‹ La Hollande catholiqueChapitre 14 sur 35 · TITRE VII · texte numérisé non relu

TITRE VII

Des jeûnes.

De plus, domptez votre chair par les jeûnes et abstinences, autant que vos forces le permettent. ..

TITRE VllI.

De la clôture.

C'est le seul endroit où le visitatcur prenne des paroles plus sévères : il devait élre malaisé aux nobles dames de Rynsbourg de tenir toutes les portes fermées devant tant de hauts et puissants seigneurs, arrivantb titre de parents ou de frères, tU conR|)iriiiu lii cuuuue purloul pour jeter dans !e

ABBAYE DE RYNSBOURG. 89

cloître quelques bouffées du siècle. Déjà le temps était venu ou la commande devait faire tomber toutes les barrières et démanteler Tédifice par le dedans et par le dehors. £st-ce au cloître ou au siècle qu'il faut s'en prendre? Le sage visitateur de Rynsbourg dit donc :

Item, puisqn'à raison de vos sorties trop faciles, et de la réception indifférente de tous les hôtes, il s'est élevé dans le peuple maints propos contre votre religieuse et dévote conversation et que la détraclion n'a pas médiocrement atteint votre honneur et bonne renommée , ôlons cette pierre d'achoppement, et d'autant que pudique renom est fragile et délicat, avons statué et ordonné à pcrpétuité , que nulle , sans expresse permission ne franchisse la clôture , laquelle permission ne soit accordée qu'en des cas graves et pour un temps déterminé. Que si, ce qu'à Dieu ne plaise, aucune y contrevient, qu'elle sache que par cela elle encoure vengeance et en devra compte à Dieu...

^Quand vous sortez, marchez ensemble ; arrivées au lieu où vous allez , demeurez ensemble ; — allant ou vous arrêtant , et dans votre extérieur et vos mœurs , ne faites rien qui offense et ne soit conforme à votre sainteté; — s'il vous faut recevoir des hôtes, ayez la permission de l'abbesse et que ce soit toute modestie , gravité , bonté , bon-

nêteté et discrétion; — seulement à l'égard de vos parents , — pas au-delà de trois jours, — jamais à l*beare des offices et des exercices claus* traux.

Avons également ordonné que nulle d'entre vous , sans une spéciale permission de Tabbesse, n'ait de jeunes pensionnaires du siècle, et qu'aussitôt leur douzième année, elles soient renvoyées du monastère. Qu'avant cet âge, elles soient maintenues dans la simplicité des mœurs et l'innocence, sévèrement préservées du luxe et des toilettes mondaines.

Que Tabbesse veille sur elles et sur toute la famille, et la maintienne pacifique, tranquille et honnête; soigneuse de garder un bon renom et une édification exemplaire envers tous.

Telles étaient les règles et les mœurs de ces maisons dégénérées, au moment où sous Je nom de réforme une réaction aveugle allait les renverser de fond en comble. Nous retrouvons les mêmes prescriptions dans les statuts de ik9S. Le seul relâchement que nous y pourrions signaler serait l'article solvant, le vu». « Item, avons réglé que madame l'abbesse et ses religieuses , pourront, du dernier jour d'avril à l'avant-dernier de scptem-

SAINT WILLIBRORD. 91

brè, sortir les mercredis, vendredis et samedis» et s'en aller en procession et dévotement près du monastère au lieu dit : There-Waelûy et là s'y reposer une demi-heure, et revenir ensuite dans le même ordre au monastère. »

SainiWillibiûrd (1).

