Dorestad ; ces médailles du Judœa capta semées avec les bronzes du Haut-Empire tout le long du Rhin ; ces amulettes basilidiennes et ces abraxas des plus vieilles sectes gnostiques ; ces comptoirs si anciens des Juifs de Trêves et de Co« logne ; puis ces tombes crucifères de la xxr légion, qui, à l'heure même , arrêtent les Bollandistes et déconcertent les antiquaires de Mayence : n'est-ce point un nouvel horizon historique qui se lève sur le berceau de la foi belge y h où ne semblait flotter qu'un mirage légendaire ?

Les premières chartes hollandaises obligent de

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faire remonter aux rois francs un apostolat, que représente peut-être ce patronage de saint Martin, de saint Remy, si persévérant à Groningue, à Ârnhem, à Doesburg (1), et surtout à Utrecht, dont les habitants se laissent toujours appeler les hommes de saint Martin. Une pelite-fiUe de Glotildc épousa successivement deux rois qui régnèrent sur le Rhinland. « Ne serait-ce point à Théodéchildc, demande \^'agenaar , que ces peuples doivent les premiers rayons du christianisme?» Au septième hiècle, saint Cunibert de Cologne prend posession d*Utrecht; un frère de saint Nivard, Gombert, s*en vint de Reims mourir h Oldenzaal. Saint Eloi, saint Amand, saint Bavon ont dû passer non loin d'ici. Nous sommes à quelques lieues des domaines de sainte Gertrude de Nivelles. Dagobert, qui eut, selon un titre authentique, un casttum à AViltenbourg , érigea à saint Thomas un autel qu'une donation de Charles- Martel montre encore debout au huitième siècle. Le second Dagobert, mort martyr, traversa la Frise avec saint Wilfrid, qui deux fois reprit cette route pour aller à Rome.

» Mais ce ne sont là que les précurseurs du Père des Bataves, saint A/V^illibrord , qui, avec douze

(1) /n villa dagerberch,,, cui sanctu$ Martinui es^ paironus, Caria Ebroïni n** 720 autTSI; Bondam. Carlerbotk, p. 203.

LA HOLLANDE CHKÉTIENNE. 71

compagnons et par cinquante ans d'apostolat , tira ce pays â*un double abime. Partout où les hommes de Dieu s'arrêtent , saint Adalbcrt à £gnoont, saint Liwin à Dcventer, saint Wéréfrlde près de Nimègue, saint Plechcimc à Oldonzall, on voit le sol s'affermir, les cités sortir drs eaux, et sur elles le ciel s'ouvrir. Ce sont la, comme parle un poète, les dieux qui ont créé cette terre, les .vrais Belges qui ont fait ces rivages :

Tellarem fecere Dii ; sua littora , Bclgap.

» L'Océan s'arrêta. Mais les Normands franchirent les digues et vingt 'fois les Frisons les rompirent : rÉglise balave surnagea toujours. Et comme cette terre est baignée par toutes les grandes eaux (lu continent, là aussi convergent tous les courants de Tapostolat. Ce ne sont plus des hommes isoles, mais des armées régulières , campées le long du Rhin« qui achèvent la conquête et discuta la barbarie : « Tu viendras jusque-là. » Corvvey, le cénacle du Nord, a sa colonie de Leeuwarden. Prum, Fulda, Werden ont'Ieurs jallonsdans rOver-Ysscl. Saint Pierre de Gand, saint Waast d'Arras défrichent des domaines aux portes d'Utrecht. Le docte abbé de Scligcnstadt, Jilginhnrd signe une consliluiîoil îliipérialc Ccfnime éveqiid du VibilUircfcht.

