BION TRÈS RÉVÉREND PËRC
Je ne pense pas être téméraire, après avoir longtemps réfléchi sar le jansénisme hollandais et examiné de près ses secrets, ses confidences, ses principes et ses actes, que de le définir en trois mots : il aeu pour point de dépàrtlabainecontreles réguliers; pour instrument, le prétendu chapitrcd*Utrecht; le lucre, pour esprit fondamental. J'ai la preuve que si on a eu horreur des corporations religieuses, si on a constitué contre elles cette association du vicariat, c'était pour aboutir à Vcerarium^ à une caisse de 150,000 florins. Ça été moins une hérésie, moins on schisme qu'une banque ; Rome ou Port-Royal ont été escomptés selon la hausse et la baisse des capitaux. Rome n'envoyait que des censures dans ses bulles et des censeurs dans les missionnaires sortis des cloîtres. Port- Royal fournissait un fonds de roulement
toujours croissant; le superflu des austères moralistes était capitalisé dans le comptoir d'Utrecht, immobilisé dans de riches acquisitions; la botte k Perrette était un Pactole intarissable où Ton puisait les florins par cent mille. Voilà tout le secret.
Et, après tout, n'est-ce point, mon révérend Père, le côté le plus moral de la secte ? La Régence et les convulsions n'ont-elles pas prouvé qu'à Paris il y avait, caché sous le masque du rigorisme» quelque chose de plus honteux que le lucre. Mais où trouver une hérésie qui n'ait les stygmales des trois convoitises ?
A l'époque où le jansénisme s'introduisit dans la Hollande, ce pays était dans une crise de spéculations lucratives et de prospérité commerciale. Les catholiques y prirent part d'autant plus volontiers qu'ils étaient chassés par l'intolérance protestante de toutes les fonctions publiques. Ce fut alors que les chefs du clergé séculier révèrent la création d'une banque de toute la mission. Le jansénisme fut le tentateur; il y eut un homme qui se laissa transporter sur le pinacle du Dom Kerk et jeta un immense regard de convoitise sur les quatre-vingt-dix stations des Jésuites , sur ces belles églises des régulierg qui ont conservé leur prééminence de splendeur, sur ces trésors chimériques que l'envie exagérait à plaisir, sur toute
cette opulente moisson de TÉglisc batave, qui promettait pour TaTcnir des récoltes plus abondantes encore. Pour avoir tout cela, cet homme fléchit le genou devant le veau d*or.
Vous Tavez nommé, mon révérend Père, c'est Neercassel. Dans un acte confirmatif du vicariat, il réclame avec emphase l'honneur d'avoir pris part Fun des premiers à l'institution et aux opérations du vicariat qu'il appelle modestement la colonne de l'Église militante, le conservateur de la foi , un séminaire de propagande... Il faut lui laisser cet honneur : c'est bien lui qui reprit l'idée de Rovenius, rimposa h la débile vieillesse de de la Torre, et t'appliqua à son gré pendant vingt-quatre ans.
C'est l'époque néfaste de cette mission dont la prospérité, malgré les persécutions, les placards et les méprises , allait toujours croissant. La guerre contre les réguliers reprit avec une telle ardeur que les victimes ne purent s'empêcher de mettre en tôte d'un mémoire ce mot de saint Bonaventure : « Quelques frères nous haïssent plus que les juifs adversaires du Christ. » Il y eut des prédications publiques contre les ordres religieux, des banquets où des prêtres buvaient au renversement du plus dévoué de tous les ordres ; on imprimait, avec approbation, des livres où les apôtres qui conservaient la foi delà Hollande étaient appelés des gueux
et des sangsues aussi dangereuses que les hérétiques. Des mesures administratives étaient habilement concertées pour arriver à l'expulsion des réguliers de la Hollande. Neercassel ne s*en cachait pas, et ne reculait devant aucune dureté, aucune violence. On laissait des vieillards s*épuiser de travaux, sans souffrir qu*un collègue leur vînt en aide. Un confesseur de la foi qui dans une nuit, sous le coup de la terreur, avait vu ses cheveux blanchir, le père Augustin Tylinghem , à quatre-vingt-trois ans,ne put obtenir qu'un confrère vînt l'aider à mourir. Des magistrats protestants se vantèrent d'avoir reçu de Neercassel l'avis de presser à la rigueur les placards de proscription. On crut généralement que par suite de ces instructions, peu après la mort de Neercassel , fut lancé un nouvel arrêt de proscription qui bouleversa les stations des réguliers et déti'uisît presque entièrement les quatre-vingt-dix pastorats des Jésuites. Quant à Neercassel , il n'y a pas un seul de ses actes contre les réguliers qui ne trahisse une secrète cupidité, et n'exhale l'odeur de cet œrarium qui engloutissait alors toutes les ressources de la mission.
En même temps on ouvrait toutes les portes au jansénisme belge et français. Une active correspondance rogne entre Neercassel et les chefs de la secte- Les noms de guerre sont échangés, les si-
gnaux convenus à Paris , à Bruxelles , h Louvain, à Utrocht. Cette route est couverte de messagers et de libelles. >'eercassel a fait son pèlerinage ck Port-Royal. Élève et membre de TOratoire, il a transporté cet institut dans la Hollande, Arnaud est à Leyde et prépare l'asile de AVarmond à Quesnel , Gerberon, vanEspen, Duguet, d'Ettemare. Il couve sous son impérieux doctorat une bande de jeunes adeptes qui exécuteront bientôt les plans du maître. Arnaud achète et lègue à Quesnel File entière de Noord-Strand; on tente d*y fonder, en dehors du ciel et de la terre, on ne sait quelle république rêvée à Bourg-Fontaine. Les Hollandais, plus pratiques, exploitent cette riche propriété, et en retirent chaque année des milliers de florins*
On fait de toutes parts des collectes actives; la boite à Pcrretie circule en France et s'immobilise en Hollande dans les capitaux et les acquisitions que le vicariat garde fidèlement. On voit arriver des malles entières pleines d'argent; ces casuisies bataves aussi éloquents àUtrecht qu'à Paris contre la morale relâchée, imaginent le système des contrats rachetables qui doublent les bénéfices de l'usure vulgaire. La sainteté du but calma longtemps tous les scrupules. Tel fut l'utile corollaire des Lettres provinciales et l'honnête consolation des victimes du moiinisme. Avant que je ne visse la HoUandet
TOUS me Taviez fait pressentir, mon très révérend Père , je suis heureux de trouver une éclatante confirmation de votre jugement sur les vices secrets du jansénisme.
Tout ne fut pas bonheur dans cette église idéale ; même en ses jours les plus pacifiques, et sous le règne de son patriarche le plus vanté , Téloquent et apostolique évêque de Castorie , traducteur et admirateur de Bossuet, qui lui a rendu trop complaisamment ses éloges, il y eut des discordes Intestines. Neercassel se plaint dans ses lettres d'être sons la pression de conseillers qui Tobsèdent et l'entravent. D'autre part, en même temps que toutes les affaires et toutes les sommes refluaient au conseil du vicariat, Neercassel dit : le conseil, c'est moi. Les plaintes contre cette centralisation complète ne manquèrent pas. Un membre du vicariat que je crois être van Heussen , le même qui dans le Batavia sacra épuise l'éloge en faveur de son patron, a dû écrire vers le même temps la contrepartie dans des feuilles qui sont venues entre nos mains. £n attendant la lecture de cette pièce intégrale, en voici quelques traits :
«Dansée conseil,il n'est jamais question des in« térêts de la mission. Une lettre louangeuse venue de Rome,un projet de réponse pluséloquente,une attaque contre les religieux, voilà la grande occii*
patioiL Pour confidence, on recommande le secret sur des nouvelles que les femmes déjà colportent L*art des arts est de se fairedes amis par des cornmunications privées, des créatures par des faveurs cxceptionelles; sous prétexte de discrétion, impossible de savoir ce que deviennent les legs , les revenus, les biens du clergé; des sommes considérables sont distribuées à Tinsu du conseil. Le seul voyage de Rome à coûté énormément; qu'a-t-on fait du reliquat qui eût rempli plus de sept corbeilles (1)? On ne confère pas les bénéfices tout-à -fait sur cette règle, do ut des, mais un frère, un neveu, largement engraissé, fraye la route aux cures les plus grasses; mais des parents, des sœurs, des tantes reçoivent des cadeaux; mais on se fait fies obligés tellement esclaves, que pas un n*ose soufller un mot, encore moins résister en face; sur ce pied, il n'y a plus de limite à un despotisme arbitraire. On n'a pensé qu'à brider les réguliers, et on s'est livré pieds et poings liés. » Ces lignes soqt écrites d'une main fatiguée; le vieillard cha-
(1) L'auteur, en décochant ce trait, se plaint d^avoir lui^mâme dépensé beaucoup dans ce voyage et d'avoir été traité tout le long du chemin comme un valet. Yan Heussen , qui accompagna Neercassel à Rome , se trahit; ce nous semble, en ces lignes.
grin, quel qu*il soit, conlinue et aboutit a celte brusque conclusion pratique, c*est qu'il faut retirer les bénéfices au vicariat apostolique, et rendre aux bénéficicrs toute leur indépendance. C'est le presbytéranisme complet Je ne vois, mon très révérend Père, dans toutes
ces volumineuses archives du jansénisme d'Utrecht qu'une lutte violente de toutes les mauvaises passions groupées ou déchaînées autour d'un vice dominant, Tamour du lucre. De Ih sans doute cette réputation, d'une fastueuse opulence, qu'ontlaissée dans la Hollande les chefs de la bande; et ces magnifiques palais qui, eu passant à leurs familles, les ont bien vite épuisées ou jetées dans le protestantisme.
Le moment où une sorte de confusion sataniquft éclate dans ce camp de Babel, c'est lorsque le malheureux évêque de Babylone, Varlet, eut constitué le schisme en lui donnant des évéques. La main de Dieu frappa brusquement le premier élu. Le second, Barchmaun, jeune encore et moins roué que ses maîtres, prit au sérieux, en un point, la morale sévère, et entreprit de purger son église, selon son expression, de la lèpre de l^ usure. Varlet partagea ses vues et les réfugiés français abondèrent en ce sens. Je soupçonne que las de leur séjour, on les avait mis à une portion assez peu congrue* Varlet
sis BIBLtOTttÈQUE NOUVELLE*
était ^ la mendicité et vendait ses malheureuses ot-* dinations.
Ce même Yarlet n'avait pas hésité de fouler aux pieds leslois les plus sacrés de TÉglise et de rompre avec sa communion ; il avait trouvé très acceptable Tétrange avis d*un docteur de Paris , affirmant que tout évéque était pasteur des brebis sans pasteur, et qu'il pouvait non-seulement ordonner partout des prêtres et consacrer des évêqués, mais envoyer des missionnaires, selon son zèle, aux quatre coins du monde. Ce qui lui inspira tout-à-coup des scrupules insurmontables , ce fut la manipulation des deniers de la secte. Il poussa l'impétueux Barciimaun en avant; un maudement des plus impératifs est adressé au prétendu chapitre d'Utrecht, qui répond comme un parlement , par la saisie du tem • porel. La pension de Tarcbevéque confisquée rentre dans la caisse et y demeure jusqu'à la mort de Barchmaun, qui fut rongé de chagrins. Yarlet, de nouveau maître de la position, met pour condition à une nouvelle consécration la radiation de divers actes du chapitre et l'abjuration de la doctrine sur les contrats rachetables. Il écrit de tous côtés que la lèpre de Tusure infecte toute celte église et menace d'élre incurable. Cette nouvelle divise le parti en France comme en Hollande ; le même personnage est souvent pour et contre. Ainsi Duguet, le
12 septembre 1729, dicle une formule d*abjuration , indispensable avant toute ordination et consécration; le 6 novembre 1734, il déclare qu'il n'y a rien à exiger, c II est d'une si grande impor« tance de ne pas laisser périr l'église d'Utrecht qu'on ne doit rien exiger au-delà de ce que l'élu promet , et espérer que Dieu achèvera. » Yarlet passe à son tour par ces tergiversations, et malheureusement chaque pas de ces voltiges est suivie d'une ordination sacrilège. Était-ce, mon révérend Père, dérision de sectaire, sarcasme d'impie ou un aveuglement que Dieu confondait jusque dans ces railleries ? Varlet n'a cessé dans ses lettres d'appeler l'Église d'Utrecht la tour de Babylone ?
Le jansénisme n'a jamais été gai : j'aurais à révéler sur les douleurs et les humiliations de celui de Hollande de longs et tristes détails, et h consigner des aveux déchirants : « Heu l heu! s'écrie en 1733 l'un de ces malheureux, en tête de feuilles volantes intitulées Lavientationes et vû?/ josques à quand donc durera ce schisme de Hollande ? À la mort de Brachmann c'était le bon moment d'en finir. Mais j'entends qu'on procède à l'élection de van der Croon. Heu ! heu! le schisme sera donc à jamais conriri!:é. »
Il dure, en effet, vous le savez, mon très révérend Père, depuis cent quarante-cinq ans. Chaque
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génération Ta réduil, il est vrai; la mort y a fait des vides que rien n'a remplacé. La honte et la stérilité achèvent de le consumer. Les fléaux de Dieu ont atteint plusieurs fois ses coupables richesses, la mer et la guerre ont ravagé et presque détruit ses possessions insulaires et continentales; les révolutions dévorent les capitaux déposés dans les fonds publics. Ce schisme finira comme il a commencé et comme il a vécu, par une question d'argent
Je suis maintenant convaincu, mon très révérend Père, qu'il n'y a pas eu autre chose dans cette grosse controverse. Les subtilités calvinistiques de Port-Royal ne pouvaient être adoptées par la Hollande catholique, qui est demeurée, grâce à Dieu, fidèle de prédilection à tout ce que la secte avait en horreur. Il a fallu pour faire fortune un autre appât que cette métaphysique désolante. Cet appât à été l'or. L'esprit de quelques Hollandais en a été ébloui. Ils semblaient, par une naïve admiration , prêts à tout sacrifier à la sainte cause et aux confesseurs réfugiés. Pendant que d'une main ils déposaient leur obole aux pieds des nouveaux docteurs , de l'autre ils ramassaient avidement et au centuple leurs offrandes. La vanité française plaisantait en secret de la béate admiration de ses hôtes et croyait seule occuper la scène en reine. Il y avait comédie de part et d*autre, et tous ces acteurs
d'an double théâtre ont été ensemble le jouet d'une puissance ennemie qui a rarement laissé aux convoitises des uns, à la gloriole des autres, leur triste satisfaction.
Agréez, mon très révérend Père, etc.
Le schisme d'Utrecht ne troubla que momentanément, malgré Téclat de la rupture, le catholicisme hollandais. Les fidèles se rangèrent presque unanimement autour des pasteurs fidèles, qui demeurèrent de beaucoup le plus grand nombre, car il n'y eut aucune défection dans le clergé régulier. Il est vrai que le protestantisme en prit occasion d'aggraver son joug, et que tout semblaitàrexlérieur de plus en plus crouler. Mais les vertus florissaient et se retrempaient avec une vigueur nouvelle au milieu de ces tribulations. L'histoire est obligée de passer rapidement cette période d'obscure et féconde souffrance ; un nouveau jour commença à luire sur l'Église desBalaves à l'avènement du roi Louis, frère de Napoléon , dont le règne mériterait de trouver une place plus large en cet ouvrage (1).
(i) Nous résumerons quelques notes prises sur le^ mémoires fort rares du comte de Saint-Leu. Nous les trouvâmes pour la première fois dans la bibliothèque de BIgr. Tévéque de Curium. Un exemplaire, mis à notre disposition, portait des notes marginales de l'auteur.
BIBLIOTHfiQUE XOUVELLE.
tiOuiE, roi de MoUande.
Dm wel en lie niet om.
Fdh ce qac dois, athrienne que pourRi
Un liomme né modéré et sans ambition , mais uou dépourvu de moyens et de caractère, se troovait gloricuic et satisfait de voir son frâre et sa famille l'objet (lu choix de ses concitoyens ; vivement attaché à son pays , ne concevant pas de plus grand bicu que celui de ['esisience indépendante et occupée d'un simple particulier, il est d'abord élcvt; malgré lui près du trône impérial, et ensuite porté sur le trône de Hollande. Soudainement transplanté â l'étranger, isolé, sans appui , sans d'antre préparaiiou et d'autres guides que son cœur et ses réfIcxioDS, il eut d'aboinl îi combattre Icsobsiaclcs roux que devait nécessairement rencontrer, s cii'consiunces critiques, un étranger et un :lio)i un peuple doué d'une intelligence su iirr, rKM'iitIclIcmoni juste et raisonnable, mais
Cl) it:( me temps républicain, difficile , frondeur, eni:emi de tout frein et surtout de tout frein étranger. Bientôt il eut encore à lutter contre les demandes ostensibles et les menées secrètes du gouvernement qui aurait dû être son appui, qui seul {X)aTait l'être , et à l'influence duquel il était redevable de son élévation. Au dedans , au dehors , de quelque côté qu'il tournât les yeux, il ne trouva qu'obstacles, que pièges, et nulle part ni appui, ni conseil sincère, ni secours, ni espérance; car ses devoirs furent toujours le but de sa conduite; ses principes partaient de son cœur ; il n'aurait pu eu changer, quand même il l'aurait voulu , et dos lors il n'y avait pour lui ni secours, ni appui , ni espérauce chez les ennemis de la France. Si l'on ajoute à ces considérations que le pays sur lequel il régnait se trouvait dans une telle situation financière , dans un tel état de gêne et d'exactions , qu'on désespérait de son salut ; si l'on considère que les événements et la situation de l'Europe , loin de s'améliorer pour la Hollande, devinrent progressivement intolérables , on sera curieux de savoir comment un tel pays a pu résister quatre années. C'est le roi Louis qui a sauvé ce pays pendant son trop conrt règne. Il n'entre point dans notre but de faire l'histoire de ce règne, assez court par sa durée , mais chargé d'incidents ei
us BmiOTBlDQIIE NOUVELLE.
mâé à tons les grands évèneonâits de Tépogae. Tons les détails en sont déduits an long dans les Documents historiques dn comte de Saint-Leo.