Tous les saints que l'Église honore ont un cachet commun de grandeur; il n'en est pas un qui

(1) A Tune de nos premières stations de Hollande nous eûmes la consolation de rencontrer , sur Tétude qui nous préoccupait le plus légitimement, les traditions concernant saint Willibrord, an manuscrit précieux, contenant la vie inédite du saint, par Theofrid d'Epternach. Une petite lanière de parchemin collée au manuscrit porte l'inscription P. Heriberli, Nous soupçonnons qu'il s'agit ici du P. Heribert Rosweyde, et que ce manuscrit a dû appartenir ou être destiné au fondateur des Bollaodistes. )1 appartient aujourd'hui aux RR. PP. jésuites de La Haye qui Font mis à notre disposition, en nous donnant la plus bienveillante hospitalité. C'est une double dette que nous de- Tons ici reconnaître. — Nous regrettons de n*avoir pu profiter d'un travail remarquable sur saint Willibrord, récemment publié par ^' ^ui de La Haye.

n'ait accompli en lui la devise antique, la formule caractéristique d'une grande âme : faire et supporter de grandes choses, agir et souffrir en héros! Etfacere et patifortia.

Ce sont surtout les saints fondateurs d*église, d'ordre ou de peuples qui ont plus abondamment ce tempéramment des grands hommes; cût-oii perdu quelques obscurs détails de leur vie, on peut les juger aux œuvres qu'ils ont laissées. Le chêne montre assez par la vigueur de ses rameaux, la profondeur et la solidité de ses racines.

Saint AVillibrord est Tun de ces chênes séculaires. Des frontières de la France, où il a pris sou repos, jusqu'aux îles du Nord, qu'il a évangélisées , un grand peuple a vécu mille ans sous son ombre. Mille ans , c'est la dorée de cette vie jusqu'à ce jour. Car n'étant plus , il a encore vécu; défunt il continue de parler. La foi de Willibrord vit et parle en ses fils , après dix siècles révolus,

— Nous donnons ici quelques réflexions que nous suggéra la transcription de Theofrid et un résumé de ces actes inédits. Theofrid suit en tout , presque à la lettre, la vie écrite par Âlcuin, éditée par doin Mabillonaux Âcta sanctor. 0. S. B., t. m, p. 1, p. 605. 11 ajoute parfois , surtout à la fin , de curieuses cir^ constances que nous relaterons de préférence.

SAINT VVILLIURORa M

après trois ccnls ans de la plus dure persécuttou qui ait été subie en terre chrétienne, quelle vie dans cette foi de la Hollande , quelle énergie dans SCS catholiques enfants et quelle éloquence dans le spectacle de leurs vertus chrétiennes !

On m'a dit que ce nom de Willibrord signifiait le pain du salut ou , selon ïhéofrid d*Epternach, le pain du cœur. Il a vraiment été, par la fécondité de son apostolat qui n*est point encore épuisé, le pain volontaire des cœurs, pain vivant des peuples ; et si , quand défailleront d'inanition nos races affamées de l'Europe , la Hollande a aussi ses années de famine et de stérilité sa vieillesse comme son enfance, trouvera dans son patron ce pain que le prophète appelle le bâton de la vie.

J'aime à suivre endeçhet par delà le tombeau d'Epternach celte vie dans ce qu'elle a , en Tune et l'autre carrière , de plus fécond et de plus manifestement populaire.

Saint Willibrord avant sa mort,

Willibrord eut donc un père et une mère de nation saxonne et des plus illustres devant Dieu et devant les hommes ; car Ulgils , son père , eut

Qh BIBLIOTHÈQUE NOUVELLE.

à peine reçu cet unique héritier de sa race , qu*il en fit don à Dieu et se donna lui-même par surcroît. Le noble Saxon se confondit parmi quelques pauvres moines bretons , puis , pour voir Dieu de plus près, il monta au sommet d*un promontoire baigné par TOcéan, passa le reste de ses jours dans un oratoire de Saint- André, et mourut en présence des grèves bataves qu'évangélisait un nouvel apôtre.