72 BlBLIOtHfeQUE NOUVELLE. .

fpternach n'interrompt jamais , des Ardcnnes au fond de la Zélande, la procession de ses abbés et de ses moines ; et c'est comme au chœur de ses fêtes et en cadence que s'humanisent ses indomptables colons (1). L'abbé Théofrid, appelé à Middelbourg, pour suspendre, de par saint 'Wiliibrord,

(i) Epternach a conservé jusqu'à nos jours la procession rhythmiquef si imposante, de ses pèlerins annuels. Nous ne serions pas étonné que quelque bel esprit belge n*eût rougi pour sa patrie d'y voir encore subsister une procession dansante , bien que peut-être il ait naïvement partagé Tenthousiasme national qui accueille chaque année la procession au moins aussi étrange des Géanls, Nous nous en tiendrons avec nos lecteurs, je pense, au récit pieux et profondément ému que nous fit un docte bollandiste, lequel , témoin de ce rhythme électrique de milliers de pèlerins marchant en cadence , affirmait n*avoir vu de sa vie rien d*aussi imposant. Nous voudrions qu'un archéologue, sans divagation, fit une enquête sur les origines de celte procession. Nous ne serions pas étonné qu'il aboutit à quelque marche militaire et nationale des anciens Frisons ou Saxons, à qui S. Willibrord aurait permis de conserver^ dans son cortège et jusqu'aux portes de son monastère leurs danses patriarchales. Nouspermeltrocs même aux mythographes d'y voir à leur aise un symbole de la civilisation des barbares s'opérant au chant de l'Orphée chrétien.

fit^faiàa exterminatrice, dicte, au milieu de tous les Walacres assemblés, un pacte de famille que corroborent le serment de Tabbé et ceux de tous les chefs réconciliés.

»> Tel est le progrès de cette civilisation qu'au moment où le reste de l'Europe défaille sous le fléau des Normands, Utrecht, placée au foyer des invasions, a des écoles florissantes, des écolalres fameux, des évêques poètes, chanceliers, mathématiciens : Foicmar, Ansfrid , Radbode, descendant des rois frisons. Il suffirait de citer Adelbode, valeureux paladin des empereurs, puis moine de Lobbes, disciple de Folcuin et de Raihier, de Notger de Liège et de Gerbert de Reims ; ami et historien de saint Henri ; l'écrivain, dit -on sans hésiter, le plus fleuri du onzième siècle , savant si précoce, que son Traité de la sphère émerveillait Montucla ; et que Pertz et Leibnîtz regrettent vivement la perte de ses écrits scientifiques.

» L'époque pour laquelle. Monseigneur, les archives d'Alkemade sont surtout précieuses et éloquentes, c'est l'âge d'or de la Hollande, son douzième siècle ; lorsque ses ducs et ses comtes, se^ évêques et ses grands chapitres, ses puissantes abbayes d'Egmont , de Rynsbourg , de Leeuwenimrst, d'Ellen, deClaircamp, d'Heyloo s'élèvent

74 BIBLIOTIÏÈQIK NOUVELLE.

ensemble sur toute la Nécrlande. De saint Gré« goire VU à Innocent III, presque tous les papes se plaisent à porter sur ce bout du monde une sorte de prédilection. S*ils adressent une encyclique au reste de FÉglise, ils ont une lettre i^édale pour leurs bien-aimés fils, les Frisons et les Bataves. Aussi leur noblesse s'enrôle aux premiers rangs des croisés. Il est tel de leurs comtes qui fait jusqu'à quatre fois le grand pèlerinage. Godefroy de Bouillon n'est-il pas des leurs ? Harlem conserve encore les portraits de ses preux, qui ouvrirent à saint Louis les portes de Damiette. De 1085 à 1292, dix-huit fois les fils de la Hollande arrivent et des premiers, quoique les plus éloignés, au tombeau du Christ. Tel fut, Monseigneur, le prestige de la Terre-Sainte pour vos pères, qu'ils l'ont, pour ainsi dire, transportée dans leurs foyers; ils ont refait autour d'eux Jérusalem , Sion , Bethléem , Emmaiis, Bethanie, la Galilée, Nazareth, le mont Thabor ; la nouvelle Jérusalem, Rome est aussi là; c'est à deux et trois reprises que ces noms reparaissent : et quand un pèlerin avait ainsi retrouvé la Terre-Sainte autour de Deift, de Leyde, d'Utrecht, il n'avait qu'à cheminer par les routes que couvre maintenant le Zuidcrzéc pour saluer de nouveau, au fond de la Frise, Sion, Jérusalem, le mont Tliabor, »