Noos voudrions seulement mettre en lumière ce qu'on ne peut y démêler qu'avec une certaine attention , les affiiires des catholiques et la part dn roi Louis à une émancipation qui nous semble avoir été sa mission providentielle. On dirait que lui-même efface modestement ou méconnaît cette page , la plus belle de sa vie ; et après avoir lu les trois volumes de ses mémoires , on serait tenté de croire qu'à peine il accorde quelques regards distraits aux huit cent mille catholiques rangés sous son sceptre.
C'était déjà , pour ces Ilotes néerlandais , un grand événement que le chef dn pays fût un de leurs coreligionnaires , un frère de Napoléon , et, ce qui était plus grand, un sincère chrétien. La Hollande, sérieuse et réfléchie, contempla avec respect, pour s'en souvenir longtemps, ce frère de Napoléon , pratiquant avec simplicité le culte des plus petits de ses sujets, remplissant ses devoirs comme le dernier d'entre eux , plaçant ostensiblement une croix dans son palais d'Amsterdam, érigeant au vestibule cette superbe statue en marbre de saint Ignace, qui y subsiste encore, disposant dans cet ancien Stadhuis, où les stadbouderset les
Hautes-Puissances avaient tant de fois lancé des placards de proscription contre les papistes , une chapelle catholique où il passait , en sortant de la salle du trône , pour y entendre la messe de sou chapelain, le vénérable abbé de la Lamblardie I
La Hollande entière, ses moindres villages comme ses grandes cités, forent le théâtse de ce muet et persuasif apostolat. Quoique toujours souffrant et fréquemment absent, le roi Louis visita plusieurs fois son royaume. Ce fut dans ces voyages qu'il retrouva les pauvres catholiques, admira leurs vertus, surprit leurs misères, et s'efforça d'y porter remède.
En 1809, il visita la Gueidre et l'Ov^^er-Yssel , pour achever les études sur son grand projet du Waiterstad , et concilier les différents que ta possession des églises suscitait entre les protestants et les catholiques. Il accorda à ceux-ci , sur les instances même du magistrat réformé de Hasselt, une église nouvelle ; il leur rendit à Campen le Buitenkerk; à Zutphen, l'église de Nienwestaadj fit réparer celle de Deutichen et de Doesburg; donna une bibliothèque au grand séminaire de S'Heerenberg et permit de porter à soixante le nombre des élèves.
L'année suivante , il visita le Brabant et la Zé- ItUide. Lii , comme dans l'Owér- Yssel » les catholi-
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ques étant en très grande majorité , il exigea de Tadministratioa des domaines qu'elle réparât ies églises catholiques. C'était faire observer pour la première fois les édits de pacification du xvi* siècle.
Il encouragea de sa présence la création récente d'un établissement qui subsiste encore, dans une prospérité croissante et méritée , le petit séminaire de Saittt-Michel-Gestel. Il accorda le même intérêt à celui de Guinette, transporté depuis à Haaren.
A Bois-le-Duc , à Sommclsdyck , à Goérée et sur plusieurs autres points , les catholiques recouvrèrent leurs églises. Saint-Jean de Bois-Ie-Duc est encore Tune des plus belks cathédrales de la Hollande.
Le roi Louis visitait de préférence les hôpitaux et ies orphanotrophes , ces palais des orphelins , Tune des touchantes et belles choses de la Belgique et de la Hollande. Il ne passait nulle part sans faire quelque bien. « Partout , les habitants vinrent au devant de lui , lui exposèrent leur situation , et lui parlèrent de leurs petits griefs et dés améliorations nécessaires avec la franchise et la simplicité hollandaise (1). »
(1) Documents, t. m, p. 94.
< A y aut remarqué que les Zélaudaises, quoique excellentes mères, avaient Thabitudede nourrir presque uniquement leurs plus jeunes enfanls de lait de Tache ou de bouillie , il profita d*un autre usage pour corriger cet abus. Les femmes portent un demi-voile très modeste , en linge fin , retenu par une lamed*or, que Ton applique d'un côté du front avant le mariage , et de Tautre après. Le roi décréta que les mères qui nourriraient leurs enfants auraient seules le droit de porter un cercle d*or entier autour du front. »
Il trouva le village d*Âerle ravagé par une épidémie : sur 180 maisons, iUO élaient attaquées; le roi visita ces demeures infectées ; les malades désespérés étaient à peine sensibles à ses consolations. Il rencontra partout le curé catholique t gai, actif, d'une tête aussi calme que son cœur était auimé , bravant sans cesse la mort et l'infection , assistant , nuit et jour, chaque malade à son tour, se faisaut scrupule de réserver pour quelque nourriture plus que le temps nécessaire et se disant encore : il faut me soutenir pour les aider... » Le roi s'empressa d'appeler un célèbre médecin , Dommerie de Boxmeer, de donner immédiatement des fonds et de faire venir à la hâte tous les médicaments. Il donna carte blanche au curé , au médecin , aux magistrats : « Faites votre affaire , leur
dit-il, d'éteindre cette cruelle maladie; disposez de tout ce que je puis , sans ménagement ; plus tôt vous aurez éteint ce fléau , moins vous aurez dépensé. »
La contagion cessa, mais le curé fut victime de son zèle. « Il est impossible , nous citons toujours, •*de faire mieux Téloge de ce digne ministre de la » religion , qu'en rapportant la réponse qu'il fit au » roi , lorsque celui-ci lui dit : — Je crains qu'à » force de vous exposer sans cesse, il ne vous faille » enfin périr aussi. — Eh qu'importe ! si je fais » mon devoir et que Dieu le veuille , répondit-il. » Cet homme fit beaucoup d'impression sur les /) spectateurs protestants. Le roi était fier d'avoir » ainsi représenté à leurs yeux l'esprit et le carac- » tère des prêtres catholiques. Et lorsque les ré- » formés les plus arriérés de sa suite demandèrent » à leurs voisins avec étonnement qui était cet ec- » clésiastique , le roi leur répondit avec joie : Mes- > sieurs , c'est là un vrai curé catholique (1). »
En 1807, le 12 janvier au soir, on sentit à La Haye une secousse de tremblement de terre, une lueur à Thorizon annonça un terrible incendie. C'était du côté de Leyde. Le roi y courait, lorsqu'il apprit, par le retour de l'un de ses aides-de-camp,
(1) Document*, t. m, pages 90-93.
qu*an bateau de poudre était sauté au milieu de la ville. Il hâta sa marche ; il fit venir les garnisons voisines, sans armes ; et en arrivant à Leyde, il fut vivement frappé du triste spectacle qui s'offrit à ses yeux. Le Rappersburg est le principal canal de la ville. Les rues qui le bordent renferment les plus belles maisons; la plus grande partie étaient renversées et encombraient le canal; le reste, encore debout, menaçait de tomber, et des débris s'échappaient la fumée et la flamme. Huit cents maisons furent ou renversées ou endommagées... toutes les vitres, cassées ou pulvérisées, et par suite le pain, le vin, la farine et d'autres aliments devinrent inutiles ou dangereux... Le roi partagea les hommes appelés au secours en trois corps : deux pour les deux côtés du canal, le troisième pour le reste de la ville. Il augmenta le nombre des pompes, fit venir de La Haye tout ce qui s'y trouvait en secours disponibles, en demanda à Amsterdam , à Rotterdam, à Dordrecht; il donna un prix de dix ducats ti chaque individu qui aurait concouru à sauver une des victimes. Il eut la satisfaction d'en sauver beaucoup. Il fit ouvrir sa maison Du Bois, entre Leyde et La Haye, et la mit à la disposition des familles qui avaient perdu leurs habitations (1).
(1) Dans ccUo journée, on rrgrella principalemen
2d4 BIBUÛTUÈQCË NOUVELLE.
—Longtemps après, le roi Lonîs, dans Ton de ses voyages, disant à quelques gens du peuple : a J*cspère que tous oublierez que je ne suis pas né Hollandais, » — un vieillard lui répondit : « Nous l'avons bien oublié depuis Leyde > (i}.
Le plus sûr moyen pour le roi Louis d'avoir un tilre durable à la reconnaissance hollandaise, était de porter sa sollicitude sur la véritable merveille des Pay's-Bas, ce vaste réseau de dignes qui semble dire au Rhin : « Tu iras par là », et à la mer : c Tu viendras jusqu'ici. •
Or c'est le roi Louis qui a véritablement créé, au moins dans son application, un système régulier et général de l'administration des digues, ce qu'on nomme Watterstadt , ou département des eaux. Nous ne pouvons énumérer l'ensemble de ses travaux, dont la seule table occupe plusieurs pages de ses mémoires. Il lui fallut, dès son avènement, concilier avec la sagesse de Salomon les intérêts rivaux de Harlem et d'Amsterdam. Eu exhaussant sur toute sa longueur le Slapperdyck , il
Gay*Lussac et KJuit; un savant ministre du saint Evangile , Rou , tiré de dessous les ruines , survécut peu à la catastrophe. On n*a jamais pu découvrir h cause première de ce désastre.
^1; T. m, p. 4 ctsuiv.
sauva la Hollande d'une inondation qu'eût infailli* biement amenée Fouragan du mois de février 1807. £n cette année, on acheva une entreprise qui faisait reculer depuis plusieurs siècles , ces fameuses écluses de Katwyck, qui ont dégagé le lit du Rhin, obstrué depuis mille ans, et permis de tenter une œuvre plus gigantesque, l'épuisement de la merde Harlem. Louis s'y prenait d'enthousiasme, quand il disait sur ce ton qui sied aux grandes choses, et que la Hollande a pris à la lettre : « £t quand il s'agirait de porter le Leek sur i'Yssel, de creuser des caoaux de réserve dans .le Brabant, de dessécher le lac de Harlem et ceux de Rotterdam, qu'auraient ces opérations d'impossible pour un peuple qui a mis des bornes à la mer, et habite son lit malgré elle! (1). »
Cependant, unedébâcle faillit, en 1809, eugloutir une partie de la Hollande. Vers les derniers jours de janvier, le canal de Bannerden, près d'Arnhem, étant encombré par les glaces, les eaux du Rhin refluèrent sur le AVhaal, au même temps que la Meuse s'y jetait d'autre part. Cette triple masse d'eaux se précipita sur le diefdyck de la Béluwe. On appelle ainsi une sorte d'île ou de delta qui s'appuie sur Dordrecht etGorcum, entre les deux principales
(1) Documents, l. i, p. 314.
branches du Rhin. La longue chaussée du diefdyck traverse ce delta et protège seule la partie basse, quand la pointe de l'île est envahie. Au premier assaut des eaux amoncelées du Rhin, de la Meuse, du Whaal , les digues furent entamées, et la brèche ouverte : le flot fouillait et dévorait les terres dispersées comme une arène mouvante. Le tocnn sonnait de toutes parts, la population éperdue cherchait les hauteurs; les villages s'aggloméraient sur le dos des digues. Quand une de ces digues fléchit et crève, c'est comme une explosion, le craquement est terrible, et il se creuse instantanément un abîme où la masse d'eau tombe en cataracte et rebondit en avant, plus irrésistible. Or toute cette foule poussa le cri d'alarme : « Dus de dyk es doorl la digue est donc rompue ! » £n effet, le TVhaal, par deux voies et une double cascade, entrait dans la partie basse, et s'en allait battre de toute sa fureur les faibles pilotis de Dordrecht et de Gorcnm. Toute la population restait entassée sur le diefdyck, bloquée de toutes parts, entre deux mers, sur une étroite chaussée, qui, au niveau des eaux, ébranlée par chaque vague, était prête à disparaître.
Ce fut à ce momont suprême que le roi Louis , avec tous les officiers du Watterstadt, franchit l'inondation sur une nacelle, pour aller se poster sur le point le plus menacé : il passe deux jours et
deux nuits à pareoarir ce théâtre de désastre, à diriger tons les travaux. Au moment où il revenait àGorcum, Tinondation envahissait la ville par une vieille maison : à son ordre, soldats, bourgeois, paysans dépavent les rues, abattent les maisons, et improvisent une barricade qai sauve Gorcum. Mais le lendemain le diefdyck fut à son tour emporté, toute la Bétuwe inondée ; il n'y eut qu'à prendre les mesures pour sauver les habitants et les débris du naufrage. Le roi visita tous les vib lages inondés et jusqu'aux maisons isolées, établit en permanence à Utrecht un comité du Watterstadt, pour sauver ce qui restait et dresser un plan général d'endiguemeut; il remonta le Leck jusqu'à Âmhem, le Whaal jusqu'à Nimègue, partout prodiguant ce qu'il avait de trésors, et trouvant, quand il ne pouvait plus rien donner, des paroles vraiment chrétiennes, qui seules pouvaient alléger un si grand désastre. Catholiques et protestants se pressaient autour de lui et levaient ensemble les mains an ciel. Il donna sans distinction ses éloges au dévoument des divers ministres de la religion. Il n'en trouva pas un,dit-il, qui ne fût à son poste, au milieu de ses paroissiens, les rassurant, les consolant, les dirigeant et remplaçantà lafois toutes les autorités absentes, il crut devoir distinguer entre tous, et nous sommes heureux nous-même de rap-
peler, à celte distance des temps et des lieux, ces honorables distinctions, le ministre réformé Prinsen, du village d*Ochten, le ministre Hoppe, du village de Dodeweert, qui fut nommé chevalier de Tordre de i*Union.
Une vaste souscription acheva de réparer ces malheurs. Peu auparavant on avait trouvé un million d'offrandes; la générosité hollandaise alla encore plus loin que pour le désastre de Lcyde; et la ville de Leyde elle-même, encore couverte démines, offrit à elle seule près de 50, 000 florins^ plus de 100, 000 fr. de notre monnaie.
À en juger par ces traits, le règne de Louis semble un deuil continu : il eut pourtant ses heures sereines et ses beaux jours. Cette verte Hollande, si épanouie par un beau soleil, rcnx)uva plus d'une fois son habit de fctc pour se réjouir avec son roi. C'était, pour les catholiques surtout, une surprise croissante et quotidienne, depuis le jour où Tun des leurs, M. van Hot, membre du conseil législatif, vint au nom des Hautes-Puissances recevoir le nouveau roi à la frontière, au milieu des fidèles Brabançons accourus à sa rencontre. Son entrée à La Haye fut une fête des vieux âges. Son premier discours aux États, véritablement habile, éloquent, mémorable, eut le plus grand retentissement. 11 y développait sa i)enséc la plus permanente et la plus
Utile à la cause catholique : l'union de tous les Hollandais en un seul corps, sans aucune distinction de provinces, ni de cultes. Cette pensée remuait profondément ce peuple grave; chaque parole emportait une conviction qui faisait un pas vers la liberté de TÉglise ; chaque pas était un prodige pour ses enfants, déchus, exclus des fonctions publiques, sauf de rares et récentes exceptions. Parmi ceux qui répondirent à ce discours, on remarque un ministre de TÉglise wallonne, descendant d*une famille française réfugiée, M. de la Saussaye : «Sire, dit-il, nous regardons votre élévation au trône de Hollande comme une disposition de cette adorable Providence, qui règle tout avec un souverain empire, et dont les voies toujours profondes, souvent mystérieuses, sont dirigées par une sagesse qui atteint infailliblement son but. ">
Amsterdam fut choisie pour la résidence royale et déclarée capitale ; c'était encore un événement pour les 50,000 catholiques qui déjà s'y trouvaient ; ce fut pour tout le royaume une fête d'autant plus joyeuse que, par une coïncidence providentielle, en ce même jour naquit le prince Charles-Louis. Qu'on juge de l'émoi de nos frères au jour de Finauguratiou, à l'entrée du roi, à la prise de possession du palais : ils voyaient le plus illustre d'entre eux , le chef de la noble famille van
Brienen (1), présenter les clefs delà ville avec les Weihouders ; confondus parmi cent mille spectateurs, sur la grande place du Dam , ils entendaient un roi de Hollande dire , au milieu des vivats de cette foule :
« Je vous ai trouvés déchirés par les factions. .. J'aurais refusé d'être votre roi si je n'avais esl)ér6 voir autour de moi, dans la plus intime union, tous les ordres , toutes les classes , tous les
(1} Mgr. de Curium appartient à cette ancienne famille. On peut d*autant plus aisément citer ces noms, que les derniers héritiers de cette illustration n'ont pas à cramdre de commencer par eux-mêmes. M. Willem van Brienen pouvait dater sa noblesse du jour où il donna cent mille francs pour les pauvres, dans une année désastreuse. Ce fut lui qui donna Texemple avec les Welhouders d'Amsterdam, de refuser les traitements alloués aux premiers magistrats de la capitale. Ce fut la maison van Brienen qui , avec quatre autres d'Amsterdam, souscrivit, sans intérêt ni avantage , un prêt de 40 millions qui sauva la Hollande d'une banqueronte. Les noms de ces maisons méritent d'être «onservés : c'étaient celles de Hope et compagnie, Raymond et Théodore de Smeth, Willem et Jean Willnick, Jean Hodson et fils , Willem van Brienen et fils. M. de Brienen avait pour collègues an conseil de la cité MM. Willinck» van de Groot, Lindt^Fesch et Saveryn.
individus. J'ai voulu qu*il n'y eût qu'une seule grande capitale, comme il n*y a qu'un seul État et un seul peuple. »
£t dans un message au conseil législatif :u Nous ne trouvons de consolation aux soucis et aux travaux de toute espèce auxquels nous sommes livré, que par le doux espoir que peut-être le ciel récompensera notre zèle et notre dévouement aux intérêts de la nation en se servant de nous pour réparer les maux occasionnés par les événements, plus encore que par les partis. (1) »
Il n'hésitait pas à déclarer que l'acte d'union du xvi^ siècle, fait à la hâte et pour un moment de crise, était à tort regardé comme l'arche sainte à laquelle on ne pouvait toucher, et qu'il devait, avec le temps, affaiblir l'État, l'empêcher de se consolider, détendre les liens de la patrie et amener sa ruine.
