La Hollande
Quiconque regarde pour la première fois une grande carte de la Hollande, s'étonne qu*il puisse y avoir un pays d'une forme si singulière. De prime abord, on ne saurait dire si c'est la terre ou l'eau qui y domine, si la Hollande appartient au continent plutôt qu'à la mer. A voir ces côtes découpées et déprimées, ces golfes profonds, ces grands fleuves qui perdent l'aspect de fleuves, et semblent porter à la mer des mers nouvelles, et celte mer, qui, devenue une sorte de fleuve, pénètre dans les terres et les morcelle en archipels ; les lacs, les vastes marais, les canaux qui s'entre-croisent de toutes parts, — il semble qu'un pays si profondément crevassé va d'un moment à l'autre se désagréger et disparaître. On dirait qu'il ne peut être habité que par des castors et des phoques, et l'on pense que les habitants, puisqu'il s'en trouve d'assez hardis pour y rester, ne sauraient y dormir l'esprit tranquille.
Yoilà quelles furent mes réflexions, la première fois que je jetai les yeux sur une gi^ande carte de la Hollande ; alors me vint le désir de savoir quelque chose sur la formation de ce singulier pays ; ce que j'en appris me détermina à faire ce livre, je le dis ici, dans l'espoir
2 Lil HOLLANDE.
que les mêmes raisons pourront engager d'autres personnes à le lire.
Lorsqu'il s'agit d'un pays que l'on ne connaît pas, on demande ordinairement : « Qu'est-ce que c'est que ce pays? »
Ce que c'est que la Hollande, beaucoup de gens l'ont dit, et en peu de mots.
Pour Napoléon, c'est une alluvion de fleuves français, — le Rhin, l'Escaut et la Meuse, — et, sous ce prétexte, il la réunit à l'Empire. Un écrivain l'a définie : une sorte de transition entre la terre et la mer. Un autre, une immense croûte de terre qui flotte sur les eaux. D'autres, une annexe du vieux continent, la Chine de l'Europe, la fin de la terre et le commencement de l'Océan, un radeau démesuré de fange et de sable ; et pour Philippe II, c'est le pays le plus voisin de l'enfer.
Mais il est un point sur lequel ils s'entendirent tous, et une opinion qu'ils exprimèrent tous dans les mêmes termes : — La Hollande est une conquête de l'homme sur la mer, — c'est un pays artificiel, — les Hollandais l'ont créé , — s'il continue d'exister, c'est parce que les Hollandais le conservent, — il disparaîtrait, si les Hollandais l'abandonnaient.
Pour se rendre compte de cette vérité, il est nécessaire de se représenter la Hollande telle qu'elle était, lorsque les premières tribus gçi*maniques, qui erraient en quête d'une patrie, allèrent Thabiter.
La Hollande était un pays presque inhabitable. C'étaient dévastes lacs orageux, semblables à une série de mers; des marais suivis d'autres marais ; des fourrés derrière des fourrés ; d'immenses forêts de pins, de chênes et d'aunes, parcourues par des troupes de chevaux sauvages, et dans lesquelles, comme le dit la tradition, on aurait pu faire des lieues, en passant d'arbre en arbre,
sans toucher terre. Les baies profondes portaient jusqu'au cœur du pays la fureur des tempêtes boréales. Quelques provinces disparaissaient une fois par an sous les eaux de la mer, et c'étaient des plaines boueuses, ni terre ni eau, sur lesquelles on ne pouvait ni cheminer ni naviguer. Les grands fleuves qui n'avaient pas assez de pente pour descendre à la mer erraient çà et là, comme incertains de la voie à suivre, et croupissaient en grandes flaques stagnantes sur les sables de la côte. C'était un pays sinistre, en proie à des vents furieux, fouetté par des pluies acharnées, voilé d'un brouillard perpétuel et où Ton n'entendait que le mugissement des ondes, la voix des bétes fauves et le cri des oiseaux marins. Les premières peuplades qui eurent le courage d'y dresser leurs tentes durent élever de leurs mains des monticules déterre pour se garantir des débordements des fleuves et des invasions de l'Océan, elles durent vivre sur ces hauteurs, comme des naufragés sur des îlots solitaires, — descendant, à la retraite des eaux, pour demander leur nourriture à la j)êche et à la chasse, et recueillir les œufs déposés dans les sables par les oiseaux marins; César est le premier qui, en passant, fît mention de ces peuples. Les autres historiens latins parlèrent avec un pieux respect de ces barbares intrépides qui vivaient sur des « terres flottantes, » exposés aux intempéries d'un ciel inclément et aux colères delà mystérieuse mer du Nord; et l'imagination se plaît à se représerlter les soldats romains lorsque, du haut des forteresses les plus reculées de l'empire, continuellement battues par les ondes, ils contemplaient avec une tristesse mêlée d'étonnement les tribus qui erraient sur ces terres désolées, comme une race maudite du ciel.
Or, quand on pense qu'une telle région est devenue un des pays les plus fertiles, les plus riches et les mieux
réglés du monde, on comprend à quel point il est juste de dire que la Hollande est une conquête de Thomme. . Mais il faut ajouter que c'est une conquête continue.
Pour expliquer ce fait, pour démontrer que si la Hollande existe, c'est toujours, malgré les grands ouvrages de défense que les habitants y ont construits, au prix d'une lutte incessante et pleine de périls, il suffit de rappeler sommairement quelques-unes des vicissitudes principales de son histoire physique, à partir du temps où ses premiers habitants l'avaient déjà changée en terre habitable.
Les traditions parlent déjà d'une grande inondation de la Frise au sixième siècle. Depuis ce temps-là, chaque golfe, chaque île, et l'on peut dire presque chaque ville de la Hollande rappelle une catastrophe. On raconte que depuis treize siècles il y est survenu une grande inondation tous les sept ans, sans compter les petites; et, comme tout le pays est en plaines, toutes ces inondations furent de Trais déluges. Vers la fin du treizième siècle, la mer démolit en partie une presqu'île fertile, près de l'embouchure de l'Ems, et détruisit plus de trente villages. Dans le cours du même siècle, une série d'inondations marines ouvrirent un immense passage dans la Hollande septentrionale, et formèrent le golfe du Zuiderzée, après avoir fait périr près de quatre-vingt mille personnes. En 1421, une tempête fit déborder la Meuse, qui ensevelit sous ses eaux, en une seule nuit, soixante-douze villages et cent mille habitants. En 1532, la mer rompit les digues de la Zélande, détruisit des centaines de villages et couvrit pour toujours une vaste étendue, de pays. En 1570, une tempête produisit une autre inondation dans la Zélande et dans la province d'Utrecht ; Amsterdam fut envahie par les eaux; vingt mille personnes se noyèrent en Frise. D'autres grandes inondations eurent lieu au dix-
septième siècle, deux épouvantables au commencement et sur la fin du dix-huitième, une en 1825, qui désola la Nord-Hollande, la Frise, TOver-Yssel et la Gueldre, une autre grande inondation causée par le Rhin, qui envahit, en 1855, la Gueldre et la province d'Utrecht, et couvrit une grande partie du Brabant septentrional. Outre ces grandes catastrophes, il en survint d'autres, de siècle en siècle, en grand nombre, et qui seraient fameuses dans d'autres pays, mais dont on fait à peine mention en Hollande. On peut citer par exemple les inondations causées par le grand lac de Haarlem, qui est né lui-même d'une inondation de la mer; des villes florissantes du Zuiderzée disparues sous les eaux ; les îles de la Zélande tour à tour submergées par la mer et abandonnées par elle ; les villages de la côte, envahis et ruinés de temps à autre, depuis le Helder jusqu'aux bouches de la Meuse; et, à chaque inondation, des pertes immenses d'hommes et d'animaux. On comprend par quels prodiges de courage, de constance, d'industrie, le peuple hollandais a pu d'abord créer, ensuite conserver un semblable pays.
L'ennemi auquel les Hollandais durent arracher leurs terres s'y présentait sous trois formes : la mer, les fleuves, les lacs; — les Hollandais desséchèrent les lacs, repoussèrent la mer et emprisonnèrent les fleuves.
Pour dessécher les lacs, ils se servirent de l'air. Les lacs, les marais furent entourés de digues, les digues de canaux, et une légion de moulins à vent, mettant en mouvement des pompes aspirantes, déversa les eaux dans les canaux, qui les conduisirent aux fleuves et à la mer. C'est ainsi que de vastes étendues de terre, ensevelies sous l'eau, apparurent à la lumière du jour et se transformèrent, comme par enchantement, en de fertiles campagnes peuplées de villages et sillonnées de canaux et de routes. Au dix-septième siècle, vingt-six lacs furent
6^ LA flOUANDE.
desséchés en moins de quarante ans. Vers le commencement de ce siècle, dans la seule Nord-Hollande» plus de six mille hectares de terrain furent conquis sur l'eau ; dans la Hollande méridionale, vingt-neuf mille, avant 1844; dans toute la Hollande, trois cent cinquante-cinq mille, de 1500 à 1858. En remplaçant les moulins à vent par les moulins à vapeur, on acheva en trente-neuf mois la grande entreprise du dessèchement du lac de Haarlem, qui avait quarante-quatre kilomètres de circuit, et qui menaçait de ses tempêtes furieuses les villes de Haarlem, d'Amsterdam et de Leyde. Et aujourd'hui on va plus loin, on médite la prodigieuse entreprise de dessécher le golfe du Zuiderzée, qui embrasse une étendue de plus de sept cents kilomètres carrés.
Les fleuves — autre ennemi intérieur de la Hollande — ne coûtèrent ni moins de peines ni moins de sacrifices. Quelques-uns qui, comme le Rhin, se perdaient dans les sables avant d'atteindre la mer, durent être enfermés dans des canaux, et à leur embouchure protégés contre la marée par de formidables écluses ; d*autres, comme la Meuse, durent être munis de digues aussi puissantes que les digues opposées à la mer; il y en eut d'autres encore, qu'il fallut détourner, dont il fallut recueillir les eaux vagabondes; le cours des affluents dut être réglé et les eaux réparties dans des directions différentes, en proportions rigoureusement déterminées, pour maintenir en équilibre cette énorme masse liquide, dont le plus léger déplacement suffit pour abîmer des provinces entières ; et ainsi, tous les fleuves qui répandaient anciennement par le pays leurs eaux dévastatrices et sans frein furent asservis et disciplinés comme des ruisseaux.
Mais la lutte la plus terrible fut celle qu'on engagea contre l'Océan. La Hollande est généralement au-dessous
du niveau de la mer : par conséquent, partout où la côte n'est pas défendue par les dunes, on dut la protéger par des digues. Si ces immenses remparts de terre, de bois et de granit n'étaient pas là pour attester, comme des monuments, le courage et la persévérance des Hollandais, on ne pourrait pas croire la main de l'homme capable d'exécuter un si grand ouvrage, même en y employant plusieurs siècles. Dans la seule Zélande, les digues s'étendent sur une longueur de quatre cents kilomèti*es. A propos de la digue qui défend la côte occidentale de l'île de Walcheren, voici le calcul qu'on a fait : les frais de construction, en y ajoutant les frais d'entretien, ie tout placé à intérêt, donnent une somme égale au prix d'une masse de cuivre égale en grosseur à la digue elle-même. Autour de la ville du Helder, à l'extrémité septentrionale de la Nord-Hollande, une digue, construite de masses de granit de Norvège, s'étend sur une longueur de dix kilomètres et descend à plus de soixante mètres dans la mer. Toute la province de Frise est protégée, sur une longueur de quatre-vingt-huit kilomètres», par trois rangs de pilotis énormes, soutenus par des masses de granit de Norvège et d'Allemagne. Amsterdam, toutes les villes des rives du Zuiderzée et toutes les Iles, — fragments de terres disparues, — qui forment comme une couronne entre la Frise et la Nord-Hollande, sont protégées par des digues. Depuis les bouches de l'Ems jusqu'aux bouches de l'Escaut, la Hollande est tout entière une forteresse imprenable, dans les immenses bastions de laquelle les tours sont figurées par les moulins, les portes par les écluses, les forts avancés par les îles. Cette citadelle imaginaire, semblable à une véritable citadelle, ne montre à son ennemie, la mer, que les pointes des clochers et les toits des édifices, presque comme une dérision et un défi.
8 LA HOLUNDE.
La Hollande est une forteresse et le peuple hollandais y vit comme dans une forteresse : sur le pied de guerre avec la mer. Une légion d'ingénieurs, qui dépend du Ministère de l'intérieur, et qui est disséminée par le pays et organisée comme une armée, épie continuellement Tennemi, veille sur l'état des eaux intérieures, prévient la rupture des digues, règle et dirige les ouvrages de défense. Les frais de la guerre sont ainsi répartis : une partie/ incomb^ à l'État, une autre aux provinces ; chaque propriétaire paye, outre l'impôt général, un impôt spécial pour les digues, en proportion de l'étendue de ses propriétés et de la distance qui les sépare des eaux. Une rupture accidentelle, une inadvertance, peuvent amener un déluge ; le péril est de tous les instants ; les sentinelles sont à leur poste sur les remparts ; au premier assaut de la mer, ils poussent le cri de guerre, et la Hollande envoie des bras, des matériaux et de l'argent. Sans livrer de grandes batailles, on est engagé dans une lutte sourde et lente. Des moulins innombrables, même sur les lacs desséchés, continuent à travailler sans trêve pour absorber et déverser dans les canaux l'eau pfuviale et celle qui provient de la terre. Chaque jour les écluses des golfes et des fleuves ferment leurs portes gigantesques à l'heure où la marée haute tente de lancer ses flots au cœur du pays. On travaille sans discontinuer à renforcer les digues mal affermies, à fortifier les dunes par des plantations et, là où les dunes sont basses, à construire de nouvelles digues, semblables à des lances gigantesques toujours en arrêt contre le sein de la mer, pour briser la première fureur des ondes. La mer, de son côté, frappe éternellement aux portes des fleuves, fouette éternellement les remparts, rugit de toutes parts sa menace éternelle, soulève ses flots, comme pour regarder curieusement les terres qui lui sont disputées, amoncelle
des bancs de sable devant les ports, pour tuer le commerce des villes ennemies, ronge, sape, creuse les côtes, et, ne pouvant renverser les remparts contre lesquels elle brise en écume furieuse de ses efforts impuissants, elle éparpille à leur pied des bâtiments* remplis de cadavres, pour faife savoir au pays rebelle ce que c*est que son courroux et ce que c'est que sa puissance.
Au milieu de cette grande lutte, la Hollande se transforme : la Hollande est la terre des transformations. On ne reconnaîtrait pas du premier coup d'œil une carte géogra- ' phique du pays, tel qu*il était il y a huit siècles. La mer transforme, les hommes transforment. La mer, sur quelques points, fait reculer la côte ; elle enlève des parties de terre au continent, les abandonne, puis les reprend ; elle rattache, comme en Zélande, des îles au continent par des liens de sable ; elle détache des lisières du continent et forme des îles nouvelles, comme Wieringen ; elle se retire de certaines provinces et laisse à Tintérieur des terres des villes maritimes, comme Leeuwarde ; elle convertit en archipels de cent îles de vastes étendues de plaines, 'comme le Biesbosch ; elle sépare la ville de la terre, comme Dordrecht; elle forme de nouveaux golfes de deux lieues de largeur, comme le golfe du Dollart ; elle sépare deux provinces par une mer nouvelle, comme la Nord-Hollande et la Frise. Par l'effet des inondations, le niveau des terres s'élève dans un endroit et s'abaisse dans un autre ; des terres stériles sont fécondées par le limon des rivières débordées; des terres fertiles sont changées en déserts de sable. Avec les transformations produites par les eaux alternent les transformations produites par le travail. On réunit des îles au continent, comme l'île d'Ameland ; on change en îles des provinces entières, et il en sera ainsi de la Nord-Hollande que le nouveau canal d'Amsterdam va séparer de la Hollande
méridionale. On fait disparaître des lacs grands comme des provinces, par exemple le lac du Beemster ; on convertit les terres en lacs par l'extraction des basses tourbes, et ces lacs sont retransformés en prairies. Et ainsi le pays va se modifiant, se corrigeant et changeant d'aspect, selon les violences de l'eau et les besoins de l'homme. Et quand on le parcourt en tenant en main la carte géographique la plus récente, on peut être sûr que cette carte sera inutile dans quelques années, car pendant qu'on le parcourt, il y a des golfes qui peu à peu disparaissent, des étendues de terre qui sont sur le point de se détacher du continent, et de grands canaux qui s'ouvrent pour porter la vie dans des terres inhabitées.
Mais la Hollande a fait bien plus que se défendre de la mer, elle s'en est rendue maîtresse. L'eau était son fléau, elle en a fait sa défense. Si une armée ennemie envahit son territoire, elle ouvre les digues et déchaîne la mer et les fleuves, comme elle les déchaîna contre les Romains, contre les Espagnols, contre l'armée de Louis XIV, et elle défend ses villes de terre ferme avec ses flottes. L'eau était sa ruine, elle en a fait sa richesse. Sur tout le pays s'étend un immense réseau de canaux qui servent tout à* la fois de voies de communication et de moyens d'irrigation pour les terres. Les villes conununiquent avec la mer par la voie des canaux ; des canaux vont de ville en ville, relient les villes aux villages, les villages entre eux, chaque village aux masures dispersées dans la campagne; et des canaux plus petits entourent les propriétés, les pâturages, les jardins, font l'office de murs d'enceinte et d'échaliers; chaque maison est un petit port. Les navires, les bateaux de transport, les petites barques, les radeaux parcourent la campagne, traversent les villages, circulent autour des maisons et sillonnent le pays dans toutes les directions, comme font
LA aOLUNDE. Il
ailleurs les chariots et les voitures. Ici encore la Hollande a accompli des travaujc gigantesques, comme le canal Guillaume, dans le Brabant septentrional ; le canal qui, traversant toute la Nord-Hollande, relie Amsterdam à la mer du Nord, et qui a plus de quatre-vingts kilomètres de long et trente mètres de large ; le nouveau canal qui reliera Amsterdam à la mer, en passant par les dunes, et sera le plus large canal de TEurope ; un autre encore, non moins grand, qui reliera la mer à la ville de Rotterdam. Les canaux sont les veines de la Hollande et Teau en est le sang.
Mais, même en négligeant les canaux, le dessèchement des lacs et les ouvrages de défense, on voit de toutes parts, en parcourant la Hollande, les traces d'un travail merveilleux. Le terrain qui, en d'autres pays, est un don de la nature, est là-bas une œuvre de l'industrie. La Hollande tire du commerce la plus grande partie de Ses richesses; mais avant de songer au commerce,, elle devait faire fructifier la terre; or, la terre n'y existait point ; donc il fallut la créer. C'étaient des bancs de sable, entrecoupés de couches de tourbe ; des dunes que le vent déplaçait et semait sur le pays; de grands espaces d'un terrain fangeux, qui semblaient condamnés à une stérilité éternelle. Les premiers éléments de l'industrie, le fer et le charbon, faisaient défaut ; le bois manquait, puisque les forêts avaient été déjà détruites par les tempêtes, à l'époque où naquit l'agriculture ; on n'avait sous la main ni pierres, ni métaux. La nature, comme le dit un poète hollandais, avait refusé tous ses dons à la Hollande ; les Hollandais durent tout faire en dépit de la nature. Ils commencèrent par fertiliser les sables. En quelques endroits, ils formèrent la couche productive du sol avec de la terre apportée de loin, comme on fume un jardin; ils répandirent le silex des dunes
12 LA HOLUNDE.
sur les prairies trop humides, mêlèrent aux terres trop sablonneuses les détritus des tourbes, tirés du fond des eaux ; firent l'extraction de l'argile pour communiquer une fertilité nouvelle à la surface de la terre ; ils travaillèrent à défricher les dunes et, s'ingéniant ainsi de mille façons, défendant continuellement leur œuvre contre les eaux menaçantes, ils réussirent à amener la Hollande à un degré de prospérité qui n'est pas inférieur à celui des pays les plus favorisés de la nature. Cette Hollande sablonneuse et marécageuse, que les anciens considéraient comme à peine habitable, exporte chaque année des produits agricoles pour une valeur de cent millions de francs, possède environ un million trois cent mille têtes de bétail, et peut être comptée, proportionnellement à rétendue de son territoire, parmi les pays les plus populeux de l'Europe.
On comprend désormais comment, dans un pays physiquement si extraordinaire, la population doit être si différente de celle des autres pays. 11 n'y a guère de peuples, en effet, sur lesquels la nature du pays habité exerce une influence plus profonde que sur les Hollandais. Le génie hollandais est en parfaite harmonie avec le caractère physique de la Hollande. 11 suffit de regarder les monuments de la grande lutte engagée par ce peuple contre la mer, pour comprendre que son caractère distinctif doit être la fermeté et la patience, accompagnées d'un courage calme et constant. Cette lutte glorieuse et la conscience de devoir tout à soi-même, a nécessairement fait naître et fortifié en lui un sentiment très-élevé de sa propre dignité, avec un indomptable esprit de liberté et d'indépendance. La nécessité d'une lutte sans trêve, d'un travail sans repos et de sacrifices sans mesure pour défendre sa propre existence, en le l'amenant sans cesse au sentiment^ de la réalité, en a fait
nécessairement un peuple profondément pratique et économe; le bon sens doit être sa qualité la plus saillante, Téconomie une de ses vertus principales. Il doit dès lors primer dans les arts utiles, être sobre dans ses jouissances, simple, même quand il est grand ; il doit réussir dans toutes les choses où Ton réussit par la ténacité des résolutions et par une activité réfléchie et régulière; il doit être plus sage qu'héroïque, plus conservateur que créateur; il doit fournir à Tédifice de la pensée moderne, non pas de grands architectes, mais beaucoup d'ouvriers habiles, une légion de travailleurs patients et utiles. En vertu de ses qualités de prudence, d'activité flegmatique et d'esprit de conservation, il doit progresser toujours, mais peu à peu ; acquérir lentement, mais ne rien perdre de ce qu'il a acquis ; ne renoncer à d'anciens usages qu'à son corps défendant ; garder presque intacte son originalité, malgré le voisinage de trois grandes nations; la garder en passant par toutes les formes de gouvernement, malgré les invasions étrangères, malgré les guerres politiques et religieuses dont le pays a été le théâtre, malgré l'immense concours d'étrangers de tous les pays qui, de tout temps, s'y sont réfugiés et y ont vécu ; être, enfin, celui de tous les peuples du Septentrion qui, tout en avançant toujours dans la voie de la civilisation, a conservé le plus nettement l'empreinte des temps passés.
Mais il suffit aussi de songer seulement à sa forme géographique pour comprendre que si ce pays de trois millions et demi d'habitants a pu arriver à une unité politique aussi compacte, si d'autre part il demeure reconnaissable entre tous les autres peuples du Nord à de certains traits communs aux habitants de toutes ses provinces, néanmoins il doit offrir une grande variété. C'est ce qui a lieu en effet. Entre la Zélande et la Hollande proprement dite, entre la Hollande et la Frise, entre la
Frise et la Gueldre, entre la Gueldre et le Brabsont, îl n'y a pas moins de différence, malgré la proximité et malgré tant de liens communs, qu'entre les provinces extrêmes de ritalie et dé la France : différence de langue, de coutumes, de caractère; différence de race et de religion. Le régime communal a imprimé à ce peuple un caractère indélébile, parce qu'en aucun pays il n'a été aussi conforme à la nature des choses. Des intérêts communs divisent le pays en groupes dont l'organisation ressemble à celle du système hydraulique. De là, association et secours mutuel contre l'ennemi commun, la mer ; mais liberté des forces et des institutions locales. La monarchie n'a point éteint l'ancien esprit municipal, et c'est cet esprit qui a rendu impossible la fusion complète de l'État avec chacun des grands États qui tentèrent de la consommer. Si les grands fleuves et les golfes profonds sont des voies de commerce qui servent de liens de nationalité entre les différentes provinces, en même temps ils sont des barrières qui défendent de vieilles ti'aditions et d'anciennes coutumes très-différentes entre elles. Dans ce pays en apparence si uniforme, on peut dire que, sauf l'aspect de la nature, tout change à chaque pas et tout à coup, comme fait la nature elle-même aux yeux du voyageur qui passe pour la première fois la frontière.
Mais quelque merveilleuse que soit l'histoire physique de la Hollande, son histoire politique est plus merveilleuse encore. Cette petite terre, envahie dès le commencement par différentes tribus de la race germanique, subjuguée par les Romains et par les Francs, dévastée par les Danois et par les Normands, désolée pendant des siècles par d'horribles guerres civiles, ce petit peuple de pêcheurs et de marchands, sauve sa liberté civile et sa liberté de conscience par une guerre de quatre-vingts ans conire la formidable monarchie de Philippe 11, et
fonde une république qui devient Tarche de salut de la liberté de tous les pays, la patrie adoptive des sciences, la Bourse de l'Europe, la station de commerce du monde ; une république qui étend sa domination à Java, à Sumatra, dans rHindoustan, à Ceylan, dans la Nouvelle-Hollande, au Japon, au Brésil, dans la Guyane, au cap de Bonne-Espérance, dans les Indes occidentales, à New- York ; une république qui triomphe de l'Angleterre sur mer, résiste aux armes unies de Charles II et de Louis XIY, traite de puissance à puissance avec les plus grandes nations et, pendant quelque temps, est une des trois puissances qui dirigent les destinées de l'Europe.
Elle n'est plus à cette heure la grande Hollande du dix-septiéme siècle, mais elle est encore, après l'Angleterre, le premier État colonial du monde. Au lieu de son ancienne grandeur, elle a une prospérité tranquille; elle se renferma dans le commerce, progressa dans l'agriculture ; du régime républicain elle a perdu la forme plutôt que l'esprit ; une famille de princes patriotes et chers au peuple y trône tranquillement au milieu de toutes les libertés anciennes et modernes. La richesse y est sans faste, la liberté sans insolence, l'impôt sans excès. Le pays avance sans secousses, sans troubles, guidé par le vieux bon sens, conservant dans les traditions, dans les usages et dans les libertés même l'empreinte de sa noble origine. C'est peut-être parmi tous les États européens celui où il y a le plus d'instruction populaire et le moins de corruption dans les mœurs. Seul, à l'extrémité du continent, occupé de ses eaux et de ses colonies, il jouit en paix des fruits de son travail sans faire parler de lui, et avec la noble consolation de pouvoir se dire qu'aucun peuple au monde n'a conquis au prix de plus grands sacrifices la liberté de sa foi et Tindéperidance de son pays.
ia LA HOLLANDE.
Voilà à quoi je songeais pour stimuler ma curiosité, par une belle journée d'été, à Anvers, en montant sur le bateau qui devait me conduire, par le cours de TEscaut, dans la Zélande, la province la plus mystérieuse des Pays-Bas.
Si un professeur de géographie m'avait arrêté au détour d'une rue, alors que je n'avais pas encore décidé de faire un voyage en Hollande ; si ce professeur m'eût demandé brusquement : où est la Zélande? je serais resté court, et je ne crois pas me tromper en supposant que bon nombre de mes concitoyens seraient aussi embarrassés que moi, pour répondre sans préparation. Pour les Hollandais eux-mêmes la Zélande a quelque chose de mystérieux; bien peu l'ont visitée et, parmi ceux qui l'ont visitée, la plupart n'ont fait que la traverser en bateau; par conséquent, on en parle rarement et conune d'un pays lointain. Aux premières paroles des voyageurs qui s'embarquaient avec moi, — presque tous Belges et Hollandais, — je m'aperçus qu'ils allaient, eux aussi, visiter cette province pour la première fois. Nous éprouvions donc tous le même genre de curiosité ; le bateau n'était pas encore parti, et déjà nous avions entamé la conversation, chacun de nous piquant la curiosité des autres par des questions auxquelles personne ne pouvait répondre.
Notre départ eut lieu au lever du soleil ; nous eûmes pendant quelque temps le plaisir de contempler la tour de la cathédrale d'Anvers, faite en dentelle de Malines, selon l'expression de Napoléon qui en faisait grand cas. Après avoir touché au fort de Lillo et au village de
Doel, nous quittâmes enfia la Belgique pour entrer en Zélande.
Quand on va passer pour la première fois la frontière d*un pays, on a beau être sûr d'avance qu'il ne se produira pas un changement à vue , on ne peut s'empêcher de regarder autour de soi, avec curiosité, comme si Ton s'attendait à un changement complet. Tout le monde s*appuya en effet au parapet du bâtiment, comme pour assister à Tapparition souduine de la Zèlande.
Pendant assez longtemps notre curiosité fut désappointée, nous avions toujours sous les yeux les rives unies et verdoyantes de TEscaut, large comme un bras de mer et parsemé de bancs de sable, sur lesquels se rassemblaient des bandes de mouettes qui jetaient de petits cris ; le ciel était très-pur, et ne ressemblait pas précisément à un ciel de Hollande.
Nous naviguions entre Tîle de Zuid-Beveland et la langue de terre que forme la rive gauche de l'Escaut et ce que Ton appelle Flandre des États ou Flandre zélandaise.
L'histoire de cette bande de terre est fort curieuse. Pour l'étranger qui entre en Hollande, elle est comme la première page de la grande épopée qui s'intitule : la lutte contre la mer. Au moyen âge, ce n'était qu'un vaste golfe avec de petites îles peu nombreuses. Ce golfe n'existai I plus au commencement du seizième siècle; par un lent travail de quatre cents ans, on l'avait changé en une plaine fertile protégée par des digues, sillonnée de canaux, parsemée de villages, qu'on appela Flandre zélandaise. Quand éclata la guerre de l'Indépendance, les habitants de la Flundre zélandaise ouvrirent les digues plutôt que de céder leur terre aux armées espagnoles ; la mer se précipita et, détruisant en un jour le travail de quatre siècles, reforma le golfe du moyen âge. À la fin
t8 LA HOLLANDE.
de la guerre de l'Indépendance, on reprit les travaux de dessèchement et, après trois cents ans, la Flandre zélandaise salua de nouveau la lumière du soleil et fut rendue au continent, semblable à une fille ressuscitèe. Voilà comme en Hollande les terres surgissent, disparaissent et reparaissent, au coup de la baguette magique, comme les royaumes des contes arabes. La Flandre zélandaise, séparée de la Flandre belge par la double barrière de la politique et de la religion et de la Hollande par TËscaut, conserve le» coutumes, les croyances, Tempreinte encore intacte du seizième siècle. Les traditions de la guerre contre l'Espagne y sont encore vivaces et parlantes comme celles d'un événement contemporain. La terre est fertile, les habitants jouissent d'une prospérité extraordinaire; ils ont des mœurs sévères, des écoles, des imprimeries, et vivent ainsi en paix dans leur fragment de patrie ressuscitèe d'hier, jusqu'au jour où la mer viendra la réclamer pour l'ensevelir une troisième fois.
Un Belge, mon compagnon de voyage, de qui je tiens ces détails, me fit une observation très-juste : les habitants de la Flandre zélandaise, lorsqu'ils inondèrent leur pays, étaient encore catholiques, ce qui ne les avait pas empêchés de se soulever contre la domination espagnole ; ainsi, par un concours de circonstances unique dans l'histoire, cette province, catholique quand elle s'ensevelit sous les eaux, se trouva protestante ù sa résurrection.
A ma grande surprise, au lieu de continuer à descendre l'Escaut pour faire le tour de l'île de Zuid-Beveland, le bateau, arrivé à un certain point, entra dans l'île en enfilant un étroit chenal qui la traverse d'un bout à l'autre, ou plutôt qui la fend en deux et réunit ainsi les deux bras du fleuve qui forment l'île elle-même.
C'était le premier canal hollandais par lequel je pas-
LÀZÉLANDE.. 10
sais; ce fut une impression nouvelle. Le canal est flanqué de deux hautes digues qui cachent la campagne ; le navire glissa ainsi presque à la dérobée, comme s*il avait pris ce chemin de traverse pour arriver sur quelqu'un à rimproviste ; comme il n'y avait pas une seule barque dans le canal, ni âme qui vive sur les digues, la solitude et le silence contribuaient encore à donner à celte course clandestine quelque chose qui sentait la ti*ahison et la piraterie.
£n débouchant du canal, le bateau entra dans le bras oriental de l'Escaut.
Nous étions au cœur de la Zélaude. Nous avions à droite nie de Fholen; à gauche, Tîle de Noord-Beveland ; derrière, celle de Zuid-Beveland ; devant, celle de Schouwen. Sauf Tîie de Walcherefi, nous avions donc sous les yeux toutes les îles principales de l'archipel mystérieux.
Ce qui constitue le mystère, c'est qu'on ne voit pas ces îles, on les devine. A droite et à gauche du fleuve, qui est très-large, devant et derrière le navire, on ne voyait que la ligne droite des digues, pareille à une bande verte à fleur d'eau et, çà et là, derrière cette bande, des cimes d'arbres, des pointes de clochers, des faîtes de toils rouges, qui semblaient regarder à la dérobée pour nous voir passer. Pas une colline, pas une saillie de terrain, nulle part une maison à découvert ; tout était caché, tout paraissait plongé sous l'eau. On eût dit que ces îles étaient sur le point d'être englouties par le fleuve et l'on portait ses regards tantôt sur l'une tantôt sur l'autre, comme pour s'assurer qu'elles n'avaient pas encore disparu. On avait l'air de traverser un pays au jour du déluge, et on éprouvait une sorte de plaisir à penser que l'on se trouvait sur un navire. De temps à autre, ce navire s'arrêtait, et quelque passager zélandais descendait dans une barque, qui se dirigeait vers la rive.
Très-désireux moi-même de visiter la Zélande, je regardais pourtant ces gens avec une sorte de com^gassion, comme si ces prétendues îles n'étaient que de monstrueuses baleines, toutes prêtes à s'enfoncer sous Teau à rapproche de la barque.
Le capitaine du navire, un Hollandais, s'arrêta en passant près de moi pour regarder une petite carte de la Zélande que j'avais à la main. Je saisis l'occasion aux cheveux et j'accablai le capitaine de questions. Par bonheur, j'étais tombé sur un de ces rares Hollandais qui participent à une de nos faiblesses à nous autres Latins, celle d'aimer le son de leur propre voix.
« Ici, en Zélande, me dit-il avec la gravité d'un maître qui professe, la question des digues, plus encore que dans les autres provinces, est une question de vie ou de mort. A marée haute, toute la Zélande se trouve audessous du niveau des eaux. A chaque digue qui se romprait, il disparaîtrait une île. Et le malheur, c'est que la digue doit non-seulement résister au choc direct des ondes, mais à une autre force plus dangereuse encore. Les fleuves se jettent vers la mer, la mer se jette contre les fleuves, et dans cette lutte continue il se forme des courants profonds qui rongent les digues à leur base, jusqu'à ce qu'elles s'affaissent, comme le ferait un mur sapé dans ses fondations. Les Zélandais doivent continuellement se tenir sur leurs gardes. Lorsqu'une digue est en péril, ils en font une autre plus à l'intérieur, et ils attendent l'attaque des eaux à l'abri de la nouvelle digue. C'est ainsi qu'ils gagnent du temps ; ensuite, ou bien ils reconstruisent la première digue, ou bien ils continuent à reculer de forteresse en forteresse, ou bien encore le courant prend une autre direction, et ils sont sauvés.
— Et, demandai-je, toujours à l'afrùt de légendes poé-
quos, ne pourrait-il pas se faire qu'un jour la Zélande disparût ?
— Au contraire, me répondit-il à mon grand regret, il peut se faire qu'un jour la Hollande ne soit plus un archipel, mais un continent. L'Escaut et la Meuse charrient continuellement du limon qui s'amasse au fond des bras de mer et qui, à force de s'amonceler, agrandit les îles et enclôt dans la terre des cités et des villages qui se trouvaient sur la rive et qui avaient leurs ports. Axel, Goes, Veere, Arnemuiden, Middelbourg, étaient des cités maritimes et sont aujourd'hui des cités de terre ferme. 11 viendra donc un jour où, entre les îles de la Zélande, il ne passera plus que les eaux des fleuves, et un réseau de chemins de fer s'étendra sur tout le pays, qui fera partie du continent comme l'île de Zuid-Beveland. Dans sa lutte contre la mer, la Zélande fait des conquêtes. La mer pourra prendre sa revanche dans les autres parties de la Hollande, mais elle est battue ici. Vous connaissez les armoiries de la Zélande : c'est un lion qui nage, portant cette devise : Luctor et emergo. »
Ici, il resta quelque temps silencieux et dans ses yeux brillait une lueur d'orgueil qui s'éteignit aussitôt; puis, il reprit avec sa gravité première :
« Emergo; — mais elle n'a pas toujours émergé. Toutes les îles de la Zélande, les unes après les autres, ont dormi sous l'eau plus ou moins longtemps. 11 y a trois siècles, l'île de Schouwen fut inondée par la mer qui, dans tout le pays, noya les habitants et le bétail, et transforma J'île en désert. L'île de Noord-Beveland fut submergée peu de temps après, et pendant plusieurs années on ne vit plus au-dessus de l'eau que la pointe des clochers. L'île de Zuid-Beveland eut le même sort vers le milieu du quatorzième 'siècle et l'île de Tholen, dans le courant même de ce siècle, en 18^5. L'île de Walcheren
eut encore le même sort en 1808 et, clans la ville de Middelbourg, qui en est le chef- lieu, et qui était à plusieurs lieues de la côte, Teau monta jusqu'aux toits. »
A force d'entendre parler d'eau, d'inondations, de pays submergés, j'en étais arrivé à trouver étrange de n'être point encore noyé. Je demandai au capitaine à quelle espèce appartenaient les hommes qui vivaient dans ces pays invisibles, avec de l'eau sous les pieds et de l'eau au-dessus de la tête.
« Ce sont des agriculteurs et des pasteurs, me répondit-il. Nous disons que la Zélande est un groupe de forteresses défendues par une garnison d'agriculteurs et de pasteurs. En fait d'agriculture, la Zélande est la province la plus riche des Pays-Bas. La terre d'alluvion de ces îles est d'une fertilité merveilleuse. On y récolte du froment, du colza, de la garance, du lin comme on en voit en bien peu de pays. On y trouve de merveilleuses bêtes à cornes et des chevaux gigantesques, plus grands encore que les chevaux flamands. La population est belle et forte ; elle a conservé ses anciennes mœurs et vit con- -tJ^nte dans la prospérité et dans la paix. La Zélande est un paradis caché. »
Pendant que le capitaine me tenait ce langage, le bâtiment entrait dans le canal de « Keete, » qui sépare l'île de Tholen de l'île de Schouwen, et qui est fameux par le passage à gué que les Espagnols y effectuèrent en i575, comme le bras oriental de l'Escaut est fameux par le passage de 1572. Toute la Zélande est pleine des souvenirs de cette guerre. Ce petit archipel de sable, à moitié enseveli dans la mer, était, par les relations particulières qu'y entretenait Guillaume d'Orange, — seigneur de nombreuses terres dans les îles, — et par les obstacles de toute nature qu'il opposait aux envahisseurs, le foyer de la guerre et de l'hérésie; aussi le duc d'Albe
était tourmenté du désir de s*en rendre maître. Ces rives furent, par conséquent, le théâtre de luttes acharnées, qui réunissaient toutes les horreurs des batailles, de terre et des batailles de mer. Les soldats passaient à gué les canaux pendant la nuit, serrés les uns contre les autres, ayant de Teau jusqu'au cou, menacés par la marée, fouettés par la pluie, foudroyés du haut des rives; les chevaux et Tarlillerie enfonçaient dans la boue; les blessés étaient renversés par le courant ou ejisevelis vivants sous les éboulemenls. L'air retentissait de cris allemands, espagnols, italiens, flamands, wallons; les torches éclairaient, çà et là, les grandes arquebuses, les panaches ondoyants, les figures étranges, et les batailles avaient Tair de funérailles fantastiques. C'étaient réellement les funérailles de la grande monarchie espagnole, qui s'engouffrait lentement, couverte de malédictions et de boue, dans les eaux de la Hollande. Celui qui a péché par excès d'amour pour l'Espagne n'a qu'à aller en Hollande s'il désire s'amender. Jamais peut-être deux peuples n'ont eu plus de raisons sérieuses de se détester du fond de l'âme, et ne les ont fait valoir avec plus de rage. Je me rappelle, pour ne noter qu'un seul des mille contrastes, l'impression que je reçus en entendant parler de Philippe II en termes si différents de ceux dont on s'était servi devant moi, peu de mois auparavant, au delà des Pyrénées. En Espagne, le plus modeste des titres qu'on puisse lui donner, c'est celui de grand roi; en Hollande, le plus modéré, c'est celui de lâche tyran.
Le bateau passa entre l'ile de Schouwen et la petite île de Saint-Philipsland et déboucha en peu de minutes dans le large bras de la Meuse, appelé Krammer, qui sépare l'île de Ovei'vlakkee du continent. On aurait cru naviguer sur une suite de grands lacs. On ne voyait les rives
que dans le lointain et elles présentaient encore l'aspect des rives de l'Escaut : des digues à perte de vue, des cimes d'arbres derrière les digues, des pointes de clochers et des toits de maisons cachées, qui donnaient au paysage un air de mystère et de solitude. Sur certaines saillies des rives, qui formaient presque une brèche dans les immenses bastions des îles, on voyait seulement, , comme une ébauche de paysage hollandais, une maisonnette peinte, un moulin à vent, une barque, qui semblaient révéler une partie seulement du mystère, pour exciter la curiosité des voyageurs et pour la désappointer, après l'avoir excitée.
Tout à coup, en m'approchant de la proue du bâtiment, où se trouvent les troisièmes classes, je fis une fort agréable découverte. Il y avait là un groupe de paysans, hommes et femmes, habillés à la zélandaise ; je ne me rappelle pas de quelle île, car le costume change d'île à île comme le dialecte, qui est un mélange de hollandais et de flamand, si toutefois on peut parler de mélange quand il s'agit de deux langues qui n'ont entre elles que de fort légères différences. Les hommes étaient tous vêtus de la même façon. Ils portaient un chapeau de feutre, rond, avec un grand ruban brodé; une jaquette de drap foncé, étroite et si courte qu'elle couvrait à peine le flanc, ouverte de façon à laisser voir une espèce de petite veste, chamarrée de rouge, de jaune et de vert, fermée sur la poitrine par une rangée de boutons d'argent formant une série non interrompue comme les anneaux d'une chaîne ; puis, des culottes en drap de la même couleur que la jaquette et serrées à la taille par une ceinture munie d'une grande boucle en argent ciselé ; enfin, une cravate rouge et des bas de laine, montant jusqu'aux genoux. En somme, ils tenaient un peu du prêtre depuis la ceinture jusqu'en bas et de l'arlequin
LA ZËLANDE 25
depuis la ceinture jusqu'en haut. L'un d'eux avait des monnaies en guise de boutons, c'est un usage fort répandu. Les femmes portaient un chapeau de paille de la forme d'un cône tronqué, très-haut, et semblable à un petit seau renversé ; autour de ce chapeau flottaient de larges rubans bleus ; une vieste de couleur foncée, ouverte sur la poitrine et laissant voir une chemise blanche brodée ; les bras nus depuis le coude, et deux énormes boucles d'oreilles en or ou dorées, de formes diverses, mais toutes extravagantes, qui s'avançaient jusque sur les joues. Quelques efforts que je fisse pour imiter Victor Hugo en voyage, et admirer touty comme une brute , je n'arrivai point à me persuader que ces costumes fussent élégants. Mais j'étais préparé à cette espèce de contrariété. Je savais que l'on va en Hollande pour voir du nouveau plutôt que du beau, et du bon tout autant que du nouveau ; c'est pourquoi je m'étais préparé à l'observation plutôt qu'à l'enthousiasme. Je me consolai de cette première impression, peu satisfaisante pour mon goût du pittoresque, en pensant que ces paysans savaient certai-r nement tous lire et écrire ; que peut-être, la veille au soir, ils avaient appris par cœur une chanson de leur grand poète, Jacob Catz, et que probablement ils se rendaient, avec leur programme en poche, à quelque assemblée rurale où ils prendraient la parole pour réfuter, avec les arguments de leur modeste expérience, les propositions d'un savant agronome de Goes ou de Middelbourg. Ludovico Guicciardini, gentilhomme florentin, auteur d'un bel ouvrage sur les Pays-Bas, qui a été imprimé à Anvers au seizième siècle, dit qu'en Zélande il n'y a presque pas d'homme ni de femme qui ne parle le français et l'espagnol, et que beaucoup parlent l'italien. Cette assertion, qui était peut-être déjà une exagération de son temps, serait une fable de nos jours. Il est toutefois cer-
tain que Ton trouve chez les habitants de la campagne zélandaise une culture intellectuelle extraordinaire, supérieure à celle des paysans français, belges et allemands, ainsi qu'à celle de plusieurs autres provinces de la Hollande.
Le bateau contourna Tîle de Saint-Philipsland, et nous nous trouvâmes hors de la Zélande.
Ainsi, cette province, mystérieuse pour nous avant que nous y eussions pénétré, nous parut plus mystérieuse encore quand nous l'eûmes quittée. Nous l'avions traversée, mais nous ne l'avions point vue ; nous y étions entrés et nous en sortions avec la même curiosité. La seule chose que nous avions vue, c'était que la Zélande est une province que l'on ne voit pas. Mais on se tromperait, cependant, si l'on croyait que c'est un pays mystérieux, seulement parce que c'est un pays caché. Tout, en Zélande, est mystère. Et d'abord, comment la Zélande s'estelle formée? Était-ce un groupe de toutes petites îles d'alluvion, séparées seulement par des canaux et inhabitées, qui, suivant l'opinion de quelques auteurs, se seraient réunies et auraient formé des îles plus grandes ? Ou bien, selon une autre opinion, était-ce une terre ferme quand l'Escaut est allé se verser dans la Meuse? Mais encore, abstraction faite de l'origine, en quel pays du monde arrive-t-il ce qui est arrivé en Zélande? En quel pays, par exemple, a-t-on vu les pêcheurs prendre une sirène au filet, le mari de la sirène redemander vainement sa femme les larmes aux yeux, lancer, pour se venger, une poignée de sable, prédire que ce sable comblerait les ports de la ville, et la prédiction s'accomplir? En quel pays les âmes des morts perdus en mer sontelles venues comme sur les bords de l'île de Walcheren, réveiller les pêcheurs, pour se faire conduire en barque aux côtes de l'Angleterre? En quel pays les tempêtes de
LA ZËLÂNDE. 27
la mer ont-elles porté, comme sur les côtes de Tîle de Schouwen, des cadavres enlevés au pôle, des monstres moitié hommes et moitié barques, des momies revêtues d'un tronc d*arbre qui nage, ainsi que Ton en peut voir encore un dans la maison municipale de Zierikzee? En quel pays a-t-on vu, comme on Ta vu prés de Wemeldinge, un homme tomber dans le canal, la tête la première, y rester plongé pendant une heure, y distinguer sa femme et son fils morts, qui l'appellent du paradis, sortir de là vivant pour raconter ensuite le miracle à Victor Hugo, qui tient le fait pour vrai, le commente, et conclut que l'âme peut sortir du corps pendant quelque temps ety retourner ensuite? En quel pays pêche-t-on, à marée basse, comme aux environs de Domburg, des temples antiques et des statues de divinités inconnues? En quel pays, comme à Wemeldinge, l'épée d'un capitaine espagnol, Mondragone, sert-elle de paratonnerre à une tour? En quel pays, comme dans l'île de Schouwen, les femmes infidèles sont-elles promenées toutes nues par les rueà de la ville, avec deux pierres attachées au cou et un cylindre de fer sur la tête ? Il est vrai que cette dernière merveille ne se voit plus ; mais les pierres existent encore et chacun peut les voir dans la maison municipale de Brouwershaven.
Le navire entra dans cette partie du bras méridional de la Meuse qui s'appelle Volkerak ; le paysage était toujours le même : des digues et encore des digues, des pointes de clochers et des maisons cachées, çà et là un vaisseau ; une seule chose avait changé : le ciel.
Je vis alors pour la première fois le ciel hollandais sous son aspect ordinaire, et j'assistai à une de ces batailles de lumière, particulières aux Pays-Bas, que les grands paysagistes hollandais rendirent avec une vérité incomparable. Jusqu'alors le ciel avait été serein ; c'était
28 LA IIOIXANOE.
une belle journée d'été, les eaux étaient azurées, les rives d'un beau vert, Tair chaud et il n y avait pas un souffle de vent. Tout à coup, un nuage épais cacha le soleil, et, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, tout changea d'aspect ; c'était à croire qu'on avait changé tout à coup de saison, d'heure, de latitude. Les eaux devinrent grises, la verdure des rives pâlit, l'horizon se déroba sous un voile gris ; chaque objet apparut comme enveloppé d'une lumière crépusculaire qui en effaçait les contours ; et une brise âpre, dont le froid pénétrait jusqu'aux os, commença à souffler. On eût cru être en décembre, on éprouvait la tristesse de l'hiver et cette inquiétude que met dans l'âme toute menace imprévue de la nature. Puis, de tous les côtés de l'horizon, des nuages plombés très-mobiles, paraissant chercher avec une sorte d'impatience laborieuse une direction et une forme, commencèrent à se lever, et puis voilà que les eaux se rident, et sont sillonnées de rapides reflets lumineux, de larges traînées verdâtres, violacées, blanchâtres, crayeuses, obscures.
Enfin, cette irritation de la nature aboutit tout à coup à une pluie violente et drue qui confondit le ciel, l'eau et la terre en une seule teinte grisâtre, à peine tachetée par les contours un peu plus sombres des rives lointaines ou par quelque navire à voiles qui apparaissait çà et là, comme une grande ombre, debout sur les eaux du fleuve,
« Nous voici maintenant pour tout de bon en Hollande» dit le capitaine du navire, en s'approchant d'un groupe de passagers qui contemplaient ce spectacle. Ces chanchements de scène, dans un si court espace de temps, ne se voient qu'ici. »
Quelqu'un de nous lui fit une question, et il ajouta :
« La Hollande a une météorologie toute à elle. L'hiver
U ZËLANDË. 29
est long, Tété court, le printemps n'est que la fin de l'hiver, et, néanmoins, même en été, comme vous le voyez, rhiver fait de temps à autre quelques apparitions furtives. C'est un de nos dictons qu'en Hollande on voit les quatre saisons en un seul jour. Nous avons le ciel le plus inconstant du monde. C'est pour cela que nous parlons toujours du temps. L'atmosphère est le spectacle le plus varié que nous ayons. Si nous voulons voir quelque chose qui nous délasse, il nous faut regarder en haut. Mais c'est un climat bien triste. La mer nous envoie la pluie de trois côtés, les vents se déchaînent sur le pays sans trouver de résistance; môme dans les plus belles journées, la terre exhale des vapeurs qui obscurcissent l'horizon ; pendant plusieurs mois, l'air n'a aucune transparence. Vous verrez l'hiver; il y a des jours où l'on dirait que Ton ne reverra plus jamais le ciel serein ; l'obscurité semble venir d'en haut comme la lumière; le vent du nord-est nous souffle l'air glacial des pôles et soulève la mer avec une fureur et un fracas qui semblent devoir un jour faire disparaître les côtes. » Ici, il se tourna de mon côté et dit en souriant : « On doit être mieux en Italie. »
Puis, il redevint sérieux et ajouta : « Cependant, tout pays a son mauvais et son bon côté, n
Le navire sortit du Volkerak, passa devant la forteresse du Willemstad, élevée en 1583, par le prince d'Orange, et entra dans le HoUandschdiep, grand bras de la Meuse, qui sépare la Hollande méridionale du Brabant du Nord. Une grande étendue d'eau, deux bandes obscures à droite et à gauche, et un ciel couleur de cendre, c'est tout ce que l'on voyait du bâtiment. Une dame française, au milieu du silence général, s'écria, en bâillant : « Que la Hollande est belle ! » Tout le monde se mit à rire, à l'exception djs Hollandais.
Quelqu'un renoua le fil de la conversation, et se prit à dire : « Eh bien l monsieur le capitaine ! (ce quelqu'un était un petit vieillard belge, un de ces piliers de café qui fourrent partout leur petite politique), tout pays a son bon et son mauvais côté, et nous autres, Belges et Hollandais, nous aurions dû nous convaincre de cette vérité et nous arranger pour nous tolérer mutuellement et vivre d'accord, en bons amis. Quand on pense que nous ferions aujourd'hui un petit État de neuf millions d'habitants, nous, avec nos industries, vous, avec votre commerce ; avec deux capitales comme Amsterdam et Bruxelles et deux villes commerciales comme Anvers et Rotterdam ! Nous compterions pour quelque chose dans le monde, eh 1 capitaine? »
Le capitaine ne répondit pas. Mais un autre Hollandais répondit pour lui : « Oui, avec la guerre de religion chez nous, pendant douze mois de l'année I »
Le petit vieillard belge, un peu déconcerté, continua son discours, à voix basse, en s'adressant à moi :
« C'est la vérité, monsieur, me dit-il. Nous avons fait là une véritable sottise. Vous verrez la Hollande : Amsterdam n'est pas [Bruxelles, oh non ! le pays est plat et ennuyeux au delà de toute expression ; mais pour la prospérité, il vaut le double du nôtre. Figurezvous qu'on y dépense les florins, qui valent deux francs et quelques centimes, comme nous dépensons les francs. Vous vous en apercevrez à vos notes d'hôtel. Ces gens-là sont deux fois plus riches que nous. C'est la faute de Guillaume l" qui voulait faire une Belgique hollandaise et qui nous a poussés à bout. Vous savez comment les clioses se sont passées, etc. ».
Nous commençâmes à voir des embarcations dans le HoUandschdiep ; c'étaient de petits^ bâtiments de pèche et quelques gros navires de Hellevoetsluys. Hellevoetsluys
est ungrand port de mer, sur la rive droite du bras de la Meuse appelé Haringvliet, et près de Tembouchure où s'arrêtent presque tous les navires qui font le voyage des Indes. La pluie cessa ; le ciel, peu à peu, se rasséréna, mais seulement en partie et presque à contre-cœur; soudain, les eaux et les rives reprirent leurs couleurs vives et fraîches, et l'été se fit sentir.
En peu de temps, Je navire arriva près du village de Moerdijk.
C est là qu'on voit un des plus grands ponts du monde.
C'est un pont en fer d'un mille et demi, sur lequel passe la voie ferrée qui va à Dordrecht et à Rotterdam. De loin, on croirait voir quatorze énormes édifices égaux, rangés en travers du fleuve ; en effet, chacune des quatorze arches, qui sent ti'ès-élevées, et dont la voûte domine la plaine sur laquelle passent les trains, parait à elle seule un édifice. En passant sur le pont (j'y repassai quelques mois plus tard, en retournant en Hollande) on ne voit que l'eau et le ciel sur toute l'étendue du fleuve, et Ton éprouve une sensation qui ressemble à de la terreur ; on se figure que l'on est sur mer, que le pont va finir tout d'un coup, et que le train va se plonger dans l'eau au premier moment.
Le navire tourna à gauche, en passant devant le pont, et enfila un bras très-étroit de la Meuse, appelé Dorsche Kiel, flanqué de digues, et qui ressemble plutôt à un canal qu'à un fleuve. C'était déjà le septième détour que nous faisions depuis la frontière.
En passant par le Dordsche Kil, nous commençâmes à voir autour de nous quelque chose qui annonçait le voisinage d'une grande ville : de longues rangées d'arbres sur les bords, des buissons, des maisonnettes, des canaux à droite et à gauche, et un va-et-vient de barques et de bateaux de transport. Parmi les passagers, il se faisait un
certain mouvement ; çà et là on entendait dire : — Dordrecht, — nous allons voir Dordrecht ; — tout le monde semblait se préparer à quelque spectacle extraordinaire.
Le spectacle ne se fit pas attendre et il fut, en effet, extraordinaire.
Le navire tourna, une huitième fois, à droite, et entra dans YOude MaaSy ou vieille Meuse.
Au bout de quelques minutes, on vit les premières maisons des environs de la ville de Dordrecht.
Ce fut comme l'apparition inopinée de la Hollande, la satisfaction instantanée de toutes nos curiosités, la révélation de tous les mystères qui mettaient notre imagination à la torture; ce fut comme le réveil dans un nouveau monde.
On voyait de toutes parts *de très-grands moulins à vent dont les bras tournaient ; des maisonnettes éparpillées le long des rives, et de mille formes étranges, comme de petites villas, des pavillons, des kiosques, des cabanes, des chapelles, de petits théâtres, aux toits rouges, aux murailles noires, bleues, roses, cendrées, dont les fenêtres et les portes étaient encadrées de bandes aussi blanches que la neige. On voyait entre les maisons des canaux, grands et petits ; devant les maisons et le long des canaux, des groupes et des rangées d'arbres ; des embarcations entre les maisons, des barquerolles devant les portes; des voiles au fond des rues; des vergues, des banderoles de navires et des ailes de moulins qui apparaissaient confusément au-dessus des arbres et au delà des toits ; des ponts, de petits escaliers, des jardinets sur l'eau; mille petits coins, de petits bassins, des anses, des embouchures, des entre-croisements de canaux, des cachettes pour les barques, un va-et-vient d'hommes, de femmes et d'enfants du fleuve à la rive, des canaux aux maisons, des
ponts aux bateaux, un spectacle mobile et varié, partout de Teau, des couleurs, de petites choses, des formes enfantines, tout cela brillant et frais, une ostentation ingénue de gentillesse, un mélange de primitif et de théâtral, de gentil et de ridicule, un peu de chinois, un peu d'européen, un peu d'aucun pays, avec un air heureux d'innocence et de paix.
C'est ainsi que m'apparut pour la première fois Dordrecht, une des villes les plus vieilles et, en même temps, une des plus fraîches et des plus gaies de la Hollande. Reine du commerce hollandais au moyen âge; mère léconde de peintres et de savants ; honorée par la première assemblée de députés des Provinces-Unies, en l'année 1572, elle fut, à différentes époques, le siège de synodes mémorables; elle est surtout fameuse par cette assemblée de théologiens protestants de 1618, qui fut comme le concile œcuménique de la Réforme, et qui décida de la terrible controverse religieuse entre les Arminiens et les Gomaristes, en fixant la forme de la religion nationale et en donnant un commencement à cette série de troubles et de persécutions, qui se termina par le supplice lamentable de Barneveld et le triomphe sanglant de Maurice d'Orange. Par la facilité de ses communications avec la mer, avec la Belgique et l'intérieur de la Hollande, Dordrecht est encore aujourd'hui une des plus florissantes villes des Provinces-Unies. C'est à Dordrecht qu'arrivent les immenses provisions de bois qui viennent de la Forêt Noire et de la Suisse, en descendant le Rhin ; les vins du Rhin, la chaux, les ciments, les pierres. Il y a, dans son petit port, un mouvement continuel de voiles, de nuages de fumée et de banderoles, qui viennent lui porter les saints d'Arnhem, de Bois-le-Duc, de Nimègue, de Rotterdam, d'Anvers et de toutes ses mystérieuses sœurs de la Zèlande.
Si LA HOLLANDE.
Le navire ne s'arrêta que quelques minutes à Dordrecht et pendant ces quelques minutes, en regardant les maisons de plus près, je vis mille petits objets nouveaux, inattendus, purement hollandais, qui m'inspirèrent un vif désir de descendre, de loucher, de savoir. Mais, en réfléchissant que je verrais les mêmes choses et beaucoup d'autres encore à Rotterdam, je triomphai de ma curiosité et je restai à bord. Le navire repartit, tourna à gauche (c'était le neuvième détour), et entra dans un bras étroit de la Meuse, appelé de Noordy un des mille fils de ce réseau d'eau inextricable, qui couvre la Hollande méridionale.
Le capitaine s'approcha de moi ; je le cherchais pour le prier de m'expliquer, sur la carte, la situation de Dordrecht, qui ainsi, à vue d'oeil, me paraissait fort singulière. Elle est très-singulière, en effet. Dordrecht est située sur l'extrémité d'une étendue de terre séparée du continent, et qui forme une île au milieu des terres, un entre-croisement de fleuves, fait à moitié par la nature et à moitié par l'homme. C'est un morceau de la Hollande, entouré et emprisonné par les eaux, ainsi qu'un bataillon ' tenu en échec par une armée. D'un côté, c'est la rivière de la Merwede qui l'entoure ; de l'autre, c'est la vieille Meuse ; d'un autre côté encore, le Dordsche Kil et l'archipel du Biesbosch, qui est traversé par la nouvelle Merwede, large cours d'eau formé par la main de l'homme. L'emprisonnement de cet espace de terre, sur lequel est située Dordrechtj est un épisode d'une des grandes batailles de la Hollande contre l'eau. L'archipel du Biesbosch n'existait pas avant le quinzième siècle, et une belle plaine parsemée de villages populeux s'étendait à cet endroit. Dans la nuit du 18 novembre 1421, les eaux du Waal et de la Meuse rompirent les digues, détruisirent plus de soixantedix villages, noyèrent près de cent mille habitants et dé-
. coupèrent cette plaine en plus de cent îlots, ne laissant debout, au milieu de tant de ruines, qu'une seule tour, appelée la Jfaisonilferw;erfe, dont on voit encore les restes. C'est ainsi que Dordrecht fut séparée du continent et que l'archipel du Biesbosch fit son apparition sur le globe ; et, comme pour montrer qu'il a une raison d'être quelconque, cet archipel offre du foin, des roseaux et des joncs à un petit village qui se forma, comme un nid d'hirondelles, sur une des digues environnantes. Mais ce n'est pas là toute la singularité de l'histoire de Dordrecht. La tradition raconte, beaucoup croient et quelques-uns soutiennent que Dordrecht, toute la ville de Dordrecht, — notez bien cela, — avec ses maisons, ses moulins, ses canaux, a fait, à l'époque de cette mémorable inondation, une petite promenade et qu'elle s'est tout d'un coup transportée d'un lieu à un autre, comme un campement d'armée; que, par conséquent, les habitants du pays environnant qui, après [la catastrophe, voulurent se rendre vei*s la ville, ne l'ont plus trouvée à sa place et sont demeurés bien surpris I On explique ce miracle par le fait que Dordrecht est fondée sur une couche d'argile, et que cette couche d'argile aurait glissé sur la masse de tourbe qui fonme la base du sol. Et je l'écris ici comme je l'ai entendu dire et comme je l'ai lu.
Avant que le navire fût sorti du canal de Noord, l'espoir que j'avais de voir le premier coucher de soleil en Hollande fut déçu par un nouveau changement de temps aussi subit que le premier. Le ciel s'assombrit, les eaux devinrent troubles et l'horizon disparut sous un voile épais de vapeurs.
Le navire déboucha dans la Meuse et tourna pour la dixième fois, en prenant à gauche 4
Sur ce point, la Meuse qui emporte enchaînées, dans son cours, les eaux du bras principal du Rhin, le Waàl,
et qui reçoit celles du Lek et de TYssel, est très-large, et ses rives sont bordées de longues rangées d'arbres et semées de maisons, d'ateliers, de fabriques, d'arsenaux, qui deviennent plus fréquents à mesure que l'on s'approche de Rotterdam. Pour peu que l'on connaisse l'histoire physique de la Hollande, la première fois qu'on voit la Meuse et qu'on pense aux débordements mémorables, aux dévastations, aux transformations, *aux mille calamités et aux victimes innombrables de ce fleuve capricieux et terrible, on le regarde avec une sorte de curiosité inquiète, comme l'on regarde un brigand fameux, et l'on tourne les yeux vers les digues presque avec un sentiment de satisfaction et de gratitude, comme on les reporte sur les gendarmes, à la vue d'un brigand garrotté. Pendant que je commençais à chercher des yeux Rotterdam, un passager hollandais racontait que, lorsque Ja Meuse est gelée, le courant qui arrive de pays moins froids, envahit la couche de glace qui couvre le fleuve, la rompt, en soulève, avec un fracas terrible, des masses énormes, les lance contre les digues, les amoncelle en amas monstrueux qui arrêtent et font déborder les eaux. Alors s'engage une bataille étrange. Aux menaces de la Meuse, les Hollandais répondent par le feu. L'artillerie accourt et, par des décharges de mitraille, elle résout en un ouragan d'éclats et en une pluie de givre, les tours et les barricades de glace qui s'opposent au courant. « C'est un ennui, concllit le passager, auquel nous autres Hollandais sommes seuls exposés : celui d'être forcés d'attaquer les fleuves à coups de canon. »
Quand on arriva en vue de Rotterdam, il commençait à faire nuit et à pleuvoir ; par conséquent, je vis à peine et comme à travers un voile, une confusion immense de navires, de maisons, de moulins à vent, de tours, d'arbres, de gens en mouvement sur les ponts et sur les di-
gues ; des lumières partout ; une grande cité d*un aspect tel que je n'en avais jamais vu auparavant et que la brume et Tobscurité me cachèrent bientôt. Lorsque j'eus pris congé de mes compagnons de voyage et mis ordre à mes bagages, il faisait nuit. « Tant mieux, dis-je, en' montant dans une voiture, je verrai pour la pi*eraière fois une ville hollandaise de nuit, ce qui doit être un spectacle nouveau. » Et, en effet, Bismark, se trouvant à Rotterdam , écrivit à sa femme que, la nuit, il voyait des fantômes sur les toits.
Il est difficile de comprendre quelque chose à la ville de Rotterdam en y [entrant la nuit. La voiture à peine en mouvement, passa sur un pont qui résonna sourdement et, pendant que je croyais être et que j'étais en effet dans la ville, je vis avec stupeur, à droite et à gauche, deux rangées de navires qui se perdaient dans l'obscurité. Après avoir passé le pont, je parcourus une rue éclairée et pleine de monde et j'aboutis à un autre pont, au milieu d'autres rangées de navires. Et ainsi de suite, pendant quelque temps, j'allai d'un pont à une rue, d'une rue à un pont et, pour accroître la confusion de mes idées, c'était de tous côtés une illumination telle que je n'en vis jamais, réverbères aux coins des maisons, lanternes sur les navires, fanaux sur les ponts, lumières aux fenêtres, lueurs sous les maisons, et reflets de toute cette lumière dans l'eau. Tout à coup, la voiture s'arrêta, une foule se forma, je mis la tête à la portière et je vis un pont en l'air. Je demandai ce qu'il y avait ; un inconnu me répondit qu'un navire était en train de passer. Une minute après, je pus continuer mon chemin; je vis en
passant un entre-croisement de canaux et de ponts qui formaient comme une grande place, toute hérissée de mâts de navires et parsemée de points lumineux, et, enfin, ayant enfile une rue, j'arrivai à Thôtel.
La première chose que je fis, en entrant dans ma chambre, fut de voir si elle répondait au grand renom de la propreté hollandaise. Elle y répondait, en effet, et ceci est d*autant plus admirable, qu'une chambre d*hôtel est presque toujours occupée par des gens irrévérencieux envers ce que Ton pourrait appeler, chez les Hollandais, le culte de la propreté. Le linge était blanc comme la neige, les vitres transparentes comme Tair, les meubles reluisants comme le cristal, les parois si propres qu*à la loupe on n*eût pu y trouver le moindre point noir. 11 y avait, en outre, un panier pour les chiffons de papier, une tablette pour frotter les allumettes, une petite plaque en pierre pour éteindre les cigares, une boîte pour les bouts, un petit vase pour les cendres, un crachoir, une planche pour les souliers ; en somme, pas le moindre prétexte de salir quoi que ce soit.
Après avoir visité la chambre, je déployai sur le guéridon le plan de Rotterdam et je fis mes éfudes préparatoires pour le lendemain.
Une chose singulière, c'est que les grandes villes de la Hollande aient toutes une forme remarquablement régulière, et cependant on les a bâties sur un sol peu solide et en surmontant des difficultés de toute espèce : Amsterdam est un demi-cercle, la Haye un carré, Rotterdam un triangle équilatéral. La base du triangle est une immense digue, qui défend la ville contre la Meuse et qu'on appelle Boompjes, ce qui en hollandais signifie arbrisseaux, à cause d'une rangée d'ormeaux, aujourd'hui très-élevés, qu'on y planta à l'époque où la digue fut construite. Une autre grande digue forme un second rempart contre les
ROHERDAM. 39
inondations du fleuve, qui sépare la ville en deux parts presque égales, depuis le milieu du côté gauche jusqu'à Tangle opposé. La partie de Rotterdam qui est comprise entre les deux digues se compose entièrement de grands canaux, d'îlots et de ponts, et forme la ville nouvelle;celle qui s'étend au delà de la seconde digue est l'ancienne ville. Deux grands canaux s'étendent le long des deux autres côtés de la ville jusqu'au sommet, où ils s'unissent et reçoivent une rivière, nommée Rotte ; son nom en y joignant le mot dam^ qui signifie digue, forme le nom de Rotterdam.
Après m'être acquitté ainsi de mon devoir de voyageur consciencieux, et en usant de mille précautions pour ne point porter atteinte, même du souffle, à l'irréprochable propreté de ce bijou de chambre, je m'abandonnai avec une sorte de timidité rustique à mon premier lit hollandais.
Les lits hollandais, — je parle de ceux des hôtels, — sont ordinairement courts, larges et en grande partie occupés par un très-grand oreiller rempli de plume, dans lequel disparaîtrait la tête d'un Cyclope, et j'ajoute, pour tout dire, que la lumière ordinaire est un bougeoir de cuivre grand comme un plat, qui pourrait soutenir une torche et qui porte, au contraire, une petite chandelle courte aussi mince que le petit doigt d'une Espagnole.
Le matin, aussitôt levé, je descendis précipitamment les escaliers.
Quelles rues, quelles maisons, quelle ville, quelle confusion de choses nouvelles pour un étranger, quel spectacle différent de tout ce qui se voit dans tous les autres pays de l'Europe I
Je vis d'abord la Hoogstraat, rue très-longue et droite qui court sur la digue intérieure de la ville.
Les maisons sans crépi offrent toutes les nuances de la
brique, depuis le rouge foncé presque noir jusqu'au rouge clair presque rose ; pour la plupart, elles n'ont pas plus de deux fenêtres en largeur ni plus de deux étages ; le mur de façade dépasse et cache le toit, et va se rétrécissant en forme de triangle tronqué, surmonté d'un fronton. De ces façades à pointe, les unes s'élèvent en deux courbes, comme un long cou sans tête ; les autres sont taillées en gradins, comme les maisons que les enfants font avec de petits morceaux de bois. Quelques-unes présentent l'aspect d'un pavillon conique ; d'autres, celui de petites églises de campagne ; d'autres encore, de baraques de théâtre. Les frontons sont généralement bordés de raies blanches, d'ornements de mauvais goût, de grossières arabesques en relief; les fenêtres et les portes ont de larges contours blancs; d'autres lignes blanches se reproduisent entre chaque étage ; les espaces entre les portes de boutiques sont revêtus de bois blanchâtre; de sorte que sur toute la longueur des rues on ne voit que deux couleurs: le blanc et le rouge foncé; de loin toutes les maisons semblent noires, encadrées de toile, et présentent un aspect à moitié funèbre et à moitié carnavalesque, qui fait qu'on hésite à dire [s'il attriste ou s'il égayé. Au premier abord, il m'arriva d'en rire, car il me paraissait impossible que ces maisons eussent été construites sérieusement et qu'elles pussent être habitées par des personnes sensées. J'aurais juré qu'après je ne sais quelle fête d'occasion, elles étaient destinées à disparaître conune certains édifices en carton, après le feu d'artifice.
Tandis que dans ces dispositions d'esprit je regardais vaguement la rue, je vis une maison qui me fit faire un geste de stupeur. Croyant m'être trompé, je la regardai mieux, je regardai les maisons voisines, je les confrontai avec la première, je les comparai entre elles, et je craignis encore d'avoir la berlue. Je m'engagai précipi-
làmment dans une rue latérale et toujours il me semblait voir la même chose. Enfin, je me persuadai que réellement je ne me trompais pas et que toute la ville était sur le même patron.
Toute la ville de Rotterdam est exactement ce que serait une ville devenue immobile au moment même où, secouée par un tremblement de terre, elle allait tomber en ruine.
Toutes les maisons (et, dans une rue, on peut compter les exceptions sur ses doigts), toutes penchent, les unes plus, les autres moins, mais la plupart de façon à déborder, à la hauteur du toit, la maison voisine au moins d*une bonne coudée, que cette maison soit droite ou d*une inclinaisQn à peine sensible pour Tœil. Mais ce qui est étrange, c'est que les maisons qui se touchent sont inclinées en sens différent : Tune penche en avant et semble vouloir se précipiter; l'autre penche en arriére; l'une s'incline à gauche, et l'autre à droite. Sur quelques points, six ou sept maisons de suite penchent toutes en avant, l'inclinaison étant plus prononcée au centre qu'aux deux extrémités; elles forment ainsi un grand renflement, comme fait une palissade quand elle plie sous la pression d'une foule. Sur d'autres points, deux maisons, situées à quelque distance l'une de l'autre, s'inclinent l'une vers l'autre comme si elles se soutenaient mutuellement. Sur le parcours de certaines rues, toutes les maisons penchent du même côté, comme des arbrce que le veut a abattus les uns sur les autres ; et puis ailleurs, sur un long parcours, elles penchent toutes dans la direction opposée, comme une seconde rangée d'arbres qui ont plié sous un vent contraire. En quelques endroils, il y a une certaine régularité dans l'inclinaison, qui est à peine perceptible; en d'autres, par exemple dans certains carrefours, dans certaines ruelles, il y a
une. confusion indescriptible, une vraie bacchanale architectonique, une danse de maisons, un désordre qui sem» ble doué de mouvement. Il y a des maisons qui paraissent tomber de sommeil, il y en a d'autres qui se renversent en arrière, épouvantées, qui s'inclinent Tune vers l'autre, presque jusqu'à se toucher par les toits, comme pour se confier des secrets ; il y en a qui, comme des ivrognes, tombent les unes sur les autres ; quelquesunes se penchent en arrière, entre deux autres qui se penchent en avant, comme des malfaiteurs entraînés par deux gendarmes; il y a des files de maisons qui font la révérence à un clocher ; des groupes de maisonnettes inclinées toutes vers une seule, au milieu, et qui semblent conspirer contre quelque palais. Je dirai après le secret de tout ceci.
Mais ce qui me parut le plus curieux dans ces maisons» ce n'en est ni la forme ni l'inclinaison.
Il faut les observer attentivement, une à une, de haut en bas, et l'on a de quoi se distraire comme devant un tableau. \
Au sonunet de la façade et juste au milieu du fronton de quelques maisons, s'avance un tronçon de poutre incliné, qui porte une poulie et une corde pour descendre et monter des seaux et des corbeilles. Dans d'autres maisons, il n'y a qu'une tête de cerf, ou de mouton ou de chèvre, qui sort d'une petite fenêtre ronde. Au-dessous de la tête, court un cordon de pierres blanchies, ou une traverse de bois qui coupe toute la façade. Sous la traverse s'ouvrent deux larges fenêtres, sur lesquelles s'avancent deux rideaux en forme de baldaquin, qui retombent sur les côtés. Sous ces rideaux et sm* les vitres les plus élevées, il y a un petit rideau vert. Au-dessous du rideau vert, deux petits rideaux blancs et ouverts, entre lesquels pend une petite cage d'oiseaux, ou une
ROtTEBDAM. 43
corbeille remplie de fleuvs retombantes. Au-dessous de cette corbeille s'appuie contre les vitres un châssis de toile métallique, dont les fils sont très-minces, et qui empêche de voir dpns la chambre. Derrière le châssis et dans l'espace qui se trouve entre le châssis même et les murs de la fenêtre, se trouve un guéridon, chargé de porcelaines, de cristaux, de fleurs, de bibelots, de figurines. Sur Tappui en pierre de la fenêtre, du côté de la rue, une rangée de petits pots de fleurs. Au milieu de cette tablette extérieure de la fenêtre, ou d'un seul côté, s'élève en saillie une tige de fer recourbée par le haut, qui soutient deux miroirs unis en forme de livre ouvert, mobiles et surmontés d'un troisième petit miroir, pareillement mobile ; à l'aide de ces miroirs on peut de l'intérieur, voir, sans être vu, tout ce qui se passe dans la rue. Quelquefois, un réverbère s'avance entre deux fenêtres. Sous les fenêtres se trouve la porte soit de la maison, soit d'une boutique. Si c'est une boutique, il y a au-dessus de la porte, ou une tête de Maure avec la bouché grande ouverte, ou une tête de Turc qui fait la grimace, ou un éléphant, ou une oie ; ici une tête de cheval, là une tête de taureau, là un serpent, là une demi-lune, là un moulin à vent, là un bras étendu qui tient en main un objet, en rapport avec le genre de trafic qui se fait à l'intérieur. Si l'on regarde la porte d'une maison, porte toujours fermée d'ailleurs, on y voit une plaque de cuivre portant le nom du locataire, une autre plaque avec une ouverture pour les lettres, une troisième plaque, sur la muraille, avec le bouton de la sonnette; plaques, clous, serrures, tout est brillant comme de l'or. Devant la porte, un petit pont en bois, le rez-de-chaussée de bien des maisons étant de beaucoup au-dessous du niveau de la rue, et devant le petit pont, deux colonnettes en pierre surmontées de deux boules ; sur le devant, d'autres colon-
nettes unies par des chaînes de fer faites de gros anneaux en forme de croix, d'étoiles, de polygones; dans le vide, entre la rue et la maison, des vases de fleurs; sur les fenêtres du rez-de chaussée et cachés dans cette espèce de souterrain, encore des vases, encore des petits rideaux. Puis, dans les ruelles écartées, des cages d'oiseaux à di*oite et à gauche des fenêtres, de petites caisses pleines de verdure, des habillements suspendus, du linge étendu, mille couleurs, mille objets, qui se balancent à l'extérieur comme dans une foire universelle.
Mais sans sortir de la vieille ville, il suffit de s'éloigner du centre pour voir à chaque pas quelque chose de nouveau.
En passant par certaines rues droites et étroites, on les voit tout à coup fermées au fond comme par un rideau qui cache la campagne; à peine ce rideau a-l-il paru qu'il disparaît bien vite ; il se trouve que c'est la voile d'un bâtiment qui suit le canal. Au fond de certaines autres rues, on aperçoit un réseau de cordages qui semble tendu entre les deux dernières maisons pour intercepter le passage, ce sont les cordages des navires amarrés dans un bassin. Au fond d'autres rues encore, on voit la porte d'un pont-levis, surmontée de deux longues poutres parallèles qui présentent un aspect bizarre; on dirait une gigantesque balançoire destinée à l'amusement du monde léger qui demeure dans ces maisons extravagantes. Au fond de quelques autres rues, on voit un moulin à vent, haut comme un clocher et noir comme une tour antique, qui fait tourner ses bras, pareil à une énorme girandole, sur le faîte des maisons voisines. De toutes parts, enfin, parmi les maisons, sur les toits, au milieu des arbres lointains, on voit poindre des mâts de na- • vire, des banderoles, des voiles, toujours quelque chose qui rappelle que l'on est entouré d'eau et qui vous
donne idée d'une ville constniite au beau milieu d'un porl.
A cette heure, les boutiques s'étaient ouvertes et les rues s'étaient peuplées.
11 y avait un grand mouvement de gens, mais de gens affairés sans hâte, en quoi le mouvement des rues de Rotterdam diffère de celui de certaines rues de Londres que plusieurs voyageurs trouvent tout à fait semblables à celles de Rotterdam, surtout à cause de la couleur des maisons et de l'air sérieux des habitants. Visages blancs, visages pâles, visages couleur de parmesan, cheveux blonds, très-blonds, roussâtres, jaunâtres, larges figures imberbes, barbes en collier, yeux bleus si clairs que l'on se demande où sont les pupilles; femmes robustes, grasses, lentes, avec des coiffes blanches et des boucles d'oreilles en forme de tire-bouchons : yoilà les premières choses que j'observai dans la foule.
Mais ce n'était pas la population qui, pour le moment, piquait le plus ma curiosité. Je traversai la Hoogstraat et je me trouvai dans la ville neuve.
Ici, on ne saurait plus dire si c'est une ville ou un port, s'il y a plus de terre ou plus d'eau, s'il y a plus de navires ou plus de maisons.
Ce sont de longs et larges canaux qui partagent la ville en autant d'Iles reliées par des ponts-levis, des. ponts tournants et des ponts de pierre. Des deux côtés de chaque canal, s'étendent deux rues bordées chacune d'une rangée d'arbres du côté du canal et d'une enfilade de maisons du côté opposé. Tous ces canaux forment autant de ports, assez profonds pour recevoir les plus grands bâtiments, et chaque canal en est plein d'un bout à l'autre, excepté au milieu, sur un espace restreint, qui sert d'entrée et de sortie. C'est comme si l'on voyait une immense flotte emprisonnée dans une ville.
Quand j'y arrivai, c'était l'heure du plus grand mouvc-
ment, et j'allai me poster sur le pont le plus élevé de Tentre-croisement principal.
On voyait quatre canaux, quatre forêts de bâtiments, bordées de huit rangées d'arbres ; des rues encombrées de marchandises et de monde ; du bétail qui passait sur les ponts ; des ponts qui s'élevaient ou s'ouvraient pour laisser passer les navires ; à peine les ponts s'étaient-ils abaissés ou refermés, qu'un flot de gens, de voitures et de charrettes s'y précipitaient; des bâtiments qui entraient ou sortaient des canaux, reluisants comme les modèles d'un musée, avec les femmes et les enfants des marins sur le pont; de petites barques qui glissaient entre les navires; un va-et-vient de chalands dans les boutiques ; une grande agitation de servantes qui lavaient les murs et les vitres; tout ce mouvement était égayé par le reflet de l'eau, par la verdure des arbres, par la* couleur rouge des maisons, par les moulins très-élevés qui dessinaient au loin leur cime noire et leurs ailes blanches sur le ciel azuré ; et plus encore, par un air de simplicité et de paix que l'on ne voit jamais dans aucune autre ville septentrionale.
J'observai attentivement un naVire hollandais.
Presque tous les navires serrés en foule dans les canaux de Rotterdam ne naviguent que sur lé Rhin et les canaux de la Hollande. Ils onl un seul mât et sont larges, robustes et bariolés, comme de petites barques de plaisance. Le revêtement extérieur de la carcasse est le plus souvent de la couleur verte de l'herbe des montagnes, et orné tout autour du bord d'une raie rouge vif ou blanche, ou de plusieurs raies qui semblent former une grande bande de rubans de différentes couleurs. La plupart du temps la poupe est dorée. Le plancher du pont et le mât sont vernis et luisants, connue le parquet de salon le plus poli. L'enVei*s des trappes, les
ROHERDAM. 47
seaux, les barils, les antennes, les planches, tout est peint en rouge et rayé de blanc ou de bleu. La cabine où logent les familles des marins est pareillement coloriée conmie un kiosque chinois ; elle a des vitres d'une grande limpidité et des rideaux blancs brodés et attachés avec des rubans roses. Pendant tout le temps qu'ils ont de reste, marins, femmes et enfants sont occupés à laver, à balayer, à frotter de tous côtés, avec un soin infini ; et lorsque ensuite leur petit bâtiment, tout frais et superbe comme un carrosse de gala, fait sa sortie du port, ils se tiennent droits sur la poupe, cherchant avec orgueil un compliment muet dans les regards de la foule qui borde les canaux.