Celui-ci fut annoncé au monde par une vision qui s*est réalisée mille années durant; par une belle nuit du Nord , un brillant météore parut croître comme une seconde lune et couvrir de feu le monde, puis descendre et s'insinuer comme un rayon de lumière sur les lèvres de la mère du saint, qui en fut un moment resplendissante en tout son intérieur. « Cet astre, dit un saint hermile, sera le » fils que vous serez heureuse d'enfanter, plus heu- » reuse d'allaiter et de nourrir ! »

Au lait maternel succéda le miel du désert. De son berceau , Willibrord passa sous la nappe de Tautel où Ton déposait, couronnés de fleurs, les enfants oblats. Devenu grand, Fabbé l'envoya se nourrir des saintes lettres aux célèbres écoles de l'Irlande , l'inépuisable séminaire des apôtres.

De là , avec douze compagnons , il se met en mer et débarque aux bouches du Rhin , à un endroit nommé par les uns Pritten-Huis, Gravelin-

SAINT WILLÎBRORD. 95

gne par d'autres, telsque Théofrid d*Epternach , qui fixe nettement pour époque rannée 690 (1].« On' vénéra longtemps un autel formé , dit-on , du rocher qui, à défaut de vaisseau, vogua sur les eaux et transporta Fapôtre jusqu'au roi des fleuves de la Gaule et de la Germanie (2). »

Il donna pour fondement à son œuvre la pierre apostolique, et pour forme extérieure la règle qu'il pratiquait lui-même, celle de saint Benoît, qui pendant p-usieurs siècles façonna tout dans la Hollande, lesévêques, les clercs, les moines, le peuple.

Deux fois il visita Rome, où le pape Sergîus, averti de son arrivée par une vision , lui donna les titres et insignes d'archevêque. Sa première église fut un monastère, car « il ne voulut cesser d'être ce qu'il avait toujours été , et de là vient que jusqu'à cette fin et ce rebut des jours où nous vivons, il n'y a pas eu d'église en toutes les Gaules plus semblable à un monastère que celle d'Utrecht (3). >

(1) Mabillon , après beaucoup de recherches, avait adopté cette date donnée par Jean de Béka , en sa chronique.

(2) Theofrîd, c. v.

(3) Id., IX. t Unde et usque ad has nostri temporis fçteet et nostrum viver«, nulla in Galliis clericorum

Rien dès lors ne peut étonner son coiirage , ni arrêter son zèle. Il fonde partout des autels, des églises et des monastères, qui jusqu'à nos jours consenrent le souvenir de sa présence , bien qu'en des lieux fort divers. D'Eptemach à Anvers, à IMliddelbourg, à Trêves, où il célébra sur un autel rcligieusement conservé le saint sacrifice pendant ses voyages ; à Emmerick où il déposa les reliques que lui donna le pape Sergius; en Danemarck, au-delà deTElbe, où il visita le roiOngond; dans l'île Fosetland où il reste une fontaine de son nom, dont on n'osait boire sans garder un religieux silence.

Ce long voyage semble être un cercle de circonvallation tracé autour de la Frise , que Willi^ brord assiégea toute sa vie et dont il ne triompha qu'après ses quatre-vingts ans d*assaut. Ses historiens se plaisent à raconter surtout sa lutte intrépide avec le roiRadbode dont le nom est resté jusqu'à nos jours synonyme de l'entêtement odieux{l).

Ce fut une raison de plus aux princes francs pour combler l'apôtre d'honneurs et de lai^esses.

concio propius sancta Trajectensi congregatione monachico ordine accessit, et consuetudinem claustralem profundius atiigit, et tenacios tenuit. »

(1) La remarque est de Mabillon :« A Radbodo mansit apud Belgas nomen Rabout ad bomiaeni nequam signiricaudum. >

SAINT WILLIBRORD. «7

Théofrid, à ce propos, inventoriant les archives de son abbaye , énumère doctement les chartes de donation que la science a depuis découvertes et commentées très avidement. II nomme comme bienfaitrice sainte Irmina, qu'il appelle distinctement fille de Dagobert second (1], et relate la quatrième année du règne de ce mérovingien si longtemps inconnu. Il n'a pas oublié les chartes de Pépin , d*Ébroin , de Charles-Martel , d'Angilbert, d'Ansbald, de Rohing, qui sont pour plusieurs grandes cités leur premier titre connu. Il y en ajoute plusieurs qui ne sont point encore venus au jour tels qu'une donation d'un Héribaid à Tembouchure de la Meuse, d'un Thiétbald à Mulneheim, d'unWachandris sur la rivière de Prura, etc. Le savant abbé s'arrêta effrayé de ces noms barbares qu'il savait parfaitement lire dans ces parchemins mérovingiens, devenus depuis, et longtemps restés indéchiffrables.