A un pasteur protestant, président d'une commission sur les cultes, qui vantait l'impartialité, la tolérance, les idées libérales qui doivent caractériser tout vrai protestant, il répond que tous les membres des différentes communions chrétiennes possèdent également sa sollicitude , et qu'il n'y a
(1) Message du 31 mars 1^07, t. h, p. 76.
272 BIBUOTBÊQDE KOCVELLE.
que les iKHmnes sans rdigioa qu'il paisse voir sans aucan intérêi et avec mépris.
Il voulut opposera cette union mensonge et désastreuse du pacte d'Utrechtune sincère alliance de tous les intérêts, et, danscette pensée, il fonda un ordre, sous le titre même de FUnion, avec tous les in • signes catholiques , le cérémonial antique , les serments et les devises d'autrefois (i); l'installation de cet ordre, la création des chevaliers, chaque amiivcrsaire de l'inauguration, ramenaient , avec des fêtes pompeuses, une nouvelle manifestation de cet esprit de paix et de concorde, des sentiments profondément chrétiens, des souvenirs, des traditions, des espérances d'un monde nouveau; les plus hauts personnages elles plus éloquents, entre autres l'illustre van der Palm, étaient les organes de
(1) L'ordre avait pour décoration une double croix à huit rayons , poriani sur une face : les sept faisceaux des Provinces-Unies , serrés autour d'un sceptre par le bmdeau royal, un serpent se mordant la queue dessinait un cercle autour de la légende : Eendragt maakt magi^ Tunion fait la force. Sur Tautre face, le lion de Zélande, nageant ; pour légende : Doe wel en zie niet omy fais ce que dois , advienne que pourra. Entre les branches de la croix, rayonnaient des abeilles d'or dé* yées ; au-dessus de la croix, une couronne d'or. Le 1 bleu de ciel.
LOUÎS, nOI DE HOLLANDE. 273
CCS idées, les instraments de cette révolation. Dès la première fête de Tordre de l'Union, le grand chancelier van der Goer, disait, en présence des États assemblés et des nouveaux chevaliers :
« Ce jour mémorable est destiné à consacrer la véritable union des Hollandais, Textinction de tont esprit de parti... Vous demandez des vertus, sire; c'est ce que le roi de Hollande a droit d'exiger d'une nation qui en a donné l'exemple aux autres ; c'était l'apanage de nos pères... Hollandais ! souvenons-nous de ces temps où la simple province de Hollande, gouvernée encore par ses comtes, et bien plus petite alors qu'elle ne l'est de nos jours, était déjà montée à un tel degré de splendeur et de puissance, que Tamitié et l'alliance de ses princes furent recherchées par les rois voisins. Dès lors, déjà l'abondance et la prospérité de celle étroite contrée excitaient la jalousie universelle. O ma patrie, les jours de ta prospérité et de ta gloire, les vertus, les succès de nos pères, ne seront plus pour nous un simple sujet de regrets. Le calme, l'union, la confiance renaissent... L'ordre derUnion«est un ordre de chevalerie , fondé sur l'honneur, dans la plus rigoureuse et la plus délicate acception de ce terme, lia pour but... de combattre les pré.ujcsy les erreurs, les vices, les
S7& BIBLIOTHËQDB NOtlYELLE.
faux principes, F esprit de parti, de ressentiment ou de haine , la cabale , Fégoïsiiie et Tintrigue. »
Cependant ce règne à peine ébauché cessa brusquement. Louis se retira , emportant avec lui presque toutes les espérances des catholiques. Ceux»cise reprochent encore, après plus de trente ans, de n'avoir pas assez bien compris ce dessein providentiel, d'avoir trop compté sur un avenir qui leur échappa. Ils ne revinrent de leur surprise qu'aumoment où leur joie s'évanouissait. Cependant il restait des germes féconds qui maintenant donnent leurs fruits. Louis laissa dans la Hollande un sentiment de respect pour les catholiques, un esprit plus tolérant et plus équitable dans l'administration, un bon nombre de catholiques dans des postes honorables, des écoles moins mixtes ou plus libres, de grandes églises i*endues au culte et l'initiative partout prise pour en rebâtir, le clergé catholique salarié, et les populations nonréformées affranchies des redevances exorbitantes pour l'entretien des domnés, un libéral essai de législation criminelle qui vient , après trente ans d'élaboration, de s'achever à la satisfaction des catholiques, puis ce vaste niveau du Code civil qui acheva d'aplanir la surface de ce pays naguère hérissée de poteaux, de placards et d'affiches de pros-
criptioii, enGn ces grands principes inscrits dans le pacte fondamental (1) :
a Les lois constitutionnelles garantissent à cha-
(1) Nous ifurions pu insister davantage sur l'exemple personnel que donna le roi Louis de ses senliments religieux. Nous citerons encore un fait et un passage curieux de ces mémoires ; et si nulle part que nous sachions ce fait n'a été remarqué, bien qu'il concernât l'un des hommes les plus éminents de la cause catholique, c'est une preuve de plus à notre avis que le roi Louis est étrangement méconnu, et que nul n'a lu ses mémoires. Nous citons : « Il chercha parmi les » hommes distingués en France, celui auquel il pour- > rait confier son fils d'avance, afin que s'il était obligé » d'abdiquer son fils et la reine eussent un appui et » un guide sûr. 11 fallait pour être agréé de l'empereur » et respecté lors de la catastrophe, comme pour sou- » tenir la Hollande dans ce cas, un homme célèbre, un » Français, un homme connu et estimé de l'empereur ; » comme en Hollande, un monarchiste libéral, un » homme indubitablement ferme d'honneur et de pro- ]> bité. Il choisit M. de Donald, qu'il ne connaissait que
» de réputation Sa lettre parvint par un secrétaire
» expédié expressément dans le Rouergue, mais M. de » Donald refusa. » Une pareille appréciation de M. de Donald, en 1810, consignée par le roi Louis dans ses mémoires en 1817, est moins glorieuse à l'illustre philosophe qu'honorable pour celui qui lui accordait cette
cun sa liberté personnelle et sa liberté de conscience...
D Le roi et la loi accordent une égale protection k toutes les religions qui sont professées dans FÉtat. »
Nos pères croyaient que dans les faaaiUes les plus riches et les plus glorieuses, il fallait que quelqu'un se dévouât à Thumiliation et aux souffrances pour le bonheur de tous. On l'appelait le plaige de ses frères. 11 nous semble que le bon roi Louis a été le plaige de la fortune et de la gloire napoléonienne. Il a dit de lui : « Soit qu'on le considère près du trône impérial, soit sur le trône de Hollande, soit dans son exil , Louis ne connut jamais que les malheurs et les inconvénients de sa position sans aucun dédommagement intérieur, sans ami, sans société, sans nul appui (1). » A côté de ce cri de tristesse, j'aime à placer ces autres lignes si philosophiquement chrétiennes : « Quant à Louis , il ne mérita , ni n'ambitionna jamais une grande gloire; il ne fit point de grandes actions; il ne rendit pas de grands services à sa patrie, quoi qu'il l'ait servie aux armées pendant treize ans. Il ne fit rien pour sa faconfiance en ces termes. C'est la meilleure mesure de la sagesse élevée y coi rageuse, chréiienne du roi de Hollande.
(1) Documents, t. m, p. 365.
mille. Cependant, au milieu des évènementsetdes circonstances les plus extraordinaires, il fit toujours abstraction de lui-même, sacrifiant sans cesse son intérêt personnel à celui des autres. L'accomplissement de ses devoirs fut la règle constante de sa conduite. Finalement, il s'efforça de ne faire de mal à personne, sacrifiant à ce premier mobile de son existence, bien-être, repos, et même réputation (f). »
Il retrouva cet héroïque courage de l'honnête homme au moment le plus douloureux de sa vie : « Lorsqu'il abdiqua en 1810, ce ne fut ni par las- » situde, ni par faiblesse, ni même par philosophie; » mais par raison , par devoir, et principalement '} par attachement pour les Hollandais. Il poussa » peut-être jusqu'à l'excès la longanimité et Tabné- » gation de soi-même. »
Il nous répugnerait, autant qu'il nous serait difficile de repasser par toutes les péripéties de cette abdication , et de redire les causes, les prétextes , les intrigues qui l'ont amenée. Le roi Louis, pendant tout son règne et à chaque page de ses mémoires, tient le fil de ca labyrinthe et ne s'abuse pas un seul moment. Il envisage tout avec un si grand calme qu'il a peine à en accuser son frère. Il le
(1) Id,, loin. î, p 39.
plaint plutôt , il le voit entraîné vers sa ruine par une politique qui le fascine ; il lui conserve une sincère admiration et s'étonne seulement qu'il soit, dans sa plus haute fortune , dans ses pensées les plus altières, le jouet d'une diplomatie ténébreuse : « La politique de ce temps, dit-il, était de nature à faire perdre la piste aux meilleureè têtes (1). » II n'est pas éloigné lui-même de se regarder comme enlacé dans les mêmes filets qui amenèrent le duc d'£nghien dans les fossés de Vincennes.
Placé dans la Hollande par Talleyrand , il paraît avoir eu constamment pour secrétaire intime le duc Decazes : 11 avait la certitude que toutes ses lettres étaient interceptées , ses papiers fouillés , ses pensées sondées par les agents invisibles et inévitables de ce gouvernement occulte. Il disait un jour au prince Dolgorouski : « Nous vivons d'espérance , et au jour le jour, comme le Ciel le permet. » — « Ah ! Sire , disait le prince en souriant, il est avec le Ciel des accommodements. » Le roi reprit : « — Il n'en est point avec l'enfer. >
Sur la fin de 1809, il fit un voyagea Paris pour tenter une conciliation ; il s'y trouva engagé de plus près avec les mêmes obstacles et précipité plus vite à sa ruine. On le gardait à vue. Napoléon
(1) Tit. m, p. 221.
était muré dans son système ; dans une altercation, il lui échappa de dire : « Il m'est indifférent qu'on me taxe d'injustice ou de cruauté , pourvu que mon système avance. Vous êtes dans mes mains. »
Le point de collision le plus apparent était le blocus continental : Louis ne put comprendre comment on prétendait investir sans flotte une puissance insulaire maîtresse de la mer, ou mettre en blocus tout un continent : « Empêchez donc , disait-il, la peau de transpirer. »
Six semaines après son retour de Paris , Napoléon lui signifiait en ces termes de se retirer : « Ce » ne sont plus des phrases et des protestations » qu'il me faut; il est temps que je sache si vous » voulez faire le malheur de la Hollande , et par » vos folies causer la ruine de ce pays. » Et en post-scriptum : t C'est la dernière lettre que de » ma vie je vous écris. »
Sans déclaration de guerre ni de manifeste , la Hollande fut peu après occupée militairement. La marine , le peuple , l'armée était exaspérés et prêts pour une défense désespérée : l'incendie n'attendait que la première étincelle.
Le roi était à Harlem , son fils avec lui... « Il » vovait de sa maison de Harlem cette immense
> ville d'Amsterdam , assise dans un bas-fonds , » entre deux mers , et qu'il fallait achever de sub-
iSO BrBLIOTHËQUE NOUVELLE.
» iTierger, pour pouvoir la défendre. D*aulre part, a il envisageait son fils âgé de six ans, dont l'air as* « sure et rJ&nt auprès de son père si agité , semblait » désapprouver une défense inutile. Je succom- > berai avec gloire, se disait-il; mais d*un autre » côié rien ne restera de mon règne éphémère , et mon fils qui pourrait un jour relever la Hollande » et réaliser mes projets pour elle , perdra tout à » la fois, avec tant de milliers de familles qui, V tranquilles en ce moment , ignorent Forage qui » les menace et se reposent entièrement sur celui i qui est obligé de veiller pour elles. « Ses ministres rassemblés , il mit fin à une séance orageuse et suprême , en disant : (^ Je vais forcer Tempereur » de révéler, à la face de TËuropc et de la France , » le secret de sa politique envers la Hollande et en- » vers moi depuis cinq ans. Je mets mon fils à ma » place (1). ')
Le U juillet , il signait Tacte d'abdication en faveur de ses deux fils , Napoléon-Louis et Charles- Louis, et nommait régente la reine Hortense.
Dans la nuit , il prit la route de la Hongrie , sous le titre de comte de Saint-Leu , pour se rendre plus tard à Rome , dont le Pape , dit-il , qui eu est le
(l)lb.> uni, p. SOI.
souverain , est le refuge naturel de tous les princes chrétiens.
La Hollande fut décrétée province française, le 9 juillet. Louis, du fond de sa retraite , n*éleva la voix que pour protester contre un sénatus-consulte qui lui assignait un apanage , et défendre à la reine et à ses deux enfants de l'accepter. Violemment rendu à la vie privée , retiré dans une complète solitude , près de Gratz , en Styrie , il y vécut avec quelques livres, ses souvenirs et ses pensées, considérant avec une calme inquiétude le tourbillon qui agitait l'Europe et emportait l'empire dans un abîme. Au moment où Napoléon franchissait les frontières russes , en disant : c Les destins s'accomplissent ! » Louis écrivait sur ses tablettes : fl Qu'on se rappelle la réponse de l'oracle de Delphes à Grésus. »
Il ajoutait ces réflexions que nous devons ciler ? car ce n'est plus le suldat ni le roi que nous avons devant nous, mais le sage et le juste, constant avec lui-même , recueilli dans sa conscience, méditant sous la main de Dieu :
« A ne considérer les événements du monde » qu'isolément , et en se bornant à leurs limites » mondaines , on est tenté de croire que le hasard, » les hommes et la fatalité font tout et dirigent "tout. Mais quand on élèvr les regards , quand
282 BIBLIOTHÈQUE JSOUVKLLE.
» on réunît le passé au présent, quand on songe » aux petites , très petites causes des plus grands » événements , à raveuglement des plus grands es-
> prits 9 à leur détérioration , à leurs fautes , à leurs D inconséquences , on voit bien alors que tous les » hommes ici-bas ne font jamais tout ce qu'ils » veulent , ni tout ce qu'ils croient faire t qu'ils » obéissent malgré eux à une influence supérieure ,
> et que la Providence ne fait rien pour tel indi- » vidu , pour telle nation , pour tel parti , mais » uniquement pour arriver à ses fins qu'elle seule » connaît. La seule influence que nous pouvons » avoir est de prendre part à cette grande reprén sentation d'une plus ou moins bonne manière » » suivant la disposition de notre intelligence ou de y» notre perfection morale (l). »
Il écrivait ses mémoires , se délassait par quelques poésies qui , assure-t-on , ont un singulier charme de douce et sereine philosophie. Il atten* dait la paix générale pour aller à Rome implorer, dit-il , le secours du chef auguste de la religion sur son mariage , puis atteindre la retraite de Saint* Leu , pour terminer sa carrière là où il avait déposé en 1804 les cendres de son père , et où depuis lors sa place était prête. « Mais, ajoute-t-il, le ciel
en ordonna autrement , et voulut que l*homme le plus Français , le plus paisible , le moins cosmopolite, fût forcé de vivre errant et seul, et qu'il fût accusé de n'aimer ni une vie paisible, ni la France. »
Nous devons toutefois insister ici sur ses relations avec le Saint-Siège, ou du moins exprimer le regret de n'avoir pas trouvé plus de renseignements sur ce point II est certain que ces relations furent fréquentes et suivies, depuis que Pie YII consentit à baptiser l'un de ses fils. Il ne dissimula point son improbation contre la politique de l'empereur; il écrivit même à ce sujet au Saint-Père une protestation qui, certainement interceptée ou révélée, entre peut-être pour beaucoup dans l'exaspération de Napoléon. Nous citerons un peu plus bas le seul fragment qui nous soit connu de cette correspondance avec l'auguste Pontife. Ainsi la religion visita l'exil de Louis, comme elle eut place sur son trône et sous son palais d'Amsterdam, c La morale, » écrivait-ii encore alors, la morale, la politique et » la religion sont inséparables, ou du moins de- » vraient l'être. La preuve en est que plus elles ap- » prêchent de la perfection, et plus elles se ressem- » blent (1). »
284 BlBLiOTBÈQUE NOUVELLE.
Cependant Napoléon, si loin de suiyre cette voie, s*en allait aux deroières catastrophes. An l*^"" janvier 1813, Louis rompit le premier le silence juré et gardé depuis le post-scriptum de 1810. « Jc viens , disait-il à son frère , offrir au pays dans lequel je suis né, à vous, à mon nom, le peu de santé qui me reste et tous les services dont je suis capable pour peu que je puisse le faire avec honneur. » l/erapcreur fut touché. « Revenez, lui écrivitHl, « et je vous recevrai , non comme un frère que » vous avez offensé, mais comme un père qui vous » a élevé... »
Louis, atteint d'infirmités précoces, épuisé par le climat de la Styrie et par sa douloureuse solitude, no pouvait plus ni se tenir h cheval ni rester debout Il ne se rencontra avec son frère qu'au commencement de l81iSi. Ils s'approchèrent froidement sans s'embrasser. Louis était trop timide et trop ému pour mettre l'empereur à l'aise ; on se ferait difficilement une idée de ce qu'il éprouvait intérieurement en revoyant un frère à qui son enfance était si redevable, mais dont il avait tant à se plaindre.