De canal en canal, de pont en pont, j'arrivai jusqu'à la digue des BoompjeSj en face de la Meuse, où bouillonne toute la vie de la grande cité commerciale. A gauche s'étend une longue file de petits bateaux à vapeur de couleurs bigarrées, qui partent à chaque heure du jour pour Dordrecht, pour Arnhem, pour Gouda, pour Schicdam, pour Briel, pour la Zélande, et remplissent continuellement l'air du son joyeux de leurs cloches et de leurs petits nuages de fumée blanche. A droite se trouvent les grands bâtiments qui font des voyages aux divers ports de l'Europe, mêlés aux beaux vaisseaux à trois mâts qui vont aux Indes orientales, et qui portent, peints en lettres d'or, les noms de Java, de Sumatra, de Bornéo, de Samarang. La vue de ces noms évoque l'image de ces terres et de ces peuples sauvages, comme un écho de voix lointaines. En face, la Meuse sillonnée par un grand nombre de petits bateaux et de barques de transport, et la rive lointaine, sur laquelle se dresse une forêt de hêtres, de moulins à vent, de cheminées de fabriques, et enfin, au-dessus de ce spectacle, un ciel assombri, plein d'éclairs et d'obscurités sinistres, qui
s'agile et se transforme comme pour imiter l'activité du mouvement de la terre.
Rotterdam — il est à propos de le dire ici — est, par son importance commerciale, la première ville de la Hollande après Amsterdam. Au treizième siècle, c'était déjà une ville de commerce florissante. Ludovico Guicciardini donne, dans son ouvrage sur les Pays-Bas, cité plus haut, une preuve de la richesse de cette ville au seizième siècle, en rappelant qu'elle rebâtit, en moins d'une année, neuf cents maisons qui avaient été détruites par un incendie. Bentivoglio, dans son histoire de la guerre de Flandre, l'appelle ville des plus considérables et des plus commerçantes qu'ait la Hollande. Mais sa plus grande prospérité ne commence qu'après 1850, c'est-à-dire après la séparation de la Hollande et de la Belgique, qui parut lui faire gagner tout ce qu'elle fit perdre à Anvers, sa rivale. Sa situation est fort avantageuse. EHe communique avec la mer par la Meuse qui, en peu d'heures, conduit dans son port les plus grands bâtiments marchands, et, par ce même fleuve, elle communique avec le Rhin qui lui apporte, des montagnes de Suisse et de Bavière, une immense quantité de bois, des forêts entières qui vont, en Hollande, se transformer en vaisseaux, en digues et en villages. Plus de quatre-vingts beaux bâtiments vont et viennent, dans l'espace de neuf mois, entre Rotterdam et les Indes. Les marchandises y affluent de toutes parts en si grande abondance, qu'elles doivent être transportées en partie dans les villes voisines. Cependant, Rotterdam s'étend ; on est en train d'y construire de vastes magasins et l'on travaille à établir sur la Meuse un pont gigantesque, destiné à traverser toute la ville, portant la voie ferrée, qui s'arrête aujourd'hui sur la rive di*oite du fleuve, et à la conduire jusqu'aux portes de Delft pour la rattacher à la voie qui conduit à la Haye.
En somme, Rotterdam a un avenir plus brillant qu'Amsterdam, et c'est depuis longtemps une rivale redoutée de sa sœur aînée. Elle ne possède pas les grandes richesses de le capitale; mais elle est plus industrieuse dans l'emploi des siennes. Elle entreprend, elle ose, elle risque comme une ville jeune et aventureuse. Amsterdam, comme un négociant devenu prudent après s'être enrichi par des entreprises hardies, commence à sommeiller sur ses trésors. A Rotterdam, — pour définir d'un trait les trois grandes villes de la Hollande, — on fait sa fortune ; à Amsterdam, on la consolide; à la Haye, on la dépense.
On comprend après cela que Rotterdam doit être regardée de haut par les deux autres villes, et considérée parfois comme une parvenue pour une autre raison encore : c'est qu'elle est purement marchande, ne s'occupe que de ses affaires, a peu d'aristocratie, et ce peu médiocrement riche, et modeste. Amsterdam, au contraire, renferme la fleur du haut patriciat du commerce ; Amsterdam a de grands musées de peinture ; elle protège les arts, elle est lettrée ; elle unit, en définitive, le sac aux parchemins. Néanmoins, malgré sa supériorité, elle jalouse sa sœur cadette, qui le lui rend bien; elles se font concurrence et se méprisent mutuellement ; ce que l'une fait, l'autre l'imite aussitôt; ce que le Gouvernement accorde à l'une, l'autre le réclame à son tour. En ce moment même, elles ouvrent toutes les deux un canal vers la mer: voilà donc deux canaux dont on ne sait pas encore avec certitude s'ils pourront servir ; mais n'importe ! les enfants font de même : — Pierre a un cheval ; — moi aussi, je veux avoir un cheval ; — et le Gouverne- . ment, en père plein de condescendance, doit contenter le grand et le petit.
Après avoir vu le port, je parcourus toute la digue des
se LA HOLLANDE.
Boompjes, sur laquelle s*ëtend une rangée non interrompue de grandes maisons neuves, construites à Tinstar des maisons de Paris et de Londres ; ces maisons, comme partout ailleurs, les habitants les admirent, mais l'étranger ne les regarde pas, ou s'il les regarde, c'est avec dédain. Puis, je rebroussai chemin, je rentrai en ville et, de canal en canal, de pont en pont, j'aboutis à l'angle formé par la Hoogstraat avec un des longs canaux qui ferment la ville à l'est.
C'est la partie la [ilus pauvre de la ville.
J'entrai dans la première rue que je vis et je fis plusieurs tours dans ce quartier, pour voir de près Tétai du bas peuple dans les villes hollandaises. Les rues sont très-étroites et les maisons beaucoup plus petites et plus défectueuses que dans aucun autre quartier. Il y en a plusieurs dont le toit est à la portée de la main ; les fenêtres ne sont guère à plus d'un palme dô la terre ; les portes sont si basses qu'il faut s'incliner pour y passer. Malgré cela, il n'y a pas la moindre apparence de misère. Là encore, les fenêtres ont leurs petits miroirs (les espions, comme on dit en hollandais), leurs pots de fleurs, protégés par un grillage vert, sur l'appui de la fenêtre ; leurs rideaux blancs, leurs portes peintes en vert ou en bleu . Tout est grand ouvert, de sorte que l'on voit les chambres à coucher, les cuisines, tous' les recoins de la maison, des chambrettes qui ressemblent à des boîtes, où les effets sont entassés comme dans des boutiques de fripiers ; mais les cuivres, la vaisselle, les meubles, tout est propre et reluisant comme dans les maisons de maîtres. En passant par ces rues, on ne trouve pas l'ombre de malpropreté nulle part, on ne sent aucune mauvaise odeur, on ne voit ni un haillon, ni une main tendue pour demander l'aumône ; on respire la propreté et le bien-être, et l'on pense en rougissant aux sales quartiers où fourmille le bas peuple
ROTTEIIDAM. 51
dans beaucoup de nos villes, et aussi dans beaucoup de celles qui ne sont point nôtres; je ne fais môme pasi d'exception pour Paris, qui a, lui aussi, sa rue Mouffetard.
En retournant à Thôlel, je passai par la place du Grand- Marché, située au beau milieu de la ville, et non moins étrange que tout ce qui l'entourp.
C'est une place suspendue sur l'eau, à la fois place et pont; pont très-large qui relie la digue principale, la Qoogstraat, à un quartier de la ville qui est entouré de canaux. Cette place aérienne est environnée de vieux édifices sur trois de ses côtés, sur l*un desquels s'ouvre une rue longue, étroite et obscure, occupée en entier par un canal et qui ressemble à une rue de Venise ; du quatrième côté, elle s'ouvre sur une espèce de bassin, formé par le canal le plus large de la ville et qui communique directement avec la Meuse. Sur cette place se dresse, entourée de baraques et de charrettes, au milieu de monceaux de légumes, d'oranges, de casseroles, entre une foule de vendeurs et d'acheteurs, et placée à l'intérieur d'une grille couverte^e nattes et de guenilles, la statue de Désidérius Érasme, la première gloire littéraire de Rotterdam. Ce Gerrit Gerritz, — car, comme tous les autres grands écrivains de son temps, il s'est donné lui-même son nom latin ; — ce Gerrit Gerritz appartenait, par son éducation, son style et ses idées, à la famille des humanistes et des érudits de l'Italie ; écrivain fin, profond et infatigable dans les lettres et les sciences, il remplit de son nom l'Europe entre le quinzième et le seizième siècle; il fut comblé de faveurs par les papes , recherché et fêté par les princes ; — et parmi ses innombrables ouvrages, écrits tous en latin, on lit encore VÉloge de la folky dédié à Thomas Morug. Celte statue de bronze, élevée en 162^, représente Érasme vêtu d'une pelisse, avec un bonnet
de fourrure, un peu penché en avant, comme quelqu'un qui marché, et tenant en main un gros livre qu'il semble occupé à lire ; le piédestal porte une double inscription, en hollandais et en latin, qui l'appelle vir sœculisuiprimarius et civis omnium prœstanlissimus. Malgré cet éloge pompeux, le pauvre Érasme, placé là au milieu du marché, comme un garde municipal, fait pitié. Je ne crois pas qu'il y ait à la surface de la terre aucune autre statue de lettré, qui soit, comme la sienne, négligée de celui qui passe, méprisée de ceux qui l'entourent, prise en pitié par ceux qui la regardent. Mais qui sait, si Erasme, en fin philosophe qu'il était et qu'il doit être encore, ne se contente pas de ce petit coin, d'autant plus qu'il n'est pas loin ^de sa maison, si la tradition ne ment pas. Dans une ruelle voisine de la place, on voit la statuette en bronze du grand écrivain, placée dans une niche pratiquée au mur d'une petite maison, où se trouve une taverne ; sous la niche on lit l'inscripl^ion suivante : Hœc est pàrva domus magnus qua natus Erasmusj que peut-être huit Rotterdamois sur dix n'ont jamais lue, ni vue.
Dans un angle de cette même place, il y a tme petite maison appelée la maison de la peur^ sur une des murailles de laquelle on voit une vieille peinture, dont je ne me rappelle plus le sujet. Selon la tradition, le nom de maison de la peur lui fut donné parce que, lors du sac de la ville par les Espagnols, les plus illustres personnages s'y réfugièrent et y restèrent enfermés, sans manger, pendant trois jours entiers ; et ce n'est pas le seul souvenu' que l'on garde des Espagnols à Rotterdam. Beaucoup d'édifices, construits au temps de leur domination, rappellent le mode d'architecture alors en usage en Espagne et plusieurs portent encore des inscriptions espagnoles. Dans les villes de Hollande, les inscriptions ;sur les maisons sont très-communes. Les maisons se glorifient
de leur vieillesse, comme les bouteilles de vin, et elles montrent la date de leur construction écrite en gros caractères au milieu de la façade.
Sur la place du Marché, je pus observer tout à mon aise les boucles d'oreilles des femmes, qui méritent que Ton en parle par le menu.
A Rotterdam, je ne vis que les boucles d'oreilles en usage dans la Hollande méridionale ; mais même dans cette seule province la variété en est très grande. Cependant elles se ressemblent toutes en ce point qu'au lieu d'être accrochées à l'oreille, elles le sont aux deux extrémités d'un cercle métallique en or, ou en argent, ou en cuivre doré, qui ceint la tête comme un demidiadème et qui vient aboutir aux tempes. Les boucles d'oreilles les plus ordinaires ont la forme d'une spirale à cinq ou six tours souvent fort larges, • et sont attachées aux deux extrémités du cercle, de façon à dépasser le visage comme les branches d'une paire de lunettes. Beaucoup de femmes portent encore accrochées à • ces spirales deux boucles d'oreilles de la forme des boucles d'oreilles ordinaires, mais d'une plus grande dimension , qui descendent presque jusqu'à toucher le sein et qui se balancent devant les joues, comme les chassemouches des bœufs. D'autres ont un cercle d'or qui ceint aussi le front et qui est ciselé, orné de fleurs en relief, de bossettes, de boutons. Presque toutes les femmes portent les cheveux lissés et serrés sous une coiffe blanche brodée et ornée de dentelle, qui couvre la tête, s'y ajuste comme un bonnet de nuit et descend en prenant la forme d'un voile, pareillement orné de dentelle et de broderie, autour du cou et sur les épaules. Ce voile flottant, d'usage arabe, et ces boucles d'oreilles ridicules et extravagantes, donnent à ces femmes un air moitié royal moitié barbare. Si elles n'étaient blanches comme elles le sont.
64 LA uolLaîîdË.
on les prendrait pour des indigènes de quelque paya sauvage, qui de leur costume primitif auraient conservé la coiffure. Je ne m'étonne point que certains voyageurs, en voyant pour la première fois ces boucles d'oreilles, aient cru qu'elles étaient à la fois un ornement et un instrument, et qu'ils aient demandé à quoi elles servent. Mais on peut encore supposer qu'on a eu une autre intention en leur donnant cette forme, car elles peuvent servir d'armes défensives à la pudeur féminine. Un impertinent qui s'approcherait trop de la figure, rencontrerait cet obstacle au moins à quatre doigts de distance de la joue. Ces boucles d'oreilles, portées spécialement par les femmes de la campagne, sont presque toutes en or et, grandes comme elles le sont, elles coûtent fort cher, en y joignant le cercle et les autres accessoires. Mais dans mes promenades à la campagne, je vis de bien autres richesses chez les paysans hollandais.
Près de la place du Marché se trouve la cathédrale, construite vers la fin du quinzième siècle, au temps de la décadence de l'architecture ogivale : église catholique à cette époque et dédiée à saint Laurent, elle est aujourd'hui la principale église protestante de la ville. Le protestantisme, vandale de la religion, entra avec le pic et la brosse du badigeonneur dans l'antique église, brisant, raclant, dédorant, effaçant, lacérant avec un fanatisme pédantesque tout ce qui restait de beau et de splendide , et transforma la cathédrale en un édifice nu, blanc, froid, tel que l'on se figure à l'époque degli Dei falsi e bugiardi^y un temple consacré à la déesse de l'Ennui. Un orgue immense, composé de près de cinq mille tuyaux et qui rend, entre autres sons, l'effet de l'écho ; quelques tombes d'amiraux, ornées de longues épilaphes hoUan-
* Des dieux faux et mensongers. (Danle.)
daises et latines; beaucoup de bancs; quelques garçons, le chapeau sur la tête ; un gro.upe de femmes qui bavardaient à haute voix ; un petit vieillard dans un coin, le cigare à la bouche : ce fut là tout ce que je vis. C'était la première église protestante dans laquelle je mettais le pied, et je confesse qu'elle me fit une impression désagréable ; j'étais à la fois attristé et scandalisé. Je comparai cet aspect d'église dévastée avec les magnifiques cathédrales d'Italie et d'Espagne, où l'on rencontre, sur les parois éclairées d'une lumière suave et mystérieuse et à travers les nuages de l'encens, les regards d'amour des anges et des saintes, qui nous monti*ent le ciel ; où Ton voit tant d'images d'innocence qui rassérènent; tant d'images, de douleur qui aident à souffrir, qui inspirent la résignation, la paix, la douceur du pardon; où le pauvre sans toit et sans pain, repoussé de la porte du riche, peut prier au milieu des marbres et des dorures, comme dans un palais dans lequel il ne rencontre point de dédain, et au sein d'une splendeur et d'une pompe qui, loin de l'humilier, honore et réconforte sa misère ; ces cathédrales, enfin, dans lesquelles nous nous agenouillâmes, enfants, à côté de notre mère et où nous sentîmes pour la première fois une douce certitude de revivre, un jour, avec elle, dans ces profonds espaces bleus, que nous voyions peints au fond des coupoles suspenduees sur nos têtes. En comparant cette église avec ces cathédrales, je m'aperçus que j'étais beaucoup plus catholique que je ne le croyais, et je sentis la vérité de ces paroles de Castelar : « Eh bien, oui, je suis rationaliste ; mais si, un jour, je devais retourner au sein d'une religion, je retiendrais à la religion, si splendide, de mes pères, et non à cette religion sombre et nue, qui attriste mes yeux et mon cœur I »
Du haut de la tour, on voit d'un coup d'œil toute la
ville de Rotterdam, avec ses petits toits rouges et pointus, ses larges canaux, ses navires épars parmi les maisons et, tout autour de la ville, une plaine sans limites, très-verte, sillonnée de canaux bordés d'arbres, parsenaée de moulins à vent, de villages cachés sous des amas de verdure et qui ne montrent que la pointe de leurs clochers. En ce moment, le ciel était serein; on voyait étinceler les eaux de la Meuse, depuis les environs de Bois-le- Duc presque jusqu'à son embouchure ; on apercevait les clochers de Dordrecht, de Leyde, de Delft, de la Haye, de Gouda; mais nulle part, ni de près, ni de loin, la plus petite colline, la moindre éléyation de terrain, la moindre courbe qui interrompît la rigide ligne droite de l'horizon. C'était comme une mer verte et immobile, sur laquelle les clochers représentaient les mâts de navires à l'ancre. L'œil se promenait, presque en se reposant, sur cette immense plaine, et j'éprouvai pour la première fois ce sentiment indéfinissable qu'inspire la campagne hollandaise et qui n'est ni de la tristesse, ni du plaisir, ni de l'ennui, mais un mélange de tous les trois, et qui vous tient là, immobile, pendant des heures, sans que vous sachiez ce que vous regardez ni à quoi vous pensez.
Tout à coup, je fus ému par une musique bizarre dont je ne devinai pas tout d'abord la provenance. C'étaient des clochers qui jouaient un petit air gai avec des notes argentines. Tantôt les notes se succédaient lentement, comme si elles se détachaient l'une de l'autre avec peine ; tantôt elles éclataient en accords, en fioritures étranges, en trilles, en coups sonores ; c'était une musique bondissante et pleine de caprices, qui avait quelque chose de primitif, comme la ville bigarrée sur laquelle se répandaient ses notes, à la façon d'une bande d'oiseaux. Elle s'accordait si bien avec le caractère de la ville, qu'elle en semblait être la voix naturelle, un écho de la vie an-
tique de ce peuple, qui faisait penser à la mer, à la solitude, aux cabanes, et qui, tout en prêtant à rire, touchait le cœur. Soudain, la musique cessa et Theur^s sonna. En ce moment même, d'autres clochers lançaient dans Tair d'autres ariettes, dont les notes les plus aiguës arrivaient à peine jusqu'à moi, et, les ariettes terminées, ils sonnaient l'heure comme le premier. Ce concert aérien — comme je le sus depuis, lorsqu'on m'en expliqua le mécanisme — se répète à chaque heure du jour et de la nuit dans tous les clochers de la Hollande ; et ce sont des airs de chants nationaux, de psaumes, d'opéras italiens et allemands. Ainsi, en Hollande, l'heure chante, comme pour distraire Tesprit de la triste pensée du temps qui fuit, et elle chante la patrie, la religion et l'amour, avec une harmonie qui plane au-dessus de toutes les rumeurs de la terre.
Maintenant, pour continuer à dire avec suite ce que je vis et ce que je fis, je dois conduire mon lecteur dansiin café et le prier d'assister à mon premier dîner hollandais.
Les Hollandais mangent beaucoup. Le plus grand plaisir qu'ils éprouvent, comme dit le cardinal Bentivoglio, ils l'éprouvent au milieu des banquets et des festins. Mais ils ne sont point friands, ils sont gourmands ; ils visent à la quantité plus qu'à la qualité. Dès les temps anciens, ils étaient tournés en ridicule par leurs voisins, non-seulement à cause de la rudesse de leurs mœurs, mais encore à cause de la simplicité de leur nourriture ; on les appelait des mangeurs de lait et de fromage. Ils mangent en général cinq fois par jour. Au lever, du thé, du café, du lait, du pain, du fromage, du beurre; un peu avant midi, un bon déjeuner; avant diner, ce qu'on peut
appeler le petit verre, c'est-à-dire un verre de liqueur et du biscuit ; puis, un solide dîner, et sur la fin de la soirée une collation, c'est-à-dire tout juste ce qu'il faut pour ne pas aller se coucher Testomac vide. Puis, ils s'offrent des repas en commun en beaucoup d'occasions. Je ne parle pas des festins à propos de naissances et de mariages, c'est une coutune de tous les pays. Mais, par exemple, on se met à table aux enterrements : les amis et les connaissances qui ont accompagné le convoi funè. bre reconduisent chez elle la famille du défunt ; là, ils sont invités à manger et à boire, c'est l'usage ; et d'ordinaii'e ils font largement honneur à leurs hôtes. A défaut d'autre témoignage, la peinture hollandaise est là pour nous prouver l'importance qu'eurent toujours les plaisii*s de la table dans la vie de ce peuple. Outre les innombrables sujets domestiques, où l'on dirait que le plat et la bouteille sont les protagonistes, presque tous les grands tableaux qui représentent des personnages historiques, des bourgmestres, des gardes civiques, les montrent as* sis à table et occupés à mordre, à couper, à se verser à boire. Il n'y a pas jusqu'à leur héros, Guillaume le Taciturne, l'incarnation de la jeune Hollande, qui ne fût, lui aussi, la personnification de cet amour national de la table; il eut le premier cuisinier de son temps, artiste si consommé que les princes allemands envoyaient des débutants se perfectionner à son école, et que Philippe II, dans un de ces moments d'apparente réconciliation avec son eimemi mortel, le lui demanda en cadeau.
Mais, comme je l'ai dit, le caractère principal de la cuisine hollandaise, c'est l'abondance, non le raffinement. Les Français, qui ont le goût délicat, y trouvent bien à redire. Je me souviens d'un certain écrivain de Mémoires sur la Hollande qui, avec une impétuosité satirique, se répand en invectives contre la manière dont se
kÔtÎEKDÀat. 5d
houmssent les Hollandais , en disant : « Qu'esl-ce que cette habitude de manger des soupes à la bière? ces mélanges de viandes el de confitures? cette grande consommation de viande sans pain ? » D'autres auteurs de livres sur la Hollande ont parlé de leurs dîners en ce pays comme de mésaventures domestiques. Inutile de dire que ce sont là tout autant d'exagérations. Le palais le plus délicat et le plus difficile peut s'habituer en peu de temps à la cuisine hollandaise. Le fond du dîner consiste toujours en un plat de viande, avec lequel on sert quatre ou cinq autres plats de salaisons et de légumes, que chacun mêle et combine à sa manière avec le plat principal. Les Viandes sont exquises, et les légumes plus exquis encore sont préparés de mille façons différentes. Les pommes de terre et les choux sont dignes d'une mention particulière et l'art de faire les omelettes a atteint la perfection. Je ne parle ni du gibier, ni du poisson, ni du laitage, ni du beurre, car leur réputation est faite ; et je ne dis rien,* pour ne pas me laisser entraîner par Tenthousiasme, de ce célèbre fromage sur lequel, quand on y a une fois mis le couteau, on continue à s'acharner avec une sorte de fureur croissante ; on s'en va frappant d'estoc et de taille, on y pratique toutes sortes de tranchées et de fouilles, jusqu'à ce que la croûte soit vidée, et alors même l'on regrette encore d'avoir à laisser là les débris.
Un étranger qui dîne pour la première fois chez un traiteur hollandais voit plusieurs nouveautés. En premier lieu, des plats d'une grandeur et d'une épaisseur extraordinaires, proportionnés à l'appétit national ; el, fréquemment, une serviette de papier blanc très-mince, pliée à trois pointes, bordée de fleurs imprimées, avec un petit paysage aux coins et le nom du café ou du restaurant, ou un bon appétit imprimé en grands caractères
bleus. L'étranger, pour être sûr de son fait, commande un roastbeef, et on lui en apporte une demi-douzaine de tranches grandes comme des feuilles de choux ; ou bien il demande un beefsteak, et on lui apporte un coussinet de viande sanguinolente, qui suffirait à rassasier une famille ; ou bien il désire du poisson, et on lui apporte un animal aussi long que la table. Chacun de ces plats est accompagné d'un monticule de pommes de terre et d'un petit pot de moutarde de haut goût. En fait de pain, on vous octi*oie une petite tranche un peu plus grande qu'un écu et aussi mince qu'un cartilage; c'est une espèce de vexation pour nous autres Latins, qui dévorons le pain comme des gueux. Aussi, dans un restaurant hollandais, nous sommes forcés d'en redemander à chaque instant, à la grande stupéfaction des sommeliers. Avec un seul de ces trois plats et un verre de bière de Bavière ou d'Amsterdam, un honnête homme peut dire qu'il a diné. Quant au vin, il n'en est pas question, en Hollande, pour quiconque vise à l'économie, car il y est fort cher; — mais comme les bourses y sont bien garnies, presque tous les Hollandais en boivent, à partir de la classe bourgeoise ; et il y a certes peu de pays où l'on trouve une pareille variété et une pareille abondance dé vins étrangers, surtout de vins français et de vins du Rhin.
Celui qui aime les liqueurs après le dîner, trouve son affaire en Hollande. 11 n'est pas besoin de dire que les liqueurs hollandaises sont fameuses dans le monde entier, et que la plus fameuse de toutes, c'est le schiedam, extrait de genièvre, ainsi nommé d'après la petite ville de Schiedam, située à peu de distance de Rotterdam et dans laquelle se trouvent plus de deux cents fabriques. Pour donner une idée du travail qui s'y fait, il suffît de dire qu'avec le résidu de la matière distillée on nourrit trente mille porcs par an. La première fois qu'on essaye
ce fameux schiedam, on jure de n'en plus prendre une goutte, dût-on vivre cent ans; mais, après avoir juré on se parjure ; qui en a bu, comme dit le proverbe français, en boira encore, et l'on recommence à en goûter avec un gros morceau de sucre , puis avec un morceau plus petit, puis sans sucre, jusqu'à ce que, horribile dictu! sous prétexte de combattre l'humidité et le brouillard, on en vienne à avaler, sans sourciller, ses deux verres avec la désinvolture d'un marin. Suit, par ordre de noblesse, le curaçao, liqueur fine, féminine, moins forte que le schiedam, mais beaucoup plus forte que cette chose douçâtre et nauséabonde que l'on débite dans d'autres pays en abusant du nom. Après le curaçao, il y a bien d'autres liqueurs, qui se graduent en passant par tous les degrés de force et de saveur. Grâce à cette variété de liqueurs, un buveur qui s'y entend peut se procurer à son gré toutes les nuances de l'ivresse : l'ivresse douce» l'ivresse profonde, l'ivresse tapageuse et l'ivresse sourde; il peut, disposer son cerveau de façon à voir le monde sous l'aspect qui convient le mieux à son humeur, comme l'on ferait avec un instrument d'optique en changeant la couleur des vendes.
La première fois que l'on dîne en Hollande, une surprise curieuse vous attend au moment de payer l'écot. J'avais fait un diner, . sobre pour un Batave, mais assez copieux pour un Italien. Par ce que je connaissais de la cherté de toutes choses en Hollande, je m'attendais à une de ces litanies auxquelles, comme dit Théophile Gautier, la seule réponse raisonnable est un coup de pistolet. Je fus donc agréablement surpris lorsque le garçon me dit que ''avais à payer quarante «OM«,.et comme toutes les monnaies ont cours dans les grandes villes de la Hollande, je mis sur la table quarante sous en monnaie française et j'attendis, pour donner au garçon le temps de se raviser, en cas
62 U HOLUNDB.
qu'il se fût trompé. Mais le garçon regarda l'argent sfins avoir le moins du monde l'air de se raviser et avec le plus grand sérieux il me dit : « Encore une fois quarante sous. » Je tressautai sur ma chaise et je demandai une explication ; l'explication, hélas ! fut des plus simples. L'unité monétaire, en Hollande, c'est le florin, qui correspond à deux francs et quatre centimes de notre monnaie ; en soile que le centime et le sou hollandais correspondent à un peu plus dû double de notre centime et de notre sou. De là l'erreur, de là la désillusion.
Rotterdam présente, le soir» un aspect imprévu pour un étranger. Tandis que dan§ les autres villes septentrionales la vie se retire dans les maisons à une certaine heure, à Rotterdam, à celte même heure, elle se répand dans les rues. La Hoogstraat est parcourue, jusqu'à une heure avancée de la nuit, par une foule trés-serrée ; les boutiques sont ouvertes, — car les servantes font leurs achats le soir; — les cafés sont remplis de monde. Le3 cafés hollandais ont une forme particulière. Ils se com* posent le plus souvent d'une salle unique, longue, coupée au milieu par un rideau vert qui s'abaisse vers le soir et qui cache, comme la toile d'un théâtre, toute la partie de derrière qui est seule éclairée. La partie de devant, séparée de la rue par une grande croisée à vitres, reste dans l'obscurité ; aussi l'on ne voit du dehoi^s que des formes noires et la lueur des bouts de cigares, qui brillent comme des lucioles ; et parmi ces formes noires, le vague profil d'une femme à qui la lumière ne convient pas.
Après les cafés, ce sont les boutiques des marchands de tabac qui se font remarquer à Rotterdam comme dans toutes les villes de Hollande. Il y en a, pour ainsi dire, à chaque pas, et ce sont sans comparaison les plus belles
de I*Europe, sans en excepter les grandes boutiques de tabac de la Havane à Madrid. Les cigares sont enfermés dans des boîtes en bois, sur chacune desquelles se trouve appliqué un portrait imprimé du roi et de la reine, ou de quelque illustre citoyen hollandais ; et toutes ces boites sont entassées dans les hautes vitrines, et disposées selon mille formes architectoniques, comme des tours ^ des clochers, de petits temples, des escaliers tournants, qui s^élèvent du plancher au plafond. Dans ces boutiques qui resplendissent de lumières comme les magasins de Paris, on trouve des cigares de toutes les formes et de toutes les saveurs ; le marchand vous les présente courtoisement dans un étui approprié en papier vélin, après en avoir épointé un avec un petit instrument.
Les boutiques hollandaises sont magnifiquement éclai* rées, et si elles ressemblent de tout point, en elles-mêmes^ à celles des autres grandes villes européennes, elles offrent cependant un aspect particulier pendant la nuit, par le contraste du rez-de-cbaussée et de la partie supé-r rieure des maisons. En bas, tout est vitrage, lumière, couleur, splendeur; au-dessus se dressent les façades sombres, avec leurs pignons, leurs gradins, leui^ cour« bes ; la partie supérieure de la maison, c*est la vieille Hollande, simple, obscure et sile;icieuse ; le rez-de-chaussée, c'est la vie nouvelle, la mode, le luxe, l'élégance. En outre, comme les boutiques occupent tout le rez-dechaussée — les maisons étant toutes très-étroites — comme la plupart d'entre elles sont si serrées qu'elles s'entretouchent; la nuit, dans les rues, comme la Hoogstraat, on ne voit presque pas de muraille au-dessous du premier étage ; toutes les maisons semblent être soutenues par les vitrines qui, de loin, se confondent en deux larges bandes élincelantes; la rue en est bordée comme de deux haies
enflammées qui l'inondent de lumière; c'est au point qu'on y pourrait retrouver une épingle.
En se promenant le soir par les rues deRçtterdam, on voit que c'est une ville où la vie déborde et s'épanche ; une ville — j'allais dire adolescente — dans la période de la croissance ; d'année en année, elle se sent trop à l'étroit dans ses maisons et dans ses rues, comme quelqu'un qui a grandi trop vite le serait dans ses vêtements. Elle compte cent quatorze mille habitants; dans un avenir prochain, elle en comptera peut-être deux cent mille. Les rues secondaires sont des fourmilières d'enfants; elles en regorgent jusqu'à déborder, cela réjouit les yeux et le cœur. La voie publique à Rotterdam respire je ne sais quel air de fête. Les figures blanches et rouges des servantes, dont on voit poindre de toutes pai*ts les bonnets blancs; les grosses figures sereines des négociants, qui boivent à petites gorgées de grands verres .de bière ; ces paysannes avec leurs grosses boucles d'oreilles en or, cette propreté, ces fleurs aux fenêtres, cette foule laborieuse et tranquille, donnent à Rotterdam un air de santé et de contentement paisible qui appelle sur les lèvres le Te beata des Sepolcri^ ; non pas avec le cri de l'enthousiasme, mais avec le sourire de la sympathie.
En rentrant à l'hôtel, je vis touteune famille française arrêtée dans un corridor et occupée à admirer les clous d'une porte, que l'on eût pris pour autant de boutons d'argent.
Le lendemain matin, aussitôt levé, je me mis à la fenêtre, qui se trouvait au second étage, et en voyant les toits des maisons d'en face, je reconnus avec étonnement que Bismark était excusable d'avoir cru voir des fantômes sur les toits des maisons de Rotterdam. En effet, sur les cheminées de toutes les vieilles maisons s'élèvent des tuyaux,
* Chant des Tombeaux, de Ugo Foscolo.
recourbés ou droits, superposés en travers les uns des autres, croisés et recroisés, en forme de bras ouverts, de fourches, de cornes | démesurées, dans des attitudes impossibles; on pense tout de suite, qu'il y a^ là un sens caché et comme des appels mystérieux de maison à maison, et que ces tuyaux, la nuit, doivent entrer en mouvement, pour des raisons à eux connues.
Je remontai la Hoogstraat, c'était jour de fête ; on voyait peu de boutiques ouvertes ; mais, comme les Hollandais eux-mêmes me le dirent, même ces rares boutiques n'eussent point été ouvertes il y a quelques années. L'observance du précepte religieux, qui était trés-rigoureuse, commence à se relâcher. J'avais déjà vu un signe de fête dans l'habillement des gens, et spécialement des hommes. Les hommes, surtout dans les classes inférieures (et je fis également cette observation dans les autres villes), ont une sympathie manifeste pour les vêtements noirs et ils s'en parent le plus souvent le dimanche. Avec leurs cravates noires, leurs pantalons noirs et certaines redingotes noires qui descendent à peu près jusqu'au genou, avec la lenteur de leur allure, la gravité de leur visage, ils ont l'air de syndics de village qui vont assister à un Te Deum officiel.
Mais ce qui m'étonna, ce fut de voir à cette heure, presque tous ceux que je rencontrais, riches ou pauvres, hommes ou enfants, le cigare à la bouche. Cette malheureuse habitude de rêver tout éveillés^ comme l'écrivait Emile de Girardin lorsqu'il faisait la guerre aux fumeurs, occupe une si grande place dans la vie des Hollandais, qu'il en faut dire quelques mots.
Le peuple hollandais est peut-être celui de tous les peuples septentrionaux qui fume le plus. L'humidité du climat lui en fait presque un besoin et le prix très-modique du tabac met tout le monde en état de le satisfaire.
Pour montrer à quel point cette habitude est invétérée, qu'il suffise de dire que les bateliers du trekschuit^ qui est la diligence aquatique de la Ilollande, mesurent les distances par le nombre de pipes. D'ici à telle ville, di* sentais, il y a, non pas tant de lieues, mais tant de pipes. Quand on entre dans une maison, l'hôte vous of&e un cigare après le premier salut: quand vous [sortez, il vous en présente un autre ; quelquefois il vous en fourre plein vos poches. Dans les rues on voit des gens qui allument un nouveau cigare à celui qu'ils viennent de finir, et cela sans s'arrêter, avec un air de gens affairés, qui regretteraient également de perdre une minute de leur temps ou une bouffée de leur tabac. Bien des gens s'endorment le cigare aux lèvres, ou l'allument quand ils s'éveillent à la nuit, et le rallument le matin, avant de sauter en bas du lit. « Un Hollandais, écrivait Diderot, est un alambic vivant. » Il paraît, en effet, que l'action de fumer est presque pour lui une fonction nécessaire à la vie. Plusieurs ont dit que toute cette fumée lui voile l'intelligence. Et cependant, s'il y a un peuple, conune l'observe justement Esquiros, qui ait au plus haut degré l'intelligence nette et précise, c'est le peuple hollandais. D'autre part, le cigare n'est point, en Hollande, un prétexte pour demeurer oisif; on ne fume pas non plus pour rêver tout éveillé; chacun fait ses affaires •en rejetant de petits nuages blancs, avec la régularité du tuyau d'un fourneau de fabrique. Le cigare, loin d'être une distraction, est une impulsion et un auxiliaire au travail. « La fumée, me dit un Hollandais, est notre seconde respiration; » et un autre me définit le cigare : « le sixième doigt de la main. »
A propos de tabac, je voudrais raconter ici la vie et la mort d'on fameux fumeur hollandais. Mais je crains un peu les haussements d'épaules de mes amis hollandais,
qui me racontèrent cette vie et cette mort en se plaignant justement des étrangers qui écrivent sur la Hollande et qui, laissant de côté les choses importantes et honorables pour le pays, s'occupent de bagatelles de cette espèce.
Hais quoi qu'il en soit, cette bagatelle me paraît si originale qu'elle s'échappe de ma plume malgré moi.
Il y avait donc une fois un riche monsieur des environs de Rotterdam, qui s'appelait de son nom van Klaas et que Ton avait surnommé « Papa fgrande pipe, » parce qu'il était vieux, gros et grand fumeur. La tradition raconte qu'il avait fait fortune aux Indes, en honnête négociant, que c^était un homme d'un naturel pacifique et qu'il Javait bon cœur. Revenu des Indes, il s'était fait construire une fort belle résidence aux environs de Rotterdam, et dans cette demeure, il avait rassemblé et disposé en forme de musée tous les modèles de pipes qui ont existé sous le soleil, dans tous les pays et à toutes les époques, depuis celles dont se servaient les anciens barbares pour fumer le chanvre, jusqu'aux superbes pipes d'écume et d'ambre, surchargées de figurines et cerclées d'or, que l'on admire dans les plus beaux magasins de Paris. Le musée était ouvert aux étrangers, et M. van Klaas, après avoir exposé sa vaste érudition de fumeur devant chaque visiteur, lui emplissait les [poches de cigares et de tabac, et lui faisait présent d'un catalogue du musée, relié en velours.
H. van Klaas fumait cent cinquante grammes de tabac par jour, et mourut à l'âge de quatre-vingt-dix-huit ans. Donc, en supposant qu'il ait commencé à fumer dès l'âge de dix-huit ans, il aurait fumé, dans tout le cours de sa vie, quatre mille trois cent quatre-vingt-trois kilogrammes de tabac. Avec cette quantité de tabac on tracerait une ligne noire, non interrompue, qui aurait une longueur
de vingt lieues françaises. Néanmoins, H. van Klaas se montra bien plus grand fumeur dans la mort que durant sa vie. La tradition a conservé toutes les particularités de sa fin. Peu de jours avant Taccomplissement de sa quatre-vingt-dix-huitième année, il sentit tout à coup que cette année serait la dernière. Il envoya diercber son notaire qui était, lui aussi, un fumeur émérite, et, sans autre préambule : « Mon cher notaire, lui dit-il, remplissez; ma pipe et la vôtre ; je me sens mourir. » Le notaire remplit les pipes, les alluma, et M. van Klaas dicta son testament qui, depuis, devint célèbre dans toute la Hollande.
Après avoir disposé d'une grande partie de son avoir en faveur de parents, d*amis et d'hospices, il dicta les articles suivants :
« Je veux que tous les fumeurs du pays soient convoqués à mes funérailles, par tous les moyens de publicité possibles : journaux,lettres privées, circulaires, annonces. Chaque fumeur qui se rendra à l'invitation, recevra en don dix livres de tabac et deux pipes, sur lesquelles seront gravés mon nom, mes armes et la date de ma mort. Les pauvres du district qui accompagneront mon cercueil recevront chaque année, au jour anniversaire de ma mort, un gros paquet de ti\bac. A tous ceux qui assisteront à mes [funérailles, j'impose pour condition, s'ils veulent bénéficier des dispositions de mon testament, de fumer sans interruption pendant toute la durée de la cérémonie. Mon corps sera enfermé dans une caisse revêtue intérieurement du bois de mes vieilles boîtes à cigares de la Havane. Au fond de la caisse seront déposés une boite de tabac français dit caporal et un paquet de notre vieux tabac hollandais. A côté de moi seront mises ma pipe préférée et une boite ,d*allumettes.... car on ne sait jamais ce qui peut arriver. Toutes les personnes du cor-
tége, après avoir porté le cercueil au cimetière, passeront devant lui, avant de s'en retourner, et jetteront sur lui la cendre de leur pipe. »
Les dernières volontés de M. van Klaas furent exécutées à la lettre; ses funérailles furent splendides et voilées d'un épais nuage de fumée. La cuisinière du défunt, qui s'appelait Gertrude et à qui le maître avait laissé, par un codicille, un revenu considérable, à seule fin de vaincre son aversion opiniâtre pour le tabac, accompagnait la procession une cigarette de papier entre les lèvres. Les pauvres bénirent la mémoire du monsieur bienfaisant, et tout le pays retentit de ses louanges, comme il retentit encore aujourd'hui de son renom.
En passant le long d'un canal, je vis, avec des effets nouveaux, un de ces rapides changements de temps comme j'en avais déjà vu un la veille. Tout d'un coup le soleil disparait, cette infinie variété de couleurs riantes s'assombrit, et un léger vent d'automne commence à souffler. A la tranquillité joyeuse de tout à l'heure, succède aussitôt de toutes parts et en toutes choses une sorte d'agitation inquiète. Les branches des arbres sont secouées avec fracas, les banderoles des navires ondulent, les barques attachées aux poteaux bondissent, les eaux tremblent, les mille objets appendus aux maisons s'agitent, les ailes des moulins tournent avec plus de rapidité ; il semble qu'un frisson d'hiver coure sur toutes choses et que la ville s'effraye comme si elle avait entendu une menace mystérieuse. Peu de minutes après, le soleil reparait et, avec le soleil, les couleurs, la paix, l'allégresse. A la vue de ce spectacle, je pensai que la Hollande ne .peut être appelée sans injustice un pays triste comme beaucoup de gens le croient ; on peut le trouver bien plutôt, selon le temps qu'il fait, ou tout à fait triste ou
tout à fait gai. C'est en toute chqse le pays des contrastes. Sous le ciel le plus capricieux, vit le peuple le moins capricieux de la terre ; et ce peuple solide et rangé a l'architecture la plus chancelante et la plus désordonnée que l'on puisse voir.
Avant d'entrer au musée de Rotterdam, quelques observations sur la peinture hollandaise me semblent opportunes ; je ne les adresse pas, bien entendu, à ceux qui savent a coloro chi sanno » (Dante), mais à ceux qui ont oublié.
La peinture hollandaise possède une qualité qui nous la rend, à nous autres Italiens, particulièrement attrayante ; c'est de toutes les peintures du monde celle qui diffère le plus de la nôtre,Tantithèse, ou, pour employer une de ces phrases qui excitaient la colère de Leopardi, le pôle opposé de l'art. Notre 'école et celle de la Hollande sont les deux écoles les plus originales, ou, comme d'autres le disent, les seules que l'on puisse véritablement appeler des écoles; les autres n'en sont que les filles ou les sœurs cadettes, et leur ressemblent plus ou moins. Ainsi donc, du côté de la peinture encore, la Hollande présente ce que l'on recherche avec le plus d'ardeur dans les voyages et les livres de voyages : le nouveau.
La peinture hollandaise naquit avec l'indépendance et la liberté de la Hollande. Tant que les provinces du nord et celles du sud des Pays-Bas restèrent unies sous la monarchie espagnole et dans la foi catholique, elles eurent une seule et même école de peinture. Les peintres hollandais peignaient comme les peintres belges ; ils faisaient leurs études en Belgique, en Allemagne, en Italie ; Heemskerk imitait Michel-Ange; Blœmaert, le Corrége; Mor,^ le Titien; on pourrait en citer bien d'autres. Et c'étaient des imitateurs pédants, qui joignaient à l'exagération du
style italien une certaine rudesse tudesque, dont le produit était une peinture bâtarde, inférieure encore à cette peinture si primitive, presque enfantine, rigide de dessin, crue de couleurs et totalement dépourvue de clair-obscur, mais étrangère du moins à l'imitation, qui fut le lointain prélude du véritable art hollandais.
Avec la guerre de Tindépendance, avec la liberté et la Réforme, la peinture aussi se régénère ; la tradition artistique s'écroule avec la tradition religieuse ; les nudités, les nymphes, les madones, les saints, Tallégorie, la mythologie, ridéal, tout le vieil édifice tombe. en ruine. La Hollande, animée d'une vie nouvelle, éprouve le besoin de la manifester et de la répandre d'une nouvelle manière ; ce petit pays, devenu tout d'un coup si glorieux et si formidable, sent le désir de s'illustrer; les facultés qui se sont raffermies et aiguisées dans cette grande entreprise de la création d'une patrie, d'un monde réel, débordent lorsque l'entreprise a été menée à bien et créent im monde imaginaire; les conditions où se trouve le pays sonLfavorables à la renaissance de l'art ; les périls suprêmes sont conjurés ; on a devant soi la sécurité, la prospérité, un avenir splendide ; les héros ont fait leur devoir, il est possible aux artistes de s'élancer à leur tour : la Hollande, après tant de sacrifices et tant de malheurs, sortie victorieuse de la lutte, lève la tète au milieu des peuples et sourit : et ce sourire, c'est l'art.
Ce que devait être cet art, on le devinerait quand même aucun monument n'aurait survécu. Un peuple pacifique, laborieux, pratique, et pour employer l'expression d'un grand poète allemand, continuellement ramené des occupations de la vie vulgaire et bourgeoise, à une réalité/ prosa^iie ; qui cultive sa raison aux dépens de son imagination; qui vit, par conséquent, d'idées nettes plutôt que de belles images ; qui fuit les abstractions et dont la
pensée ne s'élance pas au delà de la nature avec laquelle il est en lutte perpétuelle ; qui ne voit que ce qui existe, ne jouit que de ce qu*il possède, et fait consister son bonheur dans le repos aisé et honnêtement sensuel d'une vie sans passions violentes et sans désirs déréglés ; ce peuple devait respirer, jusque dans Tart, un sentiment tranquille, se plaire dans un art qui récrée sans troubler, qui parle aux sens plus qu'à l'esprit, un art calme, précis, d'un matérialisme exquis, comme celui de sa vie ; pour tout dire, en un mot, un art réaliste, dans lequel il pût se refléter et se voir tel qu'il était, tel qu'il était heureux d'être.
Les artistes commencèrent à peindre ce qui d'abord tombaitsous leursyeux, c'est-à-dire la maison. Les longs hivers, les pluies opiniâtres, l'humidité, la variabilité continuelle du climat, force le Hollandais de rester chez lui pendant une grande partie de l'année et de la journée. Cette petite maison, cette coquille, il l'aime bien plus que nous n'aimons la nôtre, précisément parce qu'il en a plus grand besoin et qu'il y vit davantage ; il la pourvoit de toutes les commodités, la pare, y prend ses aises; il aime à regarder à travers les fenêtres bien fermées, la neige qui tombe et la pluie qui descend par torrents, et à dire : « Déchaîne-toi, tempête, j'ai chaud et je suis à l'abri I » Dans cette coquille-là, à côté de sa bonne ménagère, au milieu de ses enfants, il passe les longues soirées de l'automne et de l'hiver, mangeant beaucoup, buvant beaucoup, fumant beaucoup, se reposant avec une honnête gaieté des soucis de la journée. Les peintres hollandais reproduisent ces maisons et cette vie sur de petites toiles proportionnées aux petites parois auxquelles elles doivent être appendues ; les chambres à coucher qui font éprouver le goût du repos, les cuisines, les tables servies, les grosses figures fraîches et réjouies des mères
de famille, les hommes rangés commodément autour du foyer; et, en réalistes consciencieux, ils y mettent le chatqui sommeille, le chien qui bâille, la poule qui gratte, le balai, les légumes, les poêlons épars, les poulets déplumés. Ils représentent ensuite cette vie dans toutes les classes sociales et dans toutes ses variétés : la conversation, le bal, les orgies, les jeux, les fêtes; et c'est ainsi que les Terburg, les Hetzu, les Netscher, les Dow, les van Hieris, les Steen, les Brouwer, les van Ostade deviennent fameux.
Après la maison, ils se tournent vers la campagne. Le climat hostile n'accorde qu'un temps fort court pour admirer la nature ; mais c'est précisément pour ce motif que les artistes hollandais l'admirent davantage. Ils saluent le printemps avec une joie plus vive, et ce sourire fugitif du ciel se grave plus profondément dans leur imagination. Le pays n'est pas beau, mais il leur est doublement cher pour avoir été arraché à la mer et à l'étranger; ils le reproduisent avec amour; ils créent le paysage simple, naïf, plein d'un s^ns intime que n'ont, dans cette saison-là, ni les paysages italiens, ni les paysages belges. Leur pays plat et monotone ofTre à leurs regards attentifs une variété merveilleuse. Ils saisissent toutes les variations du ciel; ils mettent à profit l'eau, qui est partout, qui reflète, qui illumine, qui donne de la grâce et de la fraîcheur à toute chose; ils n'ont point de montagnes, mais, au fond de leurs tableaux, ils mettent les dunes ; ils n'ont point de bois, mais ils voient et font voir les mystères d'un bois dans un groupe d'arbres; et, tout cela, ils l'animent de leurs beaux animaux et de leurs voiles. Les sujets de leurs tableaux sont bien pauvres : un moulin à vent, un canal, un ciel gris; mais à combien de choses cela fait penser I Quelques-uns d'entre eux, peu satisfaits de cette nature, viennent chercher en Italie les
U La hollande.
collines, le ciel lumineux et les ruines illustres; et il en est résulté un groupe nombreux d'artistes éminents, comme les Both, les Swanefelt, les Pynacker, les Breenberg, les van Laar, les Asselyn ; mais la palme reste aux paysagistes hollandais, à Wynants, le peintre du matin ; à van der Neer, le peintre de la nuit ; à Ruisdaêl, le peintre de la mélancolie; à Uobbema, celui qui a illustré les moulins, les chaumières et les jardins ; et à d'autres, qui se contentèrent d'exprimer le charme de leur nature modeste.
En même temps que le paysage, naît un autre genre de peinture qui est du domaine particulier de la Hollande : la peinture d'animaux. Les animaux sont la richesse du pays ; c'est cette étonnante race bovine qui n*a pas de rivales en Europe, soit pour la fécondité, soit pour la beauté. Les Hollandais, qui lui doivent tout, la traitent, on peut le dire, comme faisant partie de la population ; ils aiment leurs bêtes, ils les lavent, les peignent, les habillent. On les voit partout ; leur image est réfléchie dans tous les canaux ; elles ornent la campagne par les innombrables taches noires et blanches dont elles émaillent les immenses prairies; elles donnent à tout le pays un air de paix et de repos, qui met au cœur je ne sais quel sentiment de douceur arcadienne et de sérénité patriarcale. Les artistes hollandais étudient ces animaux dans toutes leurs variétés, dans toutes leurs habitudes ; ils en devinent, pour ainsi dire, la vie intime, les sentiments et s'en servent pour donner de la vie à la beauté tranquille de leurs paysages. Rubens, Snyders, Paul de Vos, et bien d'autres peintres belges avaient peint les , animaux avec une supériorité admirable, mais ils sont tous surpassés par les Hollandais van de Yelde, van Berghem, Karel du Jardin et par le prince des peintres d'animaux, Paul Potter," dont le fameux Taureau^ du musée de la Haye,
KOltEllDÂM. 7^
mériterait les honneurs du Louvre, en face de la Transfiguration de Raphaël.
Les Hollandais devaient exceller dans un autre genre de peintures : les marines. La mer, leur ennemie,, leur puissance et leur gloire, la mer qui s'élève sur leur patrie, qui la tourmente et la craint, et qui entre de mille côtés et sous mille formes dans leur vie, cette orageuse mer du Nord, pleine de couleurs sinistres, éclairée par des couchers de soleil d'une tristesse infinie et qui fouette une rive désolée, devait subjuguer l'imagination des artistes hollandais. Ils passent, en eflet, de longues heures sur la plage, à en admirer la beauté redoutable; ils s'aventurent sur les flots pour étudier la tempête; ils achètent des bâtiments et s'embarquent avec leur famille, pour observer et pour peindre; ils suivent à la guerre les flottes nationales et assistent aux batailles, et c'est ainsi que naissent les peintres de marine comme Guillaume van de Velde, l'aîné, et Guillaume le jeune, Backhuysen, Dubbels, Stork.
Un autre genre de peinture devait surgir en Hollande, Gonmie expression du caractère du peuple et des mœurs républicaines. Un peuple qui, sans grandeur, avait fait tant de grandes choses, comme le dit Michelet, devait avoir sa peinture, pour ainsi dire héroïque, destinée à illustrer les hommes et les événements. Mais précisément parce que ce peuple n'avait pas la grandeur, ou, pour mieux dire, n'avait pas la forme de la grandeur, puisqu'il était modeste, porté à trouver tous les hommes égaux devant la patrie, parce que tous avaient fait leur devoir ; puisqu'il avait horreur des adulations et des apothéoses qui glorifient, en un seul, les vertus et le triomphe d'un gi^and nombre, cette peinture devait illustrer, non un petit nombre d'hommes éminents et de faits extraordinaires, mais toutes les classes des citoyens, prises dans
les circonstances les plus ordinaires et les plus pacifiques de la vie bourgeoise. De là, les grands tableaux qui représentent ensemble cinq, dix, trente personnes, arquebusiers, syndics, officiers, professeurs, magistrats, administrateurs, assis ou debout autour d'une table, faisant bonne chère ou discutant, tous de grandeur naturelle, tous portraits fidèles, aux visages graves, ouverts, sur lesquels rayonne la profonde sérénité de la conscience tranquille et où Ton devine, plutôt que l'on ne la voit, la noblesse d'une vie consacrée à la patrie, le caractère de cette forte et laborieuse époque, les mâles vertus de ces générations excellentes, tout cela relevé par le beau costume de la Renaissance, qui marie si admirablement la gravité et la grâce, collerettes, justaucorps, manteaux noirs, écharpes des oie, rubans, armes et bannières. C'est avec de tels sujets que les van der Heist, les Hais, les Govaert Flink, les Bol ont fait des chefs-d'œuvre.
Si Ton passe des considérations générales sur les divers genres de peinture, à la manière spéciale, aux moyens que les artistes employaient pour peindre, on songe tout de suite au moyen principal, qui est comme le trait distinctif de l'école hollandaise : ce moyen c'est la lumière.
La lumière, à cause des conditions particulières où elle se manifeste en Hollande, devait faire naître un mode particulier de peindre. Une lumière pâle, ondoyant avec une mobilité merveilleuse à travers une atmosphère chargée de vapeurs, un voile nébuleux continuellement et brusquement déchiré, une lutte perpétuelle entre les rayons et les ombres, c'était un spectacle qui devait attirer l'attention des peintres. Us commencèrent à observer et à reproduire toutes ces variations capricieuses du ciel, cette lutte qui anime d'une vie variée et fantastique la solitude de la nature hollandaise ; et à mesure qu'ils la
peignaient» cette lutte prit possession de leurs esprits, et alors, au lieu d'imiter, ils créèrent. Alors, ils firent lutter eux-mêmes les deux éléments ; ils augmentèrent les ténèbres pour y projeter des éclats lumineux, pour les rompre de toutes façons par des jeux de lumière, pour y faire glisser et mourir des rayons de soleil, des reflets crépusculaires, des clartés de lampes, les dégradant avec les nuances les plus délicates en ombres mystérieuses et peuplées de formes confuses, que Ton voit sans les distinguer. C'est ainsi qu'ils ont créé toute sorte de jeux, de contrastes, d'énigmes, d'effets de clair-obscur inattendus, étranges. Parmi tant d'autres, Gérard Dow, l'auteur du fameux tableau des quatre chandelles, et Rembrandty le grand magicien surhumain de la lumière, firent en ce genre de véritables prodiges.
Un autre caractère principal de la peinture hollandaise devait être le coloris. 11 est généralement reconnu que, dans un pays où il n'existe point d'horizons montueux, de perspectives accidentées, de vues grandioses, pas de formes générales, enfin, qui se prêtent au dessin, l'œil de l'artiste doit surtout être séduit par les couleurs. D'ailleurs en Hollande, la lumière incertaine, la brume indéterminée qui voile continuellement la transparence de l'air effacent et confondent les contours des objets; alors l'œil, négligeant la forme, qu'il ne saisit qu'imparfaitement, s'attache de préférence à la couleur comme à l'attribut principal que lui offre la nature. Voici encore une autre raison : dans un pays plat, uniforme et gris comme la Hollande, on a besoin de la couleur, comme on a besoin de l'ombre dans un pays méridional. Les artistes hollandais ne firent que se mettre en harmonie avec le goût impérieux de leur peuple, qui peint des plus vives couleurs les maisons, les navires, par-ci par-là les troncs des arbres, les pilotis, les palis-
sades dans la campagne ; qui s'habille et qui, surtout, rhabillait autrefois de couleurs gaies ; qui aime les tulipes et les jacinthes à la folie. Et voilà pourquoi tous les peintres hollandais, à commencer par Rembrandt, furent de puissants coloristes.
Le réalisme, favorisé par le caractère calme et lent des Hollandais qui permet aux artistes de maîtriser leur fougue, et aidé de leur nature qui vise à l'exactitude et se refuse à faire les choses à demi, devait donner à la peinture de ce peuple un autre trait distinctif : le fini ; et ce fini devait être porté par eux au dernier degré du possible. On a dit avec raison que Ton trouve dans les tableaux hollandais la première qualité de ce peuple, qui est la patience. Chaque chose y est représentée avec la minutie de la reproduction photographique : les meubles avec toutes les veines du bois, les feuilles avec toutes leurs fibres, les tissus avec tous leurs fils, les rapiécetages avec tous leurs points, les animaux avec tous leurs poils, les visages avec toutes leurs rides; chaque détail est achevé avec une précision microscopique ; c'est à faire croire que Ton a sous les yeux l'œuvre d'un pinceau de fée, ou que l'artiste a dû perdre, à ce travail, la vue et la raison. Au fond, c'est un défaut plutôt qu'un mérite, puisque l'office de la peinture est de représenter, non ce qui est, mais ce que l'œil voit, et l'œil ne voit pas tout ; mais ce défaut est poussé jusqu'à une si merveilleuse perfection, qu'on l'admire au lieu de le déplorer et qu'on n'ose souhaiter qu'il disparaisse. Et à cet égard, Dow, van Mieris, Potter, van der Helst et, plus ou moins, tous les peintres hollandais se rendirent fameux en faisant des prodiges de patience.
Mais le réalisme, qui donne à la peinture hollandaise une empreinte si originale et des qualités si admirables, est cependant l'origine de ses plus graves défauts. Les
peintres hollandais, uniquement soucieux de peindre la Yérité matérielle, ne donnent à leurs figures que l'expression des sentiments physiques. La douleur, l'amour, l'enthousiasme, et les mille sentiments délicats qui n'ont pas de nom, ou qui prennent un nom différent, suivant les causes qui les font naître, ils les expriment rarement ou jamais. Pour eux, le cœur ne bat point, l'œil ne pleure point, la bouche ne tremble point. Dans leurs tableaux, tout un côté, le plus puissant et le plus noble de l'âme humaine, fait défaut. De plus, en peignant chaque objet avec cette fidélité, môme le laid, surtout le laid, ils finissent par exagérer la laideur elle-même; ils transforment les défauts en difformités, et font de leurs portraits des caricatures; ils calomnient le type national, ils donnent à toute figure humaine un aspect grossier et burlesque. Pour trouver le milieu qui convient à ces figures, ils sont obligés de choisir des sujets vulgaires ; de là le nombre excessif de tableaux qui représentent des cabarets et des ivrognes à figures grotesques, hébétées, dans des attitudes extravagantes, des femmes de mœurs équivoques, des vieillards ridicules jusqu'à en devenir méprisables; des scènes dont il nous semble entendre les rires bruyants et les paroles obscènes. On dirait, en regardant ces tableaux, que la Hollande est habitée par le peuple le plus difforme et le plus libertin de la terre. Les peintres s'abaissent à des licences pires encore. Steen met un clystère au milieu du tableau; Potter peint une vache qui urine ; Rembrandt dessine des gens qui satisfont leurs besoins naturels; Brouwer représente des ivrognes qui vomissent ; Torrentius met en circulation des tableaux si éhontés que les Etats de Hollande les font rechercher et brûler. Même en supprimant cette licence, on ne trouve presque jamais, dans un musée de Hollande, rien qui élève l'âme, qui fasse naître un mouvement de
pensées hautes et douces. On admire, on jouit, on rit, on reste pensif devant quelque paysage; mais, en sortant, on sent que le plaisir que Ton a éprouvé n*est pas complet, on désire quelque chose, on $ent comme le besoin de voir de beaux visages et de lire des vers inspirés, et parfois on se prend à murmurer presque sans s*en douter : Oh, Raphaël !
Enfin, il faut rappeler encore deux grands mérites de cette peinture : sa variété et son importance comme expression, comme miroir, pour ainsi dire, du pays. Si l'on en excepte Rembrandt, avec le groupe de ses imitateurs, presque tous les autres artistes sont très-différents les uns des autres ; aucune autre école peut-être ne présente un aussi grand nombre de maîtres originaux. Le réalisme des peintres hollandais naquit de leur amour commun de la nature ; mais chacun a laissé dans son œuvre l'empreinte de sa façon particulière de l'aimer ; chacun a rendu l'impression différente qu'il avait reçue de la nature; chacun, partant d'un point commun qui est le culte de la vérité matérielle, est arrivé à un but qui n'est pas celui des autres. Réalistes, par conséquent poussés à tout reproduire à l'aide du pinceau, ils sont arrivés naturellement à représenter la Hollande plus complètement qu'aucune autre école de peinture n'a jamais représenté le pays où elle s'est développée. On a dit que, si tous les témoignages visibles de l'existence de la Hollande au dix-septiéme siècle, qui était son grand siècle, venaient à disparaître, à l'exception de l'œuvre des peintres, on la retrouverait tout entière dans les tableaux : les villes, les campagnes, les ports, les navires, les marchés, les boutiques, les costumes, les ustensiles, les armes, le linge, les marchandises, la vaisselle, les mets, les plaisirs, les habitudes, les croyances religieuses et les superstitions, les qualités et les défauts du peuple, et si c'est là un grand
ROTTERDAM. 8i
mérite dans la littérature, ce n'en est pas un moindre dans sa sœur, la peinture.
Mais il y a dans la peinture hollandaise une grande lacune, que la nature pacifique et modeste du peuple ne suffit pas à expliquer. Cette peinture, si profondément nationale, a négligé, sauf quelques batailles navales, tous les grands faits de la guerre de Tindépendance, parmi lesquels les sièges de Leyde et de Haarlem eussent suffi à inspirer, à susciter une légion d'artistes. Une guerre d'un siècle, à peu près, pleine de vicissitudes étranges et terribles, n'a laissé de traces dans aucun tableau mémorable. Cette peinture si variée et si consciencieuse dans la représentation du pays et de sa vie, n'a reproduit aucune scène de cette grande tragédie, comme l'appela prophétiquement Guillaume le Taciturne, et qui fit naître, pendant si longtemps, chez le peuple hollandais, tant d'émotions diverses, de terreur, de douleur, de colère, de joie et d'orgueil !
La splendeur de l'art s'obscurcit, en Hollande, avec celle de la grandeur politique. Presque tous les grands peintres naquirent dans les trente premières années du dix-septième siècle, ou dan$ les dernières du seizième ; tous étaient morts après les dix premières années du dix-huitième, et ce siècle n'en vit apparaître aucun autre; la Hollande avait épuisé sa fécondité. Déjà, vers la fin du dix-septième siècle, le sentiment national avait conunencé à s'affaiblir ; le goût se corrompait, l'inspiration des peintres baissait avec l'énergie morale du pays . Au dix-huitième siècle, les artistes revinrent à la mythologie, au classique, à la convention, comme s'ils étaient las de la nature ; l'imagination se refroidit, le style s'appauvrit, la dernière étincelle de l'ancien génie s'éteint; l'art hollandais montre encore au monde les fleurs merveilleuses de van Huysum, le dernier grand amant de la
82 LA HOLUNDE.
nature; puis, sa main fatiguée retombe, et ces fleurs vont orner son tombeau.
Le musée de peinture actuel de Rotterdam ne contient qu'un petit nombre de tableaux, fort peu qui viennent de la main des premiers artistes et aucun des grands chefsd'œuvre de la peinture hollandaise. Trois cents toiles et mille trois cents dessins furent détruits par un incendie en 1864, et ce qu'on y voit maintenant provient, en grande partie, d'un certain Jacob Otto Boymans, qui le laissa par testament à la ville de Rotterdam.
Si donc on entre daqs ce musée, c'est plutôt pour faire la connaissance personnelle de quelques artistes, que pour admirer la peinture hollandaise.
Dans une des premières salles, on voit quelques esquisses de batailles navales, signées du nom de Willem van de Velde, que l'on considère comme le plus grand peintre de marines de son temps ; il est fils de Willem, peintre de marines également et surnommé le vieux, pour le distinguer du premier qu'on nommait le jeune. Père et fils eurent l'avantage de vivre au temps des .grandes guerres maritimes entre la Hollande, l'Angleterre et la France, et de voir de leurs propres yeux des batailles.
Les États de Hollande avaient mis une petite frégate à la disposition du vieux van de Velde ; le fils accompagna le père et ils firent tous deux leurs esquisses au milieu de la fumée des coups de canon, en s'avançant quelquefois si loin avec leur bâtiment, que les amiraux étaient forcés de leur ordonner de s'éloigner. Van de Velde le jeune surpassa de beaucoup son père et ne fit le plus souvent que de petits tableaux : un ciel gris, une mer calme et quelques voiles; mais rien qu'à les regarder, on sent l'odeur saline des eaux^ et l'on prend le cadre pour une
fenêtre qui donne sur la mer. Van de Velde appartient à ce groupe de peintres hollandais qui aimaient l'eau avec une sorte de fureur et qui, pour ainsi dire, peignaient sur Teau. A ce groupe appartenait aussi Backhuysen, peintre de marines, qui eut de son temps une grande vogue et que Pierre le Grand choisit pour maître, pendant le temps qu*il passa à Amsterdam. Ce Backhuysen se risquait, à ce que Ton dit, dans une petite barque, au milieu de la mer orageuse, pour observer de près le mouvement des ondes, et s'exposait, lui et les bateliers, à un si gi^and danger que les bateliers plus soucieux de leur peau que de ses toiles, le ramenaient à terre malgré lui. Jean Griffier allait plus loin en ce sens. Il avait acheté à Londres un petit bâtiment, l'avait meublé comme une maison, y avait installé sa fenune et ses enfants et naviguait ainsi, à ses frais, à la recherche des effets et des paysages de mer.
Une tempête ayant brisé son vaisseau contre un banc de sable et détruit tout ce qu'il possédait, il fut sauvé, connue par miracle, avec sa famille, et alla s'établir à Rotterdam ; mais il se dégoûta bientôt de la vie de terre, il acheta une méchante barque, toute dégradée, recommença à naviguer, risqua une seconde fois sa vie près de Dordrecht et recommença de plus belle.
En fait de marines, le, musée de Rotterdam n'a près* que rien ; mais le paysage 7 est dignement représenté par deux tableaux de Ruisdael, le plus grand des paysagistes hollandais dans le genre champêtre. Ce sont deux de ses sujets favoris : des endroits boisés et solitaires, qui inspirent, comme tous ses autres tableaux, un sentiment de vague mélancolie. La grande puissance de cet artiste qui domine dans l'école hollandaise par uiie finesse d'âmfe et une supériorité d'éducation singulière, c'est le sentiment. On a généralement dit qu'il se ser-»
vit du paysage pour exprimer ses amertumes, ses ennuis, ses rêves, et qu41 a contemplé son pays avec une sorte de tristesse amère, semblable à celle d'un malade; qu'il créa, enfin, ses bosquets pour y cacher cette tristesse. La lumière voilée de la Hollande est Timage de son âme; personne n'eut un sentiment plus exquis de cette douceur mélancolique; personne ne représenta mieux que lui, dans un rayon de lumière languissante, le sourire d'un être affligé. Et c'est précisément à cause de sa rare distinction, qu'il ne fut apprécié de ses concitoyens que longtemps après sa mort.
A côté de Tune des toiles de Ruisdael, il y a un tableau de fleurs d'une femme artiste, Rachel Ruysch, mariée à un peintre de portraits renommé; née dans la seconde moitié du seizième siècle, elle mourut le pinceau à la main, à l'âge de quatre-vingts ans, après avoir prouvé à son mari et au monde entier qu'une fenmie qui a du jugement, peut cultiver les bçau;c-arts avec passion et trouver le temps de donner le jour à dix enfants et de les élever. *
Et puisque je viens de mentionner la femme d'un peintre, je remarque en passant qu'il y aurait à faire un l)eau livre sur les femmes des peintres hollandais, soit à cause de la diversité de leurs aventures, soit à cause de la place importante qu'elles occupèrent dans l'histoire de l'art. On connaît de vue bon nombre d'entre elles, car beaucoup de peintres firent le portrait de leurs femmes en même temps que le leur et celui des enfants, du chat et de la poule. Les biographes parlent presque de toutes, soit pour démentir, soit pour confirmer les histoires qui coururent sur leur compte. Quelques-uns allèrent jusqu'à dire que la plupart d'entre elles eurent des torts graves envers la peinture. 11 me semble que si torts il y a, ces torts sont réciproques. Quant à Rembrandt, on sait que la
HOnERDAM. $5
période la plus heureuse de sa vie fut celle qui s*écoula entre son premier mariage et la mort de sa femme, fille d'un bourgmestre de Leeuwarde ; la postérité doit donc de la reconnaissance à sa femme. Nous savons que van der Helst épousa, dans un âge déjà avancé, une belle jeune* fille qui ne fit jamais parler d'elle, et la postérité doit encore des remercîments à celle qui égaya la vieillesse du grand peintre. On ne saurait, il est vrai, parler de toutes dans les mêmes termes. Des deux femmes de Steen, par exemple, la première était une tète légère, et laissa dépérir la brasserie qu'il avait héritée de son père, à Delft ; la seconde, à ce que Ton dit, lui fut infidèle. La seconde femme de Heemskerk était connue par ses escroqueries, et son mari était obligé de courir partout pour faire des excuses au sujet de ses erreurs de conduite. La femme de Hondekoeter était une personne bizarre et acariâtre, qui le contraignait ^de passer la soirée dans les tavernes, pour se délivrer de sa société. La femme de Berghem était d'une insatiable avarice; elle l'éveillait brusquement quand elle le trouvait endormi sur ses pinceaux, pour le contraindre à travailler et à gagner de l'argent; le pauvre homme était contraint de recourir à des subterfuges, lorsqu'il recevait le prix de ses tableaux, afin de pouvoir acheter des estampes. Par contre, les citations n'en finiraient pas si l'on voulait rappeler les torts de messieurs les maris. Le peintre Griffier oblige sa fenume à parcourir le monde en barque ; le peintre Weenix demande à sa femme la permission d'aller passer quatre mois à Rome et il y reste quatre ans ; le peintre Karel du Jardin épouse une vieille femme riche pour se faire payer ses dettes, et la plante là quand elle les lui a payées ; le peintre Molyn fait assassiner sa femme pour épouser une Génoise. J'aime mieux laisser dans l'ombre du doute la question de savoir, si le pauvre
DigiUzed by CjOOQIC
Paul Potter a été trahi par Tépouse qu'il aimait éperdûment, comme quelques-uns raffirment, tandis que d'autres le nient. Même observation à propos du grand peintre des fleurs van Huysum; au sein des richesses et de la gloire, il se consumait de jalousie pour une femme qui n'était plus ni jeune ni belle ; avait-il de sérieuses raisons pour se consumer ainsi, ou ne s'était-il pas plutôt monté la tête sans raison, à propos des histoires que lui contaient des rivaux jaloux? Pour finir par une bonne note, je décerne une mention honorable aux trois femmes du peintre Eglon van der Neer, qui le dotèrent de vingttrois enfants, ce qui ne Tempécha point de peindre un grand nombre de tableaux de tout genre, de faire plusieurs voyages et de cultiver les tulipes.
Il y a au musée de Rotterdam plusieurs petits tableaux d'Albert Cuyp, un paysage^, des chevaux, des poules, des fruits ; Albert Cuyp, à lui seul, constituait un genre*^ dans l'art hollandais ; il peignit, dans le cours de sa vie presque séculaire, des portraits, des paysages, des animaux, des fleurs, des scènes d'hiver, des clairs de lune, des tableaux de figures, et laissa, dans tous les genres, une empreinte originale ; mais, comme tous les peintres hollandais de son temps, il fut néanmoins si peu favorisé de la fortune que, jusqu'en 1750, c'est-à-dire plus de cinquante ans après sa mort, on ne payait pas plus de cent francs ceux de ses tableaux que l'on payerait aujourd'hui cent mille, non en Hollande,^ mais en Angleterre où presque toutes ses œuvres se trouvent aujourd'hui.
Quant à un Christ au tombeau de Heemskerk, on ne le citerait môme pas, s'il ne fournissait un prétexte pour faire connaître l'artiste, qui était un des plus curieux originaux qu'on ait jamais vus. VanVeen, tel est son nom,
* Che « fece parte da se stesxo. » (Dante.)
naquit au village de Heemskerk, vers la fin du quinzième siècle, et, par conséquent, florissait dans la période de rimitation italienne. Il était fils de paysan, et quoiqu'il se sentît une certaine disposition pour la peinture, il était destiné à demeurer paysan. Gomme beaucoup d'autres artistes hollandais, il devint peintre par accident. Son père était un homme emporté et Tenfant le craignait beaucoup. Un jour, le pauvre van Veen laissa choir la cruche au lait ; son père se précipita sur lui ; il s'enfuit, se cacha et passa la nuit hors de la maison. Le matin venu, sa mère qui le retrouva convint avec lui qu'il serait peu prudent d'affronter la colère paternelle. Elle lui donna donc un peu de linge et un peu d'argent, et l'envoya à la grâce de Dieu. Le jeune garçon alla à Haarlem, obtint d'entrer à l'école d'un peintre de renom, fit ses études, y réussit et alla se perfectionner à Rome. Il ne devint pas un grand artiste, car l'imitation italienne lui fit plus de mal que de bien, il est raide dans l'interprétation du nu, et son style est maniéré. Néanmoins ce fut un peintre fécond et bien payé, et il n'eut pointa regretter la vie des champs. Mais voici en quoi consiste son originalité : c'était , au dire de ses biographes , un homme d'une poltronnerie incroyable, maladive, qui allait jusqu*à la folie. Par exemple, il grimpait sur un toit ou sur un clocher , quand il savait que les arquebusiers allaient passer, et dans le refuge où il s'était caché , il avait encore peur rien qu'à voir Ifes armes dans la rue. Si l'on était tenté de révoquer le fait en doute, voici qui est de nature à faire accepter l'histoire comme vraie : il se trouvait à Haarlem lorsque les Espagnols vinrent assiéger la ville; les magistrats qui connaissaient sa faiblesse, lui permirent de s'esquiver avant qu'on en vînt aux mains, prévoyant sans doute qu'il mourrait de frayeur ; il profita de cette permission et s'enfuit à
Amsterdam, sans s'inquiéter de Tembarras où il laissait ses concitoyens.
D'autres peintres hollandais, — puisque je suis en veine de parler des hommes et non des tableaux, — sont comme Heemskerk devenus peintres par accident. Everdingen devint paysagiste de premier ordre, grâce à une tempête, qui jeta son navire sur la côte de la Norvège. Il resta dans le pays, et s'inspirant de cette grande nature, créa un genre de paysage original. Cornelis Vroom, lui aussi, dut sa fortune à un naufrage ; il était parti pour TEspagne avec quelques tableaux religieux ; le vaisseau fil naufrage près des côtes du Portugal ; le pauvre artiste se sauva, avec d'autres naufragés, dans une île inhabitée ; ils restèrent deux jours sans nourriture, et déjà se considéraient comme perdus, lorsqu'ils furent inopinément secourus par les religieux d'un couvent de la côte. La mer leur avait apporté, avec la carcasse du navire, les tableaux naufragés, que ces religieux avaient trouvés admirables. Et c'est aiusi que Cornelis fut recueilli, hébergé, encouragé à peindre, et cette profonde émotion du naufrage donna à son esprit une nouvelle et puissante impulsion, qui en fit un véritable artiste. Un autre, Hans Vredeman, fut un fameux peintre detrompe-l'œil; il peignit si magistralement des colonnes sur les battants de la porte d'une salle, que Charles V, qui s'était retourné pour regarder après être entré, crut que la paroi s'était fermée derrière lui par enchantement ; — ce même Hans Vredeman peignait des palissades qui arrêtaient les 'gens et leur faisaient rebrousser chemin, et des portes sur lesquelles on mettait la main pour les ouvrir. 11 dut sa*fortune à un livre d'architecture de Vitruve, qu'il reçut, par hasard, d'un menuisier.
11 y a un beau petit tableau de Steen, représentant un médecin qui feint de faire l'extraction de la pierre à un
malade imaginaire ; une vieille femme reçoit les pierres dans une cuvette, le malade jette les hauts cris et quelques curieux regardent par une fenêtre en souriant.
Lorsqu'on a dit que ce tableau vous fait rire, on a dit tout ce que Ton en peut convenablement dire. Steen est, après Rembrandt, le peintre de figures le plus original de l'école hollandaise ; c*est un des rares artistes qui, une fois connus, restent imprimés, gravés, fixés dans notre esprit pour la vie entière, qu'ils soient ou non en harmonie avec notre nature, qu'on les admire comme grands, ou qu'on ne les juge dignes que des honneurs du second rang. Après avoir vu ses tableaux, il n'est plus possible de voir un ivrogne, un farceur, un boiteux, un petit monstre, une figure difforme, une grimace ridicule, une attitude grotesque, sans se rappeler quelques-unes de ces figures. Tous les degrés, toutes les sottises de l'ivresse, tout ce qu'il y a de grossier et de fâcheux dans l'orgie, la frénésie des plus vifs plaisirs, le cynisme du vice le plus vulgaire, les bouffonneries de la canaille la plus effrénée, toutes les émotions les plus bestiales, tous les aspects les plus ignobles de la vie de cabaret et de carrefour, il les a reproduits avec la brutalité et l'insolence de l'homme sans scrupules, et avec une force comique, une verve, je dirais presque une ivresse d'inspiration que l'on ne saurait exprimer par des paroles. On a écrit sur lui bien des volumes, et prononcé des jugements bien di^érents. Ses admirateurs les plus chaleureux lui ont attribué une intention morale : celle de faire prendre la crapule en horreur, en la peignant comme il le* fit, sous des couleurs rebutantes ; à l'exemple des Spartiates qui montraient des Ilotes ivres à leurs enfants. D'autres ne virent dans ce genre de peinture que l'expression spontanée et irréfléchie de la nature et des goûts de l'artiste, qu'ils représentèrent comme un personnage
crapuleux et vulgaire. Quoi qu'il en soit, il est hors de doute que la peinture de Steen ne peut être considérée, par les effets qu'elle produit, comme une satire du vice ; et, en cela, il est bien supérieur à presque toiis les autres artistes hollandais, qui se bornèrent à un naturalisme extérieur. De là le nom qu'on lui donna de Hogart hollandais, de philosophe jovial, d'observateur par excellence des mœurs de son pays ; et uij de ses admirateurs est allé jusqu'à dire que si Steen était né à Rome au lieu d'être né à Leyde, et s'il avait eu pour maître Michel-Ange au lieu de van Goyen, il serait devenu un des plus grands peintres du monde. Un autre trouva même je ne sais quelle analogie entre lui et Raphaël. L'admiration est moins générale pour les qualités techniques de sa peinture, dans laquelle on ne trouve point la finesse et la vigueur des autres artistes, comme Ostade, , Mieris, Dow. Cependant, même en considérant le caractère satirique de ses œuvres, on peut dire que Steen a souvent dépassé son but, si réellement il a eu un but. La verve burlesque a souvent dominé en lui le sentiment de la vérité; ses figures, au lieu de n*être que ridicules, sont monstrueuses, à peine humaines, souvent plus semblables à des bêtes qu'à des hommes, et il multiplia à tel point ces figures qu'au lieu du rire, il provoqua parfois le dégoût et presque un sentiment d'indignation en faveur de la nature humaine outragée. Le plus souvent néanmoins, l'effet dominant est le rire, un rire sonore» irrésistible, qui nous échappe même quand nous sommes seuls, et qui attire sur nous l'attention des amateurs occupés à regai'der les tableaux voisins. Il est impossible de porter à une plus grande puissance l'art d'écraser les nez, de tordre les bouches, de raccourcir les cous, d'accentuer les rides, d'hébéter les figures, d'attacher des bosses et des goitres, de faire rire aux éclats, chan-
celer, tomber, d'exprimer dans l'éclair d'une pupille à demi éteinte Thébétement et la luxure, de révéler l'abrutissement d'un homme dans un sourire et dans un geste , de faire sentir Todeur de la pipe, entendre les rires grossiers, deviner les discours stupides etdéshonnêtes, comprendre, en un mot, le cabaret et la canaille ; il est impossible de pousser cet art plus loin qiie ne Ta fait Steen.
Il y a eu et il y a encore de grands problèmes à propos de sa vie. On a écrit des volumes pour prouver qu'il fut un ivrogne, et des volumes pour prouver qu'il fut sobre, et, comme toujours, on a exagéré dans les deux sens. Il tint une brasserie à Deift, ses affaires ne prospérèrent pas ; il ouvrit un cabaret, et tout alla de mal en pis. On a dit qtfil en était lui-même l'habitué le plus assidu, que tout le vin y passait, et que la cave une fois mise à sec, il ôtait l'enseigne, fermait boutique, se mettait à peindre avec fureur, puis vendait ses tableaux, rachetait du vin et recommençait de plus belle. On va jusqu'à dire qu'il payait sa consommation personnelle avec ses tableaux et que, par conséquent, tous ses tableaux se trouvaient chez des marchands de vin. Il est vraiment difficile d'expliquer comment, menant presque toujours une vie désordonnée, il aurait pu faire un si grand nombre de tableaux admirables ; mais il n'est pas moins difficile de comprendre comment il se serait, à ce point, complu à de pareils sujets, s'il avait mené une vie sobre et réglée. Il est certain qu'il fit toute sorte d'extravagances, surtout dans ses dernières années. Il étudia d'abord à l'école de van Goyen, paysagiste de renom ; mais le génie fit en lui beaucoup plus que l'étude; il devina les règles de son art, et si parfois il a peint trop noir, comme le dit un de ses critiques, la faute en est à ce qu'il avait vidé quelques bouteilles de trop à son dîner.