« L'an de Notre -Seigneur 714, poursuit-il, il y eut éclipse du soleil de toute la Gaule et de la Ger-

(1) Dom Mabiilon n'a pas ignoré ce passage. Il peut trouver place en tête des documents concernant la Décottverte des trois Dagobert qui, au xvu* siècle, illustra le P. Henschenius et captiva l'attention de tout le

inonde savant. ^

manie; le duc Pépin, d'immorteUe mémoire, mourut (1). Trois ans après, un autre Macchabée, Charles, son fils» prit sa cuirasse comme un géant, et, rugissant comme un lion, poursuivit avec Fardeur d*un lionceau, Tennemi héréditaire... » Radbode fut vaincu, la Frise subjuguée. « Une grande porte ouverte à Willibrord, qui, voyant son peuple abattu par Fépée de fer, s'en alla à son tour le dompter par le glaive spirituel (2). »

Ce ne fut pas sans résister jusqu'au sang; dans rîle des Walacres, au lieu où depuis s'éleva Notre- Dame-de-Middlebourg, on adorait une idole qu'il ordonna d'abattre; l'un de ces païens le frappa si rudement de son glaive qu'il est inoui qu'on ait perdu autantdesangsansmourir,un autel ensanglanté a été longtemps conservé en témoignage dans l'église appelée Westcapelle {'^). Ce sang , comme celui des martyrs,deviendraune semence,etne s'effacera pas aisément. Nous retrouverons là le courageux apôtre trois siècles après sa mort.

a Et parce que dans ces parages les flots enflés de la mer abîmaient souvent les terres voisines du rivage, le Seigneur, qui est admirable, en ces gran-

(1)Id., c. xii.

(2) Id., c. XIII,

(3) Id*, ib.

SAINT WILLIBROBD. 99

des eaux, voulut, par tes mérites du prophète annoncé par lui, arrêter les déprédations de Tocéan. G*est pourquoi , selon le commun témoignage de tonte la province , Fbomme de Dieu, par la traînée de son bâton, traça un sillon le long du continent, et, au nom de Jésus qui marchait surTeau, et qui d'un mot calma la tempête et les vents, il forma ce sillon pour limite à la mer. Sous ses pas se dressa un monticule continu de sable, comme un mur inébranlable. G*est là ce que les habitants nomment les dunes, contre lesquelles jusqu'à ce jour se brisent les flots les plus terribles, frémissant comme arrêtés dans leur fureur par un obstacle , comme si Dieu, posant à la mer cette barrière, lui eût dit de la voix : Tu viendras jusque-là ! (1) >

Il n'y a rien à effacer dans ce bean tableau, ne fallût-il y voir que les longs et victorieux efforts des évêques , des abbés , des vieux moines , continuateurs de saint Winibrord,qoi ont véritablement créé le réseau des digues hollandaises, et tout ce système prodigieux du Watterstadt.

Ses miracles, comme sa vie, reportent aux récits évangéiiques et aux actes des Apôtres. A diverses reprises il mtdtiplie les pains ; il supplée au vin qui manque ; il fait jaillir des sources d'eaux vives; il

(1) Id., cap. xiii.

guérit des maladies contagieuses ; il chasse des dé«> mons ; il prédit Tavenir et prophétise Charlema* gne ; il se venge de ses ennemis par des grâces pri • vilégiées. Ayant donc passé en faisant le bien, il s'endormit en la quatre-vingt-unième année de sa vie, le sixième jour de novembre, en Tannée du Christ 739* (1). No^s pouvons dire de la Hollande ce que Théofrid dit emphatiquement des trois Gaules : « Son astre le plus beau s*étant couché, elles eurent un deuil public et inconsolable, comme pour le