Il ne le quitte plus toutefois, jusqu'au 30 mars, où il suit l'impératrice à Blois ; il multiplie ses con* seils, il écrit presque tous les jours ; le 16 mars, il transmet à rempereur un douloureux ukimahm
« Si Voire Majesté d6 signe pas la paix, qu'elle soit bien convaincne que son gouvernement n'a plus trois semaines d'existence. » Le 1" avril, la révolution était consommée.
Le comte de Saint-Leu reprit le nom et la route de son exil; seulement, plus heureux, il put aller jusqu'à Rome et y retrouver l'angéiique Pie VII, qui lui conservait une paternelle affection. Nous ne pouvons en donner une meilleure preuve , ni mieux clore ce récit, qu'en reproduisant textuellement la lettre qu'il écrivit au prince pour lui offrir un asile :
« Maesta ! Da Roma, dove e diretto il nostro ri- » torno, ci e stala trasmessa la lettera di V. M. ; ed
> anclie prima di terminare il uostro viaggio, ci af- » frestiamo a risponderla, sebbene oppressi da tante
> c gravi occupazioni. In detta lettera , ci ha ella » espresso il desiderio di venire in Roma, e' inter- »pella prima di eseguire una taie intenzione. Noi » possiamo accertarla che la rivedremo con piacere
> in quella citta, e questo piacere e per noi tanto » maggiore, in quanto chc non abbiano per la sua » personaalcuno oslacolo, che possa indurci acon- » sigliarla per la di lei stessa tranquillita a sospen- » dere la sua venuta. V. M. c dunque pianamente » libéra di venire, e noi proveremo una vera sod- "» diffazione che un figlio , il quale ci ha sempre
» dato prova di religione e di altaciamento, venga wiod habitare la capitale del monde christiano. In » tanto impegrio [del nostro particoiare affetto, le » diamo di cuore Tapostolica benedizione. Data in » Spoletto questo di 22 maggio 1816, del nostro » pontificatoFanno XIV. Pins pp. VII » (1).
(1) « Sire ,
< On nous a transmis de Rome, où nous retournons » en ce moment , la lettre de Voire Majesté. Avant » d'achever notre voyage, nous nous empressons de » vous répondre, malgré les nombreuses et graves » occupations dont nous sommes accablés. Dans cette V lettre, vous nous exprimez le désir d*allcr à Rome, 9 et vous nous soumettez votre intention avant de » l'exécuter. Recevez l'assurance que nous vous ver- » rons avec plaisir dans cette ville; plaisir d'autant » plus grand qu'il n'y a aucun obstacle, aucune cause » de sûreté personnelle qui nous engage à vous donner 9 le conseil de différer votre voyage. Votre Majesté » est donc pleinement libre de venir ; et c'est avec une » véritable satisfaction que nous verrons un fils qui a » donné tant de preuves de foi et d'attachement à TÉ-
> glise, habiter la capitale du monde chrétien.
» Recevez, comme signe d'affection particulière, » notre bénédiction apostolique, » Donné àSpolète, ce 22 mai 1816, an«iv* de notre
> pontificat. Pie VU. »
LES CATUOLlQLiES SOUS GUILLAUME I". 287
Les catholiques sous le roi Guillaume pr.
Ncîes tirées d'un mémoire sur la situation des catholiques dans les Pays-Bas, pai M. W. Cramer.
Amsterdam» 18^9.
Au moment où nous imprimions les lignes qui précèdent sur le roi Louis, un jeune publiciste hollandais , aussi distingué que dévoué , M. AV. Cramer, rédigeait sur la situation des catholiques néerlandais un remarquable mémoire auquel nous nous empressons d'emprunter quelques détails, en commençant par une appréciation du roi Louis qui concorde avec tout ce que nous venons d'en dire :
Nous avons à rappeler le règne de S. M. Louis- Napoléon et à payer notre tribut de reconnaissance aux bonnes et loyales intentions de ce roi honnête homme. C'était quelque chose de parfaitement nouveau que l'état des catholiques sous le règne de ce prince plein d'équité et de justice pour tous ses sujets, laissant un libre essor aux inspirations généreuses, secondant dans son âme tout ce qui pouvait être favorable à la prospérité du pays et au
bonheur de ses habitants, sans aucune partialité ni préférence , pour aucun de ses sujets, à cause de leur confession religieuse. »
En 1814, la situation était bien changée : la réaction protestante fut assez hardie pour insérer dans la constitution que le prince souverain devait professer la religion chrétienne réformée.
En 1815, cet article fut retiré, au moment où lecongrès de Vienne plaçaitsous le sceptre protestant des Nassau k millions de Belges et 800,000 catholiques néerlandais.
Guillaume entre néanmoins très promptemont dans son système de persécution. La condamualion de monseigneur de Gand , duc-prince deBrogiie, exposé en effigie sur un échafaud dans sa ville épiscopale, la fermeture des séminaires, la création du collège philosophique , la propagande la plus audacieuse dans les écoles primaires, la répartition injuste des fonctions publiques, et Teiclusion des catholiques sous Finjurieux prétexte qu'ils étaient inhabiles aux emplois, amenèrent, eu 1830, la séparation violente de la Belgique et de la Hollande. En 1827, un concordat avait été conclu à Rome pour régler la situation religieuse des catholiques néerlandais. Douze ans se passèrent sans qu'on vit faire un pas à l'obstiné Guillaume I" pour exécuter ce traité.
LnS r.ATIIOlJQUES sous GUILLAUME I". 289
Mais en 18^0, dès son avènement, Guillaume II ouvrit des négociations sur la manière dont pouvait s'appliquer le concordat. Généreux, franc et loyal, le nouveau roi voulait la justice, et toute sa vie il n'a cessé de donner des preuves qu'il ne voulait gouverner son peuple que selon l'équité. On ne fut pas surpris de le voir nommer, dès le 12 novembre 18^0 , quelques jours après son avènement , une commission chargée de lui faire un rapport sur la valeur des griefs des catholiques. De cette époque date la dernière lutte contre le système oppresseur de la liberté de l'Église, et une série de précieuses conquêtes qui promettent une nouvelle et complète émancipation des catholiques.
La fondation des séminaires de Hageveld et de Warmond , des collèges de Culemborg et de Katwyck, signalèrent le commencement de cette ère nouvelle.
Le nombre des catholiques atteignit 1,200,000 âmes. Des églises, des écoles, des hospices, des couvents de divers ordres purent s'élever sur tous les points du sol.
Il fallut toutefois lutter contre l'ancienne intolérance que ces succès irritaient. Elle en vint à créer des sociétés ténébreuses qui attaquaient sourdement tous les catholiques et surtout les plus pauvres, jusque dans leurs moyens d'existence. Telles
290 BinLIOTHfcQllR NOUVELLE.
furcut les associalions connues ou cachées sous les noms à' Unitas t TuendOy assistance chrétienne (cl.risteliyk hulpbeloon) , le bien-être ( welstand), p/njlucterion. Des journaux attisèrent le feu ravivé de ce fanatisme .
On parvint par ces diverses menées b écarter indéfiniment Texéculion du concordat, ù maintenir l'exclusion systématique des catholiques de tous les emplois, sauf de rares exceptions, à faire peser sur les écoles des entraves propres à en fermer la porte aux catholiques , 5 leur infliger à tous Fignominie du placet , l'un des champs de bataille les plus discutés entre les deux camps, et ce qui afflige le plus la Hollande catholique, à la laisser, sans hiérarchie, à l'état de mission en pays infidèles. Redoublant (rénergic, les catholiques firent face à leurs adversaires avec toutes les armes que leur permettaient la loi et leur conscience. L'une de ces armes fut la publicité de la presse. Un protestant converti, le Sage ten Broek , fut le premier qui leva ce drapeau, et le tint haut et ferme pendant plus de trente ans. Il fut le fondateur des Voix catholiques {de Caiholyke stevunen), et suscita par son exemple te Brabaniois septentrional [de T^oord brabander) , le Limbourgcois {de Limburger) , la Gazette de Nimègue (de Nijmeegfichc courant) ^ TAvenir (de Toekomst}.
LES CATHOLIQUES SOUS GUILLAlfME I". 291
Une élite d illustres professeurs et de docteurs en théologie protestante d'un grand renom avait fondé une feuille hebdomadaire, le Courrier évangélique , qui eut quelque retentissement. A son tour Télitc du clergé catholique , sous la direction de M. van Vree, supérieur de Warmond, créa le recueil mensuel le Ca/Ao%we, qui obtint dans tous les rangs un légitime succès et rompit avec éclat le préjugé hollandais qui frappait les catholiques d'une incurable inintelligence.
En ces derniers temps, deux hommes associèrent leur dévouement et leur talent, MiVI. Schmidt et Cramer, pour fonder un journal politique quotidien, sous le nom de Temps (de ïijd). Aprts trois années d'existence, cette feuille obtint un succès qui dépassa toutes les espérances, elle rjcndit les plus éminents services, et renversa les derniers efforts du journalisme protestant, dont les feuilles ont dû disparaître. Grâce à cette impulsion vigoureuse, la cause catholique grandit et entra dans les plus sérieuses considérations des hommes ix)Iitiques. La mort de Guillaume II n'arrêta point les tendances favorables ; on en vint à accorder une révision du pacte fondamental. L'égalité politique y fut garantie, et faisant usage de leur droit, les catholiques envoyèrent aux États de nombreux
292 •niBrJOTHf:QUE NOUVFXLE.
représentants de leurs intérêts et obtinrent de nouvelles garanties.
Les événements de février couronnèrent, comme nous Tavons dit en tête de cet ouvrage, vingt ans d'agitation pacifique. Un ministère hostile fit place à des hommes d'une parfaite équité, qui sont maintenant à la tête des Pays-Bas, et marchent d'un pas loyal et ferme dans une voie de justice et de réparation. Déjà le rejet du placet, le culte public sans entraves, le droit de réunion et d'assemblée, l'élection directe, l'espoir fondé d'un enseignement libre sont consignés dans le pacte fondamental et ne peuvent être refusés au catholique que par un déni de justice, des ordonnances arbitraires, ou une nouvelle législation.
£n 1867, à l'époque où nous prenions ces notes dans la Hollande, la mission sous la présidence de monseigneur Ferrieri, vice-supérieur, comprenait quatre vicariats apostoliques. Hollande, Bois-le-Duc,Breda et le Limbourg ; cinq évêqnes, messeigneurs van Hooydonk, évêque de Dardante, den Dubelden, évèque d'Emmaûs, Zwljsen, son coadjuteur, évêque de Gcrra, Jean Augustin Garcdis, évoque d'Hirine ; le baron de Wijchkersloot, évèque de Curium ; cinq séminaires, 895 congrégations, 1,096 églises et chapelles, 1,539 prêtres, 1,171,910 catholiques. Il faut y ajouter
LE PHOÏESTANTISME HOLLANDAIS. 293
17, 070 catholiques dans les îles aaiéricaines de Curaçao, Aruba et Bonaire, et tous ceux qui sont répandus dans les Indes néerlandaises, sous le gouvernement spirituel de monseigneur Groof , Tun des plus justement illustres et des plus vénérables entre tous les vicaires apostoliques , alors l'objet d'une persécution qui Ta plus honoré que la statue érigée à sa charité sans bornes par la reconnaissance des Hollandais non catholiques (1).
Les divisions du protestant' sme hollanJais.
Lstlre à MoDs^Jgneur l'archevêque de Reiirs.
Monseigneur,
Vous m*avez permis, dans ce lointain voyage que m'impose une obéissance qui m'est chère, non-seulement de présenter votre haute et bien-
(1) En réunissant toutes les sectes diverses du P'otestaniisine , et ajoutant les 55,800 juifs, on
veillante recommandation, mais de vous a^kesser quelques notes sur le protestantisme Ix&Handais.
J*ose espérer. Monseigneur, qu'au moment où vous recueillez les souvenirs d'un long et illustre enseignement que n'oubliera pas la Franche- Comté, et dont la France entière désormais pourra profiler. Votre Grandeur ne dédaignera pas quelques détails, qui, sous une autre plume, ajouteraient une nouvelle page à r//i.f^ot;'& des variations, J*ai recueilli ces détails sur place, à bonne source, de témoins compétents et désintéressés. C'est une revue de ce calvinisme hollandais, qui de loin, et même de près pour un observateur superficiel, semble intact, invulnérable et vivace, comme aux meilleurs temps des synodes de Dordrecbt. Loin d'exagérer les dissidences, j'écarterai généralement ce qu'on pourrait nommer des branches exotiques, tels que les Presbytériens, lesÉpiscopaux, les Quakers venus d'Angleterre, les Frères
trouve 1,890,313 non -catholiques. On a cru devoir relever récemment la statistique comparée des employés dans les diverses branches de radministration ; le résultat a donné deux catholiques sur quinze protestants. Telle a été la justice distributive du gouvernement néerlandais, à une ère d'ailleurs pacîBque et tolérante.
moraves originaires de la Bohême, et les Jansénistes implantés de Port-Royal h Utrecht.
La masse des protestants hollandais, s^ns le titre i^Éf/lise reformée néerlandaise, se rattaciie à la confession de Calvin, formulée par le concile de Dordrecht , remaniée et promulguée par le roi Guillaume I" en 18l6, dans un synode où sa majesté royale et pontificale, raffermissant Tinfaillibilité de Dordrecht, intima, comme formulaire d'unité, un nouveau code ecclésiastique.
Dans cette Église néerlandise, il y a, en première ligne, les Orthodoxes^ qui ont le monopole de la religion officielle. La cour, la noblesse, les hauts dignitaires s*y rencontrent par étiquette. C'est Vf.f/lise établie. Son symbole est dans les canons de Dordrecht; son manuel, dans le catéchisme d'FIeidelberg; mais chacun accepte, sauf à l'entendre à sa manière, ce qu'il y trouve, et ce qu'il imagine sur la prédestination fatale, le libre arbitre esclave, la foi sans les œuvres, l'antechrist et le papisme, etc.
Cette libre interprétation jette en deçà et audelh du formulaire iCunHé quelques dissidents plus nombreux en somme que le noyau des unitaires.
En deçà, reculent les Piétistes, tandis que les
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Libéraux s'en vont, au-dcl5, jusqu'aux confins du rationalisme.
Les premiers sont désignés spécialement sous le nom (TOithodoxO'Orihodoxes ; ils forment diverses catégories :
1 "Les plus modérés veulent que le formulaire de Dordrecht soit Texprcssion, le contenu, l'équivalent de la parole de Dieu, également inviolable et de même autorité. Ils consentent h rester unis extérieurement à l'Église officielle, fréquentent ses prêches et ses temples, acceptent ses domnés ou pasteurs, tout en demeurant dans la défiance et l'aversion à leur égard.
2" LasSchottUns n'ont point voulu de ces ménagements; ils ont rompu bruyamment avec l'Église établie; traités de schismaiiques, ils ont rendu anathème pour anathème, déserté les temples, maudit les domnés, quitté en bon nombre jusqu'à leur patrie. Leur doctrine fondamentale, ardemment prêchéc par le docteur Schott, est que le formulaire du fameux concile est la parole même et expresse de Dieu, une révélation en bonne forme, dont un seul iota ne peut périr sans sacrilège.