Steen n'est pas le seul peintre hollandais qui, à tort ou à raison, ait la réputation d'avoir été grand buveur. Il fut un temps où presque tous les artistes passaient une bonne partie de la journée dans les tavernes, y faisaient de fabuleuses libations, en venaient aux mains et en sortaient meurtris et ensanglantés. Dans un poème sur la peinture de Karel van Mander, le premier qui écrivit l'histoire des peintres des Pays-Bas, il y a un passage contre le vice de l'ivrognerie et l'habitude des rixes, où l'on voit entre autres choses : Soyez sobres et faites en sorte qu'au malheureux proverbe : Débauché comme un peintre, — on substitue : Sobr^ comme un artiste. — Van Mleris, pour ne citer que les plus fameux, fut un buveur émérite ; van Goyen, un ivrogne ; François Hais, maître de Brouwer, une éponge à vin ; Brouwer, un incorrigible coureur de cabarets; Guillaume Cornelis et Hondekoeter, deux adorateurs de la dive bouteille. Parmi les artistes de moindre importance, on dit que plusieurs moururent ivres. Dans la mort même, l'histoire des peintres hollandais présente mille cas étranges. Le grand Rembrandt mourut dans le besoin, presque à l'insu de tous ; Hobbema mourut, à Amsterdam, dans le quartier des pauvres; Steen mourut dans la misère; Brouwer, à l'hôpital ; André Both et Henri Verschuring se noyèrent ; Ad^en Bloemaert fut tué en duel; Karel Fabritius périt par l'explosion d'une poudrière ; Jean Schotel mourut, le pinceau à la main, frappé d'un coup d'apoplexie; Potter succomba à la phthisie ; Lucas de Leyde fut empoisonné. Aussi peuton dire qu'entre les vilaines morts, la débauche et la jalousie, une grande partie des peintres hollandais ont eu un sort tout à fait misérable.
H y a encore au musée de Rotterdam une belle tète de Rembrandt; une scène dé brigands de Wouwermans, grand peintre de chevaux et de batailles; un paysage de
van Goyen, le peintre des plages mortes et des ciels de plomb ; une marine de Backhuysen, le peintre des tempêtes ; un tableau de Berghem, le peintre des paysages riants ; un autre d*Everdingen, le peintre des chutes d*eau et des forêts, et d*autres tableaux italiens et flamands.
En sortant du musée, je rencontrai une compagnie de soldats, les premiers soldats hollandais que j'eusse rencontrés jusque-là. Us étaient vêtus de couleurs foncées, sans aucun ornement voyant, blonds du premier jusqu'au dernier, avec des cheveux longs, et presque tous un air de bonhomie tel, qu'il me sembla étrange de les voir sous les armes. A Rotterdam, ville de plus de cent mille habitants, il y a une garnison de trois cents soldats ! Et dire que Rotterdam a la réputation d'être la plus turbulente et la plus dangereuse des villes de la Hollande! il y a quelque temps, en effet, il y eut contre la municipalité une démonstration populaire, qui n'eut d'autre conséquence que quelques vitres brisées ; mais dans un pays comme celui-là, qui règle ses pas sur l'horloge, cette escapade devait paraître et parut, en effet, une chose fort grave ; la cavalerie accourut de la Haye ; l'État en fut ému. 11 ne faut pas croire, toutefois, que ce peuple soit tout confit en douceur ; car, de l'aveu même des Rotterdamois, la partie de la population que Carducci nomme la sainte canaille est, au contraire, extrêmement licencieuse, tout comme en d'autres villes de pire réputation, et la rareté des agents de police est plutôt un encouragement à la licence qu'une preuve, comme on pourrait le croire, de la moralité publique.
Rotterdam, je l'ai déjà dit, n'est ni une cité littéraire, ni une cité artistique ; c'est, au contraire, une des rares villes hollandaises qui n'ont vu naître aucun grand peintre : cette stérilité lui est commune avec la province en-
94 LA HOLCaNDË.
tière de Zélande. Mais Érasme n'est pas son unique gloire littéraire. Dans un petit parc qui s'étend à droite de la ville, au bord de la Meuse, et qui est comme ïAcquasola^ de Rotterdam, on voit une statue de marbre que les Rotterdamois élevèrent au poète ToUens, né vers la fin du siècle dernier et mort il y a peu d'années. Ce Tollens, que quelques-uns nomment un peu légèrement le Réranger de la Hollande, fut, et c'est en cela seulement qu'il ressemble à Déranger, un des poètes les plus populaires du pays; un de ces poètes, comme il y en a tant en Hollande, qui furent simples, moraux, pleins de bon sens, plus riches même en bon sens qu'en inspiration, qui traitèrent un peu la poésie comme l'on traite les affaires, qui n'écrivirent jamais rien qui pût déplaire à leurs sages parents ou à leurs sages amis, qui chantèrent leur bon Dieu et leur bon roi, qui fufent l'expression du caractère de leur peuple ti*anquille et pratique, préoccupés de dire toujours des choses justes plutôt que des choses grandes, et surtout cultivant la poésie jusqye dans un âge avancé, mais en pères de famille prudents, sans dérober une minute aux affaires de leur profession. Comme tant d'autres poètes hollandais (d'une tout autre nature, cependant, et d'un tout autre esprit que le sien), comme Vondel, par exemple, qui était chapelier, Ilooft, qui était gouverneur de Muyden, van Lennep, qui était procureur fiscal, Gravenswaert, qui était conseiller d'Etat, Rogaers, qui était avocat, Reets, qui est pasteur, Tollens exerçait une autre profession, en même temps qu'il cultivait les lettres : il était pharmacien à Rotterdam, et il passait, jusque dans ses dernières années, presque toute la journée dans la pharmacie. Il était père de famille et aimait tendrement ses
^ Promenade de Gênes.
enfants, ce qui ressort des différentes poésies qu'il composa à l'occasion de leur première, de leur seconde et de leur troisième dent. 11 écrivit des chansons et des odes sur des sujets familiers et patriotiques, — parmi lesquelles l'hymne national de la Hollande, hymne médiocre que le peuple chante par les rues et les enfants dans les écoles, — et un poème, qui est peut-éti'e la meilleure de ses œuvres, sur l'expédition tentée, par les Hollandais, vers la fin du seizième siècle, dans les mers polaires. Le peuple apprit par cœur presque toutes ses poésies, l'aima toujours de préférence comme son plus fidèle interprète et son plus affectueux ami. Mais avec tout cela, Tollens n'est pas considéré comme un poète de premier ordre en Hollande ; bien des gens ne le mettent môme pas au rang de ceux qui viennent immédiatement après les premiers, et il y en a beaucoup aussi qui lui refusent dédaigneusement le laurier sacré.
Du reste, si Rotterdam n'est point une ville littéraire, ni artistique, elle a comme compensation un nombre, extraordinaire d'institutions philanthropiques, et des cercles splendides où l'on trouve les principaux journaux de l'Europe et toutes les commodités et les divertissements d'une ville riche et civilisée.
Les observations que j'eus l'occasion de faire sur le caractère et la vie des habitants seront mieux à leur place à la Haye. Je dirai seulement que j'ai remarqué à Rotterdam, comme dans toutes les autres villes hollandaises, que personne ne laisse percer l'ombre de vanité nationale en parlant de ce qui le concerne : « C'est beau, n'est-ce pas? qu'en dites-vous? » Ces questions que l'on entend à chaque instant en d'autres pays, on ne les entend jamais là-bas, pas même à propos des choses universellement admirées. Chaque fois qu'il m'arriva de dire à
un Rotterdamois que la ville me plaisait, je lui vis faire un petit geste d'étonnement. En parlant de leur commerce, de leurs institutions, ils ne laissent jamais échapper, je ne dis pas une expression ampoulée, mais même la moindre parole qui sente la vanterie ou la simple complaisance. Ils parlent presque toujours de ce qu'ils feront et presque jamais de ce qu'ils ont fait. Une des premières questions que l'on m'adressa, quand je dis que j'étais Italien, ce fut : « Et les finances? » Sur leur propre pays, je remarquai qu'ils savent parfaitement tout ce qui peut être utile, et s'inquiètent peu de ce qui n'est qu'agréable à savoir. Cent choses, cent coins de la ville que j'avais déjà remarqués après un séjour de vingt-quatre heures seulement, beaucoup d'habitants ne les avaient jamais vus ; cela prouve qu'on n'y a pas l'habitude de flâner et de regarder en l'air. A mon départ, mes connaissances emplirent mes poches de cigares, me recommandèrent de faire des dîners succulents et me donnèrent des conseils sur la manière de voyager avec économie. En prenant congé, je n'entendis aucune de ces bruyantes exclamations, que l'on pousse en Espagne, par exemple : « Quel dommage ! mais écrivez-nous ! mais revenez ! mais souvenez-vous de nous ! » Rien que des serrements de mains, un regard et un au revoir! dit du bout des lèvres.
Le matin de mon départ de Rotterdam, je vis dans les rues par lesquelles je passai pour aller à la station du chemin de fer de Delft, un spectacle nouveau et tout hollandais : c'est le nettoyage des maisons, qui se fait deux fois par semaine, aux premières heures du malin. Toutes les servantes de la cité, couvertes d'un vêlement de dessus, lilas, à petites fleurs, avec un bonnet blanc, un tablier blanc, des bas blancs et des sabots blancs, les manches retroussées, — travaillaient à laver les portes.
les murailles et les fenêtres. Quelques-unes, bravement assises sur les appuis des fenêtres, lavaient les vitres avec des éponges, en tournant le dos à la rue et en se penchant au dehors presque à mi-corps; — d'autres, agenouillées sur les trottoirs, nettoyaient les pierres avec un torchon ; d'autres, debout au milieu de la rue et armées de seringues, de pompes munies d'un long tube en caoutchouc, comme celles que l'on emploie pour arroser les jardins, lançaient contre les fenêtres du second étage des jets vigoureux, qui retombaient en une pluie serrée ; d'autres lavaient les vitrages avec des éponges et des chiffons de linge attachés au bout de très-longs bâtons ; d'autres frottaient les anneaux et les plaques des portes; d'autres encore, les marches des escaliers, ou les meubles que l'on avait portés dehors. Les trottoirs étaient encombrés de grands seaux, de petits seaux, de cruchons, d'arrosoirs, de bancs ; l'eau ruisselait des murs, elle coulait par la rue, des jets d'eau s'entre-croisaientetjaillissaient de partout. Et, chose singulière ! tandis qu'en Hollande le travail se fait lentement et tranquillement, sous toutes ses formes, il n'en est pas de même pour ce genre de besogne. Toutes ces filles avaient le visage en feu ; elles entraient dans la maison, elles en sortaient, elles montaient, descendaient, s'évertuaient avec une sorte de fureur, en prenant des poses d'acrobates, qui faisaient saillir des courbes téméraires, sans prendre garde aux passants, sinon pour éloigner, d'un air jaloux, les gens des trottoirs et des murs. C'était, enfin, une émulation, une fureur de propreté, une sorte d'ablution générale de la ville, qui avait quelque chose de puéril et de cérémonieux, et qui faisait penser aux rites d'une religion extravagante, qui aurait prescrit de purifier la ville de quelque mystérieuse infection d'esprits malins.
En allant de Rotterdam à Delft, je vis pour la première fois la campagne hollandaise. Elle est toute en plaines ; c'est une succession de prairies vertes et fleuries, traversées par de longues rangées de saules et parsemées de touffes d'aunes et de peupliers. On voit çà et là des pointes de clochers, des ailes de moulins à vent qui tournent, des troupeaux épars de grandes vaches blanches et noires, quelques pâtres, et la solitude sur de vastes espaces. 11 n'y a rien qui frappe le regard, rien qui s'élève, rien qui s'abaisse. De temps à autre, on voit passer au loin une voile de navire; comme elle se meut sur un canal que l'on ne voit pas, elle semble glisser sur l'herbe des prairies; tantôt elle disparaît derrière les arbres et tantôt reparaît. La pâle lumière donne à la campagne je ne sais quelle douceur et quelle mélancolie. Une très-légère brume semble éloigner tous les objets. Il règne une sorte de silence pour l'œil, de paix dans les lignes et les couleurs, un repos de toutes choses, qui semble allanguir le regard et bercer l'imagination.
A peu de distance de Rotterdam, on voit la ville de Schiedam, entourée de très-hauts moulins à vent, qui lui donnent l'aspect d'une ville forte couronnée de tours ; et dans le lointain apparaissent les tours du village de Vlaardingen, une des principales stations de la grande pêche du hareng.
De Schiedam à Delft, je considérai en particulier les raouhns à vent. Les moulins hollandais ne ressemblent en rien à ces vieux moulins délabrés que j'avais vus un an auparavant, dans la Manche, et qui semblent tendre leurs bras maigres pour demander du secours au ciel et
BELFT. 99
à la terre. Les moulins hollandais sont grands, forts et pleins de vie, et Don Quichotte y eût regardé à deux fois avant de les attaquer. Quelques-uns sont en maçonnerie, ronds ou octogones, comme des tours du moyen âge ; d'autres en bois, et présentent la forme d'une maisonnette perchée sur le sommet d'une pyramide. La plupart sont couverts en chaume et ont une petite galerie de bois qui les entoure à mi-hauteur, des fenêtres avec de petits rideaux blancs, des portes peintes en vert et, sur la porte, l'indication écrite de l'usage auquel ils servent. Bien que leur rôle ordinaire soit d'épuiser les eaux, on les emploie un peu à tout : ils broient le grain, pilent les chiffons, triturent la chaux, concassent les pierres, scient le bois, pressent les olives S râpent le tabac. Un moulin équivaut à une propriété, et pour le construire, pour le pourvoir de grain, de colza, de farine, d'huile, pour le maintenir en activité et en écouler les produits, il faut une fortune considérable. C'est pourquoi, en beaucoup d'endroits, on évalue la richesse des propriétaires d'après le nombre de leurs moulins. Dans les héritages on compte par moulins ; on dit d'une fille qu'elle a un, deux moulins à vent de dot, ou deux moulins à vapeur, ce qui vaut mieux encore ; et les spéculateurs, car il y en a partout, demandent la main de la fille pour épouser le moulin. Ces myriades de tours ailées, éparses dans le pays, donnent à la campagne un aspect singulier ; elles animent la solitude; de nuit, au milieu des arbres, elles ont une apparence fantastique d'oiseaux fabuleux qui regardent le ciel ; de iour,|elles ressemblent de loin à d'énormes carcasses de feux d'artifice, elles tournent, s'arrêtent, accélèrent leur mouvement, le ralentissent ; elles rompent le silence avec leur tic-tac sourd et monotone;
* C'est peut-être le eoha qu'a voulu dire l'auteur, la Hollande ne produisant point d'olives.
100 U HOLUNDE.
et si par hasard elles prennent feu, ce qui n'est pas rare, surtout pour les moulins à grain, Ton voit alors une roue flamboyante, une pluie furieuse de farine brûlante, une tourmente de nuages de feu, un tumulte, une splendeur terrible et magnifique, qui donne l'idée d'une vision infernale.
Dansjle wagon, je n'eus pas l'occasion de dire ou même d'entendre une seule parole, bien qu'il y eût beaucoup de monde . Les voyageurs étaient tous des hommes mûrs, qui se regardaient en silence, en exhalant de grands nuages de fumée à intervalles égaux, comme s'ils avaient voulu mesurer le temps avec leurs cigares. Lorsque j'arrivai à Delft, je descendis et saluai : quelqu'un me répondit par un léger mouvement des lèvres.
«Delft, ditmessire LudovicoGuicciardini, tire son nom de la fosse, c'est-à-dire du canal qui y amène les eaux de la Meuse, parce que les Hollandais donnent vulgairement le nom de Delft à une fosse. Elle est à une distance de deux lieues de Rotterdam; c'est une ville vraiment grande et belle en toutes ses parties, avec de bons et de beaux édifices, et des rues larges et gaies. Elle fut fondée par Godefroi, surnommé le Bossu, duc de Lorraine, lequel occupa le comté de Hollande pendant quatre ans environ. »
Delft est la ville des malheurs. Vers le milieu du seizième siècle, elle fut presque entièrement détruite par un incendie; en 1634, une poudrière y éclata qui fit sauter plus de deux cents maisons; en 1742, il y survint une autre catastrophe du même genre. En outre, Guillaume le Taciturne y fut assassiné en 1584. El, pour comble de malheur, elle vil tomber en décadence et presque disparaître une industrie qui faisait sa gloire et sa richesse, l'industrie de la faïence. Les artistes hollan-
BBLFT. 101
dais avaient commencé par imiter les formes et les dessins des porcelaines chinoises et japonaises, et avaient ensuite réussi à parfaire des travaux admirables, qui unissaient le caractère asiatique au caractère hollandais et qui se répandaient dans toute TEurope septentrionale; ils sont encore recherchés aujourd'hui par les amateurs de faïences, presque avec autant d'empressement que les plus beaux ouvrages d'Italie.
Delft n'est plus aujourd'hui ni une ville d'industrie, ni une ville de conmierce ; et ses vingt-deux mille habitants vivent dans une paix profonde. Biais c'est une des villes les plus gracieuses et les plus hollandaises de la Hollande. Ses rues sont larges, sillonnées par des canaux ombragés de deux rangées d'arbres, et bordées de maisons rouges, violettes, roses, encadrées de blanc, qui semblent heureuses d'être propres ; à chaque entrecroisement de canaux deux ou trois ponts en pierre ou en bois, avec des parapets peints en blanc, se rencontrent et se correspondent. On y voit çà et là quelque bateau immobile qui semble goûter les douceurs du /arniente; peu de monde, les portes fermées, aucune rumeur.
Je me dirigeai vers la Nouvelle Église, en regardant par-ci par-là pour voir les fameux nids de cigognes ; mais je n'en vis aucun. La tradition des cigognes de Delft est cependîint toujours vivante, et il n'y a pas [de voyageur qui écrive sur cette ville sans la mentionner. Guicciardini appelle le fait qui y donna lieu « une chose à tel point mémorable qu'on n'a peut-être gardé aucun souvenir d'un fait semblable dans les temps anciens ou modernes. » Le fait eut lieu au temps du grand incendie qui détruisit presque toute la ville. Il y avait à Delft d'innombrables nids de cigognes. Il faut savoir que les cigognes sont les oiseaux de prédilection de la Hollande»
des oiseaux de bon augure comme les hirondelles ; qu'elles sont recherchées partout, parce qu'elles font la guerre aux crapauds et aux rats ; que les paysans plantent des perches, surmontées d'un grand disque en bois, pour les inviter à y faire leur nid ; et que dans quelques villes on les voit se promener par les rues. Donc, à Delft, il y avait des nids de cigognes par milliers. Lorsque l'incendie éclata, ce qui arriva le 3 du mois de mai, les petites cigognes étaient déjà fortes, mais elles ne pouvaient encore voler. En voyant approcher le feu, les pères et les mères cigognes essayèrent de transporter leurs petits en lieu de sûreté; mais, déjà, ils étaient trop lourds; et après avoir fait toute sorte d'efforts désespérés, les pauvres animaux las et terrifiés durent y renoncer. Ils auraient pu se sauver et abandonner les petits à leur sort, comme le font le plus souvent, en pareil cas, les créatures humaines. Ils restèrent au contraire dans les nids, serrèrent autour d'eux leurs petits, les couvrirent de leurs ailes, comme pour retarder leur fin, ne fût-ce que d'un moment, et attendirent ainsi la mort ; et c'est dans cette attitude aimante et fière qu'ils restèrent jusqu'au bout. Et qui sait si au milieu du terrible sauve-qui-peut d'un incendie, l'exemple du sacrifice, du martyre volontaire do ces pauvres mères, n'a pas rendu le courage à quelque être pusillanime au moment où il allait abandonner ceux qui avaient besoin de lui ?
Sur la grande place où se trouve la Nouvelle Eglise, je revis des boutiques semblables à celles que j'avais déjà observées à Rotterdam. On accroche, soit à la porte, soit à l'intérieur, tous les objets qui peuvent s'attacher les uns après les autres. Ce sont de vraies guirlandes, des festons, des rideaux de chaussures, de marmites, d'arrosoirs, de paniers, de petits seaux, qui pendent du plafond presque jusqu'à terre, et qui cachent parfois compléte-
ment le fond de la boutique. Les enseignes sont les mômes qu'à Rotterdam : une bouteille de bière pendue à un clou, un pinceau, une boîte, un balai, et toujours les grosses têtes à bouche béante.
La Nouvelle Église, fondée vers la fin du quatorzième siècle, est pour la Hollande ce que l'abbaye de Westminster est pour l'Angleterre. C'est un grand édifice, sombre à Textérieur, nu à l'intérieur; une prison plutôt qu'une maison de Dieu. Les tombes sont au fond, derrière l'enceinte des bancs.
Aussitôt que je fus entré, je vis le splendide mausolée de Guillaume le Taciturne; mais le gardien m'arrêta devant la tombe, fort simple, de Hugo Grotius, le prodigium EuropoSy comme le nomme Tépitaphe. C'est le grand jurisconsulte du dix-septième siècle; il écrivait des vers latins à neuf ans, composait des odes grecques à onze, traitait des thèses de philosophie à quatorze ; accompagnait, tVois ans plus lard, l'illustre Barneveld dans son ambassade à Paris, où Henri IV le présentait à sa cour en disant : « Voici la merveille de la Hollande ; » à dixhuit ans, il s'était illustré comme poète, théologien, commentateur, astronome, et faisait une prosopopée de la ville d'Ostende, que Casaubon traduisait en vers grecs, et Malherbe en vers français ; âgé de vingt-quatre ans à peine, il exerçait la charge d'avocat général de Hollande et de Zélande, et écrivait un traité célèbre sur la Liberté des mers; à trente ans, il était conseiller pensionnaire de la ville de Rotterdam; puis, partisan de Barneveld, persécuté, condamné à la prison perpétuelle et enfermé au château de Lœvestein, où il écrivait le traité du Droit de la paix et de la guerre^ qui fut longtemps le code de tous les publicistes de TEurope. Grotius fut ensuite sauvé miraculeusement par sa femme ; elle s'était fait porter à la prison dans un coffre que l'on croyait rempli de livres;
elle renvoya le coffre et son mari dedans, demeurant prisonnière à sa place. Recueilli par Louis XIIl, nommé ambassadeur en France par Christine de Suède, il rentra enfin triomphant dans sa patrie, et mourut à Rostock, chargé d'ans et de gloire.
Le mausolée de Guillaume le Taciturne est au milieu de Téglise. C'est une sorte de petit temple en marbre blanc et noir, chargé d'ornements et soutenu par de petites colonnes, du milieu desquelles s'élèvent quatre statues qui représentent la Liberté, la Prudence, la Justice et la Religion. Sur le sarcophage est étendue la statue du prince, en marbre blanc, et, à ses pieds, celle du petit chien qui lui sauva la vie au siège de Malines, en l'éveillant par ses aboiements, une nuit que deux Espagnols, profitant de son sommeil, s'approchaient furtivement de lui pour l'assassiner dans sa tente. Aux pieds de cette statue se dresse une belle figure de bronze représentant la Victoire, aux ailes éployées, qui ne touche le sol que des doigts du pied gauche ; dans la partie opposée du petit temple, une autre statue de bronze représente Guillaume assis, revêtu de son armure, la tête découverte et le casque à ses pieds. Une inscription latine dit que le monument fut consacré, par les États de Hollande, a à la mémoire éternelle de Guillaume de Nassau, que craignit Philippe II, la terreur de l'Europe, qui, ne pouvant ni le dompter ni l'effrayer, lui ôta la vie par une. infâme perfidie. » A côté de Guillaume sont ensevelis ses fils, et dans la crypte, au-dessous du tombeau, tous les princes de sa dynastie.
En présence de ce monument, le voyageur, même le plus léger et le plus indifférent, se sent conune enchaîné et poussé à la méditation.
Il est beau de se représenter la lutte grandiose dont le vainqueur repose dans ce tombeau.
D un côté se trouve Philippe II, de Tautre Guillaume d'Orange. Philippe U, renfermé dans la solitude de TEscurial, trône au sein d'un empire qui embrasse l'Espagne, le nord et le midi de l'Italie, la Belgique, la Hollande ; en Afrique, Oran, Tunis, les archipels du cap Vert et des Canaries; en Asie, les iles Philippines; en Amérique, les Antilles, le Mexique, le Pérou. Il est mari de la reine d'Angleterre, neveu de l'empereur d'Allemagne, qui lui obéit presque en vassal ; on peut dire qu'il est le maître de l'Europe, puisqu'il n'a pour voisins que des peuples affaiblis par les discordes politiques et religieuses ; il a sous la main les soldats les plus aguerris de l'Europe, les plus grands capitaines du siècle, l'or américain, l'industrie flamande, la science italienne, une armée de délateurs disséminés dans toutes les cours, des hommes d'élite de tous les pays, qui lui sont fanatiquement dévoués, instruments inconscients ou convaincus de ses volontés. C'est le prince le plus astucieux, le plus mystérieux de son temps; il a à sa disposition tout ce qui enchaîne, coiTompt, épouvante et entraîne le monde : les armes, la richesse, la gloire, le génie, la religion. Eh bien! contre cet homme formidable devant lequel tout plie, Guillaume d'Orange se soulève.
Cet homme sans royaume et sans armées est plus puissant que lui. Comme lui, il a été disciple de Charles V, et il a appris l'art de fonder les trônes et de les renverser. Conune lui, il est astucieux et impénétrable; mais il voit plus loin dans l'avenir avec les yeux de son intelligence. Il possède, comme son ennemi, la faculté de lire dans l'âme des hommes ; mais il a de plus que lui la faculté de gagner les cœurs. La cause qu'il soutient est bonne ; mais il sait, mettre à profit tous les artifices par lesquels on soutient les mauvaises; Philippe II, qui épie et devine tous les hommes, est à son tour épié
et deviné par lui. Les desseins du grand roi sont découverts et avortent avant même qu'il se soit mis à Tœuvre ; des mains mystérieuses fouillent dans ses cassettes et dans ses poches, et touchent à ses papiers secrets; du fond de la Hollande, Guillaume lit dans Tesprit de Philippe, à TEscurial ; il prévient, arrête, bouleverse toutes ses trames; mine le terrain sous ses pieds; le provoque et le fuit, et revient perpétuellement se placer devant lui, comme un fantôme qu'il peut voir mais qu'il ne peut saisir, et qu'il ne peut anéantir quand il l'a saisi. 11 meurt enfin ; la victoire néanmoins lui reste, à lui mort, et la défaite à l'ennemi qui survit. La Hollande demeure quelque temps sans chef, mais la monarchie espagnole a fait une chute si terrible qu'elle ne pourra plus s'en relever jamais.
Dans cette lutte prodigieuse, pendant laquelle la figure du grand roi décroît sans cesse jusqu'à ce qu'enfin elle disparaisse de la scène du monde, le prince d'Orange grandit et s'élève peu à peu jusqu'à devenir la plus glorieuse figure de son siècle. Du jour où, sei'vant d'otage auprès du roi de France, il découvrit le dessein de Philippe d'établir l'Inquisition dans les Pays-Bas, de ce jour-là il se consacra à la défense des libertés de sa patrie, et pendant toute sa vie il n'hésita pas une minute dans la voie qu*il s'était tracée. Avantages d'une haute naissance, fortune princière, paix et vie magnifique qu'il aimait par nature et par habitude, il sacrifie tout à son entreprise; réduit à la pauvreté et proscrit, il repousse constamment les offres de pardon et de faveurs que lui fait faire de mille côtés et par mille intermédiaires l'ennemi qui le hait et qui le craint. Entouré d'assassins, en butte aux pins atroces calomnies; accusé d'avoir été un lâche devant l'ennemi et d'avoir assassiné une épouse qu'il adorait; regardé parfois avec défiance, calomnié, attaqué par le
peuple même qu'il défend, il supporte tout en silence et avec douceur. 11 marche droit à son but en affrontant des dangers sans nombre, avec un courage tranquille. Il ne plie point, il ne flatte jamais le peuple, il ne se laisse point entraîner par les passions de son pays ; c'est toujours lui qui conduit; il est toujours à la tête, toujours le premier ; tout se range autour de lui ; c'est l'ûme, la conscience et le bras de la révolution, le foyer qui rayonne et qui conserve à sa patrie la chaleur de la vie. Grajid par l'audace et la prudence, il se distingue par la loyauté dans un temps de parjures et de perfidies : il reste doux, au milieu d'hommes violents ; il conserve ses mains pures, tandis que toutes les cours de l'Europe se souillent de sang. Avec une armée qui n'était qu'un ramassis, avec des alliés faibles ou incertains, embarrassé dans les discordes intestines des luthériens et des calvmistes, des nobles et des bourgeois, des magistrats et du peuple, n'ayant aucun grand capitaine, obligé de lutter contre l'esprit municipal des provinces qui prennent ombrage de son autorité et tâchent de s'y soustraire, il triomphe dans une luUe qui semble dépasser les forces humaines ; il lasse le duc d'Albe, Requesens, don Juan d'Autriche, Alexandre Farnèse; déjoue les trames des princes étrangers qui veulent secourir son pays pour l'assujettir ; gagne des sympathies et arrache des secours à tous les États de l'Europe ; accomplissant enfin une des plus belles révolutions de l'histoire, il fonde un État libre en dépit d'un empire qui était l'épouvante de l'univers.
Cet homme si terrible et si grand en face du monde, était cependant un mari et un père affectueux; un ami et un compagnon affable, qui aimait les réunions joyeuses et les festins ; un hôte courtois et magnifique. C'était un homme cultivé; outre le flamand, il savait le français, l'allemand, l'espagnol, l'italien, le latin ; il parlait en
108 LA HOLUNBE.
homme instruit de toutes choses. Quoiqu'on l'eût surnommé le Taciturne, parce qu'il avait longtemps gardé le secret découvert à la cour de France, et non parce qu'il avait l'habitude de se taire, c'était un des hommes les plus éloquents de son époque. Il avait des manières simples, s'habillait modestement, aimait le peuple et s'en faisait aimer; il se promenait, seul, sans chapeau, par les rues de la ville, s'entretenait avec les ouvriers et les pêcheurs qui lui offraient à boire dans leurs verres, écoulait leurs requêtes, réglait leurs différends, entrait dans les maisons pour rétablir la concorde dans les familles : aussi l'appelait-on couramment le père Guillaume, Et il fut, en effet, le père plutôt que le fils de sa patrie. Le sentiment d'admiration et de gratitude qui vit encore pour lui dans le cœur des Hollandais a toute la profondeur et la tendresse d'une affection filiale ; son nom vénéré est encore dans toutes les bouches ; sa grandeur, dépouillée de tout ornement et de tout voile, est restée entière, ferme comme son œuvre.
En quittant le tombeau du prince d'Orange, j'allai voir le lieu où il fut assassiné. Après avoir dit comment il a vécu, il faut rappeler comment il est mort.
Dans l'année 1580, Philippe 11 avait publié un édit par lequel il promettait une récompense de vingt-cinq mille écus d'or et un titre de noblesse à celui qui tuerait te prince d'Orange. Cet infâme édit, qui stimulait à la fois la cupidité et le fanatisme, avait fait sortir de terre des milliers d'assassins. Rôdant autour du prince d'Orange sous de faux noms et avec des armes cachées, ils épiaient une occasion. Un jeune Biscayeri du nom de Jauréguy, catholique fervent, auquel un frère dominicain avait promis la gloire du martyre, leva le premier la main sur lui. 11 se prépara au crime par le jeûne et la prière, en-
DELFT. iOO
tendit la messe, communia, se couvrit de saintes reliques, pénétra dans le palais du prince d*Orange, s*approcha de lui et, en lui présentant une supplique, lui tira un coup de pistolet dans la tête. La balle traversa la mâchoire, mais la blessure ne fut pas mortelle ; le prince d'Orange guéri I. L'assassin fut sur-le-champ massacré à coups d'épées et de hallebardes, puis écartelé sur la place publique, et ses membres furent attachés à Tune des portes d'Anvers. Ils y restèrent jusqu'au jour où le duc de Parme s'étant emparé de la ville, les jésuites les recueillirent et les offrirent comme des reliques à la vénération des fidèles.
Peu de temps après, un autre complot contre la vie du prince avorta. Un gentilhomme français, un Italien et un Wallon, qui le suivaient depuis quelque temps avec l'intention de le tuer, furent découverts et arrêtés. L'un d'eux se tua d'un coup de couteau en prison, un autre fut étranglé en France; le troisième réussit à fuir, après avoir confessé qu'ils agissaient de concert tous les trois par Tordre exprès du duc de Parme.
Pendant ce\emps, les agents de Philippe parcouraient le pays en poussant les scélérats à l'assassinat par la promesse de trésors, en même temps que les prêtres et les moines excitaient les fanatiques par la promesse des secours et des . récompenses du ciel. Des tentatives furent faites par d'autresr assassins encore. Un Espagnol, découvert et arrêté, fut écartelé à Anvers ; un riche négociant, du nom de Hans Jansen, fut tué à Flessingue. Plusieurs avaient fait l'offre da leur bras au prince Alexandre Farnèse, et en avaient reçu des encouragements et de l'argent.
Le prince d'Orange, qui savait tout cela, nourrissait un vague pressentiment ^e sa mort prochaine; il en entretint ses familiers et, en refusant de prendre des
iiO LA HOLLANDE.
mesures pour assurer sa vie, répondait à qui lui donnait ce conseil :
(( C'est inutile, Dieu connaît le nombre de mes années. Il en dispose à sa volonté. S*il y a un misérable qui ne craint point la mort, ma vie est dans sa main, quelque soin que j'en prenne. »
Huit assassinats furent tentés contre lui avant celui qui réussit.
Lorsque le dernier fut consommé, en Tannée 1584, quatre scélérats, sans se connaître, sans s'être concertés, — un Anglais, un Écossais, un Français et un Lorrain, — se trouvaient à Delfl, où résidait le prince d'Orange, et attendaient tous les quatre l'occasion de l'assassiner. 11 s'y trouvait en outre depuis quelque temps un jeune homme de vingt-sept ans, originaire de la Franche-Comté ; il était catholique et se faisait passer pour protestant. C'était un nommé Guyon, fils de Pierre Guyon qui avait été exécuté à Besançon pour avoir embrassé le calvinisme. Ce prétendu Guyon, dont le véritable nom était Balthasar Gérard, feignait de s'être exilé pour échapper aux persécutions des cathdiques; il menait une vie austère et assistait à tous les exercices du culte évangélique ; — en peu de temps il s'était acquis un renom de sainteté. 11 prétendait être venu à Délit poussé par le désir d'être admis au service du prince d'Orange, et, grâce à la recommandation d'un ministre protestant, il obtint de lui être présenté. 11 inspira de la confiance au prince et fut désigné par lui pour accompagner le seigneur de Schoonewal, envoyé en mission à la cour de France par les États de Hollande. Peu de temps après, il retourna à Delft pour porter au prince d'Orange la nouvelle de la mort du duc d'Anjou, et se présenta au couvent de Sainte-Agathe, où le prince résidait avec sa cour. C'était le second dimanche de juillet*
DELFT. m
Guillaume était au lit lorsqu^il le reçut dans sa chambre. Ils étaient seuls. En ce moment, Balthasar Gérard éprouvait peut-être la tentation de le tuer ; mais il n'avait point d armes sous la main; il se contint, et, dissimulant son impatience, il répondit tranquillement à toutes les questions qui lui furent adressées. Guillaume lui donna une petite somme d'argent, lui dit de se tenir prêt à repartir pour Paris et lui ordonna de revenir le jour suivant pour prendre les lettres et le passe-port. Avec l'argent reçu du prince, Gérard acheta deux pistolets à un soldat (qui se tua lorsqu'il sut à quel usage avaient servi ses armes), et le jour d'après, le iO juillet, il se représenta au couvent de Sainte-Agathe. Le prince Guillaume, accompagné de plusieurs dames et seigneurs de sa famille, descendait l'escalier pour aller dîner dans une salle du rez-de-chaussée ; il donnait le bras à la princesse d'Orange, sa quatrième femme, cette charmante et infortunée Louise de Coligny qui, dans la nuit de la Saint-Barthélémy, avait vu tuer à ses pieds l'amiral, son père, et le seigneur de Téligny, son mari. Balthasar alla à la rencontre du prince, l'arrêta et le pria de signer son passe-port. Le prince lui dit de repasser plus tardet entra dans la salie. 11 n'eut pas même l'ombre d'un soupçon. Mais Louise de Coligny, que l'infortune avait rendue prudente et soupçonneuse, s'était troublée. Cet homme pâle, enveloppé d'un long manteau, avait produit sur elle une impression sinistre ; il lui avait semblé qu'il avait la voix altérée et la figure contractée. Pendant le dîner, elle fit pai*t de ses soupçons à Guillaume et lui demanda quel était cet homme « qui avait la plus vilaine physionomie qu'elle eût jamais vue. » Le prince sourit, lui dit que c'était Guyon, la rassura, futgai comme toujoui^ durant le dîner, et après le dîner sortit tranquillement, pour remonter à ses appartements. Gérard l'attendait sous une
il2 LA HOLLANDE.
voûte obscure, à côté de Tescalier, caché dans l'ombre de la porte. A peine aperçut-il le prince, qu'il s'avança, arriva derrière lui au moment où il mettait le pied sur la seconde marche, lui déchargea au milieu de la poitrine un pistolet chargé de trois balles et prit la fuite. Le prince chancela et tomba entre les J)ras d'un écuyer ; tout le monde accourut, et, d'une voix éteinte, il s'écria : « Je suis blessé.... mon Dieu, aie pitié de moi et de mon pauvre peuple ! » Il était tout couvert de sang. Sa sœur, Catherine de Schwartzbourg, lui demanda : « Recommandes-tu ton âme à Jésus-Christ? — Oui, » répondit-il d'une voix faible, et ce fut là sa dernière parole. On l'assit sur une marche, on l'interrogea ; mais il avait perdu connaissance. On le porta dans une chambre voisine, et il expira.
Gérard après avoir traversé les écuries, était sorti du couvent et allait atteindre le rempart de la ville, d'où il comptait sauter dans le fossé et gagner à la nage le bord opposé, où un cheval sellé l'attendait. Mais, en prenant la fuite, il avait laissé tomber son chapeau et son second pistolet. Un serviteur et un hallebardier du prince s'élancent à sa poursuite, guidés par ces indices. Au moment de faire le saut, il trébuche; ceux qui le poursuivaient arrivent et se saisissent de lui. «Traître d'enfer! » lui crient-ils. Il répond avec calme : « Je ne suis point un traître; je suis un fidèle serviteur de mon maître. — De quel maître? lui demandent-ils. — De mon seigneur et maître le roi d'Espagne, » répondit Gérard. D'autres hallebardiers et des pages arrivent et le traînent en ville, en l'accablant de coups de poing et en le frappant de la garde de leurs épées. Croyant, par les discours qu'il entend, que le prince n'est pas mort, le malheureux s'écrie avec un effroyable sang-froid : « Maudite soit la main qui a manqué le coup ! »
Cette déplorable assurance d'esprit ne l'abandonna pas
un instant. Devant le tribunal, pendant ses longs interrogatoires, dans la cellule où on le jeta chargé de fers, il garda un calme inaltérable. Il supporta les tortures qui accompagnèrent le jugement, sans laisser échapper un cri. Dans les intervalles de la torture, pendant que les bourreaux se reposaient, il parlait tranquillement et sans ostentation. Pendant qu'on le torturait, il disait, en soulevant de temps à autre du banc de torture sa tête ensanglantée : Ecce homo ! Il fit plus d'une fois remercier les juges pour la nourriture qu'ils lui accordaient et écrivit de sa main ses confessions.
Il était né à Vuillafans, dans le comté de Bourgogne, et avait étudié les lois chez un procureur de Dôle ; là, il avait manifesté pour la première fois son désir de tuer Guillaume, en enfonçant une dague dans une porte et en s'écriant : « C'est ainsi que je voudrais planter un poignard dans la poitrine du prince d'Orange ! » Trois ans après, ayant eu connaissance de l'édit de Philippe II, il était allé avec des projets d'assassinat à Luxembourg, où l'avait arrêté la fausse nouvelle de la mort de Guillaume qui s'était répandue après l'attentat de Jauréguy. Peu après, ayant su que le prince vivait encore, il avait repris son projet et était allé à Malines pour demander conseil aux jésuites ; les jésuites l'avaient encouragé en lui promettant que s'il mourait dans l'entreprise, il obtiendrait la gloire des martyrs. Alors il s'était rendu à Tournai, où, présenté à Alexandre Farnèse, il avait reçu la confirmation des promesses du roi Philippe, et avait été approuvé et encouragé par les confidents du prince et les ministres de Dieu ; puis, s'étant fortifié par la lecture de la Bible, par les jeûnes, par les prières, saisi d'une exaltation religieuse, rêvant des anges et du paradis, il était parti pour Delft et avait accompli a son devoir de bon catholique et de fidèle sujet j».
il4 LA HOLLANDE.
Il répéta plus d'une fois sa confession aux juges, mais sans prononcer aucune parole de regret ou de repentir. Au contraire, il se vanta de son crime; il se croyait un nouveau David qui avait abattu un autre Goliath ; il déclara que si le prince d'Orange n'était pas mort, il était tout prêt à recommencer. Son courage, son calme, son mépris de la vie, sa profonde conviction d'avoir accompli une mission sainte et de mourir d'une mort glorieuse, consternaient ses juges. On le crut possédé du démon; oti fit des investigations ; lui-même fut interrogé ; mais il répondit toujours qu'il n'avait jamais eu de relations qu'avec Dieu.
Sa sentence lui fut lue le 14 juillet. Ce fut, comme le dit un historien illustre, un crime contre la mémoire du grand homme qu'elle voulait venger, une sentence à faire tomber en défaillance quiconque n'aurait pas eu sa force surhumaine.
Il fut condamné à avoir la main brûlée dans un tube de fer rougi au feu, la chair des bras, des jambes et des cuisses déchirée avec des tenailles ardentes, le ventre ouvert; on devait lui arracher le cœur et le lui jeter au visage; sa* tête, détachée du tronc, devait être fixée au bout d'une pique; le corps serait coiipé en quatre parties, dont chacune devait être suspendue à un gibet sur les principales portes de la ville.
En entendant l'énumération de ces horribles supplices, le malheureux ne pâlit point ; il ne donna aucun signe de terreur, ni de douleur, ni d'étonnement. Il ouvrit son vêtement, mit à nu sa poitrine, et, d'une voix ferme, levant ' hitrépidement les yeux sur ses juges, il répéta ses paroles accoutumées : Ecce homo!
Qu'était-ce que cet homme? Un simple fanatique, comme beaucoup le crurent, ou un monstre de scélératesse, comme d'autres l'ont pensé, ou bien tous les deux à la fois, en y ajoutant une ambition forcenée?
La sentence fut exécutée le lendemain. Les préparatifs du supplice furent faits sous ses yeux : il les regarda avec indifférence. L'aide du bourreau commença par briser à coups de marteau Tinstrument du crime, le pistolet. Au premier coup, la tête du marteau se détacha et blessa à l'oreille un second aide : le peuple se mit à rire et Gérard eut le courage de rire aussi. Lorsqu'il monta sur l'échafaud, son corps était déjà horrible à voir. Pendant que sa main crépitait et fumait dans le tube ardent, il resta muet; pendant que les tenailles rougies lui déchiraient les chairs, il ne jeta pas un cri ; lorsque le couteau pénétra dans ses intestins, il inclina la tête et expira, en murmurant quelques paroles inintelligibles.
La nouvelle de la mort du prince d'Orange avait répandu dans le pay3 une immense consternation. Son corps fut exposé pendant un mois sur un lit funèbre, autour duquel le peuple accourut pour s'agenouiller et pleurer. Ses funérailles furent dignes d'un roi : les États généraux des Provinces-Unies, le conseil d'État, les États de Hollande, les magisti'ats, les ministres de la religion, les princes de la maison de Nassau, y assistèrent. Douze gentilshommes portaient le cercueil; quatre grands seigneurs tenaient les cordons du poêle; le cheval du prince suivait, splendidement caparaçonné et conduit par son écuyer ; et, au ntilieu du cortège de comtes et de barons, on voyait un jeune homme de dix-huit ans, qui devait recueillir le glorieux héritage du défunt, humilier les armées espagnoles et contraindre l'Espagne à demander une trêve et à reconnaître l'indépendance des Provinces-Unies. Ce jeune homme, c'était Maurice d'Orange, fils de Guillaume, auquel les États de Hollande conférèrent, peu de temps après la mort de son père, la dignité de stathouder et à qui ils confièrent depuis le commandement suprême des forces de terre et de mer.
Tandis que la Hollande pleurait la mort du prince d*0range, le clergé catholique célébrait l'assassinat et les louanges de Fassassin dans toutes les villes soumises au roi d'Espagne; les jésuites faisaient son panégyrique comme si c'était un martyr ; l'université de Louvain publiait son apologie; les chanoines de Bois-le-Duc chantaient un Te Deum. Quelques années après, la famille de Gérard recevait du roi d'Espagne un titre de noblesse et les terres du prince d'Orange qui avaient été confisquées en Bourgogne.
La maison dans laquelle le prince d'Orange fut assassiné existe encore ; c'est un édifice d'aspect sombre, avec des fenêtres cintrées et une porte étroite, et qui faisait partie du cloître d'une antique église consacrée à sainte Agathe. Elle porte encore le nom de Prinsenhof, bien qu'aujourd'hui elle serve de caserne à l'artillerie. Je demandai à l'officier de garde la permission d'entrer; un caporal, qui savait un peu de français, m'accompagna; nous traversâmes une cour remplie de soldats et nous arrivâmes à l'endroit mémorable. Je vis l'escalier que montait le prince lorsqu'il fut blessé, l'angle obscur où s'était caché Gérard, la porte de la salle où l'infortuné Guillaume dîna pour la dernière fois, et les traces des balles dans le mur, sur un petit espace blanchi à la chaux, avec une inscription hollandaise rappelant l'endroit où mourut le père de la patrie. Le caporal me désigna le côté par où s'était enfui l'assassin. Tandis que je regardais autour de moi avec cette curiosité rêveuse que l'on éprouve sur le théâtre des grands crimes, des soldats montaient et descendaient ; ils s'arrêtaient pour me regarder et puis s'en allaient en chantant et en sifflant ; d'autres rôdaient autour de moi; quelques-uns riaient tout haut dans la cour; et toute cette gaieté juvénile formait avec la triste solennité des souvenirs de cet endroit un contraste vif et émouvant.
comme le ferait une fête d'enfants dans la chambre où est mort Taïeul dont la mémoire leur est chère.
En face de la caserne se trouve la plus vieille église de Delft, qui renferme la tombe du fameux amiral Tromp. Ce vétéran de la marine hollandaise, qui vit trente-deux batailles navales, défit, en 1652, dans la bataille des Dunes, la flotte anglaise commandée par Blake, et rentra dans la patrie avec un balai attaché au grand mât du vaisseau amiral, pour indiquer qu*il avait balayé les Anglais de la surface de la mer. On y voit la tombe de Pierre Hein, qui de simple pêcheur devint grand amiral et qui fît cette mémorable capture de galions d'Espagne portant dans leurs flancs plus de onze millions de florins. 11 y a la tombe de Leuwenhoek, le père de la science de* Tinfiniment petit, celui qui, comme dit Parini, « col vetro indagatore vide a nuoto nell* onda génitale il picciol uomo*. » L'église est suimontée d'un haut clocher surmonté luimême de quatre tourelles coniques; ce clocher est penché comme la tour de Pise, par suite d'un affaissement du terrain. C'est dans une cellule de ce clocher qu'on enferaia Balthasar Gérard pendant la nuit qui suivit l'assassinat.
A Rotterdam, on m'avait donné, pour un citoyen de Delft une lettre où on le priait de me faire voir sa maison.
« Il désire, disait la lettre, pénétrer les mystères d'une ancienne maison hollandaise ; soulevez un moment pour lui le voile du sanctuaire. » Il ne me fut point difficile de trouver la maison, et je l'avais à peine vue, que je me dis : « C'est mon affaire. »
C'était une maisonnette à l'extrémité d'une rue qui débouchait dans la campagne ; elle était à un seul étage,
* Celui qui « armé du verre investigateur, vit nager le petit homme dans l'onde génitale ».
rouge, avec une façade en forme de cou, située presque sur le bord d'un canal et quelque peu penchée en avant, comme pour se mirer dans Teau ; en face de la maison, un beau tilleul étendait jusqu'aux fenêtres ses rameaux déployés comme un grand éventail, et, juste en face de la porte, il y avait un pont-levis. La maison avait les petits rideaux blancs, la porte verte, les fleurs, les petils miroirs; c'était un modèle de maison hollandaise.
La rue était déserte. Avant de frapper à la porte, je restai un peu à regarder et à penser. Cette maison me faisait comprendre la Hollande mieux que tous les livres que j'avais lus. C'était tout à la fois l'expression et la raison de l'amour de la famille, des désirs modestes, de la nature indépendante du peuple hollandais. La véritable maison n'existe pas dans nos pays ; il n'y a que des compartiments de casernes, des habitations abstraites, où il n'y a rien qui nous soit tout à fait propre, et dans lesquelles nous sommes abrités, mais où nous ne vivons pas seuls, où nous entendons les mille bruits de gens étrangers qui troublent notre douleur des échos de leurs joies, et nos joies des échos de leur douleur. La véritable maison est en Hollande : la maison personnelle, distincte des autres, chaste, circonspecte et ennemie des mystères et des intrigues, précisément parce qu'elle est distincte des autres; toute joyeuse, lorsque la famille qui l'habite est joyeuse, et toute triste lorsque la famille est triste* Dans ces maisons, avec ces canaux et ces ponts-levis, chaque modeste citoryen sent en lui quelque peu de la dignité solitaire d'un châtelain, d'un commandant de place forte, ou d'un capitaine de vaisseau ; de ses fenêtres, il voit en effet, comme de celles d'un vaisseau immobile, une plaine uniforme et illimitée, qui lui inspire les mêmes pensées et les mêmes sentiments libres et graves qu'inspire la mer. Les arbres, qui entourent sa maison comme d'un véte-
ment de verdure, n'y laissent pénétrer qu'une lumière adoucie et discrète ; le bateau chargé de marchandises glisse mollement devant sa porte ; il n'entend ni le trépignement des chevaux, ni le claquement des fouets, ni chants, ni cris; autour de lui, tous les mouvements de la vie sont silencieux et lents ; tout respire la paix et la douceur; le clocher de l'église voisine lui annonce l'heure avec un flot d'harmonie douce et constante comme ses affections et son travail.
Je frappai à la porte ; le maître de la maison vint m'ouvrir; je lui présentai la lettre, il la lut, m'adressa un regard scrutateur et me fit entrer. Il en est presque toujoui*s ainsi. Les Hollandais, au premier abord, sont défiants. Nous au contraire, nous ouvrons les bras au premier venu qui nous apporte une lettre de recommandation, comme s'il était notre plus intime ami ; mais souvent, notre premier enthousiasme refroidi, nous ne faisons plus rien pour lui. Les Hollandais, s'ils vous accueillent avec une froideur qui ne laisse pas parfois d'avoir quelque chose d'un peu mortifiant, vous rendent mille services de la meilleure volonté du monde et sans jamais avoir l'air de se mettre en frais de politesse.
L'intérieur de la maison répondait parfaitement à l'extérieur; c'était comme l'intérieur d'un navire. Un escalier tournant, en bois, reluisant comme l'ébène, conduisait aux apppartements d'en haut. Sur l'escalier, devant les portes, sur les paliers, il y avait des nattes et des tapis. Les chambres étaient ^petites comme des cellules, les meubles très-propres ; les plaques, les boutons, les clous, les bossettes, tous les ornements de métal brillaient comme s'ils sortaient à l'instant des mains du brunisseur. Il y avait partout une profusion de vases en porcelaine, de tasses, de chandeliers, de glaces, de petits tableaux, d'armoires, d'étagères, de bibelots, de petits objets de
iSO LA HOLLANDE.
toute forme destinés à tous les usages, merveilleusement polis, qui attestaient les mille petits besoins que crée Tamour de la vie sédentaire, l'activité prévoyante, les soins continus, le goût des petites choses, le culte de l'ordre, l'économie ingénieuse de l'eçpace, la présence, enfin, d'une femme casanière et tranquille.
La déesse de ce petit temple, qui ne parlait pas, ou n'osait pas parler le français, était cachée dans je ne sais quel coin, que je ne réussis point à découvrir.
Nous descendîmes pour voir la cuisine ; c'était resplendissant. De retour chez moi, j'en fis, en présence de ma mère, la description à la servante, qui se pique de propreté et elle en demeura comme anéantie. Les parois étaient blanches comme la neige immaculée; les casseroles reflétaient les objets comme des miroirs ; le manteau de la cheminée était garni, comme un ciel de lit, d'une espèce de petit rideau de mousseline sans la moindre trace de fumée ; la muraille, sous le manteau, était revêtue de petites plaques de faïence carrées, propres comme si on n'y avait jamais allumé de feu ; les chenets, la pelle, les pincettes, les traverses de la crémaillère ressemblaient à de l'acier bruni. Une dame en robe de bal aurait pu tourner dans ce local, se fourrer dans tous les coins, et toucher à tous les objets, sans compromettre un seul instant la blancheur de sa toilette.
Pendant ce temps-là, la servante nettoyait, et mon hôte commentait son travail: « Pour avoir une idée de ce qu'est la propreté chez nous, disait-il, il faudrait suivre pendant une heure le travail de ces femmes. Ici l'on savonne, on lave, on brosse une maison absolument comme une personne. Ce n'est pas un nettoyage, c'est une toilette. On souffle dans les joints des briques, on fouille dans les coins avec les ongles et avec des épingles ; le nettoyage est si minutieux qu'il lasse la vue au moins
DELFT. lîl
autant que les (bras. C'est une vraie passion nationale. Ces filles, qui sont d'ordinaire flegmatiques, sortent de leur caractère au jour fixé pour le nettoyage et deviennent frénétiques. Nous ne sommes plus alors les maîtres au logis. Elles envahissent les chambres, nous en expulsent, arrosent et mettent tout sens dessus dessous ; pour elles c'est une fête, un branle ; elles sont comme les bacchantes de la propreté; le lavage les exalte. »
Je lui demandai d'où dérivait, à son avis, cette sorte de manie par laquelle la Hollande s'est rendue fameuse. 11 me donna plusieurs raisons que mille autres me répétèrent depuis : l'atmosphère de leur pays qui s'attaque particulièrement au bois et aux métaux, l'humidité, l'exiguïté des maisons et la multiplicité des objets, qui deviendraient bien vite des nids à poussière ; la surabondance de l'eau qui facilite le travail ; un certain besoin des yeux, qui finissent par prendre la propreté pour de la beauté ; et enfin, l'émulation qui pousse toutes choses à l'excès. « Mais, ajouta-t-il, ce n'est point ici la partie la plus propre de la Hollande : l'excès, le délire de la propreté , vous les verrez dans les provinces septentrionales. »
Nous sortîmes poi^r nous promener par la ville. Il n'était pas encore midi ; on voyait de tous côtés des sellantes, vêtues comme celles de Rotterdam. Chose singulière, toutes les femmes de service, en Hollande» depuis Rotterdam jusqu'à Groningue, depuis Haarlem jusqu'à Nimègue, sont vêtues de la même couleur: un vêtement lilas clair, parsemé de petites fleurs, d'étoiles ou de petiteai croix ; et, pour faire le nettoyage, elles portent toutes un bonnet de malade et une paire d'énormes sabots blancs. Au commencement je crus qu'elles formaient toutes ensemble une corporation nationale, dont l'uni-
formilé du costume était un des statuts. Elles sont pour la plupart très-jeunes, — car des femmes âgées ne supporteraient pas les fatigues qu'elles doivent endurer, — blondes, rondelettes, avec des courbes postérieures (observation de Diderot) extravagantes. Il y en a fort peu qui soient belles, dans le sens étroit du mot ; mais elles sont d*un blanc et d'un rose merveilleux; on peut dire littéra lement qu'elles éclatent de santé ; et il semble que la santé rentrerait aussitôt dans le corps d'un pauvre malade s'il appliquait seulement sa joue contre la leur. Leurs formes pleines et leurs belles couleurs empruntent encore une grâce particulière à leur costume domestique ; surtout le matin, lorsqu'elles ont les manches retroussées, le cou à découvert et qu'elles laissent entrevoir des blancheurs de chérubin. Les jeunes gens ont une expression hollandaise toute particulière pour désigner cette toilette voluptueuse, et il me semble qu'ils ont rencontré assez juste.
Tout à coup, je me souvins d'une note que j'avais écrite sur mon carnet, avant de partir pour la Hollande; je m'arrêtai et je demandai à mon compagnon :
« Les servantes font-elles aussi, en Hollande, le tourment éternel de leurs maîtresses? »
Ici, il me faut ouvrir une parenthèse. Il est notoire et plus que notoire que les dames dont la situation n'est pas assez élevée pour n'avoir pas affaire directement avec leurs femmes de service, — je veux dire, les dames qui n'ont qu'une seule domestique, à la fois cuisinière et femme de chambre, — s'entretiennent le plus souvent de leur servante pendant leurs visites. Ce sont toujours les mêmes récits de défauts insupportables, d'insolences supportées, de prétentions à l'égalité dans leurs rapports directs avec elles, de voleries sur la dépense, de gaspillage, de mensonge, d'effronterie dans les prétentions.
de congés et de recherches, et autres calamités semblables; ces récits finissent toujours par la ritournelle plaintive : « Il n'y a plus de servantes honnêtes et fidèles comme celles d'autrefois, qui se prenaient d'affection pour la famille et vieillissaient dans la maison ; i! en faut changer continuellement; il n'y a plus moyen d'y tenir. » La chose est-elle vraie? Est-ce une conséquence de la liberté et de l'égalité des classes, qui a rendu le service plus dur et celui qui sert plus exigeant? Est-ce un effet du relâchement des mœurs et de la discipline sociale qui se fait sentir même dans la cuisine ?
Quoi qu'il en soit, le fait est que j'entends, moi aussi, éternellement ce même refrain dans ma maison ; si bien qu'un jour, avant de partir pour l'Espagne, je dis à ma mère : « Vois-tu, si quelque chose à Madrid peut me consoler de l'éloignement de la famille, ce sera de ne plus entendre de variations sur ce thème odieux. «J'arrive à Madrid, j'entre dans une Casa de Huespedes, et la première chose que me dit l'hôtesse, c'est qu'elle a changé 'trois fois de servante en un mois, que c'est à désespérer, qu'elle ne sait plus à quel saint se vouer ; et cette scène se renouvela chaque jour, pendant tout le temps de mon séjour: c'étaient des lamentations sans fin. De retour chez moi, je racontai la chose, et ma mère en conclut que c'était une plaie qui devait êtl*e de tous les pays. « Non, dis-je, dans les pays du Nord, il ne doit pas en être ainsi. — Tu verras et tu m'en donneras des nouvelles, » me répondit ma mère. Je vais à Paris; à la première dame dont je fais la connaissance, j'adresse cette question : « Les servantes sont-elles ici comme en Italie, comme en Espagne, l'éternel tourment des maîtresses de maison ? — Ah I mon cher monsieur, me répondit-elle en joignant les mains et en levant les yeux au ciel, ne
m'en parlez pas! » Suit une histoire de luttes, d'expulsions, de malheurs. J'écris la chose à ma mère, et elle me répond : « Nous verrons à Londres, ji Je vais à Londres, j'entre en conversation avec une dame anglaise, à bord du bâtiment qui me conduit à Anvers, et je commence par lui expliquer la raison de ma curiosité, puis je lui pose ma question accoutumée. Elle détourne la tête, en portant la main à son front, puis elle me répond en appuyant sur chaque mot : « C'est le Fiagellum Dei, » J'écris à la maison, en m'avouant vaincu, j'ajoute cependant que j'espère me rattraper en Hollande, car c'est un pays si tranquille, où les maisons sont si bien réglées et si propres, et la vie domestique si douce ! Ma mère me répond qu'elle est aussi disposée à faire une exception honorable pour la Hollande. Mais elle et moi nous conservions toujours des doutes ; j'étais donc impatient de m'éclairer, et elle attendait des nouvelles avec impatience ; voilà pourquoi je fis cette question à mon courtois cicérone de Delft. Chacun peut à présent s'imaginer avec quelle anxiété j'attendis sa réponse.
« Monsieur, me dit le Hollandais après un moment de réflexion, je vous répondrai une seule chose, c'est qu'en Hollande nous avons un proverbe qui dit que les servantes sont les croix de la vie. »
Les bras me tombèrent dé désespoir. « Voici d'abord, continua-t-il, un premier malheur : si l'on a une grande maison, il faut avoir deux servantes, une pour la cuisine et l'autre pour le nettoyage. En effet, avec la manie qu'elles ont de laver jusqu'à l'air, les deux choses ne peuvent être faites par une seule. Itenif elles ont toutes une soif enragée de liberté; elles veulent rester dehors le soir jusqu'à dix heures, avoir de temps à autre une journée complètement libre. H faut tolérer que leur fiancé, ou tout autre individu, vienne les chercher à la maison ;
item qu'elles dansent par les rues; item qu'elles fassent le diable à quatre pendant les kermesses. De plus, dès qu'elles ont donné leur congé, il faut attendre qu'il leur plaise de s'en aller, et quelquefois elles vous font attendre pendant des mois entiers. En outre, elles exigent des gages de quatre-vingt-dix, de cent florins par an. Outre les gages, tant pour cent sur tous les payements que fait le maître; des pourboire strictement exigibles de tous les amis invités ; des cadeaux extraordinaires d'argent et de robes, et, sur toutes choses et toujours, de la patience, de la patience, et encore de la patience. »
J'en savais assez pour en parler à ma mère en connaissance de cause, et je mis la conversation sur un sujet moins désolant.
En passant par une ruelle écartée, je vis une dame qui s'approcha d'une porte, se mit à lire un morceau de papier qui y était fixé, fit un geste de douleur- et s'en alla. Un moment après, une autre dame qui passait s'arrêta, lut et se retira. Je demandai une explication à mon compagnon, qui me fit connaître un usage assez curieux. 11 y avait sur ce morceau de papier que l'état de tel malade s'était aggravé. Dans beaucoup de villes hollandaises, quand il y a un malade, la famille affiche chaque jour sur la porte un bulletin de sa santé, afin que les amis et connaissances n'aient pas à entrer dans la maison pour demander des nouvelles. On emploie encore ces sortes d'annonces dans d'autres occasions. Dans certaines villes, on annonce la naissance d'un enfant mâle, en pendant devant la porte une boule enveloppée de soie rouge et de dentelle, dont le nom en hollandais signifie preuve de naissance. Si c'est une fille, il y a au-dessus un petit morceau de papier blanc ; si ce sont des jumeaux , lak dentelle est double, et pendant plusieurs jours après la naissance, on affiche aussi un avis qui porte ces mots :
i26 LÀ HOLLANDE.
«L'enfant et la mère se portent bien, ils ont passé une bonne nuit, » ou bien le contraire, s'il y a lieu. Autrefois, quand une annonce de naissance se trouvait affichée sur la porte, les créanciers de la famille ne pouvaient y frapper pendant neuf jours; mais je crois que cette coutume est tombée en désuétude, bien qu'elle doive avoir contribué à favoriser l'accroissement de la population.
Pendant cette courte promenade par les rues de Delft, je rencontrai encore certaines figures funèbres que j'avais déjà vues à Rotterdam, sans savoir si c'étaient des prêtres, des magistrats ou des fossoyeurs, car leur costume et leur aspect avaient quelque* chose qui pouvait se rapporter à chacune des trois professions. Ils portaient un chapeau à trois cornes, avec un grand voile noir qui leur pendait sur les flancs, un habit noir à queue d'hi- ' rondelle, des culottes noires, des bas noirs, un manteau noir, des souliers à boucles, une cravate blanche et des gants blancs ; et ils tenaient à la main une feuille bordée de noir. Mon compagnon m'expliqua qu'ils, s'appelaient — d'un nom hollandais intraduisible — aansprekers^ et que leur office était d'annoncer les décès aux parents et aux amis des défunts, et aux passants dans les rues. Leur costume varie pour certains détails, d'un endroit à l'auti^e et selon qu'ils sont catholiques ou protestants. Dans certaines villes ils ont un énorme chapeau à la Basile. Ils sont en général très-proprement mis, et parfois même vêtus et peignés avec une recherche en constraste choquant avec leur caractère de fonctionnaires de la mort ou, comme les définissait un voyageur, de lettres de faire part ambulantes.
Nous en vîmes un qui était arrêté devant une maison. Mon compagnon me fit observer que les volets des fenêtres étaient à demi fermés ; que, par conséquent, il tlevait
y avoir quelqu'un de mort dans la maison. Je lui demandai s'il savait qui ce pouvait être. « Je ne sais pas, me répondit-il; mais à en juger par les volets, ce ne doit pas être un parent très-proche du maître de la maison. » Comme je laissai paraître que cette induction me paraissait un peu étrange, il m'expliqua qu'en Hollande, lorsqu'il meurt quelqu'un dans la famille, on ferme un, deux ou trois battants mobiles des volets des fenêtres, selon le degré de parenté du mort avec le maître de la maison. Chaque battant correspond à un degré. On les ferme tous, un seul excepté, quand il s'agit d'un père ou d'une mère ; pour un cousin, on n'en ferme qu'un, pour un frère deux, et ainsi de suite. 11 est à croire que cet usage est très-ancien et qu'il existe encore parce que, dans ce pays, aucun usage n'est abandonné par caprice, •que l'on ne change que celui qu'il importe sérieusement de modifier, et qu'après s'être profondément convaincu que l'on fait un changement en mieux.
J'aurais voulu voir, à Delft, la maison où était la brasserie du peintre Steen et où il se livra probablement à ces fameuses orgies, objet de si longues discussions entre ses biographes. Mais mon hôte me dit qu'on n'en gardait aucun souvenir. Il me donna cependant, à propos de peintres, Tagréable nouvelle que je me trouvais dans cette partie de la Hollande — comprise entre Delft, la Haye, la mer, la ville d'Alkmar, le golfe d'Amsterdam et l'ancien lac de Harlem — que l'onpourrait appeler proprement la patrie de la peinture hollandaise, soit parce que les plus grands peintres y sont nés, soit parce que le pays présentant des vues singulièrement pittoresques, les peintres l'aimèrent et l'étudièrent avec prédilection. J'étais donc en réalité au centre de la Hollande, et en quittant Delft, j'allais m'enfoncer plus profondément encore au cœur même du pays.
Avant de partir, je vis encore en passant Tarsenal militaire, qui occupe un grand édifice, lequel servit d'abord de magasin à la Compagnie des Indes orientales, et qui communique avec un atelier d'artillerie et une grande poudrière située en dehors de la ville. 11 y a encore, à Delft, la grande école polytechnique des ingénieurs, véritable école militaire de la Hollande, d'où sortent les officiers de l'armée de défense contre la mer; ces jeunes guerriers des digues et des écluses, qui impriment la vie à la ville silencieuse de Grotius, sont au nombre de trois cents environ. Pendant que je mettais le pied sur le bateau qui devait me conduire à la Haye, mon Hollandais me décrivait la dernière fête quinquennale célébrée à Delft par les étudiants; une de ces fêtes particulières à la Hollande, espèces de mascarades historiques qui sont comme un reflet de sa grandeur d'autrefois, et servent à conserver vivante dans le peuple la tradition des personnages et des événements illustres des temps passés. Une grande cavalcade représentait l'entrée à Arnhem, en 1492, de Charles d'Egmont, duc deGueldre, comte de Zutphen ; de cette famille d'Egmont qui offrit, à la hache du duc d'Albe, en la personne du noble et infortuné comte Lamoral, la première grande victime de la liberté hollandaise. Deux cents étudiants à cheval, avec des caparaçons princiers, des armures et des cottes de mailles dorées et blasonnées, agitant fièrement leurs grands panaches et leurs grandes épées, formaient le cortège du duc de Gueldre. Suivaient les hallebardiers, les archers, les lansquenets, vêtus à la mode somptueuse du quinzième siècle ; les musiques militaires jouaient, la ville entière resplendissait de lumières, et dans ses rues fourmillait une foule immense, accourue de toutes les parties de la Hollande pour jouir de cette vision splendide d'une époque évanouie.
Le bateau était voisin d*un pont dans un petit bassin formé par le canal qui va de Delft à la Haye et qui est ombragé par les arbres du bord comme une pièce d'eau dans un jardin.
Les bateaux qui transportent les voyageurs d'une ville à Tautre sont appelés en hollandais trekschuiten.
Le trekschuit est la barque traditionelle, emblème de la Hollande, connue la gondole est Temblème de Venise. Ësquiros le définit : le génie de la vieille Hollande flottant sur les eaux. En effet, celui qui n'a poiiit voyagé en trekschuit ne connaît pas la vie hollandaise sous son aspect le plus original et le plus poétique.
C'est une grande barque occupée presque en entier par une cabine en forme de diligence, divisée en deux compartiments, celui de seconde classe à la proue, et celui de première à la poupe. Sur la proue se dresse une barre de fer avec un anneau par lequel passe une longue corde ; l'un des bouts de cette corde s'attache prés du gouvernail, l'autre aboutit à un cheval de halage monté par un batelier. Les petites fenêtres de la cabine ont leurs petits rideaux blancs ; les parois et les portes sont peintes ; dans le compartiment de première classe on trouve des bancs avec des coussinets, une petite table avec un livre quelconque, une armoire, une petite glace : tout cela reluisant de propreté. En déposant ma valise, je laissai tomber un peu de cendres de cigare sur la petite table ; lorsque je revins, au bout d'une minute, la cendre avait disparu.
J'étais seul ; je n'eus pas longtemps à attendre ; le limo-
nier fit un signe, le haleur monta à cheval, et le trekschuit se mit à glisser mollement sur le canal.
Il était une heure de l'après-midi et le soleil brillait avec éclat, mais le bateau glissait à Tombre. Le canal était bordé de deux rangées de tilleuls, d'ormes, de saules et de haies élevées qui cachaient la campagne. Il semblait qu'on naviguait à travers un bois. A chaque détour, on voyait un vaste lointain de verdure, fermé de tous côtés, avec quelques moulins à vent sur le bord. L'eau était recouverte d'un tapis de lemme et, par endroits, elle était parsemée de fleurettes blanches, d'iris, de nénufars, de lentilles d'eau. La haute muraille de verdure qui bordait le canal s'entr'ouvrait çà et là par des échappées, et l'on voyait alors comme par une fenêtre l'horizon lointain de la campagne qui soudain disparaissait, à peine entrevu.
A chaque instant on rencontrait un pont. C'était amusant de voir avec quelle rapidité le batelier à cheval et l'homme de garde du pont manœuvraient les cordes pour faire passer le trehschuit, et comment, lorsque deux trekschuiten se rencontraient, les deux conducteurs se cédaient le pas, l'un faisant passer sa corde sous celle de l'autre, sans dire un mot, sans se saluer même d'un sourire, comme si la' gravité et le silence étaient obligatoires. On n'entendait pas d'autre son sur toute la route que le bruissement d'ailes des moulins.
On rencontrait de grandes barques Chargées de légumes, de tourbe, de pierres, de tonneaux, halées au moyen d'une très-longue corde, par un homme aidé parfois d'un gros chien, qui était attelé par le cou avec une cordelette. Quelques-unes étaient remorquées par un homme, une femme et un enfant à la file ; la corde était nouée à une espèce de bricole en cuir ou en toile ; tous trois étaient tellement penchés en avant que l'on ne comprenait pas comment, malgré l'appui de la corde tendue,
ils pouvaient se tenir debout. D'auti'es grandes barques ' étaient remorquées par une vieille femme seule. Sur plusieurs, il y avait au gouvernail une femme avec un enfant au sein ; autour d'elle, d'autres enfants ; un chat sur un sac, un chien, une poule, des pois de fleurs, des cagîs d'oiseaux. Sur d'autres, la femme tricotait en balançant un berceau avec le pied; sur d'autres, elle préparait le dîner; dans quelques-unes, toute la famille, excepté celui qui halait, mangeait en cercle. Et l'on ne saurait dire la paix empreinte sur la figure de ces gens, l'aspect de ces maisons aquatiques, de ces animaux en quelque sorte devenus amphibies, la placidité de cette vie flottante, l'air assuré et libre de ces familles errantes et solitaires. C'est ainsi que vivent en Hollande des milliers de familles qui n'ont d'autre maison que leur barque. Un homme prend femme; à eux deux ils achètent un bateau, s'y installent et portent les denrées d'un marché à un autre. Les enfants naissent sur les canaux, ils sont élevés et grandissent sur l'eau ; la barque porte les ustensiles de ménage, le petit pécule, les Souvenirs domestiques, les affections, le passé, tout le bien du présent et toutes les espérances de l'avenir. On travaille, on épargne, et au bout de plusieurs années on achète un bateau plus grand, après avoir vendu là vieille maison à une famille plus pauvre ; ou bien on la laisse au fils aîné, qui y amènera un beau jour une femme élevée sur un autre bateau, et qu'il aura vue pour la première fois dans une rencontre sur le canal. C'est ainsi que de barque en barque, de canal en canal, la vie s'écoule suave et tranquille, comme la maison vagabonde qui l'abrite et comme l'eau silencieuse qui l'accompagne.
Pendant quelque temps, je ne vis sur les deux bords que de petites maisons de paysans ; puis se montrèrent de petites villas, des kiosques et des cabanes à moitié
cachées au milieu des arbres, et, aux endroits les plus ombragés, quelque dame blonde, vêtue de blanc, assise avec un livre à la main ; ou quelque gros monsieur enveloppé d'un nuage de fumée, avec l'air satisfait d'un négociant enrichi. Toutes ces villas sont peintes d'une couleur rosée ou azurée ; elles ont des tuiles vernissées, des terrasses soutenues par de petites colonnes, des jardinets devant ou tout autour, avec des parterres et des sentiers en miniature ; des diminutifs de jardins, proprets, ratisses, soignés. Quelques maisons sont posées sur le bord du canal, le pied baigné dans l'eau, et laissent voir les fleurs, les vases et les mille petits riens bien luisants de l'intérieur des chambres. Elles ont presque toutes une inscription sur la porte, et cette inscription est comme l'aphorisme du bonheur domestique, la formule de la philosophie du maître ; comme : — La paix, c'est la richesse. — Plaisir et repos. — Amitié et société. — Mes désirs sont satisfaits. — Sans ennuis. — Tranquille et content. — Ici on goûte les plaisirs de l'horticulture. — Çà et là, il y avait quelque belle vache blanche et noire, couchée sur le bord, le museau à fleur d'eau et levant placidement la têle vers la barque. Nous rencontrâmes des bandes de canards qui s'écartaient pour nous laisser passer. De distance en distance, il y avait à droite et à gauche de petits canaux presque couverts par deux haies élevées qui entrelaçaient leurs branches et formaient une voûte de verdure sous laquelle on voyait s'éloigner et disparaître, dans l'obscurité, des barques de paysans. De temps en temps, du milieu de toute cette verdure, se détachait à l'improviste un groupe de maisons, un petit village multicolore et gracieux, avec ses petits miroirs et ses tulipes aux fenêtres, sans âme qui vive ; parfois ce silence profond était rompu par la joyeuse ariette d'un clocher invisible. C'était un paradis pastoral, un paysage d'idylle, plein de
fraîcheur et de mystère, une Arcadie chinoise, toute remplie de petites cachettes, de petites surprises, d'innocents petits artifices de beauté; comme effet produit, qu'on se figure une foule de personnes invisibles murmurant à voix basse : « Nous sommes contents, m
A un certain point, le canal se bifurque; un bras qui se cache parmi les arbres va à Leyde ; l'autre tourne à gauche et va à la Haye. A partir de ce point, le trekschuit commença à s'arrêter, tantôt devant une maison, tantôt devant la porte d'un jardin, pour recevoir des paquets, des lettres et des commissions verbales à porter à la Haye.
Un vieux monsieur sortit d'une villa et monta à côté de moi. 11 parlait le français et nous mîmes à causer. Il avait été en Italie, savait quelques mots d'italien et avait lu les Fiancés; il me demanda des détails sur la mort d'Alessandro. Hanzoni : au bout de quelques minutes je l'adorais. C'est lui qui me donna des détails sur le trekschuit. Pour comprendre la poésie de cette barque nationale, il faut faire de longs voyages avec des gens du peuple. Alors, chacun s'y installe comme chez soi, les femmes travaillent, les honmies montent sur le pont pour fumer; ils dînent tous ensemble; après le dîner, ils se mettent à leur aise hors de la cabine pour voir le coucher du soleil; les conversations deviennent plus intimes, l'assemblée se métamorphose eu une famille. La nuit vient, et le trekschuit traverse comme une ombre des villages plongés dans le silence, glisse sur les canaux argentés par la lune, se cache dans les massifs, reparaît en pleine campagne, rase les maisons solitaires dans lesquelles brille la lumière du paysan, et rencontre des barques de pêcheurs qui le frôlent comme des fantômes. Au milieu de cette paix profonde, grâce à ce mouvement lent et égal, hommes et femmes peu à peu s'endor-
ment les uns à côté des autres, et la barque ne laisse plus deiTière elle que le murmure confus de l'eau et des respirations.
A mesure que Ton avançait, les jardins et les villas devenaient plus fréquents. Mon compagnon de voyage me signala un clocher dans le lointain et prononça le nom du village de Rijswijk, où fut signé en 1697 le célèbre traité de paix entre la France, l'Angleterre, l'Espagne, l'Allemagne et la Hollande. Le château du prince d'Orange, où s'assemblèrent les signataires, n'existe plus, un obélisque a été érigé sur son emplacement.
Tout à coup, le trekschidt sortit de dessous les arbres et je vis une vaste plaine, un grand bois et une ville couronnée de tours et de moulins à vent.
C'était la Haye.
Le batelier me demanda lé prix du passage, et mit sa monnaie dans un. petit sac de cuir. Le haleur stimula son cheval. En peu de minutes nous arrivâmes dans la ville, et au bout d'un quart d'heure je me trouvais dans une chambre luisante de Vliôtel de furenney qui sait? peut-être dans la chambre même où le célèbre maréchal avait dormi étant jeune, lorsqu'il était au service de la Hollande.
La Haye — en hollandais 'sGravenhage ou 'sHage, la capitale politique, le Washington de la Hollande, dont Amsterdam est le New-York, — est une ville moitié hollandaise et moitié française, avec de larges rues sans canaux, de vastes places plantées d'arbres, des maisons de maître, de beaux hôtels, et une population en grande partie composée de riches, de nobles, de fonctionnaires, d'hommes de lettres, d'artistes et d'un menu peuple plus raffiné que celui des autres villes hollandaises.
Ce qui me frappa le plus, au premier tour que je fis dans la ville, ce furent les nouveaux quartiers' où de-
meure la fine fleur de Taristocratie d'argent. Dans ancune ville, pas même au faubourg Saint-Germain à Paris, je ne me sentis un aussi pauvre diable que dans ces rues. Ce sont de larges rues droites, bordées de petits palais légers, de forme et charmants de couleur, avec de grandes fenêtres sans persiennes par où Ton voit les tapis, les vases de fleurs et les meubles somptueux des salles de rez-de-chaussée. Toutes les portes sont fermées, sur la rue pas une boutique, pas une annonce sur les murs, pas une souillure; on ne découvrirait pas un brin de paille sur le sol, eût-on cent yeux pour le chercher. Lorsque je passai par ces rues, il y régnait un silence profond. Je rencontrais de temps à autre qtielques équipages aristocratiques, qui roulaient presque sans bruit sur le pavé de briques, et je voyais quelque laquais debout devant une porte, ou la tête blonde d'une dame derrière un rideau.
En passant le long des fenêtres, je vis du coin de l'œil mon pauvre costume de voyage impitoyablement réfléchi par les grandes vitres; je regrettai de n'avoir point mis de gants, j'éprouvai une certaine humiliation de n'être pas né au moins chevalier et il me semblait entendre çà et là des voix qui chuchotaient : — Quel est ce pauvre diable ?
La partie la plus importante de la vieille ville, c'est le Binnenhof, groupe de vieux édifices de différents styles d'architecture, qui de deux côtés donne sur deux vastes places et, d'un troisième côté, sur un grand étang. Au milieu de ce groupe de palais, de tours, de portes monumentales qui ont un certain caractère moyen âge un peu sinistre, se trouve une cour spacieuse où l'on entre par trois ponts et trois portes. Dans un de ces édifices résidaient les stathouders ; aujourd'hui c'est la seconde Chambre des États généraux qui y tient ses séances ;
130 LA HOLUNDE.
dans les bâtiments opposés, il y a la première Chambre, les ministères et divers autres bureaux d^administration publique. Le bureau du ministre de Tintérieur est logé dans une petite tour basse, noire, lugubre, suspendue à pic sur les eaux de l'étang.
Le Binnenhof, la place qui s'étend à l'ouest et dont le nom est Buitenhof, et une autre place de l'autre côté de l'étang appelée Plaats, où l'on arrive en passant sous une vieille porte qui faisait partie d'une prison, ont été le théâtre des événements les plus sanglants de l'histoire de Hollande.
C'est au Binnenhof que fut décapité le vénérable van Old'enbameveldt, le second fondateur de la République, la victime la plus illustre de cette lutte séculaire entre le patriciat bourgeois et le stathoudérat, entre le principe républicain et le principe monarchique, qui travailla si douloureusement la Hollande. L'échafaud était dressé devant l'édifice où siégeaient les Étals généraux. En face on voit la tour d'où Maurice d'Orange assista, dit-on, au supplice de son ennemi. Dans la prison qui se trouve entre les deux places, Cornélis de Witt, accusé injustement d'avoir conspiré contre la vie du prince d'Orange, fut mis à la torture. C'est sur le Plaats que le peuple en fureur traîna les corps sanglants et déchirés de Cornélis et de Jean de Witt, le grand pensionnaire ; c'est là que la foule leur cracha au visage, les foula aux pieds, les tua à coups de piques et de pistolet ; c'est là qu'elle mutila et insulta leurs cadavres. C'est sur cette même place que fut poignardée Adélaïde de Poelgeest, maîtresse d'Albert, comte de Hollande, le 22 septembre 1392, et l'on montre encore la pierre sur laquelle elle tomba expirante.
Ces souvenirs funèbres, ces portes massives et basses, ce groupe désordonné de sombres édifices qui, la nuit, lorsque la lune frappe de ses rayons les eaux mortes du
lac, présentent Taspect d*un énorme château inaccessible, inspirent un sentiment de tristesse solennelle au milieu de cette riante et jolie ville. La cour n*est éclairée, la nuit, que par quelques rares réverbères ; le petit nombre de personnes qui passent pressent le pas comme si elles avaient peur ; on n'entend point le bruit des pas, on ne voit aucune fenêtre éclairée ; on y entre avec une vague inquiétuder et Ton en sort presque avec plaisir.