(i) 11 y a de grandes controverses entre les érodîts modernes sur ces dates ; on peut voir une dissertation approfondie dans Téditiou belge de Godescard, par

MM. de Ram et Binterim. Ils paraissent n^avoir point vu celte vie complète de Théofrid ; aussi supposentils qu'il n*a nulle part fixé la date de la mort. Nous TavoQs suivi avec Mabillon, qui fait remarquer la justesse de Théofrid en toutes ses dates : Ut optime statuit Theofredusabbas Esternamensis (lege : Epternacensis ) cui Bertelius et Mirœus subscribunt. Théofrid semble trancher toutes les controverses par ces paroles expresses: anno progeniti Verbi DC C XXXIX ^ indiciione F//°, anno vero ordinationis ejus XLVI, œtatis LXXXl , qui numeruê , juzta genethliacos , decum» bentihuB minatur horam obitus anno ducis Caroli XXYI, vu id, novembriSf de loeo miseriœ,,. evoîavit ad,., re~ gum Régis gloriam, cap.xxiv.

SÂlîXT WILUBRORD. iOi

père , rhonneur et Tappui de la patrie(l). »

S*il fallait à ce grand homme une épitaphe, nous n en trouverions pas de meilleure qu'une note qu'il a tracée de ses mains vénérables sur un évan^ géliaire que l'on a conservé jusqu'à la fin dans Tab baye d'£pternach :

In nominb Doyim Clbmeks Willibrodls.

A^ DCXC ab Incarn. Dominù rfiniebat ultra mare in Francûu Et inDei kominbA» DCXCV.

Ab Inc. D. N. I. C.

Quant vis indignas»

Fait ordinatus in Roma episcopus, Ab apostolxgo yiro domno sergio papa.

Nunc vero in nomine Domini agens DCCXXVUL ]

In Dei nomine feugjtbr.

Saint Willibrord depuis sa mort.

La démonstration la plus péremptoire de la légitimité du culte des saints est l'authentique récit de leurs miracles , n'y en cût'il qu'un seul conS"

(l) Li clnm cdidit incomolabilem ctpubliçnni,

Ll pote super patrem palr^a>»

Ac dulce dccus suum

lit piiL'ïidiuiu.

i09 BIBLIOTHÈQUE NOUVELLE.

taté pour chacun d'eux, cela suffirait pour dire : Il vit encore , puissant devant Dieu ! Il vit , ce mo t est-il bien compris de ceux qui ont rompu tout commerce de prière avec les saints , et n'y auraitil point au fond de leur pensée , au bout de leurs arguments , un doute sur Timmort^ilité même de Tâmç des saints; et si les saints peuvent n'exister pas, le ciel tout entier ne s'écroule- t-il point? et Dieu même restera-t-il éternel sur son trône solitaire au milieu des cieux dépeuplés ? L'incrédule athéisme sorti de la réforme n'a que trop répondu à cette désolante induction.

Et cependant les saints, même au milieu de leurs blasphémateurs et dans les jours les plus mauvais , n'ont cessé d'apparaître , toujours puissants , et de passer faisant le bien de génération en génération. Leurs-œuvres posthumes dépassent ce qu'on a pu recueillir de leurs vies les plus longues et de leurs jours les plus remplis. Les quatre-vingtun ans de la vie de saint Willibrord ont été plus que décuplés et son bras est toujours étendu sur ses fils , les Bataves et les Frisons. Onze cent dix fois a reparu l'anniversaire de sa mort, et à chaque retour des milliers de pèlerins sont accourus , fidèles et consolés , autour de son tombeau. Ce tombeau s'est élargi comme au premier jour (l) pour les

(Ij M., cap. xxi>.