Les Schotticns n'ont pas tardé à se diviser à leur tour, principalement sur la question du baptême:
Les uns veulent bien admettre tous les enfants 3U baptême. C'est Topiuion du chef qui vient d'é-
migrer aux Éiats-Uuis avec l*élite ou les plus pauvres de ses adeptes. D'autres ne baptisent que les enfants de ceux à qui Dieu a donné V Esprit.
Pour reconnaître cet Esprit ^ on demande aux adultes, s'ils croient au principe fondamental. Il est convenu que ceux qui sont poussés par YEs^ pritj répondent : Oui/ mais que les autres ne le peuvent et restent bouche close.
Cette queue des Ultra-orthodoxes se perd dans lefanalisme, et touche de près à certains Anabaptistes dissidents, répandus çà et là , surtout dans les provinces les plus inhabitées où ils se livrent, en plein ventraux plus folles excentricités. En 1825, ils renouvelèrent, pour une malheureuse Saya^ l'épreuve solennelle de l'eau et les ordalies saxonnes du septième siècle. Parmi eux régnent, dit-on, de sombres superstitions et une étrange fantasma* gorie.
A un autre pôle, sont les Libres penseurs ou L'bérauXy échelonnés, par groupes très séparés, à diverses distances des formulaires d'unité. Leur principe commun est qu'aucune autorité humaine n'a le droit de s'immiscer dans les croyances, et qu'à chaque homme il appartient de régler sa foi.
Ce principe renverse toute hiérarchie et annuUe le ministère officiel. Il a néanmoins pour premiers champions presque tous les domnés, quiseréser-
vent rinterprétation delà Bible, et se croient nécessaires pour en déduire, à Tusage de leurs ouailles, des leçons de philanthropie, d'économie, de bon ménage et de bon sens. A défaut de sermon, ils prennent parfois Talmanach et la gazette en chaire» et, pour glose, donnent la chronique du village, et jusqu'au! nouvelles des sages-femmes. Quant au formulaire, il faut bien, en prenant fonction, le signer et Taccepter comme conforme à la Bible.
Mais est-ce en tant qu'il est conforme, ou parce quil £5^ conforme, aut quaienns^ aut quiat Chacun passe, à sa guise, par Tune ou Tautre de ces deux portes évasives, prenant un chemin que le français voltairien appellerait une eseobarderie (1). Tout ce Jeu compromet les domnés , embarrasse les plus habiles d'entre eux, désole surtout les plus honnêtes, et donne prise aux rationalistes. G*est surtout sur ce point, Monseigneur, que tous
(1) Si ces lignes parvenaient à quelques-nns des ministres réformés que nous avons pu connaître, noas serions affligés qu^iis trouvassent, dans ces observations générales, aucune application personnelle. Nous nous plaisons de déclarer que nous n*avons rencontré que courtoisie et bons procédés dans les rapports littéraires qui nous ont rapprochés an passage. Nous ajoutons que nous tenons d*eux*méme8 la plupart des détails de cette lettre.
avez bien voulu appeler mes investigations : attentif au mouvement des doctrines qui agitent l*£urope, le bruit est venu jusqu'à vous que le rationalisme avait franchi le Rhin et s'était manifesté avec éclat dans l'université d'Utrecht. J'espère arriver là, et rencontrer le jeune apôtre du panthéisme hégélien, M. Opzoomcr. lia eu plus d'un précurseur; la brèche était ouverte au cœur même du calvinisme hollandais, h Groningue : ceux qu'on nomme les philosophes de Groningue, Grœnhger^ ariens pour le moins, rejettent l'incarnation, la rédemption, la satisfaction ; relèguent parmi les mythes le péché originel ; parmi les subtilités humaines, ces vaines disputes sur une double nature, divine et humaine, de Christ; se raillent des manuels, des formulaires , du code ecclésiastique , et du paperoi Guillaume; déclarent radicalement vicieuse toute la constitution de l'Église néerlandaise en tant que décrétée par un roi, sans autre autorité que celle d'un synode, lequel n'avait d'autre mandat que celui du roi, etc. , etc. Ils débitent hardiment ces thèses dans le Waarheid in liede^ revue trimestrielle, dont les principaux rédacteurs sont MM. vanOordt, deLeyde; Hofstede, de Groot, Pareau, Sonius, S^vagman et Rutgers van der Loeff, de Groningue. La petite guerre se fait par les journaux quotidiens ou les moindres revues. C'est ainsi
300 BIBLIOTHÈQUK NOUVELLE.
que le Tijdspiegely espèce de journal de caricatures de La Haye, publiait un article intitulé : l\é' forme de la réforme. L'auteur se résumait en ces termes : •« Ce que nous voulons (autrement ce u qui manque à TÉglise réformée) (1), 1" c'est que » l'Église ait la conscience de sa vocation clirc- » tienne (qu'elle sache au moins ce que c'est que » le christianisme) ; 2** qu'elle soit fidèle au protes- » tanlîsme (à la manière des Grœninger) ; 3° qu'elle 1) ait une représentation légitime (un concile démo- » cralique) ; /i" qu'elle acquière l'autonomie (le » droit de se gouverner confisqué par Guiilau- » me T') ; 5" qu'on fasse une révision de tous les » règlements ecclésiastiques , dont aucun n'est lé- » gitime, tous étant imposés par TÉtat, ou émanés » d'un gouvernement ecclésiastique , sans légili- » mité (sic) ; 6" qu'il y ait harmonie entre les dif- » férentes lois de l'Église (l'une contredit l'autre, » toutes s'enchevêtrent, plusieurs répugnent à l'es- » scnce du protestantisme) ; 7" que l'Église res- M pecte les droits de l'État, et que l'État respecte M les droits de l'Église (l'État n'a cessé d'ertpiéler » sur ces droits, depuis la naissance du royaume; » si bien qu'aujourd'hui l'Eglise est toui-à-fait as-
(1) Nous n'avons mis entre parenlhèses qu'un lidèle résumé du développement de chaque proposition.
» servie , el ne retient plus même l'ombre de sa » liberté). »
Vous ne serez pas surpris, Monseigneur, de cet aveu : l'inexorable logique des faits a poussé partout le protestantisme en Prusse, en Hollande, en Angleterre, au même résultat : Fasservissement par rÉlat de l'Église, c'csl-à-dire de la conscience et des âmes. Yoiià le dernier mot de la liberté d'examen!
Je ne puis encore , Monseigneur, parler de la nouvelle doctrine inaugurée par M. Opzoomer, que je me réserve, si vous me le permettez, de vous exposer dans une autre lettre. Je sais seulement que, si radicale que soit l'opposition des rationalistes de Groningue, l'assaut du jeune professeur d'Utrecht, le créateur de la philosophie paîicnihéislique est bien autrement rusé et hardi.
J'ai sûrement omis. Monseigneur, quelques sectes moins connues qui m'échappent (l). Je
(i) J'avais eireclivemenl oublié les Lulliériens, peu visibles du reste et presque perdus dans ce chaos de ténèbres , sorti du cerveau dé leur maître. On m'en parlait à peine à mon arrivée. Pendant que je passais de Bois-Ie-Duc à Rulterdam , une rumeur commença, un schisme éclatait, une secte allait éclore. M. Niewen- Iluis, pasteur de Rotterdam^ était en travail. 11 lao-
aOS BIBLIOTRÈQUB ROOVBLLB.
deyrais en mentionner plusieurs qui ont en pinson moins récemment leur vogue, mais sont déjà passées parmi les ombres avec l'ombre de leurs chefs, le^Cocciem^lcs Fuetiens, \esKoalleiibrvggiens, ou disciples de Coccins, de Yoegt et de Koallenbrugg; les Remontrants et leurs diverses phases
çait une leltre sur la sainte Cène , et rejetait la présence réelle, sans vouloir ni renier Luiher, ni accepter Calvin. M. Leenz , son confrère d'Amsterdam, releva le gant. On attendait une réplique ; on gageait qu*il y aurait ou qu'il n'y aurait pas une i^glise Niewen- Iluissienne ou Leenzienne. J'alfirme , sans hésiter, que depuis lors il y a eu d'autres embryons de ce genre plus ou moins éphémères. Au moment oîi nous quittions la Hollande , une lettre nous apprit que la querelle avait continué avec diverses péripéties. L'une des dernières publications du camp IStetven-UttHsien combat ex professa les vieilles sottises que les premiers protestants inventèrent sur les mots touto {971* Mais après avoir rejeté l'interprétation de ses pères et dévoilé l'inanité de leurs arguments contrôla savante exégèse des catholiques, l'auteur ne sait plus se sauver que par un nouveau tour de force et une distinction chimérique entre deux mots synonymes, vâyc^ et 9'Và. La présence réelle serait incontestable , si au lieu de dire : Cela est mon carps, x'iMrh hu xb swuk yu&v, le Sauveur eût dit : Cela est ma chair , «Orvi hri ^ <jx/}^
depuis les jérméniens jusqu'aux Afennon/^tff, qui occupent encore un rang considérable. Ceux-ci se sont maintenus dans les hautes régions de i*opulence et de la noblesse : même aux champs, leurs Tillages se distinguent par plus d'aisance, de luxe et de propreté ; leurs ministres se piquent d'érudition, et tout le parti vise à une philosophie commode et tolérante; souvent confondus avec les catholiques dans les mêmes persécutions, ils nous ont gardé de bienveillants souvenirs. Il en est qui aiment nos antiquités et nos livres avec candeur. Un de leurs plus estimables prédicants, M. Moll d'Amsterdam , ne craint pas de faire monter dans sa chaire les Pères de l'Église , et publie sur les premiers siècles chrétiens un ouvrage que désavoueraient à peine nos meilleurs archéologues.
Il faudrait. Monseigneur, pour être au courant des variations du protestantisme un recensement perpétue], quotidien, par villes et bourgades, par familles et par têtes. Nulle part, toutefois, cette mobilité ne donne plus à penser que dans la Hollande. Rien n'y a manqué à la réforme pour fixer ses inconstances : un peuple éminemment grave, persévérant, traditionnel; la riches8e,roidrc et la discipline héréditaire; une répugnance instinctive pour les disputes et les innovations ; une vie de perpétuelle activité, de négoce et de trafic lointain ;
304 BJDLIOTHÈQUE NOUVELLE.
un renom de fermeté, de droiture, de modération, mérité et habilement exploité ; un enseignement appuyé sur des universités savantes, et longtemps florissantes ; une inquisition d'autant pins formidable qu*elle est restée masquée sous les dehors d*unc tolérance affectée; une conquête vaillamment disputée au XYP siècle, emportée de haute lutte ou par protocoles, en tous les cas complète; la prostration séculaire des pauvres catholiques, politiquement annihilés; Tévangile de Calvin servant de pilotis à tout l'édifice social ; dans les Hautes- Puissances , un sénat qui a toujours eu contre Rome son delenda Carthago; un intérêt dynastique dans la famille d*Orangc, cette race des slathoudcrs, qui n'a presque pas eu d'hommes médiocres, depuis le Taciturne jusqu'à Guillaume II, et qui a voué au maintien du calvinisme sapolitique,son or,son épée et sa devise : Je maintiendrai. — Mais qui maintiendra l'Océan, quand sera cou* pée la digue? La Hollande peut répondre.
Agréez , Monseigneur, etc.
LE PIIOTESTANTISME KX HOLLANDE. 305
Si le protestantisme a été une ère de progrès dans
Lelire au R. P. dom Guéranger, ôbM de Solcsme.
Lccuwarden, 8 septembre 18A7.
MOiN TRÈS RÉVÉREND PÈRE,
Il y aurait un livre à écrire pour réfuter ce préjugé ie plus banal de tous, que tous les beaux progrès des temps modernes sont Tœuvre de la réforme , ou plutôt de la révolte du XVP siècle. La dignité derhommc et la noblesse du citoyen, le développement deslctti^es et des arts, les institutions populaires et philanthropiques, la liberté, il est convenu que nos aïeux n'ont pas même cou* DU ces grands noms. Pour répondre à tout cela, ce me semble, il sulTirait de faire lire la vie des saints, et je ne connais pas de pays où le contraste entre le prosaïsme des temps modernes et la grandeur de Fâge héroïque soit plus sensible que dans la Hollande; et pas de province delà Hollande qui
30G bibliotu£:quë nouvelle.
ne révèle plus tristement la décadence de notre ère de progrès que la Frise où je suis.
Hier, sur le tombeau de saint Bonifaco, je me demandais où étaient les héros et les grands hommes de ce pays si chevaleresque. J'achevais mes réflexions sur ce point, en arrivant h Leeuwarden, nouvelle capitale de la Frise, qui a détrôné Gro-
ningue.
J*y ai fait ma modeste entrée, avec la pensée de saint Boniface , et sous le patronage de saint "Willibrord qui m'accueillit sous son toit, auprès de son église, dans le presbytère d'un bon curé, élevé durant son enfance à Corwey. Ce fut une reconnaissance d'amis, d'autant plus singulière que la ville môme de Leeuwarden est fille de la nouvelle Corbie ; elle n'a pas de plus ancien litre qu'une petite pièce perdue dans le cartulaire de l'abbaye princière.
Bien que debout depuis quatre heures du matin , je laissai volontiers le digne vieillard épuiser ses longs souvenirs dans une conversation enchevêtrée de latin , de français , d'allemand , de hollandais. J'eus peine à m'apercevoir qu'elle avait duré, avec la collation du soir, jusqu'au milieu de la nuit. Ici , on ne peut sérieusement rester moins de deux heures à la table la plus frugale, ni finir honnêtement la journée avant minuit.
LE PROTESTANTISMli EN HOLLANDE. 307
Ce matin » je dus , en hommage à Notre-Dame , accepter les honneurs de la grand'mcsse. J*allai, peu après, visiter Tun des rares héritiers des anciens noms de la Frise, M. de Haan Hettcma. Je le trouvai devant un volume de ses œuvres , vaste nobiliaire où il avait réuni , avec un grand travail , les généalogies des nobles familles demeurées fidèles jusqu'au bout et presque entièrement éteintes. Plusieurs remontent aux premières croisades et à quelques-uns de ces preux qui , arrivés devant Da« miette , lancèrent, sans fondements ni pilotis , une immense tour dans les airs, et de là monteront les premiers à l'assaut de la ville. Un patriarche de Jérusalem , l'empereur Frédéric II, le pape Honorius III, en félicitèrent la Frise ti la face 4u monde. Ces belles lettres de noblesse de la nation tout entière subsistent encore , et le haut fait est consigné dans les annales de l'apôtre de la croisade , OliveriusdeMayence.
Cependant, M. Hettema me disait modestement de son livre : * Ce n'est qu'un obituaire. >» Je pris le mot à la lettre pour les quatre-vingt-dix abbayes de la Frise dont je trouvais également là une série faite avec tout le soin d'une nécrologie. En prenant note de ce travail, que je pouvais estimer une bonne fortune de mon voyage, je parus et j'étais vraiment plus préoccupé de l'extinction désastreuse des
308 WBLlOTIItQUE NOUVELLE.
grandes familles catholiques de ce pays, .rcii tendis assigner pour cause les guerres de religion, l'exil , rémigration, la pauvreté et surtout risolcment violemment imposé h ces nobles familles; elles furent non seulement chassées de la vie publique, mais traquées jusque dans leur existence privée. La réforme rompit en deux parts les rangs de la noblesse : la partie fidèle fut réduite à se perpétuer dans un cercle étroit et à s*épuiser dans son propre
sang.
J'ai eu tout le temps, mon bien révérend Père , hier et aujourd'hui , de réfléchir à mon entretien avec M. Hetlema , et de revenir sur ma longue journée du 7 que vous ne connaissez qu'à moitié. Car j'ai trouvé peu de choses , malgré l'obligeance des conservateurs, aux archives et à la bibliothèque de Lceuwarden. Celle-ci n'a que les débris peu importants d'une ancienne université de Franeker, nouvelles ruines ajoutées à celles de tant d'autres écoles qui couvraient autrefois la Frise, TOwer- Yssel , la Gueldre. Quel compte à demander à la réforme , qui s'arroge si fastueuscment tous les honneurs de la renaissance des lettres ? Aux archives de Lceuwarden , les plus grandes abbayes du voisinage figurent à peine de nom , elium periere rtiinœ ! Plus rien de Claercamp, de Marigardc, de Béthauic. Plus rien d'Adwerth , l'académie cister-
ciennc du Nord. « S'il y a uu savunt Iionune eu Frise, disait-on, cherchez le dans Adwerth. »
Au reste j'avais été abondamment dédommagea Groningue, où M. Feith, professeur et magistrat fort estimable , m'avait communiqué les trésors de son propre cabinet , et ouvert le riche dépôt des archives du Stadhuis. Permettez -moi de vous ramener à Groninguc , ne fût-ce que pour vous parler d'une rareté presque monastique : ce sont les monuments de trente ghildes ou confréries, leurs statuts , leurs patrons , leurs insignes ; confréiics sénatoriales, ghildes bourgeoises, le bâton desraaîtrcs, les gonfalons des officiers , les coupes d'honneur, le verre des toasts, les reliquaires destinés à la prestation des serments, les livres des statuts richement copiés, splendidement montés eu gemmes et en métaux précieux : c'est un véritable musée des ghildes frisiaques, formé par M. Feiih au Stadhuis. J'avais pour le visiter deux interprèles aussi érudits qu'obligeants ; car au conservateur s'était joint son fds qui, f our achever de me renseigner, même à distance , me donna une thèse rédigée par lui sur cet intéressant sujet. Je fus frappé en la lisant de l'importance de ces antiques associations et de leur décadence depuis la réformf ; çlles se sont longtemps maintenL.es, grâce au^i ancieus règlements et à la part sj^^cinlequeles ca-
310 BIBLIOUIÈQUE NOUVELLE.
tholiqucs y prireou Exclus plus sôrement qu'aillenrs des fonctions piibUqoes, ils dorent se reporter sur le commerce et l'industrie ; ils composaient presque totalement la première des confréries boar- '^eoises, celle des Fenandiers (Smeden), et Fane des plus importantes entre les sénatoriales , celle des ouvriers sur vase de cuivre (Koperslager). Mais de nouveaux règlements les ayant exclus des offices supérieurs, privés du droit de vote et d'élection, ils se sont retirés. Sapée par Farbitraire, l'institution croula. Puis l'individualisme protestant altéra l'esprit de tradition jusque dans les professions héréditaires. EnGn le commerce intérieur, aliment de ces industries locales , s'épuisa ; la soif de lucre et de jouissances, partout suscitée par le sensualisme dos réformateurs, altéra la bonne foi des transactions, précipita dans les entreprises hasardeuses, lança au loin sur les mers les esprits les plus aventureux, ou C4)ncentra l'activité industrielle dans les grandes villes.