En dehors de cette place, la Haye ne possède point de monuments remarquables, soit antiques, soit modernes. Il y a plusieurs statues médiocres de différents princes d'Orange, une cathédrale vaste et nue et un modeste palais royal. Sur beaucoup d'édifices publics, on voit une cigogne : c'est l'animal héraldique de la ville, sculptée en relief. Plusieurs de ces oiseaux se promènent en liberté sur la place du marché aux poissons et sont entretenus aux frais de la municipalité, comme les ours de Berne et les aigles de Genève,
Le plus bel ornement de la Haye, c'est son bois, une véritable merveille de la Hollande et l'une des plus magnifiques promenades du monde.
C'est un bois d'aunes, de chênes et des plus grands hêtres que Ton puisse voir en Europe ; ce bois a plus d'une lieue française de circuit et est situé à l'est de la ville, à quelques pas des dernières maisons. C'est une véritable oasis, une oasis délicieuse au milieu de la mélancolie de la plaine hollandaise. A peine y est-on entré, à peine a-t-on dépassé les pavillons, les maisonnettes suisses, les kiosques épars parmi les premiers arbres, qu'il semble qu'on se soit égaré au milieu d'une forêt solitaire et sans fin. Les arbres y sont plantés drus comme des roseaux, les allées se perdent dans l'obscurité ; il y a des étangs, des canaux presque cachés sous la verdure des bords, des ponts rustiques, des enlre-croisements de
sentier^ abandonnés, des retraites fermées, des obscurités profondes et fraîches où il semble que Ton respire l'air d'une nature vierge et que Ton est à mille lieues de toutes les rumeurs du monde.
Ce bois, selon la tradition, est, comme celui de Haarlem, le reste d'une immense forêt « qui couvrait anciennement presque toute la côte de la Hollande; ;> aussi est-il respecté par les Hollandais comme un monument de leur histoire nationale. Dans Thistoire de la Hollande, en effet, on trouve plusieurs faits où il joue son rôle et qui prouvent qu'en tout temps on a pris un soin jaloux de sa conservation. Les généraux espagnols eux-mêmes, respectant cette espèce de culte national, préservèrent le bois sacré des dévastations de leuçs soldats. En plus d'une occasion, lorsque de graves embarras financiers auraient disposé le gouvernement à en décréter la destruction pour en vendre le bois, les citoyens conjurèrent le péril par une offrande volontaire. Mille souvenirs sont attachés à ce bois bien-aimé : souvenirs d'ouragans épouvantables, souvenirs d'amours princières, de fêtes célèbres, de romanesques aventures. Quelques arbres portent des noms de rois et d'empereurs ; d'autres, d'élecleurs allemands ; tel hêtre a la réputation d'avoir été planté par le grand pensionnaire et poète Jacob Catz ; trois autres par la comtesse de Hollande, Jacqueline de Bavière, et l'on indique encore l'endroit où elle avait l'habitude de se reposer pendant ses promenades. M. de Voltaire aussi y laissa son souvenir lié à je ne sais quelle galante aventure avec la fille d'un perruquier.
Au fond du bois, où la jeune végétation, prise d'une sorte de fureur conquérante, s'élève, s'amasse, grimpe aux arbres, s'entrelace au-dessus des sentiers, s'étend sur les eaux et intercepte de tous côtés le passage et la vue, comme pour dérober aux regards les mystères de quelque
divinité forestière oubliée, se cache un petit palais royal appelé la Maison du Bois; c'est une espèce de Casa del Labrador de la ville d'Aranjuez, élevée en 1647 par la princesse Amélie de Solras en l'honneur de son mari, le stathouder Frédéric-Henri.
Pendant que je cherchais des yeux la porte d'entrée, je vis sortir et monter en voiture une dame d'aspect noble et bienveillant, que je pris pour une voyageuse anglaise qui avait terminé sa visite. Sa voiture passa à côté de moi, j'ôtai mon chapeau, la dame fit un salut de la tête et disparut.
Je sus un moment après d'une camériste du palais que cette « voyageuse » n'était rien moins que S. M. la reine de Hollande.
Je sentis une légère commotion intérieure. Le mot de a reine » m'a toujours fait cet effet indépendamment de la personne à laquelle il se rapporte, et je n'en saurais dire clairement la raison. C'est peut-être parce qu'il rappelle certaines visions à la fois lumineuses et confuses de l'adolescence. L'imagination amoureuse d'un garçon de quinze ans rase parfois la terre et d'autres fois s'éignce avec des défeirs dont l'audace ne connaît ni mesures ni limites jusqu'à des hauteurs vertigineuses. Elle rêve de blancheurs surhumaines, de . parfums qui donnent le délire et de voluptés qui foudroient, et elle suppose que tout cela se trouve réuni dans les créatures mystérieuses et inaccessibles que la fortune a placées au sommet de Téchelle sociale. Parmi les mille visions étranges, absurdes, impossibles, qui se succèdent dans l'esprit de l'adolescent, pendant les nuits fiévreuses, en voici une dont il est obsédé : franchir dans les ténèbres, avec l'agilité de l'enfance, les murailles les plus élevées, les grilles les plus formidables, les fossés les plus profonds ; pousser des portes mystérieusement enlr'ouvertes , passer par des
i40 LA HOLLANDE.
corridors sans fin, dans le silence, au milieu des gardes assoupis, parcourir furtivement des salles immenses; monter des escaliers aériens, grimper aux saillies d'une tour, au péril de sa vie, bien entendu, et jusqu'à une hauteur effrayante, ou bien gravir les grands arbres d'un jardin éclairé par la lune ; arriver enfin, épuisé et sanglant, sur un balcon, entendre là des paroles d'une pitié profonde prononcées par une voix divine, répondre par d'autres paroles d'une tendresse infinie, fondre en larmes, invoquer Dieu, courber son front sur le marbre, couvrir de baisers désespérés un pied resplendissant de pierreries, s'enfouir la figure dans les satins parfumés et sentir échapper sa raison et sa vie dans une étreinte faite pour anéantir la raison humaine.
Dans ce palais, que l'on appelle le Palais du Bois, il y a, entre autres choses remarquables, une salle octogone couverte depuis le plancher jusqu'à la voûte de peintures des plus célèbres artistes de l'école de Rubens, parmi lesquelles se trouve un tableau allégorique de Jordaens, de dimension colossale et représentant l'Apothéose de Frédéric-Henri ; une salle pleine de cadeaux précieux de l'empereur du Japon, du vice-roi d'Egypte et de la Compagnie des Indes ; et une autre petite salle élégante, décorée de peintures en clair-obscur que l'on prend pour des bas-reliefs, môme en les considérant attentivement : c'est l'œuvre de Jacob de Witt, peintre qui a acquis au commencement du dernier siècle une grande renommée dans l'art du trorape-l'œil. Les autres salles sont petites, belles, mais sans faste, et pleines de trésors qui n'attirent point le regard, comme il convient à la grande et modeste maison d'Orange.
Cette coutume de laisser entrer les étrangers dans le palais au moment même où la reine en sortait, me parut étrange ; mais je ne songeai plus à m'en étonner lorsque
je connus mieux certaines autres habitudes, certains traits populaires, tout le caractère enfin de la famille royale de Hollande,
En Hollande, le roi est considéré comme un stathouder plutôt que comme un roi. 11 y a en lui, comme on le disait du duc d*Aoste, la moindre quantité de roi possible. Le sentiment que le peuple hollandais nourrit à Tégard de la famille royale n*est pas tant celui de dévouement pour la famille du monarque que d'affection pour cette maison d*Orange qui partagea tous ses triomphes et tous ses revers, qui vécut, pour ainsi dire, de sa vie trois siècles durant. Le pays, au fond, est républicain, et sa monarchie est une sorte de présidence couronnée, sans le moindre faste monarchique. Le roi prononce des discours aux banquets et dans les fêtes publiques, comme chez nous les ministres ; il jouit même d'une certaine réputation comme orateur parce qu'il improvise son discours et qu'ilparled'unevoix forte et avec une fougue d'éloquence soldatesque qui excite dans le peuple un enthousiasme indicible. Le prince héréditaire, Guillaume d'Orange, qui a fait ses études à l'Université de Leyde, a subi des examens publics et a pris le degré de docteur en droit. Le prince Alexandre, le fils cadet, étudie actuellement * à la même Université; il est membre du club des étudiants et invite à dîner ses professeurs et ses compagnons d'études. A la Haye, le prince Guillaume va au café, s'entretient avec ses voisins, se promène dans la rue avec les jeunes gens de sa connaissance. Au bois, la reine s'assied sur un banc à côté d'une pauvre femme. Et l'on ne peut pas les accuser d'agir ainsi pour se rendre populaires, comme le font d'autres princes ; car la famille d'Orange ne saurait ni accroître sa popularité ni
* Ceci a été écrit en 1874.
ramoindrir. Dans ce peuple, républicain par nature et par tradition, on ne découvrirait pas la moindre trace d'un parti, je ne dis pas qui désire la république, mais qui même en prononce le nom. Par contre, ce peuple qui aime et vénère son roi, qui, dans les fêtes en son bonneur, délèle les chevaux de sa voiture et exige que tout le monde porte une cocarde orange, comme un hommage au nom d'Orange, ne s'occupe nullement, en temps ordinaire, soit de ses affaires soit de sa famille. A la Haye, j'eus beaucoup de peine à savoir quel grade avait dans l'armée le prince héréditaire. Un des premiers libraires de la ville, auquel j'adressai cette question, s'étonna de ma curiosité qui lui parut puérile et me dit qu« je ne trouverais probablement pas cent personnes dans la ville en état de me répondre.
La cour réside à la Haye ; mais le roi séjourne pendant une bonne partie de l'été dans un de ses châteaux, en Gueldre, et va chaque année passer quelques jours à Amsterdam. Le peuple dit qu'il y a un statut qui oblige le roi à passer à Amsterdam dix jours de l'année, et la municipalité de cette ville à se charger des frais de ce séjour; mais quand minuit a sonné et que le onzième jour commence, l'allumette dont se servirait Sa Majesté pour allumer son cigare serait à sa charge.
En revenant de la villa royale à la Haye, je trouvai le bois animé par la présence des promeneurs du dimanche ; il y avait de la musique, d.es équipages, une foule de dames, des cafés pleins de monde et des bandes d'enfants partout.
J'observai alors pour la première îo'is le beau sexe hollandais.
La beauté est une fleur rare en Hollande comme dans tous les pays; néanmoins je vis beaucoup plus de belles femmes dans un tour de cent pas au bois de la Haye que
je n'en ai vu dans tous les tableaux des musées hollandais. On ne voit chez ces dames ni la beauté sculpturale des Romaines, ni les splendides couleurs des Anglaises, ni Texpression si vive des Andaiouses, mais une finesse, une grâce innocente et affable, une gentillesse tranquille, un je ne sais quoi qui plaît. Elles ont Tattraction de la fleur de valériane qui orne leurs jardins, dit justement un écrivain français. Elles sont plutôt grandes que petites, grasses, avec des traits irréguliers, un teint uni et brillant, d'un beau blanc mat ou d'un rose trés-délicat qui semble y avoir été répandu par le souffle d'un ange, les pommettes des joues saillantes, les yeux d'un bleu clair, souvent très-clair. Chez quelques-unes l'œiï a un aspect vitreux, qui fait que le regard est vague comme celui d'une personne distraite. On dit qu'elles n'ont point de belles dents : je ne saurais l'affirmer, puisqu'elles n'ont pas l'habitude de rire. Elles marchent avec moins de légèreté que les Françaises, avec moins de raideur que les Anglaises, s'habillent à la mode de Paris, avec plus de grâce à la Haye qu'à Amsterdam, mais avec moins de luxe ; quant à leurs longues cheveliares blondes, on peut dire qu'elles en font un pompeux étalage.
Je fus surpris de voir en robes courtes et en petits pantalons blancs des jeunes filles qui, chez nous, portent déjà le costume et ont l'air de femmes faites. En Hollande, où la vie est lente et où l'impatience est un sentiment inconnu, les fillettes ne se pressent pas de quitter les habitudes et les dehors de l'enfance ; d'ailleurs elles entrent naturellement beaucoup plus tard qu'en d'autres pays dans cet âge si critique, où il semble, — comme le dit admirablement Alessandro Manzoni, — qu'une puissance mystérieuse se manifeste dans l'esprit et élève, orne et fortifie toutes les inclinations et toutes les idées. Une jeune fille se marie rarement avant vingt ans. Je ne parle pas ici
des petites filles de Tempire du Décan qui, selon les voyageurs, se marient à Tâge de huit ans et sont aïeules avant vingt ; mais les Italiennes et les Espagnoles, qui contractent mariage à quatorze ou quinze ans, sont considérées, en Hollande, comme des êtres extraordinaires. En Hollande, les jeunes filles de quinze ans vont seules à Técole, les cheveux sur le dos, et personne ne songe à les regarder. J*ai entendu parler presque avec horreur d'un jeune homme de la Haye accusé par d'autres jeunes gens de chercher des aventures amoureuses près des fillettes de cet âge qui, pour eux, est presque aussi sacré que Tenfance.
Une autre remarque que Ton fait bien vite dans toute ville hollandaise, — sauf à Amsterdam, — c'est que la* prostitution élégante n'y existe pas. Cet éclat, ces façons particulières qui vous disent, nettement à qui vous avez affaire, y font complètement ou presque complètement défaut, et neuf fois sur dix, on peut être sûr que ce^qui s'y voitprovient de l'immense pépinière de la Seine. — « Prenez garde, » me disaient certains Hollandais libres penseurs, f vous êtes dans un pays protestant, il y a beaucoup d'hypocrisie. » Soit, mais le mal que Ton peut encore dissimuler ne saurait être bien grand. La société équivoque n'y a pas d'existence proprement dite, on ne la rencontre pas en public, elle n'imprime pas sa trace dans la littérature, la langue même se refuse à traduire une seule des innombrables formules qui constituent le langage à double entente, graveleux et croustillant de cette société dans les pays où elle a droit de cité. D'autre part, ni les pères ni les mères ne ferment les yeux sur la conduite de leurs fils célibataires, fussent-ils hommes faits; la discipline de la famille n'admet point d'exceptions en faveur des barbes longues ; d'ailleurs la discipline a pour auxiliaire la froideur du tempérament, l'habitude de l'économie et le respect de l'opinion publique
LA HATE. i45
Parler du caractère et de la vie des femmes hollandaises de Tair d*un honmie qui vous offre les fruits de sa propre expérience, pour avoir passé quelques mois en Hollande, ce serait une présomption plus ridicule encore qu'impertinente. Je dois donc me contenter de faire parler les livres et les amis.
Nombre d'écrivains ont traité les femmes hollandaises avec beaucoup d'irrévérence. L'un les a appelées des machines à faire des enfants ; l'autre, des ménagères apathiques ; un anonyme du siècle passé poussa l'impertinence jusqu'à dire que, si les hommes, en Hollande, ont l'habitude de chercher leurs distractions dans la classe des servantes, les femmes de leur côté (et il entend par là les dames) n'ont pas des aspirations beaucoup plus relevées. Mais ce sont là des jugements que le dépit a dictés à quelque galant méprisé. Daniel Stern, qui, en sa qualité de femme, doit avoir sur le sujet une autorité toute spéciale, dit qu'elles sont fières, loyales, actives et chastes. Quelqu'un laisse percer des doutes au sujet de la tranquillité tant prônée de leurs affections. Ce sont des eaux dormantes, écrivait Esquiros, mais on connaît la réputation des eaux dormantes. Ce sont des volcans gelés, dit Heine, et quand ils dégèlent...! Mais de tous les jugements que j'ai lus, celui de Saint-Évremont me paraît le plus remarquable : selon lui, les femmes hollandaises n'ont pas assez de vivacité pour troubler le repos des hommes ; s'il y en a d'aimables, ce qui est hors de doute, il n'y a rien à espérer d'elles, soit parce qu'elles sont sages, soit parce qu'elles sont froides, et que cette froideur leur tient lieu de vertu.
Un jour, je citai ce jugement de Saint-Évremont dans une réunion de jeunes gens de la Haye, et je demandai brusquement : a Est-ce vrai? » Ils sourirent, s'entre-regardèrent, et l'un d'eux répondit : « Je dirais.... » Un autre :
« Il me semble.... » Un troisième : « Il se pourrait... » Ils finirent tous par accorder que c'était vrai. Il m'est arrivé de recueillir des indices qui prouvent que les choses sont exactement aujourd'hui ce qu'elles étaient du temps de Saint-Évremont. On parlait dans une réunion d'un pei*sonnage légèrement ridicule. « Et pourtant, » disait quelqu'un, « ce petit homme, avec son air si rangé, est un terrible coureur de femmes. — Est-ce qu'il trouble le repos des familles? » demandai-je en employant la formule consacrée. Ils se mirent tous à rire, et l'un d'eux répondit : « Quoi ! Troubler le repos des familles en Hollande! Ce serait là un des douze travaux d'Hercule. » — « Nous autres, Hollandais, » me dit un jour un ami, « nous ne sommes pas conquérants, et nous ne pouvons pas l'être, parce que nous ne sommes pas dressés à cela. En Hollande il n'y a rien de plus faux que la fameuse définition : le mariage est comme une forteresse assiégée, celui qui est dehors voudrait être dans la place, celui qui est dans la place voudrait être dehors. Ici, celui qui est dedans s'y trouve bien, et celui qui est dehors ne songe pas à entrer. » — « La femme hollandaise, » me dit un autre, « n'épouse pas l'homme, elle épouse le mariage. ); Et ce qui est vrai de la Haye, ville élégante où l'influence française est grande, est encore plus vrai des autres villes où les anciennes mœurs se sont conservées plus pures. Que les voyageui's . galants après cela viennent dire et écrivent que l'on dort en Hollande et que le bonheur domestique est un bonheur un peu gros ! Cette femme qui sort peu, qui danse peu, qui rit peu, qui ne s'occupe que de ses enfants, de son mari et de ses fleurs, qui lit des livres de théologie et qui regarde la rue dans un miroir pour ne pas se montrer à la fenêtre, combien est-elle plus poétique.... Oh! pardonnemoi, j'allais te dire une chose bien dure, Andalousie! Jusqu'ici Ton pourrait me soupçonner de donner à en-
tendre que je sais le hollandais. Je m'empresse de dire que je ne le sais point et de demander pardon de mon ignorance. Un peuple grave et taciturne comme le peuple hollandais, plus riche en qualités cachées qu'en dehors brillants, un peuple, si je puis m'exprimer ainsi, qui vit beaucoup plus au dedans qu'au dehors, qui fait beaucoup plus qu'il ne dit, qui ne se donne même pas pour ce qu'il vaut, se laisse étudier sans que Ton comprenne sa langue. D'autre part, le français est prodigieusement répandu en Hollande. Dans les grandes villes, il n'est pas de personne un peu cultivée qui ne parle couramment le français ; il n'est pas de marchand qui ne sache s'expliquer bien ou mal ; il n'est peut-être pas de gamin, même parmi le petit peuple, qui ne sache les dix ou vingt mots avec lesquels on peut tirer un étranger d'embarras. Cette connaissance générale d'une langue si différente de celle du pays, est d'autant plus admirable que ce n'est pas la seule langue étrangère que l'on parle communément en Hollande. L'on y sait l'anglais et l'allemand aussi bien que le français. L'étude de ces trois langues est obligatoire dans les écoles secondaires. Les personnes cultivées, celles, par exemple, qui, en Italie, sont pour ainsi dire obligées de savoir le français, lisent toutes ici avec la même facilité les auteurs anglais, allemands et français. Les Hollandais ont des dispositions particulières pour l'étude des langues et une incroyable assurance en les parlant. Nous autres. Italiens, avant de nous risquer à parler une langue étrangère, nous voulons la connaître assez pour ne pas faire des fautes grossières ; quand il nous en échappe, nous rougissons ; nous évitons les occasions de parler tant quenous ne sonmiespassûrsdenousattirer un compliment; c'est ainsi que nous prolongeons indéfiniment la durée de notre noviciat philologique. En Hollande, vous voyez trèssouvent des gens qui parlent le français avec un fonds da
cent mots et de vingt phrases qu'ils manient avec des efforts infinis. Ils parlent cependant, soutiennent une longue conversation et n'ont pas l'air de se soucier le moins du monde de ce que vous pouvez penser de leurs bévues et de leur audace. Portiers, crocheteurs, gamins, quand on leur demande s'ils savent le français, répondent avec la plus grande assurance : — Oui^ ou bien — un peu; et alors ils s'ingénient de mille façons à se faire comprendre, riant parfois eux-mêmes des extravagances de leur langage. Ils arrondissent chaque réponse d'un sHl vous plaîtf ou d'un pardon, Monsieur, si singulièrement placé dans la phrase, qu'on ne peut pas s'empêcher d'en rire. Il paraît si naturel à tout le monde de savoir le français, qu'une personne obligée d'avouer qu'elle ne le sait pas, hésite, rougit de honte. Si c'est dans la rue que vous lui adressez une question, elle affecte d'être très-pressée et vous plante là.
Quant à la langue hollandaise, elle n'est que ténèbres pour quiconque ne sait pas l'allemand; et, même quand on le sait, on peut, il est vrai, avec un peu d'étude, apprendre à la lire; mais, comme langue parlée, elle demeure absolument incompréhensible. Si j'avais à donner idée de l'effet qu'elle produit sur Toreilie de celui qui ne la comprend pas, je la comparerais à de rallemaiid parlé par des gens qui auraient un poil dans la gorge. Ce phénomène tient à la fréquence d'une aspiration gutturale analogue à la jota espagnole. Les Hollandais euxmêmes avouent que leur langue n'est pas harmonieuse. Que de fois on m'a demandé en riant : « Quel effet vous produit-elle? » Il était sous-entendu que l'effet ne devait pas être agréable. Et pourtant il s'est trouvé un écrivain pour démontrer qu'Adam et Eve parlaient hollandais dans le paradis terrestre. Mais s'ils parlent tant de langues étrangères, les Hollandais tiennent beaucoup à la leur
propre ; ils s'indignent quand un étranger ignorant fait mine de croire, sur la foi d*un ouï-dire, que le hollandais est un dialecte allemand ; et de fait, jcette opinion est admise par beaucoup de ceux qui ne connaissent cette langue que de nom. 11 est presque superflu de rappeler l'histoire de la langue. Les premiers peuples du pays parlaient le teuton dans ses divers dialectes. Ces dialectes se sont fondus en un seul et ont formé l'ancienne langue néerlandaise qui, au moyen âge, passa, comme les autres langues de l'Europe, par les différentes phases germanique, normande, française : c'est de cette combinaison qu'est sorti le hollandais actuel, qui conserve le fond de l'idiome primitif avec quelques traces ^e latin. Il y a certainement une grande ressemblance entre le hollandais et l'allemand, et surtout un nombre infini déracines communes; mais la syntaxe, qui dans le hollandais est beaucoup plus simple, diffère sensiblement, et plus encore la prononciation. Cette ressemblance même est cause que, pour la plupart, les Hollandais parlent moins bien l'allemand que l'anglais ou le français, soit parce qu'il est difficile d'éviter les fréquentes équivoques qu'il fait naître, soit parce que sachant qu'avec un léger effort ils pourront le comprendre et le parler suffisamment pour leurs besoins personnels, ils en restent là. C'est ce qui arrive à beaucoup d'entre nous pour le français; nous le parlons déjà à dix ans, et à quarante nous ne le savons pas encore.
Mais voici qu'il est temps d'aller voir le Musée de peinture; c'est le plus beau joyau de la Haye.
A peine entré, on se trouve en face du plus célèbre des animaux peints : le Taureau de Paul Potter ; ce taureau immortel qui, à l'époque de la manie de classer les tableaux en une espèce de hiérarchie de célébrité, eut, comme je l'ai dit, l'honneur d'être placé au musée du Louvre, à côté de la Transfiguration de Raphaël, du Saint
150 LA HOLUNDE.
Pierremartyr du Titien, et de la Communion de saint Jérôme du Dominiquin; ce taureau, l'Angleterre le payerait un million de francs et la Hollande ne le donnerait pas pour le double; au sujet de cette peinture, on a certainement barbouillé plus de pages que le peintre n'y avait donné de coups de brosse ; Ton écrit et l'on dispute encore, comme si, au lieu d*une image, c'était un animal vivant, de création nouvelle.
Le sujet du tableau est des plus simples : un taureau de grandeur naturelle, debout, le mufle tourné vers le spectateur; une vache accroupie à terre; quelques brebis, un pâtre, un paysage lointain.
Le suprême mérite de ce taureau, on pourrait Texprimer en un seul mot : il est vivant. L'œil grave et étonné, qui exprime le sentiment d'une vitalité vigoureuse et d'une fierté sauvage, est rendu avec tant de vérité que, tout d'abord, on est presque tenté de regarder à droite et à gauche, comme on fait dans un sentier à la campagne, à la rencontre d'un de ces animaux. Ses narines humides et noires semblent fumer et absorbent l'air avec une profonde aspiration. Les poils sont peints un à un, avec tous leurs plis, toutes leurs ondulations ; on y voit jusqu'aux traces du frottement contre les arbres et contre la terre ; on jurerait que ce sont de vivais poils attachés à la toile. Les autres animaux ne lui sont pas inférieurs : la tête de la vache, la laine des brebis, les mouches, l'herbe, les feuilles et les fibres des plantes, la mousse ; — tout est reproduit avec une vérité prodigieuse. Mais tout en se rendant bien compte du soin infini qu'y doit avoir déployé l'artiste, on ne sent pas la peine ni la patience de l'imitation ; — il semble presque que ce soit une œuvre d'inspiration, de fougue, dans laquelle le peintre, embrasé par une sorte de fureur du vrai, n'a pas eu un moment d'hésitation ou de fatigue. D'innombrables jugements ont été portés sur cet incroya-
LA HAYE. loi
ble coup d'audace d'un jeune homme de vingt-quatre ans. On en a critiqué les dimensions, que l'on a trouvées excessives pour la nature vulgaire du sujet ; l'absence d'effet lumineux, parce que la lumière y est partout égale et donne du relief à tous les objets, sans contraste d'ombre; la rigidité des jambes du taureau, le coloris un peu sec des plantes et des animaux du fond ; la médiocrité de la figure du pâtre. Mais avec tout cela, le Taureau de Paul Potter reste couronné de la gloire des grands chefs-d'œuvre, et l'Europe le considère comme l'œuvre la plus magistrale du prince des peintres d'animaux. « Avec son Taureau, » a dit justement un critique illustre, « Paul Potter a écrit la véritable idylle de la Hollande. »
C'est là le grand mérite des peintres de la Hollande, et de Potter en particulier. Il n'a pas seulement représenté les animaux, mais il a rendu visible et il a célébré par la poésie des couleurs l'amour attentif, délicat, presque maternel, qu'a pour eux le peuple agricole de la Hollande. Il a employé les animaux comme des interprètes pour révéler la poésie de la vie rustique. Par eux, il a exprimé le silence et la paix des champs, le plaisir de la solitude, la douceur du repos et le contentement du labeur tranquille. On dirait qu'il savait s'en faire comprendre et obtenir d'eux de poser exprès pour se faire peindre. Il a su -leur donner toute la diversité et tout l'attrait de personnages humains. La tristesse, le contentement paisible qui suit la satisfaction des besoins, la sensation de la santé et de la force, l'amour et la reconnaissance envers l'homme, toutes les lueurs d'intelligence et tous les germes d'affection, toute la diversité des caractères, il les a saisis et interprétés avec une fidélité affectueuse, et a réussi à communiquer aux autres le sentiment qui l'animait. En regardant ses tableaux, on sent peu à peu se réveiller en soi je ne sais quel instinct
152 LA HOLLANDB.
primitif de vie pastorale, un certain désir innocent de traire, de tondre, de travailler avec ces animaux utiles, patients et beaux, qui réjouissent Tœil et le cœur . Dans cette partie de Fart, Paul Polter est supérieur à tous. Si Berghem est plus délicat, Potter est plus naturel ; van de Velde a plus- de grâce, mais moins d'énergie; Du Jardin est plus aimable, mais il est moins profond.
Et penser que Tarchitecte, qui depuis fut son beaupère, ne voulut pas d'abord lui accorder sa fille parce qu'il n'était qu'un peintre d'animaux ; que son célèbre Taureau fut peint, si l'on s'en rapporte à la tradition, pour servir d'enseigne à la boutique d'un boucher, et qu'il fut vendu pour 1260 francs 1
Un autre chef-d'œuvre du musée de la Haye, c'est un petit tableau de Gérard Dow, l'auteur de la célèbre Femme hydropique, que l'on voit au musée du Louvre, entre les tableaux de Raphaël et de Murillo; un des plus grands peintres de scènes intimes de l'école hollandaise, et le plus patient parmi les artistes les plus patients de sa patrie. Le sujet est bien simple : une femme assise près d'une fenêtre, ayant à côté d'elle un berceau. Mais dans cette scène si simple il y a une atmosphère si douce et si sainte de paix domestique, un calme si profond, une harmonie si parfaite du sentiment le plus tendre, que le célibataire le plus obstiné de la terre ne pourrait y jeter les yeux sans éprouver un irrésistible désir d'être celui qui est absent et que l'on attend dans cette charabrette tranquille et propre. Tout au moins souhaiterait-il d'y pouvoir entrer un moment, fût-ce même en cachette, fût-ce même à la condition d'y rester blotti dans l'ombre, afin de pouvoir respirer ce parfum de félicité innocente et cachée. Ce tableau, comme tous ceux de Dow, est exécuté avec ce fini prodigieux qui déjà, chez lui, approche de l'excès où tomba plus tard Slingeland. Oc-
cupé trois ans de suite à peindre la famille Meerman, son faire finit par tomber dans le fouillé, le léché, le tourmenté des figures d'ivoire, des ciels d'émail et des champs de velours, défaut dont le peintre van der Werff fut le représentant le plus renommé. Parmi d'autres objets, on voit dans ce tableau de Dow le manche d'un balai, grand comme un tuyau de plume, auquel on dit que le peintre travailla assidûment pendant trois jours ; cela n'a rien de surprenant si l'on songe qu'il a représenté les fibres les plus menues, les veines, les nœuds, les éraillures, les petites taches et jusqu'à la trace des doigts. On raconte des choses à peine croyables de cette patience surhumaine. On dit qu'il mit cinq jours à peindre la main d'une dame Spirings, dont il fit le portrait ; combien dut-il en employer pour faire la tête? Il poussait au désespoir les malheureux qui voulaient se faire peindre par lui. On raconte qu'il broyait lui-même ses couleurs, qu'il fabriquait ses pinceaux et qu'il tenait tout hermétiquement fermé pour éviter jusqu'au moindre atome de poussière. Quand il entrait dans son atelier, il ouvrait délicatement la porte, s'asseyait avec un grand flegme et restait immobile jusqu'à ce que la moindre agitation, produite par le mouvement, eût cessé. Puis il commençait à peindre, en se servant de verres concaves pour rapetisser les objets. Cet effort continu finit par lui affaiblir la vue, et il fut forcé de peindre à la loupe. Et pourtant cet excès de travail n'a ni fatigué ni refroidi son coloris; vus de loin, ses tableaux conservent la même vigueur que quand on les regarde de prés. C'est avec beaucoup de justesse qu'on les a comparés à des images réelles rapetissées dans une chambre obscure. Dow fut un des nombreux disciples de Rembrandt qui héritèrent de son génie. Il lui emprunta la finesse et l'art de rendre la lumière, en particulier celle des chandelles et des
15i LA HOLLANDE.
lampes ; il poussa ce genre de mérite aussi loin que son maître, comme nous le verrons au musée d'Amsterdam. Ce qui est rare parmi les peintres de son espèce, c'est qu'il ne se complaisait pas dans la représentation du laid et des sujets triviaux.
Outre l'oeuvre de Dow, le genre intime est représenté au musée de la Haye par Adrien van Ostade, Steen et van Mieris l'aîné.
Van Ostade, appelé le Rembrandt de la peinture intime, parce qu'il imita le puissant art du grand maître dans le clair-obscur, les nuances délicates, la transparence des ombres et la richesse du coloris, y est représenté par deux petits tableaux où l'on voit l'intérieur et l'extérieur d'une maison rustique, avec figures; ils sont tous les deux pleins de poésie, malgré la vulgarité des sujets, vulgarité qui lui est commune avec les peintres du même genre. Mais il a ceci de particulier: les jeunes filles remarquablement laides de ses tableaux sont des figures prises dans sa propre famille, qui, si on en croit la chronique, était un ramassis de petits monstres; grâce à lui, ces petits monstres devinrent la risée de l'univers. Presque tous les peintres hollandais ont ainsi choisi, parmi les femmes qu'ils peignaient, les figures les moins belles qui leur tombaient sous les yeux, comme s'ils se fussent entendus pour discréditer le type féminin de leur patrie. Les Suzanne de Rembrandt, pour citer un sujet qui plus que les autres eût exigé de la beauté, sont de vilaines servantes hollandaises ; il ne faut pas parler des femmes de Steen, de Brower et d'autres; néanmoins, comme on l'a vu, les modèles d'une beauté noble et gracieuse ne manquaient pas dans leur pays.
De François van Mieris l'aîné, le premier disciple de Gérard Dow, comme lui trés-minutieux et trés-fîn, le musée possède trois beaux tableaux, dont l'un représente
U HAYE. i55
l'artiste avec sa femme. Il appartenait, avec Metzu et Terburg, — deux peintres éminents par le fini et le coloris, — à un groupe de peintres du genre intime qui choisirent leurs sujets dans les classes élevées de la société. De Steen il y a, entre autres tableaux, son sujet favori : un médecin qui tâte le pouls à une jeune fille malade d'amour, et une gouvernante qui assiste à la consultation. Il y a là un admirable jeu de regards et de sourires fins et malicieux au delà de toute expression. Le sourire du médecin signifie clairement: — Il me semble que je comprends; — celui de la malade : — Il me faut autre chose que tes recettes ; — et celui de la gouvernante : — Je le sais, moi, ce qu'il lui faut 1 — D'autres tableaux de genre intime de Schalken, Tilborg, Netscher, Guillaume van Mieris représentent des cuisines, des boutiques, des dîners, des familles de peintres.
En fait de paysages et de marines, on y trouve les plus beaux joyaux de Ruysdaël, de Berghera, de van de Velde, de van der Necr, de Backhuysen, d'Everdingen, outre un bon nombre de toiles de Philippe Wouwermans, le peintre des chevaux et des batailles.
11 s'y trouve deux tableaux de van Huysum, le grand peintre de fleurs ; né à une époque où la Hollande était prise d'une espèce de folie amoureuse pour les fleurs et possédait les plus belles de l'Europe, il célébra cette folie avec son pinceau, et ses toiles en suscitèrent une autre. Personne n'a rendu plus merveilleusement que lui les nuances infinies, la fraîcheur, la transparence, le velouté, la grâce, la pudeur, la langueur, les mille secrets de beauté, toutes les faces de la vie splendide et délicate de cette perle de la végétation, de cette caresse d'amour de la nature, — la fleur. Les Hollandais lui apportaient les merveilles de leurs jardins pour qu'il les peignît; tous les rois lui demandaient des fleurs; on payait'
i50 Lil HOLLANDE.
ses tableaux des sommes fabuleuses pour l'époque. Jaloux de sa femme et de son art, il travaillait seul, invisible même à ses frères, pour dérober à leur curiosité les secrets de son coloris ; et c'est ainsi qu'il vécut et mourut, glorieux et mélancolique, au milieu des pétales et des parfums.
Mais la maîtresse œuvre du musée, c'est la célèbre Leçon d'anatomie de Rembrandt.
Ce tableau lui fut inspiré par un sentiment de reconnaissance envers le médecin Tulp, professeur d'anatomie à Amsterdam, qui l'avait protégé dans son enfance. Hembrandt représenta Tulp avec ses disciples groupés autour d'une table, sur laquelle est étendu un cadavre nu dont le bras est ouvert par le scalpel. Le professeur, debout, le chapeau sur la tête, montre avec les ciseaux les muscles du cadavre et en donne l'explication à ses disciples. Quelques-uns de ses disciples sont assis, d'autres debout, quelques autres sont penchés sur le cadavre. La lumière qui va de gauche à droite, éclaire les figures et une partie du corps, en laissant dans l'ombre les vêtements, la table et les parois de la chambre. Les figures sont de grandeur naturelle.
Il est difficile d'expliquer l'effet que produit ce tableau. La première impression, c'est l'horreur et le dégoût du cadavre. Le front est dans l'ombre, les yeux sont ouverts et renversés, la bouche entr'ouverte avec une expression qui ressemble à de la stupeur, la poitrine est enflée, les jambes, et les pieds émaciés, les chairs livides, et il semble qu'en les touchant de la main on doive en sentir le froid. Ce corps raidi fait un puissant contraste avec la vivacité d'expression, les figures juvéniles, les yeux humides, attentifs, pleins de réflexion des disciples, où l'on peut lire à divers degrés l'avidité de savoir, la joie d'ap- ' prendre» la curiosité» l'étonnement, l'effort de Tintelli-
gence, l'incertitude de Fesprit. Le maître a la figure tranquille, Tœil serein et la lèvre presque souriante de rintime contentement du savoir. Un air de mystère, de gravité, de solennité scientifique qui impose le respect et le silence, est répandu sur Tensemble du groupe. Le contraste entre la lumière et l'ombre est aussi merveilleux qu'entre la mort et la vie. Tout y est peint avec un incroyable fini ; on pourrait compter les petits plis des collerettes, les rides des figures, les poils des barbes. On dit que le raccourci du cadavre est mal entendu et que, par endroits, le fini dégénère en sécheresse; mais le jugement universel range la Leçon d'anatomie parmi les plus rares chefs-d'œuvre du génie humain.
Rembrandt n'avait que vingt-six ans lorsqu'il fit ce tableau ; |il appartient par conséquent à sa première manière, où ne se montrent pas encore la fougue, l'audace, la souveraine confiance en son propre génie, qui éclatent dans les œuvres de son âge mûr ; mais on y voit déjà toute cette immense puissance de la lumière, cet art merveilleux du clair-obscur, cette fascination magique des contrastes, qui estie trait le plus original de son génie.
On a beau être un profane en matière d'art, on a beau avoir fait un ferme propos de ne point pécher par excès d'enthousiasme, quand on se trouve en face de Rembrandt van Rhyn, on ne peut s'empêcher de hausser un peu, comme disent les Espagnols, le ton de son style. Rembrandt exerce un prestige particulier. Fra Angelico est un saint, Michel-Ange est un géant, Raphaël est un ange, le Titien est un prince : Rembrandt est un spectre. Comment appeler autrement ce fils de meunier, né dans un moulin à vent, qui s'élève d'un seul bond, sans maîtres, sans modèles, sans tradition d'aucune école ; qui devient un peintre universel, embrasse tous les aspects de la vie.
peint des figures, des paysages, des marines, des animaux, les saints du paradis, les patriarches, les héros, les moines, la richesse et la misère, la difformité et la décrépitude, la juiverie, le cabaret, l'hôpital, la mort; qui, en un mot, fait la revue du ciel et de la terre, et enveloppe tout d'une lumière mystérieuse qui paraît jaillir de sa tête ; qui est à la fois grandiose et minutieux, idéaliste et réaliste, peintre et graveur; qui transfigure tout et ne dissimule rien, qui change les hommes en fantômes, les scènes les plus vulgaires de la vie en apparitions mystérieuses, j'allais dire, ce monde en un autre monde qui semble ne plus être celui-ci et qui l'est encore. D'où lui viennent cçtte lumière indéfinissable, ces éclairs de rayons électriques, ces reflets d'astres inconnus, devant lesquels on demeure tout pensif comme devant une énigme? Que voyait-il dans les ténèbres ce rêveur, ce visionnaire? Quel était le mystère qui lui tourmentait l'esprit ? Qu'a voulu nous révéler ce peintre de l'air avec Tèternel conflit de ses rayons et de ses ombres? On a dit que les oppositions du clair et de l'obscur correspondaient en lui aux divers mouvements de la pensée. Et il paraît, en effet, que, semblable à Schiller, qui avant de commencer une œuvre entendait intérieurement une harmonie de sons indistincts et comme le prélude d'une inspiration, Rembrandt, au moment de concevoir un tableau, avait une vision de rayons et d'ombres qui avaient déjà une signification avant d'être animés par ses personnages. Il y a, en effet, dans ses tableaux une vie, une action presque dramatique, étrangère à celle des figures humaines. Des faisceaux de la plus vive lumière rompent conune un cri de joie les ténèbres environnantes ; les ombres fuient épouvantées, laissant çà et là des pénombres pleines de mélancolie, des reflets tremblotants qui ressemblent à des plaintes, de profondes obscurités pleines de menaces funèbres; des
vacillations de lumière, des scintillements, des ombres incertaines, des transparences douteuses, des questions, des soupirs, des paroles d'un langage surnaturel, qui se fait entendre, comme la musique, et que Ton ne comprend pas, mais qui reste gravé dans la mémoire comme le souvenir d'un rêve. Et dans cette atmosphère il plaçait ses personnages, dont quelques-uns demeurent enveloppés de la lumière éblouissante d'une apothéose théâtrale, d'autres, voilés comme des larves, d'autres, frappés d'un seul rayon de lumière au visage, vêtus d'habits magnifiques ou misérables, mais tous ayant quelque chose de fantastique et d'étrange, sans contours précis, mais d'un relief sculptural, chargés de couleurs puissantes par des coups de pinceau téméraires; et partout l'expression chaude, la furie de l'inspiration violente, l'empreinte superbe, capricieuse, profonde du génie sans frein et sans peur.
Chacun veut du reste donner son opinion, mais si Rembrandt pouvait lire toutes les pages qui ont été écrites pour expliquer la secrète pensée de son œuvre, qui sait s'il ne se laisserait pas aller à un accès de gaieté? Tel est le sort des hommes de génie : chacun les refait à sa manière, pour montrer qu'il les a compris mieux que les autres. Ils sont comme un beau thème donné par Dieu et que les hommes développent de mille façons diverses ; un métier sur lequel l'imagination humaine peint et brode selon son caprice ou son inspiration.
Je sortis du musée de la Haye avec une déception : celle de n'y avoir trouvé aucun tableau de Jérôme Bosch, né à Bois-le-Duc au quinzième siècle. Cet écervelé plein des choses les plus fantasques, cet épouvantail des bigots, ce sorcier des peintres, m'avait pour la première fois donné la chair de poule au musée de Madrid, par un tableau qui représente une horrible légion de squelettes vivants dis-
géminés sur un immense espace et luttant avec une foule bigarrée, confuse, désespérée d'hommes et de femmes qu'ils veulent entraîner dans un abîme, où les attend la mort. Cette monstrueuse extravagance ne pouvait sortir que de Timagination malade d'un homme tourmenté par la terreur de la damnation ; mais quelque éloigné que Ton soit de Fépoque où l'on avait peur des fantômes, rien qu'à voir ce tableau on sent vaguement poindre cette terreur en soi-même. Tels furent les sujets de tous ses tableaux : des tortures de damnés, des spectres, des goulfres ardents, des dragons, des oiseaux surnaturels, des monstres repoussants, des cuisines diaboliques, des paysages sinistres. Un de ces tableaux épouvantables se trouvait dans la cellule où mourut Philippe 11; d'autres se répandirent en Italie et en Espagne. Quel était ce peintre fantasque? Comment vécut-il? De quelle étrange manie était-il tourmenté ? On ne le sait pas ; il passa sur la terre enveloppé dans un nuage et disparut comme une vision d'enfer.
Au rez-de-chaussée du palais du musée, il y a un a cabinet royal » de curiosités, qui contient, ouli*e un grand nombre d'objets divers provenant de la Chine, du Japon et des colonies hollandaises, quelques reliques historiques fort précieuses. Dans le nombre se trouve l'épéede Ruyter, qui débuta dans la vie comme simple cordier * à Flessingue et fut depuis le plus grand amiral de la Hollande ; la cuirasse, trouée par les balles, de l'amiral Tromp ; une chaise de la prison du vénérable van Oldenbarneveldt ; une boîte contenant des cheveux de ce van Spcyk qui, en 1831, fit sauter son vaisseau sur l'Escaut, pour sauver l'honneur du drapeau hollandais. On y trouve aussi l'habillement complet que portait Guillaume le Taciturne quand il fut assassiné à Delft: sa chemise souillée
LA HAYE. m
de sang, sa camisole de peau de buffle percée par les balles, ses larges hauts-de-chausses, son grand chapeau de feutre; et dans la même vitrine, les balles, les pistolets de l'assassin et le texte original de sa sentence de mort.
Cet habillement modeste, presque grossier, que portait le chef de la république des Pays-Bas au comble de sa puissance et de sa gloire, est un beau témoignage de la simplicité patriarcale des mœurs hollandaises. Il n'est peut-être pas de peuple moderne qui, parvenu au faîte de la prospérité, ait eu moins de vanité et moins de faste. On raconte que lorsque le comte de Leicester, envoyé par la reine Elisabeth, arriva en Hollande, et que Spinola s'y trouva pour traiter de la paix au nom du roi d'Espagne, leur magnificence fit presque scandale. On dit que les ambassadeurs espagnols, envoyés à la Haye en 1608 pour stipuler la fameuse trêve, virent des députés des États de Hollande, pauvrement vêtus, s'asseoir stir l'herbe d'un pré et déjeuner avec un peu de pain et de fromage qu'ils avaient apportés dans un bissac. Le grand pensionnaire Jean de Witt, l'adversaire de Louis XIV, n'avait qu'un domestique. L'amiral Ruyter vivait à Amsterdam dans une pauvre maison et balayait sa chambre à coucher.
Un autre objet trés-curieux de ce musée, c'est une caisse ouverte sur le devant comme une bibliothèque et qui représente, dans le plus minutieux détail, l'intérieur d'une riche maison d'Amsterdam au commencement du dix-huitiéme siècle. Le czar Pierre le Grand, pendant son séjour à Amsterdam, avait chargé un riche bourgeois de cette ville de lui faire faire cette maisonnette en miniature pour l'emporter en Russie comme un souvenir de la Hollande. Le riche bourgeois, qui s'appelait Brandt, s'acquitta de la commission en bon Hollandais, — lentement et bien. Les plus habiles ébénistes de la Hollande fabriquèrent les meubles, les orfèvres les plus experts firent Targen-
162 LA HOLUNDE.
terie, les typographes les plus soigneux imprimèrent les petits livres, les miniaturistes les plus délicats peignirent les taWeaux, la lingerie fut fabriquée en Flandre, les tapisseries à Utrecht. Après vingt-cinq ans de travail, toutes les chambres se trouvèrent prêtes. La chambre nuptiale avait tout ce qu'il fallait pour la prochaine délivrance de la jeune maîtresse de maison ; dans la salle à manger, il y avait un microscopique service à thé sur une petite table grande comme un écu ; la galerie de tableaux, quand on la regardait à la loupe, était complète; dans la cuisine, il y avait de quoi faire un dîner de LucuUus pour une société de Lilliputiens ; il y avait la bibliothèque, un cabinet de curiosités chinoises, des cages d'oiseaux, de petits livres de prières, des tapis, de la lingerie pour toute la famille avec des dentelles et des broderies très-fines; il n'y manquait qu'un jeune ménage, une femme de chambre et une cuisinière qui auraient dû être nécessairement un peu plus petits que les marionnettes ordinaires. Mais il y avait un malheur : c'est que la maisonnette coûtait cent vingt mille francs. Le Czar qui, conmie chacun le sait, était un homme économe, la refusa, et Brandt piqué» pour faire honte à l'avarice impériale, en fit cadeau au musée de la Haye*
Dès le premier jour, j'avais rencontré dans les rues de la Haye des femmes vêtues d'une façon si singulière, que je m'étais mis à en suivre une pour observer attentivement toutes les particularités de son costume. A première vue, je m'imaginais qu'elles appartenaient à quelque ordre religieux, ou bien que c'étaient des ermites ou des pèlerines, ou des femmes de quelque peuple nomade de passage en Hollande. Elles portent un énorme chapeau de paille doublé d'indienne à fleurs, un mantelet
de moine en serge couleur chocolat, doublé d'une étoffe rouge ; une jupe également en serge, courte, bouffante, comme si elle était soutenue par une crinoline ; des bas noirs et des sabots blancs. Le matin on les voit aller au marché avec un panier plein de poissons sur la tôte, ou bien avec une charrette tirée par deux gros chiens. Elles sont le plus souvent seules, quelquefois elles vont deux à deux, sans hommes. Elles marchent d'une façon particulière, d'un pas allongé, avec un certain accablement, conmie des gens habitués à marcher sur le sable, et elles ont sur la figure et dans le maintien quelque chose de triste qui s'accorde avec l'austérité cénobitique de leur costume.
Un Hollandais à qui je demandai quelles étaient ces femmes, me dit pour toute réponse : « Allez à Scheveningenl »
Scheveningenestun village, à deux milles de distance de la Haye, et l'on y va tout droit par un chemin bordé sur toute sa longueur de deux rangées de très-beaux ormes, qui n'y laissent pas pénétrer le moindre rayon de soleil. Au delà des ormes, des deux côtés de la voie, se trouvent de petits palais, des pavillons, de petites villas dont les toits sont découpés, comme celui des kiosques des jardins, et dont les façades affectent les formes les plus variées et les plus capricieuses ; ces habitations portent les inscriptions ordinaires, invitant au repos et au plaisir. Ce chemin, qui est la promenade favorite des habitants de la Haye pendant la soirée du dimanche, est presque toujours solitaire les autres jours. On n'y rencontre que quelques femmes de Scheveningen, quelques équipages, et les voitures du tramway qui vont et viennent entre la ville et le village. Le long du chemin, on s'imagine qu'on va arrivet* en face d'un palais royal, au milieu d'un jardin ou d'un grand parc. Cette végétation épaisse, ces
ombrages, ce silence, rappellent le bois de rAIhambra à Grenade. On ne pense plus à Scheveningen et Ton oublie qu'on se trouve en Hollande.
Au bout du cbemin, il se produit un changement à vue, qui vous rend tout rêveur : la végétation, l'ombre, les images de Grenade, tout a disparu : on est au milieu des dunes, dans le sable, dans le désert ; on sent un vent marin qui vous souffle au visage, et une grande rumeur, sourde et confuse, se fait entendre ; on monte sur une hauteur, et la mer du Nord apparaît.
Pour qui n'a jamais vu que la Méditerranée, le spectacle de cette mer et de cette plage fait naître un sentiment nouveau et profond. La plage est tout entière d'un sable clair et fin comme de la cendre ; sur ce sable s'avancent et reculent, comme un tapis incessanunent déplié et replié, les derniers flots de l'onde marine. Cette plage sablonneuse s'étend jusqu'au pied des premières dunes, monticules de sable escarpés, déchiquetés, rongés, déformés par rétemelle attaque des ondes. Telle est toute la côte hollandaise depuis l'embouchure de la Meuse jusqu'au Helder. On n'y trouve ni mollusques, ni étoiles de mer, ni coquillages vivants, ni crevettes, pas un buisson, pas un brin d'herbe. On ne voit que l'eau et le sable, la stérilité et la solitude.
La mer n'est pas moins triste que la côte et elle répond bien à l'idée que nous nous formons de la mer du Nord, au récit des superstitieuses terreurs des anciens, qui se la représentaient éternellement agitée par les vents et peuplée de monstres gigantesques. Près de la côte elle est jaunâtre, plus loin d'un vert blême, plus loin encore d'un bleu pâle. L'horizon est le plus souvent voilé par le brouillard, qui parfois descend jusqu'à la plage et masque toute la mer comme un immense rideau, ne laissant voir que les ondes qui viennent mourir sur le
sable, et parfois Tombre d'un bateau-pécheur tiré à sec sur le bord de la mer. Le ciel est presque toujours gris, avec de grands nuages qui jettent sur les eaux des ombres très-épaisses et très-mobiles. Il est noir par places et d'une obscurité qui rappelle celle de la nuit et fait surgir devant l'esprit des images de tempêtes et d'horribles naufrages ; en d'autres points, il s'éclaire de taches, de lignes sinueuses d'une éclatante lumière, qui ressemblent à des éclairs immobiles ou à la clarté de quelque astre mystérieux. L'onde, toujours agitée, se jette sur la rive, y mord avec une impétuosité furieuse et fait entendre une rumeur prolongée qui ressemble au cri de menace et de douleur poussé par une foule innombrable. La mer, le ciel et la terre se regardent d'un air sinistre, comme trois ennemis implacables, et il semble, à contempler ce spectacle, qu'il soit le précurseur certain de quelque grand trouble de la nature.
Le village de Scheveningen est situé sur les dunes, qui le défendent contre la mer et le dérobent à la vue ; aussi de la plage on ne voit que le clocher en pain de sucre de l'église, qui se dresse comme un obélisque au milieu des sables. Le village est divisé en deux parties. L'une est composée de maisonnettes élégantes, de toutes les formes et de toutes les couleurs hollandaises, faites à l'usage des étrangers et portant l'écriteau « A louer » en plusieurs langues ; l'autre partie, habitée par le population indigène, ne présente que de misérables petits logements noirs, des ruelles, des réduits où les étrangers ne mettent jamais les pieds.
La population de Scheveningen, qui ne compte que quelques milliers d'âmes, est composée presque en entier de pécheurs, pour la plupart très-pauvres. Le village est encore une des stations principales de la pêche du hareng, de ce poisson si célèbre auquel la Hollande doit
166 LA UOLUISDë.
sa richesse et sa puissance. Hais ce sont les armateurs des bâtiments de pêche qui recueillent les fruits de cette industrie ; les hommes de Scheveningen, enrôlés comme matelots, gagnent à peine de quoi vivre. Sur la plage, en avant du village, on voit toujours plusieurs de ces bateaux larges, robustes, à un seul mât, avec une grande voile carrée, rangés côte à côte sur le sable, comme les galères des Grecs sur le rivage de Troie, pour se mettre à Tabri des coups de vent. La flottille pour la pèche du hareng part au conmiencement de juin, accompagnée d'une corvette à vapeur, et se dirige vers les côtes d'Ecosse. Les premiers harengs péchés sont immédiatement envoyés en Hollande et portés, dans un chariot pavoisé, au roi, qui répond au cadeau par un don de cinq cents florins. Ces bateaux font aussi la pêche d'autres poissons qui, en partie, sont vendus à la criée sur le bord de la mer, et en partie abandonnés aux pêcheurs de Scheveningen pour être revendus par les femmes au marché de la Haye.
Scheveningen, — comme tous les autres villages de la côte, Katwijk, Vlaardingen, Maassluis, — est un village déchu de son ancienne prospérité par suite de la décadence de la pèche aux harengs, résultat de la concurrence de l'Angleterre et de guerres désastreuses. Mais la misère, loin de l'abattre, fortifia le caractère de ce petit peuple, qui est, sans le moindre doute, le plus original et le plus poétique de la Hollande. Par Taspect, par le caractère et par les mœurs, les habitants de Scheveningen forment presque une famille étrangère dans leur propre pays. A deux milles d'une grande ville, ils conservent le caractère d'un peuple primitif qui aurait toujours vécu dans la solitude. Tels ils étaient aux siècles passés, tels ils sont encore aujourd'hui. Nul n'abandonne le village, nul ne s'y établit, s'il n'y est né ; ils ne se marient qu'entre eux ; ils parlent une langue particulière, leurs habits ont la
même forme et les mêmes couleurs que ceux de leurs pères. A Tépoque de la pêche, il ne reste au village que des femmes et des enfants : les hommes prennent tous la mer. Ils emportent avec eux la Bible. A bord, ils ne s'enivrent pas, ne jurent pas, ne rient pas. Quand la mer furieuse soulève leur petit bateau et le précipite du sommet de ses vagues effrayantes, ils bouchent toutes les ouvertures et attendent la mort avec résignation. Pendant ce temps, dans leurs maisonnettes, fouettées par la pluie et le vent, leurs femmes chantent des psaumes. Ces petites habitations, qui furent témoins de tant d'anxiétés mortelles, qui entendirent les sanglots de tant de veuves, qui virent la sainte joie du retour et les inconsolables adieux de tant d'épouses, représentent, avec leur propreté, avec leurs petits rideaux blancs, avec les chemises et les habits marins flottant aux fenêtres, — la pauvreté libre et pleine de dignité de leurs habitants. Il ne sort de ces maisons ni vagabonds, ni femmes corrompues ; nul habitant de Scheveningen n'a jamais déserté la mer et aucune jeune fille n'a jamais dédaigné la main d'un pêcheur. Hommes et femmes ont dans le port de la tête et dans l'expression du regard un je ne sais quoi de grave et de dédaigneux qui inspire le respect. Ils saluent sans incliner le front, en regardant les gens en face, comme pour leur dire : a Nous n'avons besoin de personne. »
Ce village, tout petit qu'il est, possède deux écoles, et l'on ne saurait dire le sentiment que l'on éprouve en voyant, à une certaine heure, s'éparpiller par ces misérables petites rues un essaim d'enfants blonds, leur ardoise sous le bras, leur crayon à la main.
Scheveningen n'est pas seulement un village fameux par l'originalité de ses habitants, que tous les étrangers visitent et que peignent les peintres. On y trouve deux grandes maisons de bains, où se réunissent en été des
Anglais, des Russes, des Allemands, des Danois, la fleur de raristocratie septentrionale, des princes et des ministres, la moitié de Talmanach de Gotha ; — il y a des bals, des illuminations fantastiques et des feux d'artifice sur la mer. Les deux établissements sont bâtis sur les dunes. A toute heure du jour, certaines voitures, véritables baraques ambulantes de charlatans, tirées par un cheval vigoureux, descendent de la plage en mer et font demi-tour sur elles-mêmes. Des dames en sortent et se plongent dans les flots, laissant leur chevelure dorée flotter en proie au vent marin. La nuit, la musique résonne, les baigneurs sortent et la plage se peuple d'une foule joyeuse, bigarrée, élégante, au milieu de laquelle on entend les accents de toutes les langues et parmi laquelle on voit des beautés de tous les pays. A quelque pas de cette fête, l'étranger mélancolique trouve la solitude et l'obscurité des dunes, d'où la musique lui arrive à peine comme un écho lointain, et les maisons des pécheurs lui montrent leurs lumières, qui font penser à la famille et au repos.
La première fois que j'allai à Scheveningen, je fis une promenade dans ces dunes, tant de fois reproduites par les peintres ; ce sont les seules hauteurs qui interceptent la vue sur l'immense plaine hollandaise ; on dirait les filles rebelles de la mer à laquelle elles disputent le passage et, tout à la fois, les prisonnières et les gardiennes de la Hollande. Il y a trois rangées de dunes qui forment un triple rempart centime la mer : celles de Textérieur sont les plus arides, celles du milieu les plus élevées, celles de l'intérieur les plus cultivées. La hauteur moyenne de ces petites montagnes de sable ne dépasse pas une quinzaine de mètres ; la chaîne, dans sa plus grande largeur» ne s'avance pas de plus d'une lieue française dans les terres. Mais comme il n'y a pas de plus grande hauteur, ni près ni loin, elles produisent, à la vue, l'illusion d'une
vaste région montagneuse. On y voit des vallées, des gorges, des précipices, des vues qui paraissent d'une grande étendue et qui sont à la portée de la main, des sommets de dunes avoisinantes où il semble qu'un homme va paraître à peine aussi grand qu'un enfant et où il prend, au contraire, les proportions d'un géant. D'en haut, cette région présente l'image d'une mer jaune, orageuse et immobile. La tristesse de ce désert est encore augmentée par une végétation sauvage qui semble être comme le vêtement de deuil de cette nature morte et abandonnée : herbes maigres et rares, fleurs aux pétales presque diaphanes, genêts, bruyères, romarins, scabieuses, parmi lesquelles de temps à autre on voit fuir quelques lapins. On n'aperçoit sur de grands espaces, ni maison, ni arbre, ni âme qui vive. De temps en temps passent des corbeaux, des chouettes, des mouettes ; et leurs cris et le bruit des arbustes agités par le vent sont la seule rumeur qui rompe le silence de cette solitude. Lorsque le ciel est noir, la couleur blême de la terre prend une clarté sinistre, pareille à cette lumière fantastique dans laquelle apparaissent les objets vus à travers un verre coloré. Alors seul au milieu des dunes, le promeneur éprouve presque une sensation de frayeur, comme s'il se trouvait dans un pays inconnu, infiniment loin de toute terre habitée, et il cherche anxieusement à l'horizon nébuleux quelque ombre de clocher qui puisse rassurer son cœur. Durant toute ma promenade je ne rencontrai que quelques paysans. Chose remarquable dans un pays septentrional, les paysans hollandais saluent presque toujours ceux qu'ils rencontrent en chemin. Quelques-uns ôtent leur bonnet avec un singulier geste de côté et comme pai' plaisanterie. Ordinairement ils disent bonjour et bonsoir sans regai'der en face ceux qu'ils saluent. S'ils rencontrent deux personnes, ils disent : « Bonsoir à tous
deux. )) Et si elles sont plus de deux : « Bonsoir à tous ensemble. » Dans un sentier, au milieu des premières dunes, je vis plusieurs de ces pauvres pêcheurs qui passent presque toute la journée dans Teau jusqu'à la ceinture, pour recueillir des coquilles dont on fait un ciment particulier, ou dont on se sert pour sabler les allées des jardins. La seule opération d'ôter les énormes bottes de cuir qu'ils mettent pour aller en mer, exige une grande demi-heure du travail le plus insipide; un marin italien* y trouverait un bon prétexte pour s'en prendre à tous les saints du paradis. Eux, au contraire, se mettent à cette besogne avec un flegme parfait; pas un geste d'impatience; un coup de canon ne leur ferait pas lever la tête avant d'en avoir fini.
Sur ces dunes, prés d'un obélisque de pierre érigé en mémoire du retour de Guillaume d'Orange, revenu d'Angleterre après la chute de la domination française, je vis, pour la première fois, un de ces couchers de soleil, qui font, sur une âme italienne, l'effet que nos couchers de soleil de Naple3 et de Rome produisent sur les gens du Nord ; l'impression est différente, mais elle est tout aussi forte. Par l'effet réfringent des vapeurs dont l'air est toujours saturé en Hollande, le soleil paraissait d'une grandeur merveilleuse et répandait sur les nuages et sur la mer une lumière voilée et tremblotante comme le reflet d'un immense incendie. 11 apparaissait comme un autre soleil qui tout à coup se serait levé à l'horizon pour se coucher à tout jamais. Un enfant eût cru à la réalité de ce que dit un poète : « En Hollande, le soleil meurt. 9 Et l'homme le plus froid aurait laissé échapper une parole d'adieu.
Puisque j'ai parlé d'une promenade à Scheveningen, je rappellerai deux autres belles, excursions que je fis, aux environs de la Haye, l'hiver passé.
Digiti.zed by VjOOQIC
Ce fut d'abord au village de Naaldwijk, et de ce*village au bord de la mer, où Ton va ouvrir le nouveau canal de Rotterdam. Grâce à la courtoisie d'un inspecteur des écoles que j'accompagnais, je pus satisfaire à Naaldwijk le vif désir que j'avais de voir une école élémentaire; et je dirai tout de suite que je fus satisfait au delà de mon attente. La maison, bâtie expressément à usage d'école, est isolée .et se compose uniquement d'un rez-de-chaussée. Dans le petit vestibule, il y avait une montagne de sabots, c'étaient les sabots des écoliers, qui les y déposent en entrant à l'école et les reprennent à la sortie. Dans l'école, les enfants ne gardent que leurs bas, et ils ne souffrent point du froid ; leurs bas sont fort épais et les chambres sont chauffées conune des cabinets de ministres. A notre entrée, les écoliers se levèrent et le maître \'int au-devant de l'inspecteur. Môme ce pauvre maître de village parlait français et l'on put faire un petit bout de conversation. 11 y avait dans la salle une quarantaine d'écoliers , garçons et filles, les filles d'un côté, les garçons de l'autre. Ils étaient tous blonds, rondelets, avec de gros visages pleins de bonhomie et un certain air précoce de petits papas et de petites mamans, qui aurait fait sourire un employé du bureau de recensement. L'édifice est divisé en cinq salles, séparées l'une de l'autre par un grand vitrage qui ferme la baie comme une cloison; quand le maître d'une classe est absent, celui de la classe voisine peut surveiller les écoliers de son collègue^ sans abandonner son poste. Toutes les salles sont spacieuses et éclairées par de hautes fenêtres qui vont du plancher presque jusqu'au plafond ; aussi, il y fait clair comme en pleine rue.
Les bancs, les murs, le plancher, les vitres, les poêles, tout était propre comme dans une salle de bal. Ayant conservé, dans mes souvenirs d'écolier, la mémoire de cer-
i72 LA HOLLANDE.
tains réduits infects, je résolus bravement de voir par moi-même comment les choses se passaient dans une école hollandaise ; je vis donc ce que je voulais voir, et j'affirme qu'on ne trouverait pas mieux dans les premiers hôtels. Je vis ensuite suspendus aux murs plusieurs de ces objets que je me rappelle avoir tant désirés lorsque j*étais assis sur les bancs: petits tableaux avec des paysages et des figures, auxquels le maître rattache des récits et des enseignements, pour qu'ils se gravent mieux dans la mémoire; images d'objets et d'animaux; cartes géographiques gravées à dessein avec de grands noms et des couleurs vives; sentences, règles grammaticales, préceptes imprimés en gros caractères. Due seule chose me parut laisser à désirer: la propreté des personnes.
Au dire de beaucoup de voyageurs, et même de quelques Hollandais, il se fait en Hollande une telle dépense d'eau pour les choses, qu'il n'en reste plus pour les personnes, même pour les dames; mais gardons-nous d'entrer dans le détail, et passons.
Dans une école italienne peut-être ces enfants m'eussent paru propres; mais en les comparant à la merveilleuse propreté des objets qui les entouraient et en songeant que c'étaient les enfants des mêmes femmes qui emploient la moitié de la journée à laver des portes et des chambranles, ils me parurent et ils étaient effectivement un peu sales. Dans certaines écoles de la Suisse, il y a des lavoirs, où les enfants sont obligés de se laver en entrant et en sortant. Pour être complètement satisfait, j'aurais voulu trouver aussi des- lavoirs dans les écoles de Hollande.
J'ai dit « ce pauvre maître », mais ce n'est là qu'une manière de parler, car j'ai su depuis que ses appointements montent à plus de deux mille deux cents francs; il a de plus un petit logement dans une belle maison du
village. En Hollande, les maîtres des écoles élémentaires, les titulaires, car il y a aussi des adjoints, — n'ont jamais moins de huit cents francs d'appointements. C'est le minimum fixé par la loi, et payable par les communes. Mais nulle part on ne s'en tient à ce chiffre ; certains maîtres d'école ont les appointements d'un de nos professeurs d'Université. 11 est vrai qu'en Hollande la vie est beaucoup plus chère qu'en Italie ; mais il est également vrai que ces appointements, qui nous paraissent formidables à nous, sont jugés insuffisants là-bas; il est question de les augmenter. Il y a, d'un autre côté, une circonstance dont il faut tenir compte dans la comparaison ; à cause de la différence du caractère national, les maîtres hollandais, beaucoup moins que les nôtres, ont à se mettre en frais de poumons, de patience et de bonne humeur. Cet avantage a son prix, étant donné que la santé est bien quelque chose.
De Naaldwijk, nous nous dirigeâmes vers la mer. Chemin faisant, mon aimable compagnon m'expliqua nettement la question de l'enseignement en Hollande. Dans les pays latins, quiconque est questionné par un étranger lui répond de manière à lui montrer qu'il sait et qu'il parle bien ; en Hollande, on tâche d'être aussi clair que possible : si vous n'avez pas saisi du premier coup, on reconmience sur nouveaux frais et on insiste jusqu'à ce que vous ayez parfaitement compris, dans le moindre détail.
La question de l'enseignement en Hollande est, comme presque toutes les autres, une question religieuse, la plus grave, ou plutôt la seule question qui agite le pays.
Des trois millions et demi d'habitants que compte la Hollande, le tiers est notoirement catholique; environ cent mille sont israélites ; tous les autres, protestants. Les catholiques, qui habitent en grande partie les provinces
174 LA UOLUNDË.
méridionales, le Limbourg et le Brabant, ne sont pas politiquement divisés, comme en d'autres pays. Ils constituent une seule légion cléricale, papiste, ultramontaine, — la légion la plus fidèle de Rome, comme le disent les Hollandais eux-mêmes. C'est parmi ces braves gens qu'on vend la paille sur laquelle dort le souverain pontife, et où l'on fulmine contre l'Italie du haut de la chaire et dans ks journaux. Ce parti catholique qui, par lui-môme, n'aurait pas une grande force, en acquiert beaucoup par la division des protestants en un grand nombre de sectes religieuses : calvinistes orthodoxes ; protestants qui croient à la révélation, mais qui rejettent certains dogmes de l'Eglise ; protestants qui nient la divinité du Christ sans pourtant se séparer de l'Église protestante; protestants qui croient en Dieu, mais se séparant de toute Église; protestants enfin qui font ouvertement profession d'athéisme, et je dois avouer qu'il y a parmi eux beaucoup d'hommes d'un esprit élevé et distingué. En cet état de choses, le parti catholique a pour alliés naturels les calvinistes, qui comme croyants fervents et conservateurs inflexibles de la religion de leurs pères sont moins profondément séparés des catholiques que d'une bonne partie de leurs coreligionnaires, et qui forment en quelque sorte le parti clérical du protestantisme. Aux États généraux, il y a d'un côté des catholiques et des calvinistes, de l'autre, un parti libéral, et, entre les deux, un groupe flottant qui penche tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Le champ de bataille principal des partis extrêmes, c'est la question de renseignement primaire. Les catholiques et les calvinistes veulent purement et simplement supprimer les écoles actuelles, dites écoles mixtes, dans lesquelles on ne donne aucun enseignement religieux particulier, pour qu elles demeurent ouvertes à la fois aux catholiques et aux protestants de toute doctrine. A ces écoles, on en substituerait
d*autresy également entretenues par les communes sous la direction de TEtat, et dans lesquelles on* donnerait un enseignement dogmatique. 11 est facile de comprendre la gravité des conséquences qu'entraînerait une telle scission dans l'éducation populaire, les germes de discordes et de colères religieuses, le trouble qui naîtrait de cette séparation absolue de la jeunesse en groupes tranchés de foi diverse. Jusqu'ici le principe de l'école mixte a prévalu , mais les victoires des libéraux ont été difficiles ; les catholiques et les protestants ont successivement obtenu des concessions et se préparent à en arracher de nouvelles; le parti catholique, en un mot, plus puissant encore que le parti calviniste, uni, compacte, résolu, gagne tous les jours du terrain. Il n'est donc pas impossible qu'il réussisse un jour â remporter la victoire. Cette victoire ne sera que passagère, mais elle provoquera dans le pays une réaction violente. Voilà donc où en sont'les choses dans cette Hollande qui lutta pendant quatre-vingts ans contre le despotisme catholique et qui aujourd'hui a de graves raisons de craindre une guerre religieuse dans un temps peut-être peu éloigné.
Malgré cet état de choses qui jusqu'à présent empêche 4'établissement de l'instruction obligatoire, sollicitée pai* les libéraux, et éloigne des écoles un grand nombre d'enfants catholiques, l'instruction populaire en Hollande se trouve dans des conditions à faire envie à n'importe quel État européen. Toute proportion gardée, les gens complètement illettrés y sont moins nombreux qu'en Prusse. De tous les pays de l'Europe, comme le dit avec un juste orgueil un écrivain hollandais, sévère pour sa patrie dans ses autres jugements, c'est celui où les connaissances indispensables à un honune civilisé sont le plus universellement répandues. Je demandais un jour à un Hollandais si, dans la classe des femmes de service, il y en avait qui
ne sussent pas lire ; voici ce qu'il me répondit, à ma grande stupéfaction: « Ah! oui, je me rappelle, il y a vingt ans, ma mère en avait une qui ne savait pas lire, et on en parlait comme d'un étrange phénomène. » C'est un grand plaisir pour un étranger qui ne sait pas la langue, de faire dire dans une ville de Hollande, au premier gamin qu'il trouve sur son chemin, un nom sur le Guide, et d'être sûr qu'il le comprend et de voir qu'il s'ingénie par gestes à vous montrer le chemin.
En causant des catholiques et des calvinistes, nous aiTivâmes aux dunes ; nous n'étions qu'à une petite distance de la plage, et cependant la mer ne se montrait point encore à nos yeux. « Étrange pays que la Hollande, » dis-je à mon ami, « où toutes choses jouent à cache-cache. Les façades cachent les toits, les arbres cachent les maisons, les villes cachent les navires, les digues cachent les canaux, le brouillard cache les champs, les dunes cachent la mer. » — « Et un jour ou l'autre, répondit mon ami, la mer cachera tout, et ce sera la fin de l'histoire. »
Nous traversâmes les dunes et nous nous avançâmes sur la plage, où se font les travaux préparatoires pour l'ouverture du canal de Rotterdam.
Deux digues, l'une de plus de douze cents mètres de longueur, l'autre de plus de deux mille, et distantes d'un kilomètre Tune de l'autre, s'avancent en mer dans une direction perpendiculaire à la plage. Ces deux digues, qui ont été construites pour protéger l'entrée des navires dans le canal, sont formées de plusieurs rangs de pilotis énormes, d*immenses blocs de granit, de fascines, de pierres, de terre, et ont la largeur de dix hommes rangés de ront. La mer, qui les bat sans cesse et les recouvre en grande partie pendant la haute marée, a entièrement revêtu les pierres, les poutres et les fascines d'une épaisse couche de coquillages noirs comme l'ébène ; on dirait de
loin un immense tapis de velours qui donne à ces deux gigantesques remparts Taspect sévère et magnifique d'un trophée de guerre, déployé par la Hollande pour célébrer sa victoire sur l'Océan. En ce moment même, la marée montait et la bataille s'engageait autour de l'extrémité lointaine des digues. On ne saurait dire la fureur avec laquelle les ondes livides se vengeaient du mépris de ces deux gigantesques cornes de granit que la Hollande dirige contre le sein de son superbe ennemi. Les pilotis et les rochers étaient fouettés, mordus, battus de toutes parts, envahis par la houle en colère, inondés d'une poussière d'eau qui les cachait comme un nuage de poussière véritable, enveloppés dans des bouillonnements en volutes, semblables à des serpents furieux ; atteints, sur les points même les plus éloignés de la lutte, par des éclaboussures inattendues et de longues gerbes d'eau, qui étaient connue les avant-gardes impatientes de cette immense armée. Cependant l'eau montait et s'avançait, contraignant les ouvriers les plus éloignés à reculer pas à pas. Sur la plus longue digue, à peu de distance de la plage, on était en train d'enfoncer des pieux. Quelques ouvriers soulevaient à grand'peine des blocs de granit au moyen d'un appareil à poulies, et d'autres, par groupes de dix à quinze, enlevaient de vieilles poutres pour les remplacer par des neuves. C'était beau à voir le contraste entre la fureur des ondes fouettant les flancs de la digue et le calme impassible de ces honunes qui ressemblait presque à du mépris pour la mer. Il me vint à l'esprit que, comme le marin de Torque des Comprachicos dans le roman de Victor Hugo, ils se disaient peut-être : « Mugis, ma vieille ! » — Un vent qui glaçait les membres, faisait flotter sur le visage de ces braves Hollandais leurs longs cheveux blonds et lançait de temps à autre à leurs pieds et sur leurs vêtements une poussière d'écume:
sottes provocations, auxquelles ils ne répondaient même pas par un regard.
Je vis enfoncer un pilotis au milieu de la digue ; c'était un très-gros tronc d'arbre, pointu à Tune des extrémités et dressé au milieu de deux poutres parallèles, entre lesquelles une machine à vapeur faisait mouvoir un énorme marteau de fer. Le pilotis devait se faire jour à travers plusieurs couches très-fortesde fascines et de pierres; et cependant, à chaque coup de ce formidable marteau, il s'enfonçait en brisant, déchirant et broyant, de plus d'une palme dans la dig[ue, comme il aurait pénétré dans de la terre.
Néanmoins, il fallut presque une heure pour enfoncer ce seul pilotis, depuis le commencement des opérations préliminaires jusqu'à l'achèvement du travail. Je songeai aux milliers de pilotis que l'on avait enfoncés, aux milliers qui devaient Fétide encore, aux interminables digues qui défendent la Hollande, au nombre infini de celles qui ont été renversées et reconstruites, et embrassant pour la première fois par la pensée la fabuleuse grandeur de ce travail, j'éprouvai un sentiment d'épouvante qui.me tint longtemps immobile et silencieux.
Cependant les eaux montaient déjà presque à la hauteur de la digue, avec un bruit que je comparerais volontiers à des aspirations, à des soupirs, à des voix affaiblies, qui auraient murmuré les secrets de mers lointaines et de rivages inconnus ; le vent qui soufQait devenait plus froid, l'air commençait à s'obscurcir, et j'éprouvais un désir inquiet de me retirer de ces redoutes avancées jusque dans l'intérieur de la forteresse. Je tirai par le pan de son habit, mon compagnon qui, depuis une heure, se tenait debout sur une pierre, et nous retournâmes sur la plage. Nous entrâmes, pour boire un verre de schiedam^ dans une de ces boutiques qu'on appelle eu hollandais :
Viens et demande, où l'on vend du yin, des salaisons, des cigares, des souliers, du beurre, des vêtements, des biscuits, un peu de tout; après quoi nous reprîmes la route de 'sGravenhagen.
L'autre promenade fut la plus aventureuse que j'aie faite en Hollande. Un de mes plus cbers amis de la Haye m'invita à aller dîner avec lui chez un de ses parents, qui lui avait manifesté le désir, très-flatteur pour moi, de faire ma connaissance. Je demandai à mon ami où demeurait son parent ; il me répondit : « Loin de la Haye.» — Mais de quel côté ? Il ne voulut point me le dire ; il me recommanda seulement de me trouver le lendemain matin à la station du chemin de fer, et me quitta. Le lendemain matin, à la station, mon ami prend des billets pour Leyde. Nous arrivons à Leyde, nous y descendons et, au lieu d'entrer dans la ville, nous prenons un chemin à travers champs. Je suppliai alors mon ami de me révéler son secret, mais il me répondit qu'il ne le pouvait pas. Je savais que lorsqu'un Hollandais a mis dans sa tête de ne pas dire une chose, aucune puissance humaine ne la lui ferait dire, aussi je me résignai. C'était en février; il faisait un temps couvert, pas de neige; mais il soufflait un vent impétueux et froid qui, après cinq minutes de marche, rendit nos visages violets. C'était un dimanche ; la campagne était déserte. Nous marchons, nous marchons, nous voyons des moulins à vent, des canaux, des prairies, des maisonnettes à moitié cachées entre les arbres, avec de hauts toits en chaume, tapissés de mousse- Nous arrivons à un village. Les villages hollandais sont fermés par une barrière; nous franchissons la petite porte de la barrière, nous entrons, il n'y a personne ; les portes sont fermées, les rideaux des fenêtres sont baissés, on n'entend ni une voix, ni un pas, ni un souffle. Nous traversons le village, nous passons devant une église toute couverte de lierre
comme une cabane de jardin; en regardant par l'entrebâillement de la porte, nous voyons dans 1 église un ministre protestant, en cravate blancbe, qui prêche, et des paysans dont les figures étaient bariolées d'or, de vert ou de pourpre par la lumière des vitraux coloriés. Nous avançons sur une belle route pavée de briques, nous voyons des perches destinées aux nids de cigognes, des pieux plantés en terre par les paysans pour que les vaches puissent venir s'y frotter, des parapets peints en bleu de ciel, sur les maisonnettes des tuiles de couleurs différentes formant des lettres et des mots, des bassins avec de petites barques, de petits ponts, des kiosques servant à des usages inconnus, de petites églises portant un grand coq doré sur la pointe du clocher; mais toujours la même solitude, pas une âme vivante à portée de nous, ou même dans le lointain. Nous allons toujours en avant, en avant; le ciel s'éclaircit un peu, puis s'assombrit ; de nouveau la lumière du soleil tantôt illumine un canal, tantôt fait scintiller le toit d*une maison, dore un clocher lointain, fuit, revient, promet, dit, se dédit, fait mille coquetteries ; et l'horizon est rayé obliquement par des bandes de pluie. Nous conmiençons à rencontrer quelques paysannes qui ont le cercle d'or autour de la tête, le voile sur le cercle, le chapeau sur le voile, une botte de fleurs sur le chapeau et de grands rubans flottant au vent; quelques voitures de paysans, de l'antique forme Louis XV, avec la caisse dorée, ornée de sculptures et de petits miroirs; des paysans avec de grandes redingotes noires et de grands sabots blancs ; des enfants avec des bas de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Nous arrivons à un autre village propret, brillant, colorié, avec des rues pavées en briques et des fenêtres ornées de rideaux et de fleurs ; nous prenons une voiture et en avant ! Nous sommes à peine sortis, qu'une pluie fine et glacée nous
surprend et nous pénètre jusqu'aux os. Enveloppés dans des couvertures, engourdis, trempés, nous arrivons sur le bord d*un grand canal ; un homme sort d'une guérite, fait monter la voiture sur un radeau et nous passe sains et saufs sur l'autre bord. La voiture s'engage sur une large route, nous nous trouvons au fond de l'ancien lac de Haarlem, le cheval court sur les lieux où autrefois nageaient les poissons; le cocher fume là où expiraient les naufragés des batailles navales. Nous voyons en passant des canaux, des villages, des champs cultivés, un monde nouveau dont il n'existait pas trace il y a trente ans. Au bout d'un mille, la pluie cesse et il commence à neiger avec une fureur telle que jamais je ne vis chose pareille; c'est une véritable tempête de neige drue et dure que le vent impétueux nous jette presque horizontalement à la face. Nous déployons la toile cirée, nous ouvrons les parapluies, nous nous enveloppons, nous nous pelotonnons, mais le vent renverse toutes nos défenses et la neige, faisant irruption, nous blanchit et nous glace des pieds à la tête. Après un long détour, nous sortons du lac; la neige cesse, nous arrivons à un autre village composé de maisons minuscules, nous quittons la voiture et nous reprenons le chemin à pied. Nous allons, nous allons toujours, nous voyons des ponts, des moulins, des maisonnettes closes, des rues solitaires, des prairies immenses, — et personne. Nous passons un bras du Rhin, nous arrivons à un autre village tout fermé et silencieux, nous continuons notre route, n'apercevant, qu'à de rares intervalles, quelques figures qui nous regardent de derrière les vitres des petites fenêtres, nous sortons du village et nous nous trouvons en face des dunes. Le ciel commence à s'obscurcir et je commence, moi, à m'inquiéter. Je demande à mon ami où nous allons, et cet ami me répond : « Au hasard. » — Nous nous engageons au milieu des dunes, par des
sentiers sablonneux et tortueux; on ne voit plus trace d'habitation nulle part; nous montons, nous descendons, le vent nous jette le sable à la figure, nos pieds s'enfoncent dans la dune; le pays devient toujours plus aride, plus accidenté, plus sinistre. « Hais qui est votre parent, » dis-je à mon compagnon , « où vit-il, que fait-il ? Il y a làdessous quelque diablerie ; ce ne peut être un homme comme un autre; dites-moi où vous me conduisez. » Mon ami ne répond pas, s'arrête et regarde devant lui; je regarde, moi aussi, et je vois dans le lointain quelque chose qui ressemble à une maison, solitaire dans le désert, presque cachée par une élévation du terrain. Nous pressons le pas, la maison disparait et reparait comme une ombre. On voit tout autour des perches qui ont la forme de gibets, et mon ami veut me faire croire que ce sont là les mâts des nids de cigognes. Nous arrivons à une centaine de pas ; nous voyons le long d'un mur un tuyau de bois qui semble mouillé de sang ; mon ami me donne à entendre qu'il est peint en rouge. La maison est petite, entourée d'une palissade; les portes et les fenêtres sont fermées. « N'entrons pas, » dis-je, « il en est temps encore ; il y a quelque sorcellerie dans cette maison, prenez garde à ce que vous faites; regardez en haut: je n'ai jamais vu un ciel aussi noir. » Mon ami ne m'écoute pas, il s'avance courageusement, je le suis. Au lieu de se diriger vers la porte, il prend un chemin plus court; un féroce aboiement de chiens éclate derrière nous, nous nous mettons à courir, nous traversons une forêt de broussailles, nous sautons par-dessus un petit mur, nous frappons à une petite porte. « 11 en est temps encore I » m'écriai-je. « Il est trop tard I » me répondit mon ami.