SAINT WILLIBRORD. iOB

suivre dans leurs foyers et pour y exhaler les parfums que Ton a souvent respires à Ëpternacb. La lumière qui Ta plus d*une fois couronné d'une visible auréole (1) a rejailli au loin, malgré la distance des lieux et des intelligences. Ce ne sont pas seulement quelques frères, mais des générations onze fois séculaires qui ont vu cette bienheureuse âme emportée par les mains des anges en la gloire. Une huile embaumée n*a cessé de découler de ces membres desséchés , et ce baume n*a pas seulement guéri quelques malades (2), affranchi quelques démoniaques , rompu ces innombrables cercles de fer , qui ont été longtemps amoncelés aux portes d*£pternach. Tout un peuple captif a été mille ans affranchi, et celte onction émanée de Tapôtre a rompu les fers de la barbarie, dissipé ces formidables génies du Nord et assoupli ces races bataies, frisones , saxonnes, qui auraient pu étendre jusqu'à nous leurs superstitions et leur barbarie. Convertis et civilisés, ils ont à leur tour envoyé au loin leurs missionnaires et leurs croisés , pour l'affranchissement des nations , et saint Willibrord demeure à la tête de ces nouveaux libérateurs.

Cette tombe était à peine fermée qu'il y vint du

(l)ld., cap, XXV.

(2) Id,, cap. XXVI.

nord de l'Angleterre un pèlerin destiné à reprendre l'apostolat du défunt. Saint WiUehad s*arrêta là, deux années, à s'exercer dans la science et la vertu par les plus rudes travaux (1). « £u même temps qu'il imitait les Paul , les Macaire , les Arsène , comme les feuilles de palmier lui manquaient pour le travail , après ses longues prières et ses saintes lectures, il écrivit les Épitres de l'Apôtre des nations de ses doigts sacrés sur des parchemins qui se conservent encore. C'est delà que , prenant son vol, aigle mystique , il éleva vers les cieux la race entière des Saxons et la mena en triomphe avec son chef AVitikind; ce furent les prémices de sou double épiscopat^ à Worms d'abord , puis à Brème , érigée par un édit de Gbarlemagne. » Il eut pour coopérateurs les disciples de saint Willibrord et entre autres Béomrade et Stigaud, tous deux abbés d'Epternach. Beaucoup d'autres suivront ces mêmes traces ; et ces armées cénobitiques, poussant devant elles leurs tentes et leur camp , en moins de deux siècles atteindront les confins du Nord.

Sur un autre point de l'horizon , se déploie la grande route des Croisés ; la première armée part des contrées bénies par saint AVillibrord, et peut- Ctrc les premiers étendards ont-ils été déposés sur

(J) Id,, cap. xxvm.

SAINT WILLIBRORD. 105

son tombeau. Longtemps auparavant, le chef d'une troupe de pèlerins, Heldric de Trêves, voguait en mer allant en Terre-Sainte. Survint une furieuse tempête : au fort du danger, un pèlerin des Flandres invoquait avec Heldric tous les saints de là patrie; il leur vint à tous deux en esprit qu'en cette nuit même on célébrait la fête de saint Clément Willibrord. Ils Tinvoquèrent par son double nom avec une égale confiance. Il se fit à rinstant un calme profond sur tous les flots (1).

Mais la plus difiScile et la plus belle victoire des saints est d'apaiser les tempêtes des cœurs. Qui douterait que ce nom plus d'une fois au fort des plus terribles batailles des Croisés n'ait fait descendre en plus d'un cœur un sentiment de con« fiance et de miséricorde envers les vaincus?

Nous trouvons aux derniers feuillets de cette vie de saintWillibrord,quenous avons suivie fidèlement un admirable récit que nous donnerons d'autant plus volontiers qu'il nous a paru jusqu'ici inconnu.

« Dans cette île des Walacres, où il répandit son sang pour confesser le Christ, il arriva que le plus jeune fils du comte de Flandres, Robert, déclara la guerre à ceux deMiddelbourg. Il rassemble une armée de trente mille hommes, Morins, Francs ,

(1) \d., cap. xxxu.

iO« BIBLIOTHÈQUE NOUVELLE.