C'est depuis trois siècles la monotone histoire des villes et des populations secondaires. Groningne, la verte colline, qui dès le premier temps dominait toute la Frise et s^élevait au niveau de Hambourg, de Lubcck, de Brème, de toutes les villes anséatiques, cet emporium dontles comptoirs s'échelonnaient de la Baltique à Bruges, à Golognei tout le
long du Rhin, et qui échangeait avec les patentes des rois d'Angleterre et de France ses privilèges de péage et de tonîieu , cette citadelle impériale de (^orbulon, laquelle pour faire reculer comtes,barons et empereurs, n'avait qu*à montrer, pressés autour de son étendard de Saint-Martin, ses légions d*omlands, ses corps de ghildes, les vassoaux de ses chanoines, les puissants convers de ses grandes abbayes ; maintenant appauvrie, dépeuplée, déserte, Groningue est déchue: sa dernière splendeur est son université , et voilà que le rationalisme l'envahit et la démolit chaque jour.
Que restera-t-il donc à ces peuples, si on arrache jusqu'au reste de foi qui les ravive encore ? Au lieu de les désenchanter davantage, que ne leur rcnd-t-on ces ghildes d'autrefois, ces fêtes patronales, ces processions, ces tournois, ces mystères, celte luxuriante et naïve existence de nos vieilles cités ? Je ne puis m'empêcher de consigner l'un des souvenirs les plus frivoles démon voyage. J'ai traversé la Hollande, comme au milieu d'une fCte co»îtinue: de ville en ville je rencontrai des parades et des réjouissances populaires qui font, en cette saison de l'année, le tour de la Hollande. Mais je ne saurais dire quelle lassitude somnolente me semblait planer sur ces bruyantes banalités. Nos Dieux seraient morts d'ennui à la plus belle de
ces fêtes; et pourtant c'était une foire conlimie qui substituait son étalage aiïairé au chômage des aïeux : chose singulière ! le nom même atteste encore son origine, en dépit (les révolutions. De Pâques à la Toussaint, la Hollande calviniste célèbre encore, de ville en ville, la Kermess, c'est-à-dire la messe anniversaire de la dédicace de ses Églises.
Dclden, \0 septembre.
Je vous devais, mon très révérend Père, ce souvenir liturgique; je dois également me hâter d'achever cette longue lettre. Je me suis arrête ici, à la nuit tombante, au pied d'un donjon qu'habite depuis Charlcmagne la dynastie des Wassenaar. C'est, dit-on, la plus vieille famille de la Hollande et de l'Europe ; elle posséderait encore des archives intactes, depuis les Normands. Au risque de passer pour le renard gascon devant le cep de vigne, j'ai laissé s'ouvrir des négociations pour escalader, de gré ou de force, la tour des archives; et pendant les pourparlers aux poternes du donjon, j'ai liéconnaissance, au presbytère, avec un digne curé qui seul eût bien mérité celle halte d'nnonuiL II parle pou français, mais,comme tout le clergé hollandais , sans peine en latin. En latin doncla causerie a été enlamée et poursuivie, reprenant et déduisant laques-
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tiun du protcslaiiiismc en tuus ses chapitres : les saints, les papes, les évêques, les nobles, les écoles , le commerce, les pauvres, les paysans. Ce digne homme étudie depuis vingt ans le paupérisme; il a déjà beaucoup écrit ; il rêve un livre qui aurait pour thrc: Grandeur ei décadence de la pauvreté^ avant et depuis Vère chrétienne. Il a lu les principaux économistes; mécontent de tous, il prétend que la question n'est pas encore effleurée, parce que nul ne Ta abordée en théologien. Il n*a vu de principes, de règles, de solutions pratiques que dans les conciles et les plus anciens Pères. Il veut qu*on remonte aux constitutions apostoliques ; m*a singulièrement vanté saint Cyprien ; prise avant tout saint Augustin qu*il proclame le Platon des économistes ; sa Cite de Dieu est la république chrétienne. Au reste, il déclare les saints les seuls grands maîtres des pauvres, et son regret est de n'avoir encore pu acheter fes Bollandisirs pour dépouiller les Acta mncttnuv}^ et y trouver le secret de l'économie sociale. Peu satisfait, en général, des livres, il a interrogé de préférence la chaumière et le champ du pauvre ; il a retrouvé jusque dans sa campagne des institutions de charité aussi vieilles que la foi dans ces pays : tel entre autres Tusage, dans un certain nombre de familles, d'adopter h perpétuité un orphelin qui vit, grandit et
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meurt avec les enfants, sans s'apercevoir qu'il est sans parents. Mais une découverte plus singulière, que je n'ai pu lui faire suffisamment expliquer, c'est d'avoir retrouvé, ça et là, des cantons de terre, autrefois réservés pour les pauvres, encore reconuaissablcs à la profondeur de la terre végétale. La charité les engraissait et la sueur des pauvres les fertilisait ; mais la réforme a encore changé cela. Ces terres privilégiées, passant à des mains cupides, se sont apauvries, épuisées et couvertes de rouccs. Il m'affirmait que la terre végétale avait diminué sous les pieds des protestants; il me montrait le désert inculte s'étcndant, comme une lèpre, sur le pays des Frisons et des Tubantes, appelé jadis le paradis des nobles'. II attribuait la marche de ce fléau de la solitude et de la famine à ia violation des lois contre l'Église , à la malédiction de Dieu sur la terre , au désordre des eaux et des forêts, au déboisement des montagnes, à la dévastation des digues, des canaux, des irrigations. Je crois me rappeler qu'il me dit en latin très intelligible que nous n'étions encore qu'au commencement des maux ; que nous marchions aux derniers mystères de l'iniquité, à une crise de servitude et de famine qui complétera l'anarchie des grands et des petits, l'insurrection de la matière contre l'esprit , la prétendue réforme de l'Église et du monde.
J 'ai hâte, mon très révérend Père, pour finir moins lugubrement, de vous dire que pendant cette causerie textuelle , que j*6coutais , comme autrefois j'ai lu les Soirées de Saint-Pétersbourg, des lettres s'échangeaient activement avec le château. Il importe que vous sachiez que la noble famille de Wassenaar remonte du côté paternel jusqu'à Radbode, premier roi fameux des Frisons, et par une autre ligne à Glaudius Givilis, né au dire de Tacite d'un sang royal parmi les Bataves, compétiteur, je crois, de Vespasien ou de Titus. Va, disions-nous tout bas, pour Titus et Vespasien, Civilis et Radbode, et honni soit qui mal y pense, pourvu que la tour des archives s'ouvre. Mais le sire de Wassenaar, en sa qualité d'arrière-pelit-fils de Radbode , ne pouvait accepter la visite d'un humble frère de saint "Willibrord, surtout venant du pays de Charles-Martel. Plus polie, la châtelaine, petite-nièce de Civilis, écrivit de sa noble main quatre lignes au bon curé, et envoya galamment au pèlerin le catalogue des imprimés de la bibliothèque. C'était au moins une bonne fortune pour le pasteur qui n'avait point en* core pu voir ce catalogue. Je le laisse entre ses mains, et me décide à le quitter lui-même, à deux heures du matin, pour ne jamais revoir ni le presbytère de Delden, ni le château des Wassenaar, ni ce bon curé qui me disait, en me serrant la
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main une dernière fois: Jam delihor et tcmpus resolulionis meœ instaU Je m'empressai d'ajouter : Bonum certamen certavi^ cursum consuma fnavi , fidem servavi. Je n'en pensais pas moins , pauvre voyageur, exposé à tant de hasards, à la dernière halte où je pherai ma tente pour toujours. Ce sera, je l'espère, Dieu m'en fera la grâce, h l'abri de ma cellule ; Dieu veuille que ce soit, mon très révérend Père, sous votre chère et paternelle bénédiction.
Agréez le profond et affectueux respect de votre indigne fds et serviteur.
Fr.-J.-B. PiTjRA, de Tabbaye de Solesme.
Œuvres catholiques de la Hollande:
L'jllrc à M. Ph. Guiaaârd.
Warmond, juillet d8/i7.
Mon cher ami,
Si vous voulez voir et connaître la Hollande catholique, allez droit au cœur du protestantisme
OEUVRES CATHOLIQUES UK LA IIOLLANDK. 317
hollandais, entre la Haye, Utiecht et Anislerdani, sur le théâtre des premières prédicalioiis de la réforme ; allez à Leyde et dans le Ilhynland, la plus aucienne, la plus historique, la plus lettrée des sept Provinces-Uuies.
Cependant si vous aviez fait ce voyage, il y a quarante ans, qu'eussiez- vous rencontré? Il peut être curieux de nous orienter à cette distance. C'est la meilleure manière d'apprécier l'horizon actuel.
Or, quarante ans nous reportent à 1807, année néfaste et mémorable pour la ville de Leyde. Un bateau de poudre éclate au milieu de la ville; huit cent maisons sont renversées; le sol bouleversé, le feu partout; fidèle image, à mon avis, de cette explosion qui faillit emporter, au xvi* siècle, la société chrétienne.
Qu'eussiez-vous rencontré, au milieu de ces ruines, pour représenter le catholicisme? Un seul homme à peu près, un étranger, le bon roi Louis, accouru des premiers , puis une chapelle de Saint- Louis, miraculeusement conservée au milieu des décombres ; peut-être encore un ou deux prêtres, cachés sous un vêtement de proscription, cherchant quelques ouailles sous les ruines de leurs oratoires clandestins.
En vain, eussiez- vous cherché autre chose à
travers cette cité, jadis consacrée à saint Pierre ; le Dieu inconna n'y a pas même un autel sur la place publique. Les bons anges sont sortis d*ici avec le saint patron, chassé de la grande Église déserte, banni de la cité qui lui doit jusqu'à ses armoiries. Ses deux clés restent encore partout appendues , aux portes, au Stadhuis, au vestibule de Tuniver» site, jusqu'au fronton d'un temple luthérien. Estce une dérision ? est-ce une protestation; est-ce l'ineffaçable souvenir d'un grand pape, Innocent III, qui donna ce blason, avec la couronne de fer des rois de Rome, au comte Yillhelm? Il me semble que le vieux lion de Zélande, qui garde ces clés, immobile et couronné, la hache en arrêt, s'en souvient et comprend qu'en sauvant ce blason pontifical, il combat pour les plus chers intérêts de la patrie ; Pugno propatriâ (1).
(1) C'est la devise de Leyde , qui partout accompagne les deux clés en sautoir. Au moment où nous arrivions à Leyde, on venait de découvrir, en l'église de Saint-Pierre , plusieurs peintures murales fort curieuses; il s'y* trouvait un saint Pierre , portant une seule clé» Un docte professeur, M. Rist, s'empressa d'en faire le thème d'une déclamation sur l'ambition pa« pale qui n'aurait pris les deux clés qu'aux âges d'ignorance et de théocratie, pour consacrer ses prétentions sur la double domination temporelle et spirituelle. Le
Que si , sortant par Tune des portes , vous eussiez parcouru la campagne , il y a quarante ans , l'espace , en se déployant , eût ajouté à la désolatiou. Avançons pourtant : voici Warmond, qui n'a point encore son séminaire , toujours caché dans Ja Gueidre , au donjon de S'Heerenberg. et qui ne rappelle qu'une triste célébrité , le lieu saint des jansénistes. C'est là que dans le caveau d'une famille pervertie pourrissent, sous les pieds des calvinistes, les restes d'Arnaud , de Quesnel, de van Hcussen, de Codde, de Potcamp, les coryphées de la secte ; mais le moment n'est pas loin où, le bedeau prenant la fantaisie de niveler le sol , tous ces os seront jetés au vent , en attendant que la justice de Dieu les ramasse.
Ainsi» mon cher ami, cheminant jusqu'à la mer, vous auriez eu , pour toute trace du passage des saints, les derniers pans de muraille de Rynsbourg, les fondations de l'église protestante d'Oostgeest , les grèves de Katvs^yck où débarquaient les saints
gant fut aussitôt relevé par un professeur de Warmond. M. Boret, avec tous les archéologues et les monuments, n'eut pas de peine à enterrer son adversaire sous un véritable monceau de doubles et triples clés, beaucoup plus anciennes que ces peintures murales. (Voir le KathoUH de Warmond, année 1847),
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apôtres. Maïs Katwyck est infecté du souYcnir des apostats d'Orval; Oostgeeta livré au calvinisme sa tour et sou église, que Ton dit, par ses fondations, contemporaines de saint Willibrord.
Du haut des dunes de Katwyck peut-être vous eût-on montré la place du Britten-Huis, la maison hospitalière qui, dit-on , accueillit la première Fapôtre saxon ! Au xvi* siècle encore , on vit ce monument se dégager des vagues pendant vingt jours; mais depuis , tant de flots ont passé et repassé , que rien ne blanchit plus , même dans les marées les plus basses. Hélas ! quarante ans avant nous, comme cette sombre mer du Nord semblait avoir tout balayé !
£h bien ! voici que le flot se retire, que la mer rend ses ruines. Dieu a entendu la voix des martyrs , et et il y a encore des Bataves catholiques. Voici leur florissante jeunesse à quelques pas de nous , sous les yeux des plus habiles maîtres que que l'Église ait formés. Â la plac« des fugitifs d'Orval , l'institut, le nom , la foi de Jésus prospèrent au collège de Katwyck, comme à Culemborgh , et il n'est pas rare d'y voir des sommités protestantes de l'université de Leyde ou d'Utrccht admirer et couronner ces jeunes élèves.
Voyez encore cette foule empressée de bons et joyeux paysans , h la porte de cette église fraîchement bâtie ? Us vont y célébrer , pour la première
OEUVKES CATIIOLIQUF.S lUC LA lIOLLANDîî. 321
fois depuis trois cents ans, une fctc du Saint* Sacreuieiit. Ils ne pourroni déployer le long de leurs héritages et sous les arbres plantés par leurs aïeux, une procession qui eût réjoui ces ombres séculaires et fait tressaillir jus<{u*aux morts. Mais ils n'en prendront pas moins un dais, des flambeaux*, une croix ; à triple ou quadruple rang , la procession se fera, à l'intérieur , autour des quatre murs de la nouvelle église, et ne chantera pas moins joyeusemcnt,en faisant un pas par heure, et à deux chœurs :
Eccc pimis Aiig^clorum , Facliiscibus vmtorum !
Un peu plus loin, les ruines de Rynsbourget de la commanderie de Soetervvoude se consolent en voyant se dresser, à leur ombre , l'une des plus jolies églises gothiques de Hollande. C'est l'œuvre et la résidence de V Amplissime M. van dcr Haagen , vénérable archiprêtre, à qui l'on doit un autre sanctuaire élevé à la gloire de Dieu et des saints , un excellent Godescard hollandais. C'est par lui que la haute direction du vice-supérieur, Mgr Fcrrieri (1), imprime à la Hollande et à la
(1) La mission de Hollande, depuis les malheureuses déreciions du jausciiisnie , a été rattachée au Saint- Siège par des liens plus étroits et une admiiiiiitratioQ
Zélandc rimpulsion d'un zèle éclairé, et le ressort d'une administration dont le centre est à Rome.