La porte s'ouvre, il n'y a personne ; nous montons par un petit escalier tournant, nous entrons dans une petite chambre.... — douce surprise! le solitaire, le sorcier,
était un jeune homme gai et aimable, et la maison diabolique était ime villa pleine de confort, chaude, brillante, sybaritique, an véritable petit palais enchanté, dans lequel notre hdte se recueillait quelques mois de l'année pour faire des études et des expériences sur la fertilisation des dunes. Quel plaisir de regarder ce froid désert par une petite fenêtre encadrée de rideaux à franges et ornée de vases de fleurs! On nous conduisit dans la salle à manger et Ton nous fit asseoir autour d'une table élincelante d'argenterie et de cristaux sur laquelle, au milieu d'une couronne de bouteilles blasonnées et dorées, fumait un diner de prince. La neige fouettait les vitres de la fenêtre, on entendait la plainte de la mer et le vent mugissait autour de la maison. On se serait cru sur un navire au plus fort de la tempête. On but à la fertilisation des dunes, aux vainqueurs d'Atchin, à la prospérité des colonies, à la mémoire de Nino Bixio, aux fées.... Et cependant il me restait encore un peu d'inquiétude. Notre hôte, pour appeler le valet de chambre, touchait un ressort caché ; pour avertir le cocher qu'il eût à préparer la voiture , il disait je ne sais quelles paroles dans une ouverture de la paroi, et ce manège ne me plaisait point, (c Rassurez- moi, » lui disais-je, « dites-moi si cette maison existe véritablement, promettez-moi de ne pas nous jouer le mauvais tour de la faire disparaître en ne laissant qu'un trou dans la terre et une odeur de soufre dans l'air I Jurez-moi que vous faites vos prières tous les soirs. » — Je ne puis raconter les rires, la gaieté, les discours extravagants, qui se succédèrent jusqu'à une heure avancée de la soirée, avec accompagnement du verre que l'on choque et de la tempête qui mugit. Enfin arriva le moment de partir ; nous descendîmes et nous nous jetâmes dans une grande voiture qui nous emporta à travers le désert. La terre était toute couverte de neige, les dunes dessinaient leurs blancs contours sur
le ciel ténébreux, la voiture roulait sans faire de bruit au milieu de mille formes étranges et indistinctes, qui se succédaient avec rapidité à la lueur de la lanterne et semblaient se transformer les unes dans les autres; dans cette vaste solitude il régnait un silence de mort qui vous coupait la parole.
Après avoir parcouru un chemin assez long, nous commençons à voir quelques maisons ; puis nous arrivons à un village, nous traversons deux ou trois rues désertes, bordées de maisonnettes couvertes de neige, quelques rares fenêtres éclairées laissent apercevoir des ombres humaines ; et enfin, nous arrivons à une station du chemin de fer, d'où nous atteignons la Haye en quelcpies minutes, avec Tillusion d'avoir fait un long voyage à travers un pays fabuleux. Dois-je le dire ? Si l'on me demandait de jurer que la maison mystérieuse des dunes est encore à la même place à l'heure où j'écris, je demanderais cinq minutes pour y réfléchir. Il est vrai que le maître eut la gentillesse de venir me saluer à la station le jour où je partis de la Haye ; il est vrai qu'en le regardant bien à la lumière du jour, je ne lui trouvai rien d'étrange ; mais qui ne connaît les transformations, les déguisements, les
mille artifices de ces Au nom du Père, du Fils et du
Saint-Esprit.
Je vis enfin l'hiver hollandais, non pas tel que je l'avais espéré en quittant l'Italie, car il fut très-doux ; mais de façon *pourtant à me représenter la Hollande avec cet aspect sous lequel, nous autres méridionaux, nous avons l'habitude de nous la figurer.
La première chose qui, le matin de bonne heure, frappe le regard dans les rues blanches et silencieuses, ce sont les innombrables empreintes de sabots laissées dans la neige par les enfants qui vont aux écoles; — ces empreintes ressemblent à celles de pieds d'éléphants, tant les sa-
LA HAYE. 18j
bots sont larges ; le plus souvent elles se succèdent en ligne droite, preuve que les écoliers, en petits Hollandais sages et zélés, s'en vont à Técole par le chemin le plus court, sans faire l'école buissonniére. On voit des enfants à la file, enveloppés dans de gros cache-nez, la tête à moitié enfoncée dans les épaules, tout ramassés sur euxmêmes, se donnant le bras deux à deux, ou trois à trois, ou réunis en groupes serrés, comme une botte d'asperges ; dans ces groupes on ne distingue que le bout des nez et les coins des livres. Une fois les enfants disparus, les rues restent désertes pendant quelque temps, car les Hollandais n'ont pas l'habitude de se lever de bonne heure, surtout en hiver. On peut marcher quelque temps sans rencontrer personne et sans entendre le moindre bruit. La neige paraît d'une blancheur plus éclatante au milieu de ces maisons de couleur rouge ; les corniches sont marquées d'une ligne blanche trés-pure ; les têtes de bois des enseignes qui semblent coiffées de perruques de coton, les chaînes qui relient les boute-roues, ressemblent à des festons d'hermine, — tout cet ensemble présente un aspect des plus étranges. Dans les jours de gelée, quand le soleil brille, les façades étincellent de paillettes argentées; lès glaces amoncelées sur les bords des canaux chatoient des couleurs de l'arc-en-ciel, les arbres scintillent d'une infinité de petites perles, et font songer aux plantes des jardins enchantés des Mille et une nuits. Alors, c'est une véritable jouissance d'artiste de se promener au bois de la Haye, vers le coucher du soleil, sur la neige durcie qui craque sous les pieds comme de la poudre de marbre, au milieu des grands hêtres sans feuilles blanchis par le givre qui, semblables à des cristallisations gigantesques, projettent sur les allées, peintes en rose par le soleil couchant, des ombres bleues et violettes, où pétillent des milliers de petits points, aussi
186 U HOLUNDE.
brillants que les feux du diamant. Mais rien ne vaut le spectacle de la campagne hollandaise» vue le matin du haut d'un clocher, après une épaisse tombée de neige. Sous un ciel gris et bas, s'étale cette immense plaine blanche, sans rues, sans chemins, d*où semblent avcûr disparu les maisons et les canaux ; ce ne sont que proéminences et dépressions, sous lesquelles on devine vaguement comme sous les renflements et les plis d*un drap de lit, les formes des objets cachés. Cette imm^ise étendue blanche n^est tachée que par des nuages de fumée, qui çà et là sortent presque timidement des maisons lointaines, comme pour annoncer au spectateur que la vie humaine palpite encore sous ce désert de neige.
Mais on ne peut parler de l'hiver en Hollande sansdire ce qui constitue Foriginalité et le principal attrait de la vie hivernale en ce pays : c'est-à-dire le patinage.
Le patinage, en Hollande, n'est pas seulement un exercice agréable, mais c'est encore un moyen ordinaire de transport. Tout le monde sait, pour citer un exemple illustre, comment les Hollandais ont su en profiter pendant la mémorable défense de la viUe de Haarlem. A l'époque des fortes gelées, les canaux se changent en routes de communication et les sabots ferrés font l'office de barques. C'est en patinant que le paysan va au marché, l'artisan à son ouvrage, le petit négociant à ses affaires; des familles entières vont de la campagne à la ville portant leurs sacs et leurs paniers sur les épaules ou les voiturant sur les traîneaux. L'action de glisser sur la glace leur est aussi familière et aussi facile que celle démarcher; ils glissent avec une telle rapidité que l'on peut à peine les suivre du regard. Autrefois il y avait souvent des paris entre les plus habiles patineurs hollandais, à qui lutterait de vitesse avec le train, en glissant sur les canaux qui bordent la voie ferrée ; la plupart du temps lès patineurs, non-
Là UàYË. 187
seulement ne se laissaient pas dépasser, mais encore prenaient mie certaine avance. U y a des personnes qui vont en patinant de la Haye à Amsterdam et retournent à la Haye dans la même journée ; des étudiants de TUniversité qui pai*tent le matin d*Utrecht vont diner à Amsterdam et rentrent au gite avant la nuit. Aller d'Amsterdam à Leyde en un peu plus d'une heure c'est un pari qui a été engagé et gagné plusieurs fois. Ce qu'il y a de merveilleux, ce n'est pas seulement la rapidité qui est vertigineuse ; c'est encore la sécurité avec laquelle ces grandes distances sont parcourues. U y a des paysans qui font de nuit ces courses, de ville à ville. Il y a des jeunes gens qui vont de Rotterdam à Gouda, où ils achètent une trèslongue pipe de terre, et ils retournent à Rotterdam tenant leur pipe à la main sans la casser. Parfois, ea se promenant le long d'un canal, on voit passer comme une flèche une figure humaine qui, à peine entrevue, disparaît aussitôt ; c'est une jeune paysanne qui porte du lait à une maison de la ville.
Viennent ensuite les traîneaux de toutes les formes et de toutes les grandeurs; -traîneaux qu'un patineur pousse par derrière, traîneaux qui sont tirés par des chevaux ; traîneaux que le voyageur lui-même pousse avec deux bâtons ferrés; chariots, voitures, dont on a enlevé les roues, que Ton a placés sur deux planches et qui glissent alors avec la rapidité des traîneaux ordinaires. A l'occasion de certaines fêtes on a vu jusqu'à des bateaux de Scheveningen passer sur la neige dans les rues de la Haye. Autrefois, on faisait glisser sur la glace, toutes voiles déployées, des navires dont le mouvement était si rapide que les gens du bord, la figure fouettée par le vent, étaient réduits à un état épouvantable; aussi étaient-ils peu nombreux les téméraires qui osaient s'exposer à une si rude épreuve^
En Hollande, les plus belles fêtes se donnent sur la glace. A Rotterdam, la Meuse, quand elle est gelée, devient un lieu de réunion et de plaisirs. On balaye la neige, si bien que là glace a la netteté d'un parquet de cristal ; on y installe des cafés, des restaurants, des pavillons, des baraques foraines ; la nuit, on illumine ; le jour, il y, a une fourmilière de patineurs de tout âge, de tout sexe et de tout rang. En d'autres villes, et surtout dans la Frise, qui est la terre classique du patinage, il y a des sociétés de patineurs et de patineuses, qui instituent des courses publiques avec des prix. On plante des mâts et des drapeaux le long des canaux ; on élève des barrières et des tribunes ; une multitude immense afflue des villages et des campagnes; la fleur de la bourgeoisie assiste à ce spectacle; la musique joue; les patineurs se présentent vêtus d'un costume spécial, les femmes en pantalon ; — il y a des cqurses d'hommes seuls pour commencer, puis les femmes concourent entre elles, puis des courses d'hommes et de femmes par couples ; — les noms des vainqueurs des deux sexes sont inscrits dans les fastes de l'art, et restent fameux pour longtemps. •
En Hollande il y a deux écoles de patinage tout à fait différentes: l'école hollandaise proprement dite et l'école frisonne; chacune des écoles a des patins d'une forme particulière. L'école frisonne, qui est la plus ancienne, ne vise qu'à la célérité ; l'école hollandaise ne recherche que la grâce. Les Frisons se tiennent raides et poussent en ligne droite, l'œil fixé sur le but, et vont de l'avant; les Hollandais vont en zigzag, en se lançant de gauche à droite et de droite à gauche avec un mouvement ondulatoire des hanches. Le Frison, c'est la flèche; le Hollandais, c'est la fusée. C'est l'école hollandaise qui convient le mieux aux femmes. Les dames de Rotterdam, d'Amsterdam et de la Haye sont, en effet, les plus séduisantes
patineuses des Provinces-Unies. Elles débutent dès la plus tendre enfance, elles continuent comme épouses et mères; elles atteignent en même temps Tapogée de la beauté et la perfection de Tart; avec leurs petits souliers ferrés, elles font jaillir de la glace des étincelles d'amour qui vont incendier bien des cœurs. C'est sur la glace seulement que la femme hollandaise peut faire un faux pas, et c'est justement pour cela qu'elle y devient particulièrement attrayante. Il y a des dames qui atteignent à un degré d'adresse merveilleux. Quand on les a vues, on se dit qu'il n'est pas possible d'imaginer la séduction des mouvements ondoyants, des inclinaisons, des balancements, des mille petites grâces molles et charmantes (ju'elles déploient en décrivant des volutes, dans leurs fuites et leurs retours d'hirondelles et de papillons; il est incroyable combien leur tranquille beauté s'anime et se transfigure dans ce tourbillonnement. Mais eljes ne réussissent pas toutes; beaucoup d'entre elles n'osent se montrer dans les lieux publics, et celles qui, chez nous, obtiendraient les premiers prix, là-bas fixent à peine l'attention ; c'est que l'art de patiner y est porté à son plus haut point de perfection. Il en est de même des hommes, qui font toutes sortes de jeux et accomplissent toutes sortes de prouesses : les uns dessinent dans leurs évolutions sur la glace des figures fantastiques ou des paroles d'amour; les autres font une pirouette très-rapide et se lancent ensuite très-loin en arrière, sur une seule jambe ; d'autres serpentent et font d'innombrables tours de force vertigineux sur un petit espace, courbés, tordus, droits, accroupis, semblables à des poupées de gomme élastique mues par un ressort caché.
Le premier jour où les canaux et le^ bassins présentent uiie couche de glace assez solide pour porter est un jour de fête pour les villes hollandaises. Des patineurs qui se sont
levés avant les autres pour aller tâter la glace, en répandent la nouvelle; les journaux Tannoncent; des bandes d*enfants se répandent dans les rues en jetant des cris d'allégresse; les valets, les servantes demandent à leurs maîtres la permission de sortir avec une mine à faire comprendre qu'ils se révolteront en cas de refus. De vieilles dames, oubliant leur âge et leurs malheurs, courent aux canaux pour rivaliser avec leurs amies et avec leurs filles. Â la Haye, le bassin qui est au milieu de la ville, près du Binnenhof, est envahi par une foule de gens qui s'y croisent, se confondent, se heurtent, se mêlent comme une multitude prise de vertige. La fleur de l'aristocratie va patiner dans un bassin au milieu du bois, et c'est là que des officiers, des dames, des députés, des étudiants, des vieillards, des enfants, et parmi eux quelquefois le prince héréditaire, font leurs évolutions au milieu de la neige. Tout autour se pressent de^ milliers de spectateurs, la musique accompagne la fête, et le disque énorme du soleil de Hollande à son déclin leur envoie, à travers les hêtres gigantesques, son éclatant adieu.
Lorsque la neige s'est durcie, on fait des courses en traîneau. Chaque famille en a un et, à rheui*e de la pro* menade, on les voit sortir par centaines. Ils passent conune des traits, deux ou trois de front, ou en longues files, en forme de coquilles, de cygnes, de dragons, de barques, de chars, dorés et bariolés, tirés par des chevaux couverts de riches fourrures et de housses magnifiques. Ces chevaux ont la tête ornée de plumets et de cocardes, et le harnais parsemé de clous étincelants. Ils portent des dames vêtues de martre, de castor et de renard de Sibérie. Les chevaux, enveloppés des vapeurs de la transpiration, secouent leur tête et leur crinière perlée de givre ; les traîneaux bondissent, la neige vole tout autour, semblable à une écume argentée, et la splendide procession
LA HAYE. 19i
passe, effréhée, disparaissant comme un tourbillon muet sur un champ de lis et de jasmins. La nuit, quand il se fait des courses aux flambeaux, ces milliers de lumières qui volent et se succèdent par la ville silencieuse, offrent rimage d*une grande bataille infernale, à laquelle, du sommet de la tour du Binnenhof, préside le spectre de Philippe II.
Mais hélas I tout déchoit, mémeThiver, et, avec lui» Tart du patinage et Fusage des traîneaux. Depuis plusieurs années, avec les hivers rigoureux alternent, en Hollande, des hivers si doux, que non-seulement les grands fleuves ne gèlent plus, mais les petits canaux tle la ville ne prennent pas assez pour porter. 11 s'ensuit que les patineurs, restés trop longtemps sans exercice, ne se risquent plus, quand Toccasion se présente, à se donner en spectacle au public ; aussi leur nombre diminue peu à peu et surtout parmi le beau sexe, qui se déshabitue de la glace. Pendant l'hiver de Tannée passée, on n'a presque pas patiné; pendant l'hiver de cette année-ci, il n'y a eu aucun concours et l'on n'a pas même vu un seul traîneau. Le ciel veuille que ce déplorable état de choses ne dure pas, que l'hiver revienne caresser la Hollande de sa froide patte d'ours polaire, que le bel art du patinage se relève avec son manteau de neige et sa couronne de glaçonsl En attendant, j'annonce la prochaine publication d'un ouvrage intitulé le Patinage, auc[uel travaille, depuis plusieurs années, un député des États de Hollande. Cet ouvrage sera l'histoire, l'épopée et le code de l'art, et tous les patineurs de l'Europe y pourront puiser des -enseignements et des inspirations.
Pendant tout le temps que je restai à la Haye, je fréquentai le principal cercle de la ville, qui compte plus de deux mille membres et occupe tout un palais près du
Binnenhof ; c'est là que je fis mes observations sur le caractère hollandais.
Outre la bibliothèque, la salle à manger et les salles de jeu, le cercle contient pour la conversation et la lecture des journaux, un salon qui, depuis quatre heures du soir jusqu'à minuit, est rempli de monde. On y trouve des artistes, des professeurs, des négociants, des députés, des employés, des officiers. La plupart viennent y boire un petit verre de genièvre avant le dîner et y retournent après pour prendre le café et se réconforter l'estomac au moyen d'une petite gorgée de la liqueur favorite. Presque tous parlent et cependant on n'entend qu'un léger murmure : en fermant les yeux, on croirait qu'il y a trois fois moins de personnes qu'il n'y en a en réalité. Faites les cent tours dans la salle, vous ne verrez pas un geste véhément et vous n'entendrez pas une parole plus haute que l'autre. A dix pas d'un groupe vous ne vous apercevez pas qu'on parle, sinon au mouvement des lèvi'es. On voit beaucoup d'hommes corpulents, avec de larges figures sans moustaches, mais encadrées d'une barbe en collier, qui discourent sans lever les yeux de dessus la table et sans poser leur verre.
Très-rarement on découvre, au milieu de toutes ces grosses figures, une physionomie vive et spirituelle comme celle d'Érasme, que beaucoup considèrent, et selon moi à tort, comme le vrai type hollandais.
L'ami qui m'ouvrit les portes du club m'en fit connaître plusieurs membres. La différence entre le caractère hollandais et le caractère italien se montre surtout dans les présentations. Souvent la personne à qui j'étais présenté faisait à peine un léger signe de tète et restait plusieurs minutes sans desserrer les dents. Je pensais alors que ma respectable figure ne lui revenait point, et je me sentais au cœur un [écho de cordiale antipathie.
Peu après, l'introducteur s'en allait, en me laissant seul en face de mon ennemi. Maintenant, pensais-je, je mourrais plutôt que de lui adresser la parole. Mais après quelques minutes de silence, mon voisin me disait avec le plus grand sérieux : « J'espère que si vous n'avez point d'autres engagements, vous voudrez bien me faire l'honneur de dîner aujourd'hui avec moi?» Je tombais des nues. Nous dînions ensemble et mon amphitryon couvrait méthodiquement la table de bouteilles de vin de Bordeaux, du Rhin et de Champagne, et ne *se séparait pas de moi sans m'avoir contraint à accepter une autre invitatioij. Parfois je demandais des renseignements, mon interlocuteur me répondait à peine, comme s'il voulait me donner à entendre que j'étais un importun ; alors je me disais : « On n'est pas plus désobligeant ! » Le lendemain, il me donnait des renseignements par écrit, plus clairs, plus précis, plus minutieux que je n*eusse osé les souhaiter. Un soir, je priai un brave homme de me chercher je ne sais quoi, dans un de ces océans de chiffres que l'on appelle « Indicateurs des chemins de fer de l'Europe ». Pendant quelques instants, il demeura absolument muet, et moi, je me sentis très-mortifié. Puis, il prit le livre, mit ses lunettes, feuilleta, lut, nota, additionna, fit des soustractions avec une patience de sdnt, une demiheure durant, et quand il eut fini, il me tendit la réponse écrite et remit ses lunettes dans l'étui sans proférer une parole.
Plusieurs de ceux avec qui je passais la soirée, avaient l'habitude de rentrer chez eux à dix heures pour travailler et de revenir au club à onze heures et demie pour y rester jusqu'à une heure après minuit. Quand ils avaient dit une fois : « Il faut que je m'en aille, » il n'y avait pas moyen de les faire changer de résolution. Le dernier coup de dix heures avait à peine sonné, qu'ils
étaient déjà dehors ; juste à onze heures et demie, ils reparaissaient sur le seuil. Il n'est pas surprenant qu'avec cette régularité chronométrique ils trouvent le temps de faire tant de choses, sans en pousser aucune avec frénésie, et que ceux mêmes qui ne sont pas adonnés à l'étude par profession, aient lu des bibliothèques entières. 11 n'est pas de livre anglais, allemand ou français, qu'ils ne connaissent pour peu qu'il en vaille la peine. La littérature française, en particulier, ils la possèdent sur le bout du doigt. Et ce qui est vrai de la littérature, l'est à plus forte raison de la politique. La Hollande est l'un des pays de l'Europe où afflue le plus grand nombre de journaux étrangère et peut-être celui de tous où l'on parle le, plus des affaires des autres. Le pays est petit et tranquille, on a vite fini le chapitre des nouveautés du jour; au bout de dix minutes la conversation a franchi le Rhin et parcourt l'Europe. Je me rappelle que j'étais surpris d'entendre parler de la chute du ministre Scialoia et d'autres affaires exclusivement italiennes, comme s'il se fût agi des affaires intérieures de la Hollande.
L'un de mes premiers soins fut de sonder les sentiments religieux des gens ; à ma profonde surprise, j'y constatai un très-grand désordre. Conune l'écrivait justement, il n'y a pas longtemps, un savant hollandais, les idées subversives de tout dogmatisme religieux ont gagné beaucoup de terrain dans ce pays. Ce serait pourtant une erreur de croire que l'indifférence se glisse à la place*de la foi absente. Ceux qui, au sens dePascaU sont des créatures monstrueuses, à savoir les honunes qui vivent sans jamais consacrer une pensée à la religion, comme il y en a d'innombrables exemples parmi nous, n'existent pas là-bas. La question religieuse, qui chez nous n'est qu'une question, y devient une bataille où toi|t I0 n^on(}e brandit ses armes, Toiiteg les çlasse3 de la
société, hommes et femmes» jeunes et vieux, s'occupent de théologie et, pour suivre les controverses des docteurs, dévorent un nombre prodigieux d'écrits de polémique religieuse. Cette tendance du pays se manifeste jusque dans le Parlement, où il arrive quelquefois que les dè«pûtes se combattent avec des citations bibliques, lues en hébreu, traduites et conmientées, et alors les discussions dégénèrent en conférences théologiques. Toute cette lutte pourtant agite plutôt les esprits que les cœurs; la passion est muette; la preuve c'est que la Hollande, celui de tous les pays de l'Europe où il y a le plus de sectes religieuses, est aussi le pays où les sectes vivent dans le meilleur accord et où régne la tolérance la plus grande. Sans cela le parti catholique n'aurait pas fait autant de chemin qu'il en a fait, protégé conune il l'était tout d'abord par la partie libérale contre l'unique fraction intolérante du pays, les calvinistes orthodoxes.
Je n'ai pas eu occasion de connaître des calvinistes orthodoxes, et je le regrette. Je n'ai jamais prêté foi à ce que l'on raconte de leur rigorisme extravagant. L'on prétend, par exemple, que certaines dames masquent avec de grands tapis les pieds de la table : par association d'idées les convives pourraient penser aux jambes de la maîtresse de maison! Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils mènent une vie des plus austères. Beaucoup d'entre eux, par principes, ne mettent jamais les pieds dans un théâtre, ni dans un bal, ni dans une salle de concert. Il y a des familles qui, le dimanche, se contentent d'un peu de viande froide à dîner, pour que la cuisinière n'ait p3s à transgresser le conmiandement du repos. Dans beaucoup de maisons, le maître lit la Bible chaque matin, en présence de la famille et des serviteurs, et ilg prient tous en* semble.
Cette sorte de calvinistes orthodoxes, qui a presque
tous ses prosélytes dans Taristocratie et parmi les paysans, n'exerce pas du reste une bien grande influence dans le pays; la preuve, c'est que dans le Parlement elle est inférieure en nombre au parti catholique et ne peut rien sans lui.
J'ai parlé du théâtre. A la Haye, comme dans les autres villes de la Hollande, il n'y a pas de grands théâtres ni de grands spectacles. On représente le plus souvent des opéras allemands, chantés par des artistes étrangers, ainsi que des comédies et des opérettes françaises. Les concerts sont très à la mode. En ceci, la Hollande est fidèle à ses traditions, car on sait, et Guicciardini lui aussi l'a écrit, que déjà au seizième siècle les musiciens hollandais étaient recherchés dans toutes les cours de la chrétienté. On a dit aussi que les Hollandais ont une grande aptitude à chanter des chœurs. Si le plaisir qu'ils éprouvent à chanter ensemble est en proportion de l'aversion qu'ils ontà chanter seuls, il doit être grand en effet, car je ne me rappelle pas avoir jamais entendu fredonner un air nulle part, à aucune heure du jour, dans les rues d'une ville hollandaise, excepté par des gamins qui chantaient pour taquiner des ivrognes. Or, excepté à l'époque de certaines fêtes, il est bien rare de rencontrer un ivrogne.
Je viens de parler des opéras et des comédies françaises; l'assimilation ne se borne pas aux spectacles, mais la vie publique, à la Haye, est presque entièrement française. A Rotterdam, c'est le caractère anglais qui domine ; à Amsterdam, le caractère allemand ; à la Haye, le caractère parisien. Aussi peut-on dire justement que la population des grandes villes hollandaises réunit et tempère les qualités et les défauts des trois grands peuples voisins. Dans beaucoup de familles de la haute société, à la Haye, on parle toujours français ; dans d'autres, on affecte des gallicismes, comme dans quelques
villes de l'Italie septentrionale; l'adresse des lettres s'écrit le plus souvent en français. Enfin, une partie de la société affiche un certain dédain de la langue, de la littérature, de l'art national, ce qui n'est pas rare dans les petits pays, et courtise une patrie adoptive au delà de la Meuse et du Rhin. Les sympathies sont cependant divisées. La classe élégante penche davantage vers la France, la savante vers l'Allemagne, la commerçante vei's l'Angleterre. Les sympathies pour la France ont diminué après la Conunune, l'Allemagne a fait naître et excite encore une secrète animosité, on craint que ses visées conquérantes ne se tournent du côté de la Hollande; mais cette animosité est tempérée par la communauté des intérêts contre le catholicisme clérical.
Quand on dit que la Haye est une ville à moitié française, il faut ajouter : française d'apparence surtout. Au fond, le caractère hollandais y prédomine. Quoique ce soit une ville riche, élégante et gaie, ce n'est pas une ville de tumulte, ni de dissipation, ni de scandale, ni de duels. La vie y est plus variée et plus animée que dans les autres villes hollandaises, mais au fond elle y est aussi tranquille. On compte les duels qui ont lieu à la Haye, il y en a un tous les dix ans, et les trois quarts du temps le provocateur est un officier. Néanmoins, pour montrer quelle est, même en Hollande, la puissance de ce féroce préjugé qui, comme le dit Rousseau, met l'honneur à la pointe d'une épée, voici une discussion qui s'éleva entre plusieurs Hollandais sur une de mes questions. Je demandais si l'opinion publique, en Hollande, est hostile au duel, ils répondirent d'une seule voix : très-hostile. Alors je voulus savoir si un jeune homme de la bonne société serait universellement loué de ne pas accepter un défi, s'il serait encore traité par tout le monde avec les mêmes égards et la même estime.
soutenu en un mot par lopinion publique de façon à n*avoir jamais à se repentir de sa conduite. Aussitôt commencèrent les discussions. L*un me répondit faiblement oui, l'autre résolument non ; et presque tout le monde était de ce dernier avis. D'où je conclus que si les duels sont rares en Hollande, cela tient moins, comme je le croyais, au mépris universel et absolu du féroce préjugé, qu'à la rareté des cas où deux citoyens se laissent entraîner par la passion à la nécessité de recourir aux armes ; c'est une affaire de caractère plutôt que d'éducation. Même dans les polémiques publiques et dans les discussions privées les plus violentes, on arrive rarement à l'insulte personnelle ; dans les luttes parfois acharnées du Parlement, les députés se disent des impertinences trés-sèches, mais avec calme et sans faire de bruit ; l'impertinence consiste dans la chose plutôt que dans la parole, elle blesse sans faire crier.
Dans les conversations au club, je m'étonnais au commencement de ne jamais entendre personne prendre la parole pour le plaisir de parler. Quand on ouvrait la bouche, c'était pour formuler une question, ou pour donner une nouvelle, ou pour faire une observation. Cet art de faire de chaque idée une période, de chaque fait un récit, de chaque bagatelle une question, dans lequel nous autres, Italiens, Français et Espagnols, nous sonunes passés maîtres, leur est parfaitement inconnu. La conversation n'est pas un échange de sons, mais un commerce de choses, et personne ne fait le moindre effort pour paraître savant, éloquent, spirituel. Pendant tout le temps de mon séjour à la Haye, je n'ai entendu c[u'un seul bon mot; un député, en me parlant de l'alliance des anciens Bataves avec les Romains, m'a dit : Nous avons toujours été amis des autorités constituées. Pourtant la langue hollandaise se prêle aux calembours ; exemple :
U HAVE. lÔÔ
une belle dame étrangère demanda uii coussin à un jeune batelier du trekschtiit, mais elle ne prononça pas bien le mot et, au lieu du coussin qu'elle voulait, se trouva avoir demandé un baiser; les deux mots hollandais ont presque le même son. Heureusement qu'un voyageur intervint pour expliquer le malentendu, carie batelier s'était déjà essuyé la bouche du revers de la main.
En étudiant le caractère hollandais, rien ne me parut confirmer ce que j'avais lu dans plusieurs livres, à savoir que les Hollandais ont l'habitude de parler avec une fastidieuse prolixité de leurs malheurs ; au contraire, c'est un défaut qu'ils reprochent aux Allemands. Je ne les ai trouvés non plus ni égoïstes ni avares. Voici un trait d'avarice que l'on met à leur charge : je déclare d'avance que je n'en crois pas un mot. Pendant une bataille navale contre les Anglais, les officiers de la flotte de Hollande se seraient rendus à bord des bâtiments ennemis, dont les munitions de guerre étaient épuisées; ils auraient vendu, à des prix exorbitants, de la poudre et des projectiles; après quoi le combat aurait recommencé. Ce qui dément cette accusation d'avarice, c'est l'aisance générale, c'est la richesse des maisons, les sommes d'argent dépensées en livres et en tableaux et, plus encore, la bienfaisance si large pour laquelle la société hollandaise n'a pas sa pareille en Europe. 11 ne s'agit point ici d'une bienfaisance officielle, qui recevrait l'impulsion du gouvernement ; c'est une bienfaisance spontanée et entièrement libre, exercée par des sociétés vastes et puissantes qui ont fondé d'innombrables institutions, des écoles, des prix, des bibliothèques, des réunions populaires; qui aident, devancent le gouvernement dans les questions d'instruction publique ; qui étendent leur influence sur les grandes villes comme sur les plus humbles villages, en embrassant toutes les sectes religieuses
tous les âges, toutes les professions et toutes les infortunes : c'est une bienfaisance, enfin, en vertu de laquelle il n'y a p^s, en Hollande, un pauvre sans foyer ou lyi travailleur sans travail. Tous les écrivains qui ont étudié la Hollande s'accordent à dire qu'il n'est peut-être pas d'État en Europe où, relativement au chiffre de la population, les classes aisées fassent d'aussi abondantes aumônes aux classes nécessiteuses.
Ce n'est pas à dire que le peuple hollandais n'ait pas de défauts ; il en a, s'il faut compter comme défaut, l'absence des qualités qui devraient être comme l'éclat et le charme de ses vertus. On pourrait trouver dans sa fermeté un certain entêtement, dans sa probité une certaine mesquinerie, dans sa froideur un manque de spontanéité et de sentiment, de ce quelque chose enfin qui est comme la fleur même de l'affection, de la générosité, de la vraie grandeur d'âme. Mais à mesure qu'on apprend à le mieux connaître, on hésite davantage à prononcer des jugements si sévères et l'on sent croître pour lui un sentiment de respect et de sympathie. Voltaire, en parlant de la Hollande, a pu prononcer son mot fameux : AdieUy canaux^ canards, canaille; mais mis en demeure de porter un jugement sérieux sur la Hollande, il n'oublia pas qu'il n'avait trouvé dans sa capitale « ni un oisif, ni un pauvre, ni un homme dissipé, ni un insolent, » qu'il avait vu partout « le travail et la modestie. » Louis-Napoléon proclamait qu'aucun peuple de l'Europe ne portait à un aussi haut point que le peuple hollandais le bon sens et le sentiment inné de la justice et de la raison ; Descartes faisait de lui le plus grand éloge qu'un philosophe puisse faire d'un peuple.. Selon Descartes en effet, en aucun pays on ne jouit d'une plus grande liberté qu'au milieu des Hollandais ; Charles V leur décerna la plus belle louange qu'un souverain puisse donner à un peuple :
il n'y a pas, dit-il, de « meilleurs sujets, ni de pires esclaves. » Un Anglais a écrit que les Hollandais inspirent une estime qui ne peut arriver jusqu'à l'affection. Peut-être ne les estimait-il pas assez.
Un des motifs de ma sympathie, je ne m'en cache pas, c'est d'avoir trouvé que l'Italie est beaucoup mieux connue en Hollande que je n'eusse osé l'espérer.
Non-seulement la révolution d'Italie y tix)uva un écho favorable, comme on pouvait s'y attendre de la part d'un peuple indépendant, libre et hostile à la papauté ; mais les hommes et les événements italiens des derniers temps n'y sont pas moins connus que ceux de France et d'Allemagne. Les principaux journaux qui ont un correspondant chez nous tiennent minutieusement le pays au courant de nos affaires. On voit en beaucoup d'endroits des porti^aits de nos plus illustres concitoyens. On ne s'intéresse pas moins à la littérature qu'à la politique. Si la langue italienne a été chantée à la cour des anciens comtes de Hollande, si, dans le beau siècle de la littérature hollandaise, elle était en grand honneur chez les hommes de lettres, et si plusieurs des plus illustres poètes de ce temps écrivirent des lettres et des vers italiens ou imitèrent notre- poésie pastorale ; encore aujourd'hui la langue italienne est étudiée par beaucoup de personnes et il n'est pas rare d'en trouver qui la parlent; ce qui l'est moins encore, c'est de voir nos livres sur le guéridon des dames. 11 existe deux traductions hollandaises de la Divine Comédie^ qui fut particulièrement en vogue après 1850; ces deux traductions sont en tercets rimes; l'une d'elles est l'œuvre d'un certain Hacke van Mijnden, qui consacra toute sa vie à Dante. Il y a une traduction de la Jérusalem délivrée, en stances de huit vers, d'un pasteur protestant, Ten Kate ; et il y en eut une autre, inédite et perdue, de Marie Tesselschade. C'était la grande
â02 LA HOLLANDE.
poétesse du dix-septième siècle, Tamie intime du premier poète hollandais, Vondel, qui la conseilla et Taida dans sa traduction. Il existe au moins cinq différentes traductions du Pasteur fidèle, plusieurs de YAminta et, en descendant jusqu'à une époque plus récente, au moins quatre de Mes Prisons et une très-belle des Fiancés ; — il y a peu de Hollandais qui n'aient lu ce dernier roman, soit dans leur propre langue, soit en français, soit en italien. Pour citer encore une chose qui nous concerne, il y a un poème intitulé Florence, écrit à l'occasion du dernier centenaire de Dante par l'un des meilleurs poètes hollandais contemporains.
Il est ici à propos de dire quelque chose de la littérature hollandaise.
Il y a en Hollande une singulière disproportion entre la force expansive de la vie politique, scientifique, commerciale, et celle de la vie littéraire. Tandis que sous toutes ses autres formes l'œuvre des Hollandais a passé les limites du pays, elle y est restée confinée sous la forme littéraire. Ce qui ajoute à l'étrangeté du fait, c'est que la Hollande, avec une littérature très-féconde, n'a pas produit un seul livre qui soit devenu européen, à moins que l'on ne veuille ranger parmi les œuvres littéraires celles de Spinoza, le seul grand philosophe de sa patrie, ou considérer comme œuvre de littérature hollandaise les ouvrages latins d'Érasme de Rotterdam, qui sont bien oubliés. Cependant, s'il est un pays à qui la nature et les événements aient offert des sujets propres à inspirer aux esprits quelqu'une de ces œuvres poétiques qui frappent l'imagination de tous les peuples, c'est la Hollande. Les transformations merveilleuses du sol, les inondations immenses, les fabuleuses expéditions maritimes, auraient dû engendrer une poésie originale et puissante, qui serait restée puissante et originale même dans les traduc-
tions. Pourquoi n'en fut-il pas ainsi ? On peut invoquer comme raisons : la nature de Tcsprit hollandais qui, visant en toute chose à Futile, voulut trop souvent donner, même à la littérature, un but pratique ; une autre tendance opposée à la première et qui peut-être en dérive, celle de planer trop au-dessus de la nature, humaine, afin de ne pas rester terre à teiTe avec le grand nombre ; une certaine circonspection d'esprit naturelle, qui chez eux a donné à la raison une prépondérance excessive sur la fantaisie ; Tamour inné de Texact et du fini,. d*où naquit la prolixité dans laquelle sont noyées les grandes idées ; Tesprit de secte religieux, qui a enchaîné dans un cercle étroit des esprits nés pour se mouvoir sur un vaste théâtre. Hais ni ces raisons, ni d'autres ne suffisent à expliquer ce fait étonnant qu'il n'y ait pas dans tout? la littérature hollandaise un écrivain pour représenter dignement aux yeux du monde la grandeur de sa patrie, un nom à mettre à côté de ceux de Rembrandt et de Spinoza.
Il serait néanmoins injuste de ne pas consacrer au moins quelques traits de plume aux trois principales figures de cette littérature, dont deux du dix-septième siècle et une du dix-neuvième ;. trois poètes originaux et fort différents entre eux, qui résument en eux toute la poésie hollandaise, à savoir : — Vondel, — Catz, — Bilderdijk.
Vondel est le plus grand poëte de la Hollande. Il naquit en 1587, à Cologne, où s'était réfugié son père, qui était chapelier, après s'être enfui d'Anvers pour se soustraire aux persécutions des Espagnols. Encore enfant, le futur poète reprit le chemin de sa patrie dans une charrette, en même temps que son père et sa mère qui le suivaient à pied en priant et en récitant des versets de la Bible. Il fit ses premières études à Amsterdam. A quinze ans»
204 Là UOLLâKDE.
il jouissait déjà d'une certaine réputation de poète, mais ses œuvres célèbres ne datent que de 1620. Jusqu'à l'âge de trente ans, il ne connaissait que sa propre langue ; il apprit plus tard le français et le latin, et se livra avec ardeur aux études classiques; à cinquante ans, il se consacra au grec. Sa première tragédie (car il fut principalement poète tragique), intitulée la Destruction de Jérusalem^ n'eut pas beaucoup de succès. La seconde, intitulée Pa/amè(fe, sous laquelle se cacha l'histoire attendrissante et terrible de Oldenbarneveldt, victime de Maurice d'Orange, lui attira un procès criminel. 11 se détermina à fuir et à rester caché jusqu'au prononcé de la sentence ; contre tout espoir, la sentence fut douce, il fut condamné seulement à une amende de trois cents florins. En 1627, il fit un voyage en Danemark et en Suéde, où il fut honorablement accueilli par Gustave- Adolphe. Onze ans après il inaugura le théâtre d'Amsterdam par un drame dont le sujet est national : Gijsbrecht van Amstel, que l'on représente encore une fois par an pour honorer sa mémoire. Les dernières années de sa vie furent des plus malheureuses. Comme la dissipation de son fils l'avait réduit à la gêne, le pauvre vieillard, fatigué par l'étude et brisé par la douleur, fut contraint de mendier un emploi misérable au Mont-de-Piété. Peu d'années avant sa mort, il embrassa la foi catholique et, saisi d'une nouvelle inspiration, il écrivit la tragédie les Vierges et un poème intitulé les Mystères de f Autel, qui est une de ses meilleures œuvres. Il mourut trèsrvieux et fut enterré dans une église d'Amsterdam où on lui érigea un monument, mais seulement un siècle après. Outre ses tragédies, il écrivit des chants guerriers dédiés à la patrie, aux illustres marins hollandais, et au prince Frédéric- Henri. Mais son théâtre est sa gloire principale. Admirateur des tragiques grecs, il conserva d^ns ses tragé-
dies runité, les chœurs, le surnaturel, substituant la Providence au destin, les démons et les anges, les bons et les mauvais génies du christianisme aux dieux vengeurs ou propices. Il emprunta presque tous ses sujets à la Bible. Son chef-d'œuvre est la tragédie de Lucifer, représentée deux fois, malgré les difficultés presque insurmontables de la représentation, au théâtre d'Amsterdam, et interdite depuis par le clergé protestant. Le sujet de cette tragédie est la rébellion de Lucifer, et les personnages, principaux sont les bons et les mauvais anges. Cette œuvre, comme les autres, renferme des descriptions fantastiques pleines d'images éclatantes, des traits d'une puissante éloqdence, de beaux chœurs, de fortes pensées, des plurases solennelles, des vers riches et sonores et, çà et là, des lueurs et des éclairs de génie. Par contre, on y trouve un mysticisme parfois obscur et froid ; du désaccord entre l'idée chrétienne et la forme païenne; le lyrisme l'emportant sur le côté dramatique; les règles du bon goût y sont souvent enfreintes ; et, par-dessus tout, on y sent une manière de penser et de sentir qui, à force de viser au sublime, échappe à l'intelligence et au cœur humain en s'envolant trop au-dessus de la terre. En dépit de tout cela, le seul fait d'être le premier en date, l'originalité, l'ardent patriotisme, la vie tourment ée et noble de Vondel, en ont fait un poète grand et vénéié dans sa patrie, qui le considère comme la personnification la plus éminente du génie national et, avec une affectueuse hardiesse, le range à côté des premiers poètes des auti'es littératures.
Si Vondel est la plus grande personnification du génie hollandais, Jacob Catz en est la plus franche ; il A'est pas seulement le plus populaire des poètes de sa nation, mais cette popularité est telle que l'on peut affirmer qu'il n'y a dans aucun autre pays, sans en excepter Cervantes en
Espagne et Manzom en Italie, un écrivain plus générale^» ment connu et plus constanunent lu que lui ; ajoutons qu'il n'est peut-être pas au monde un autre poète dont la popularité soit plus nécessairement restreinte aux limites de sa patrie. Jacob Catz naquit, en 1577, d'une famille patricienne, à Brouwerehaven, en Zélande. Il étudia les lois, devint pensionnaire de Middelbourg, fut envoyé comme ambassadeur en Angleterre, devint grand pensionnaire de Hollande, et, tout en exerçant ses hautes charges avec un zélé et une droiture exemplaires, il cultivait la poésie avec passion. Le soir, après avoir traité des affaires de TÉtat avec les députés des provinces, il se retirait chez lui pour faire de la poésie. A Soixante-quinze ans il demanda à résigner ses fonctions, et lorsque le Stathouder lui annonça en termes honorables que sa demande avait été accueillie, il tomba à genoux devant l'Assemblée des États et rendit grâces à Dieu, qui l'avait toujours protégé dans le cours de sa longue et laborieuse vie politique. Il se retira peu de jours après, dans une de ses maisons de campagne, où il jouit d'une vieillesse tranquille et honorée, en se livrant à l'étude et à la poésie jusqu'en 1660. Il mourut cette même année, plus qu'octogénaire, et fut pleuré par toute la Hollande. Ses poésies forment plusieurs gros volumes. Ce sont des fables, des madrigaux, des récits mêlés d'histoire et de mythologie, semés de descriptions, de citations, de préceptes, empreints de bonté, d'honnêteté et de douceur, et écrits avec une simplicité ingénue et un esprit délicat. Son œuvre est le livre de la sagesse nationale, la seconde Bible du peuple hollandais, le manuel de la vie honnête et paisible. Il' donne des conseils à chacun, à l'enfant comme au vieillard, au marchand comme aju prince, à la maitresse de maison comme à la servante, au riche comme au mendiant. Il apprend à dépenser, h épargner, à tenir
la maison, à gouverner la famille, à élever les enfants. Il est à la fois ami, père, directeur spirituel, maître, économe, médecin et avocat. Il aime la nature simple, les jardins, les prairies ; il adore sa femme, il travaille, il est content de lui et des autres, et veut que tous soient contents comme lui. Ses poésies se trouvent dans toutes les maisons hollandaises, à côté de la Bible. Il n'est pas de chaumière de paysan, où le chef de famille n*en lise quelques vei'sets chaque soir. Dans les jours de doute et de tristesse, ils cherchent et trouvent leur consolation chez leur vieux poète. Il est l'ami intime du foyer, le compagnon assidu du malade ; son livre est le premier au-dessus duquel se rapprochent les visages des fiancés ; ses vers sont les premiers que lit l'enfant et les derniers que prononce le grand-père. Nul poète n'a jamais été plus aimé que lui. Tout Hollandais sourit en entendant citer son nom, et il n'est pas d'étranger qui, ayant été en Hollande, ne le prononce avec un sentiment de sympathie et de respect.
Le troisième, Bilderdijk, né en 1756, mort en 1831, fut l'une des plus merveilleuses intelligences qui aient jamais apparu en ce monde. Poète, historien, philologue, critique, astronome, chimiste, médecin, théologien, antiquaire, jurisconsulte, dessinateur, graveur; homme inquiet, vagabond, capricieux, violent, Sia vie ne fut qu'une investigation, une transformation, une bataille perpétuelle de son vaste esprit. Tout jeune et déjà poète fameux, il quitte la poésie, se jette dans la politique, émigré en Angleterre avec le Stathouder et se fait instituteur, à Londres, pour vivre. Fatigué de l'Angleterre, ennuyé du romantisme allemand, il revient en Hollande, où Louis-Napoléon le comble de faveurs. Mais Louis quitte le trône. Napoléon le Grand supprime la pension de Bilderdijk, et il est réduit h la misère. 11 sollicite une chaire
à rUniversité de Leyde, on la lui refuse. Il obtient enfui du gouvernement un petit subside et continue à étudier, à écrire, à combattre jusqu'au dernier jour de sa vie. Ses œuvres se composent de plus de trente volumes de science, d'art, de littérature. Il traite tous les genres et il réussit dans tous, excepté dans le genre dramatique. Il élargit le champ de la critique historique, en écrivant une des plus belles histoires nationales que possède son pays. Il fit un poème, le Monde primitif, composition grandiose et obscure, très-admirée en Hollande. 11 traita toute sorte de questions, en associant d'étranges paradoxes à des vérités lumineuses. IKreleva enfin la littérature nationale qui, de son temps, était déchue ; il forma une phalange de disciples distingués qui suivirent ses traces dans la politique, dans l'art, dans la philosophie. C'est plus que de l'enthousiasme, c'est du fanatisme qu'il inspira à la Hollande, et Ton ne saurait mettre en doute qu'il n'ait été, après Vondel, le plus grand poète de son pays. Mais ce qui lui Jit du tort, ce fut la passion religieuse, la haine aveugle des nouvelles idées, la poésie transformée en instrument de secte, la théologie mêlée à toutes choses ; c'est ce qui l'empêcha de s'élever dans cette région sereine et libre hors de laquelle le génie n'obtient point de durables victoires ni de renommée universelle.
Autour de ces trois poètes, chez qui l'on retrouve les trois vices principaux de la littérature hollandaise: celui de se perdre dans les nuages, ou de raser la terre, ou de s'embrouiller dans le labyrinthe dumysticisme, — se groupent une infinité d'autres poètes, épiques, comiques, satiriques, lyriques, la plupart du dix-septième siècle, fort peu du dix-huitième, dont plusieurs jouissent d'une grande réputation en Hollande, mais dont aucun n'occupe un rang assez élevé pour solliciter l'attention de l'étranger qui passe.
LAUAYË. 200
Les temps actuels ne méritent guère qu'un rapide examen.
Que la critique ait ramené Thistoire hollandaise dans la voie plus large et plus féconde de la justice, en la dépouillant du voile de poésie dont l'avait enveloppée le patriotisme des écrivains ; que les études philologiques soient en très-grand honneur et que presque toutes les sciences comptent en Hollande des représentants de réputation européenne, c'est un fait qu'aucun homme d'étude n'ignore en Italie et qu'il suffît d'indiquer aux autres.
Le genre le plus en vogue de la littérature proprement dite, c'est le roman. La Hollande a eu son romancier national, son Walter Scott, c'est van Lennep, mort il y a peu d'années. Il écrivit des romans historiques qui furent accueillis avec enthousiasme par toutes les classes de la société ; il fut excellent peintre de mœurs, savant, spirituel, maître dans l'art des descriptions et auteur de dialogues admirables; cependant il lui arrive souvent d'être prolixe, il se sert d'artifices usés, de dénoûments forcés et ne dissimule pas toujours assez sa personnalité. Son dernier roman est intitulé les Aventures de Nicolette Ze^ venster ; il y retrace magistralement la société hollandaise du commencement de ce siècle ; comme il eut la hardiesse inouïe d'y décrire une maison innommable de la Haye, il bouleversa la Hollande tout entière ; il fut commenté, discuté, condamné, élevé jusqu'aux nues, et la bataille dure encore. D'autres romans historiques eurent pour auteur un certain Schimmel, digne émule de van Lennep, et Mme Bosboom Toussaint, écrivain instruit, esprit profond, enrichi par de viriles études. Néanmoins, le roman liistorique peut également être considéré comme mort en Hollande. Le roman de mœurs et la nouvelle ont une meilleure fortune. Beets, ministi^e protestant et poêle, auteur d'un livre célèbre intitulé Caméra obscura, se dis-
2i0 LA HOLLANDE.
tingue en ce genre, ainsi que Koetsveld et quelques jeunes auteurs d un beau talent, que la hâte, ce mauvais génie de la littérature contemporaine, empêche de s'élever plus haut.
La Hollande possède encore un genre de roman qui lui est propre et auquel on pourrait donner le nom de roman indien, puisqu'il décrit les mœurs et la vie des populations coloniales. Il a paru plusieurs ouvrages de ce genre dans les dernières années, le public les a accueillis avec beaucoup de faveur, et ils ont été traduits en plusieurs langues. Dans le nombre se trouve le Beau monde de Batavia, du professeur Ten Brink, jeune savant et brillant écrivain, dont je voudrais pouvoir parler plus amplement, pour lui témoigner de mon mieux ma gratitude et mon admiration. Mais à propres de romans indiens, il convient de noter qu'en Hollande on voit et Ton entend à chaque pas quelque chose qui rappelle ses co* lonies ; c'est comme un rayon ;du soleil des Indes qui perce à travers ses brumes et qui colore sa vie. Outre les bâtiments qui apportent un soufQe de ces contrées dans les ports de leurs villes, outre les oiseaux, les fleurs, les mille objets qui, comme des notes isolées d'une musique lointaine, évoquent dans l'esprit la brillante image d'une autre nature et d'une autre race, il n'est point rare de rencontrer dans les villes de la Hollande, parmi des milliers de visages blancs, des visages bronzés par le soleil, des gens nés dans les colonies ou qui y ont vécu de longues années ; des négociants qui parlent avec une vivacité inaccoutumée des femmes brunes, des bananes, des bois de palmiers et des lacs ombragés par les lianes ; de hardis jeunes gens qui se risquèrent au milieu des sau^ .vages de l'île de Bornéo et de Sumatra; des savants, des hommes de lettres, des officiers, qui vous parlent de gens qui adorent des poissons, d'ambassadeurs qui portent les
tètes des vaincus pendues à leur ceinture, de combats de buffles et de tigres, de la fureur des buveurs d'opium, de multitudes baptisées avec des pompes ; de mille choses étranges et merveilleuses qui font un singulier effet quand elles sont racontées par ces hommes froids, dans ce pays si tranquille.
• Après la mort de Da Costa, poète religieux et enthousiaste, disciple de Bilderdijk, et celle de G.énestet, poète satirique, mort très-jeune, la poésie ne compte plus que quelques champions de la génération passée, qui se taisent, ou qui chantent d*une voix affaibile. Le théâtre est encore dans des conditions plus défavorables. Les artistes hollandais, incultes et déclamatoires, ne jouent le plus souvent que des comédies et des drames français ou allemands, mal traduits, que la haute société ne va pas entendre. Des écrivains hollandais de beaucoup de talent, conune Hofdijk, Schimmel, van Lennep déjà cité, écrivirent des pièces de théâtre estimables à plusieurs points de vue, mais qui n'eurent pas assez de succès pour se maintenir sur la scène. La tragédie n'est pas dans de meilleures conditions que la comédie ou le drame.
D'après ce que je viens de dire, on pourrait croire que le mouvement littéraire ne doit pas être bien actif en Hollande ; ce serait une grave erreur. La quantité de livres qui s'y publient est incroyable, et ils sont lus avec une prodigieuse avidité. Chaque .villcj chaque secte religieuse, chaque société a sa revue ou son journal. En outre, tout le pays est inondé d'une foule de livres étrangers ; les romans anglais sont dans toutes les mains; des ouvrages français de huit, dix, vingt volumes sont traduits dans la langue nationale ; chose admirable dans un pays où toutes les personnes cultivées peuvent les lire dans l'original, et qui prouve à quel point on y a l'habitude, non-seulement de lire, mais d'acheter les livres, quoi-
qu'ils coulent beaucoup plus cher qu*en d*autres pays. Mais c'est précisément cette surabondance dans la production et cette fureur de lire qui nuit à la littérature. Les écrivains se hâtent de satisfaire Timpatiente curiosité du public et la passion pour les livres étrangers étouffe et corrompt le génie national.' Malgré cela, la lilr térature hollandaise a encore un grand titre à la reconnaissance de la patrie : elle est déchue, mais elle ne s'est point pervertie; elle a conservé son innocence et sa fraîcheur ; ce qui lui manque en fait de fantaisie, d'originalité, d'éclat, est compensé par ^a sagesse, par son respect sévère des bonnes mœurs et du bon goût, par sa tendre sollicitude pour les classes pauvi*es, par l'action efficace qu'elle exerce sur la bienfaisance et sur l'éducation civile. D'autres littératures sont de grande plantes couvertes de fleurs odorantes ; la littérature hollandaise est un petit arbre chargé de fruits.
Le matin de mon départ de la Haye, lors de ma seconde visite, quelques-uns de mes plus chers amis m'accompagnèrent à la gare du chemin de fer. Le temps était pluvieux. Quand nous fûmes dans la salle d'attente, quelques moments avant le départ du train, je remerciai mes aimables hôtes du bon accueil qu'ils m'avaient fait, et comme je savais que je ne les reverrais peut-être jamais, je ne pus m'empôcher d'exprimer ma gratitude par des paroles affectueuses et mélancoliques qu'ils écoutèrent en silence. Un seul m'interrompit pour me reconunander de me garantir de l'humidité. « Que quelqu'un d'entre vous vienne en Italie, » continuai-je, « ne fût-ce que pour me donner l'occasion de lui monti'er ma reconnaissance. Faites-moi cette promesse pour que je puisse partir a\ec un peu de consolation dans le cœur. Je ne pars point si quelqu'un ne me dit qu'il viendra en Italie. » Us se regardèrent en face, et l'un d'eux répondit du bout des lèvres :
c Peut-être. » Un autre me donna le conseil de ne jamais changer d*or français dans les boutiques. En ce moment la cloche du départ sonna. « Adieu donc, » dis-je d'une voix un peu émue, en leur serrant les mains à tous, « au revoir; je n'oublierai jamais lesbeaux jours que j'ai passés à la Haye ; je me rappellerai toujours vos noms comme le souvenir le plus cher de mon voyage ; souvenez-vous quelquefois de moi. » — « Adieu, » répondirent-ils tous du même son de voix que si nous devions nous revoir le lendemain. Je montai en wagon, le cœur serré; je me plaçai à la portière au moment où le train partait et je les vis là tous, immobiles, muets, le visage impassible, les yeux fixés sur les miens. Je leur adressai un dernier salut, auquel ils répondirent par un léger signe de tête, et ils disparurent à mes yeux pour toujours. Chaque fois que je pense à eux, je les revois comme si je venais de les quitter, dans la même attitude, avec leurs visages graves et leurs regards fixes; l'affection que je ressens pour eux a quelque chose d'austère et de triste comme le ciel sous lequel je les ai vus pour la dernière fois.
La campagne entre la Haye et Leyde n'est, comme celle qui s'étend entre Rotterdam et la Haye, qu'une plaine verdoyante tachetée par le rouge vif des toits et sillonnée de bleu par les canaux, avec des groupes d'arbres, çà et là, des moulins à vent et des troupeaux de bétail épars et immobiles. Nous avançons,- et il semble que nous soyons toujours au même point et que nous revoyions les lieux déjà vus mille fois. La campagne est silencieuse, le train marche lentement, presque sans bruit ; personne ne parle dans h wagon ; aux stations, on n'entend pas une
214 LÀ HOLT.ÂNDE.
voix, l'esprit se laisse aller peu à peu à une sorte d'assoupissement, dans lequel on oublie où Ton est et où l'on va. — Et pourtant on dort dans ce pays ! — disait Diderot pendant qu'il voyageait en Hollande. Plus d'une fois cette exclamation me vint aux lèvres pendant ce court trajet, jusqu'au moment où j'entendis crier : — Leyden. — Alors je descendis à une station solitaire et tranquille comme un couvent.
Leyde, l'ancienne Athènes du Nord, la Saragosse des Pays-Bas, la plus vieille et la plus glorieuse fille de la Hollande, est une de ces villes qui vous rendent rêveur dès que vous y mettez le pied; on ne peut s'en souvenir, même à distance, sans y repenser longuement et toujours avec tristesse.
A peine entré, on y sent le froid de la ville morte. Le vieux Rhin, qui la traverse en la divisant en plusieurs îles réunies par cent cinquante ponts en pierre, forme de grands canaux et des bassins qui occupent des places entières, et où l'on n'aperçoit ni un navire, ni une barque; aussi la ville semble-t-elle plutôt inondée que sillonnée par les eaux. Les rues principales sont très-larges et bordées de vieilles maisons noires, avec pignons à pointe ou à gradins, comme à l'ordinaire ; dans ces larges rues, sur les places, dans les carrefours, on ne voit personne, ou seulement quelques passants disséminés sur un vaste espace, comme les survivants d'une ville dépeuplée par la mortalité. Dans les petites rues, on chemine fréquemment sur l'herbe, au milieu des portes et des fenêtres fermées, dans un profond silence, comme dans les villes fabuleuses, dont tous les habitants se sont endormis d'ua sommeil surnaturel. On passe sur des ponts verdis par l'herbe, le long de petits canaux couverts d'un lapis vert, par de petites places qui rappellent des cours de couvent ; et puis, tout à coup, on débouche à découvert
LËYDË. '215
daiis une rue large comme une voie parisienne, pour rentrer de nouveau dans le labyrinthe des rues étroites. De pont en pont, de canal en canal, d'île en île, on erre pendant des heures, cherchant toujours la vie et le bruit de l'antique Leyde, et l'on ne trouve que la solitude, le silence et Feau, qui reflète la sombre majesté de la ville Après un long détour, j'arrivai à une vaste place où un escadron de cavalerie faisait Texercice. Un vieux guide qui m'accompagnait, m'arrêta à l'ombre d'un arbre et me dit que cette place, nommée en hollandais la Ruine, rappelait une catastrophe arrivée à la ville de Leyde. « Avant 1807, » — gronunela-t-il dans un français laborieux et d'un ton professoral tout à fait particulier aux guides hollandais, — « ce grand espace était tout couvert de maisons, et le canal qui traverse la place passait alors au milieu de la rue. Dans la journée du 12 janvier 1807, un bâtiment chargé de poudre, en station dans la ville, prit feu et fit sauter en l'air huit cepts maisons avec plusieurs centaines d'habitants : voilà l'origine de la place. Parmi ces habitants se trouvait l'Uustre historien Jean Luzac, enseveli maintenant dans l'église de Saint- Pierre, avec une belle inscription sur sa tombe ; et au nombre des maisons détruites se trouvait celle de la famille d'Elzevir, la gloire de la typographie hollandaise. » — La maison des Elzevir ! — dis-je en moi-même, agréablement surpris ; et je pensai à certains bibliophiles que je connaissais en Italie ; auraient-ils été heureux de fouler la terre qui avait porté cette maison illustre, d'où sortirent ces petits chefs-d'œuvre typographiques qu'ils recherchent, qu'ils caressent, dont ils rêvent avec tant d'amour; ces petits livrés qu'on dirait imprimés avec des caractères de diamant ; ces modèles de finesse et de précision, dans lesquels une erreur typographique est un miracle qui en double le prix et la valeur; ces merveilles
de polytypes, d'enroulements, d'accolades, de fleurons, de culs-de-lampe, dont ils parlent avec une voix émue et des yeux brillants !
En quittant cette place, j'entrai dans la Breedstraat, la plus grande lue de Leyde, qui traverse la ville d'un bout à l'autre en formant un S, et j'arrivai en face de l'hôtel de ville, qui est un des plus curieux édifices hollandais du seizième siècle. On dirait, à première vue, une décoration de théâtre, qui forme un désagréable contraste avec l'aspect grave de la ville. C'est une construction basse et longue, d'une couleur cendrée, avec une façade nue au haut de laquelle règne une balustrade de pierre ; sur la balustrade se dressent des obélisques, des pyramides, des frontons aériens ornés de statues grotesques, et formant une espèce de dentelure fantastique autour d'un toit très-abrupt. En ligne droite avec l'entrée principale, s'élève un clocher composé de plusieurs étages en retrait l'un sur l'autre, ce qui lui donne l'aspect d'un kiosque très-élevé, surmonté d'une énorme couronne de fer en forme de ballon renversé, qui se termine par une tige. Au-dessus de la porte, à laquelle on arrive par deux escaliers, il y a une inscription hollandaise qui rappelle la famine dont souffrit la ville en 1574, inscription dont les cent trente et une lettres correspondent au nombre de jours que dura le siège.
J'entrai dans l'édifice, je passai par plusieurs salles et corridors sans voir une âme et sans entendre un bruit indiquant qu'il fût habité; je rencontrai enfin un portier qui se plaça à côté de moi et qui, m'ayant fait traverser une grande salle où se tenaient plusieurs employés, inunobiles comme des automates, me conduisit dans la salle des curiosités. Le premier objet qui frappa mes regards, ce fut une table disjointe, sur laquelle travailla, s'il faut en croire la tradition, ce célèbre tailleur, Jean de Leyde,
qui bouleversa le pays au commencement du seizième siècle, ainsi que Tavait fait, cinq siècles auparavant, Tanchelyn, d'obscène mémoire. C'est ce Jean de Leyde, chef des anabaptistes, qui défendit contre Tévêque comte de Waldeck la ville de Munster, où ses fanatiques partisans l'avaient élu roi ; ce pieux prophète, qui avait un sérail de femmes et en fit décapiter une parce qu'elle s'était plainte de la disette, ce Jean de Leyde, enfin, qui mourut à l'âge de 26 ans, torturé avec des tenailles ardentes, et dont le cadavre, placé dans une cage de fer au sonmiet d'une tour, fut dévoré par les corbeaux. Il n'avait poui'tant pas réussi à inspirer le même fanatisme que Tanchelyn, auquel les femmes, convaincues de faire une chose agréable à Dieu, se prostituaient sous les yeux de leurs maris et de leurs mères, tandis que les hommes buvaient comme une boisson purificatrice l'eau dans laquelle s'était baignée sa dégoûtante personne.
Dans les autres salles se trouvent des peintures de Hinck, de François vanMieris, deCornélis Engelbrechtsen, et un Jugement dernier de Lucas de Leyde, le patriarche de la peinture hollandaise, le premier qui comprit les lois de la perspective aérienne, coloriste de valeur et graveur renommé, à qui, il faut l'espérer, auront été pardonnés dans l'autre monde les Marie et les Madeleine d'une ignoble laideur, les saints burlesques et les anges grotesques dont il peupla ses tableaux. Comme presque tous les peintres hollandais, il eut, lui aussi, une vie remplie d'aventures. Il voyagea par la Hollande dans sa propre barque, réunissant les peintres de chaque ville à un banquet; il fut ou crut avoir été empoisonné par ses rivaux, avec un poison lent, resta couché pendant des années, peignit au lit son chef-d'œuvre : V Aveugle de Jéricho guéri par le Christ, et mourut deux ans après en un jour mémorable par une chaleur prodigieuse, qui
218 LA HOLUNDE.
causa la mort de beaucoup de personnes et occasionna un nombre infini de malheurs.
En sortant de Fhôtel de ville, je me fis conduire à un château placé sur une petite colline qui se dresse au milieu de la ville, entre les deux bras principaux du Rhin ; c*est la partie la plus antique de Leyde. Ce château, que les Hollandais appellent le Burg, n*est qu'une grande tour ronde et vide, construite selon les uns par les Romains, selon les autres par un certain Hengist, duc des Anglo- Saxons, et récemment restaurée et couronnée de créneaux. La colline est entièrement couverte de grands chênes, qui cachent la tour et interceptent la vue de la campagne; on voit seulement çà et là, en regardant à travers les branches, les toits rouges de Leyde, la plaine sillonnée de canaux, les dunes, les clochers des villes lointaines.
Sur le sommet de celte tour, à Tombre des chênes, les étrangers se recueillent pour évoquer le souvenir de ce siège qui fut « la plus lugubre tragédie des temps modernes, » et qui semble avoir laissé sur la physionomie de Leyde une empreinte ineffaçable de tristesse.
En 1573, les Espagnols, sous la conduite de Valdez, mirent le siège devant Leyde. Il n'y avait dans la ville que quelques soldats volontaires. Le commandement militaire avait été confié à van der Voes, homme valeureux et poète latin d'un grand renom ; van éer Werff était bourgmestre. En peu de temps, les assaillants construisirent plus de soixante forts sur tous les passages qui, par terre ou par eau, pouvaient donner accès à la ville, et Leyde se trouva complètement investie. Hais les habitants ne perdirent pas courage. Guillaume d'Orange leur avait fait dire de tenir au moins trois mois ; dans cet intervalle il se procurerait les moyens de leur porter secours ;'le sort de la Hollande dépendait de celui de Leyde; les citoyens lui avaient promis de résister jusqu'à la dernière extrémité. Valdez
leur fit offrir le pardon du roi d'Espagne, à la condition d'ouvrir les portes ; ils lui répondirent par un vers latin : Fistula dulce canit, volucrem dum decipit auceps^ et ils commencèrent à faire des sorties et à engager des combats. Cependant les vivres s'épuisaient dans la ville et le cercle des assaillants se resserrait de jour en jour. Guillaume d'Orange qui occupait la forteresse de Polderwaert, située entre Delft et Rotterdam, ne voyant pas d'autre moyen de secourir la ville, conçut le dessein, qu'il réussit à faire approuver par les députés, d'inonder la campagne de Leyde en perçant les digues de l'Yssel et de la Meuse ; on chasserait ainsi les Espagnols par les eaux, puisqu'on ne pouvait les chasser par les armes. Cette résolution désespérée fut aussitôt mise à exécution. Les digues furent percées en soixante endroits, les écluses de Rotterdam et de Gouda furent ouvertes, la mer commença à envahir les terres et deux cents bâtiments se tinrent prêts à Rotterdam, à Delftshaven et en d'autres lieux, pour porter des provisions à la ville dés le commencement des grandes crues, qui ont lieu à l'équinoxe d'autonme. Les Espagnols, d'abord épouvantés par l'inondation, se rassurèrent lorsqu'ils eurent compris le dessein des Hollandais, estimant que la ville serait prise avant que les eaux eussent atteint les principaux forts. Ils poussèrent donc le siège avec plus de vigueur encore. Cependant les habitants de Leyde, qui commençaient à souffrir de la famine et à perdre l'espoir de voir arriver à temps les secours promis, envoyèrent, par des pigeons messagers, des lettres à Guillaume d'Orange, malade de la fièvre à Amsterdam, pour lui exposer le triste état de la ville. Guillaume répondit en les encourageant à prolonger la résistance, s'engageant à voler à leur secours aussitôt qu'il serait guéri. Les eaux s'avançaient, l'armée espagnole commençait à abandonner les fortifications les
220 U HOLUNDE. ♦
plus basses, les habitants de Leyde montaient sans cesse au haut de la tour pour observer la mer, tantôt espérant, tantôt abandonnant tout espoir, sans cesser de travailler aux murs, de faire des sorties, de repousser les assauts. Le prince d'Orange guérit enfin et les préparatifs pour la délivrance de Leyde, plus mollement poussés pendant sa maladie, furent repris avec vigueur. Le premier septembre, les assiégés virent, du haut de la. tour, apparaître au loin, sur les eaux, les premiers bateaux hollandais. C'était une petite flotte, commandée par Tamiral Boisot et portant huit cents Zélandais, hommes farouches, couverts de blessures, nourris à la mer, faisant fi de la vie, féroces dans les batailles et qui portaient au chapeau un croissant avec cette inscription : Plutôt Turcs que papistes, Us formaient" une phalange dun aspect étrange et terrible, résolus à sauver Leyde ou à périr dans les flots. Les bâtiments s'avancèrent à cinq milles de la ville contre la digue extrême défendue par les Espagnols. La lutte s'engagea, la digue fut assaillie, prise, rompue, la mer se précipita et les bateaux hollandais passèrent triomphalement par les brèches. C'était un grand pas, mais ce n'était que le premier. Derrière cette digue, il s'en trouvait une autre. La bataille recommença ; la seconde digue fut emportée de même et rompue, et la flotte avança. Tout à coup le vent devient contraire ; les bateaux sont forcés de s'arrêter ; il redevient favorable et les bateaux se remettent en mouvement; de nouveau il tourne et la flotte s'arrête une seconde fois. Sur ces entrefaites, la ville conmience à manquer même de la nourriture rebutante à laquelle la famine l'a réduite ; les habitants se jettent à terre pour sucer le sang des chevaux tués : les femmes et les enfants fouillent dans les immondices de la rue ; l'épidémie se déclare, les maisons s'emplissent de cadavres, plus de six mille citoyens sont morts.
LËYDE. 221
tout espoir de salut est perdu. Une foule d*affamés courent chez le bourgmestre van der Werff et lui demande avec des cris déchirants de rendre la ville. Van der Werlï refuse. La populace fait entendre des menaces. Alors, avec son chapeau, il fait signe qu'il veut parler et, au milieu du silence général , s'écrie: « Citoyens I j'ai juré de défendi'e la ville jusqu'à la mort et, avec l'aide de Dieu, je tiendrai mon serment. Il vaut mieux mourir de faim que de honte. Vos menaces ne m'effrayent point ; je ne puis mourir qu'une fois. Tuez-moi, si vous le voulez et apaisez votre faim avec ma chair, mais ne me demandez pas de rendre la ville tant que je vivrai! » La foule, émue par ces paroles, se disperse en silence et se résigne à la mort, et la ville continue à se défendre. Dans la nuit du premier octobre enfin, un vent violent d'équinoxe se déchaîne ; la mer se soulève, renverse les digues minées par les eaux et envahit furieusement la terre ferme. A minuit, au plus fort de la tempête, la flotte hollandaise se met en mouvement au milieu d'une profonde obscurité. Quelques vaisseaux espagnols vont à sa rencontre. Une horrible bataille s'engage au milieu des cimes des arbres et des toits des maisons submergées et à la lueur des coups de canon. Les bâtiments espagnols sont vaincus, envahis, coulés à fond, les Zélandais sautent à l'eau et poussent leurs bateaux avec l'épaule. Les soldats espagnols, glacés d'effroi, abandonnent les forts, tombent dans la mer par centaines, sont tués à coups de poignard et de croc, précipités des toits et des digues, foudroyés, dispersés. Un dernier fort reste au pouvoir de Valdez, les assiégés sont encore une fois balancés entre l'espérance et la crainte, mais cette forteresse est également abandonnée et la flotte hollandaise entre dans la ville.
Ici, un spectacle horrible l'attendait. Une population décharnée, hâve, exténuée par la faim, se pressait le long
des canaux, se traînait par terre en chancelant et en tendant les bras. Les marins se mirent à jeter des pains dans les rues, et alors des luttes désespérées commencèrent entre ces moribonds ; beaucoup d'entre eux moururent suffoqués, d'autres succombèrent en dévorant cette première nourriture, d'autres tombèrent dans les canaux. Lorsqu'enfin cette première fureur fut apaisée, lorsque les affamés furent rassasiés, lorsqu'il eut été pourvu aux plus pressants besoins de la ville, citoyens, Zélandais, marins, gardes civiques, soldats, femmes et enfants se confondirent joyeusement et cette foule glorieuse et décharnée courut à l'église où, d'une voix entrecoupée par les sanglots, elle chanta un hymne d'actions de grâces au Seigneur.
Le prince d'Orange était à l'église, à Delft, lorsqu'il reçut la nouvelle de la délivrance de Leyde* Il fit immédiatement passer le message au prédicateur, qui l'annonça à l'auditoire, et l'auditoire lui répondit par un cri de joie. Bien qu'il fût encore convalescent et que l'épidémie régnât toujours à Leyde, Guillaume voulut aussitôt revoir sa chère et vaillante ville ; il y courut, son entrée fut un triomphe; son aspect majestueux et serein ranima le courage de la population ; ses paroles lui firent oublier toutes les souffrances endurées* Pour ré^ compenser la ville de son héroïque défense, il lui donna le choix entre l'exemption de certains impôts et la fondation d'une Université. Leyde choisit l'Université.
La fête d'inauguration de l'Université fut célébrée, le 5 février de l'année 1575^ par unô procession solennelleé Une troupe de soldats de la milice bourgeoise et cinq compagnies d'infanterie de la garnison de Leyde ouvraient la marche; sifivait un char traîné par quatre chevaux, sur lequel se tenait une femme vêtue de blanc, représentant l'Évangile ; autour du char marchaient les quatre
Evangélistes. La Justice suivait, les yeux bandés et tenant la balance et le glaive ; elle était montée sur une licorne et entourée par Julien, Papinien, Ulpien et Tribonien. A la Justice succédait la Médecine, à cheval, tenant d une main un traité et de l'autre une guirlande dé plantes médicinares ; elle était accompagnée des quatre grands docteurs iHippocrate, Galien, Dioscoride et Théophraste. Après la Médecine venait Minerve armée de la lance et de Tègide, et escortée de quatre cavaliers qui représentaient Platon, Aristote, Cicéron et Virgile. Dans les intervalles marchaient des guerriers vêtus et armés à l'antique. En dernier lieu venaient des hallebardiers, des massiers, des musiciens, des officiers, les nouveaux professeurs, les magistrats, une foule sans fm. La procession passa lentement par plusieurs rues semées de fleurs, sous des arcs de triomphe, au milieu des tentures et des drapeaux, jusqu'à un petit débarcadère sur le Rhin, où une grande barque splendidement décorée vint à sa rencontre. Dans cette barque, à l'ombre d'un baldaquin couvert de lauriers et d'orangers, était assis Apollon jouant du luth, entouré des neuf Muses qui chantaient, et Neptune, le sauveur de la ville, tenait le gouvernail. La barque s'approcha du bord) le blond Phébus et les neuf Sœurs des* cendirent» embrassèrent les nouveaux professeurs les uns après les autres, les complimentant en jolis vers latins; apré^ quoi la procession se dirigea vers l'édifice destiné à l'Université; là, après un morceau de musique^ un professeur en théologie, le très-digne Gaspard Goolhaas, prononça une éloquente harangue d'inauguration; la harangue fut suivie d'un banquet splendide.
Il est superflu de dire de quelle façon cette Université a répondu à l'attente de la ville. Tout le monde sait par quels moyens les États de Hollande ont su y attirer, par les offres les plus généreuses, les savants de tous les pays;
comment la philosophie, bamiie de France, y a trouvé un refuge ; comment elle a été pendant longtemps la plus sûre forteresse de tous les hommes qui luttèrent pour le triomphe de la raison humaine ; comment elle est devenue, enfin, Técole la plus célèbre de TEurope. L'Université actuelle a son siège dans un ancien couvent. On «e peut entrer, sans un sentiment de profond respect, dans la grande salle du Sénat académique, où Ton voit les portraits de tous les professeurs qui se succédèrent depuis la fondation de rUniversité jusqu'à nos jours, et parmi lesquels se trouvent Juste Lipse, Vossius, Heinsius, Gronovius, Hemstei4iuys, Ruhnkenius, Yalckenaer, le grand Scaliger, que les États de Hollande firent inviter à venir à Leyde par Tentremise de Henri IV; les deux fameux docteurs Gomar et Arminius, qui provoquèrent la grande querelle religieuse, tranchée par le synode de Dordrecht, le célèbre médecin de Leyde, Boerhaave, dont les leçons furent suivies par Pierre le Grand, et qui voyait accourir à lui les malades du monde entier; Boerhaave, auquel un mandarin chinois fit parvenir une lettre sans autre adresse que : A Villustre M. Boerhaave^ médecin^ en Europe.
Aujourd'hui, cette glorieuse Université est déchue, quoiqu'elle compte encore des professeurs illustres; ses étudiants qui en d'autres temps étaient plus de deux mille sont réduits à quelques centaines ; l'enseignement qu'on y donne ne peut rivaliser avec celui des Universités de Berlin, de Monaco, de Weimar. La principale raison de cette décadence, c'est le trop grand nombre des universités hollandaises (car, outre celle de Leyde, il y en a une à Utrecht, une à Groniçgue, sans compter l'Athénée d'Amsterdam). 11 en résulte que les musées, les bibliothèques, les professeurs éminents qui, réunis dans une iseule ville, pourraient former une Université excel-
lente, se trouvent insuffisants parce qu'ils sont trop disséminés. L'on ne peut pas dire de la Hollande qu'elle ne sent pas qu'une seule Université excellente lui serait de beaucoup plus utile que quatre médiocres ; il y a longtemps, au contraire, qu'elle forme tout haut des vœux dans ce sens. Pourquoi donc celte réforme, ne s'accomplit-elle pas? Ohl Italiens, consolons-nous : tous les pays sont les mêmes. En Hollande aussi, c'est la patrie qui propose, et c'est le clocher qui dispose. Les trois villes universitaires crient d'un commun accord : Supprimons;
— mais chacune dit aux autres : Supprimez ; — et l'on continue ainsi à ne rien supprimer, tout en ne cessant de réclamer la suppression.
Mais, quoique déchue, l'Université de Leyde est encore la plus florissante de la Hollande, surtout à cause des nombreux et riches musées dont elle dispose. Cependant je n'en parlerai pas, non plus que des bibliothèques ; il ne serait pas non plus convenable de parler en passant de son admirable jardin botanique, et je ne puis icim'étendre sur ce sujet. Je ne saurais cependant passer sous silence deux choses fort curieuses que je vis au musée d'histoire naturelle ; l'une de ces deux choses est risible et l'autre sérieuse. La première, qui se trouve dans le cabinet anatomiquej -— ■ un des plus riches de l'Europe^
— est un orchestre composé d'une cinquantaine de squelettes de rats minuscules, les uns debout, les autres assis sur une double rangée de bancs, tous avec la queue en l'air, des violons et des guitares entre leurs petites pattes, le cahier de musique devant eux, le cigare à la bouche, ayant à côté d'eux le mouchoir et la tabatière^ tandis que le chef d'orchestre se démène sur un siège élevé.
La chose sérieuse, ce sont quelques morceaux de bois rongésj troués comme des éponges, fragments de pilotis
et de portes d*écluscs, qui rappellent un grand danger que courut la Hollande vers la moitié du siècle dernier. Un mollusque, espèce de ver rongeur, appelé tareU apporté, pense-t-on, par un navire qui revenait des mers tropicales, s*était multiplié avec une rapidité prodigieuse dans les mers du Nord, et avait rongé des digues et des écluses ; si ce travail de destruction n*eût pas été arrêté à temps, les barrières auraient été renversées et la mer aurait submergé tout le pays.
La découverte de ce péril jeta Tépouvante dans la Hollande, le peuple courut aux églises, le pays tout entier se mit à l'œuvre ; on revêtit de cuivre les portes des écluses, on renforça les digues menacées, on protégea les pilotis avec des clous, des pierres, des algues, de la maçonnerie. Grâce à ces moyens, grâce surtout à la rigueur du climat, qui détruisit le terrible animal, le malheur que l'on croyait d'abord inévitable, fut conjuré. Un ver avait ^ait trembler la Hollande : triomphe ardu, refusé aux tempêtes de l'Océan et aux colères de Philippe.