Teutoas. Ses adversaires n'étaient pas dii contre un> ïïu envoient en vain des députés négocier la paix. Toutes leurs forces rassemblées, ils se rendent à l'église de saint 'Wiilibroid et lui jurent, avant de participer aux saints mystères, de lui payer un tribut chaque année, s'il leur obtient la victoire. Ils vont au combat, portant suspendu au drapeau un reliquaire du saint patron.

» Us ouvrent les premiers Tattaque, et placent Tennemi en regard d'un soleil ardent. Quelques heures suffirent pour le disperser , le rejeter à la mer, couler bas plusieurs de ses barques; un témoin du combat , devenu depuis moine d'Ëpternach , déclara que les Wâilacres n'avaient perdu que trois hommes. On dit que pendant tout le combat on vit planer sur le champ de bataille une blanche colombe, semblable à celle qui apporta le rameau de la paix au monde sauvé des eaux. Fidèles à leurs vœux, les Walacres payèrent le tribut juré, et envoyèrent à Epternach deux drapeaux des vain^ cu»(l).

» Mais la guerre civile s'éleva entre les vainqueurs et sévit dans toute sa furie. Les plus nobles de l'île y périrent les premiers, deux peuples et deux camps se formèrent. Il ne fut plus permis d'aller

(1) Id., cap xxxY.

SAINT WILLIBftORD. 107

et venir nulle part en sûreté. Ce fut au point que même le vendredi saint, on n osait pas, aaos $ire armé et escorté de tous les i»eiis en équipage de guerre, s'avancer pour baiser la croix du Sauveur du monde.

» £n ces extrémités, oh résdut d'envoyer une dépuration à i'ami de Dieu, Théofrid , hégumène d'Eptemacfa. Afin qu'il vint et que de par Tautorité de l'illustre patron WiUibrord, dont il était le lieutenant, il répara Leurs désastres et tenta de réconcilier et d'éteindre toutes les discordes. Us l'attendirent deux jours au port d'Anvers, avec seize longs b^ateaux, ajournant un plaid général qui pressait leur retéur. Obligés de repartir, ils confièrent aux magistrats de l'emporium le soin de pourvoir aux frais et aux honneurs du voyage. La sécheresse désolait leur campagne, et la famine menaçait d'ajouter son fléau à la guerre. ConMue ils revenaient à pleines voiles, affligés mais confiants, ib s'écrièrent dévotement: « Seigneur saint Wiilibrord, si vous venez à nous, votre peuple, donneznous un signe de votre bonne venue? et avant que nous soyons au port, faites descendre la pluie du ciel ! Aussitôt le tonnerre grosde à gauche, les vents pluvieux montent de la mer, les nuages amoncelés ioudent et dissipent les ardeurs du sol br^lé et le« ravagesde la sécheresse.

108 BIBLIOTHÈQUP. NOUVELLE.

» Ils abordent joycax au port, ils n'étaient point encore rentrés dans leurs foyers que parut le vicaire de l'illustre pontife AVillibrord, reconduit au loin par tous les habitants d'Anvers, portant les beaux reliquaires ciselés d'or et d'argent ; tous accourent au-devant de lui, le reçoivent comme l'ange du Seigneur, comme le Christ même, et sans distinction de partis et presque déjà réconciliés, le conduisent à Middlebourg. Â son entrée, sur le soir, tous les habitants de l'île se pressaient autour de lui, saluaient en lui leur patron et seigneur, comme s'il eût apparu vivant, et chantaient des cantiques et des proses.