9 A la seule vue des cartes topographiques que m'ofirait ce musée d*Alkemade, je n'ai pu, Monseigneur, me défendre d'aller à l'avant de mon voyage, et en arrière de notre époque ; de {daner avec curiosité sur toute cette terre de Hollande. M'aidant à la fois des vieux pians de projection à vol d'oiseau, des livres d'antiquités, des cartulaires, des titres détachés, des monuments, des médailles, des sceaux épars, de la bienveillante érudition du conservateur momentané de ce dépôt (i), j'essayai d'exhumer, sous vos PayS'^Bas^ comme une Bâtavie souterraine^ enfouie sous les alluvions de la mer, de la réforme et des révolutions. Si le duc d'Albe eût aperçu ce sol primitif de vos pères, il n'eût point appelé vos provinces désunies, le pays le plus près de Venfer. Les yeux se lèvent bien plutôt) comme à une illusion tout opposée; et, puisqu'il y a en réalité Jérusalem, Sion, le Thabor,

(i) M. Schotel, pasteur réformé de Tilleburg, au« teur d'un grand nombre de publications, est presque uniquement voué à des recherches d'érudition. Il préparait alors, outre Tinventairede ces archives , un ira- Ta'tl archéologique et littéraire sur saint Martin et

Sulpice Sévèret

toas les noms de la mappemonde céleste, on croirait à une cité de Dieu qui descend au désert, à une solitude qui reflète les cieux, à un horizon de féerie semblable à ceux que la peinture crée autour d*un spectateur fasciné.

» Ce symbolisme s'explique par l'étonnante fécondité des ordres monastiques sur ce sol h peine émergé. Tous s'y rencontrent , dès leur origine : les enfants de saint Benoit , pendant six siècles, ouvrent et affermissent toutes les voies ; Giteaux, Prémontré, Garmel, saint Augustin, saint Dominique et saint François, les Croisiers, les Alexiens, lesGellites, les Antonites, les Ghartreux, les nombreux et florissants Béguinages qui persévèrent encore , au centre d'Amsterdam, les commanderiesde saint Jean, que perpétuent à leur manière les chevaliers protestants d'Utrecht ; jusqu'aux malheureux Templiers, dont on voit des ruines aux confins les plus lointains, tout florissait sur celte terre fangeuse, sous ce ciel septentrional La Frise avait quatre-vingt-dix monastères et abbayes ; dans la seule province d'Utrecht , on a compté cent quatre-vingt-huit fondations de tous les ordres; et combien de noms et de traces sont effacés par la mer, les tempêtes et les débâcles !

> A s'en tenir aux documents que fournissent les seules archives d'Alkemade, on peut affirmer, et

LÀ HOLLAJSDË CHRÉTIENNE. 77

M. Schotel , qui les a dépouillées dans le dernier détail , en convenait, que la forme monastique a été le moule le plus universellement appliqué à la terre de Hollande. On ne peut voir, dès les premiers pas, les polders (1) de la Zélande, et ces villages qui se dénouent élégamment et proprement le long des digues, adossés aux chaussées, sans penser à une chartreuse, à ses longs cloîtres , à ses ermitages alignés par la clôture. Là où les cours d*eau serpentent plus à l'aise , et dessinent capricieusement les héritages enclos d'arbres et de verdure, c'est Yallombreuse , et toute la gravité des Gamaldules, qui semblent travailler sous ces ombrages et méditer au bord de^ces eaux. Une carte en relief du delta de la Bétuwe , avec son réseau de digues , de ca^ naux , d'écluses , de polders , reporterait au labyrinthe de Memphis et dans la Thébaïde. A en croire une tradition, saint AVillibrord, en cheminant pour la première fois sur la berge des fleuves et le long des grèves, laissait derrière lui l'empreinte de ses pas et la traînée de son bâton ; et à mesure qu'il avançait, les canaux se creusaient à droite et à gau-

(1) On appelle ainsi des espaces de terrains isolés et circonscrits par des digues continues. Les plus remarquables sont dans la Zélande et la Béluwe, presqu'île formée par les embouchures du Rhin.

chc, les digues poussaient sous ses pieds, les dunes montaient , et tous les polders se dessinaient (1). S*il y a dans ce peuple, me disait un observateur, un fond de constance, de régularité, de patience si imperturbable, c'est, en partie, le fruit de sa vieiHe éducation claustrale. L*état religieux est le démiurge batave, le père et le patron de ces cités et de ces institutions façonnées à sa ressemblance. On sait qu'il a été, et dans ses jours les plus mauvais, deux ou trois fois le sauveur du catholicisme hollandais.