Un autre précieux ornement de Leyde, c'est le musée japonais du docteur Siebold, Allemand de naissance, médecin de l'établissement hollandais de l'île de Décima. D'après une tradition romanesque, il fut le premier qui obtint de l'empereur du Japon l'autorisation de pénétrer dans son mystérieux empire, en récompense de ce qu'il avait guéri sa lille. Suivant une autre tradition plus vraisemblable, il entra secrètement dans ce pays et n'en sortit qu'après avoir expié sa hardiesse par neuf mois d'emprisonnement ; quelques mandarins, qui lui avaient prêté leur appui, avaient payé ce délit de leur tête.
Quoi qu'il en soit, le musée du docteur Siebold est peutêtre la plus belle collection de ce genre qui se trouve en Europe. Une heure passée dans ces salles équivaut à un voyage au Japon. On y suit la vie d'une famille japona
pendant le cours d'une journée, de la toilette à la table, des visites au spectacle, de la ville à la campagne. On y trouve des maisons, des temples, des idoles, des autels portatifs, des instruments de musique, des ustensiles de ménage, des outils d'agriculture, des habillements d'ouvriers et de pêcheurs, des chandeliers en bronze formés d'une cigogne qui se tient debout sur une tortue, des vases, des bijoux, des poignards travaillés avec une délicatesse prodigieuse; des oiseaux, des tigres, des lapins, des buffles en ivoire ; tous ces animaux reproduits plume à plume, poil à poil, avec la patience propre à ces peuples industrieux et immobiles.
Parmi les choses qui se sont le plus profondément gravées dans ma mémoire, se trouve une colossale tête de Bouddha, qui, au premier abord, me fit reculer, et qu'il me semble voir toujours devant moi, avec cette contraction monstrueuse et ce regard inexprimable qui tient du rire, du délire et du spasme, et qui inspire à la fois le dégoût et l'épouvante. Derrière cette figure de Bouddha, je vois encore les marionnettes des théâtres de Java, véritables créations de cerveaux en délire, qui fatiguent l'œil et confondent l'esprit : rois, reines et guerriers monstrueux, mélanges de l'homme, de la bête et de la plante, avec des bras qui finissent en feuilles, des jambes qui se terminent en ornements, des feuilles qui s'étalent en mains, des poitrines qui végètent, des nez qui s'épanouissent, des faces percées à jour, des yeux de travers, des prunelles sur la nuque, des membres contournés, des ailes de dragons, des queues de sirènes, des chevelures de serpents, des bouches de poissons, des dents d'éléphant, des rides dorées, des cous en zigzag, des hachures, des arabesques coloriées, du barbouillage, dont aucune langue ne peut donner une idée et qu'il est impossible de retenir.
En sortant de ce musée, il me semblait que je me ré-
veillais d'un de ces rêves fiévreux, dans lesquels on voit des choses dont on ne se rend pas compte, qui se transforment continuellement, avec une rapidité furieuse, en d'autres choses qui n'ont pas de nom.
Il n'y a pas autre chose d'intéressant à Leydç. Le moulin dans lequel naquit Rembrandt n'existe plus. On ne conserve aucun souvenir des maisons où naquirent Dow, Steen, Metzu, van Goyen et cet Otto van Veen qui eut l'honneur et le malheur d'être le maître de Paul Rubens. On peut voir encore le château d'Endegeest, où demeurèrent Boerhaave et Descartes, ce dernier pendant plusieurs années, employées à écrire ses principales œuvres de philosophie et de mathématiques. Le château est placé sur le chemin qui de Leyde conduit au village de Katwijk, où le Vieux-Rhin, dont les divers bras se réunissent en un seul en sortant de la ville, se décharge dans la mer.
A ma seconde visite à Leyde, je voulus voir mourir ce fleuve merveilleux. Le jour où, pour la première fois, j'avais passé le Vieux-Rhin, pendant cette aventureuse promenade dans les dunes, arrêté sur le pont, je m'étais demandé si ce pauvre et humble cours d'eau était bien le même fleuve que j'avais vu se précipiter avec un immense fracas des rochers de Schaffhouse, s'épandre majestueusement en face de Mayence, passer en triomphe devant la forteresse d'Ehrenbreitstein, agiter son onde sonore au pied des Sept montagnes, refléter dans son cours des cathédrales gothiquef, des châteaux princiers^ des collines fleuries, des roches aériennes, des ruines célèbres, des villes, des bois, des jardins; chargé partout de navires, semé de barques et salué par les chants et la musique.
En songeant à ces choses, l'œil fixé sur ce pauvre petit fleuve contenu entre deux rives plates et désertes. J'avais répété plusieurs fois : — Est-ce donc là ce fameux
Rhin? — Les vicissitudes qui accompagnent l'agonie et la mort de ce grand fleuve, en Hollande, sont vraiment de nature à inspirer un sentiment de pitié comme celui que Ton éprouverait pour les infortunes et la fin sans gloire d*un peuple autrefois heureux et puissant. A partir d*Emmerik, avant de passer la frontière hollandaise, ses bords se sont dépouillés de toute leur beauté, et il coule en grandes sinuosités au milieu de vastes et tristes plaines, qui semblent lui parler de sa vieillesse qui commence.
A Hillingen, il coule déjà complètement sur le territoire hollandais. Un peu au delà, il se sépare. Le bras principal perd ignominieusement son nom, et va se jeter dans la Meuse; l'autre bras, subissant l'outrage du nom de canal de Pannerden, coule jusqu'auprès de la ville d'Arnhem, où il se bifurque de nouveau. Un bras va se verser, sous un nom d'emprunt', dans le golfe du Zuiderzée ; l'autre, que, par commisération, l'on appelle encore le Bas- Rhin, va jusqu'au village de Durstede, où il se partage pour la troisième fois : mais il doit être déjà fait à cette humiliation. L'une des branches, changeant de nom, elle aussi, comme font les fugitifs, va se jeter dans la Meuse près de Rotterdam; l'autre, gardant le nom de Rhin, mais accolé au surnom ridicule de tortu, atteint péniblement Utrecht, où, pour la quatrième fois, elle se sépare en deux: c'est décidément un caprice de vieillard tombé en enfance. D'un côté, reniant son ancien nom, il se traîne jusqu'à Muiden, où il sejettedsins le Zuiderzée, de l'autre côté, sous le nom de Vieux-Rhin, ou de Vieiui., tout court, nouvel affront ! il va lentement jusqu'à la ville deLeyde, dont il traverse les rues sans presque donner signe de vie, et se réunit en un seul canal pour aller mourir misérablement dans la mer du Nord.
Mais il n'y a pas bien longtemps, cette fin misérable, qui est au moins une fin, ne lui était pas même accordée.
Depuis Tannée 839, époque où une tempête furieuse accumula des montagnes de sable à son embouchure, jusqu'au commencement de ce siècle, le Vieux-Rhin se perdait dans les sables avant d'atteindre la mer ; il couvrait de flaques d*eau et de marais une très-vaste étendue de pays. Sous le règne de Louis Bonaparte, les eaux furent recueillies dans un grand canal protégé par trois énormes écluses, et, depuis ce temps-là, le Rhin va directement à la mer.
Ces écluses sont le monument le plus grandiose de la Hollande, et peut-être le plus admirable ouvrage hydraulique de l'Europe. Les digues qui protègent l'entrée du canal, les murs, les piliers, les portes, tout cela présente l'aspect d'une forteresse cyclopéenne, contre laquelle, nonseulement la mer du Nord, mais les forces réunies de toutes les mers sembleraient devoir se briser comme sur une montagne de granit. A marée montante, les portes se ferment pour empêcher la mer d'envahir la terre ; à marée descendante, elles se rouvrent pour livrer passage aux eaux du Rhin qui s'y sont accumulées ; et alors il passe par les portes une masse de trois mille mètres cubes d'eau par seconde.
Les jours de grande tempête, on fait une concession à la mer, en laissant ouvertes les portes de l'écluse la plus avancée ; alors les ondes furieuses se précipitent dans le canal, comme une armée ennemie par une brèche, mais elles vont se briser contre les formidables portes de la seconde écluse, derrière laquelle la Hollande leur crie : — Vous n'irez pas plus loin ! — Cette énorme forteresse qui, sur une plage déserte, défend contre l'Océan un fleuve mourant et une ville déchue, a quelque chose de solennel qui commande l'admiration et le respect.
Je revois toujours Leyde telle que je la vis le soir où je revins de mon excursion, sombre et muette, comme
HAÂRLEM. 231
une ville abandonnée,. et je lui dis un respectueux adieu, l'esprit déjà égayé par Timage voisine de Haarlem, la ville des paysagistes et des fleurs.
La voie ferrée de Leyde à Haarlem passe sur une bande de terre comprise entre la mer et le fond du grand lac qui, il y a trente ans, s'étendait sur toute la campagne entre Haarlem, Leyde et Amsterdam. L'étranger qui parcourt cette voie, avec une vieille carte imprimée avant 1850, regarde, cherche, confronte et ne trouve plus le lac de Haarlem. C'est ce qui m'arriva, et la chose me parut si étrange que je me tournai vers un voisin pour lui demander compte du lac disparu. Tous les voyageurs se* mirent à rire, et celui que j'interrogeais me fit cette réponse bizarre : — a Nous l'avons bu. »
L'histoire de ce travail merveilleux serait un sujet digne d'un poème.
Le grand lac de Haarlem, formé par la réunion de quatre petits lacs et agrandi par suite des inondations, avait déjà sur la fin du dix-septième siècle quarante-quatre kilomètres de circonférence ; on lui avait donné le nom, de mer. C'était en effet une mer orageuse, sur laquelle des flottes de soixante-dix vaisseaux avaient livré bataille et où avaient péri plusieurs bâtiments. Grâce aux dunes élevées qui s'étendent sur la côte, cette grande masse d'eau n'avait point encore pu se joindre à la mer du Nord et convertir ainsi en une île la Hollande septentrionale; mais du côté opposé elle menaçait les campagnes, les villes, les villages et contraignait les habitants à se tenir continuellement sur la défensive.
Déjà, en 1640, un ingénieur hollandais, du nom de
252 LA UOLLANDE.
Leeghwater, avait publié un livre pour démontrer la possibilité de dessécher ce lac dangereux, et l'utilité qu'on en retirerait; mais, en partie, par suite des difficultés que présentait la méthode d'assèchement proposée par lui» et, plus encore, parce que le pays était alors engagé dans la guerre avec l'Espagne, l'entreprise n'avait pas trouvé de promoteurs. Les événements politiques qui suivirent la paix de 1648, et les guerres désastreuses avec la France et avec l'Angleterre, firent encore oublier le projet de Leeghwater jusqu'au commencement du siècle présent. Enfin, vers 1819, la question fut reprise, l'on fît de nouvelles études et de nouvelles propositions, dont l'exécution fut cependant renvoyée à d'autres temps ; peut-être à l'heure qu'il est, ne serait-elle pas encore accomplie, si un événement imprévu ne fût venu triompher des dernières hésitations.
Le 9 novembre 1836, les eaux du lac de Haarlem, soulevées par un vent furieux, s'élancèrent par-dessus les digues et arrivèrent jusqu'aux portes d'Amstei*dam; le mois suivant, elles envahirent Leyde et toute sa campagne. Ce fut la dernière provocation. La Hollande accepta le défi, et en 1839 les États généraux condamnèrent cette mer insolente à disparaître de la face du pays. Les travaux furent inaugurés en 1840.
On commença par entourer le lac d'une double digue et d'un large canal, destiné à recueillir les eaux qui ensuite, par d'autres canaux, devaient être conduites à la mer. Le lac contenait sept cent vingt-quatre millions de mètres cubes d'eau, sans compter l'eau pluviale et celle des infiltrations qui, pendant le dessèchement se trouva être de trente-six millions de mètres cubes par an. Les ingénieurs avaient calculé qu'il fallait faire passer trentesix millions deux cent mille mètres cubes d'eau, par mois, du lac dans le canal d'écoulement. Trois énormes ma-
chines à vapeur suffirent à ce travail. On en établit une près de Haariem, une autre entre Haarlem et Amsterdam, la troisième près de Leyde. On donna à cette dernière le nom de « Leeghwater » , en souvenir de l'ingénieur qui avait fait la première proposition de dessèchement. Je l'ai vue, car non-seulement on l'a conservée, mais encore elle continue à fonctionner, à tour de rôle, avec les autres pour absorber et déverser dans le canal d'écoulement les eaux de pluie et d'infiltration.
Les machines sont renfermées dans de grosses tours rondes et crénelées, dont chacune a tout autour des fenêtres en ogive d'où sortent onze grands bras qui, s'élevant et s'abaissant avec une lenteur majestueuse, mettent en mouvement autant de pompes capables de soulever, chaque fois, l'énorme poids de soixante-six mètres cubes d'eau. Tel est l'aspect de ces trois gigantesques vampires en fer qui ont sucé une mer. La première qui fut mise en activité, ce fut le a Leeghwateer » le 7 juin 1849. Peu de temps après ce fut le tour des autres. A partir de ce moment, le niveau du lac baissa d'un centimètre par jour.
Au bout de trente-neuf mois de travail, l'entreprise gigantesque était terminée ; les machines avaient absorbé 924,266,112 mètres cubes d'eau; la mer de Haarlem avait disparu. Ct travail, qui coûta 7,240,368 florins, donna à la Hollande une nouvelle province de 18,500 hectares de terrain. Des cultivateurs accoururent de tous les points de la Hollande. On commença par y semer du colza, qui donna une récolte merveilleuse ; puis, toute espèce de produits, qui y réussirent dans la perfection. Et comme la population est originaire de différentes provinces, on y trouve appliqués concurremment tous les systèmes de culture; on y voit des métairies de la Zélande, duBrabant, de la Frise, de la Groningue, de la Nord-Hollande ; on y
!23i LA HOLLANDE.
entend tous les dialectes des Provinces-Unies ; c'est une petite Hollande dans la Hollande.
A mesure que l'on approche de Haarlem, les maisons de campagne et les jardins deviennent de plus en plus fréquents ; mais la ville reste cachée sous les ai'bres, audessus desquels ne se montre que le clocher très-élevéde la cathédrale, surmonté d'une grande couronne en fer en forme de coupole moscovite. En entrant dans la ville, on voit de tous côtés des canaux, des moulins à vent, des ponts-levis, des barques de pêcheurs, des maisons qui se mirent dans l'eau ; et à peine a-t-on fait quelques centaines de pas que l'on arrive à une vaste place dont la vue vous arrache ce cri d'agréable surprise : — Ah ! nous voilà vraiment en Hollande!
Dans un angle se trouve la cathédrale, édifice haut et nu, surmonté d'un toit en forme de prisme tellement aigu, qu'on croirait qu'il va fendre le ciel, comme une hache acérée. En face de la cathédrale s'élève l'antique hôtel de ville, couronné de créneaux avec un toit semblable à une caréné de navire, un petit balcon qui a Tair d'une cage d'oiseaux suspendue au-dessus de la porte, et une partie de la façade dissimulée derrière deux petites maisons de forme bizarre, tenant du théâtre, de l'église et du château de feu d'artifice. Les autres côtés de la place sont formés de maisons qui affectent les formes les plus capricieuses de l'architecture hollandaise, penchant de côté et d'autre, noires, rougeâtres et vermeilles, avec des façades marquetées de bossages blancs, qui ressemblent à des échiquiers, et une rangée d'arbres plantés presque contre le mur et qui masquent toutes les fenêtres du premier étage.
Prés de la cathédrale, il y a un édifice extravagant, destiné aux enchères publiques, un monument d'architecture fantastique, moitié rouge et moitié blanc, tout cou-
Digitizëd by CjOOQIC
vert de petites marches, de frontispices, d'obélisques, de petites pyramides, de bas-reliefs, d'ornements sans nom, de la forme de surtouts de table, de chandeliers et d*éteignoirs, qui paraissent y être jetés au hasard et présentent, dans leur ensemble, l'image d'une pagode indienne transformée en maison hollandaise, en vertu d'une aberration de goût espagnol, par un artiste ivre de genièvre. Mais l'objet le plus étrange est une vilaine statue de bronze que l'on voit au milieu de la place, avec une inscription qui porte : LaurentiusJohannis filius Costerus Typographiœ litteris mobilibus e métallo fusis inventor. Comment I — se demande l'étranger qui n'est pas au courant ; — quelle est cette nouveauté ? n'est-ce pas Guttemberg qui est l'inventeur de l'imprimerie? Que nous veut cet homme ? Qui est ce « Costerus » ?
Ce Costerus se nommait Laurent Janszoon, et on lui donna le nom de Coster, mot hollandais qui signifie sacristain, parce qu'il faisait le métier de sacristain. La tradition raconte que ce Coster, né à Haarlem vers la fin du quatorzième siècle, se promenant un jour dans le beau bois qui s'élève au- midi de la ville, détacha une branche d'un arbre et, pour amuser ses enfants, y grava avec un couteau quelques lettres, qui firent naître en lui la première idée de l'imprimerie.
En effet, rentré chez lui, il trempa dans l'encre ces types grossiers, en prit l'empreinte sur du papier, fit de nouvelles expériences, perfectionna les lettres, imprima des pages entières, et, finalement, après une longue suite d'études, de peines, de déceptions, de persécutions, auxquelles il fut en butte de la part des copistes et des calligraphes, réussit à produire son chef-d'œuvre, le Spéculum humanœ salvationisy imprimé en langue allemande, sur doubles colonnes et en caractères gothiques.
Ce Spéculum humanœ salvationisy que l'on peut voir à
rhôtel de ville, est en partie imprimé au moyen de planches de bois gravées et en partie avec des caractères mobiles. U porte la date de 1440, la plus reculée que Ton puisse admettre pour Tinvenlion des caractères mobiles, qui est bien en réalité Tinvention de Timprimerie. Si Ton s'en rapporte donc à ce Spéculum, Guttemberg serait frappé sans merci. Mais les preuves? Ici commence la grande difficulté pour l'inventeur hollandais. Parmi les objets qui lui ont appartenu et que l'on conserve à l'hôtel de ville, il n'y a point de caractères mobiles ; et l'on n'y trouve aucun autre instrument, document écrit ou témoignage quelconque qui prouve indubitablement que le Speculuniy ou du moins la partie imprimée avec des caractères mobiles, ait été imprimé par Coster.
Comment les partisans de l'inventeur hollandais comblent-ils cette lacune? Ici se produit une autre légende. La nuit de Noël 1440, pendant que Coster, vieux et malade, assistait à la messe de minuit, priant Dieu de lui donner la force de supporter les persécutions et de lutter contre l'envie de ses ennemis, un de ses ouvriers, un de ceux qu'il s'était associés en leur faisant jurer de ne pas trahir le secret de son invention, lui aurait enlevé ses instruments, ses caractères, ses livres; et lorsque le pauvre Coster, rentré chez lui, se serait aperçu du vol, il en serait mort de douleur. Suivant la légende, ce voleur sacrilège aurait été Faust de Mayence, ou le frère aine de Guttemberg; ce qui expliquerait à la fois comment la gloire de l'invention aurait passé de la Hollande à l'Allemagne, et comment la statue du malheureux Coster a le droit de se dresser, au milieu de la place de Haarlem, comme un spectre vengeur.
Sur cette question, débattue depuis des siècles, on a écrit toute une bibliothèque en Hollande et en Allemagne; et, il y a peu d'années encore, on ne savait devant laquelle
des deux statues, celle de Mayence ou celle de Haarlera, le voyageur devait se découvrir : l'Allemagne repoussait avec un dédain extrême les prétentions hollandaises ; la Hollande, bien qu'avec une assurance toujours décroissante, s*obstinait à repousser les prétentions allemandes. Mais il paraît qu'aujourd'hui le nœud de la question a été définitivement tranché. Un Hollandais, le docteur Van der Linde, a publié un livre intitulé : la Légende de Coster, d'après lequel, à ce que disent les Hollandais eux-mêmes, on ne doit pas ajouter plus de foi à Coster comme inventeur de l'imprimerie qu'on n'en ajoute à Tubalcaïn, qui le premier fit usage du fer, ou à Prométhée, ravisseur du feu.
Par conséquent, la statue du pauvre Coster pourrait bien être fondue quelque jour et convertie en un beau canon qui, expédié à Sumatra, servirait à faire entendre raison aux pirates. Mais, sur le terrain de la typographie, il reste toujours à la Hollande la gloire incontestée des Elzévirs et l'enviable honneur d'avoir imprimé presque tous les grands écrivains du siècle de Louis XIV, d'avoir répandu en Europe la philosophie française du dix-huitième siècle, d'avoir accueilli, défendu, propagé la pensée humaine proscrite par le despotisme et reniée par la peur.
11 y a, à l'hôtel de ville, un musée de peinture auquel on pourrait donner le nom de musée de Frans Hais, car les chefs-d'œuvre de ce grand artiste en sont le principal ornement. Né, comme chacun le sait, à Malines, vers la fin du seizième siècle, il vécut plusieurs années à Haarlem, à l'époque où y florissait la peinture de paysage et où, parmi les illustres artistes hollandais qui y séjournaient, on comptait : Ruysdael, Wynants, Brouwer, Cornélis Bega.
La salle principale du musée, qui est très-vaste, est presque tout entière décorée de ses grands tableaux. On
éprouve, en entrant, une illusion des plus singulières. Il semble que Ton entre dans la salle d'un festin, divisé, comme le sont d'ordinaire les grands Banquets, en différentes tables ; et qu'au bruit de nos pas tous les convives se sont retournés pour nous regarder. Tous les tableaux représentent des groupes d'officiers, d'archers et de régents d'hôpital, de grandeur naturelle, les uns assis, les autres debout, entourant des tables splendidement servies, tous, la face tournée vers le spectateur, comme des gens posés devant un appareil photographique. De quelque côté que l'on regarde, on ne voit que de grosses figures pleines de bonhomie et de santé, et des yeux fixés sur les vôtres qui semblent dire : « He reconnaissezvous? » L'expression de ces visages est si vraie, qu'on croit les reconnaître tous^ savoir qui ils représentent et les avoir rencontrés déjà bien souvent dans les rues de Leyde et de la Haye.
Cette vérité d'expression, la gaieté de la scène, le costume ample et riche du dix-septième siècle, les armes, les tables et l'absence d'autres tableaux qui reportent la pensée vers d'autres temps, tout cela fait qu'il vous semble voir en réalité la Hollande d'il y a deux cents ans, respirer l'air de son grand siècle, vivre enfin au milieu de ces hommes pleins de force, de franchise et de cordialité. On n'est pas dans un musée, on assiste à la représentation d'une comédie historique, et l'on ne serait point étonné de voir survenir tout à coup Maurice d'Orange ou Frédéric-Henri. Le plus magistral de ces tableaux représente dix-neuf archers groupés autour de leur colonel, et c'est l'une des maîtresses œuvres delà grande école hollandaise. Le dessin en est grandiose et libre; le coloris, plein de chaleur et d'éclat, ne pâlirait pas à côté du fameux Banquet des arquebusiers de van der Helst. En fait de tableaux peints par d'autres artistes, je m'en rap-
IIAARLEM. 239
pelle un de Pierre Breugel, le jeune : une illustration comique de plus de quatre-vingts proverbes flamands, dont le simple souvenir me fait rire aux éclats. Mais c'est un tableau qui, pour des motifs d'honnêteté, se refuse à la description.
Dans une salle du musée de peinture, on conserve le drapeau qui a appartenu à la fameuse héroïne, Kanau Ilasselaer, la Jeanne d'Arc de Haarlem, qui, en 1572, se battit, à la tête de trois cents amazones, contre les Espagnols qui assiégeaient la ville. La défense de Haarlem n'est pas moins glorieuse que celle de Leyde, quoiqu'elle n'ait pas été couronnée du même succès. La ville était entourée de vieux remparts et de tours croulantes, et elle n'avait pas plus de quatre mille défenseurs armés, outre la légion de femmes. Les Espagnols, après avoir pendan trois jours canonné les remparts, montèrent à l'assaut avec une grande confiance; mais repoussés par une pluie de balles, de pierres, d'huile bouillante, de poix enflammée, ils durent se résoudre à un siège en règle.
La ville était secourue par les gens de la campagne, hommes, femmes et enfants, qui, en glissant sur la glace à la faveur du brouillard de décembre, lui portèrent en traîneau des provisions de bouche et des munitions de guerre. Guillaume d'Orange, de son côté, faisait tout ce qu'il lui était possible pour contraindre les Espagnols à lever le siège. Mais la fortune ne lui souriait pas. Un premier secours de trois mille soldats hollandais fut mis en déroute, les prisonniers furent pendus et un officier fut attaché au gibet la tête en bas. Une autre tentative de secours eut le même sort : les Espagnols tranchèrent la tête à un officier prisonnier et la jetèrent dans la ville avec une inscription outrageante.
A leur tour, les citoyens jetèrent dans le camp ennemi un tonneau contenant onze têtes de prisonniers espagnols
240 L\ HOLL.iNDE.
et un billet qui disait : « Les dix têtes sont envoyées au duc d'Albe en payement de son impôt du dixième avec une tête d'intérêt. » Les combats se succédaient de plus en plus féroces, au milieu de l'explosion des mines et contremines dans le sein de la terre. Le 28 janvier, cent soixantedix traîneaux, chargés de pain et de poudre, pénétrèrent dans la ville, par le lac de Haarlem. Le capitaine des Espagnols, don Frédéric, commençait à désespérer du succès et songeait à lever le siège; mais le duc d*Albe, son père, lui ordonna de le continuer.
Enfin, l'époque du dégel arriva, il devint difficile de faire parvenir des provisions à la ville, et les assiégés commencèrent à souffrir de la disette. Le 25 mars, ils firent une sortie, dans laquelle ils brûlèrent trois cents tentes et prirent sept canons, mais cette victoire fut rendue inutile par une défaite que subit la flotte du prince d'Orange, dans une bataille engagée sur le lac de Haarlem avec la flotte espagnole. Cette défaite jeta le désespoir parmi les assiégés. Au mois de juin déjà ils étaient en proie aux dernières horreurs de la faim. Dans les premiers jours de juillet, ils tentèrent inutilement de traiter avec les ennemis. Le 8, cinq mille volontaires hollandais, envoyés par Guillaume d'Orange au secours de la ville, furent mis en déroute, et un prisonnier, à qui l'on coupa le nez et les oreilles, fut envoyé pour en porter la nouvelle à Haarlem ^
Les assiégés résolurent alors de former une légion compacte, de mettre les femmes et les enfants au milieu, et de se jeter hors de la ville pour s'ouvrir un passage au milieu du camp ennemi. Don Frédéric, ayant eu connais*sance de ce projet, promit hypocritement de faire grâce* si la ville se rendait sans délai. La ville se rendit, les Espagnols y entrèrent, massacrèrent tous les soldats de la garnison, firent décapiter mille citoyens, et en ayant lié deux cents autres deux à deux, ils les précipitèrent suc-
cessivemeni dans le lac. L'armée espagnole avait payé de douze. mille morts cette victoire à la Pyrrhus, volée par trahison et souillée par le bourreau.
Du musée, je me dirigeai vers la cathédrale dans l'espoir d y entendre l'orgue fameux de Christian Mûller, qui passe pour le plus grand du monde et qui, parmi ses titres de gloire, peut s'enorgueillir d'avoir chanté sous les doigts du célèbre Haendel et sous ceux d'un enfant de dix ans qui s'appelait Mozart. L'église, fondée vers la fm du quinzième siècle, est blanche et nue comme une mosquée; elle est surmontée d'une haute voûte revêtue de bois de cèdre, qui s'appuie sur vingt-huit légères colonnes. On voit dans un mur un boulet de canon datant du siège de 1573. Au milieu de l'église on remarque un monument consacré à la mémoire de l'architecte Conrad, le constructeur des écluses de Katwijk, et de son collègue Brunings, « le défenseur de la Hollande contre la fureur de la mer et la puissance des tempêtes. »
Derrière le chœur est enseveli le grand poète Bilderdijk. Quelques petits modèles de bâtiments de guerre, qui rappellent la cinquième croisade conduite par Guillaume I*', comte de Hollande, sont suspendus à l'un des arceaux. Près de la chaire se trouve le tombeau de Coster. L'orgue, soutenu par des colonnes de porphyre, occupe une paroi entière depuis le sol jusqu'au toit; il a quatre claviers, soixante-quatre registres et cinq mille tuyaux, dont quelques-uns ont deux fois la hauteur d'une maison hollandaise. 11 y avait en ce moment plusieurs étrangers : l'organiste ne se fit pas attendre, et, selon l'expression de Victor Hugo, je pus entendre chanter les canons de Dieu.
Profane dans l'art, je ne saurais dire en quoi l'orgue de l'église de Haarlem diffère de ceux de Saint-Paul de Londres, ou de la cathédrale de Fribourg, ou de la basilique de Séville.J'ai entendu le même son qui d'ordinaire
annonce la bataille et auquel succède un formidable tumulte de coups de canon, de cris de blessés et de fanfares victorieuses, qui de proche en proche disparaissent dans les vallées, jusqu'à ce qu'ils se perdent par delà les montagnes; et alors s'élève une harmonie tranquille de flûtes, de flageolets et de mélodies pastorales qui versent au cœur toute la douceur de la vie des champs ; lorsque tout à coup la foudre éclate, l'ouragan se déchaîne, secouant l'église jusqu'à sa base ; puis la tempête s'apaise peu à peu au son du chant vibrant et solennel d'une légion d'anges qui arrive lentement d'un éloignement inflni et se répand dans les nuages, au milieu des malédictions d'une armée de démons qui rugissent dans les profondeurs de la terre. Pour finir, une ariette de la Fille de . Madame Angot vous avertit que tout cela n'a été qu'une plaisanterie et que l'organiste se recommande au bon souvenir des étrangers.
Du sommet du clocher l'on embrasse du regard toute la belle campagne de Haarlem, semée de bosquets, de moulins à vent et de villages ; on voit les deux grands canaux qui vont à Leyde et à Amsterdam, sillonnés par de longues files de bateaux à voiles ; on aperçoit les clochers d'Amsterdam, les pâturages de l'ancien lac de Haarlem, le village de Bloemendaal, entouré de petites maisons de campagne et de jardins, les dunes dénudées qui défendent contre les tempêtes ce petit paradis terrestre; et au delà des dunes la mer du Nord, qui apparaît comme une bande livide et lumineuse à travers les vapeurs de l'horizon. Lorsque je fus sorti de l'église, j'enfilai une rue et je me mis à errer à l'aventure dans la ville.
Semblable par plusieurs de ses aspects à toutes les autres villes hollandaises, Haarlem a cependant un caractère propre qui vous la grave fort distinctement dans la mé-
HAâRLEM. 243
moire. C'est une jolie ville recueillie, où le voyageur sent, plus vivement que dans toutes les autres, le désir d'avoir à son bras une épouse ou une amie. C'est une ville faite pour les femmes. Un large cours d'eau, la Spaarne, canal d'écoulement entre les eaux de l'ancien lac de Haarlem et le golfe du Zuiderzée, la traverse en se divisant en plusieurs branches, çt en formant autour d'elle un canal qui l'enceint comme une forteresse. Les canaux intérieurs sont bordés de grands arbres qui les recouvrent presque entièrement d'une voûte de verdure, aussi chaque canal ressemble-t-il à une pièce d'eau dans un jardin; les barques et les bateaux glissent à l'ombre et semblent aller à leurs plaisirs plutôt qu'à leurs affaires. Toutes les rues sont pavées de briques et toutes les maisons sont couleur de brique; à droite, à gauche, en bas, en haut, de quelque côté que l'on regarde, on ne voit que du rouge, encore du rouge, et toujours du rouge, comme si la ville avait été taillée à même une montagne de jaspe sanguin.
Les façades d'un très-grand nombre de maisons ont huit, dix et jusqu'à seize gradins, à la façon de ces petites églises en papier que les enfants découpent avec des ciseaux; on ne voit que très-peu de miroirs presque pas d'enseignes de boutiques et aucun objet suspendu aux fenêtres. Les rues sont si propres que l'on a peur d'y laisser tomber les cendres de son cigare. On peut marcher longtemps sans y rencontrer âme qui vive, si ce n'est quelque petite fille de douze à quatorze ans qui va toute seule à l'école, les cheveux sur le dos et un livre sous le bras. On ne perçoit ni tumulte de fabrique, ni bruit de voitures, ni cris de marchands. Toute la cité a je ne sais quelle apparence de réserve aristocratique et de pudique coquetterie, qui éveille singulièrement la curiosité et qui fait que l'on passe et repasse dans la ville
'244 LA HOLUNDE.
sans jamais se lasser, comme si, à force de tourner de côté et d'autre, on allait découvrir quelque gentil secrat que la ville entière veut dérober aux étrangers.
Au midi s'étend un très-beau bois de hêtres où Ton se plaît à voir les restes d'une inmiense forêt qui couvrait anciennement une grande partie de la Hollande. Ce bois est coupé d'allées, parsemé de kiosques, de cafés, de rasinos, et le milieu forme un parc gracieux, peuplé de daims et de cerfs. Dans un endroit solitaire et ombreux, il y a un petit monument, élevé en 1813, en l'honneur de Laurent Coster, qui, d'après la légende, y aurait coupé ces fameuses branches de hêtres où il découpa ses premières lettres. Je visitai tous les recoins obscurs du bois, je rencontrai un enfant qui me salua d'un gentil bonjour, en tournant la tête de l'autre côté, je demandai le chemin à une jeune fille qui avait la tête cerclée d'or ; elle devint incarnat connue un œillet; j'empruntai du h m piysii qui lisait le journal ; je passai à côté 'une amazone qui me regarda avec deux yeux clairs comme un ciel serein ; et je revins vers l'entrée du bois, où il y a un musée consacré à la peinture hollandaise moderne. Je n'en dirai rien, et mon silence ne me pèsera pas comme un remords.
11 est cependant bon d'observer à propos de ce musée, que la peinture hollandaise des derniers temps a fait, à différents égards, de louables progrès. Le genre préféré est toujours le petit paysage, et sous ce rapport rien n'est changé, mais la peinture intime s'est élevée dans déplus hautes régions. Elle a abandonné la lie de la société pour reproduire la classe moyenne, elle est sortie des tavernes pour se vouer avec amour à cette sobre, sévère et vaillante population de pêcheurs qui travaille et souffre en silence sur la côte hollandaise, depuis le Helder jusqu'aux bouches de la Meuse; elle a oublié lesprgies et les danses
HAÂRLEM. 245
populacières pour représenter le marin qui part pour la pêche du hareng et sa femme qui, de la plage, lui jette son dernier adieu, en criant : Que Dieu t'accompagne I le pêcheur qui revient à son bien-aimé Scheveningen, après un long voyage, et les enfants qui courent à bras ouverts à sa rencontre; la mer agitée par la tempête, et la petite famille du pauvre marin qui, les yeux remplis de larmes, cherche anxieusement du haut des dunes, un point noir sur le sombre horizon.
La minutie excessive a disparu ; la peinture a pris une facture plus ample et plus libre. Un petit nombre d'artistes s'en vont à l'étranger faire leurs études et perdent le goût de terroir. La plupart cependant restent au pays, et leur peinture, le paysage surtout, en est encore comme par le passé, le miroir fidèle, une peinture originale et modeste, pleine de tristesse, de douceur et de paix. Dans le voisinage du bois se trouve le jardin de M. Krelage, le plus fameux reproducteur de tulipes de la Hollande.
Ce mot de « tulipes » rappelle l'une des plus étranges folies populaires qui se soient jamais produites dans le monde, et qui se manifesta en Hollande vers la moitié du dix-septième siècle. A cette époque, le pays était arrivé au comble de la prospérité : l'ancienne parcimonie avait fait place au faste ; les maisons des riches, encore trèsmodestes au commencement du siècle, s'étaient transformées en de petits palais ; le velours, la soie, les perles avaient banni la simplicité patriarcale de l'ancien costume ; la Hollande était devenue vaine, ambitieuse et dépensière. •
Après avoir rempli la maison de tableaux, de tapis, de porcelaines, d'objets précieux de tous les pays de l'Europe et de l'Asie, les riches négociants des grandes villes de la Hollande commencèrent à dépenser des sommes considérables pour orner leurs jardins de tulipes ;
cette fleur, du reste, mieux que toute autre, répond au goût inné du peuple hollandais pour les couleurs vives et tranchées. Cette passion fit faire à la culture de la tulipe de rapides progrès ; des jardins s'ouvrirent partout, on fit des études, on chercha des variétés nouvelles de la fleur de prédilection, en peu de temps ce fut une émulation générale ; de tous côtés pullulèrent des tulipes telles qu'on n'en avait jamais vu, avec des formes bizarres, des nuances inconnues, des combinaisons de couleurs imprévues, pleines de contrastes, de caprices et de surprises ; il y eut sur le prix des tulipes une hausse sans limites ; une bigarrure nouvelle, une nouvelle forme obtenue dans ces feuilles bienheureuses, fut un événement, une bonne fortune ; des milliers de personnes se livrèrent à cette étude avec une fureur de maniaques ; on ne parla plus dans tout le pays que de pétales, de couleur, d'ognons, de vases, de semences. Cette manie fut poussée si loin qu'elle fit rire l'Europe tout entière. Les ognons des tulipes les plus rares s'élevèrent à un prix fabuleux ; quelques-uns constituèrent une fortune connue une maison, une propriété, un moulin ; un ognon équivalait à la dot d'une jeune fille de famille aisée ; pour un ognon on donna, dans je ne sais quelle ville, deux chariots de blé, quatre chariots d'orge, quatre bœufs, douze brebis, deux tonneaux de vin, quatre tonneaux de bière, mille livres de fromage, un habillement complet et une coupe en argent.
L Amiral Liefkenshoek fut vendu huit mille huit cents francs, le Semper Augustus treize mille florins hollandais ; Y Amiral Enkhuyzen plus de deux [mille écus. Lorsqu'il ne resta plus dans toute la Hollande que deux ognons du Semper Augustus 9 l'un à Amsterdam, l'autre à Haarlem, on offrit un jour pour l'un d'eux quatre mille six cents florins, un splendide carrosse et deux chevaux pommelés
nAÂBLEM. 247
avec harnais de gala, et l'offre fut refusée. Un autre acheteur offrit douze arpents de terre, et il ne réussit pas davantage.
Les registres d'Alkmaar font mention d'une vente publique de cent-vingt tulipes, qui eut lieu en 1657 au profit de la Chambre des orphelins ; cette vente rapporta cent quatre-vingt mille francs. Puis on commença à spéculer sur les fleui's, et spécialement sur les tulipes, comme sur les rentes de l'État et sur les actions. On vendait à des prix monstrueux des bulbes que Ton ne possédait point, en s'engageant aies livrer à échéance fixe; c'est ainsi que l'on spécula sur un nombre de tulipes de beaucoup supérieur à celui qu'aurait pu fournir la Hollande tout entière. On raconte qu'une seule ville hollandaise en vendit pour vingt millions de francs et qu'un négociant d'Amsterdam gagna à ce commerce plus de soixante-huit mille florins dans l'espace de quatre mois. Les uns vendaient ce qu'ils n'avaient pas, les autres ce qu'ils n'auraient jamais pu avoir ; le marché passait de main en main, on payait les différences, et les fleurs qui enrichissaient ou ruinaient tant de gens n'avaient fleuri que dans l'imagination des spéculateurs.
Les choses en vinrent à un tel point que beaucoup d'acheteurs refusèrent de payer les sommes convenues, il en résulta des contestations et des désordres; alors le gouvernement décréta que ces dettes seraient considérées comme des dettes ordinaires et que le payement en serait effectué par voie légale ; aussitôt les prix baissèrent inopinément jusqu'à cinquante florins pour le Semper Augustus et ce scandaleux trafic cessa.
Aujourd'hui la passion des fleurs n'est plus une manie, mais un culte d'amour, dont la ville de Haarlem est le temple principal. Encore aujourd'hui elle fournit de fleurs une grande partie de l'Europe et de l'Amérique septen-
Irionale. La ville esl.entourée de jardins qui, vers la fin d'avril et le commencement de mai, se couvrent d'une myriade de tulipes, de jacinthes, d'oeillets, d'oreilles d'ours, d'anémones, de renoncules, de camellias, de primevères, de cactus, de pélargoniums, qui forment autour de Haarlem une immense couronne, à laquelle les voyageurs de toutes les parties du monde dérobent un bouqueten passant.
La jacinthe est très-en faveur dans ces dernières années ; mais la tulipe est encore la reine des parterres et la fleur préférée de la Hollande. Il faudrait pouvoir changer sa plume contre la brosse d'un van'Huysum ou d'un Menendez, pour décrire la pompe de ces couleurs hardies, luxuriantes, éclatantes. Si les perceptions de l'œil pouvaient être comparées à celles de l'ouïe, on comparerait cet éclat de couleurs à des cris, à des rires de joie et d'amour au milieu du silence verdoyant des jardins, on dirait qu'elles causent le même enivrement que la musique bruyante d'une fête.
On y voit la tulipe « le duc de Toll » ; les tulipes dites précoces simples, de plus de six cents variétés, les précoces doubles, les tardives, divisées en unicolores fines, superfines, rectifiées; les fines, subdivisées encore en violettes, roses, etc.; puis les monstrueuses ou perroquets, les hybrides, les voleuses classées en mille ordres de noblesse et d'élégance, colorées de toutes les nuances que peut concevoir l'esprit humain; tachetées, striées, bordées, bigarrées, à feuilles ondulées, frangées, festonnées ; décorées de médailles d'or et d'argent, distinguées par mille noms de généraux, de peintres, d'oiseaux, de fleuves, de poètes, de villes, de reines, et par mille adjectifs caressants et prétentieux, qui rappellent leurs métamorphoses, leurs aventures et leurs triomphes, et laissent dans l'esprit une douce confusion de belles images et d'aimables pensées.
IIAARLEM. 2i9
Il me semble maintenant, que je puis bien partir pour Amsterdam, où me pousse une curiosité irrésistible ; je mets déjà le pied sur le marchepied du train, en lorgnant une bonne place près de la portière lorsque je me sens saisir par le pan de mon habit ; je me retourne et je vois le spectre d'un de mes aimables critiques d'Italie, qui me dit d'un ton de reproche : « Et le commerce, les industries et les établissements de Haarlem, qu'en faitesvous? — Ah! c'est vrai, dis-je, vous êtes de ceux qui veulent de la description, un guide, un dictionnaire, un traité, un indicateur, un tableau de statistique, tout cela en un seul livre. Eh bien I je vais vous contenter. Sachez donc qu'il y a à Haarlem un très-riche musée d'instruments de physique, de chimie, d'optique, d'hydraulique, qui a été légué à la ville par un certain Pierre Teyler van der Hulst, avec une sonrnie destinée à des concours scientifiques annuels ; item une célèbre fonderie de caractères . grecs et hébreux; item plusieurs belles fabriques de coton fondées sous le patronage du roi Guillaume II; item des blanchisseries fameuses dans toute la Hollande. » — En ce moment retentit le sifflet du départ. « Un instant! me cria le critique en cherchant à me retenir à la portière, quelles sont les dimensions des machines électriques du musée Teyler? Quels sont les produits annuels des fabriques de coton ? Quelle espèce de savon emploie-t-on dans les blanchisseries?... — Eh! laissez-moi donc tranquille I lui répondis-je, en fermant la portière pendant que le train se mettait en marche; ne connaissez-vous pas le proverbe : que l'on ne peut tout à la fois, chanter et porter la croix ? »
Et maintenant à toi, Amsterdam aux quatre-vingt-dix îles, Venise du Nord, reine du Zuiderzée I
Si deux voyageurs, un poète et un ingénieur, allaient ensemble, pour la première fois, à Amsterdam, il leur arriverait une chose que je crois peu commune ; l'ingénieur se sentirait un peu poète et le poète voudrait ôtre ingénieur. Tel est cet étrange pays, où Técrivain, pour frapper l'imagination et exciter l'enthousiasme, n'a qu'à supputer le nombre des kilomètres, des mètres cubes d'eau et des années de travail, ce qui fait qu'un poème sur la Hollande serait incomplet sans un appendice plein de chiffres ; d'autre part la relation complète d'un ingénieur n'aurait besoin que du vers et de la rime pour être un poème magnifique.
A peine le train a-l-il quitté Haarlem, qu'il passe sur un fort beau pont de fer à six arches, qui enjambe la Spaarne et, aussitôt le train passé, s'ouvre comme par enchantement pour laisser le passage libre aux bâtiments. Deux hommes seuls, au signal du garde-voie mettent un mécanisme en mouvement, et voilà deux arches qui s'ouvrent et qui se ferment suivant l'occurrence. A peine at-on franchi le pont que Ton voit étinceler les eaux de l'Y à l'horizon.
Ici Ton éprouve plus vivement que jamais un certain sentiment d'inquiétude dont on ne s'affranchit pas toujours quand on voyage pour la première fois en Hollande. La voie passe sur une bande de terre qui sépare le fond de l'ancien lac de Haarlem des eaux de l'Y; prolongement — ainsi nommé à cause de sa forme — du golfe de Zuiderzée, qui s'avance dans les terres, entre Amsterdam et la Nord- Hollande, jusqu'aux dunes de la mer du Nord. Pour construire cette voie ferrée, ouverte en 1859, avant le dessèchement du làc de Haarlem, on dut entasser fascines sur
fascines, pilotis sur pilotis, pierres sur pierres, sans compter les montagnes de sable; former une espèce d*isthme artificiel à travers les marais; composer, en un mot, le terrain sur lequel devait passer la voie : travail plein de difficultés et des plus dispendieux pour le premier établissement, et qui réclame une surveillance et des dépenses continuelles.
Cette langue de terre va en se rétrécissant jusqu'à Halfweg, seule station comprise entre Haarlem et Amsterdam. Ici, les eaux de F Y et le fond du lac desséché sont séparés par de colossales écluses, de la solidité desquelles dépend l'existence d'une bonne partie de la Hollande méridionale. Si ces écluses venaient à s'ouvrir, la ville d'Amsterdam, des centaines de villages, tout l'ancien lac, une étendue de terre de cinquante kilomètres seraient envahis et dévastés par les eaux. Le dessèchement du lac de Haarlem a diminué ce danger, mais il ne l'a pas supprimé. Pour cette raison il y a à Halfweg une direction spéciale de ce que l'on appelle l'administration des eaux, qui garde ces Thermopyles de la Hollande, l'œil fixé sur l'ennemi et les armes à la main.
Après la station de Halfweg, on voit à gauche, de l'autre côté du golfe de l'Y, un grand mouvement tout plein de confusion, on dirait des milliers de mâts de navires, ballottés par la tempête, plongeant et replongeant dans l'eau ; ce sont tout simplement les ailes de plusieurs centaines de moulins à vent, à moitié cachés par les digues; cette forêt de moulins s'étend le long de la côte de la Nord-Hollande, aux alentours de Zaandam, en face d'Amsterdain. Peu après, on voit apparaître Amsterdam. Au premier abord, cette ville, même quand on a vu toutes celles de la Hollande, cause un mouvement de surprise irrésistible.
Vous avez devant vous une forêt de moulins à vent très-
élevés, en forme de tours, de clochers, de phares, de pyramides, de cônes tronqués, de maisons aériennes qui agitent dans tous les sens Tencheyêtrement de leurs énormes bras ; il y a ainsi au-dessus des toits et des coupoles un tournoiement immense comparable à celui d'une nuée d'oiseaux monstrueux qui battraient des ailes audessus de la ville. Au milieu de ces moulins, se dressent d'innombrables cheminées de fabriques, des mâts de navires, des clochers d'une architecture fantastique, des faîtes d'édifices bizarres, des pinacles, des pointes, des formes inconnues; plus loin, on voit d'autres ailes de moulins, serrées et entremêlées de façon à paraître un vaste réseau suspendu dans les airs ; toute la ville est noire, le ciel bas et tourmenté ; c'est un spectacle grandiose, confus, étrange, dont la seule vue vous inspire la curiosité la plus vive d'entrer dans Amsterdam.
Il est difficile d'exprimer l'effet produit par cette ville quand on en a parcouru quelques rues. On trouve que c'est une ville immense et désordonnée; Venise trèsagrandie et enlaidie, une vilUe hollandaise, il est vrai, mais vue à travers un verre qui la fait paraître trois fois plus grande; la capitale d'une Hollande imaginaire de cinquante millions d'habitants ; une métropole antique, fondée par un peuple de géants sur le delta d'un fleuve démesuré pour servir de port à une flotte de dix mille navires ; une ville majestueuse, sévère, presque lugubre, éveillant un sentiment de stupeur qui vous porte à la réflexion.
La ville, assise auborddel'Y, est construite sur quatrevingt-dix îles, presque toutes de forme rectangulaire, et reliées entre elles par trois cent cinquante ponts environ. Sa figure est un parfait hémicycle, coupé par une suite de canaux en forme d'arcs concentriques à celui qui ferme la ville, et traversés par d'autres canaux conver-
géant vers le centre comme les fils d'une toile d'araignée. Un large cours d'eau, appelé TAmstel (formant avec le mot dam, digue, le nom d'Amsterdam), divise la ville en deux parts presque égales, et va se jeter dans TY. Presque toutes les maisons sont bâties sur pilotis, ce qui a fait dire que la ville d'Amsterdam, retournée, présenterait le spectacle d'une grande forêt sans feuilles et sans branches; presque tous les canaux sont bordés de deux larges rues et de deux rangées de tilleuls.
Cette régularité de forme qui permet au regard de se promener de tous les côtés, donne à la ville un aspect admirablement grandiose. A chaque tournant de rue on voit, dans la direction nouvelle, trois, quatre, et jusqu'à six ponts-levis, celui-ci en l'air, celui-là abaissé, tel autre en mouvement, qni présentent à l'œil une enfilade de portes et une confusion inextricable de poutres et de chaînes ; c'est à faire croire qu'Amsterdam est composée d'autant de quartiers ennemis et fortifiés les uns contre les autres. Les canaux, grands comme des rivières, forment çà et là des détours et des bassins spacieux, dont on fait le tour en passant sur une suite de ponts reliés les uns aux autres. De tous les points d'entre-croisement on voit, en perspective lointaine, d'autres ponts, d'autres * canaux, des bâtiments, des édifices, voilés d'une légère brume qui éloigne les objets et agrandit la perspective.
Les maisons, presque toutes fort hautes comparativevement à celles des autres villes hollandaises, noires, avec des fenêtres et des portes à contours blancs, des pignons pointus ou à gradins, décorées de bas-reliefs figurant des urnes, des fleurs et des animaux, sont presque toutes défendues sur le devant par des colonnettes, des balustrades, des grilles, des chaînes, des barres de fer, et séparées les unes des autres par de petits murs et des cloisons.
^254 LA HOLLÀIIDË.
Dans ces sortes de forteresses avancées qui empiètent sur la largeur de la rue, il y a de petites tables, des bancs avec des pots de fleurs, des sièges, des seaux, des brouettes, des paniers, des carcasses de vieux meubles. Regardez les rues d'un bout à Tautre, vous croirez que les habitants ont commencé les préparatifs d'un déménagement universel. Dn grand nombre de maisons ont un étage pratiqué sous la rue, où Ton descend par un petit escalier en bois ou en pierre. Dans ce vide, entre la rue et la muraille, il y a d'autres pots de fleurs, des ustensiles, des marchandises exposées en vente, des gens qui travaillent, tout un monde souterrain qui fourmille presque sous les pieds du passant.
Les principales rues offrent un spectacle unique au monde. Les canaux sont couverts de bâtiments et de barques de transport : dans les rues qui les bordent, on voit, d'une part, des amas de tonneaux, de caisses, de sacs, de ballots ; de l'autre, une rangée de splendides magasins. D'un côté fourmille la population en habit, les dames, les servantes, les marchands ambulants, les boutiquiers ; de l'autre côté, la population rude et errante des matelots et des bateliers avec leurs femmes et leurs enfants. A droite l'on entend le babil animé des bourgeois, à gauche les cris aigus et lents des gens de mer. • D'un côté l'on sent le parfum des fleurs qui ornent les fenêtres et l'odeur séduisante des restaurants; de l'autre, l'odeur forte du goudron et la fumée des pauvres cuisines des bateaux à voile.
Ici un pont se lève pour donner passage à un bâtiment; là-bas on s'attroupe pour passer sur un pont ouvert qui se referme ; plus loin, un bac qui transporte sur l'autre bord du canal un groupe de pei^onnes ; au fond de la rue, il y a un bateau à vapeur qui part; à l'extrémité opposée, des bateaux chargés entrent à la file; ici s'ouvre une
écluse ; là glisse un trekschuit; à peu de distance, un moulin tourne; là-bas on plante des pilotis pour une nouvelle maison. Le grincement de chaîne» des ponts se mêle au bruit des charrettes, le sifflement des bateaux à vapeur domine les ariettes des cloches, les cordages des navires s'entre-mêlent aux feuilles desarbres, le carrosse passe à côté de la barque, le magasin se mire dans le canal, les voiles se reflètent dans les vitrines, la vie de terre et la vie dé mer se frôlent, s*entre-croisent, passent Tune sur Fautre et se confondent en un spectacle nouveau et gai comme une fête d'union et de paix.
Si, en quittant les principales rues, oa entre dans les vieux quartiers, le spectacle change du tout au tout. Les rues les plus étroites de Tolède, les ruelles les plus obscures de Gênes, les plus titubantes de Rotterdam, ne sont rien en comparaison de Tétroitesse, de l'obscurité et du désordre architectonique qui règne dans ces quartiers. Les rues ont l'air de crevasses ouvertes par un tremble-, ment de terre. Les maisons hautes et noires, à moitié cachées par les loques étendues sur les fenêtres et suspendues aux cordes, sont tellement penchées qu'on ne peut s'empêcher d'avoir peur.
Quelques-unes sont repliées sur elles-mêmes comme si elles étaient sur le point de s'écrouler; d'autres se touchent presque par les toits, ne laissant voir qu'une échappée du ciel ; d'autres penchent de deux côtés opposés, en présentant la forme d'un trapèze renversé, on dirait les maisons d'un décor de théâtre au moment d'un changement de scène. Ont-elles été ainsi construites à dessein pour l'écoulement des eaux, ou se sont-elles inclinées parce que le terrain s'est affaissé? Les deux hypothèses ont leurs partisans, et il y a des gens qui lés admettent toutes les deux à la fois; je tiens ces gens-là pour les plus raisonnables. Et même dans ces labyrinthes, où
256 LA HOUANDE.
grouille une population pâle et triste pour laquelle un rayon de soleil est une bénédiction de Dieu, on voit aux fenêtres des pots de fleurs, de petits miroirs et de petits rideaux; on reconnaît à ces signes une pauvreté d'où le doux amour du chez-soi n'est pas banni.
La partie la plus pittoresque de la ville est comprise dans la courbe que fait TAmste}, autour de la grande place du Nouveau-Marché. Là se voient des entre-croisements de rues sombres et de canaux déserts, de petites places solitaires entourées de murs qui suintent Teau, des maisons crasseuses, moisies, crevassées, délabrées, baignées par des eaux croupissantes et immondes; de vastes magasins, avec toutes les portes et les fenêtres closes ; des bateaux et des barques abandonnés au fond de canaux sans issue et qui ont l'air d'attendre des conjurés ou des sorcières; des tas de matériaux de construction, qui présentent l'aspect des débris d'un incendie ou de véritables ruines ; des bassins couverts d'herbe, et de petites ruelles fangeuses ; des murs, de l'eau, des ponts, tout cela noir et sombre, fait pour inspirer un sentiment d'inquiétude à qui passerait par là pour la première fois, comme s'il s'en exhalait la menace de quelque malheur.
Quiconque aime les contrastes n'a qu'à se transporter dans cette partie de la ville, sur la place appelée Dam, où convergent les rues principales et où se trouvent le Palais royal, la Bourse, la Nouvelle-Église et le monument dit la Croix de métaU élevé en commémoration de la guerre de 1850. Il y régne un mouvement incessant de gens et de voitures qui rappelle Trafalgar-square de Londres, la Puerta del Sol de Madrid et la place de la Madeleine à Paris.
En une heure, on jouit du spectacle le plus varié que puisse offrir la Hollande. On y voit passer les faces rouges et arrogantes du haut patricial commercial, des visages
bronzés au soleil des colonies, des étrangers dont la barbe et les cheveux reproduisent toutes les nuances du blond, des guides, des joueurs d'orgue, des ambassadeurs de la mort^ au long voile noir, les petits bonnets blancs des servantes, les vestes bariolées des pêcheurs duZuiderzée, les boucles d'oreilles de la Nord-Hollande, les diadèmes en argent de la Frise, les petits casques dorés de la Groningue, les chemises jaunes des ouvriers des tourbières, les robes mi-parties noires et rouges des orphelines des hospices, les costumes bizarres des habitants des lies, des chignons extravagants, des chapeaux de carnaval, de larges épaules, de vastes hanches, de gros ventres, et toute cette procession enveloppée de la fumée des cigares et des pipes, avec un tel vacarme de mots allemands, hollandais, anglais, français, flamands, danois, qu'on pourrail se croire dans la vallée de Josaphat ou au pied de la tour de Babel.
De la place du Dam on arrive en peu de minutes au port, qui offre lui aussi un spectacle grandiose, et étrange au delà de toute expression. A première vue, on n'y comprend rien. On voit de tous côtés des digues, des ponts, des écluses, des palissades, des bassins qui offrent l'image d'une immense forteresse dont le plan est embrouillé à dessein pour que personne ne réussisse à en saisir la forme ; et l'on n'y réussit, en effet, qu'au moyen de la carte et après une promenade de plusieurs heures.
Du milieu de la ville,àla distance de mille mètres l'une de l'autre, deux grandes digues arquées partent dans une direction opposée, embrassant et défendant contre la mer les deux extrémités d'Amsterdam, et s'avancent en dehors de l'hémicycle de ses maisons comme les cornes
^ Ceux que l'on appelle en hollandais aansprekers, et qui annoncent également les naissances et les décès.
d*un croissant. Ces deux digues, qui ont chacune une grande porte munie d'une écluse gigantesque, renferment deux bassins où peuvent tenir mille bâtiments de haut bord, et plusieurs îlots où se trouvent des magasins, des arsenaux, des usines qui occupent des milliers d'ouvriers. Entre les deux grandes digues s'avancent plusieurs digues de moindre dimension formées de robustes palissades, qui servent d'embarcadères aux bateaux à vapeur.
Sur toutes ces digues s'élèvent des maisons , des hangars, des baraques, au milieu desquels fourmille une foule de marins, de voyageurs, de portefaix, de femmes, d'enfants, de voitures, de chariots. Cette foule est appelée là par les départs et les arrivées qui se succèdent sans interruption depuis le point du jour jusqu'au soir. Des points avancés de ces digues on embrasse du regard le port tout entier : les deux forêts de navires aux pavillons multicolores renfermés dans les deux grands bassins; les bâtiments qui arrivent du grand canal du Nord et qui entrent toutes voiles dehors dans le Zuiderzée ; les bateaux de transport et les barques qui se croisent de tous les côtés du golfe; la côte verte de la Nord-Hollande; les centaines de moulins deZaandam; la longue rangée des premières maisons d'Amsterdam qui dessinent sur le ciel leurs mille pointes noires ; les innombrables colonnes de fumée fuligineuse qui s'élèvent de la ville sur l'horizon gris. Quand les nuages se meuvent' c'est une continuelle, rapide, merveilleuse variation de couleurs et d'aspects qui fait que tantôt on se croit dans le plus gai, tantôt dans le plus triste pays du monde.
Quand je revins dans la ville pour observer plus particulièrement les édifices, ce furent les clochers qui, les premiers, attirèrent mou attention. Il y a à Amsterdam ©ds temples pour tous les cultes; des synagogues, dej
églises pour les réformés calvinistes, des églises pour les luthériens de la Confession d'Augsbourg étroitement observée, pour ceux de la Confession d'Augsbourg largement observée, des églises pour les remontrants, pour les mennonites, pour les Wallons, pour les Anglais épiscopaux, pour les Anglais presbytériens, pour les catholiques, pour les Grecs schismatiques ; et chacun de ces temples élève vers le ciel un clocher qui semble s'appliquer à surpasser tous les .autres en originalité et en bizarrerie.
On peut dire à propos des clochers d'Amsterdam ce que Victor Hugo dit des architectes flamands, lesquels construisirent des clochers en posant un saladier renversé sur un bonnet de juge, un sucrier sur le saladier, une bouteille sur le sucrier, et un ostensoir sur la bouteille. Quelques-uns sont formés de kiosques ou de petits temples superposés; d'autres, de plusieurs tourelles qui ont l'àir de sortir les unes des autres, et qui y rentreraient si Ton donnait un coup de poing sur la plus élevée ; absolument comme on fait rentrer les unes dans les autres les diverses parties d'une lunette d'approche; d'autres sont élancés comme des minarets, presque entièrement construits en fer, ornés, dorés, ajourés, transparents ; d'autres sont couronnés à la moitié de leur hauteur de petites terrasses, de balustrades, d'arcs, de colonnes; de plus, presque tous sont surmontés d'un globe ou d'une couronne de fer de forme bulbeuse, sur laquelle est posée une autre couronne qui, à son tour, supporte une boule, laquelle soutient une tige, à laquelle est fixé encore un autre objet, qui, peut-être, n'est pas encore le dernier; véritables images des petites tourelles que font les entants en entassant les uns sur les autres tous les menus objets qui leur tombent sous la main.
Parmi les édifices monumentaux, dont le nombre n'e§t
260 LA UOLUNDE.
pas grand, il y a le Palais-Royal, le premier des palais de la Hollande, construit entre les années i648 et 1655 sur treize mille six cent cinquante-neuf pilotis ; édifice grandiose, lourd et noir; son plus bel ornement est une salle de bal que Ton dit être la plus vaste de l'Europe, el son plus grand défaut, celui de n'avoir pas de porte d'entrée principale ; ce qui fait qu'on l'appelle communément la maison sans porte.
Par contre, l'édifice de la Bourse, qui se dresse en face et qui est bâti sur trente-quatre mille pilotis, se nomme la porte sans maison, parce qu'il n'a de remarquable qu'un péristyle de dix-sept colonnes. Ce jeu de mots, chaque Hollandais se fait un devoir de le répéter aux étrangers, en souriant imperceptiblement du bout des lèvres.
Quiconque arrive à Amsterdam dans la première semaine de la kermesse, qui est comme le carnaval de la Hollande, peut être témoin, dans cet édifice, d'un fort curieux spectacle. Sept jours durant, et en dehors des heures où se traitent les affaires, la Bourse est ouverte à tous les gamins de la ville, qui s'y précipitent en faisant un bruit infernal de fifres, de tambours et de cris. Suivant la tradition, cette licence leur aurait été octroyée par la municipalité en l'honneur de quelques gamins qui, jouant auprès de l'ancienne Bourse, au temps de la guerre de l'Indépendance, découvrirent les Espagnols qui se préparaient à faire sauter l'édifice au moyen d'un navire rempli de poudre.
Us coururent en donner avis aux citoyens et déjouèrent ainsi la tentative de l'ennemi. Outre le Palais-Royal et la Bourse, un des ornements d'Amsterdam eçt le Palais de l'Industrie, construit en cristal et en fer, et surmonté d'une coupole très-légère qui, de loin, lorsque le soleil l'éclairé, lui donne l'aspect d'une grande mosquée. En
fait de monuments historiques il y a les vieilles toui*s qui s'élèvent sur le port.
L'une de ces tours s'appelle la Tour du coin des pleurs ou Tour des pleurs, parce que c'était là que les marins hollandais s'embarquaient autrefois pour de longs voyages ; c'est près de cette tour que leurs familles allaient leur dire adieu en pleurant, et c'est de là qu'elles les suivaient du regard. Sur la porte, il y a un grossier bas-relief, portant la date de 1569, et qui représente le port, un navire qui part et une femme qui pleure ; ce bas-relief y fut placé en commémoration de la femme d'un marin qui mourut de douleur au départ de son mari.
Presque tous les voyageurs qui viennent visiter cette tour, après avoir regardé le bas-relief et puis le Guide, qui en donne l'explication, se tournent vers la mer comme pour chercher du regard le navire en partance,et demeurent tout pensifs. A quoi pensent-ils? Peut-être à ce qui me rendit moi-même iotii rêveur. Ils suivent ce navire dans les mers arctiques, à la pêche de la baleine ou à la recherche d'une nouvelle voie des Indes ; à leur esprit se dévoile, • comme une vision, la terrible épopée de la marine hollandaise au milieu des horreurs du pôle : les mers encombrées de glace, le froid qui fait tomber par lambeaux la peau des mains et du visage, les ours blancs qui se jettent sur les marins et brisent les armes avec leurs dents, les chevaux marins qui accourent en bandes furieuses pour renverser les chaloupes; les montagnes de glace roulées par les flots et le vent, et les vastes plaines glacées et mobiles qui se rencontrent, emprisonnent et broient les flottes ^ les îles désertes semées de cadavres de marins, de carcasses de navires, de ceintures de cuir rongées, dans le désespoir de l'agonie, par les malheureux qui moururent de faim ; puis, les troupes de baleines qui tournent autour des navires, les formidables contorsions
du monstre blessé dans les eaux ensanglantées, les barques renversées par les coups de queue, les pêcheurs qui tombent à la mer et y périssent engourdis, les naufragés errant demi-nus dans la brume et les ténèbres, les fosses que l'on creuse dans la glace et que l'on recouvre de glace pour se garantirdes bêtes fauves,et enfin les sommeils qui finissent dans la mort.
Puis encore, des solitudes blanches, brumeuses, illimitées, où ne se fait entendi'e d'autre bruit que celui des rames des chaloupes répercuté par les cavernes, et les cris plaintifs des phoques ; puis d'autres déserts, où il n'y a plus trace de vie, d'incommensurables montagnes de glace, d'immenses espaces inconnus, des neiges séculaires, l'hiver éternel, la tristesse solennelle des nuits polaires, le silence infini dont l'âme s'épouvante, les marins exténués, défigurés, moribonds, qui s'agenouillent sur le pont et tendent leurs mains jointes vers l'horizon enflammé par Taurore boréale, en demandant à Dieu de revoir le soleil et la patrie.
Hommes de science, commerçants, poètes, tous s'inclinent devant ces humbles avant-coureurs, qui ont tracé avec leurs squelettes le premier sentier de la vie sur les neiges immaculées du pôle.
Si, en quittant cette tour, l'on tourne à droite en continuant à marcher le long du port, on arrive au Plantatje, vaste quartier formé de deux îles reliées par plusieurs ponts et dans lequel se trouvent un parc, un jardin zoologique, un jardin botanique et une promenade publique. C'est une grande oasis verte et riante au milieu des eaux livides et des noires maisons. Là se donnent des conceris, des fêtes nocturnes; là se voit la fleur de la beauté amsterdamoise; fleur qui, par bonheur pour le voyageur sentimental, répand un parfum suave, mais peu capiteux. Contre ce danger, cherchons un refuge au jardin zoologi-
que, propriété d'une société de quinze mille membres, le plus beau jardin zoologique de la Hollande, qui pourtant en a de fort beaux, et l'un des plus riches de l'Europe. Là, au milieu des grandes salamandres du Japon, des serpents boas de Java et des bradypi didactyli de Surinam, on oublie facilement les visages pâles et les yeui bieus des belles calvinistes.
Du Plantage on arrive, en passant sur plusieurs ponts et en longeant divers canaux, sur la grande place du Boter Markty où Ton trouve une gigantesque statue de Rembrandt et les bureaux du consulat d'Italie. De cette place, on va au quartier des Juifs, qui est l'une des merveilles d'Amsterdam.
Pour y aller, je demandai le chemin à notre aimable consul, qui me répondit. « Marchez tout droit, jusqu'à ce que vous vous trouviez dans un quartier infiniment plus sale que tous ceux que vous avez considérés jusqu'ici comme étant le non plus ultra de la saleté : c'est là la juiverie; vous ne pouvez pas vous y tromper. » Dans quelle attente je me mis en route, chacun peut se l'imaginer; je passai près d'une synagogue, je m'arrêtai un moment dans un carrefour ; puis, je pris la rue la plus étroite et au bout de quelques minutes je reconnus la juiverie. Mon attente fut surpassée.
C'est un labyrinthe de rues étroites, fangeuses et obscures, bordées de très-vieilles maisons qui crouleraient si Ton donnait seulement un coup de pied dans le mur. Aux cordes tendues d'une fenêtre à l'autre, sur les rebords des fenêtres, aui clous plantés dans les portes, se balancent et flottent, sur les murs humides, des chemises en . lambeaux, des robes rapiécées, des vêtements graisseux, des draps de lit souillés, des pantalons déguenillés.
Devant les portes etsur lesmarchesdélabrées, au milieu des grilles descellées, s'étalent de vieilles marchandises.
des morceaux de meubles, des fragments d'armes, des objets de dévotion, des lambeaux d'uniformes, des débris d'instruments, des restes de jouets, de la ferraille, des tessons, des franges, des chiffons, toutes choses qui n*ont plus de nom dans aucune langue humaine, tout ce qui a été ravagé par la rouille, les vers, le feu, dispersé par la ruine, le désordre, la dissipation, les maladies, la misère, la mort; tout ce que brisent les serviteurs, ce que les fripiers dédaignent, ce que les mendiants foulent aux pieds, ce que les animaux négligent ; tout ce qui encombre, salit, pue, dégoûte, infecte : tout cela s'y retrouve parmonceaux et par couches, objet d'un commerce mystérieux, d'accouplements imprévus, de transformations incroyables.
Au milieu de ce cimetière d'objets, de cette Babylone d'immondices, grouille une population hâve, misérable, pouilleuse, auprès de laquelle les gitanos de l'Albaicin de Grenade sont des gens propres et parfumés. Conune dans tous les pays, la juiverie a aussi emprunté au peuple à côté duquel elle vit la couleur de la peau et du visage ; mais elle a conservé le nez crochu, le menton pointu, les cheveux crépus, tous les traits de la race sémitique. Le dictionnaire n'a pas de termes qui puissent donner une idée de ce monde. Des chevelures où le peigne n'a jamais passé, des yeux qui donnent le frisson, des maigreurs de cadavres décharnés, des laideurs qui inspirent la pitié, des vieillards qui conservent à peine la figure humaine, enveloppés dans toute espèce de vêtements où ne se distingue plus ni couleur, ni forme, qui vous font douter si vous êtes en présence d'un homme qui ressemble à une femme, ou d'une femme qui ressemble à un homme ; de ces monceaux de haillons ambulants sortent et s'allongent en tremblant des mains de squelette dont les jointures sont à angle aigu comme les pattes des sauterelles et des araignées.
Tout se fait au milieu de la rue. Les femmes font frire du poisson sur de petits fourneaux, les filles bercent les enfants, les hommes remuent leurs vieilleries, les gamins demi-nus se roulent sur le pavé couvert de légumes pourris et de poissons corrompus; les vieilles femmes décrépites, assises par terre, combattent avec leurs ongles de bétes fauves les démangeaisons de leur corps immonde, en découvrant avec l'inconscience de la brute des haillons cachés et des membres qui répugnent à Tœil. Marchant sur la pointe des pieds, me bouchant le nez, prenant soin d'éviter du regard les choses dont je n'eusse pu supporter la vue, je parcourus presque toutes ces rues, et lorsque je débouchai sur le bord d'un large canal, dans un endroit découvert et propre, il me sembla que j'entrais dans le paradis terrestre, et je respirai avec volupté l'air imprégné des senteurs du goudron.
A Amsterdam, comme dans toutes les autres villes hollandaises, il y a beaucoup de sociétés particulières, dont quelques-unes ont l'importance de grandes institutions nationales ; principalement la Société d'utilité publique, fondée en 1784, et qui est presque un second gouvernement pour la Hollande. Elle a pour but l'éducation du peuple, à laquelle elle pourvoit par la publication de livres élémentaires, des lectures publiques, des bibliothèques pour les ouvriers, des écoles d'instruction primaire, des écoles professionnelles, des écoles de chant, des salles d'asile, des caisses d'épargne, des prix de bonne conduite, des diplômes honorables pour les actions de courage et de désintéressement.
La Société, régie par un conseil d'administration composé de dix directeurs et d'un secrétaire général, se compose de plus de quinze mille membres, divisés en trois cents groupes qui forment autant de sociétés indé-
pendantes, dispersées dans les villes, dans les villages, dans les plus petites communes de TÉtat. Chaque membre ne paye guère plus de dix francs par an. C'est avec le produit de cette cotisation, somme vraiment modeste, eu égard à la grandeur de l'institution, que la Société exerce, (jomme l'a dit Alphonse Esquiros, une sorte de magistrature anonyme sur les mœurs publiques ; qu'elle réunit par le lien d'une bienfaisance impartiale toutes les sectes religieuses, répand à pleines mains sur tout le pays l'instruction, les secours, les soulagements.
Née indépendante, elle opère avec indépendance et poursuit son œuvre, fidèle au principe des Hollandais : l'arbre de la bienfaisance doit croître sans greffes et sans supports. D'autres sociétés, comme celle de Arti et amUdtiœ^ de Félix Meritis; de Doctrina et Amicitia, ont pour objet l'avancement des arts et des sciences, provoquent les expositions publiques, les concours, les conférences, et sont en môme temps des cercles brillants, pourvus de belles bibliothèques où l'on reçoit presque tous les grands journaux de l'Europe.
Il y aurait un livre à écrire sur les institutions d'Amsterdam. On sait ce que Louis XIV dit à Charles II d'Angleterre, au moment où il se disposait à envahir la Hollande : (( iNe craignez rien pour Amsterdam ; j'ai le ferme espoir que la Providence la sauvera, ne fût-ce qu'en considération de sa charité pour les pauvres, n
Toutes les infortunes humaines y trouvent un asile et du travail. Admirable entre tous est l'hospice des orphelins de la classe bourgeoise amsterdamoise. Il eut l'honneur de donner l'hospitalité à cet inunortel van Speykqui, en 1831, sur les eaux de l'Escaut, sauva l'honneur du drapeau hollandais en faisant le, sacrifice de sa vie.
Ces orphelins ont un costume fort curieux, mi-parti
de rouge et de noir, de sorte que, vus de profil, ils semblent vêtus, d*un côté, pour une fête carnavalesque, de l'autre, pour une cérémonie funèbre ; ce bizarre uniforme a été choisi pour qu'ils soient reconnus parles cabaretiers, à qui il est défendu de les laisser entrer pour faire des excès, et par les employés des chemins de fer, qui ne doivent pas les laisser voyager sans la permission des directeurs ; Tidée est bonne, mais franchement le costume pourrait être moins ridicule.
Ces orphelins bicolores se voient partout, frais, propres et polis, et vous réjouissent le cœur. Dans toutes les fêtes publiques, ils occupent la première place, on les entend chanter dans toutes les cérémonies solennelles ; leurs mains posent la première pierre des monuments nationaux, et le peuple les aime et les honore.
Pour en finir avec les établissements, il serait nécessaire de rappeler les industries particulières à Amsterdam, comme le raffinement du borax et du camphre et la fabrication de Fémail ; mais ce sont là des choses à laisser aux voyageurs encyclopédiques de l'avenir.
La taille des diamants mérite cependant une mention spéciale, c'est la principale des industries amsterdamoises. Après avoir été pendant longtemps, en Europe, le secret des juifs d'Anvers et d'Amsterdam, elle est encore presque uniquement exercée par les circoncis. Ce commerce atteint chaque année la somme de cent millions de francs et procure du travail à plus de dix mille personnes. Une des plus belles usines est celle de la Zwanenburgerstraat, dont les ouvriers expliquent euxmêmes, en français, les trois opérations de la taille, du premier polissage et du polissage définitif, pratiquées sous lés yeux des visiteurs avec une bonne grâce et une adresse admirables.
C'est un joli spectacle de voir ces humbles petites
pierres, qui ressemblent à des fragments de gonmie arabique assez malpropre, et que Ton jetterait par la fenêtre avec les bouts de cigare si on les trouvait chez soi par hasard, se transformer en peu de minutes, s'allumer, s*animer presque d une vie étincelante et joyeuse, on dirait qu'elles comprennent la destinée qui les tira des entrailles de. la terre pour les faire servir aux pompes mondaines.
De quelles étranges vicissitudes cette petite pierre, que l'ouvrier étreint entre les doigts de son gant de fer, sera-t-elle le témoin, ou l'acteur, ou la cause I Elle ira peut-être briller au front d'une reine ; et, une nuit, la reine l'abandonnera avec ses écrins pour se soustraire à la foule qui a brisé les portes de son palais. Tombée entre les mains d'un communard, elle jettera peu de temps après ses feux sur la table d'une cour d'assises, à côté d'un poignard souillé de sang. Elle passera par une longue suite de fêtes nuptiales, de festins, de bals, et, franchissant ensuite la porte du mont-de-piété ou passant par la portière d'un carrosse assailli, elle ira de main en main, de pays en pays, étinceler sur les doigts d!une princesse dans une loge du théâtre de Saint- Pélei'sbourg.
De là, elle ira allumer une étincelle au sabre d'un pacha de l'Asie Mineure ; ensuite elle tentera la vertu d'une modiste de seize ans dans le faubourg Saint- Antoine à Paris; et puis, qui sait, elle ornera peut-être la montre d'un arriére-petit-fils de celui qui le premier l'a présentée dans le monde ; car, parmi ces ouvriers, il y en a qui mettent de côté une somme assez ronde pour laisser un petit capital à leurs enfants. Il y a quelques années, l'usine de la Zwanenburgerstraat comptait au nombre de ses ouvriers le vieil israélite qui a taillé le fameux ko-hi-nor. Ce brave homme, outre la grande
médaille d'honneur de Texposition de Paris, eut une gratification de dix mille florins et un beau cadeau de la reine d'Angleterre.
Le musée de peinture d'Amsterdam est le plus beau de toute la Hollande. En y entrant, l'étranger, préparé d'avance à admirer les deux plus grands chefs-d'œuvre de la peinture hollandaise, n'a pas besoin de demander où ils sont. A peine a-t-il franchi le seuil, qu'il voit une petite salle pleine de gens immobiles et silencieux ; il entre, et il se trouve dans le sanctuaire : il a à sa droite la Ronde de nuit de Rembrandt, à gauche, le Repas de la milice bourgeoise de van der Helst.
Après avoir vu et revu ces deux tableaux, je m'amusai souvent à observer ceux qui entrent dans cette salle pour la première fois. A peine entrés, tous s'arrêtent, regardent d'un côté puis de l'autre avec stupeur; puis, se mettent à sourire et finissent par se tourner à droite. C'est Rembrandt qui remporte la victoire.
La Ronde de nuit- ou, comme d'autres voudraient l'appeler, la Sortie des arquebusiers, ou bien encore la Sortie de la compagnie de Banning Cock, la plus vaste toile de Rembrandt, est plus qu'un tableau, c'est un spectacle, et un spectacle qui déconcerte. Tous les critiques français se sont servis de la même phrase pour exprimer l'effet qu'elle produit : Cest écrasant. Un grand mouvement de figures humaines, une grande lumière, une grande obscurité : tout d'abord, en y jetant les yeux, on ne saisit pas autre chose et, pendant quelques instants, on ne sait où fixer le regard pour chercher à se rendre compte de cette grandiose et splendide confusion. Ce sont des officiers, des hallebardiers, des enfants qui courent, des ' arquebusiers qui chargent et font feu, des jeunes gens qui battent le tambour, des gens qui s'inclinent, parlent, crient, gesticulent, tous vêtus de costumes différents.
avec des chapeaux ronds, des chapeaux à pointe, des panaches, des casques, des morions, des hausse-cols en fer, des collerettes, des justaucorps brodés d'or, de grandes bottes, des bas de toutes les couleurs, des armes de toutes les formes; et cette troupe désordonnée, tumultueuse et brillante se détache du fond obscur du tableau et s'avance vers le spectateur.
Les deux principaux personnages sont Frans Banning Cock^ seigneur de Purmerland et dllpendam, capitaine de la compagnie, et son lieutenant Willem van Ruytenberg, seigneur de Vlaardingen, qui marchent l'un à côté de l'autre. Les deux seules figures en pleine lumière sont ce lieutenant, vêtu d'un pourpoint de buffle avec orne ments en or, écharpe, hausse-col, panache blanc et grandes bottes; et, derrière lui, une enfant à la chevelure blonde et emperlée, vêtue d'une robe de satin jaune; tous les autres personnages sont dans l'obscurité ou dans l'ombre, à l'exception des têtes qui sont toutes illuminées.
De quelle lumière? C'est là l'énigme. Est-ce la lumière dii soleil '' est-ce celle de la lune? est-ce celle des torches? Étincellements de l'or et de l'argent, reflets de lune, lueurs des flammes, personnages qui, comme l'enfant aux cheveux blonds, semblent briller d'une lumière propre, visages qui paraissent éclairés par les flammes d'un incendie, scintillements qui éblouissent, ombres, ci'épuscules et obscurités souterraines, tout s'y trouve en hai^ monie et tout s'y trouve opposé avec une hardiesse merveilleuse et un art incomparable. Y a-t-il des lumières sans raison d'être?. des obscurités gratuites? des accessoires mis trop en relief au préjudice des figures? des figures eH'acées ou grotesques? des lacunes et des bizarreries non justifiées ?
Tout a été dit sur ce tableau, objet d'aveugle enthousiasme et de critiques impitoyables, élevé jusqu'aux
nues comme une merveille du monde, et considéré comme indigne de Rembrandt, discuté', interprété, expliqué de mille manières et en mille sens. Mais en dépit de toutes les critiques, de tous les défauts, de toutes les interprétations opposées, il est là, depuis deux siècles, triomphant et glorieux, et plus on le regarde, plus il s'éclaire et s'anime; quand on l'a vu, même rapidément, il reste toujours présent à l'esprit avec toutes ses splendeurs et tous ses mystères, comme une étrange vision.
Le tableau de van der Helst (peintre dont on ne sait rien, si ce n'estqu'il naquit à Amsterdam au commencement du dix-septième siècle, et y passa une grande partie de sa vie) représente un banquet par lequel la milice bourgeoise d'Amsterdam célébra la paix de Munster, le 18 juin 1648. Le tableau contient vingt-cinq figures de grandeur naturelle, qui toutes sont des portraits fidèles de personnages notables dont on conserve les noms. Ce sont des officiers, des sergents, des porte-étendard, des miliciens, groupés autour d'une table, ils se serrent les mains, se portent mutuellement des toasts, s'apostrophent; celui-ci découpe, celui-là mange, un troisième épluche des oranges, tel autre verse à boire.
Le tableau de Rembrandt est une apparition fantastique ; la toile de van der Helst est un miroir qui reflète une scène réelle. 11 n'y a là ni unité, ni contrastes, ni mystères : toutes choses y sont représentées avec le même soin et mises' au même point de relief. Têtes et mains, figures du premier plan et figures éloignées, cuirasses d'acier et franges de dentelle, chapeaux empanachés et étendards de soie, cornes d'abondance en argent et coupes dorées, vases, couverts, vaisselle, mets, vins, ai'mes, ornements, tout brille, miroite, trompe, séduit.