Le lendemain, dès la première heure, ils s'assemblent devant l'ambassadeur de Dieu, et contre leurs usages tumultueux et barbares, demeurent dans la discipline et le respect. Pour lui, calmant les élans de sa parole et préparant les cœurs, il ne régla en ce premier jour que les moindres affaires et renvoya au lendemain les plus grandes et les plus difficiles. Etcomme celles-ci l'occupaient tout entier, ainsi que ceux qui pjartageaient son conseil, voici que sous ses yeux, l'un des plébéiens les plus pauvres, se prosterne et baise les pieds de l'un des illustres Walacres, de l'ordre des Riches, à qui peu auparavant, dans un emportement aveugle, il avait porté de graves et mortelles blessures. Théofrid se

J^AINT WlLUnRORÎ). 409

Irvp, accourt , so prosterne et baisant avec lui les genoux du blessé , dépose à ses pieds le bâton pastoral du saint évéqne ; et le supplie d'accorder au repentant sa grâce. Le noble TValacre résiste, se débat, sMrrite au milieu des murmures de toute rassemblée qui s'indigne contre cet excès d'obstination. Il sort, rentre chez lui et tombe en des accès de frénésie qui épouvantent sa famille et tout le voisinage. Sa poitrine palpitait, et de ses profondeurs sVxhalaieut des cris inarticulés, comme s'il eût été accablé de coups violents par une puissance ennemie. Ces nouvelles persuadèrent de tenter un derr nier effort: Théofrid vint à lui, portant Técrin qui renfermait le trésor d'un os de Clément Willibrord. la vertu du saint triompha de ces fureurs sataniques, et il y eut une grande joie, parce qu'un enfant d'Abraham perdu était retrouvé.

•En cette même assemblée, l'on des Walacress'étant également prosterné devant son ennemi, ce fut eu vain que l'interprète de l'abbé, le moine Ekérard, qui, avant sa conversion du siècle, était l'on des principaux de l'fle, s'approcha à son tour et joignit, humblement prosterné, ses supplications ponr obtenir grâce : jeune et orgueilleux, l'adversaire s'éloigna avec pétulance ; la vengeance divine le suivait. Ses yeux s'obscurcirent subitement et il s'en allait heurtant et trébuchant sur son chemin,

liO BIBLIOTHÈQUE NOUVELLE.

livré à la confusion. Son père accourut encore à lui, Tarrosa de ses larmes, et lui reprochant amèremeiic sa dureté de cœur, le ramena au lieu où Tattendait son ennemi suppliant £n prononçant le mot de pardon, il retrouva la clarté des cieux. . .

» Le lendemain , il n*y avait plusqn'un même esprit, qu'une seule pensée dans l'île ; tous accoururent comme des essaims d'abeilles devant le vicaire du saint évéque, afin qu'en présence de ses reliques leurs débats fussent examinés et terminés. Aussitôt on convint que dans les familles des victimes tuées en chaque parti, sept mandataires seraient élus avec plein pouvoir de tout régler de l'avis de l'abbé et de ses compagnons. D'un commun accord on plaça donc , suivant l'usage de la nation , en dépôt inviolable, une triple composition de trente livres; et on vit ces quatorze nobles Walacres, incapables de craindre rien, sinon Dieu, si remarquables par leur beauté, leur noble taille, leur force et leur sagesse, qu'on les eût dit choisis de toutes les nations plutôt que venus d'un seul peuple , les plus distingués ^ntre tous par le sang, la fortune et la réputation, se soumettre à leurs inférieurs, à des étrangers, à des pupilles, le rebut du monde ! II est donc à noter et sache avec admiration la postérité qu'une nation si fière, si guerrière, si indomptable k toute puissance armée du glaive, s*est laissé dé*

SAINT WILLIBRORD. 111

sarmer par de simples paroles ; et sans parler de l*abbé ambassadeur de Dieu, même son interprête, soit en son antorité, soit au nom du saint père Willibrord, ne dit rien qui ne fut accueilli comme émané de sa propre bouche.

> La paix revint donc et fut jurée par un serment solennel pour tous les Walacres et les îles adjacentes ; et pendant deux mois que Thégumène d'Ëptemach prolongea son séjour, il n'y eut partout que joie , jours de fête et joyeux festins. Ainsi au comble des honneurs, il revint au milieu des siens rendre à l'auguste Trinité un sacrifice d'actions de grâces.

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