» 11 faut placer en première ligne de ces fondations créatrices les trois abbayes d'£gmont, de Lceuwenhorst et de Rynsbourg, qui occupent une si large place dans ces archives (2) , comme dans les annales de la patrie.

» On dit que saint Adalbert , ayant purgé la demeure de son hôte Eggon des fétiches druidiques dont le musée d'Alkemade possède un curieux dé-

(l)Theofrid., Epteroach., VitaS. Willibr,, c. xiii.

(2) Ces pièces étaient principalement comprises sous les naméros des livres in-folios 212 , 246, in-S** , 58 , lÀ, et parmi les portefeuilles, 1,2, 1, 26, 33, 44, 45, 48, 64, 69, 79, 85, 129, 135, etc.

bris , le Veileda-sieen (1) , nomma l'abbaye d'Egmont, en disant : Dieu soit loué, ces lieux sont purifiés : Jam H^c MUNDA sunt^ Deo gr alias l Et il s'en alla, promettant de revenir, quand reverdiraient des grains de pomme qu'il jeta au feu. La Hollande, à son tour, sortait des flammes attisées par Touragan des Normands, Iorsqu*en 913 , au lieu où s'arrêta saint Adalbert, le comte Théodoric I" bâtit en bois un humble monastère. Ce bois reverdit et devint une grande forêt qui abrita les oiseaux du ciel et les troupeaux des peuples. L'arbre , planté au bord des eaux , produisit en son temps des fruits au centuple. Ce serait acte de reconnaissance et de patriotisme que de conserver le peu qu'il reste des archives princières d^Ëgmont, les listes de ses abbés , son calendrier, son obituaire , l'inventaire de ses reliques, le catalogue de ses livres, le répertoire de ses titres, les comptes mêmes du Graafschappe. Je voudrais que les catholiques pussent y joindre le magnifique évangéliaire que les jansénistes opulents d'Utrecht ont cru devoir vendre à la bibliothèque royale de La Haye.

» Alkemade a mis un soin spécial à collecter les monuments de Leeuwenhorst ; peut-être était-ce

(\) Kluiteaa donné une notice dans ses Caifseriet ée vie intime; HuiszUtend leven, n'^ i, h\. 1)17.

♦0 BIBLIOTHÈQUE N013VKLLE.

une fondation de sa famille : le premier titre ratliibue àdeax nobles seigneurs, ArnaudetWalwind'Allceroade.C'étaitaIorsunpauvreermitage,sanschapelle, ni tour. La clochependait à un chêne, et appelait en plein vent les vierges bernardines à leurs psalmo* dies aériennes. Mais en leur donnant le voile blanc, le pontife disait ; « Fasse le Seigneur Dieu tout* » puissant, l'Esprit régulateur, et le Seigneur des » seigneurs , qac vous soyez florissantes comme » Tbècle, vaillantes comme Agnès, et qu'avec Marie » soit votre meilleure part, en la vie sempiter- » nelle. » Dès cette vie , cette prière fut féconde ; une foule de souverains pontifes y ajoutèrent de règne eu règne la bénédiction et la tutelle apostolique.

» J'aurais dû , Monseigneur, me borner, pour apprécier l'importance de ces archives, à parler de la noble abbaye de Rynsbourg de l'ordre de saint Benoît. C'était la fondation ducale et l'hommage de la haute noblesse à saint Pierre, duquel seul et sans intermédiaire relevait l'abbaye. Toute la Hollande était fière de ses privilèges et considérait ses distinctions comme un trophée de l'humilité et une splendide leçon pour les peuples, qui voyaient, sous ses cloîtres, prier, obéir, travailler les princesses les plus illustres. Trois filles des comtes de Hollande furent abbesses; quatre autres apparticn-