Les têtes, considérées une à une, sont des portraits merveilleusement réussis, dont un médecin pourrait en toute sûreté déduire le tempérament et auxquels il pourrait prescrire un régime particulier. Quant aux mains, on a dit avec finesse et avec raison que, si elles étaient détachées des corps et mêlées toutes ensemble, on pourrait les reconnaître et les rattacher à chaque figure sans danger de se tromper, tant elles sont finies, distinctes, individuelles, tant elles font corps avec les personnages auxquels elles appartiennent.
Figure par figure, costume par costume; objet par objet, plus on regarde et plus on découvre de particularités, de minuties, de touches d'une précision et d'une vérité étonnantes. De plus, cette variété et cette magnificence de couleurs, la bonhomie et la fraîcheur des visages, les ajustements somptueux, les mille objets chatoyants, tout cela donne à ce grand tableau un air de fête et de gaieté qui fait qu'on oublie la vulgarité du sujet, qu'on prend part à cette joie communicative, et que l'on éprouve un sentiment de bienveillante sympathie et d'admiration sereine. Ce sentiment se marque au dehors par un sourire affable sur le visage des visiteurs même les plus moroses.
11 y a encore au musée le grand tableau de Rembrandt intitulé : les Syndics des drapiers, qui a été fait dix-neuf ans après la Ronde de nuit, avec moins de fougue juvénile et de bizarrerie d'imagination, mais avec toute la vigueur d'un esprit mûr ; il est pour le moins aussi merveilleux que l'autre par l'effet du clair-obscur, par l'expression des figures, par la force du coloris, par l'exubérance de la vie. Quelques connaisseurs le mettent au-dessus de la Ronde. Il y a aussi un autre tableau devander Helst, les Syndics de la corporation de Saint-Sébastien, à Amsterdam^ où brillent toutes les merveilleuses qualités du grand
jaaîlre, bien qu'avec moins d'éclat que dans le Banquet.
Steen y a huit tableaux, parmi lesquels son portrait, qui le représente jeune, beau, avec de longs cheveux et un air paisible et méditatif qui semble dire : — Non, étrangers, je ne fus point un dissipateur, ni un ivrogne, ni un mauvais mari : j'ai été calomnié, respectez ma mémoire.
Voici les sujets de ses tableaux : une servante qui nettoie une marmite, une famille de paysans qui retourne chez elle en barque, un boulanger qui fait le pain, une scène de famille, une noce de village, une fête d'enfants, un charlatan sur une place; le tout accompagné des ivrognes, des rires, des figures grotesques obligées, toutes d'un coloris et dune lumière admirables. Dans son ta* bleau du Charlatan surtout, sa manie du grotesque atteint la dernière limite. Les tètes sont difformes, les visages tournent au museau, les nez au bec d'oiseau, les échines deviennent des croupes, les mains des griffes, les attitudes des contorsions, les rires des grimaces de masques; si ce sont là des portraits, il faudrait en aller chercher les originaux dans les bocaux des cabinets anatomiques, ou dans les caricatures de Grandville* Il est impossible de s'empêcher de rire ; mais on rit comme doivent l'avoir fait les spectateurs de Gymplaine en disant à part soi î Quel dommage que ce soit un monstre I
Et pourtant, il y a un artiste qui est descendu dans ce genre de peinture, d'un échelon plus bas, c'est Adrian Brouwer, un des plus fameux débauchés de la Hollande. Disciple de Frans Hais, il s'enivrait avec lui une fois par jour ; à la fin, poursuivi par ses créanciers^ il s^enfuit d'Amsterdam à Anvers, où il fut arrêté comme espion et emprisonné. Rubens le fit sortir de prison et le recueillit chez lui ; mais Rubens menait une vie réglée, et Brouwer, voulant courir la prétantaine, le quitta bien vite. Il alla
à Paris, où il mena si belle vie, qu'usé bientôt jusqu'à la corde, il retourna à Anvers et finit sa misérable existence au fond d'un hôpital, à Tâge de trente-deux ans.
Habitué à ne fréquenter que les tavernes et la canaille, il ne peignit que des scènes grossières et écœurantes de drôlesses, de vauriens et d'ivrognes, dont le coloris vif et harmonieux constitua le principal mérite et Toriginalité. Le musée d'Amsterdam possède deux de ses tableaux, l'un qui représente un Combat de paysans et l'autre une Orgie de village. Brouwer se trouve tout entier dans le dernier. C'est une chambre de taverne, dans laquelle sont réunis des hommes et des femmes, tous avinés, buvant et fumant. Une fenmie est étendue à terre ivre* morte et son petit garçon pleure à ses côtés.
Gérard Dow figure au musée d'Amsterdam par son fameux tableau de V École du soir on Tableau des quatre chandelleSy digne d'être placé à côté de sa Femme hydropique^ du musée du Louvre, et parmi les joyaux les plus connus de l'école hollandaise. C'est un tableau de petite dimension; sur le devant, un maître d'école avec deux écoliers et une jeune fille sont assis autour d'une petite table; une autre jeune fille surveille une écolière qui écrit sur une ardoise; au fond de la chambre, d'autres enfants étudient.
Mais l'originalité du tableau c'est que les figures sont la partieaccessoire;lapartie principale, les premiers rôles, en un mot, le sujet du tableau, ce sont quatre chandelles : l'unebrille dans une lanterne abandonnée sur le plancher, une autre illumine le groupe du maître et des deux écoliers; une troisième, tenue par la jeune fille, éclaire l'ardoise ; la quatrième est placée sur une table au fond, au milieu des écoliers qui lisent. Il est facile d'imaginer quelle variété de lumières, d'ombres, de vacillations, de tremblotements, de lueurs, de dégradations, un artiste comme Dowa su tirer de ces quati'e petites flammes; quelles dif-
û(^ iltés infinies il s'est créées, quel soin infini il a dû mettre à les vaincre et avec quel art merveilleux il les a surmontées ! Ce tableau, peint, au dire d'un critique, avec les cils d'un enfant nouveau-né et recouvert d'un verre comme une relique, fut vendu, en 1766, pour huit mille francs, en 1808, pour trente-cinq mille, et il est certain qu'il ne suffirait pas d'ajouter un zéro à ce dernier chiffre pour en devenir acquéreur aujourd'hui.
On n'en finirait plus, si l'on voulait décrire ne fût-ce que les principaux tableaux des grands artistes qui ornent ce musée. Le mélancolique et sublime Ruysdaél y a une scène d'hiver et une forêt remplie de son âme, comme on a l'habitude de le dire de ses paysages ; Terburg y a sa célèbre Exhortation paternelle ; Wouwermans, dix admirables tableaux de chasses, de batailles et de chevaux ; Potter, Karel Dujardin, van Ostade, Cuyp, Metzu, van de Velde, Everdingen, y sont représentés par plusieurs des meilleures œuvres de leur pinceau ; mais ce serait peine perdue que de vouloir en doîmer une idée au moyen de a plume. Or, ce musée de peinture n'est pas le seul que possède la ville d'Amsterdam. Un musée légué à la ville par un certain van der Hoop, ancien député à la Chambre des États, contient presque deux cents tableaux des premiers artistes hollandais et flamands; il y a, en outi^e, plusieurs autres riches galeries privées.
Hais de même que le musée de la Ronde de nuit et du Repas de la milice bourgeoise est le premier que l'on visite, de même il est celui où les étrangers vont porter un dernier adieu à la peinture hollandaise avant de quitter Amsterdam pour la Nord-Hollande et la Frise, où il n'y a plus de musées. En ce moment, je ferme les yeux, et il me semble être dans la salle de \9 Ronde et du Repas, comme le jour où j'y allai pour la dernière fois. Je songe que je vais bientôt quitter, peut-être pour ne plus les revoir
jamais, toutes ces merveilles de l'esprit humain, et cette pensée m'attriste.
La peinture hollandaise n'a éveillé en moi aucune émotion profonde ; aucun tableau ne ma fait pleurer ; aucune image ne m*a transporté; aucun artiste ne m> inspiré un sentiment d'affection vive, joyeuse, reconnaissante, enthousiaste. Et cependant, je sens que j'ai emporté un trésor des musées de la Hollande. 11 m'est resté dans l'esprit l'image indélébile de tout un peuple, de tout un pays, de tout un siècle. De plus, est-ce une illusion ou est-ce un effet réel ? Quand j'évoque toutes ces images de ménagères tranquilles, de vieux bonshommes à l'air béat, d'enfants potelés, déjeunes filles saines et fraîches, de petites chambres bien closes et de tables bien fournies, je me sens mieux entre les quatre murs de ma chambrette, je me blottis avec plus de bien-être dans mon petit coin, je suis plus heureux que d'habitude de vivre en famille, d'avoir des sœurs et des petits neveux ; je bénis d'un cœur plus tendre mon foyer, et je m'assieds avec une joie plus sereine à ma table simple et propre.
Peut-être est-ce un bien, après avoir vu des anges, et des femmes divines, et des amours surhumains, et de grands majheurs, et de grands triomphes; après avoir frissonné d'horreur, pleuré, adoré, rêvé ; après avoir plané par l'esprit et par le cœur au-dessus des nuages, de redescendre un peu sur la terre, pour se convaincre que tout n'y est pas à dédaigner; qu'il faut, en temps et lieu, savoir jeter ses soucis aux vents; que ce petit monde n'est pas aussi mauvais qu'on le dit; qu'il convient de prendre la vie comme Dieu nous l'envoie, et qu'il n'est pas absolument nécessaire d'être visionnaire, ni turbulent, ni orgueilleux, ni indiscret, ni'fou. Cette conviction, c'est la peinture hollandaise qui me l'a donnée, que la peinture hollandaise en soit donc bénie! Etudiants d'anatomie^
gardes civiques, arquebusiers, syndics, servantes, pêcheurs , buveurs , taureaux, brebis , tulipes , moulins à vent, mers livides et horizons brumeux, restez longtemps devant mes yeux, et quand vous ne serez plus dans mon esprit qu'un souvenir confus, qu'il me reste de vous le courage de travailler, de vivre avec économie, en brave Hollandais, afin de vous revoir un jour, si Dieu le permet. Si Napoléon le Grand s'ennuya à Amsterdam, je crois décidément que la faute en a été à lui ; moi, je m'y suis amusé. Tous ces canaux, ces ponts, ces bassins, ces îlots forment une si grande variété de perspectives pittoresques qu'on a beau les parcourir, on n'a jamais fini de voir. Il y a mille manières d'y passer le temps agréablement.
On va regarder l'arrivée des bateaux qui apportent le lait d'Utrecht ; on suit les barques qui transportent les meubles à. l'époque des déménagements, avec les servantes en bonnet blanc debout sur la poupe ; on passe une demi-heure sur la tourelle du Palais- Royal, d'où l'on embrasse du regard le golfe de l'Y, l'ancien lac de Haarlem, les tours d'Utrecht, les toits rouges de Zaandam, et cette fantastique forêt de mâts de navire, de clochers et de moulins ; on assiste au dragage du limon des canaux, aux réparations des ponts et des écluses ; aux mille soins que requiert cette ville singulière, obligée de dépenser quatre cent mille florins par an pour gouverner ses eaux ; et à défaut d'autre spectacle, on n'est jamais privé de celui des domestiques, hommes et femmes, qui, avec leurs pompes et leurs jets d'eau, aspergent de la rue les portes des maisons, les fenêtres du premier étage et les habits des passants.
Puis, le soir, il y a la rue appelée la Kalverstraatj bordée de deux rangées de magasins splendides et de cafés, à moitié illuminés, à moitié plongés dans les ténèbres.
Dans cette rue fourmi lie, jusqu'à une heure avancée de
la nuit, une foule épaisse et lente de gens gonflés de bière et d argent, mêlés à certaines imitations de cocottes, de la tournure la plus étrange, qui ne regardent pas, ne rient pas, ne parlent pas, et vont trois ou quatre de front, comme si elles méditaient une agression.
Des rues illuminées et peuplées, on arrive , quelques pas plus loin , le long de canaux obscurs, au milieu de bâtiments immobiles, plongés dans un silence profond. De là, en passant sur un pont, on pénètre dans un quartier du menu peuple, où Ton voit scintiller les lumières des boutiques souterraines et où l'on entend la musique des bals de matelots ; c'est ainsi que, n'en déplaise à Napoléon I", on change à tout moment de spectacle et de pensées.
Telle est cette ville fameuse, dont l'histoire n'est pas moins étrange que la forme et l'aspect. IJn pauvre village de pêcheurs, dont le nom est encore inconnu au onzième siècle, devient, au seizième, le marché aux grains de toute l'Europe septentrionale, dépeuple les ports florissants de la mer de Zuiderzée, concentre dans ses mains le commerce de Venise, de Séville, de Lisbonne, d'Anvers, de Bruges, attire les négociants de tous les pays, recueille les proscrits de toutes les religions, survit à des inondations épouvantables, se défend contre les anabaptistes, déjoue les trames deLeicester, dicte la loi à Guillaume II, repousse l'invasion de Louis XIV, et enfin, comme toutes les choses de ce monde, penche vers son déclin, tout en brillant encore une fois de l'éclat éphémère de troisième ville de l'empire français.
Cet honneur officiel fait songer à ces croix que l'on confère aux fonctionnaires mécontents, pour les dédommager d'un déplacement ruineux. C'est encore une riche ville commerciale, mais pleine de circonspection, de lenteur, attachée aux traditions, préférant les hasards de la
Bourse aux entreprises hardies; c*est en murmurant bien plus qu'en agissant qu'elle rivalise avec Hambourg et Rotterdam, ces villes si pleines de jeunesse et d'espérance. Néanmoins, elle garde encore la majesté de l'ancienne dominatrice des mers; c'est toujours le plus beau joyau des Provinces-Unies, et elle laisse à l'étranger qui la quitte une sévère image de grandeur et de puissance, que n'efface aucune autre ville de l'Europe.
D'Amsterdam, on a l'habitude de pousser une pointe jusqu'à cette fameuse ville d'Utrecht, dont nous avons tous tant de fois prononcé le nom lorsque, dans notre enfance, nous cherchions à nous imprimer dans la mémoire la date de 1713, en nous préparant à l'examen d'histoire.
On va à Utrecht, qui en elle-même n'offre rien d'extraordinaire à ceux qui ont déjà vu les autres villes hollandaises, moins par curiosité que pour pouvoir rattacher plus tard aux lieux visités le souvenir des événements célèbres dont ses murs ont été témoins. On y va pour respirer l'atmosphère de la ville où s'est accompli l'acte le plus solennel de l'histoire de la Hollande, l'alliance des provinces néerlandaises contre Philippe II ; où fut signé le traité qui rendit la paix à l'Europe, après les formidables guerres de la succession d'Espagne; où la tête innocente de l'octogénaire van Diemen tomba sous la hache du duc d'Albe ; où le souvenir de saint Boniface, d'Adrien VI, de Charles V, de Louis XIV, est encore vivace et parlant, où bouillonne encore l'humeur belliqueuse des anciens évêques transfusée dans le sang des calvinistes orthodoxes et des catholiques ultramontains.
A partir d'Amsterdam, le chemin passe auprès du Diemermeer, le polder (on appelle polder les terrains desséchés) le plus profond de la Hollande, il longe le bras du Rhin qui prend le nom de Vecht, et, passant entre les maisons de campagne et les vergers, arrive à la ville d'Utrecht, assise au milieu d'une campagne fertile, ari*osée par le Rhin, entrecoupée de canaux et parsemée de jardins et de maisons.
Utrecht a, comme Leyde, la physionomie triste et solennelle d'une grande ville déchue ; de vastes places désertes, de grandes rues silencieuses, et de larges canaux où se mirent des maisons de forme antique et de couleur sombre. Mais elle présente aux étrangers quelque chose de nouveau. Les canaux, comme l'Arno à Florence et la Seine à Paris, y sont profondément encaissés entre les rues qui les bordent, et, sous les rues, se trouvent des fabriques, des magasins, des boutiques, des habitations dont les portes donnent sur Teau et qui ont la rue pour toiture. La ville est entourée de belles routes et possède une promenade fameuse que Louis XIV préserva généreusement du vandalisme de ses soldats : c'est une avenue d'une demi-lieue française, ombragéepar huit rangées de très-beaux tilleuls.
L'histoire de la ville d'Utrecht est en grande partie identifiée avec celle de sa cathédrale, qui est peut-être de toutes les églises de la Hollande celle dont les vicissitudes furent les plus étranges. Elle fut fondée, vers 720, par un évêque d'Utrecht; un autre évêque la reconstruisit entièrement vers la moitié du treizième siècle ; le premier août 1674, un ouragan lui enleva net une grande nef qui ne fut plus rebâtie ; dévastée au seizième siècle par les iconoclastes, elle fut, dans le siècle suivant, restituée au culte catholique par les Français ; les Hollandais y rétablirent le culte protestant après l'invasion de
Louis XrV; les statues, les autels, les croix, enfin, y entrèrent et en sortirent, y furent élevés et renversés, vénérés et insultés chaque fois que le vent vint à changer.
Elle doit avoir été anciennement une des plus vastes et des plus belles églises de la Hollande ; aujourd'hui elle est mutilée et nue, et en grande partie encombrée de bancs, qui lui donnent l'aspect d'une chambre des députés. L'ouragan de 1674, en détruisant une nef, sépara l'église de son haut clocher, du sommet duquel on voit, avec un télescope, presque toute la province de Hollande une partie de la Gueldre et du Brabant, Rotterdam, Amsterdam, Bois-le-Ouc, le Leck, le golfe de Zuiderzée, pendant qu*une horloge munie de quarante-deux cloches lance dans les airs, en même temps que la voix des heures, la romance amoureuse du comte d'Almaviva ou la prière des Lombards dans la première croisade.
A côté de l'église, il y a la célèbre Université, fondée en 1636, et qui donne encore quelque animation à la ville, bien que, comme celle de Leyde, elle soit déchue de sa première grandeur. L'Université de Leyde a un caractère particulièrement littéraire et scientifique; celle d'Utrecht a un caractère religieux, qu'elle prête à la ville et qu'elle lui emprunte tout à la fois ; car Utrecht est le siège de l'orthodoxie protestante.
Aussi voit-on dans les rues d'Utrecht des figures de puritains, pâles et fatiguées, qui ont disparu ailleurs, et qui ont l'air d'ombres évoquées d'un autre temps. La population est d'un aspect plus grave que dans les autres villes, les dames affectent un maintien monacal, et il n'y a pas jusqu'aux étudiants chez qui l'on ne trouve une certaine velléité de vivre dansle recueillement et la pénitence; cela, bien entendu, n'exclut ni la bière, ni les fêtes, ni le tapage, ni les excès. Utrecht n'est pas seulement le siège de l'orthodoxie, c'est l'une des plus fortes
citadelles du catholicisme, qui est professé par vingt-deux mille de ses habitants; et personne ne saurait avoir oublié la tempête déchaînée en Hollande, lorsque le pape voulut rétablir dans cette ville l'ancien siège épiscopal; cette tempête ranima les vieilles rancunes entre protestants et catholiques, et renversa le ministère du fameux Thorbecke, le petit Cavour des Provinces-Unies.
Mais en fait de religion, Utrecht possède une rareté précieuse et digne d'un musée, un débris archéologique fort curieux : le siège principal de la secte janséniste, qui n'existe plus à Fétat d'Église constituée en dehors des Pays-Bas, où elle compte encore trente communautés et quelques milliers de fidèles. L'église, décorée de la simple inscription DeOj s'élève au milieu d'un groupe de maisonnettes disposées en forme de cloître et reliées entre elles par de petites cours ombragées d'arbres fruitiers.
C'est dans cette retraite silencieuse et triste, — où, il y a quelques années, on ne pouvait pénétrer que par une seule porte rigoureusement fermée pendant la nuit comme la porte d'une forteresse, — que languit la doctrine décrépite de Jansénius et que sommeillent ses derniers fidèles. Encore aujourd'hui, chaque nouvelle nomination d'évêque est régulièrement annoncée au souverain pontife ; le souverain pontife répond régulièrement par une bulle d'excommunication, qu'on lit du haut de la chaire et qui ensuite est ensevelie et oubliée. C'est ainsi que ce petit Port-Royal^ sentant déjà le froid et la solitude de la tombe, prolonge encore sa dernière résistance contre la mort.
En fait d'institutions notables, Utrecht n'a que la Monnaie et l'École de médecine militaire pour le royaume et les colonies. Les anciennes fabriques de ce beau velours, qui fut pendant si longtemps fameux dans toute l'Europe»
ont entièrement disparu. Aucun monument en dehors de la cathédrale. La maison de ville, où Ton conserve quelques vieilles clefs, quelques vieux étendards, et la table sur laquelle fut signée la paix d'Utrecht, est un édifice qui ne date que de 1830. Le Palais-Royal, que je n'ai pas vu, doit être le plus modeste des palais royaux, puisque les guides hollandais, qui n'oublient rien, ne m'y ont point conduit.
Mais ce palais fut témoin d'une aventure comique qui arriva à Napoléon le Grand, si toutefois la tradition ne ment pas. Durant son court séjour à Utrecht, il occupa la chambre à coucher de son frère Louis, qui était contiguë à la salle de bain. On sait qu'il menait partout avec lui un valet, dont la charge exclusive était de lui préparer un bain à quelque heure que ce fût du jour ou de la nuit.
Le soir de son arrivée à Utrecht, étant de mauvaise humeur, comme il le fut presque toujours en Hollande, il alla se coucher de bonne heure et laissa, soit par inadvertance, soit à dessein, la tradition ne le dit pas, la porte de sa chambre ouverte. Le valet de bain, qui était une bonne pâte de Breton, après lui avoir préparé sa baignoire dans une autre chambre, alla se coucher, de son côté, dans un cabinet peu éloigné de la chambre impériale.
Vers minuit il s'éveilla assailli à l'improviste par un de ces malaises qui vous forcent à prendre le chemin le plus court pour arriver au but, sauta à bas de son lit et, en chemise, à moitié endormi, se mit à chercher la porte à tâtons. Il la trouva; mais, pour son malheur, ne connaissant pas bien les localités, au lieu de rencontrer l'issue qu'il cherchait, il arriva devant la porte de l'empereur.
Il la poussa, la porte s'ouvrit, il entra, et, en entrant,
284 LA HOUANDE.
renversa une chaise. Une voix terrible cria: « Qui estlà?i
Le pauvre garçon, glacé par la peur, fait des efforts pour répondre, et la parole expire sur ses lèvres ; il essaye de sortir par où il est entré, et ne trouve plus la porte ; éperdu, tremblant, il cherche une autre issue, a Qui est là? » répète l'empereur d'une voix tonnante, en se jetant à bas de son lit.
Le malheureux valet, complètement hors de lui, se tourne, tâte, trébuche contre une petite table, renverse une autre chaise. Napoléon alors persuadé qu'il est victime d'une trahison saisit sa grosse montre en argent, s'élance sur le malencontreux visiteur, l'empoigne à la gorge et, criant au secours de toute la force de ses poumons, fait pleuvoir sur sa tête des coups formidables.
Les valets de chambre, les chambellans, les aides de camp, le préfet du palais, tous accourent armés d'épées et portant des lumières, et voient... le grand Napoléon et le pauvre valet, en chemise tous les deux au milieu d'un désordre affreux, se regardant l'un l'autre, le premier avec l'expression d'un étonnement profond, l'autre avec celle de la prière la plus humble, eonmie dans une pantomime théâtrale. Le bruit de l'incident se répandit dans la ville, dans la Hollande, dans toute l'Europe ; comme toujours, la nouvelle se transforma e/i se propageant; on parla d'attentat, de complot, d'assassinat. Napoléon étaitenterré et l'univers bouleversé de fond en comble,... et tout cela parce qu'un domestique s'était trompé de porte.
Hais le prince qui laissa le plus de souvenirs à Ulrecht, ce fut Louis XIV. On va à Utrecht, disent les Français, pour voir le revers de la médaille du grand roi, et le revers de la médaille c'est la guerre de 1670, durant laquelle il fit un long séjour dans cette ville.
Sur le revers de la médaille de Louis XIV se trouve
gravée Tune des pages les plus glorieuses et les plus poétiques de l'histoire de la Hollande.
La France et l'Angleterre s'allièrent pour conquérir la Hollande. Pour quelles raisons ? Des raisons, il n'y en a point. Aux États généraux qui en demandent, les minislres du roi de France répondent en alléguant les impertinences des journaux et une médaille frappée en Hollande et portant une inscription irrespectueuse envers Louis XIV. Le roi d'Angleterre, de son côté, donne pour prétexte un tableau sur lequel on a réprésenté des sujets anglais capturés et brûlés ; il ajoute que la flotte des Provinces-Unies a négligé de saluer un bâtiment anglais.
On dépense cinquante millions de francs en préparatifs de guerre. La France met en mer trente vaisseaux chargés de canons, l'Angleterre réunit une flotte de cent vwles. A l'armée française, forte de cent mille soldats, disciplinée, aguerrie et appuyée par une artillerie formidable, se joint l'armée de l'évêque de Munster et de l'Électeur de Cologne, forte de vingt mille hommes. Les généraux s'appellent Condé, Turenne, Vauban, Luxembourg; le ministre Louvois préside l'état-major ; à sa suite, marche l'historien Pellisson, chargé d'enregistrer les faits militaires ; Louis XIV, le plus grand roi du siècle, entouré de sa brillante Maison, escorté, comme un monarque asiatique, par une phalange de gentilshommes, de cadets, de suisses empanachés, argentés et dorés, accompagne l'armée.
Toute cette force et cette grandeur, suffisante pour écraser un empire immense, menace un petit pays abandonné de tous, défendu par vingt-cinq mille soldats seulement et par un prince de vingt-deux ans ; un pays qui n'a pas de munitions de guerre, qui est déchiré par les factions, et infesté de traîtres et d'espions. La guerre est déclarée, la splendide armée du grand roi entreprend la.march)B triomphale, l'Europe la suit. Louis XIV, à la
286 LÂ!HOLUr<DE.
lôte d'une armée de trente mille soldats commandée par Turenne, sème Toret les faveurs sur son chemin, et tout s aplanit devant lui comme devant un dieu.
Quatre villes tombent d'un seul coup entre ses mains. Toutes les forteresses du Rhin et de TYssel s'ouvrent à son approche. A la lointaine apparition de la brillante avant-garde royale, les ennemis se dispersent. L'armée d'invasion passe le Rhin presque sans rencontrer de résistance, et ce passage est célébré comme un événement merveilleux dans l'armée, à Paris, dans toutes les villes de la France. Doesburg, Zutphen, Arnhem, Nosenbourg, Nimègue, Schenk, Zalt-Bommel, succombent. Utrecht envoie les clefs de ses portes au roi vainqueur. Chaque heure du jour et de la nuit apporte la nouvelle d'une conquête. Les provinces de la Gueldre et de l'Over- Yssel sont soumises. La ville de Naarden, prés d'Amsterdam, est prise.
Quatre cavaliers français s'avancent jusqu'aux portes de Muyden, à deux milles de la capitale. Le pays est en proie à la désolation, Amsterdam s'appi*éte à ouvrir ses portes aux envahisseurs, les États généraux envoient quatre députés pour implorer la clémence du roi. Telle est l'extrémité à laquelle se trouve réduite une république qui était l'arbitre des monarques ! Les députés arrivent au camp ennemi, le roi ne les admet pas en sa présence; Louvois les accueille avec hauteur. Finalement on leur impose les conditions de la paix. La Hollande doit céder toutes les provinces au delà du Rhin et toutes les voies de terre et de mer par lesquelles l'ennemi peut pénétrer jusqu'au cœur du pays ; elle doit payer vingt millions de livres, embrasser la religion catholique, envoyer chaque année au roi de France une médaille d'or, portant comme inscription, que la Hollande doit sa liberté à Louis XIY, et accepter les conditions impo-
sées par le roi d'Angleterre et par les princes de Munster et de Cologne.
L'annonce de ces prétentions outrageantes et insupportables fait éclater à Amsterdam la fureur du désespoir. Les États généraux, le patriciat et le peuple prennent la résolution de se défendre jusqu'à la dernière extrémité. On rompt les digues de Muyden qui contiennent les eaux delamer, et l'Océan fait irruption dans les terres qui lui ont été longtemps interdites ; on le salue avec des cris de joie comme un É^llié et un sauveur; la campagne d'Amsterdam, les innombrables maisons, les villages prospères, Delft, Leyde, toutes les villes voisines, sont inondés ; tout est changé ; Amsterdam est une forteresse entourée par la mer et défendue par un rempart de vaisseaux; la Hollande n'est plus un pays, c'est une flotte qui, lorsque tout autre espoir de salut sera perdu, emportera les richesses, les magistrats et l'honneur de la patrie vers les ports lointains des Colonies. C'en est fait des cavaliers empanachés, de la formidable artillerie, des brillants états-majors, des pompeux triomphes. L'amiral de Ruyter jette le désordre dans les flottes de l'Angleterre et de la France, assure les côtes de la Hollande et introduit la flotte marchande des Indes dans le port de l'île de Texel ; le prince d'Orange fait à l'État le sacrifice de ses richesses, nonde d'autres terres, émeut l'Espagne, obtient du gouverneur de la Flandre qu'il lui envoie des régiments, gagne l'esprit de l'empereur d'Allemagne, qui expédie à son secours Montecuculli à la tête de vingt mille soldats, arrache des secours à l'Électeur de Brandebourg et dispose l'Angleterre à la paix.
C'est ainsi qu'il tient tête aux Français jusqu'à l'hiver, qui couvre la Hollande de glace et de neige, et arrête l'armée de l'envahisseur. Au retour de la belle saison, les batailles recommencent sur terre et sur mer. La
fortune souril quelquefois aux armes françaises ; mais ni les soins du gi^and roi, ni le génie de ses généraux célèbres, ni les efforts de sa puissante armée ne sont capables d'arracher la victoire à la république. Condé tente inutilement de pénétrer au cœur de la Hollande inondée ; Turenne ne peut empêcher le prince d'Orange de faire sa jonction avec l'armée de Montecuculli ; les Hollandais se rendent maîtres de Bonn et occupent l'évêché de Munster; le roi d'Angleterre se retire de la ligue ; l'armée française se trouve contrainte d'abandonner l'entreprise. . L'invasion avait été une marche triomphale ; la retraite fut une fuite précipitée ; les arcs de triomphe élevés à Paris pour fêter la conquête n'étaient point encore terminés lorsque l'avant-garde de l'armée en déroute y fit son apparition ; et Louis XIV, à qui l'Europe souriait au commencement de la campagne, se trouvait, après la funeste issue de cette guerre, aux prises avec toute l'Europe* C'est ainsi que la petite . Hollande triompha du grand monarque, l'amour de la patrie de Ja fureur des conquêtes, le désespoir de la toute-puissance, la justice, de la force.
A quelques lieues d'Utrecht, près d'un très-beau bois, se trouve le village Zeist, où l'on arrive par un chemin bordé de parcs et de maisons de campagne appartenant à de riches négociants de Rotterdam. Dans ce village il y a une colonie de ces fameux frères unis, ou frères de Bohême, ou frères moraves, secte religieuse issue de celles de Valdus et de Jean Huss, qui bouleversèrent l'Europe. J'eus, moi aussi, le désir de voiries descendants directs de ces Vaudois et de ces Hussites « qui furent brûlés sur tous les bûchers, pendus à tous les gibets, cloués sur toutes les croix, rompus sur toutes les roues, écartelés par tous les chevaux », et je fis une course à Zeist. Cet établissement des frères moraves fut fondé vers le
milieu du dernier siècle et contient environ deux cent cinquante personnes, hommes, femmes et enfants. La physionomie de l'endroit est austère comme la vie des habitants. Ce sont deux vastes cours, séparées par une large rue, et dont chacune est fermée sur trois côtés par un grand édifice nu comme une caserne. Un de ces édifices est occupé par les célibataires, les gens mariés et les écoles ; Tautre par les veuves, les jeunes filles, l'église, le pasteur et le chef de la communauté. Le rezde-chaussée est pris par des magasins qui contiennent des marchandises, en partie fabriquées par les Moraves eux- , mêmes, telles que de? gants, du savon, des chandelles, etc. ; en partie achetées pour être revendues à prix fixe et à fort bon marché.
L*église n*est qu'une grande salle avec deux tribunes pour les étrangers et des bancs grossiers pour les frères. L'intérieur de l'édifice ressemble à un couvent. Ce ne sont que de longs corridors sur lesquels s'ouvrent de petites chambres, où chacun des frères vit dans un profond recueillement, travaillant ou priant. Leur vie est des plus austères. Ils professent, du moins extérieurement, la confession d'Augsbourg. Ils admettent le péché originel, mais avec la croyance que la mort de Jésus- Christ a complètement purifié l'humanité. Ils croient que l'unité de FEglise consiste plutôt dans la charité, qui doit réunir tous les disciples du Christ en un seul cœur, que dans l'uniformité de la foi. Us pratiquent, dans un certain sens, la communauté des biens, et fondent le trésor conunun au moyen de contributions volontaires.
Ils exercent au profit les uns des autres toutes les professions nécessaires : celles de médecins, d'assistants, de moniteurs, de maîtres. Les supérieurs peuvent punir par la réprimande, par l'excommunication et par l'expulsion. Les occupations de la journée sont réglées comnje dans
un collège : prière, réunions particulières, lectures, travail, exercices religieux, à heure fixe et entre frères de la même classe. Pour donner une idée de Tordre qui règne dans cette société, il suffît de signaler, parmi tant d'autres habitudes étranges, celle d'indiquer les différents états des femmes par des rubans de différentes couleurs qu'elles portent sur la tête.
Les filles ont un ruban d'un rose vif jusqu'à dix ans ; un ruban rouge jusqu'à dix-huit, et rouge pâle jusqu'au jîour où elles se marient; les femmes mariées portent un • ruban bleu et les veuves un ruban blanc. Dans cette société, toute chose est ainsi classée, déterminée, mesurée; la vie s'écoule comme une machine travaille; l'homme se meut comme un automate; le règlement tient lieu de volonté et l'horloge gouverne la pensée. Lorsque j'entrai dans cet édifice, je ne vis que deux subalternes immobiles sur le seuil d'une porte et une jeune fille avec un ruban rouge à la fenêtre» Les cours étaient désertes, on n'entendait même pas bourdonner une seule mouche, et l'on ne voyait aucun indice de vie. Après avoir un peu regardé çà et là, conune l'on regarde un cimetière à travers les barreaux d'une grille, je repris tout pensif la route d'Utrecht.
Depuis le moment où j'ai écrit les premières pages de ce livre, je me suis encouragé à continuer en pensant au plaisir que j'éprouverais en arrivant au village de Broek. J'ai eu des jours de découragement et de lassitude, durant lesquels j'aurais jeté' au feu toutes mes paperasses; mais cette pensée me releva toujours dans mes défaillances. L'imago de Broek était mon étoile polaire. « Combien de temps encore avant d'arriver à Broek? », me demandait-on cheie moi. Et je répondais en soupirant : Encore deux mois, — vingt jours, — une semaine. » Me voici enfiù au jour tant désiré. Je suis joyeux et impatient; je
voudrais, pour m'exprimer, employer tout à la fois la plume, le pinceau et la voix ; j*ai mille choses à dire et je ne sais par où commencer, et je ris de moi-même comme le fera probablement le lecteur.
Dans les différentes villes que j*avais visitées, de Rotterdam à Amsterdam, j'avais plus d*une fois entendu parler du village de Broek, mais toujours en passant et de façon à piquer ma curiosité plutôt qu'à la satisfaire. Ce nom de Broek, prononcé dans une réunion, faisait rire tout le monde. Je demandai un jour à Tun des rieurs le sujet de son hilarité; le rieur me répondit tout simplement; « Parce que c'est une chose ridicule. » Un autre, à la Haye, m'avait dit d'un ton plutôt aigre que doux : « Eh I quand les étrangers en auront-ils enfin fini avec ce bienheureuxBroek? N'y a-t-il donc pas d'autres manières de se moquer de nous?» A Amsterdam, l'hôtelier riait dans sa barbe en me désignant sur la carte le chemin que j'avais à suivre pour aller à Broek ; cet homme avait l'air de dire : c Enfantillages que tout cela ! )) A tout le monde, j'avais demandé des renseignements particuliers, et personne n'avait voulu m'en donner Ils haussaient les épaules et disaient : « Vous verrez. » De quelques paroles échappées aux uns et aux autres, j'avais seulement pu conclure que c'était un fort étrange village, fameux depuis le dernier siècle à cause de cette étrangeté même, et décrit, illustré, tourné en ridicule par les étrangers, qui en font un prétexte pour débiter aux dépens des Hollandais une infinité de fables et de plaisanteries.
Je laisse à penser de quelle curiosité j'étais tourmenté. Il suffira de dire que chaque nuit je rêvais de Broek, et que j'aurais à faire un livre si je voulais décrire tous les villages fantastiques, merveilleux, impossibles, que je vis dans ces rêves. 11 me fallut faire un effort pour donner la préséance à l'excursion d'Utrecht; à peine de re^
tour à Amsterdam, je partis pour le mystérieux village.
Broek est situé dans la Nord-Hollande, à mi-chemin, ou à peu près, entre la ville d*Édam et Amsterdam, et à peu de distance du bord du Zuiderzée. Il me fallait donc traverser le golfe de TY et remonter en partie le canal du Nord.
Je m'embarquai, le matin, de bonne heui*e, à bord d'un des petits bateaux à vapeur qui partent à chaque heure du jour pour Alkmaar et le Helder, et j'arrivai en peu de minutes dans le grand canal.
Ce canal est le plus grand de la Hollande et l'un des plus merveilleux travaux qui aient été faits en Europe au dix-neuvième siècle. Tout le monde sait conuneilt et à quelle fin il a été ouvert. Jadis les grands bâtiments, pour atteindre le port d'Amsterdam , devaient traverser le golfe du Zuiderzée, semé de bancs de sable et agité par des tempêtes furieuses. Cette traversée, longue et pleine de périls, était surtout difficile à Tendroit où le golfe du Zuiderzée fait sa jonction avec celui de l'Y, à cause d'un grand banc de sable appelé PampuSy que les gros bâtiments ne pouvaient passer qu'en s'allégeant d'une partie de leur charge et en se faisant remorquer à grands frais et avec une grande perte de temps.
Pour rendre plus facile l'accès du port d'Amsterdam, on creusa ce grand canal, qui va du golfe de l'Y jusqu'à la mer du Nord en traversant toute la Nord-Hollande, et dont la longueur est de quatre-vingts kilomètres à peu près, sur une largeur de quarante mètres et une profondeur de six. Commencé en 1819, il fut terminé en 1825 et coûta trente millions de francs. Grâce à ce canal, les plus grands bâtiments arrivent, quand le temps est favorable, en moins de vingt-quatre heures, de la mer du Nord dans le port d'Amsterdam. Malgré cela, la ville est encore, comparativement aux autres villes maritimes, dans
une position fort désavantageuse au commerce, puisque l'entrée du canal du Nord, près de Tîle de Texel, est trèsdifficile ; dans le canal lui-même, il faut que les bâtiments soient remorqués, aussi le trajet revient-il à un millier de francs environ ; dans les hivers rigoureux, Teau du canal gèle, la navigation est interrompue ou ralentie, et il faut quelquefois dépenser jusqu'à trente mille florins pour pratiquer un passage.
Le courage des Hollandais, cependant, ne se laissa pas aiTêter par cette difficulté, et une nouvelle voie fut ouverte au commerce. Un autre canal, auquel on travaille aujourd'hui, traversera le golfe de l'T dans le sens de sa plus grande longueur, coupera les dunes et débouchera dans la mer, près du village de Wijk-aan-zee, séparant ainsi la Nord-Hollande du continent. Ce canal sera long de vingt-cinq kilomètres et aura la largeur de celui de Suez; par cette voie, les navires pourront arriver de la mer à Amsterdam en deux heures et trente minutes ; une grande partie du golfe de l'Y, comblée avec les matériaux extraits du canal, sera convertie en terre cultivable; et l'on aura ainsi fermé à jamais la porte aux inondations de la mer, dont la ville d'Amsterdam est perpétuellement menacée. Les travaux, commencés en 1866, sont presque terminés; et dès le 25 septembre 1872, un bâtiment de la société qui exécute la grande entreprise, a parcouru en triomphe la nouvelle voie, salué joyeusement par la grande ville comme un héraut avant-coureur de prospérité et de richesse.
Le bateau à vapeur avait à peine dépassé les portes monumentales du canal du Nord, que le golfe, le port, Amsterdam, tout disparut à mes yeux, les eaux du canal étant, en cet endroit, de près de trois mètres plus basses que le niveau de la mer, et je ne vis plus qu'une myriade de mâts de navires, de pointes de clochers et de
bouts d'ailes de moulins, pointant au-dessus des hautes digues entre lesquelles nous glissions.
De temps à autre, le bateau à vapeur passait par une porte étroite; les bords étaient déseris, le canal fermé de tous les côtés, rhorizon masqué ; il semblait qu*on naviguât sur les fossés sinueux d'une forteresse inondée. Au bout d'une demi-heure de cette navigation furtive, on arriva à un village, une véritable énigme de village, formé de quelques maisonnettes coloriées, rangées le long d'une digue et presque entièrement cachées par une file d'arbres, taillés en éventail et plantés devant les portes, conmie pour défendre les secrets de la vie domestique contre les regards du passant. Le bateau passa par une autre écluse et déboucha en pleine campagne, où un spectacle tout nouveau se présenta à mes regards.
Le niveau des eaux du canar étant beaucoup plus élevé que celui de la campagne environnante, le bateau glissait à la hauteur des cimes des arbres et des faîtes des maisons qui bordaient les digues; les gens qui allaient le long des sentiers levaient la tête pour voir le bâtiment, comme nous l'avions levée nous-mêmes peu de temps auparavant pour regarderies gens qui passaient sur les digues. Nous rencontrions des bâtiments halés par des chevaux, des bateaux remorqués par des familles entières, allant à la file par ordre d'âge depuis l'aïeul jusqu'au petit-fils, et devant le petil-fils, le chien ; des bateaux à vapeur venantd'Alkmaaret du Helder, pleins depaysannes, le front ceint du cercle d'or; et nous voyions de tous les côtés de la campagne voguer des barques à voile qui, parce que les canaux sont cachés par les digues verdoyantes, semblaient glisser sur l'herbe des prairies.
Arrivé au terme de mon voyage, je descendis, je m'arrêtai à voir partir le bateau à vapeur, puis je pris tout seul le chemin de Broek, bordé à gauche par un canal et
à droite par une haie. Il me fallait marcher pendant une heure. La campagne était verte, sillonnée de mille canaux, parsemée de groupes d'arbres et de moulins à vent, et silencieuse comme une steppe. De très-belles vaches blanches et noires erraient ou se reposaient sur le bord des canaux, sans être gardées par personne ; des bandes de canards et d'oies, blanches comme des cygnes, nageaient dans les bassins; et, çà et là, quelque petite barque, mise en mouvement par la rame d*un paysan, filait sur les canaux, entre les prairies. Cette vaste plaine, animée de cette vie lente et muette, m'inspirait un sentiment de paix si suave, que la plus douce musique m'eût troublé comme un bruit importun.
J'avais déjà marché pendant une demi-heure; je n'apercevais encore que la pointe du clocher de Broek,et cependant je commençais avoir çà et là des signes qui annon* çaient le voisinage d'un village.
La roule passait sur une digue, au flanc de laquelle s'élevaient quelques maisons. Une de ces maisons, une cahute de bois, dont le toit atteignait à peine à la hauteur du chemin, grossière, délabrée, déjetée, une vraie tanière, avait une petite fenêtre garnie de son rideau blanc noué d'un côté par un ruban bleu ; à travers ses vitres, on entrevoyait une petite table couverte de tasses, de verres, de fleurs, de babioles brillantes comme les objets d'un étalage.
Cette maison à peine dépassée, je vois deux pieux plantés en terre pour soutenir une haie, tous les deux peints eh bleu et rayés de blanc comme les mâts pavoises que l'on élève pour les fêtes publiques. Un peu plus loin, je trouve une autre chaumière de paysans, devant laquelle s'étalent de petits seaux, des bancs, des râteaux, des pelles, despioches, chaque objet peint en rouge, en bleu, en blanc, en jaune, rayé et bordé d'autres couleurs, comme
des engins de saltimbanques. J^avance, et je vois d^autres maisons rustiques, aux tuiles multicolores, aux portes vernies, aux fenêtres ornées de dentelles, de petits rubans, de châssis en fil de fer, de petits miroirs mobiles, de colifichets suspendus.
A mesure que j'avance, la vivacité et la variété des couleurs, la propreté, le luisant, la pompe vont en croissant. J*aperçois*des rideaux brodés et des rubans roses aux fenêtres des moulins; des chariots et des instruments d'agriculture dont les lames, les cercles et les clous resplendissent comme de l'argent; des maisons de bois vernies ; des clôtures et des palissades rouges et blanches ; des fenêtres dont les vitres sont bordées de deux ou trois raies de couleurs différentes; et, enfin, la plus étrange de toutes les choses étranges : les troncs d'arbres peints en bleu de ciel depuis le pied jusqu'à la naissance des branches.
Tout en riant en moi-même de ces bizarreries, j'anîve à un ample bassin entouré d'arbres rapprochés et couverts d'un épais feuillage ; au delà des arbres, sur le bord opposé, pointe un clocher. Je regarde tout autour de moi : il n'y a qu'un enfant étendu tout de son long dans l'herbe. Je lui demande : « Broek? » 11 se met à rire et répond : « Broek. » Alors je regarde mieux et je vois briller, au milieu de la verdure des arbres, des couleurs si voyantes, si criardes, si enragées qu'il m'échappe une exclamation de stupeur.
Je fais le tour du 4)assin, je passe sur un petit pont de bois aussi blanc que la neige, je m'engage dans une petite rue, je regarde.... Broek! Broek! Broek! Je le reconnais tout de suite, il ne saurait y avoir de doute, ce ne peut être que Broek!
Figurez-vous un assemblage de maisonnettes en papier mâché, formé par un enfant de huit ans, une ville con-
UTREGUT. 297
struite dans la vitrine d*un magasin de joujoux de Nuremberg, un village bâti en vue d'un ballet d'opéra sur le dessin d'un éventail chinois, une réunion de baraques de saltimbanques enrichis, un groupe de petites maisons de campagne faites pour servir de théâtre aux marionnettes, la fantaisie d'un Oriental grisé d'opium, quelque chose qui fait penser en même temps au Japon, à l'Inde, à la Tartarie, à la Suisse, au style rococo Pompadour, et à celui des édifices en sucreries que les confiseurs mettent en montre ; un mélange de barbarie, de gentillesse, de prétention, de mignardise, d'ingénuité, de sottise, qui offense le bon goût, provoque le rire et vous charme tout à la fois; figurez vous enfin la plus puérile extravagance à laquelle on puisse donner le nom de village, et vous aurez une idée encore bien vague de Broek.
Toutes les maisons sont entourées d'un jardinet, séparé de la rue par une palissade bleu de ciel, de la forme d'une balustrade ou d'une barrière, avec des globes, des pommes et des oranges en bois sur la pointe des lattes. Les rues, bordées de ces palissades, sont très-étroites et pavées de briquettes de couleur différente, mises de champ et combinées de façon à former toutes sortes de dessins ; de loin, on dirait que les rues sont recouvertes de tapis turcs.
Les maisons, la plupart en bois, avec un rez-de-chaussée seulement, et très-petites, sont roses, noires, cendrées, de couleur pourprée, bleu pâle, de la nuance de l'herbe des montagnes; elles ont le toit couvert en tuiles vernissées et disposées en échiquier; des chéneaux ornés d'une espèce de feston en bois découpé comme une dentelle; des façades à pointe, avec une petite banderole au sommet, ou une petite lance, ou quelque chose qui ressemble à un bouquet de fleurs ; des fenêtres à vitres rouges ou bleues, ornées de rideaux, de broderies, de
rubans, de châssis, de franges, de glands, de colifichets; des portes peintes et dorées, surmontées de toutes sortes de Bas-reliefs représentant des fleurs, des figurines et des trophées, au milieu desquels on lit le nom et la profession du propriétaire.
Presque toutes les maisons ont deux portes, Tune- devant, l'autre derrière la maison, celle-ci pour rentrée et la sortie de tous les jours, l'autre qui s'ouvre seulement dans les circonstances solennelles de la vie, comme aux naissances, à la mort, aux mariages.
Les jardins ne sont pas moins étranges que les maisons. On les dirait faits pour des nains: Les allées sont à peine assez larges pour qu'on y puisse poser les pieds ; on pourrait entourer les plates-bandes avec les deux bras, les berceaux de verdure contiennent à grand'peinë deux personnes de petite taille, serrées l'une contre l'autre, les haies de myrtilles n'arrivent pas au genou d'un enfant de quatre ans. Entre ces berceaux et ces plates-bandes il y a de petits canaux, bons tout au plus pour qu'on y fasse voguer des barques de papier; malgré cela, on y voit des ponts de bois, puérilité superflue, avec des colonnettes et des parapets coloriés ; des bassins grands comme une baignoire sont occupés presque en entier par une barque lilliputienne attachée avec une cordelle rouge à un pieu couleur bleu de ciel; ajoutez à tout cela de petits escaliers, de petits potagers, de petits carrefours, de petites tonnelles, de petites portes, de petites grilles, toutes choses qu'on peut mesurer avec la main, franchir d'un bond et jeter en l'air d'un coup de poing.
Autour des maisons et des jardins, s'élèvent des arbres taillés en forme d'éventails, de panaches, de disques, de trapèzes, avec des troncs peints en blanc et en bleu, et, par-ci par-là, des cabanes de bois pour les animaux do-
mestiques, bariolées, dorées et sculptées comme les petits palais du théâtre des marionnettes.
Après avoir donné un coup d'œil aux premières maisons et aux premiers jardins, je m*engageai dans le village. 11 n'y avait âme qui vive ni dans les rues ni aux fenêtres. Toutes les portes étaient fermées, tous les rideaux baissés, tous les canaux déserts, toutes les barques iuunobiles. Le village est construit de telle sorte qu'on ne voit jamais plus de quatre ou cinq maisons à la fois > à mesure que Ton s'avance, il y en a une qui se cache, une auti'e qui se montre furtivement, une troisième qui se dégage tout entière; et, de toutes parts, parmi les troncs des arbres, apparaissent et disparaissent des raies et des points de couleur vive ; cela produit l'effet d'une troupe de masques épars qui jouent à cache-cache. A chaque pas, on découvre une nouvelle petite perspective de théâtre, une nouvelle combinaison étrange de couleurs, un nouveau caprice, un nouveau ridicule.
11 semble que d'un moment à l'autre ces portes doivent donner passage à une foule d'automates tenant des cymbales turques et des tambourins, comme ceux qui se démènent sur les orgues de Barbarie. En faisant cinquante pas, on fait le tour d'une maison, on passe un pont, on traverse un jardin, on parcourt une rue et l'on revient au point de départ. Un enfant vous y paraît un homme, et un homme un géant. Tout y est petit, compassé, léché, peint, copié, dénaturé, enfantin.
D'abord il vous arrive de rire; ensuite la colère vous prend en pensant que les habitants de ce village vont croire que vous l'admirez ; cette caricature vous devient odieuse ; vous traiteriez d'imbéciles tous les propriétaires de ces maisons ; vous voudriez leur pei'suader que leur fameux Broek est une insulte à l'art et à la nature, et qu'ils n'ont, eux, ni bon goût ni bon sens. Mais quand
VOUS VOUS êtes bien soulagé par des invectives, vous recommencez à rire, et le rire finit par prévaloir.
Après avoir erré quelque temps sans rencontrer personne, il me vint le désir de voir Tintérieur d*une maison. Pendant que je regardais de côté et d'autre en quête d'une âme hospitalière, je m'entendis appeler : « Monsieur. )) Je me retourne et je vois une femme sur le pas d'une porte, et cette femme me demande timidement : • — Foulez-fous foir une maison particulière?
J'accepte; la femme laisse ses sabots sur le seuil, selon l'usage du pays, et me fait entrer. C'était une pauvre veuve, comme elle me le dit aussitôt que nous fûmes entrés, et elle n'avait qu'une chambre; mais quelle chambre I Le plancher était couvert de nattes très-propres ; les meubles avaient le luisant de l'ébène; les poignées de la commode, la languette du coffre, les saillies d'une petite armoire, les broquettes des chaises, jusqu'aux clous plantés dans le mur, tous les objets semblaient être en argent.
La cheminée était un vrai petit temple, toute revêtue de carreaux de faïence coloriés et si propres qu'ils avaient l'air de n'avoir jamais subi les atteintes de la fumée. Sur une petite table, il y avait un encrier en cuivre, une plume de fer et quelques brimborions qui auraient attiré l'attention dans la vitrine d'un orfèvre.
Partout où se portaient mes regards, je voyais étinceler quelque objet. N'apercevant pas le lit, je demandai à la bonne femme où elle dormait. Pour toute réponse, elle s'approcha d'une paroi et ouvrit les deux battants d'une porte cachée par la tapisserie. Le lit (dans cette maison comme dans toutes les autres) occupe une espèce d'alcôve pratiquée dans le mur, et consiste en un matelas et une paillasse étendus sur la partie inférieure du mur même, sans bois de lit. Cela peut êti'e
commode en hiver, mais on y doit étouffer en été.
Cette femme me fit voir les instruments qui lui servaient au nettoyage. 11 y avait de quoi monter une boutique : balais, époussettes, petites brosses, lavettes, ratissoirs, petits râteaux, écouvillons, baguettes, pelles, plumeaux, eau-forte, blanc d'Espagne pour les vitres, poudre rouge de Venise pour la Vaisselle, poudre de charbon pour les cuivres, émeri pour le fer, brique anglaise pour les dalles et jusqu'à de petits morceaux de bois pour extirper les fétus de paille microscopiques d'entre les joints des briques.
Elle me donna de fort curieux détails au sujet de la fureur de propreté qui a rendu le village de Broek fameux en Hollande. 11 n'y a pas longtemps qu'on lisait à l'entrée du village une inscription conçue en ces termes : Avant ou après le coucher du soleil^ personne ne peut fumer dans le village de Broek, si ce n'est avec une pipe munie d'un couvercle (pour que la cendre ne se répande pas), et quand on traverse le village avec un cheval, U est défendu de rester en selle, on doit le conduire à pied,
U était aussi défendu de traverser le village en voiture, ou avec des brebis ou des vaches, ou tout autre animal qui aurait pu souiller la voie publique. Cette défense ne subsiste plus, mais les chariots et les animaux font encore le tour de Broek, par la force de l'habitude.
Il y avait devant toutes les maisons, et il y a même encore devant certaines portes, des crachoirs en pierre, dans lesquels les fumeurs crachaient du haut des fenêtres. L'habitude de rester déchaussé dans la maison est encore en pleine vigueur, si bien que l'on voit des souliers, des bottines et des sabots amoncelés devant toutes les portes. On raconte que des soulèvements populaires ont eu lieu à Broek contre des étrangers qui semaient par les rues des noyaux de cerise; c'est une fable, mais ce
302 LÀ HOLLÂNDB
qui est vrai, c'est que quand un habitant de Broek voit tomber une feuille ou un brin de paille que le vent apporte devant sa maison, il va le ramasser et le jeter dans le canal.
On dit encore, ajouta cette bonne femme, que Ton va nettoyer les souliers à cinq cents pas hors du village, qu'il y a des garçons payés pour souffler quatre fois par jour entre les briques de la rue, et que dans certaines maisons on porte les hôtes à bras pour qu'ils ne salissent pas le plancher ; ce sont de purs commérages, et il est plus que probable qu'il n'en est rien.
Avant de me laisser sortir, cependant, elle me raconta une anecdote qui, si elle était vraie, ferait presque croire à la possibilité de ces extravagances. « Jadis, me dit-elle, la manie de la propreté était poussée à un tel point, que les femmes de Broek négligeaient jusqu'à leurs devoirs religieux pour frotter et laver. Le pasteur du village, après avoir inutilement essayé toutes les voies de la persuasion pour faire cesser ce scandale, prit un autre parti* Il fit un long sermon, dans lequel il disait que toute femme hollandaise qui aurait fidèlement rempli ses de^ voirs envers Dieu durant cette vie terrestre, trouverait dans le monde à venir une maison toute pleine de meubles, d'ustensiles et de brimborions de toute espèce et du plus grand prix ; dans cette maison, elle pourrait brosseri savonner et polir pendant toute l'éternité, sans être distraite par d'autres occupations. L'image de cette récompense sublime, la pensée de ce bonheur immense inspira tant d'ardeur et tant de piété aux femmes de Broek, qu'à partir de ce moment elle^ furent toujours assidues aux exercices religieux et n'eui*ent plus jamais besoin d'exhortation. ))
Et cependant, ce n'est ni à cette fureur de propreté, ni à la bizarrerie architectonique que j'ai décrite, que le
UTRECMT. 505
village de Broek doit sa quasi-célébrité. Elle lui vient d'une extravagance de formes et de coutumes en comparaison de laquelle ce qui se voit aujourd'hui n'est presque plus rien du tout. Le Broek de nos jours n'est plus que l'ombre du Broek d'autrefois.
Pour s'en convaincre, il suffit de visiter une maison située à l'entrée du village et ouverte aux étrangers; c'est un modèle complet des anciennes maisons, soigneusement conservé par son propriétaire comme un monument historique des folies passées. L'extérieur de la maison ne diffère pas de celui des autres : c'est une baraque de marionnettes. Ce qu'il y a de merveilleux, ce sont les appartements et le jardin.
Les chambres, toutes petites, sont autant de bazars dont chacun demanderait un volume de descriptions. La manie hollandaise d'entasser objets sur objets et de chercher la beauté et l'élégance dans l'excès des ornements les plus disparates, y est portée jusqu'à l'idéal du ridicule. On y voit des figurines en porcelaine sur les armoires, des tasses et des sucriers chinois sur les tables, et même dessous ; des plats suspendus aux parois depuis le plafond jusqu'au plancher, des horloges, des œufs d'autruche, de petites barques, des navires, des coquillages, des vases, des petits plats, des coupes, accrochés dans tous les interstices et cachés dans tous les recoins ; des tableaux composés de figures qui changent de forme suivant le point de vue où l'on se place ; des armoires remplies de centaines de bibelots ; des ornements sans nomj des décorations qui n'ont pas de sens, un éncombrementj un éclat, une dissonance de couleurs, un mauvais goût si naïvement barbare^ que l'on éprouve du plaisir et du dépit à les regarder.
Mais toutes ces extravagances sont de beaucoup sur* passées par le jardin. Ici, l'on voit des ponts jetéjs pour
la forme sur des rigoles larges comme la main, dos grottes et de petites cascades grandes comme des jouets d'enfants' de petites églises rustiques, des temples grecs, des kiosques chinois, des pagodes indiennes, des statues peintes, de petits fantoches dont les mains et les pieds sont dorés, et qui s^échappent de paniers de fleurs, des automates de grandeur naturelle qui fument et qui filent, des armoires qui s'ouvrent lorsqu'on touche un ressort et qui laissent voir une société de marionnettes assises à table, de petits bassins dans lesquels nagent des cygnes et des oies de zinc, des plates-bandes couvertes d'une mosaïque de coquillages avec un beau vase de porcelaine au milieu ; des arbres qui représentent des figures humaines, des touffes de buis taillées en forme de clochers, de petites églises, de navires, de chimères, de paons qui font la roue et d'enfants qui étendent les bras ; des sentiers, des pavillons, des haies, des fleurs, des plantes, tout cela tordu, maniéré, tourmenté, abâtardi, contourné. Voilà ce qu'étaient autrefois toutes les maisons et tous les jardins de Broek.
Mais aujourd'hui ce n'est pas seulement l'aspect du village, c'est aussi la population qui a en grande partie changé. Broek portait autrefois le nom de village des millionnaires, parce que presque tous ses habitants étaient de riches négociants, qui s'y retiraient par amour de la solitude et de la paix. Peu à peu, l'ennui, le ridicule auxquels leurs maisons et eux-mêmes étaient en butte, rimportunité des voyageurs, l'attrait de résidences plug agréables, enlevèrent à Broek presque toutes les familles riches ; le petit nombre des fidèles voyanf s'éteindre l'émulation qui avait produit tant de puériles merveilles, ne songea plus à en créer de nouvelles et laissa les vieilles tomber en ruines ou disparaître. Aujourd'hui Broek a environ im millier d'habitants, dont la plus grande partie
fait des fromages ; les autres sont des boutiquiers, des fermiers ou des artisans qui vivent de leurs rentes.
Quoique déchu, Broek est encore visité par tous les étrangers qui viennent en Hollande. Dans une chambre de la maison que j'ai décrite, il y a un livre énorme qui contient plusieurs milliers de cartes de visite et de signatures manuscrites de personnes de tous les pays. Je Tai parcouru en entier. La plupart des visiteurs sont Anglais et Américains ; on y voit bien peu d'italiens, presque tous nobles, presque tous des provinces méridionales.
Entre beaucoup de noms fameux, je vis ceux de Victor Hugo, de Walter Scott, de Gambetta et du dramaturge Emile Augier. Parmi les souvenirs se trouve un presse-papiers dont l'empereur et l'impératrice de Russie firent présent à un habitant de Broek, en reconnaissance de l'hospitalité qu*il accorda en 1864 au grand-duc Nicolas Alexandrovitch.
Au nombre des visiteurs illustres de Broek se trouvent aussi l'empereur Alexandre de Russie et Napoléon le Grand. La tradition locale raconte que tous les deux ayant voulu voir l'intérieur d'une maison, furent obligés, avant d'entrer, de passer de gros bas de laine présentés par la servante, pour que le plancher ne fût pas souillé par les semelles de leurs bottes. Je n'oserais affirmer l'authenticité du fait; mais je sais, pourTavoir lu dans certains Mémoires du voyage de Napoléon en Hollande, qu'il prit de l'humeur, à Broek, parceque les rues étaient désertes et que les gens enfermés chez eux, le regardaient de derrière les vitres, comme pour le surveiller et l'empêcher par cette surveillance de salir ]es grilles des jardins.
I^'empereqr Joseph H fit, lui aussi, une visite à Broek; mais à ce gue l'on raconte, il ne put pénétrer dans aucune maison, faute de g'être muni de lettres de recommanda»
tion. Comme un aide de camp kisistait auprès du propriétaire d*une maison : « Je ne connais point votre empereur , répondit l'homme de Broek ; quand ce serait le bourgmestre d'Amsterdam en personne, je ne reçois pas les gens que je ne connais pas. »
Après avoir visité la maison et le jardin d'autrefois; j'entrai dans un petit café où une jeune fille sans souliers, comprenant tout d'abord mon langage de sourd-rouet, m'apporta un demi-fromage d'Ëdam, des œufs et du beurre, chaque objet recouvert d'un couvercle en faïence, protégé par un petit réseau en fil de fer et caché sous une serviette brodée, toute blanche; ensuite, escorté d'un garçon qui me parlait par gestes, j'allai visiter une ferme.
Beaucoup de gens qui, chez nous, portent chapeau de soie et montre d'or, n'ont point un appartement aussi propre et aussi orné que celui où se prélassent les vaches de Broek. Avant d'entrer, vous essuyez vos souliers à une natte étendue devant la porte; si vous vous oubliez, on ne se gène pas pour vous rappeler à l'ordre. Les étables sont pavées de briques de différentes couleurs, et d'une propreté exquise; les parois sont revêtues de bois de sapin, les fenêtres ornées de rideaux de mousseline et de pois de fleurs, les mangeoires sont peintes, les vaches étrillées, peignées, lavées.
Pour les empêcher de se salir on leur relève la queue à l'aide d'une ficelle attachée à un clou du plafond; une rigole qui traverse l'étable emporte continuellement les ordures; excepté sous les pieds des bêtes, on ne voit nulle part ni un fétu ni une tache ; l'air y est si pur, qu'en fermant les yeux on pourrait se croire dans un salon. Les chambres des paysans, la laiterie où Ton fait le fromage, les cours, les moindres recoins, tout est également propre et luisant.
Avant de repartir pour Amsterdam, je fis encore un tour
ZAANDAM. 307
dans le village, prenant soin de cacher mon cigare lorsque quelque femme au diadème d'or me regardait par la fenêtre ; je passai sur deux ou trois ponts blancs ; je poussai du pied quelques petites barques, je m'arrêtai un peu devant les maisonnettes les plus bariolées, puis, ne voyant apparaître âme qui vive ni dans les rues ni dans les jardins, je repris ma route solitaire, « en croupe du cheval de saint François, » avec ce sentiment de tristesse que laissent au cœur toutes les grandes curiosités satisfaites.
ZAANDAM
La plupart des étrangers, après avoir visité le village de Broek et la ville de Zaandam, partent pour la Frise ou retournent à la Haye avec la conviction qu'ils ont vu la Hollande. Je voulus au contraire pousser jusqu'à l'extrémité de la Nord-Hollande, pensant que dans cette province reculée, où les étrangers n'ont guère l'habitude de se fixer, ni les voyageurs de promener leur curiosité, je verrais des costumes, des usages et des aspects anciens, plus scrupuleusement conservés que dans les autres.
Le danger de n'être point compris, de tomber sur de mauvaises auberges, de me trouver seul, embarrassé et mélancolique dans de petites villes dont les Guides ne font pas même mention et que les voyageurs les plus patients ne font que traverser à vol d'oiseau, rien enfin ne put me détourner de mon projet. Une belle matinée du mois d'août le démon des voyages, le plus puissant de tous les démons qui aient envahi l'âme humaine, me transporta, moi et ma valise, sur un bateau à vapeur qui partait pour Zaandam, m'embarqua le même jour pour Alkmaar, la métropole des fromages, et me donna le soir même un billet de
seconde classe pour le flelder, ce Gibraltar du Nord.
Zaandam, vu du golfe de TY, présente Taspect d*une forteresse couronnée d'innombrables tours, du haut desquelles les citoyens demandent des secours, par des signaux précipités, à une armée lointaine. Ce sont des centaines de moulins fort élevés qui se dressent entre les maisons, sur les digues, le long de la plage, par toute la campagne environnante ; une partie d'entre eux travaille au dessèchement des terres, d autres à la fabrication de rhuile de colza, qui est un des plus importants articles de commerce de Zaandam; d'autres, à réduire en poudre une espèce deluf volcanique charrié par le Rhin, qui sert à composer un ciment particulier pour les ouvrages hydrauliques ; d'autres encore, à scier le bois, à monder l'orge, à broyer des couleurs, à fabriquer du papier, de la moutarde, de l'émail, des cordes, de l'amidon, des pâtes. On ne voit la ville que peu de minutes avant d'entrer dans le port*
C'est une véritable décoration de ballet champêtre.
La ville est disposée le long des deux rives d'une rivière, appelée Zaan, qui se verse dans l'Y, et autour d'une petite baie formée par l'Y lui-même et qui lui sert de port. La ville est partagée en deux parties égales, reliées par un pont qui se lève pour livrer passage aux bâtiments. Autour du port, il n'y a que peu de inieset peu de maisons ; ia partie principale de Zaandam s'étend le long des rives de la Zaan.
Le «bateau à vapeur s'approcha de la rive jusqu'à la toucher, je descendis à terre et, me débarrassant d'une bande de cicérones, je parcourus en peu de minutes les rues principales.
Zaandam est un grand BroeH, moins puéril et plus joli que le petit.
Le^ maisons spqt ep bojs à up seul étage, avec la fa*
ZAÀNDAM. 309
çade à pointe, et presque toutes peintes en vert. Il y a des rues entières où Ton ne voit pas d'autre couleur ; on dirait les rues d'une ville faite de buis et de myrtilles. Comme à Broek, les tuiles sont vernissées, les fenêtres ornées de rideaux et de fleurs, les rues pavées en briques et propres comme le parquet d'une salle à manger. Dans les vitres, dans les plaques de laiton des portes, dans les objets exposés sur la tablette des fenêtres, de quelque côté que l'on regarde, on voit se refléter sa propre image. Toute la ville respire un air de joie, de fraîcheur et d'innocence qui vous charme. C'est une ville riche et populeuse, et elle a l'air d'un petit village. Elle a tous les traits particuliers aux villes hollandaises et, en même temps, je ne sais quel aspect nouveau, exotique, qui semble la placer à une distance immense de toutes les autres.
Conmie c'était jour de fête, les rues principales étaient remplies de gens qui allaient à l'église ou qui en revenaient. La première chose qui me frappa, ce fut la coiffure des femmes. Sous un chapeau couvert de fleurs, elles portent une espèce de coiffe en dentelle, qui descend jusque sur les épaules et dont sortent, des deux côtés du front, deux nœuds de cheveux tortillés et serrés, qui ont l'air de grappes de raisins. Le cercle d'or ou d'argent, qui enserre la tête et brille à travers la dentelle de celte coiffe, se termine sur les tempes en deux plaques carrées du même métal, repliées en avant, avec une rosette au milieu. Une autre plaque dorée et ciselée, sorte de ruban métallique attaché, je ne sais comment, au vrai cercle, traverse obliquement le front et descend presque jusqu'à toucher la tempe opposée, ou l'œil, ou la racine du nez.
Cet ornement a l'air de faire partiel du cercle lui-même qui se serait cassé et qu'on laisserait se balancer par négligence ou par caprice. Deux grosses épingles fixées ver-
ticalement aux extrémités du cercle, se dressent comme deux conies sur les deux touffes de cheveux frisés. D'autres boucles d'oreilles très-longues se balancent aux oreilles, le cou est orné d'un collier à plusieurs tours, la poitrine d'agrafes, de fermoirs, de chaînettes, à remplir la vitrine d'un joaillier.
Toutes les femmes, sauf de légères différences, portent la même parure, et toutes sont blanches, roses, et mises avec le même mauvais goût, si bien qu'un étranger ne distingue pas du premier coup une dame d'une paysanne. On ne peut certes pas dire que cette coiffure et cette surabondance d'ornements aient rien d'élégant ni de joli ; mais ces visages blancs, au milieu de cette dentelle et de cet or, ce mélange du princier et du campagnard, de l'opulent et du grossier, du pompeux et du naïf, ont cependant une grâce qui leur est propre et s'accordent admirablement avec l'air de la ville, si l'on peut s'exprimer ainsi ; on finit par y prendre plaisir.
Même les petites filles ont leur diadème et leurs dentelles; les hommes sont pour la plupart vêtus de noir. Enfants, hommes, jeunes filles, femmes, jeunes gens, vieillards, tous ont un air de contentement et je ne sais quoi de primitif, de virginal, de nouveau, qui fait que l'on s'étonne presque de penser que ce sont des Européens de notre temps ; alors on s'imagine que l'on est sur un autre continent et au milieu d'une autre civilisation, que l'on visite un pays où la richesse fleurit sans peine, où la vie s'écoule sans passions, où la société se gouverne et se meut sans frottements et sans secousses et où personne ne désire d'autre bien que la paix. Si, en songeant à tout cela, vous entendez l'horloge du clocher le plus voisin chanter, avec ses notes argentines, une vieille chanson nationale, alors l'illusion est complète et l'on voudrait conduire à Zaandam sa famille et ses amis,
ZAANDAM. 311
et y finir tranquillement ses jours dans une de ces maisonnettes vertes.
Mettons que toute cette béatitude ne soit qu*une iliu- , sion, c'est un fait cependant que Zaandam est une des plus riches villes de la Hollande, que dans beaucoup de ces maisonneltes vertes vivent des consti^ucteurs de navires millionnaires, et qu'on n'y trouve pas une seule famille sans pain, ni un seul enfant sans protecteur.
Zaandam possède en outre ce que Napoléon 1«' appela : « le plus beau monument de la Hollande, » c'est-à-dire la chaumière de Pierre le Grand, en l'honneur duquel la ville fut pendant quelque temps appelée, comme elle l'est encore par beaucoup de gens, Czardam ou Saardam. Une légion de guides murmure le nom de cette maisonnette célèbre à l'oreille de tous les étrangers qui arrivent à Zaandam, et l'on peut dire qu'elle est le seul but de tous ceux qui vont visiter cette ville.
Quand et pourquoi le grand empereur est venu habiter cette chaumière, tout le monde le sait. Après avoir vaincu les Tartares et les Turcs, après avoir fait son entrée triomphale à Moscou, le jeune czar voulut parcourir les principaux États de l'Europe pour en étudier les arts et les industries. Accompagné de trois ambassadeurs, quatre secrétaires, douze gentilshommes, cinquante gardes et un nain, il quitta ses États en avril 1697, traversa la Livonie, passa par la Prusse brandebourgeoise, par la Poméranie, par Berlin, la Westphalie et arriva à Amsterdam quinze jours avant sa suite.
Dans cette ville, inconnu de tous, il passa quelque temps au milieu des arsenaux de l'amirauté ; de là, il se transporta à Zaandam, où se trouvaient les chantiers les plus fameux et où il prit le costume de marin afin d'apprendre de ses yeux et de ses mains l'art de la construction des navires, dans lequel les Hollandais
excellaient alors. Ici, et sous le nom de Pierre Michaeloff, il entra dans le chantier d'un certain Mljnheer Calf, se fit • inscrire au nombre des ouvriers, travailla en qualité de menuisier, dé forgeron, de cordier.
Pendant tout le temps de son séjour à Zaandam, il eut le même costume et la même nourriture que ses compagnons de travail, et dormit, comme eux, dans une maisonnette, de bois, qui est celle que Ton montre aujourd'hui. Combien de temps resta-t-il à Zaandam? on ne le sait pas exactement. Les uns prétendent qu'il y a demeuré quelques mois, d'autres croient, avec plus de raison, qu'il n'y resta qu'une semaine, à cause de l'indiscrète curiosité dont il était l'objet. Ce qui est certain, c'est que, revenu à Amsterdam peu de temps après, il termina de ses mains, dans l'arsenal de la Compagnie des Indes, un vaisseau de soixante canons, qu'il étudia les mathématiques, la physique, la géographie, l'anatomie, la peinture, et qu'il quitta cette ville, en janvier 1698, pour se rendre à Londres.
La célèbre maisonnette se trouve à l'extrémité de Zaandam, en vue delà campagne découverte, et elle est comme emboîtée dans un petit édifice en maçonnerie que la reine de Hollande, Anna Paulowna, Russe de naissance, fit construire pour la protéger contre les intempéries des saisons.
C'est une vrai cahute de pêcheurs, en bois, composée de deux petites chambres. Elle est si délabrée et si déjetée, que si elle n'était pas soutenue par l'édifice qui l'entoure, un coup de vent la jetterait par terre. Dans une chambre, il y a trois pliants grossiers, une grande table, un lit à armoire et une grande cheminée à l'ancienne mode flamande. Dans la seconde chambre, il y a deux grands portraits : celui de Pierre le Grand, en costume d'ouvrier, et celui de l'impératrice Catherine. Des dra-
2AANDAM. Sis
peaux russes et hollandais se déploient sur le plafond.
La table, les parois, les chambranles, les portes, les poutres, sont couverts de noms, de vers, de sentences, d'inscriptions, dans toutes les langues du monde. Une plaque de marbre portant ces mots : Petro magno Alexander, y a été posée par les soins de l'empereur Alexandre de Russie, en mémoire de sa visite de 1814. Une autre pierre rappelle la visite faite par le prince héréditaire, aujourd'hui czar, en 1839, et au-dessous, il y a une strophe d'un poète russe qui dit : « Au-dessus de cette humble demeure planent les saints anges. Gzarewitch I agenouilletoi. C'est ici le berceau de ton empire, c'est ici que naquit la grandeur de la Russie. »
D'autres pierres rappellent les visites des rois et des princes, et avec les pierres, d'autres poésies et surtout des inscriptions russes qui expriment l'enthousiasme et la joie de gens arrivés au but d'un pèlerinage sacré. Une de ces inscriptions rappelle que c'est de cette hutte sauvage que le menuisier Pierre Michaeloff dirigeait les mouvements de l'armée moscovite, qui combattait contre les Turcs en Uki*aine'.
En sortant de là, je pensais que si le jour le plus glorieux de la vie de Pierre le Grand fut celui où il s'endormit dans cette cabane, après avoir pour la première fois ti*availlé de ses propres mains, de même son plus heureux jour devait être celui où il y retourna, dix-huit ans plus tard, au comble de la puissance et de la gloire, pour montrer à Catherine le lieu où, simple ouvrier, il avait appris à être empereur.
Les habitants de Zaandam rappellent ce* jour avec orgueil et en parlent comme d'un événement dont ils auraient été témoins. La czarine était restée à Wesel pour accoucher ; le czar arriva seul à Zaandam. Chacun peut s'imaginer avec quelle joie et quelle fierté il fut reçu
par ces négociants, ces matelots, ces menuisiers, qui rayaient eu pour compagnon dix-huit ans auparavant. Pour le monde, il était le vainqueur de Pultawa, le fondateur de Pétersbourg, le civilisateur de la Russie^ mais, pour eux, il était Peterham, maître Pierre, comme ils l'appelaient familièrement lorsqu'ils travaillaient avec lui ; c'était un enfant de Zaandam devenu empereur ; c'était un vieil ami qui revenait au milieu de ses amis.
Dix jours après Faccouchement arriva la czarine, et elle visita à son tour la cabane. Empereur et impératrice, ^ans suite, sans apparat, allèrent dîner dans la maison de Mijnheer Calf, le constructeur de navires qui avait reçu dans son chantier le jeune ouvrier couronné ; Je peuple les accompagna en criant : Vive maître Pierre ! et maître Pierre , l'exterminateur des boyards et des strélitz, le juge de son propre fils, le prince terrible, pleura.
Pour aller àAlkmaar, je m'embarquai sur un bateau à vapeur qui devait remonter laZaan jusqu'au canal duNord, et je vis ainsi TOost-Zaandam etle West-Zaandam, c'est-àdire toute la partie de la ville qui s'étend sur presque trois milles le long de la rivière.
C'est un spectacle qui vaut cent fois celui de Broek.
Chacun se souvieilt des premiers paysages qu'il a peints, après avoir tout enfant reçu de son père, ou de son oncle, la boite de couleurs si longtemps désirée. Naturellement il a voulu peindre un endroit délicieux, comme ceux que l'on rêve à l'école, en sommeillant aux dernières leçons de latin, sur la fin du mois de juin. Pour rendre cet endroit vraiment délicieux, il s'est efforcé de faire tenir dans un petit espace une petite villa, un jardin, un lac, un bois, une prairie, un potager, une rivière, un pont, une grotte, une chute d'eau, tout cela bien rapprocliè, bien serré, bien entassé, et pour que rien absolument n*échappe à l'œil du spectateur,
ZAANDAM. 515
il a peint chaque objet des couleurs les plus vives de la boite et a tracé de beaux contours bien nets ; Tœuvre achevée, saisi par la peur de n'avoir pas profité de tout l'espace, il a fourré encore une maisonnette par-ci, un arbre par-là, une cabane au fond ; il ne s'est arrêté que quand il n'a plus été possible de loger ni un brin d'herbe, ni une pierre, ni une fleur; alors seulement il a posé le pinceau, satisfait de son travail, et il a couru montrer le tableau à sa bonne, qui a joint les mains d'admiration, en s'écriant que c'était un vrai paradis terrestre. Eh bien, vu de la rivière, Zaandam est pareil à l'un de ces paysages.
Partout des maisons vertes, couvertes de tuiles d'un rouge vif; sur les toits se dressent des kiosques également verts, surmontés de banderoles multicolores ou de boules en bois, également multicolores, enfilées à une tige de fer ; des tonnelles couronnées de balustrades et de pavillons ; des édifices en forme de petits temples et de petites villas ; des baraques et des bicoques d'une structure inouïe, capricieusement superposées et serrées les unes contre les autres, comme si elles se disputaient l'espace ; une architecture d'expédients, toute de vanité et d'apparence.
Au milieu de ces édifices, de petites rues à peine assez larges pour une seule personne, de petites places étroites comme des chambres, des cours à peine plus grandes qu'une table, des canaux où un canard a de la peine à passer ; et sur le devant, entre les maisons et le bord de la rivière, des jardinets d'enfants, pleins de cabanes, de poulaillers, de berceaux de verdure, de grilles, de moulins à vent en miniature et de saules pleureurs ; devant ces jardinets, sur le bord de la rivière, de petits ports remplis de petites barques vertes, attachées à de petits pieux encore plus verts. Au milieu de cette éonfusion de
5i6 LÀ HOLLANDE.
jardins et de baraques, se dreh,sent de toutes parts de vrais moulins à vent très-élevés peints en vert et bordés de blanc, ou peinturlurés en blanc et bordés de vert; avec des bras peints comme des hampes de drapeaux, la tête de Taxe dorée et ornée de girandoles multicolores ; des clochers verts et vernis de la base au sommet; de petites églises qui ont Tair de théâti*es de foire, avec des carreaux en échiquier et des bordures de toutes les couleurs de Tarc-en-ciel.
Mais ce qui est encore plus étrange, c'est que les édifices, déjà petits à l'entfée de la rivière, vont en diminuant de grandeur au fur et à mesure que Ton s'avance, comme si la^ population était distribuée par ordi'e de taille; à la fin ce ne sont plus que des guérites, des " cages, des taupinières, des boîtes, des cachettes ; figurez vous une ville enfoncée en terre dont on ne verrait plus que les lucarnes.
On a devant soi une architecture minuscule que Ton toucherait de la main et qui semble très-éloignée ; un brin de ville, une ruche humaine, où les enfants paraissent des colosses et où les chats sautent de la rue sur les toits ; où Ton voit des jardins entièrement remplis par • une chaise, des kiosques qui ne peuvent contenir qu'une seule personne, des pavillons de la grandeur d'une ombrelle, puis des saules pleureurs, de petits escaliers, de très-petits moulins à vent et des banderoles, des fleurs et des couleurs.
Mais sont-ce bien des hommes qui ont fait tout cela? — Voilà ce que Ton se demande en présence de ce spectacle. — Est-ce vraiment une ville? Et y sera-t-elle Tan prochain? Ou bien, aurait-elle été construite pour une . fêle, et ne sera-t-elle pas toute démolie l'autre semaine et entassée dans le magasin d'un décorateur d'Amsterdam? Ahl farceurs de Hollandais !
Après avoir dépassé Zaandaftn, le bateau poursuivit sa route longtemps encore entre deux files continues de moulins à vent,toucha à plusieurs villages, prit le canal de Marker-Vaart, traversa le lac d'Alkraaar et entra enfin dans le grand canal du Nord. J'essayerais en vain d'exprimer le sentiment de solitude morale, d'abandon et je dirais presque d'égarement que j'éprouvais tout seul au milieu d'une foule de paysannes coiffées de diadèmes comme des reines, et immobiles comme des idoles, sur un bateau à vapeur qui glissait avec la placidité d'une gondole à travers une plaine sans limites et sans le moindre accident de terrain, sous ce ciel mélancolique.