Entrons à Leyde, et dispensez-moi de tout vous dire , de tout vous montrer ; cinq nouvelles églises bâties ou renouvelées , des Dominicains, des Franciscains , un clergé uni et nombreux, séculiers et réguliers vivant ensemble sous un doyen aimé de tous, avec la paix des frères et l'émulation des apôtres; des écoles, des hospices, des orphanolrophes tenus par les sœurs de Charité qu'a fondées Mgr de G erra ; une société de Saint- Vincent-de- Faul, une association d'étudiants catholiques; des catholiques dans la magistrature, à la garde des musées; un prêtre dans l'une des plus importantes
plus centrale que d'autres missions. Le pape s'est comme réservé d'en être le supérieur immédiat; son représentant à la cour des Pays-Bas en est le vice-supérieur. Celte haute fonction était exercée, en 1847, à la satisfaction générale, par Mgr. Ferrierl. Ce prélat avait eu l'honneur diificile de succéder, assez jeune, à un homme éminent, le nonce Capaccini : au bout de quelques années , il avait assez fait ses preuves pour que le Salnt-Sîége lui donnât une marque de confiance qui fixa l'attention du monde chrétien , cette célèbre ambassade , oii l'on vit un envoyé du successeur de saint Pierre reçu avec la plus solennelle distinction à la cour ottomane.Depuis i 848, la mission de Hollande est confiée à Monseigneur Ch. Belgrado.
chaires. Encore une fois je n'effleure pas même , je pcshe outre avec une impolitesse que vous me reprocheriez , si vous aviez vu , comme moi , ce clergé , ces fidèles , ces étudiants , ces dévoués enfants de Saint- Vincent-de-PauL Vous pourriez, au reste , les retrouver tous autour de celui qui
a consacré ces églises , doté ces collèges , ouvert
ces séminaires et puissamment secondé toutes ces fondations , Mgr Tévéque de Curium , baron de Wijckersloot, Tun des trop rares et des plus dignes représentants de Tancienne noblesse catholique de la Hollande. Pour toucher de plus près à toutes ces œuvres du Rhynland, il a placé sa belle résidence entre Warmond, Leyde etKalvvyck, en face des dunes de rOcéan, qui ont fait le nom de sa villa. C'est à Diiynziedej qu'entre une élégante chapelle , riche en vieux tableaux de Técole hollandaise , et une bibliothèque où j'ai pu puiser avec autant de liberté que de fruit , Taimable prélat lient sa lente patriarcale ouverte tout le jour aux pauvres pour les nourrir , aux pèlerins pour s'y îbriter, aux jeunes étudiants pour les édifier, aux prêtres pour aviser et conférer en famille, aux religieux de tous les ordres , aux missionnaires de toutes les contrées que lui amènent souvent la bonne Providence et son inépuisable charité. Nos frères sépares connaissent aussi ce rendez-vous, et
Ô2A mnUOTlIKOtJK KOUVKLLR
ne s*effraient pasd*y faire les rencontres les plus inattendues. Tout entier à cet apostolat aussi splcndide que sacerdotal , tout à tous, et accessible à chacun , comme si un seul était admis, i\lgr. de Curium a le don des langues, au point d*adrcsser à tous non-seulement Tidiome natal , mais ce qui est plus difficile » le langage nécessaire à chaque amc , le conseil propre aux situations les plus diverses , le baume secret de beaucoup de peines. Il retrouve en chaire cette heureuse et féconde parole , celte manière exquise et divei^ifiée , et pendant que le plus humble villageois du Nord-Holland écoute avidement , pour la première fois , une homélie épiscopale, il y a parfois plus d'un docteur exigeant, plus d'un domve, rompu dans son exégèse, qui admire, caché dans l'auditoire, la richesse et le charme biblique de celte improvisation de passage. fiVst une chose merveilleuse, dit-on, que de voir, h son arrivée dans Tun de ces villajçcs où depuis trois siècles n'a jamais paru In croix d'un évéqiie, toute la population se presser sur son passage, orthodoxes et dissidents se confondre dans un n)éme cortège d'honneur, la garde nationale , los bourguemestres, Icséchevin; se disputer autour de lui la proinièie place cl la garder jusqu'à la fin des pins Ioniques cérémonies; le prélat, entre antres fonctions h.abilncile;-:, snlTit à peine aux
consécrations des nouvelles églises. Il en est , à cette heure, à la soixante-sixième ; la cinquantième se rencontra au lieu de sa naissance , dans sa baronnie deSchalkwyk. Il espère, et vous partagerez avec moi ce vœu de tous les Hollandais, ne pas mourir sans avoir achevé un second jubilé de ces dédicaces. C'est la meilleure mesure de son zèle et le chiffre exact des progrès du catholicisme hollandais.
Pour ma part, mon cher ami, il me sera difficile d'oublier jamais les entretiens dont j'ai été honoré sous les grands et beaux ombrages de cettç royale et patriarcale résidence , dans ce gracieux labyrinthe tracé par le doigt du prélat, et qui par tous ses méandres de verdure , d'eaux et de fleurs, ramène toujours à un centre hospitalier de prières, de foi et d'antique courtoisie.
Il me reste à vous conduire à Warmond , où je vous ramènerai plus d'une fois , si je veux encore vous écrire et vous parler de la Hollande. Laissez, moi, avant tout, vous présenter au président^ M. van Vree , qui , en quelques années , a pu faire marcher de front, et avec un égal succès, la quadruple fondation du collège de Kaliivyck , de deux séminaires et d'une Revue catholique. Vous trouverez autour de lui : M. Wensing, historien acéré, qui fait de son burin une férule que redoutent les plus fiers maîtres de l'école adverse ;
M, Boret , archéologue tout romain et prédicateur français, d'un commerce aussi aimable que fructueux ; M. Broere, poète, artiste, philosophe, écrivain , en qui rien n'est médiocre ; MM. Kînts , SteenhofT, Pluym, Burgmeyer, qui se partagent les controverses de droit canonique , d'exégèse, de statistique, de chronologie. Chaque numéro du Katholik qui part de Warmond est presque im événement ; les étudiants de Leyde se le disputent, surtout quand la controverse est ouverte avec leurs professeurs ; on les a vus se présenter au pied de leur chaire, avec les articles les plus odieux au maître suspendus , comme un trophée , à leurs boutonnières.
Toutefois, mon cher ami, on vous dirait à Warmond qu'il y a quelque chose de plus touchant que ces belles œuvres de polémique et de propagande, à enseignes déployées, en plein soleil. C'est un bon curé hollandais, dans la plus humble congrégation de campagne, vivant en père au milieu de ses parroissiens. C'est véritablement le patriarche des anciens jours, assis sous sa tente ouverte à tous, bénissant ses fils et ses filles , et les rassemblant autour de lui, comme les enfants de Job , pour se réjouir chaque matin dans le Seigneur et lui offrir en commun le sacrifice du septième jour. Ici une paroisse n'est pas tracée sur le sol par ua cercte
qui parque le troupeau : c'est le libre choix des familles qui les groupe autour du pasteur ; et telle est la régularité des habitudes hollandaises que cette circonscription volontaire n'est point flottante , et n'a rien des graves inconvénients qui se multiplieraient partout ailleurs. C'est un pieux et fidèle devoir que d'aller de génération en génération prier aux mêmes lieux et recevoir autour du même autel que ses pères une première communion, la bénédiction baptismale ou nuptiale, la prière et le repos des morts. On n'est que plus cordialement attaché à l'église et au pasteur de son choix. Celui-ci esta son tour tenu de maintenir et de renouveler avec plus de zèle ces liens d'affection traditionelle. Il faut le voir sur place se multipliant à l'infini pour être tout à tous; un revers de fortune ou une joie de famille, une affaire importante, un vieux procès, une alliance future , un voyage lointain , un pèlerinage, sont des causes majeures qui ressortent du pasteur. Je voudrais vous le montrer à une fête de famille ou de paroisse et surtout dans ces pittoresques pèlerinages de Kiévelaar qui amènent chaque jour , dans la belle saison, des paroisses entières, pasteurs et bannières en tête, à dix ou douze lieues de distance, dispersés jusqu'à la frontière, ralliés en procession sur le territoire catholique de Cologne, et arrivant'
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en chantant des psaumes et des cantiques , devant l'humble image d*une madone, rustiquement peinte sur un papier enfumé par les âges.
Je préfère vous citer des cas plus ordinaires et je prends au hasard un de mes souvenirs du ISord-BrabanL Sur le soir de ma première journée de Hollande, j'entrai au village d*Oudenbosch, non loin de Bréda. La cloche de l'église tintait : une foule empressée défilait en deux rangs, sur les trottoirs de brique rouge, le long de ces maisonnettes blanches et proprettes des villages flamands. C'était aux premiers jours de mai, on allait au salut du mois de Marie. J'entrai avec les derniers groupes qui refluaient sous le porche , et je n*eus que le temps de remettre au pasteur bernardin' une lettre de son prieuré de Bornhem. Je m'agenouillai au milieu de ces pieux Brabançons. J'étais devant un autel improvisé au milieu du chœur. L'architecte s'était souvenu de son noviciat de Rome ; mais il n'avait pas prévu qu'un visiteur inattendu reconnaîtrait à son dôme et à sa rotonde élégante le temple de Vesta, que dessinaient de blanches colonnes , enlacées de bruyères fleuries; des caisses d'oranger, de lauriers roses, de thim-laurcttc , imitaient le lucus antique; la coupole couronnait une madone semblable à Notre- Dame-des-Victoires, et qui paraissait s'avancer du
milieu des fleurs pour répondre à l'inscription de la corniche : Monsira te esse Matrem ! Les chants, la prière , quelques mots pieux du pasteur, puis un orgue modeste , mais vraiment mélodieux, reposèrent le pèlerin tout heureux de cette fête champêtre.
En son presbytère , où je reconnus la cellule du Bernardin le pasteur me rejoignit tard. Il avait confessé assez longtemps à l'Église , et plus longtemps dans les oratoires de deux congrégations religieuses et d'une confrérie de jeunes gens, j'ajournai mes questions au lendemain. Nous nous retrouvâmes à l'église vers la première aube , avec une foule plus nombreuse. J'appris qu'on se partageait dans les familles entre les offices du soir et du matin ; quelques privilégiés seulement pouvaient par cumul s'y trouver toujours. Il y eut encore des chants, une prière en commun, des chœurs déjeunes voix mâles , bien soutenues par l'orgue , qui m'eût frappé si je n'eusse été h l'écart , au saint autel, entre deux statues récemment posées, l'une de saint Benoît , l'autre de saint Bernard. Le pasteur et le pèlerin , fils des deux patriarches , avec les aînés des enfants de chœurs , avec l'élite des musiciens , bon nombre de pères de famille et de pieuses personnes , se rencontrèrent aux mêmes agapes, rompant le pain des angos , le via-
tique des voyageurs. Gomme mémorial , j*ai retrouvé dans mes notes cette prière que faisait, il y a mille ans, un saint évêqne d'Utrecht :
Da mihi TE vesci , TE potum haurire salutis ; Unicus ignotae TU cibus csto x'hb l
Il me fut ensuite donné de visitera Taise TÉgUse, la sacristie, un trésor de vases et d'ornements du meilleur goût. Monté à la tribune, je ne me lassai pas d'écouter le moine artiste, organiste et maître de chœur. Le chant grégorien le plus pur est son délice et Tune de ses sérieuses sollicitudes ; il sait y joindre des symphonies graduées sur le motif, l'antiquité, le mode primitif de chaque pièce ; il n'épargne ni études, ni démarches pour se pénétrer des meilleurs traditions ; il aime à recueillir surtout les plus anciens choraux de T Allemagne ; vous eussiez reconnu sous sa touche vigoureuse cet Heilig du Tyrol et de l'Autriche qui ravissait votre enfance dans ces concerts que votre famille apporta d'Allemagne ; ces litanies que vous ont apprises les pèlerins de Notre-Dame-des-Ermites et de Maria Stein; ces a^ont^^' si populaires de l'Alsace et du Rhin , chef-d'œuvre inconnu du bienheureux (]anisius , qui les créa pour opposer au choral de Luther l'une des plus belles harmonies catholiques. J'écoutai pieusement ces noies
plaintives épanchées sur les morts, et je compris Témotion qui , aujourd'hui encore , attire chaque dimanche, catholiques et protestants, dans les vieilles églises des bords du Rhin. L'artiste bernardin m'affirma que, si dans ses plus joyeuses fêtes et ses bruyantes psalmodies d'enfants, il passait brusquement par intermède, à ce profond et grave râiement des agonies , quelques-uns de ses fidèles s'attendrissaient jusqu'aux larmes. Ah ! je conçois que ce chant des âmes en peine, qui exprime si bien les gémissements de l'Église au xvv siècle , trouve de l'écho parmi ses enfants, demeurés là captifs et vaincus, étrangers dans la terre de leurs pères.
Revenus au presbytère, nous y primes le thé dans la plus vaste salle, avec la plupart des communiants du matin. Il n*y a presque pas de si pauvre maison de cure qui n'ait une manière de salon, vaste, propre, piresque sompteux. C'est le rendez-vous accoutumé des petits et des grands, autour de leur pasteur, après l'action de grâces ; c'est le cœnaculum grande stratum de l'Évangile ; et ce rapprochement me paraît de rigueur. C'est surtout la salle domestique de toutes les familles ; à chaque enterrement, à chaque anniversaire, il est d'usage d'offrir pour les morts la plus propice de toutes les prières, une com* munJon fervente; Eût-on, par malheur, ce
qoi est rare, manqué au devoir pascal, on se remet en règle afin de mieux prier pour ses proches ; et, s'il y a une dernière réconcilation à opérer, elle se fait sous le toit du presbytère, dans cette salle de l'action de grâces. Ce serait infini que de vous dire tout ce qui se fait de bien dans ces réunions patriarcales, tout ce que me racontait, en prenant le thé avec ses paroissiens , le pasteur d'Oudenboscb.
Enhardi déjà jusqu'à l'intimité, je questionnai sans relâche le confrère bernardin , et il me répondait ingénuement, sans émoi , sans réticence. Il a créé des confréries sous tontes sortes de patronages ; formé des religieuses institutrices ; fondé, à l'instar de nos Frères , une communauté des écoles chréliennes; renouvelé son presbytère, refait et restauré son église , remonté toute sa sacristie. Il a donné deux vastes édifices à ses sœurs et à ses frères instituteurs , placé des unes et des autres diverses colonies au voisinage ; ménagé aux pauvres une pharmacie, des secours à domicile, un médecin catholique , créé un bureau de charité. Mais son œuvre bien-aimée c'est une association de jeunes adolescents, l'élite de ses premières conununions, choisie parmi les plus persévérants. Il a fallu pour faire ce triage lutter contre les déceptions de l'enfance , la routine des anciens , le respect hu<*
main, de l'adolescence, les cabales mêmes; sauvée après dix ans d'efforts , maintenant sa jeane brigade décimée , mais dévouée , est la bonne odeur des familles, l'orgueil des mères, l'énergique et modeste leçon de plus d'une tête blanche. Elle a sa bannière au soleil , sa tête de file aux processions, sa musique à l'orgue, sa place au chœur, ses fêtes au calendrier, son banquet annuel au près* bytère, et, non loin des Frères, une salle, un jardin, une bibliothèque pour les heures libres des fêtes, le thé du dimanche, les lectures du soir, l'inévitable pipe nationale, et force déduits joyeux et juvéniles. « Mais, me disait leur père, leur ami, avec une émotion mal contenue , le beau moment que de voir ces charmants enfants autour de la sainte table , et les mères pleurant de joie, et le pasteur disant tout bas : Nunc dimittis servum tuum in pace /» Avant le milieu du jour j'étais déjà loin, cheminant sous les grands ombrages, entre des cours d'eau et des prairies ondoyantes à perte de vue. Celte verdeur du mois de mai , la renaissance de cette belle nature me semblait une visible image de cette foi rompant toutes les glaces pour s'épanouir baignée des rosées du ciel et des bénédictions de la terre.
Parturit almus ager, zephirisque tepentibas auras Laiant arva sinus.
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Ce centon vint sons mon crayon pour rafraîchir plus tard tnes souvenirs ; j*y ajoutai ces autres paroles plus graves que me fournit l'office du jour :
Benedices coronœ anni benignitatis ttue^ et campi tui replebunturubertate.
Pinguescent speciosa deserti et exuUmtione colles aeeingefUur, damabunt^ etenim hymnnm dieent
Priant ainsi et me ressouvenant, j'atteignis la villa de M. de Nélis, devenu le grand séminaire de Hoven, et j'y appris de deux évêques, messeigneurs de Dardanie et d'Adral, qui me comblèrent de bontés, que quelques années avaient suffi et un seul homme pour faire tout le bien d'Oudenbosch; que cet heureux village avait de dignes émules dans tout le Brabant, et que je pouvais, sans lémérité, juger, sur une paroisse, delà plupart des autres.
Le lendemain, j'étais à Tillebourg; je visitais une église nouvelle, un beau presbytère qui sert de palais épiscopal à Monseigneur de Gerra, de vastes constructions que son zèle et sa munificence ont bâties pour une nouvelle et nmnbrense congrégation. J'arrivai le soir à un édifice aussi neuf et plus grandement distribué, le séminaire de Haren. Je m'arrêtai involontairement devant deux lettres d'or encadrées dans la porte principale, A et a. Àrcliéologuc et symboliste, vous pouvez apprécier
ce que me disait cet antique monogramme emprunté des catacombes pour être insci it au récent portail d*un grand séminaire de Hollande , à rentrée d'un asile qui abritait les plus pures traditions chrétiennes. Je saluai cette beauté ancienne et nouvelle de tous les pays et de tous les âges, que nous appelons TÉglise notre Mère. Adieu.