LA HOLLANDE CHBÉTIMNE. 8i

u£nt aux Yasscnaar, d'autres aux vaa ArJkel , aux Broederode » les trois plus anciennes familles du pays ; la dernière abbesse était sœur de rarchevâ* que d'Utrecht. Ce fut une sœur de Tempereur Loibaire II, Pétronelle, veuve de Floris.II» qui en fut la fondatrice. Son fils Théodoric,aIlant en Terre- Sainte, obtint du pape Innocent II un premier privilége qui a traveryé les mers et les siècles pour arriver intact jusqu'à nous. Alexandre III n*hésita pas de circonscrire rigoureusement les'professes au nombre de quarsuite, à prendre dans les seuls rangs de la noblesse. Etait-ce donc vraiment un scandale que d'ouvrir un asile spécial où les filles des rois, les veuves des princes se faisaient servantes de Dieu, des pauvres et des pèlerins, et prenaient pour devise cette inscription que fit graver, à la porte de l'hôtellerie, T abbesse Elburge van Botzelaer :

Nobilltas, probitasque istliuosibi jure legunto Hospiiiura , Ëiburg^is dulces quod fecit ad usus.

» Il est bien vrai qu'il était eptendu que l'abbesse de Rynsbourg relevait de Dieu et. du foleil ; ei que l'empereur, qui en passant devant les abbe>sscs de Berne et de Leeuwenhorst , se Lonicniait d'incliner la.lête, devait, en rei\r couUtiHt madame de llynsbourg, descendre de

8S BIBLIOTHËQUE NOUVELLE.

cheval, indiner deux genoux enterre, et dire : Jfadame , madame de Rynsbourg! Il nous semble qne cet hommage ne s'adressait pas seulement à une faible femme. L'Eglise était là, et, avec elle, le pauvre peuple et les nécessiteux , dont Tabbaye relevait ; car chaque semaine elle distribuait deux MILLE LIVRES DE PAIN aux pauvres de Leyde , et nourrissait régulièrement, en trois jours sur sept » plus de deux mille passants.

» J'eus la curiosité de demander au dépositaire de ces archives , qui avait surtout étudié de près celles de Rynsbourg, s'il avait rencontré, dans ces innombrables pièces de toutes époques, des chefs d'accusation contre les dames nobles bénédictines : il me répondit sans hésiter : « Les papes comman- » dèrent une enquêté sur la fin du xv« siècle ; les » ducs de Bourgogne firent constater qu'il n'y avait » pas lieu à se plaindre. Un siècle plus tard, Phi- » lippe II reprit l'idée d'une réforme, et après mûr » examen, l'abandonna. La clôture et les exercices » réguliers étaient inviolables jusques après i*hcure > de none, quoi qu'il arrivât, fût-ce l'empereur. » Le soir, on recevait les étrangers, et s'il y avait » quelque fête, elle était presque tout entière pour » les serfs, la valetaille et le peuple qui s'ébattait » devant la grande porte. Parfois, la dame abbessc » paraissait au dehors, le faucon sur le poing.

1 Toute sa partie de chasse consistait à surpren-

> dre et à consoler, dans lenrs cabanes, les paa-

> vres familles les plus délaissées^ En somme, me » dit textuellement M. Scbotel, les mœurs pou»

> Talent n'être pas selon la séTérité monastique,

> aux yeux de FJEglise. Aux yeux du siècle» elles » étaient honnêtes et nobles, austères même pour » le seizième siècle. »

> J'ai trouTé cette loyale appréciation confirmée par deux documents d'une autorité décisive en pareille matière. Ces mêmes archives possèdent deux actes de Visitation datés l'un de 16 54, l'autre de 1498. C'est l'époque la plus décriée de ces grandes institutions, le moment où Rynsbourg en particulier fut soumis à des enquêtes sévères et menacé d*une réforme qui bouleversait ses plus anciens statuts. Or, nous pouvons défier la malignité la plus haineuse, qui aime ordinairement à se repaître de ces pièces et les recherche avidement, de trouver en celles ci matière à scandale. Les premiers actes surtout révèlent dans levisitateur etdans l'illustre abbaye une si pure et si candide simplicité, que je me permettrai d'en mettre quelques lignes, à la suite de ce mémoire, sous les yeux d'un prélat, qui., fondateur et père de communautés religieuses, sera le juge le plils compétent de Rynsbourg, à la fin du xv siècle.