La foi de rÉgliBe catholique apostolique et romaine. Lettre à M. M"*, ministre proleslanl dans la Hollande.
Monsieur,
Dans Tentrevue de passage, qui réunit naguère deux hommes, encore plus éloignés par les idées que par les lieux, je n'eus qu'à me louer d'avoir cédé, en me présentant à vous, à une invitation qui m'obligeait. Il nous fut difficile, malgré notre réserve réciproque, de nous eu tenir strictement aux investigationsde quelques chartes et livres rares. Piusd'un diplôme évoquait les titres d'une antique croyance, et, parmi les raretés bibliographiques vous passiez volontiers do V/ivan^ile à V Imitation, pour arriver, sans sortir de votre biblio-
thèquci aax ascétiques, aux sermonnaires. 11 fat question , s'il m'en souvient» et vous en prîtes note, de quelques ouvrages récents et spéciaux sur la liturgie romaine et sur la théologie catholique.
Je vous signalai entre autres un ouvrage, qui, dès son apparition, avait fait le tour de toutes les bibliothèques, en France comme à l'étranger, dû à l'un des prélats éminents du clergé français, monseigneur l'archevêque de Reims. Je crus devoir vous recommander à l'avance la suite de ce travail, une théologie dogmatique, dont j'avais ea riionneur de voir le manuscrit sur le pupitre de l'illustre auteur. Sur votre désir, je vous promis, monsieur, de vous la faire connaître h son apparition. Je tiens ma promesse, avec la franchise que j'ai pu, sans vous déplaire, prendre de vive voix.
L'ouvrage a pour titre: Théologie dogmatique, exposition des preuves et des dogmes de la Bcligion catholique (1). Le premier volume expose les preuves; le second, les dogmes; l'un et l'autre dans un français clair et didactique, dépouillé des formules de l'école, sévère toutefois et sans aucun ornement superflu.
Je me souviens dem'étrc plaint devant vous du parti pris par la majeure partie de vos savants et de
(1) A Palis, chez Jacques Lecoffre, rue du Vievix- Colpmbier, 29.
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Tos coatroversisles, d'employer des langues vulgaires qni arrêtent leurs livres â la frontière de leur pays. Je regrettai cette belle langue latine que l'éradition moderne avait rajeunie et enrichie par les applications les plus heureuses et les plus hardies. Je voos parus doublement égoïste, en désirant qo'à défantde notre latin, éminemment ecclésiastique, le français fut au moins adopté, puisqu'il a l'honneur, depub longtemps, peut-Stre depuis les croisades, d'être aussi une langue catholique ou au moins universelle. C'est cette langue qu'a choisie le grave théologien de Reims, et parce que des exemples respectables l'y autorisaient (1), et parce qu'il a voulu que son livre fût anssi utile aux hommes du monde qu'aux membres du clergé et au:^ rares surfifants de l'érudition latine.
(1) Ed têie de la Théologie morale , quatrième édition, ces autoritùs sodi éauniériies: les Conférence» d'Augers, de Paris; les Intlrticliont iur lei riluel$ de Toulon, deLyun, de Soissons, de Langres, deBelley; les Métkodet de direction, la Science du confeiieur, el autres ouvrages de ce genre; la TMologie morale de Rajinond Bonuai, celle de Grenoble; les Averliunenlt et itutructiom de saint Charles Borromée, ' saint François de Sales, du B. Léonard de Port-Hai rice ; quatre ouvrages ihéologiques de saint Uguoi On peut y joindre nn abrégé itulien de la TMoloi
d38 BIBLIOTHËQtfB NOUVELLE.
Vous serez satisfait de rencontrer, en tête de cet ouvrage, un traité d'écriture sainte; c'est presque une innovation. Vous penserez peut-être que jsous le titre générique de religion se trouve un terrain intermédiaire et noutre, entre la Bible et l'Église; je dois vous signaler la liaison de ces trois choses, la parole de Dieu, la Religion, l'Église.
C'est à vrai dire plutôt le plan des apologistes que des théologiens ; mais cette ordonnance est si peu une création de fraîche date, qu'on peut la trouver dans le controyersiste qui a laissé le plus de souvenir parmi vous, Bellarmin.
Depuis trois siècles surtout, vous le savez, monsieur, la théologie ne peut plus être une pacifique exposition des vérités chrétiennes. C'est une arène des plus hautes discussions que comporte l'intelligence humaine. Le théologien placé sur un champ de bataille s'impose nécessairement comme un plan stratégique pour faire face à tous ses adversaires.
Parmi ceux-ci, il en est qui nient l'idée même et le fait de la révélation. Il faut leur opposer les thèses fondamentales de l'exégèse. D'autres relè-
morale du P. Antoine Verceil, 1783; la Théologie morale du P. Faustino Scarpazea , dominicain ; à Venise, 1801 ; un autre Court de Théologie morale, ou Cas de coMcience, en 26 volâmes, par le même père Scarpazza , dont la quatrième édition parut à Rome efil804.
gaent la révélation, comme un phénomène historiqne, dans le domaine de la science et méconnaissent l'obligation qui en fait une religion: déistes ou indifférents, il faut repousser leurs sophismes. D'autres enfin, et vous les connaissez, disputent sur les conditions de la vraie religion, ses propriétés, ses prérogatives , son domaine, tout ce qui constitue l'Église.
Le théologien catholique ne peut à là fois présenter ce triple front; mais dans sa pensée, ces trois termes, révélation, religion. Église, sont inséparables ; et si, dans le cours de son ai^umentation, il passe de l'un à l'autre, il n'entend les subordonner ni par gradation d'importance, ni par hiérarchie rationelle, ni par succession des temps.
Bien plus, et c'est à coup sûr la pensée du savant archevêque de Reims, comme c'a été l'expression de saint François de Sales, l'Église et le pape c'est tout un, en ce sens que du chef aux membres, c'est un même corps dont les fonctions, les propriétés, les prérogatives sont indivisibles.
Cela posé, voici la série des principales idées que vous trouverez dans cet ouvrage ; et, si j'en crois les regrets que vous m'exprimiez sur les excès du rationalisme, ces idées en grand nombre vous plaîront.
Dieu a parlé à l'homme dès le commencement.
Sa parole a été conservée par l'Écriture et par la traditioD.
La parole écrite part du Sinaï et traverse les générations : toujours authentique , substantiellement intègre, souverainement vraie. Nul monument humain ne la surpasse par ce triple caractère.
Nul ne régale, par ce qui lui est propre, Finspiration» — C'est, à rencontre du rationalisme, notre commune croyance, que fortifient nos dissensions mêmes, comme toutes celles qui ont séparé nos pères des vôtres; les Latins des Grecs; les chrétiens des juifs ; les Samaritains des Israélites; Israël deJuda. — Quarante siècles attestent unaniment qu'il existe des livres inspirés. Quels sont-ils ? Le même témoignage peut seul les compter et sufiTit pour les désigner :
Il existe soixante-douze livres inspirés ;
Quarante-cinq dans TAncien-Testament, transmis par la synagogue, traduits par les Septante, par Aquila, par Symmaque, par Théodotion, par d'autres interprètes, tous garants de l'intégrité du texte;
Vingt-sept dans le Nouveau-Testament, écrits presque en même temps dans la langue des Grecs et des Romains, placés dès les premiers siècles, selon la remarque de vos propres docteurs, sous
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la sauvegarde des pontifes romains, rêvas avec uu labeur et une science immense par saint Jérôme, fixés substantiellement par l'édition de la Yulgate, Tœuvre encore de cette Église romaine qu'il nous est bien permis d'appeler, à notre tour, évangélique et biblique, puisque, et je Tai lu dans vos livres les plus estimés, la Vulgate est le texte le plus sûr. Rome a donc conservé la Bible ; et désormais sans l'Église, qui la sauvera ?
Toutefois la parole de Dieu n'a pas été d'abord écrite, ni tout entière écrite.
£l(e fut longtemps et uniquement tradition.
Cette tradition demeure dans une famille choisie, près de vingt siècles ; pendant vingt autres, et jusqu'au Christ, dans un peuple choisi.
Même après l'avènement du Christ, il n'y a encore qu'une tradition évangélique pendant plusieurs années ;
Pour certains peuples, pendant plusieurs siècles.
Dix pour vos frères , les Anglos-Saxons ; qua-* tre siècles pour vos ancêtres, les Goths ; quinze pour vos pères, les Germains; — jusqu'à cette heure, et juijqu'à la fin des temps , pour ces innombrables chrétiens qui ne savent et ne sauront jamais lire un livre comme la Bible.
Évidemment le Christ n'eût pas complété son
œuvre, et TÉvangile eût ooura risque de disparaître , s'il n*y avait pas avec rÉcritore une tradition. Notre illustre théologien fait ressortir cette conclusion, non-seulement en évoquant le témoignage de tous les siècles, mais en recueillant, parmi les vôtres, les aveux éclatants d'un Grotius, d'un Beveridge, d'un Sunler, d'un Lessing, qui su£S« sent pour représenter toute la réforme.
J'ai insisté, monsieur, sur ce point; car je n'ai rencontré nulle part un homme instruit, dans vos diverses communions, qui, fût-il irrité au seul mot de tradition, n'acceptât d'emblée, souvent d'en thon» siasme, tout ce qui la constitue. Vos bibliothèques sont pour le moins aussi bien garnies que les nôtres des plus belles éditions des Pères et des docteurs ; et vous prouvez, jusque dans vos plus modernes sermons , que vous ne laissez pas ces monuments dans l'abandon. Vous avez à côté ou à défaut des Pères, de belles collections des conciles et même les principaux canonistes; vous avez pris franchement le parti d'admirer autant que nous la beauté de notre liturgie, la véritable bible du peuple. Cette excursion ne nous a point écartés de notre objet.
Le christianisme n'est pas seulement une philosophie, mais une religion qui oblige , une législation qui commande.
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Elle oblige et commande, au nom de Dieu qui lui a imprimé le double sceau du miracle et de la prophétie.
Elle commande à tout Tbomme, à son intelli** gence liée par le dogme , à sa volonté réglée par la morale , à ses sens et à sa vie extérieure discipliné par le culte privé et public*
Elle commande à tout homme : car, dès l'âge patriarcal, elle règne et gouverne ; dans le chaos/ du paganisme, il reste encore des vestiges de ses prescriptions antiques; Tidée d*un Dieu , une providence, un hommage et un sacrifice religieux, des anges bons et mauvais, la chute du premier homme, Tattente d'un libérateur, une vie future. Ces hautes et lointaines traditions sont depuis longtemps constatées par la science ; c'est, ce nous semble, la première fois qu'elles entrent, sous une formule précise, dans l'enseignement théoiogique. Mais poursuivons.
Du sein des familles patriarcales, cette révélation primitive passe à un peuple et y prend son développement national ; elle est la loi religieuse^ politique, civile et militaire du peuple de Dieu, jusqu'à ce que vienne le Désiré des nations :
Il est venu, il a été vu, il a été salué Dieu et adoré ; car il était la fin de toutes les prophéties; Prophète lui-même et thaumaturge, il s'est ressus-
cité ; assis à la droite du Père, il agit toujours en m^tre par ses Apôtres; il envoie par eux la bonne nouvelle avec une irrésistible puissance ; il de» meure au milieu d'eux , et remplit le monde de sa doctrine, de sa grâce, de sa présence.
Le règne de Dieu est donc établi dans le monde , et c'est la cité au sommet de la montagne, toujours et nécessairement visible à tous les peuples, permanente à travers les siècles ; car, hors d'elle, point de salut.
C'est la plus visible et la plus vivace de toutes les sociétés, et nul ne peut s'y méprendre.
Car, en outre, elle est une, sainte, catholique, apostolique.
Permettez-moi, monsieur, d'interrompre un instant cette analyse hâtive et trop brève, pour signaler, sans esprit de contention, une page à vos méditations; elle a pour titre : Du retour de nos frères séparés à l* Église catholique. Ces seules paroles, presque paternelles, vous donnent la mesure du langage élevé, persuasif, que l'illustre prélat vous adresse, ou plutôt qu'il emprunte à vos propres frères revenus au règne de Dieu.
L'Église est ce règne; c'est en réalité un royaume, une vraie monarchie ; elle n'a qu'un seul chef et qu'un seul roi.
Juge suprême, ce chef est nécessairement in-
faillible ; R Test de Faveu de tout catholique , soit qu'il parle entouré des chefs de la société chrétienne , soit que TÉglise dispersée se rallie à sa voix, pour approuver ou réprouver.
Il Test sur tout ce qui importe au maintien de rÉglise ; dans les controverses dogmatiques, qu'il s'agisse de faits ou de doctrines ; dans les règlements de discipline universelle ; dans l'approbation des constitutions monastiques ; dans la canonisation des saints ; dans les rites de la litui^e; autant de causes majeures qui lui sont dévolues par l'usage des siècles et le droit commun de la chrétienté.
Il règne et il gouverne, soit immédiatement dans les actes qui vont directement de son trône au monde, soit médiatement pour chaque portion de l'Église que Dieu confie, par lui seul, aux évêques; car leur institution lui est réservée tout entière.
Il règne et gouverne, dans Tordre spirituel, avec une souveraine indépendance ; et ce domaine spirituel de l'Église, quels que soient les contradicteurs, embrasse tout ce qui se rapporte au salut des âmes : telles, entre autres choses, que la libre prédication de TÉvangile, l'administration des sacrements, la liturgie, les jeûnes et abstinences, les sépultures ecclésiastiques, les assemblées religieuses, les ordres monastiques, l'institution
des pasténrs, la démarcation des diocèses... On pourrait pousser plus loin ce détail : il suffit de ces points les plus contestés et invariablement maintenus pour qu'il soit notoire que, malgré les combats et les révolutimis, l'Église n'a rien cédé de l'héritage du Christ et ne cédera jamais.
Vous trouverez, monsieur, que nous sommes un peu loin du système joséphiste et parlementaire, dont vous me demandiez des nouvelles avec une sorte d'anxiété. Je ne vous dissimulai pas le discrédit croissant qui l'emporte où s'en vont les opinions humaines. Vous le rencontrerez encore dans ce livre, à titre de mémoire. Ces pages, toutefois, eussent soulevé des tempêtes, il y a vingt ans ; elles ont passé de mains en mains, d'édition en édition, sans provoquer encore, que je sache, une seule remarque. C'est le fait le plus décisif pour savoir où en est en France ce système abandonné.
Pressé par les limites d'une lettre, j'ai peine à ouvrir le second volume pour courir sur les points que je présume devoir solliciter davantage votre curiosité.
Ces dogmes révélés, en soumettant tout homme, l'éclairent sur tout ce ({ui lui est nécessaire de savoir pour sanctifier l'âme et l'élever i sa plm
haute perfection. Grâce à cette lumière surhumaine, l'intelligence monte jusqu'à Dieu, et ce que ne pouvait balbutier la philosophie, un enfant chrétien l'articule nettement : l'unité de Dieu, sa simplicité, son éternité, son immensité, son immutabiUté, sa toute-puissance, son omni-science, sa liberté, sa sagesse, sa sainteté, sa justice et sa miséricorde.
Cet enseignement descend de Dieu aux anges, puis à l'homme nouveau-né, nouvellement tombé.. . Ici, l'illustre théologien se trouvant en face de la redoutable question du mal qui en soulève tant d'autres, qui provoque tant d'objections, a dû subir les nécessités stratégiques dont j'ai parlé. Il a donc fait, et l'un des premiers que je sache, un traité de la Providence : il y ramène heureusement, il y discute à fond le gouvernement de Dieu sur toutes les créatures,$a providence sur les âmes, sa sagesse dans les profonds décrets de la prédestination et de la réprobation.
Avant de revenir à l'homme tombé et racheté, il élève nos regards vers l'auguste Trinité qui s'est employée tout entière à notre réparation, et nous amène au grand mystère de l'Incarnation. C'est la plus belle partie de la théologie catholique ; vous la trouverez ici traitée dans son ampleur jusqu'à la fin du volume ; car tout ce qui concerne la
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grâce, sa nécessité, sa distribution, ses effets, les sacrements, leur institution, leur matière et leur forme, leur énergie, leur ministre même, est une extension de l'Incarnation. Jésus-Christ est d'hier, d'aujourd'hui, de tous les siècles. Il s'est fait homme une fois, an milieu des temps; mais il n'a pas Toulu qu'il y eût une heure, un point du monde assez privilégié pour dire : Il n'est que là ! Il est partout, et par le plus sublime des dogmes et des mystères de l'Église, il est réellement présent d'un bout du monde à l'antre. Je termine, monsieur, en vous rappelant deux paroles qui résumèrent plusieurs de nos entretiens, et qui pourraient résumer les deux livres que je voulais vous faire connaître ; le catholicisme est dans son essence la foi à la présence réelle de Jésus-Christ dans le monde ; et la réforme en définitive l'a chassé des âmes, des temples et du monde.
Agréez, monsieur, etc.
Fr. J-B. PITRA ,
de TabbDye de Solesmc.
FtN.