Sa BIBLIOTHÈQUE NOUVELLE.

» Je me haie, Monseigneur, de terminer ce long mémoire par une remarque d*Adriens Paars; après avoir évalué à 90,000 florins les revenus de Rynsbourg: t Ces revenus, dit-il, et de plus tous les » biens, et en outre tout ce que possédait Leeu- » wenhorst a été confisqué au bénéfice des mem- » bres nobles des états de Hollande (i). • L'historien réformé n'ajoute rien sur les aumônes de leurs Hautes-Puissances.

Agréez, Monseigneur, Thommage du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, de Voue Grandeur, le très humble serviteur,

Fr. J.-B; Pitra, de Tabbaye de Solesmes,

Tillcburg, 8 juiJIct 1847 (2).

(i) Batavia sacra, p. 221.

(2) La vente des archives d'AIkemade devait cornineDcer le 17 janvier i8l8. Le 21, Mgr. de Gerra avait la bonté de nous écrire :

« J'ai tout lieu de croire que la partie religieuse de . la collection d'AIkemade tombera entre les mains de . MM. les professeurs du séminaire de Warmond • je . es ai autorisés pour une forte somme, afin d'acheter » e. pièces principales. Je vois dans les journaux que » la vente à Amsterdam 3 clé cgmmcHcé... ei que q.,.-!.

ABBAYE DE RYNSBOURG. 85

• Sutuls de léformatioD pour l'abbaye de Ryosboarg, 0. S. B. ,

en 1454.

Ces statuts peuvent être attribués au visitateur apostolique, Jacques, doyen de Saint-Pancrace, à Yoime , qui les promulgua solennellement au chapitre de Rynsbourg, le 6 avril j/!t5^. II y respire un ascétisme pur et pieux qui donne lieu de penser que le vénérable doyen était de cette belle école mystique, sortie de la Hollande , formée par les frères de la vie commune , et par des maîtres tels que Ruysbroeck , à Kempis , et leurs disciples,

> ques pièces intéressantes sont vendues à assez bon 9 prix. »

Le 30 janvier, M. Steenhoif, Tun des professeurs de Warmond, nous disait : « Je puis vous donner Tagréa- * ble nouvelle que le séminaire de Warmond a fait

> Tacquisition d*une grande partie des archives de

> M. d'Alkemade. Nous possédons, à présent, tout ce

> qui est de quelque importance sur les abbayes, de » Leeuwenhorst, Rynsbourg et Egmont, et puis quel- » ques autres manuscrits qui se rapportent à Thlstoire

> ecclésiastique de notre patrie. L'acquisition q i\ù » {aile pour la gomme d'environ 3,500 fr, »

86 BIBLlOTUkQUE NOUVELLE.

Nous voudrions , avant de lire quelques-uns de ces statuts , pouvoir ouvrir par la pensée cette illustre assemblée des plus nobles vierges de la Hollande et de la haute Allemagne, alors présidée par noble dame abbesse Margareta , de la maison d*Ostende. Qu'on veuille bien se rappeler un pareil auditoire (i) : Il y aura un intérêt de plus dans ces simples et nobles paroles :

TITRE PREMIEB.

De la Charité.

Avant tout, soit aimé Dieu; puis, le prochain. — Qu'ici régnent paix, calme et concorde en toutes choses, afin que vous habitiez avec le même esprit, en une seule maison, et n'ayez qu'une âme et qu'un cœur en Dieu

(i) Nous tradaisons avec regret un texte dont la belle simplicité échappe entièrement à nos impuissants efforts, qu'on en juge par les premières lignes, transcrites identiquement :

In primis ante omnia diligatur Deus.

Deinde et proximus.

Cari tas quoque, pax^ quies, et concordia per oubnia serventur.

Ut unanimes habitetis in domo et sit vobis anima una, et cor unum in l)eo, etc.

ABBAYE DE RYNSBOGRG. 87

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