Par moments, je me demandais comment je me trouvais là, où j'allais arriver quand je m'en retournerais; je sentais la nostalgie d'Amsterdam et de la Haye, comme si le pays que je traversais était aussi loin de la Hollande méridionale que la Hollande méridionale l'est de l'Italie: je prenais la résolution de ne plus jamais voyager seul, et il me semblait que je ne reverrais jamais mon pays.
Je me trouvais ici au cœur même de la Nord-Hollande, de cette petite péninsule baignée par la mer du Nord et par le golfe du Zuiderzée et qui est presque partout audessous du niveau des eaux, défendue, d'un côté, par les dunes, de l'autre, par des digues immenses, tailladée d'une infinité de canaux, de lacs et de marais, qui lui donnent l'aspect d'une terre à moitié submergée, et condamnée à disparaître sous les ondes. Sur toute l'étendue que l'on pouvait embrasser du regard, on ne voyait que quelques groupes d'arbres, quelques voiles de navires et quelques moulins.
La partie du canal du Nord que le bateau parcourait en ce moment, côtoie le Beemster, la plus grande étendue de terre que l'on ait desséchée au dix-septième siècle. C'était un des quarante-trois lacs qui couvraient anciennement la province d'Alkmaar et qui furent transformés en superbes pâturages. Le Beemster, qui embrasse une superficie da sept mille hectares, est administré, conmie tous les autres poldern, par un comité que nomment les propriétaires et qui fait face aux dépenses en prélevant une taxe proportionnelle au nombre d'hectares.
Ce polder est divisé en un grand nombre de carrés entourés de routes empierrées et de canaux, qui lui donnent l'aspect d'un immense échiquier. Le fond étant à trois mètres et demi environ au-dessous du niveau d'Amsterdam, on est obligé d'épuiser sans relâche les eaux pluviales au moyen de moulins à vent qui les déversent dans les canaux ; les canaux à leur tour les conduisent à la mer. 11 y a, dans tout le polder ^ trois cents fermes à peu près, qui possèdent environ six mille bœufs et plus de quatre cents chevaux.
On n'y voit d'autres arbres que des peupliers, des ormes et des saules, groupés autour des maisons pour les protéger contre le vent. Tout y est en pâturage; et ce qui est vrai du Beemster, l'estaussidetous les autres polders. Les seuls objets qui attirent l'attention sur ces vertes plaines, ce sont les mâts qui soutiennent les nids de cigognes et, çà et là, quelque énorme os de baleine, ancien trophée des pécheurs hollandais, planté tout droit en terre pour que les vaches puissent venir s'y frotter.
Tous les transports de denrées de ferme à ferme se font en bateau ; on entre dans les maisons par un pont qui se lève la nuit, comme le pont d'une forteresse; les troupeaux paissentsans gardiens ; les canards et les cygnes nagent en liberté sur les longs canaux; tout respire la
sécurité, Tabondance et la paix. Ces provinces sont, en effet, celles où s'épanouit dans toute sa beauté cette fameuse race bovine à laquelle la Hollande doit en grande partie sa richesse; ces vaches éno^mes et pacifiques, qui donnent jusqu'à trente litres de lait par jour ; ce sont les descendants de ces animaux glorieux qui, au moyen âge, servirent à régénérer les races de France, de Belgique, d'Allemagne, de Suède, de Russie.
Si Ton en croit la tradition, un troupeau de ces animaux traversa le continent jusqu'à Odessa, refaisant pas à pas et en sens contraire la route qu'avaient suivie les grandes invasions germaniques. C'est avec le lait de ces animaux que l'on fait ce fromage exquis, dit fromage d'Edam. Ëdam est une ville de la Nord-Hollande, « dont la renommée est à l'étroit dans le monde *. » Les jours de marché, toutes les villes de cette province regorgent de ces jolies formes rouges entassées comme des boulets de canon dans les rues et sur les places, et que l'on montre aux étrangers avec un sentiment d'orgueil national.
Alkmaar en vend plus de quatre millions de kilogrammes par an, Horn trois millions, Purmerende deux millions, Medenblik et Ënkhuizen de sept cent à huit cent mille, toute la Nord-Hollande pour plus de quinze millions de francs. Toutes ces choses feront sourire maint poète et mainte demoiselle, et je conçois qu'elles soient malsonnantes dans un sonnet; mais elles n'en sont pas moins de belles, de bonnes et d'enviables choses.
Pendant que le bâtiment approchait de la ville, je m'appliquais, comme toujours, à piquer ma curiosité en rappelant à mon souvenir tout ce que je savais au sujet d'Alkmaar; bien loin de prévoir, infortuné que j'étais
* Alla cui famaè anguito il mondo,
320 U HOLUNDE.
le vilain embarras dans lequel j^allais me trouver entre ses murs. Je me la figurais détruite par Jean d'Avesnes, comte de Hollande, en châtiment de ses rébellions. Je suivais à travers le camp des Espagnols le courageux menuisier, envoyé par le prince d'Orange au gouverneur de la province pour lui porter Tordre de rompre les digues; le menuisier perd la réponse du gouverneur. Cette réponse trouvée et lue par Frédéric, fils du duc d*Âlbe, le décide à lever le siège pour n'être pas noyé. Je me figurais une bande d'écoliers qui s'amuse à regarder la campagne couverte de neige, à travers des morceaux de glace appliqués au tube des encriers; je voyais le bon Métius intervenir et tirer de leur jeu la première idée de la lunette d'approche.
Je rencontrais au détour d'une rue le peintre Schoruel, portant encore à la tête la marque des coups de poing et de bâton reçus dans les rixes de taverne, à Utrecht, où il allait faire ses libations en compagnie de ce mauvais sujet de Jean de Maubeuge, son maître de peinture et de débauche. Enfin je voyais d'ici les- belles Alkmaaroises qui, avec leur air modeste et innocent, eurent le pouvoir de délasser Napoléon le Grand de l'ennui d'Amsterdam et de la mauvaise humeur qu'il avait éprouvée à Broek. Cependant, le bateau à vapeur arrivait à Alkmaar, où un portefaix qui ne savait que ces trois mots de français : Monsieur , hôtel, et pourboire^ m'enleva la valise des mains et me pilota vers une auberge.
A ceux qui ont vu les autres villes de la Hollande, Alkmaar n'offre pas grand'chose d'extraordinaire. C'est une ville de forme régulière, avec de grands canaux et de grandes rues, et toujours les mêmes maisons rouges à façade triangulaire. Quelques grandes places sont entièrement pavées de briquettes rougeâtres et jaunes, disposées en dejsjsins géométriques qui, (Je loin, font l'effet d'un ta»
pis ; les rues ont deux trottoirs, l'un en briques pour le passant, l'autre un peu plus haut, en pierre, touchant le mur des maisons, et sur lequel on se garde bien de mettre le pied pour peu que Ton tienne à n'être pas dévisagé avec des yeux de faucon par les gens qui se montrent aux fenêtres.
Beaucoup de maisons sont blanchies seulement jusqu'à moitié de leur hauteur; pourquoi? je ne saurais le dire; peut-être est-ce l'effet d'un pur caprice. Plusieurs sont peintes en noir et semblent tendues de deuil ; d'autres sont vernies comme des carrosses, depuis le toit jusqu au trottoir. Les fenêtres étant fort basses, on voit à travers les vitres les tulipes et les jacinthes superbes qui ornent les embrasures, les petits salons où étincellent les glaces et les porcelaines ; les familles rassemblées autour de petites tables chargées de verres de bière, de porte-liqueurs, de biscuits et de boites de cigares.
On marche longtemps dans la rue sans rencontrer personne; et, chose étrange dans une ville de plus de dix mille habitants, les quelques personnes, hommes, femmes et enfants, qui passent ou se tiennent aux portes, saluent courtoisement les étrangers. Un régiment d'écoliers, conduits par un instituteur, passa à côté de moi ; l'instituteur fit un signe et tous les écoliers ôtèrent leur casquette ; et pourtant je ne payais pas de mine, et mon costume de voyageur ne me donnait pas l'air d'un bien gros personnage.
La ville n'a d'autres monuments remarquables que l'hôtel de ville et l'église Saint-Liaurent. L'hôtel de ville est un édifice du dix-septième siècle, moitié gothique, moitié je ne sais trop quoi, rappelant, mais en très-petit, l'hôtel de ville de Bruxelles. L'église Saint-Laurent date de la même époque ; elle renferme le tombeau de Florent V, comte de Hollande; on y voit suspendu, au-dessus du
m LA HOIU^'PE.
cîhœur, eu gnm de lustre, \^ mpdèle du vaisseau-airûr^l de Huyter. A Test de la vill^ ^ trouva uu boi§ touffu qui sert de promenade publique et ot^ ont Ueu, h Tocuasipu des grandes fêtes, les hard 4rQvefrijt pu coursps au grand tpot, dpnt ie prix, digne d'un ym Hollandais, est une w
fetière en argent. Mais malgré le beau bois, Téglise, V\^ tel de ville et ses ouïe n^iUe habitants, Alkmaar a tfiut bonnement Taspeet d'un grand village, et il i»ègna d^o^ ses rues un si profond silence, que la musique des cUh chers, plus sauvage enoore qup dftns les autres villes, s'y fait entendre de toutes parts, bruy^te etdistiuote, çomw dans le silence de la nuitr
En allant des mes solitaire vers le centre de la Yilhi, Je oôwmenoai^ voir un peu plus de passauts, parmi le*» quels beaucoup de fsmmes ; et (^xm^ c'était jour de fête, elles étaient toutes couvertes d'or et d'ornemeuts, surtout les paysannes. A vrai d^P, je nO sais pù N«POllK>fl avait les yeui: le jour où il arriva é Alfemaar- Il l'y trouve certainement de jolis petits minois de religieuses, qui ont l'air de vous dire; Je ne sais rien de rien i et aw-^ tout des joues du rose le plus charmant que la pudeur ?it jamais répandu sur le yisage d'unp vierge; mais l'effirt d§ ces grâces délicates est impitoyablement détruit p^ la coiffure soélôrate et par la façon plus §célérftt§ emH)i^ de s'habiller,
Outre les touffes frisées, lei pendants d'oreilles i mh 1ères de cheval, la petite plaque qui traverse le front et h
coiffe blanebe qui ca^sbe lp§ oreilles §t la uuqup, elles portent sur l» tête, ou pour wieui dire sur te sommet de la tête un grand ebapeau do paille, de form# pr§iqu§ cylindrique, aveo w Ipgp hQvd r^oouv^rt de spieyertiou jaune, ou d'nne autre ooul§ur, aplati par derrière et replié eu haut par devant, Qet arrangement laisse pntre le In^d même et le front un large espace, semblable à me de
cas gueulas Aq momtrps que se pietlaiant autrefois sur la tôte l0^ soldats chinois, pour faire peur aux ennemis.
Ces femmes ont les hanches d'une hauteur absurde. Cela tient-il anx jijppns ou à autre chose, je Tignore ; le huste, trèsrépais h h ceinture, va en ise rétrécissant de plus an plus jusqu'au^: aisselles, à Tinverse de nos femipes qui sa font la poitrine large at la taille mince, Non contentas de cal^, elles se serrent (je le suppose du moins, car je ne puis croire que la nature ait été ponr tQiJte^ nna si impitoyable marâtre) ; elles se serrent don(^ le sain 4e manière à ne laisser paraître même la pins légère rondaur, conune si ce qui pour les fenmaes des autras pays est le complément le plus envié de la beauté n'était pour ailes qn'nne exhibition indépente ou un déftut ridianla, 11 serait étonnant qu'ainsi cpifféas» fagPtéas et écrasées^ las femmes même les plus charmantes eussent encçre %nre de femmes ; pn peut donc s'imaginer ce que doivant être celles qui sont pan favorisées de la nature; or pellas^là, à Aïkmaar pomme partout, âqmposant la majoritôr
Tout en passant ainsi en revne le beau se^e, j'arrivai h une vaste plaça coyverta da baraques et da monde, ce qui me fit découvrir que j'étais yenu à Alkmaar un jour de
Nons voici au point le plus caraptéristiqua et le pins étrange de la vie hollandaise.
La kerme9se est la carnaval de la Hollande ; elle diffère du carnaval italien an ce qu'elle ne dure que huit jours et que chaque ville et chaque village la fêta à une époque différante. Il est vraiment difficile da dire en quoi consiste cette fête. A l'époque de la kerm^^et une antra yille surgit au milieu de chaque ville hollandaise î cette ville nouvelle se compose de cafés, de théâtres, da bmitiquas, da kiosques, de pavillons; une fois la
fête tenninée, tout cela, comme un campement provisoire, se charge sur des bateaux pour être transporté ailleurs.
Les habitants de cette ville vagabonde sont des commerçants, des musiciens, des comédiens, des charlatans, des géants, des femmes-colosses, des enfants monstrueux, des animaux difformes, des figures de cire, des chevaux de bois, des automates, des singes, des chiens savants, des bêtes féroces. Au milieu des innombrables baraques qui abritent cette étrange population, on remarque des centaines de petites maisons peintes, vernies et dorées, toutes composées d'une salle et de quatre chambrettes de la ■forme d'une alcôve. Dans ces petites maisons, plusieurs jeunes filles habillées à la mode frisonne, avec le casque d'or et la coiffe de dentelle, servent aux pratiques des pâtisseries spéciales appelées hrœderttjesy qui sont le mets emblématique de la fête, comme le pain d'épice l'est à Noël et la galette à la fête des Rois. Outre les baraques de saltimbanques et les cafés, il y a des bazars, des bêtes fauves, des cirques, de grands théâtres où l'on Joue l'opéra et toutes sortes de spectacles extraordinaires pour le peuple hollandais. Telle est la ville provisoire où se célèbre la kermesse; mais la fête proprement dite est bien autre chose. Dans ces cafés, dans ces baraques, dans les rues, sur les places, servantes et ouvriers, paysans et paysamies, hommes et femmes de toutes les classes du menu peuple, cuisinent, boivent, sautent, dansent, chantent, se heurtent, s'embrassent, se mêlent, jour et nuit, pendant tout le temps de la kermessey et tout cela avec une fureur et une licence en comparaison de laquelle les désordres de nos nuits de carnaval ne sont que d'innocents enfantillages.
Ces jours-là, le peuple hollandais se dépouiUe dç son caractère, de façon à se rendre méconnaissable. Habituellement grave, économe, casanier, modeste, il
devient tapageur au temps d% la kermesse, se moque de la décence, passe les nuits dehors et dépense en ua jour le fruit des épargnes d'un mois. Les servantes, auxquelles on accorde pendant ces jours une liberté extraordinaire, qu'elles prendraient fort bien d'elles-mêmes si on ne la leur accordait pas, sont les actrices principales de la fête.
Chacune d'elles se fait accompagner par son fiancé ou par son amant, ou par un jeune homme quelconque loué, comme un comparse de théâtre, à un taux qui diffère selon qu'il porte le chapeau cylindrique ou la casquette, selon qu'il est beau ou laid, un rustre ou un adroit compère. Les paysans et les paysannes viennent fêter la kermesse à la ville ou au village, à un certain jour que l'on appelle le « jour des paysans » et se livrent à toutes les folies, comme la populace.
La nuit du samedi met le comble à la bacchanale. Ce n'est plus alors une fête, c'est une ronde de sabbat, une orgie, une saturnale, qui n'a son égale dans aucun autre pays de l'Europe. Pendant longtemps je refusai d'ajouter foi aux paroles de certains Hollandais qui me dépeignaient la kermesse sous d'horribles couleurs, et je les regardais, en me conformant à l'opinion de critiques plus indulgents, comme des rigoristes envieux et intolérants. Mais lorsque j'entendis affirmer les mêmes choses par des personnes sans préjugés, par des témoins oculaires, par des Hollandais et des étrangers qui me disaient : « J'ai vu, moi, de cette loge et de cette fenêtre ; » alors je crus, moi aussi, aux loges de théâtre converties en alcôve, à la pudeur outragée dans les rues, aux couples amoureux endormis sur le pavé, aux agents de police expressément chargés d'empêcher le dernier scandale que l'on puisse donner en public, aux médecins qui disent : « Cette année, nous n'aurons pas beaucoup de nourrices, car les
326 LÀ fiOLLÂIlDE.
kermesses de Van passé ont été péti animées t )^ aui Bol-* lalîdais mêmes qui appellent ôes fétestitiehoiitëftatioiiale.
Il convient de dire pourtant que deptils qtlelqUè temps les kermesses sont en décadence. A cet égard» Topinion publique est divisée. Les uns les fatorisent parce qu*ils s*y amusent, soit comme actéul^, soit comme spectateurs; ceux-là nient ou excusent tous les désoï^dtes en disant que l'abolition des kermesses tetaii éclater une révolution. D*autres, qui les combattent et votldraient les supprimer, demandent à cet effet Finstitutidn de spec^ tacles et de divertissements honnêtes et convenables, dont Tàbsence est, à leuf avis, la principale raison des excès auxquels se livre le peuple dans les kermesseà, le seul temps où il puisse s*arauser.
L'avis de ces derniers gagne tous les jours du terl*ain. Dans plusieurs villes on a déjà pris des mesures poul^ mettre un frein aux bacchanales; dans qUélqueè-Uhés on a fixé une heure de la nuit, passé laquelle les boutiques doivent être fermées; dans d'autres, oil a éloigné lés baraques du centre de la ville; la municipalité d'Amsterdam a flté un certain nombre d'années, au bout desquelles la Sybaris temporaire dans laquelle se tiennent les fêtes ne pourra plus être reconstruite. On peut donc affirmer que dans un temps peu éloigné ces fameuses kermesses se réduiront à un carnaval joyeux et modéré, au grand profit de la moralité publique et dé la dignité nationale.
Les kermesses, cependant, ne sont pas bruyantes et scandaleuses au même degré dans toutes lés villes hollandaises. A la Haye, par exemple, elles le sont beaucoup moins qu'à Amsterdam et à ftottei*dâm, et j'imagine (car je n'y ai pas passé la nuit) qu'à Alkitiaar elles le sont encore moins qu'à la Haye ; ce qui d'ailleurs he veut pas dire qu'elles soient la fleur de la décence.
AUMAAIl. 327
Là place où je venais de déboucher était couYertc de baraques de toutes couleurs, sur la porte desquelles des Saltimbanques en niaillot couleur de chair et des dan* seusés de Corde en jupons courts s*évertuaient â jouer d*tin instrument quelconque et s*êgosillaient â appeler les gens. Devant chaque baraque, il y avait une foule de CUHeui, dont se détachaient de temps à autre deut ou rois paysa ns qui entraient pour voir le spectacle. Je ne me souviens pas d'avoir jamais vu des gens plus simples, plus paisibles et plus faciles à contenter que ceux-là.
Entre deUl morceaux de musique, un petit garçon de dit aris, costumé en paillasse, debout sur une espèce de tréteau à cdté de la porte, sufBsait, à lui seul, à retenir devant la baraque, à amuser et â faire rire du meilleur cœur une foule de dent cents personnes. Et comment? Non pas en racontant des historiettes ou en faisant des calembours. Comme les saltimbanques de Paris, ni en exécutant dés saiits ou en faisant des grimaces ; de temps en temps, il confectionnait avec le plus grand flegme du monde une petite flèche en papier, qu'il lançait ensuite à là foulé en accompagnant le geste d'un léger sourire. Cela suffisait polir mettre ces bonnes gens en extase.
En me promenant au milieu de ces baraques, je rencontrai çà et là une paysanne un peu grise, j'entendis chanter en fausset quelque jeune flUe peu solide sur ses jambes, je saisis quelque couple d'amoureux en flagrant délit de flirtation, je vis des groupes de femmes qui préludaient aux rondes nocturnes en se donnant des coups d'épaulé et des poussées à se renverser par terre; mais je n'ai rien constaté de criminel. C'était véritablement, comme le dit Alphonse Esquiros, une orgie de gens incapables de faire des orgies. Mais comme je n'admettais k justesse du jugement d'Esquiros qu'en ce qui concerne les faits et gestes de la journée; comme je pré-
voyais qu'un spectacle beaucoup trop dramatique allait commencer à la tombée de la nuit, je partis immé.diatement pour le Helder, afin de ne pas rester seul, la nuit, au milieu des bamboches d'une ville inconnue ; car c'est, selon moi, une situation à périr d'ennui, et je m'en retournai à l'auberge par le chemin le plus court.
Lorsque j'y étais entré, je n'avais parlé à personne, car le portefaix qui m'accompagnait avait demandé pour moi une chambre et y avait monté ma valise. Par conséquent, je croyais que l'hôtelier, ou du moins un des domestiques de l'hôtel, comprenait le français. Quand je rentrai, valets et patron étaient peut-être allés trinquer dans quelque baraque, et il ne restait à l'auberge qu'une vieille servante qui me conduisit dans une salle de rezde-chaussée; après quoi, me donnante entendre qu'elle ne me comprenait pas, la vieille s'en alla à ses affaires.
Il y avait dans cette salle quelques gros Âlkmaarois attablés qui, en ce moment même, achevaient un repas copieux et solennel, et faisaient leur digestion au milieu d'un nuage de fumée en bavardant et en riant avec une vivacité extraordinaire. En me voyant tout seul, immobile dans mon coin, ils me jetaient de temps à autre un regard compatissant. A la fin, l'un d'entre eux murmura à l'oreille de son voisin quelques paroles que j'interprétai sans les entendre comme des paroles de commisération. Rien n'est fait pour troubler un étranger déjà mal à l'aise comme de se voir un objet de commisération pour une troupe d'indigènes en gaieté. Je laisse donc à penser quelle figure d'abandonné je devais faire en ce moment. Au bout de quelques minutes, un des gros Alkmaarois se leva, prit son chapeau et se disposa à sortir. Au moment de passer devant moi, il s'arrêta et me dit en souriant avec un mélange de compassion et decourtoisie et en détachant les syllabes une à une :
ÂLKMAAR. 529
Mkmaar..,y pas de plaisir; Paris toujours plaisir. — Il m'avait pris pour un Français.
Cela dit, il mit son chapeau et, me jugeant suffisamment consolé, tourna les talons et sortit de la salle d'un pas grave. 11 était le seul de la société qui sût trois mots de français. Je me sentis pris pour lui d'une vive gratitude; puis, je retombai dans l'abattement le plus pitoyable. Au bout d'un quart d'heure arriva un domestique. Je respirai, je courus à sa rencontre, je lui dis que je voulais partir.
déception I il ne comprenait pas un traître mot. Je le pris par le bras, je le conduisis dans ma chambre, je lui montrai la valise en lui faisant signe que je voulais m'en aller. S'en aller I c'est bientôt dit, mais comment? par bateau? par chemin de fer? par trekschuit? 11 me fit signe qu'il ne me comprenait pas. Je m'ingéniai à lui faire entendre que je voulais une voiture. Il me comprit et répondit par gestes qu'il n'y avait pas de voiture
El\ bienl pensai-je, je chercherai, moi, la station du chemin de fer ; et, en gesticulant, je lui demandai un portefaix. Il me répondit qu'il n'y en avait pas. Je lui demandai, montre en main, à quelle heure rentrerait son maître. 11 me répondit que le patron ne rentrerait pas du tout. Je lui fis signe de porter ma valise. 11 me répondit qu'il ne le pouvait pas. Je lui demandai, avec un geste de désespoir, ce que je devais faire. Il ne me répondit pas et me regarda en silence. En pareille occurrence je perds la patience, le courage et la tête avec une effrayante facilité. Je recommençai à parler en faisant un amalgame inouï de mots allemands , français et italiens , ouvrant et refermant le guide, traçant et effaçant sur mon calepin des lignes et des traits qui devaient représenter des bâtiments et des machines à vapeur, et cependant je faisais les cent tours dans la chambre comme un
9S0 Là Hollande.
Sot; le pauvre diable, effrayé ou enpuyê, je ne saîslë^ël des deux, prit la porte et me laissa iHe tli*er de là comme je pôuttaiâ.
J*èmpoignai alofs ina valise et je descendis rescdlêr. Le^ Alkmaai^ois de la table, avertis par le dotnesticjue de mon êtratige agitation, étaient sortis dô là salle et, me voyant descendre, s*étaient ai*rôtés dans le Vestibule en me regardant comme Ton l-egarde un fdu échappé de la maison de santé. Je devins l'ouge comme une fraise, ce qui accrut leur stupeur.
Arrivé dans le vestibule, je laissai tombeï* la lourde valise et je l-estai immobile, t*egai*dant le boiit des pieds des assistants. Tout le monde tenait les yeut fiiés sur moi et personne iie parlait. J'étais humilié Comme je ne Tavais jamais été de ma vie. PourqtiOi? je n'en sais rien. Je sais que j*avais un brouillard devant les yetit, que j'eusse donné une année de ma vie pour disparaître comme un éclair, que je maudissais les voyages, Alkmaaf , la langue hollandaise, ma stupidité, et que je pensais à ma maison comme y doit penser un fugitif abandonné des hommes et de Dieu.
Tout à coup, un enfant sortant de je ne sais quel trou prit ma valise et s'éloigrla rapidement eil me faisant signe de le suivl'e. Je le suivis sans demander moti reste; je traversai une rue, je franchis une porte, je passai paf une cour, et j'arrivai à une autre porte qui donnait mt une autre rue, où Ténfant s'arrêta, jeta â terre là valise, se fit donner la bonne main et, sans répondre à mes questions, me planta là.
En quel endroit m*avait-il conduit? Que devais-je faire? Combien de temps devais-je y rester? Qu'allait-il advenir de moi? C'était là un mystère.
Il commençait à foire nuit. t)ans la rue passaient des paysans et des paysannes bras dessus, bras dessous, des
LE HELDËR. S3t
tfoiipes dVtif^ts qui chantonnaient, des couples d*aniou^ l*eux qui se parlaieilt à l'oreille, tous gris et joyeut, et tous, en passant devant moi si solitaire et si morne, me lâilÇàiëttt utl i*egard plein d'élontiement et de pitié. J*ètais ddnc au pilori I C'était peut-^ti*e pour m*ëxposer à cet affront que Ton m'ôvait amené là?
Ce né Ait d*slbOfd qii'un soupçon, .puis mon soupÇoii se fchaijgea en une hoirible certitude, je sentis que là tolèté me gagnait, en même temps que mon cœur se serrait ; je saisis ma valise pour retourner d Tauberge et me venger â tout risque.... En ce moment, je vis paraître Utie diligence; uti rayon d'espoir brilla à mes yeux. La diligence 8*arrêta devant la porte, uti garçon debout sur le marchepied me fit un signe, j'accourus; je deitlandai âttxieusement : « A la station du chemin de fer?
— Oui, monsieur^ me répondit-il résolument, pour punir pout Helder.
— AH ! que lé boU Dieu te bénisse, garçon de mon ttieur I lui criai-je eu m'élançant et en lui mettant un florin dstnâ la tnain; tu m'as rendu à la viel ^
La diligence me conduisit à la station, et peu de minutes apî*ês je partis pour le Helder.
"Celui qui n'a pas voyagé rira de cette aventui*e, et tt'aiterd ttton désespoir d'exagération et de fable ; mais qUiconqiie a tant soit peu l'expérience des voyages se souviendra de s'être trouvé plus d'une fois dans de semblables perplexités, d'avoir éprouvé les mêmes sentiments, d*avoir perdu la tête de la métae façon que moi, et peutêtre aussi d'avoir raconté l'aventure dans les mêmes termes.
La définition de la Hollande « une sorte de transition etltre la terre et la mei* » ne convient à aucune partie de
ce pays mieux qu'à Tespace situé entre Alkmaar et le Helder. On voyage, il est vrai, sur la terre feime, en allant de Tune à l'autre de ces villes ; mais cette terre est si menacée, si découpée, si inondée par la mer, qu'en la regardant du wagon on oublie peu à peu que c'est un train de chemin de fer qui vous emporte, et que l'on croit s'appuyer sur le parapet d'un bâtiment. A peu de distance d' Alkmaar, entre les deux villages de Kamp et de Pelten, du côté de la mer du Nord, à l'endroit où devait se trouver anciennement l'une des embouchures du Rhin, la chaîne des dunes est interrompue sur une grande étendue et la côte est fouettée furieusement par la mer, qui pénétre continuellement dans le sein de la terre malgré les solides travaux de défense qu'on lui oppose.
Un peu plus loin, il y a un vaste polder inondé, à travers lequel passe le grand canal du Nord. Au delà du polder^ autour du village de Zand, s'étend une grande plaine déserte, semée de fourrés, de flaques d'eau et de quelques chaumières de paysans recouvertes de toitures pyramidales qui, de loin, présentent l'aspect de monuments funéraires.
Au delà du village de Zand, il y a un trés-vaste polder qui fut desséché de 1847 à 1850 et qui porte le nom d'Anna Paulowna, en l'honneur de la femme de Guillaume 11 d'Orange, grande-duchesse de Russie. 'Après le polder^ on traverse encore de vastes plaines, des fourrés et des marais, jusqu'à la pointe extrême de la Nord-Hollande, où surgit, voilée par le brouillard et fouettée par les vents et les ondes, la ville jeune et solitaire du Helder, la sentinelle morte des Pays-Ras.
Le Helder a ceci de singulier que, lorsqu'on est dans la ville, on la cherche sans la trouver. C'est, on peut le dire, une seule et*ti*ès-longue rue, bordée de deux rangées de petites maisons rouges, et protégée par une digue
gigantesque qui forme comme une plage artificielle sur la mer du Nord.
Cette digue, un des plus merveilleux ouvrages des temps modernes, s'étend, sur une longueur de près de dix kilomètres, du Nieuwediep où se trouve l'entrée du grand canal du Nord jusqu'au fort du Prince héréditaire, situé à réxtrémité opposée de la ville. Elle est entièrement construite d'énormes blocs de granit de Norvège et de pierre calcaire de Belgique ; sur sa crête court une belle route carrossable, et le talus descend dans la mer, à une inclinaison de quarante degrés, jusqu'à la profondeur (le soixante mètres.
En plusieurs endroits, elle est renforcée par des digues plus petites, composées de poutres, de fascines et de terre, qui s'avancent d'environ deux cents mètres dans la mer. Les marées les plus hautes n'arriventjamais à en baigner l'arête; et l'onde infatigable se brise vainement sur ce rempart indestructible qui se dresse devant elle comme une menace plutôt que comme une défense, et comme un défi de la patience humaine à la fureur des éléments.
Le Nieuwediep, qui s'ouvre à l'une des extrémités du Helder, est un port artificiel qui protège, par de grandes jetées et de très-fortes digues, les bâtiments qui entrent dans le canal du Nord. Les écluses du bassin, dites écluses à vantail, les plus grandes de la Hollande, se ferment d'elles-mêmes par l'effet de la pression des eaux. Un grand nombre de bâtiments, dont beaucoup viennent de l'Angleterre et de la Suède, sont ancrés dans ce port, ainsi qu'une grande partie de la flotte militaire de la Hollande, composée de frégates et de petits vaisseaux encore plus propres que les maisons les plus soignées de Broek. Sur la rive gauche du Nieuwediep se trouve un grand arsenal maritime, où réside un contre-amiral.
354 U HOUANB^
ïlien 4e towt cejï^ îi'exisUH sm^l^ fin dw ^ernm ^iàt^jie, Le Helder n'était qu'un village de pécheurs & ppiae manque sur la oai*te. L'puverture du grand canal du Nord et une courte promenade faite par Napoléon I*'' imt un bateau de pécheui^, depuis le Helder jusqu'à TUe (te Te^l, que l'on voit distinctement du haut de h digu^, transformèrent le village en unp viUe^
En obseryant le bra^ dç mer compris entre cette ffo et h côto hollandaise. Napoléon conçut l'idée de faire du IJelder aie Gibraltar du Nord»? Il connnwiça par oiv donner h construction ^e deux forts, dont Tun, appelé alors Lasalle, est aujourd'hui celui du PrÎQCe liéréd}? taire, et Tautre, le Roi de Rome, pnrte le nom d^Anwral Dirk. les événements ne lui permirent pas d'eiécutep son projet grandiose} mais rœuvre rapidement wtot menpée par lui fut lentement poursuivie parles Ilollan* dais ; aujourd'hui U Welder est la première plac© forte du pays ; elle est en état 4e contenir trente mille 4éfenseurS| et de barrer à une flotte l'entrée duoftQal du Nord et du Zuiderpsé^ ; elle est défendue, en outre, h une grande distance par un rempart d'écueils et de bancs 4p s^blet de plus elle peut» h volonté» inonderi dans les cas pi^trômes, tente h province qui s'étend derrièro elle.
Abstraction faite de son impprtanee stratégiquet l3 UeWer est une ville qui mérite d'être vue h cause dd son caractère amphibie : on se demande sans pesse s| Ton sp trouve sur le continent ou pur un groupe d'écueils et d'îlots, ^ une distance d'un millier de milles de la côte européenne. De quelque côté que Ton marcher ou arnve en vue dp la mer. La ville est traversée et entourée 4e canaux grands comme des rivières et que les liabitintu passent sur des radeaux.
Derrière la grande digue, il y a une vaste étendue d'eau stagn^te qui monte et descend avec la marée, aomme si
elle ppiïTOWniquait avec l^ n\er^ p^r m conduit souter-» rai«f Dp toutes p^rts, Tegw powle, eiftpri3pwiée, il est vrai, entre deux bords, mais haute et inpnaçante; eljp semble gpetter }a première occasion de rpconquérir son effpayftpta liberté^ Autour de la ville, la terre est wue et déspléeetleçielt presque toujours nu^geu^ç, est tr^ver^é par de grandes Mandes d'oiseaux marins.
^a ville ellerméme, formée d'une seule rangée de maisons, semble avoir conscience de sa position hasardeuse et coroptPr d'uP moment h Tautre sur une catastrophe. Quwd h yent siffle et que h mpf mugit, ou s'imagiue^ rait pe ta»t hpn h^it^t du Heider n'a rien de mieux* tidre quede§'eufermer d^s sa maison, dire ses prières, se cacher la tête sous s^ cQuyerture et attendre pe <in'|l plaira h Pieu d'envoyer.
La populatiou, qni est de dix^buit mille àmps, est aussi singulière que la ville. C'est un mélange de négociants, d'employés de l'État, d'officiers de marinp^ de soldats, de
p(|pbeurs, de gens qui partent pour les Indes ou qui en reviennent; il faut y joindre les parent§ des voyageurs, venus m ïîplder pour leur donner le premier baiser ou leur dire le dernier adieu; c'est là, en effet, le point e^^trème de la tprre hollandaise que le marin salue en partant, et le premier qu'il voit au retpur, Mais comme la ville est fprt longue et fort étroite, ou y yoit fort peu de monde e l'un n'y entend d'autre rumeur que le chant plaintif des matelots, qui attriste le cmnr comme les cris lointains des uaufragès.
Quoiqua tpnte Jeune, la yiUe du Heider est an^si riche en grands souvenirs historiques que tpute autre ville hollandaise. Elle ^ vu le grand pensionnaire de Witt traverser le premi§r, dans un petit bategu, le détroit de Texêl, spnder de pes prppre§ mains la profondeur des eau^ et démontrer m^ pilût§§ Pt mi capitaines bollan-
dais, qui ne voulaient pas s'aventurer dans cette passe, qu'il était possible d'y faire passer la flotte envoyée pour combattre l'Angleterre.
C'est dans ces eaux que les amiraux Ruyter et Tromp tinrent tête à la flotte française et à là flotte anglaise réunies. A peu de distance de là, dans le polder appelé îe Zijp, legénéralanglaisAbercromby repoussait, en 1799, l'attaque de l'armée française et de l'armée batave commandées par le général Brune.
Enfîn, comme il semble que ce soit une loi naturelle pour chaque ville hollandaise d'avoir vu quelque chose d'étrange et d'incroyable, le Helder a vu une bataille en quelque sorte amphibie, moitié sur terre et moitié sur mer, pour laquelle il n'existe point de nom dans le langage militaire ; il vit, en 1795, la cavalerie et l'artillerie légère du général Pichegru traverser au galop le golfe gelé du Zuiderzée, s'élancer sur la flotte hollandaise emprisonnée par les glaces, près de l'île de Texel et, après l'avoir enveloppée comme une place forte, la sonuner de se rendre et la faire prisonnière.
Cette île de Texel qui, comme je l'ai dit, se voit dis* tinctement du haut de la digue du Helder, est la première d'une série d'îlots qui s'étend enferme d'arc devant toute l'entrée du Zuiderzée jusqu'à la province de Groningue, et que Ton croit avoir formé, avant l'existence du grand golfe, une côte continue qui servait de rempart aux Pays- Bas. L'île de Texel, qui ne compte pas plus de six mille habitants épars dans plusieurs villages et une petite ville, a une rade dans laquelle les vaisseaux de guerre et les grands bâtiments de laCompagnie des Indes peuvent jeter l'ancre. C'est decette rade que les navires de Heemskerketde Barendz partirent, sur la fin du seizième siècle, pour le voyage mémorable qui fournit au poète ToUens le sujet de sonbeau poème : L' hivernage des Hollandais àla Nouvelle-Zemble.
Voici, en quelques mots, cette histoire douloureuse et solennelle, telle qu'elle fut racontée par van Kampen et chantée par Tollens.
Sur la fin du seizième siècle, les Hollandais ne pouvaient encore lutter de front avec les Espagnols et les Portugais pour se rendre maîtres du commerce des Indes; ils eurent donc la pensée de chercher une nouvelle voie à travers les mers arctiques pour arriver plus vite dans les ports de TAsie orientale et de la Chine. Une société de marchands hollandais confia l'aventureuse entreprise à un marin expérimenté du nom de Barendz, qui, le 6 juin 1594, partit avec deux vaisseaux de File de Texel et se dirigea vers le pôle.
Le vaisseau qu'il commandait atteignit la pointe septentrionale de la Nouvelle-Zemble, et retourna en Hollande. L'autre prit la route plus connue du détroit de Waïgatz, s'avança à travers les glaces du golfe de Kara et déboucha dans une mer ouverte et bleue, d'où il découvrit la côte russe qui se repliait vers le sud-est. La direction de cette côte faisait croire que le bâtiment avait dépassé le cap Tabis, désigné par Pline, dont l'autorité était incontestée, comme l'extrémité septentrionale de l'Asie; en conséquence, on crut pouvoir atteindre de là, après une courte navigation, les ports de Test et du sud du continent.
On ne savait pas qu'au delà du golfe de l'Obi l'Asie s'étend encore de cent vingt degrés à l'est dans le cercle polaire. La nouvelle de cette découverte, apportée en Hollande, y excita une grande joie. Six grands navires furent immédiatement équipés et chargés de marchandises destinées à être vendues aux populations de l'Inde ; un petit bâtiment devait accompagner l'escadre jusqu'à ce qu'elle eût dépassé le prétendu cap Tabis, pour retourner ensuite et en porter la nouvelle ; là-dessus l'escadre partit. Mais
cette fois le voyage ne répondit pas aux espérances qu'on avait conçues. Les bâtiments hollandais trouvèrent le détroit de Waïgatz encombré de glaces et, après avoir inutilement cherché à s'ouvrir un passage, retournèrent dans leur patrie.
Après cet échec, les États généraux refusèrent de concourir aux frais d'un nouveau voyage; mais ils promirent une récompense de vingt-cinq mille florins à celui qui mènerait à bien l'entreprise; les citoyens cependant ne se découragèrent pas. La régence d'Amsterdam nolisa deux bâtiments, enrôla de hardis matelots, presque tous céli* bataires, pour que le souvenir de la famille n'amollit point leur courage au milieu des périls, et confia le commandement de l'expédition au courageux capitaine Heemskerk. Les deux bâtiments partirent le 18 mai 1596. Barendi était maître pilote sur un navire et van de Rijp était patron sur l'autre. Au début, ils ne purent se mettre d'accord sur la route à suivre ; mais fiarendz se laissa persuader ensuite par van de Rijp défaire voile vers le nord, au lieu de se diriger vers le nord-est; et ils mirent le cap sur le nord. Us atteignirent ainsi le 74« degré de latitude septentrionale, près d'une petite île, à laquelle ils donnèrent le nom de l'île des Ours, * en mémoire d'un combat de plusieurs heures qu'ils durent soutenir contre une bande d'ours.
Ils ne voyaient autour d'eux que de hautes roches escarpées qui semblaient enserrer la mer de toutes parts. Ils continuèrent à naviguer vers le nord.* Le 19 juin, it9 découvrirent un pays auquel ils donnèrent le nom de l^itsbergen, à cause de ses roches taillées à pie, et qu'ils crurent être le Groenland; là ils virent de grands ours blancs, des cerfs, des rennes, des oies; sauvages, d'énor-
^ Beere&eilaiid.
mes baleines et des renards de toutes les couleurs.
irrités entre le 76* et le 80« degré de latitude septentrionale, ils durent se replier vers le sud et aborder de nouveau à Tile dès Otirs. Cependant Barendz ne voulut plus suivre la direction septentrionale que van de Hijp avait jus(pi'àlors suivie, et il se tourna vers le sud-est; van de Rijp fit alors voile vers lé nord, et c'est ainsi qu'ils se sêpartrent.
Baretidz arriva le 47 Juillet près de la Notivelle-Zemble, rasa la côte septentrionale de l'île et continua à naviguer vers le sttd. Alors commencèrent les désastres. A mesure qu'ils s'avançaient, les énormes blocs de glace flottant sur la mer devenaient plus nombreux, ils se réunissaient en vastes bancSi s'amoncelaient en rochers et en montagnes escarpées; le bâtiment se trouva bientôt au milieu d*un véritable continent de glace, qui lui cacha l'horizon de toutes parts.
Yoydnt qu'il ^ait imposi^ble de ^joindre la côté orientale de l'Asie, les explorateurs pensèrent à retourner en arrière ; mais on était déjà au 95 août, époque à laquelle finit l'été dans ces régions, et ils ne tardèrent pas à s'aperccvoif que le retour n'était même plus possible. Ils se trouvèrent emprisonnés par les glaces^ égarés au milieu d'une solitude épouvantable , enveloppés dans un im* mense brouillard, sans dessein, sans espoir, et na^iacés d'être, d'un moment â l'autre, écrasés et engloutis par les montagnes de glace qui flottaient et, avec un fracas épouvantable, se heurtaient les unes contre les autres autour du navire.
11 ne leur i*estait qu'une seule voie de salut, ou plutôt un seul moyende retarder leur mort : ils étaient près de la côte de la Roiivelle-ïemble, ils pouvaient abandonner le bâtiment et parvenir à passer l'hiver dans cette tle déserte. C'était une résolution désespérée qui n'exigeait pas
340 LA HOLLAKDE.
moins de courage que celle de rester à bord ; mais elle entraînait du moins avec elle le mouvement» la lutte, une nouvelle forme de danger. Après quelque hésitation, ils quittèrent le navire et abordèrent à Tîle.
L'île était inhabitée, aucun peuple du nord n*y avait jamais mis le pied ; ce n'était qu'un désert de glace et de neige, battu par les ondes et par les vents, sur lequel le soleil ne jetait que rarement un rayon fugitif etsans chaleur. Néanmoins^ les pauvres naufragés poussèrent des cris de joie en y posant le pied et s'agenouillèrent dans la neige pour rendre grâce à la Providence. Us durent penser aussitôt à se construire un abri. 11 n'y avait pas un arbre dans l'île, mais ils découvrirent heureusement, près de là, une grande quantité de bois flotté, que la mer avait apporté du continent.
Us se mirent à l'œuvre et, revenant au navire, ils en emportèrent des planches, des poutres, des clous, de la poix, des caisses, des tonneaux; ils plantèrent les poutres dans la glace ; ils convertirent le pont en toiture, suspendirent au toit leurs hamacs, tapissèrent les parois avec les voiles, calfeutrèrent les fentes avec de la poix. Mais pendant qu'ils travaillaient, ils devaient affronter des périls inouïs et supporter des souffrances sans exemple. Le froid était si intense que lorsqu'ils tenaient un clou entre les lèvres, le clou gelait aussitôt et, en le retirant, ils se déchiraient les chairs et se mettaient en sang.
Les ours blancs, poussés par la faim, les assaillaient avec fureur au milieu des blocs de glace, autour de leur ' hutte, jusque dans l'intérieur du navire, et les contraignaient à interrompre leur travail pour défendre leur vie. La terre était si dure qu'il fallait la creuser comme de la pierre. Autour du navire, l'eau était gelée jusqu'à la profondeur de trois toises]et demie. La bière s'était cou-
gelée dans les tonneaux et avait perdu toute saveur, et le froid augmentait de jour en jour.
Ils réussirent enfin à rendre leur hutte habitable et ils purent se mettre à Tabri de la neige et du vent. Ils allumèrent du feu et commencèrent à dormir quelques heures, lorsque toutefois ils n'étaient pas réveillés en sursaut par les hurlements des bêtes fauves qui rôdaient autour de la hutte. Ils alimentaient la lampe avec la graisse des ours qu'ils tuaient à travers les fentes des parois, se réchauffaient les mains dans leurs entrailles sanglantes, se couvraient de leurs peaux et mangeaient la chair des renards, en même temps que des harengs et des biscuits, qui leur étaient restés de leurs provisions de voyage.
Cependant le froid allait croissant toujours, et il était devenu si intense que les ours ne sortaient plus de leurs tanières. Les aliments et les boissons se congelaient jusqu'auprès du feii. Les pauvres marins se brûlaient les bras et les pieds sans ressentir la moindre chaleur. Un soir que, craignant de mourir de froid, ils avaient hermétiquement fermé la hutte, ils furent sur le point d'être suffoqués, et, pour ne pas succomber, ils durent affronter de nouveau ce froid terrible.
A toutes ces calamités, il s'enjoignit une autre. Le matin du 4 novembre, ils attendirent vainement l'aurore; le soleil ne parut plus ; la nuit polaire avait commencé. Alors ces hommes de fer sentirent défaillir leur courage, et Barendz, dissimulant sa propre angoisse, dut déployer toute l'éloquence dont il était capable pour les empêcher de s'abandonner au désespoir.
La nourriture et le bois commençaient à manquer ; on ne jetait plus qu'à regret sur le feu les branches de sapin qu'on avait trouvées sur la plage ; la lumière n'était entretenue qu'autant qu'il le fallait pour faire diversion
342 LA HOqjU^PB!.
aux ténèbres. Néanmoins, lorsque le spjrils êfaiient réunis autour de leur petit foyer, se reposant des travaux de la journée, ils jouissaient encore deq^^lque moments de gaieté. Lejouf des Rois, ils préparèrent un petit banquet avec du vin et des pâtes de farine frites dans Thuile de baleine, et ils tirèrent au sort à qui aurait la couronne ^ la Nouvelle-Zemble. D'autres fois, ils jouaient, contaient de vieilles histoires, buvaient à la gloire de Maurice d*Prange, parlaient de leurs familles.
Chaque jour, agenouillés sur la glace, les yeux tournés Vers les étoiles, ils chantaient ensemble des psapmes. Parfois une aurore boréale déchirait la profonde obscurité dont ils étaient enveloppés ; et alors ils sortaient de leur hutte, accouraient sur le rivage, saluaient joyeusement et avec une gratitude attendrie cette Juipière fugitive comme une promesse de salut.
Suivant leui^ calculs, le soleil devait reparaître le 9 février 1597. Ils s'étaient trompés : le matin du 24 janvier, dans un de ces instants où ils étaient plu9 que jamais découragés et tristes, l'un d'eux entrevit, en s*éveillant, une lueur eiptraordinaire ; il jetauncri, s^uta à terre, réveilla ses compagnons ; tous sortirent de la hutte et contemplèrent le ciel, éclairé au. levant d'une vjve JuniièrCj la lune qui pâlissait, l'air transparent, la cin^e de^ rochers et des montagnes de glace colorée de rose ; l'aube, enfin, le soleil, la vie, la bénédiction de Dieu et l'espoir de revoir la patrie, après trois mois de nuit et 4'angoisse.
Pendant quelques instants, ils restèrent immobiles et silencieux, et comme vaincus par l'émotion ; puis ils fondirent en larmes, s'embrassèrent, agitèrent leurs bonnets de fourrures, firent retentir ces solitudes effrayantes des accents de leurs prières et de leurs cris de ioie. Mais cette joie fut courte : s'élant regardés en face, ils s'effrayèrent et eurent pitié les uns des autres. Le froid, l'insomnie, la
faim, les tourments de Tesprit, les avaient exténués et changés au point qu'ils ne se reconnaissaient presque plus. Et leurs souffrances n'étaient point encore finies ! Dans le cours de ce même mois, la neige tomba en telle abondance, que la butte fut presque ensevelie, et ils durent en sortir et y entrer par l'ouverture de la cheminée. Avec la décroissance du froid reparurent les ours, et avec eux les périls, les- nuits blanches, les combats féroces. Leurs forcps diminuèrent, et leur courage, un instant rar)imé, défaillit de nouveau.
Il leur restait cependant encore une lueur d'espoir. Ils n'avaient point réussi à dégager leur navire du milieu des glaces, et y eussent-ils réussi, ils n'auraient pu le remettre en bon état ; cependant ils avaient traîné sur le rivage une barque et une chaloupe, et peu à peu, tout en se défendant contre les ours qui se ruaient jusque sur le seuil de leur hutte, ils étaient venus à bout de les réparer de leur mieux.
Avec ces deux petites embarcations, ils comptaient se 4iriger yers un des petits ports de la Russie, c'est-àdire longer la riye septentrionale de la Nouvelle-Zemble, côtoyer la Sibérie et traverser la mer Blanche ; faire, en définitive, un voyage d'au moins quatre cents milles alleman4s. Purant tout le mois de mars, le temps, très-variable, les tint dans une continuelle jalternative d'^spérance et de découragement. Plus de dix fois, ils virent la mer libre jusqu'au rivage et se préparaient au départ, et chaque fois, une recrudescence imprévue du froid amoncela de nouveau les glaces et leur ferma le passage de tous côtés. Au mojs d'avril l'étendue des glace^ fut immense et sans solution de continuité. Le njois de mai fut de nouveau inconstant. Au mois de juin, enfin» iis purent §e résoudre à partir-
Après avoir éçrjt une relation détaillée de leurs av " i-
tures, dont ils laissèrent une copie dans la hutte, lis appareillèrent le matin du 45 juin, par un temps superbe et une mer ouverte de tous les côtés. Après neuf mois de séjour sur cette terre funeste ils se dirigèrent vers le continent. Epuisés par tant de souffrances, ils allaient braver, sur deux barques ouvertes, les vents furieux, les longues pluies, les froids mortels, le tournoiement des glaçons de celte mer immense et temble sur laquelle il semblaitque ce fût une entreprise désespérée de s'aventurer avec une flotte. Pendant longte^aps, ils eurent à repousser durant le voyage les attaques des ours marins, à souffrir la faim , à se nourrir d'oiseaux tués à coup de pierres et d'œufs trouvés sur les côtes désertes, à espérer et à désespérer, à se réjouir et à pleurer, à regretter parfois d'avoir abandonné la Nouvelle-Zemble, à invoquer la tempête, à désirer la mort. Souvent ils durent traîner leurs barques sur des champs de glace, les attacher pour que le vent ne les emportât pas, se serrer tous en groupe au milieu de la neige pour résister au froid, se chercher dans l'épaisseur du brouillard, s'appeler par leur nom, se toucher, dans la crainte de s'être perdus et pour se donner réciproquement du courage.
Ils ne résistèrent pas tous à des épreuves si terribles , et plus d'un mourut. Barendz lui-même, qui s'était embarqué malade, sentit au bout de peu de jours que sa fin approchait, et il en avertit ses compagnons. Il ne cessa cependant pas un moment de diriger la navigation et d'employer tous ses efforts à abréger pour ces pauvres gens le terrible voyage dont il savait qu'il ne verrait pas la lin. Il s'éteignit en examinant une carte de géographie; son bras roidi retomba, en montrant la terre éloignée, et sa dernière parole fut un encouragement et un conseil.
LE UELDER. 345
Dans la baie de Saint-Laurent ils rencontrèrent, avec quelle joiel on peut se iUmaginer, une barque russe qui leur donna des vivres, du vin et du cochléaria, remède contre le scorbut, dont plusieurs marins étaient atteints et dont ils guérirent aussitôt. Us côtoyèrent la Sibérie, rencontrèrent d'autres vaisseaux russes, qui devenaient de plus en plus fréquents, et s'approvisionnèrent de vivres frais qui restaurèrent leurs forces.
A l'entrée de la mer Blanche, un épais brouillard sépara les deux barques; elles dépassèrent cependant toutes les deux le cap Candnoes et, favorisées par le vent, parcoururent en trente heures un espace de cent vingt milles, au bout duquel les équipages se rejoignirent en jetant des cris de joie.
Mais une joie bien plus grande les attendait à Kilduin. Us y trouvèrent une lettre de van de Rijp, commandant de l'autre navire parti avec eux de Tile deTexel, lequel annonçait son arrivée. Peu de temps après, la barque et la chaloupe rejoignirent le bâtiment à Kola. C'était la première fois que les naufragés de la Nouvelle-Zemble revoyaient le drapeau national depuis leur départ de Tîle des Ours, et ils le saluèrent avec une joie délirante.
Les compagnons de van de Rijp et ceux de Barendz se précipitèrent dans les bras les uns des autres, se racontèrent les vicissitudes passées, pleurèrent les amis perdus et oublièrent les souffrances subies ; ensuite ils mirent tous à la voile pour la Hollande, où ils arrivèrent sains et saufs le 29 octobre 1597, trois mois après avoir quitté la hutte. Telle fut la fin de la dernière entreprise que tentèrent les Hollandais pour ouvrir une nouvelle voie au commerce avec les Indes à travers les mers du pôle.
Près de trois siècles après, en 1870, le capitaine d'un bâtiment suédois, jeté par la tempête sur la côte de la
346 LA HOLUNDE.
Nouvelle-Zemble, y retrouvait la carcasse d'un pavire et une hutte contenant deux chaudrons, une pendule, un canon de fusil, une épée, une hache, uneflûte,une Bible, quelques caisses remplies d*ustensiles et des lambeaux de vêtements pourris.
Ces objets, reconnus par les Hollandais pour avoir appartenu aux marins de Barendz et de Heemskerk, furent portés en triomphe à la Haye et exposés comme des reliques sacrées au Musée de marine.
La tête pleine de toutes ces images, le soir, du haut de la grande digue dn Jlelder, à la lumière de la lune, qui tantôt se cachait brusquement derrière les nuages, tantôt se montrait inopinément dans toute sa splendeur, je ne pouvais me lasser de regarder la côte sablonneuse de cette île de Texel et de cette grande mer du Nord, qui n'a plus d'autres borneç de ce côté que les glaces éternelles du pôle; la mer que les anciens croyaient être la fin de l'univers : Ulum mque tantum natur^^ comme le dit Tacite; la mer sur laquelle apparaissaient, aux jours de grande tempête, les formes gigantesques des divinités germaniques; promenant mes regards sur cette immense et sinistre surface, je ne trouvais rien de mieux pour rendre ma frayeur mystérieuse, que de m'écrier de temps à autre, à demi-voix: « Barendz I... Barendz! » ensuite j'écoutais en moi-même l'écho de ce nom, comme si le vent l'apportait d'un éloigneraent sans limites.
Il me restait à voir l'antique Frise, Ja r«îbelle non soumise par Rome, la terre des belles femmes, des gr^iids chevaux et des patineurs invincibles, la province la plus
LE ZUfDERZÉE. 317
poétique de la Néerlande ; ce voyage était une occasion de satisfaire un autre désir très-vif : celui de traverser le Znid^rzëe, la plus jeune des mers.
Ce grand bassin de la mer du Nord, qui baigne cinq provinces et qui a plus de sept cents kilomètres carrés, n*existait pas il y a six cents ans. La Nord-Hollande confinait à la Frise et là où aujourd'hui s'étend le golfe il y avait une vaste région parsemée de lacs d'eau douce, dont le plus grand, le lac Flevo, mentionné par Tacite, était séparé de la mer par un isthme fertile et populeux. On ne sait pas si la seule force de la mer a suffi pour rompre les barrières naturelles de cette région ou si au contraire c'est un affaissement du sol de la Hollande qui a laissé le passage libre à l'invasion.
La grande transformation s'accomplit à diverses reprises d^ns le cours du treizième siècle. En 1 205, l'île de Wieringen, située à l'extrémité de 1^ Nord-Hollande, faisait encore partie du continent; en 1251 elle en était déjà séparée. Dans ses invasions postérieures, la mer submergeait différents points de l'isthme qui la séparait du lac de Flevo; en 1282, elle s'ouvrit un passage à travers ce rempart battu en brèche, fit irruption dans les lacs, envahit les terres et, s'élargissant et s'avançant peu à peu, elle forma ce vaste golfe, appelé aujourd'hui Zuiderzée ou mer du Sud, qui pénètre avec le bras de l'Y jusqu'à Beverwijk et Haarlem.
A la formation de ce golfe se rattacl^ept diverses histoires confuses de cités détruites et de populatiops noyées; puis coraipence une autre {listoire de cités nouvelles qui ont surgi sur les nouveUes rives et qui, devenues puissantes et fameuses, sont déchues à leur tour et aujourd'hui réduites à l'état de pauvres villages, ou l'herbe pousse dans les rues et ^ont les ports s'eur sablent.
Un voyage d'un mois suffirait à peine pour observer et recueillir une pai'tie des souvenirs de désastres immenses, des traditions fabuleuses, des terreurs fantastiques, des mœurs et des usages antiques, étranges, qui se retrouvent sur les eaux et sur les rives de cette mer unique, 'née d'hier et déjà couronnée de ruines, et condamnée à disparaître, Cependant, la seule idée de voir de loin ces villes déchues, ces îles mystérieuses, ces funestes bancs de sable, captivait irrésistiblement mon imagination.
Je partis d'Amsterdam vers la fin de février, par un temps magnifique et sur l'un des bateaux à vapeur qui vont à Harlingen. Je savais que je ne reverrais plus la capitale de la Hollande. Appuyé au parapet de l'avant pendant que le bâtiment s'éloignait du port, je contemplai pour la dernière fois la grande ville en cherchant à graver ineffaçablement dans ma mémoire son fantastique aspect.
Au bout de quelques minutes je ne vis plus que la silhouette dentelée de ses maisons, sur lesquelles s'élevaient encore la coupole du Palais-Royal et une forêt de clochers à jour, étincelants. Puis la ville s'abaissa ; les clochers se dérobèrent l'un après l'autre ; la pointe la plus haute de la cathédrale, surnageant quelques instants au-dessus de l'immersion générale, s'abîma à son tour dans la mer et Amsterdam ne fut plus qu'un souvenir.
Le bâtiment passa au milieu des digues gigantesques qui ferment le golfe de l'Y et, après avoir rapidement traversé lePampus, ce grand banc de sable qui faillit ruiner le commerce d'Amsterdam, il entra dans leZuiderzée.
Les rives de ce golfe présentent partout des pâturages, des jardins et des villages, qui offrent pendant l'été un aspect enchanteur; mais vues du bâtiment et au mois de février, elles n'apparaissent que comme une bande
Jégère d'un vert pâle qui sépare la mer du ciel. La côte de la Nord-Hollande est la plus belle, et c'est celle-là que côtoie le bâtiment.
A peine sorti du Pampus, on tourne à gauche et Ton passe à peu de distance de Tîle de Marken.
Marken est fameuse entre les îles du Zuiderzée comme Broek entre les villages de la Nord-Hollande ; mais malgré toute sa renommée, malgré sa proximité de la côte, puisqu'elle n'est qu'à une heure de traversée, il y a peu d'étrangers et trés-peu de Hollandais qui aillent la visiter. Voilà ce que me dit le capitaine du bâtiment en me désignant le phare de la petite île ; à son avis c'était parce que tout étranger qui arrive à Marken, fût-ce même un Hollandais, est suivi par les gamins, regardé, commenté par tout le monde comme un homme tombé de la lune.
n sufOt de décrire l'île pour expliquer celte curiosité extraordinaire. C'est une langue de terre, large de mille mètres, longue de trois mille, qui se détacha du continent au treizième siècle et qui resta, et est encore aujourd'hui, par le caractère, les mœurs, la vie des habitants, ce qu'elle était i! y a ôix siècles. Le sol de l'île ne dépasse pas de beaucoup le niveau de la mer et il est entouré d'une petite digue insuffisante pour le préserver des inondations. Les maisons sont construites sur huit monticules artificiels, formant autant de bourgades.
L'une de ces bourgades, celle où est Féglise, sert de chef-lieu; une autre est l'asile des morts. Quand la mer franchit les digues, les intervalles entre les monticules se changent en canaux, et les habitants vont en barque d'une bourgade à l'autre. Les maisons sont en bois, quelquesunes peintes, d'autres goudronnées ; une seule est en pierre, celle du pasteur, devant laquelle s'étend un petit • jardin ombragé par quatre grands arbres, les seuls dç
Tîle. A côté de cette maison se ti'ouvent l'église, Técoleet le bureau municipal.
Le nombre des habitants est d*un millier tout au plus» et tous vivent de la pêche. A l'exception du médecin, du pasteur et du maître d'école, ils sont tous indigènes, aucun insulaire ne se marie sur le continent, personne ne va du continent s'établir dans l'île. Tout le monde professe la religion réformée et tout le monde sait lire et écrire. A l'école, qui compte plus de deux cents enfants des deux sexes, on enseigne l'histoire, la géographie et l'arithmétique. Le costume, qui ne s*est pas modifié depuis plusieurs siècles, est le même pour tous et fort curieux.
Les hommes ont l'air de soldats. Ils portent une jaquette de drap gris foncé, ornée de deux rangées de boutons, qui sont pour la plupart des médailles ou des monnaies antiques transmises de père en fils. Cette jaquette entre comme une chemise dans des culottes de même couleur, fort larges autour de la cuisse, et étroites autour de la jambe ; presque tout le mollet est à découvert. Un chapeau de feutre ou un bonnet de peau, si^ivant la saison ; une cravate rouge, des bas noirs, des sabots blancs ou une espèce de souliers pareils à des pantoufles complètent cet étrange costume.
Mais celui des femmes est encore plus étrange 4 Elles portent sur la tête un énorme bonnet blanc, en forme de mitre, tout orné de dentelles et de broderies, et noué sous le menton comme un casque. De ce bonnet^ qui recouvre complètement les oreilles, sortent deux longues tresses qui se balancent sur le sein et une espèce de visière dé cheveux, coupée en ligne droite un peu au-dessus des sourcils et cachant tout le front. Le vêtement se compose d'un corsage sans manches et d'une jupe de deux couleurs. Le corsage est pourpre, couvert de broderies de
LE ZUIDERZÉË. 551
différentes couleurs, qui coûtent des années de travail et qui pour cette raison se transmettent de mère en fille, pendant plusieurs générations. La partie supérieure de la jupe est cendrée ou bleue, rayée de noir, et la partie inférieure brun foncé. Les bras sont couverts presque jusqu'au coude par les manches d'une chemisette blanche rayée de rouge.
Les petites filles et les petits garçons sont vêtus à peu prés de la même manière ; les jeunes filles un peu autrement que les femmes, et les jours de fête un peu plus richement qiie les jours de travail.
Tel est ce costume, qui à quelque chose d'oriental et en ménie temps de guerrier et de sacré; la vie des habitants est aussi étrange que leur costume. Les hommes sont extraordinairement sobres et atteignent un âge fort avancé. La nuit de chaque dimanche ils partent de Tîle sur leurs bateaux , passent la semaine à pêcher dans le golfe du Zuiderzée, et retournent chez eux lé samedi* Les femmes élèvent les enftmts, cultivent la terre, confectionnent les vêtements de toute la famille» Comme le» femmes de toutes les autres parties de la tîoUande, elles aiment la propreté et les ornements; on retrouve dans leurs chaumières les petits rideaux blancs, les dbjets dé cristal, les couvertures de lit brodées, les petits miroirs et les fleurs* La plupart meurent sans avoir fieft vti du monde, sinon leur petite île. Ils sont pauvres, mais comme ils n*ont pas idée d'une condition meilleure, comme ils n'ont ni besoins^ ni désirs qu'ils ne puissent satisfaire, ils ignorent la vraie pauvreté; Pour eux, il n'y a ni changements de fortune^ ni distinctions de classes. Tout le monde travaille, persoime ne sert. Les seuls événements qui rompent la monotonie de leur existence, ce sont les naissances, les mariages, les morts, une pêche abondante, Tarrivée d'un étranger, le passage d'un bâti-
ment, une tempête en mer. Ils prient, ils aiment, ils pèchent, telle est leur vie, et les générations succèdent aux générations, conservant intactes, comme un héritage sacré, l'innocence des mœurs et Tignorance du monde.
Après avoir dépassé Tîle de Marken, on voit sur la côte de la Nord-Hollande un clocher, un groupe de maisons rouges et quelques voiles de navires ; c'est Monnikendam, village de trois mille habitants, autrefois ville florissante qui, avec Hoorn et Enkhuizen, vainquit et fit prisonnier l'amiral espagnol Bossu ; le collier de la Toison d'or que portait l'amiral lui échut comme trophée ; les deux autres villes reçurent Tune son épée, l'autre sa coupe. Après Monnikendam, on voit le village de Yollendam; après Yollendam la petite ville d'Edam, qui donne son nom à ce fromage dont la croûte est rouge et qui est fama stiper œthera notas,
A cette ville se rattache une légende fort curieuse, représentée par un vieux bas-relief que l'on voit encore sur Tune de ses portes. Il y a plusieurs siècles quelques jeunes filles d'Edam, se promenant sur la plage, virent une femme d'étrange aspect qui nageait dans la mer et s'arrêtait de temps à autre pour les regarder avec curiosité. Ellçs l'appelèrent et la femme s'approcha ; elles lui firent signe de sortir de l'eau et elle vint sur la rive.
C'était une très-belle femme, toute nue et toute couverte de limon et d'herbes, qui croissaient sur sa peau comme la mousse sur l'écorce des arbres. Quelques-uns affirment qu'elle avait une queue de poisson ; mais un grave chroniqueur hollandais, qui prétend tenir le fait de témoins oculaires, dit qu'elle avait des jambes semblables à celles des autres femmes. Elles l'interrogèrent ; la femme marine ne les comprit pas et répondit d'une voix ti'ès-dou ce, dans une langue inconnue. Elles l'enmienèrent chez elles, raclèrent l'herbe qui lui couvrait le dos, rhabillèrent en
femme hollandaise et lui apprirent à filer. On ne sait pas au juste combien de temps elle demeura dans son nouvel état, mais la légende dit que, débarrassée de ses herbes et habillée, elle se sentait entraînée vers la mer par un instinct tout-puissant, et qu'après avoir plusieurs fois tenté en vain de retourner à son élément natif, — car on la surveillait de près, — un jour, enfin, elle y réussit et personne n'en entendit pl^s parler.
D'où était-elle venue? où était-elle allée? qui était-elle? Qui le sait? Le fait est que sur les côtes du Zuiderzée tout le monde parle encore de la femme marine d'Edam, et Ton se ferait traiter d'impertinent si, comme quelquesuns l'ont fait, l'on osait dire que cette femme devait être un phoque; au fond, je trouve que les paysans ont raison, car il n'est guère convenable de porter des jugements sur les choses que l'on n'a point vues. Ëdam, qui était anciennement une ville florissante de plus de vingt-cinq mille habitants, a subi le même sort que les autres villes du Zuiderzée : ce n'est plus aujourd'hui qu'un village.
En allant d'Edam à Hoorn, on ne voit presque pas la côte ; je tournai donc toute mon attention vers la mer. Sur le golfe du Zuiderzée on peut observer, comme dans un immense miroir, la merveilleuse mobilité du ciel de la Hollande. C'est la plus jeune des mers de l'Europe, et son aspect offre réellement tous les caprices, toutes les agitations, toutes les variations inattendues et inexplicables du jeune âge.
Ce jour-là, comme presque toujours, lé ciel était couvert de nuages qui se séparaient et se réunissaient continuellement; dans l'espace d'une heure se succédaient toutes les variations de lumière que, dans nos pays, on voit à peine dans le courant d'une journée. Par moments, la mer se faisait toute noire, comme une mer de poix, bor-
dée dans le lointain d'une raie blanche et lumineuse comme un courant de vif-argent. Tout à coup la couleur noire s'évanouissait et le golfe devenait vert sur une immense étendue comme s'il se fut couvert d'herbe ; le sillage bleu des navires y traçait comme des canaux, on aurait cru voguer sur les prairies hollandaises détar chées du continent.
Peu après, toute cette belle couleur verte se fondait en un Jaune fangeux qui donnait au golfe l'aspect d'un bourbier épais et immonde, où devaient nager des animaux difformes et répugnants. Un moment, on voyait à peine, comme des ombres lointaines à travers le brouillard, les clochers et les moulins de la côte, et l'on eût dit qu'en ce moment il faisait nuit et qu'il pleuvait. Un moment après, les moulins, les clochers, les maisons paraissaient se rapprocher et brillaient à la lumière du soleil comme s'ils avaient été dorés.
A côté du navire, le long des côtes, au milieu du golfe, l'on voyait continuellement flotter et disparaître des ombres, des lumières, des couleurs, des obscurités nocturnes et des clartés méridionales, des menaces de tempête et des aspects riants ; c'était à croire que tout ce mouvement avait une mystérieuse raison d'être, une signification au-dessus de l'intelligence humaine et qu'il y avait là-haut des spectateurs invisibles, faits pour la comprendre. Çà et là on voyait des bateaux à voiles noires, qui semblaient drapés de deuil pour transporter des moils.
Le bâtiment passait en vue de la ville de Hoom, l'ancienne capitale de la Nord-Hollande, où se fabriqua, en 1416, le premier grand filet pour la pêche du hareng et où naquit cet intrépide Schouten qui, le premier, doubla la pointe la plus méridionale de l'Amérique. Ensuite le bateau tourna dans la direction d'Ënkhuizen. Sur la partie de la côte qui est entre les deux villes s'étend une chaîne
de villages composés de maisonnettes en bois et en brique, avec des toits vernissés et des portes sculptées, devant lesquelles se dressent des arbres dont le tronc est peint.
• Du bâtiment, on ne voit de tous ces villages que les toits qui semblent émerger de Teau ou qu'on pourrait . prendre pour autant de maisonnettes flottantes. La couleur rouge de ces toits, quelques pointes de clochers, quelques ailes de moulins, ce sont là les seules couleurs et les seules formes qui rompent de temps à autre la ligne de la côte, uniforme et douce comme le profil d'un isthme infiniment délié.
Peu avant d'arriver à Enkhuizen, on voit la toute petite île d'Urk, que Ton croit avoir formé anciennement une seule île avec celle de Schokland, située à peu de distance de l'embouchure de l'YsseL Urk est encore habité, et c'est l'île préférée des phoques qui, la nuit, réveillent les insulaires par leurs ronflements ; Schokland fut déserté il y a peu d'années par ses habitants, qui ne pouvaient plus le disputer à la mer.
Le bâtiment relâcha à Enkhuizen. Enkhuizen est la plus morte de toutes les villes mortes du Zuider^ée. Au seizième siècle, elle contenait quarante mille habitants ; elle envoyait à la pèche du hareng cent quarante bâtitiments, protégés par vingt vaisseaux de guerre ; elle avait un très-beau port, un grand arsenal, de somptueux édifices. Aujourd'hui le port est ensablé et la population réduite à cinq mille personnes ; l'une de ses anciennes portes se trouve à un quart d'heure des premiers édifices de la ville ; l'herbe pousse dans ses rues, ses maisons sont abandonnées et croulantes, ses habitants pauvres et malingres. Il ne lui reste d'autre gloire que celle d'avoir donné le jour à Paul Potter.
Le bâtiment s'arrêta quelques minutes devant ce spectre
d'une ville. Sur le pont de débarquement il n'y avait que quelques marins immobiles ; de la ville, on ne voyait que quelques maisons à moitié cachées par les digues et un haut clocher, dont le carillon sonnait en ce moment, à notes lentes conmie le glas de Tagonie, l'air de Guillaume Tell : MatUde^ famo^ è vero. La rive était déserte, le port silencieux, les maisons fermées, et un grand nuage noir s'étendait sur la ville comme un drap mortuaire, qui s'abaissait lentement pour la recouvrir à jamais. C'était «un spectacle qui inspirait la compas* sion et l'épouvante.
Après avoir quitté Enkhuizen, le bâtiment arriva en peu de minutes à l'entrée du Zuiderzée, entre la ville de Stavoren, assise sur le point le plus avancé de la côte de Frise, et Medenblik, autre ville déchue de la Nord-Hollande, qui fut la capitale du pays avant la fondation de Boom et d'Enkhuizen. En cet endroit le golfe n'est pas beaucoup plus large que la moitié du pas de Calais.
Quand on mettra à exécution la gigantesque entreprise du dessèchement du Zuiderzée, c'est sur ce point que l'on construira l'énorme digue destinée à séparer le golfe de la mer du Nord. Cette digue s'étendra de Stavoren à Medenblik, en laissant ouvert au milieu un grand canal pour le mouvement des marées et l'écoulement des eaux de l'Yssel et du Vecht; et derrière elle, le grand golfe sera peu à peu transformé en une plaine fertile ; la Nord- Hollande réunie à la Frise, toutes les villes mortes de la côte renaîtront à une vie nouvelle, des îles cesseront d'être des îles, des coutumes seront modifiées, des dialectes fondus, une province, un peuple, un monde créés. Cette grande œuvre coûtera, suivant les devis des Hollandais^ cent vingt-cinq millions de francs; depuis plusieurs années elle est à l'étude et peut-ôti'e y mettra-t-on la ïnain avant qu'il soit longtemps ; mais, hélas I avant qu'elle soit
LE 2UIDER2ÉE. 55?
terminée, nous autres enfants de cette moitié du dixneuvième siècle, nous aurons les bras en croix, comme le dit Praga, et les racines des violettes sur la tête.
A peine a-t-on dépassé Medenblik, que Ton vqit sur la côte opposée du Zuiderzée les clochers de Stavoren, la plus ancienne ville de la Frise, ainsi nommée, disent les étymologistes, d'après le dieu Stavo qu'adoraient les anciens Frisons. Cette ancienne ville qui n'est plus qu'un petit village de triste apparence, entouré de grands bastions et de marais, était, à l'époque où Amsterdam n'existait pas encore, une grande ville, belle et populeuse, où le roi de Frise avait sa résidence et où affluaient toutes ^ps marchandises de l'Orient et de l'Occident, aussi lui avait-on donné le nom glorieux de Ninive du Zuiderzée.
Une étrange légende qui cependant est fondée sur un fait réel, l'ensablement du port, explique la cause première de sa misérable décadence. Les habitants, enrichis outre mesure par le commerce, étaient devenus orgueilleux, vains, dissipateurs, et poussaient leur luxe forcené jusqu'à dorer les balustrades, les verrous, les portes, les plus humbles ustensiles de leurs maisons. Gela déplut au bon Dieu, qui résolut d'infliger à la ville insolente un châtiment solennel, dont l'occasion ne se fit pas attendre.
Une riche marchande de Stavoren fréta un navire et l'envoya à Dantzig prendre une charge de Je ne sais quelles marchandises précieuses. Le capitaine du bâtiment arriva à Dantzig, mais ne réussit point à trouver les marchandises que demandait la marchande ; pour ne pas revenir à vide, il chargea de blé son navire.
Quand il rentra au port de Stavoren, la marchande, qui l'attendait, lui demanda: « Que m'apportes-tu? « Le capitaine répondit humblement qu'il n'avait apporté que du blé. « Du blé ! s'écria l'orgueilleuse marchande avec
358 LA HOLLilNDE.
un accent de colère et de mépris ; jette-le in;imédiatement à la mer. »
Le capitaine obéit et la colère de Dieu déborda. Au point même où le blé tomba dans Teau, un grand banc de sable se forma devant le port et étouffa peu à peu le commerce de la ville. Ce banc de sable y existe effectivement et porte le nom ieVrouwenzand^ c'est-à-dire sable de la Dame; il forme un obstacle tel que même les plus petits bâtiments marchands doivent manœuvrer avec une grande prudence pour ne pas y échouer ; une grande jetée que l'on y construisit pour remédier à ce mal ne put changer le sort de la ville condamnée à mourir. '
Quand le bâtiment partit de Stavoren, le soleil se couchait; mais malgré l'heure et la saison, le temps* était si doux que je pus dîner sur le pont et, inspiré sans doute par la grande idée du dessèchement du Zuiderzée,je drainai jusque dans sesprofondeurs les plus obscures une bouteille de vieux bordeaux, avec une facilité sans égale. Les voyageurs étaient tous descendus, la mer était trèscalme, le ciel doré, le bordeaux exquis, mon cœur en paix.
Pendant ce temps se déroulait devant mes yeux la côte de la Frise défendue par deux rangs de pilotis que soutenaient des blocs énormes de granit, de trachyte et de basalte d'Allemagne et de Norvège. Ce genre de constructions donne â ce pays l'aspect d'un immense camp retranché. Nous passâmes devant Hindelopen, autre ville déchue, qui n'a pas plus d'un millier d'habitants et où l'on a conserveries modes extravagantes d'il y a plusieurs siècles ; nous côtoyâmes une série de petits villages cachés, qui nous avertirent de leur présence en élevant audessus des digues le doigt de fer de leui*s clochers ; enfin nous arrivâmes à Harlingen, la seconde capitale de la Frise, encore illuminée par les dernières clartés du soleil couchant.
Pendant que le bâtiment s'approchait du débarcadère, je me souvins de ce qui m'était arrivé à Alkraaar et je me troublai en songeant que je pourrais me trouver dans les mêmes perplexités à Harlingen, n'ayant point apporté de lettres de recommandation. Mes craintes n'étaient que trop fondées, car je ne comprenais pas le premier mot de la langue frisonne qui est un. mélange de hollandais, de danois, et de vieux saxon, à peu près incompréhensible aux Hollandais eux-mêmes' et je savais d'autre part qu'on ne parle presque pas le français dans la Frise.
Je me préparai donc, avec une résignation mélancolique, à gesticuler, à faire rire à mes dépens et à me laisser conduire comme un enfant; et je me mis à chercher des yeux dans la foule des portefaix et des gamins qui attendaient les passagers sur la rive, une figure plus humaine que les autres à qui je pusse confier ma valise et recommander ma vie.
Je n'avais pas encore trouvé cette figure, lorsque le bâti ment s'aiTêta et que je descendis^ Pendant quej'hésitais entre deux vigoureux Frisons qui voulaient s'emparer de ma personne, j'entendis murmurer à mon oreille une parole qui me rendit la vie : cette parole, c'était mon nom. Je me retournai, pensant avoir affaire à quelque sylphe, et je vis un jeune monsieur qui, tout en souriant de ma surprise, me répéta en français : « Etes-vous M. un tel? ^— Oui, répondis-je, ou, du moins, il me semble c'est bien moi, car, à vrai dire, je suis tellement stupéfait d'être connu de vous que je doute presque de mon identité. Par quel miracle? »...
Le miracle était des plus simples. Un de mes amis
d'Amsterdam qui, le matin même, m'avait accompagné au port, avait envoyé, aussitôt après le dépai*t du bateau, une dépêche à un de ses amis de Harlingen, pour le prier d'attendre au débarcadère un étranger de haute taille, brun et enveloppé d'un pardessus couleur chocolat, qui arriverait vers le soir et aurait grand besoin d'un interprète et d'un guide. Tous mes compagnons de voyage étant blonds, l'ami de mon âmi m'avait aussitôt reconnu et voilà pourquoi et comment il était venu me tirer d'embarras.
Si j'avais eu en poche le collier de l'Annonciade, je le lui aurais passé au cou. Ne l'ayant pas, je lui exprimai ma gratitude infinie par un déluge de paroles, dont il demeura tout interdit, comme dirait le marquis Colombi, sans pouvoir se les attribuer. Après quoi, nous entrâmes dans la ville, où je ne comptais rester que quelques heures.
De grands canaux pleins de navires, de larges rues bordées de petites maisons bariolées et propres, ti*ès-peu de monde dehors, un silence profond et je ne sais quel air de paix mélancolique qui fait penser à mille choses lointaines : voilà Harlingen, ville de dix mille habitants au plus, fondée près du lieu où était anciennement un village que la mer détruisit en 1134.
Après m'avoir fait faire une tournée par les rues, mon compagnon me mena voir les digues, sans lesquelles la ville eût été déjà cent fois submergée, car cette pai'tie de la côte est plus que toute autre exposée aux courants et aux lames qui viennent du large. Les digues sont faites de deux rangées d'énormes pilotis, reliés entre eux par des madriers transversaux, et tous revêtus de gros clous à tête plate, pour les préserver des petits animaux marins qui détruisent le bois.
Entre ces pilotis, enfoncées les unes à côté des autres dans le sable, se trouvent de fortes planches, ou
plutôt des poutres sciées en deux; derrière ces planches, uiie muraille de blocs cyclopéens de granit rouge, amenés de la province de Drenthe; et derrière cette muraille, un puissant clayonnage qui suffirait à lui seul pour amortir le choc des eaux d'un torrent impétueux ; sur cette digue se développe une avenue plantée d*arbres, qui sert de promenade publique et d'où Ton voit la mer, quelques maisons de la ville et quelques mâts de navire pointant audessus des toits.
Lorsque nous y passâmes, l'horizon était encore légèrement doré au couchant et très-obscur du côté opposé ; pas une barque en mer, pas un mouvement dans le port quatre jeunes filles, se donnant le bras, passèrent à côté de nous en causant et en riant ; l'une d'elles se retourna, puis elles disparurent; la lune sortit de derrière un nuage, il soufflait un vent froid, et nous nous promenions en silence.
« Êtes-vous triste ? me ["demanda " mon compagnon. — Du tout, » répondis-je ; 'et cependant je l'élais. Pourquoi ? qui le sait? Combien ce lieu et ce moment sont profondément gravés dans ma mémoire ! Je ferme les yeux, je revois le moindre détail, et je sens l'odeur de la mer.
Mon compagnon m'introduisit dans un club, où noua causâmes jusqu'à l'heure du départ du train pour Leeuwarden, capitale de la Frise. C'était le premier Frison avec lequel j'avais l'honneur de parler, et je l'étudiai. 11 était blond, roide, grave, comme presque tous les Hollandais ; mais il avait le regard extrêmement vif : il parlait peu, mais ce peu, il le disait avec une rapidité et une force qui laissaient deviner un caractère plus vif que celui de ses compatriotes de l'autre rive du Zuiderzée.
La conversation tomba sur l'antique Frise et sur la Rome antique, et elle fut très-agréable. Mon Frison s'était mis
à parler des événements de ce passé lointain avec un sérieux extraordinaire, comme si les faits se fussent passés peu de temps auparavant ; moi, je lui donnais la réplique, et nous avions fini par discourir comme s'il eût été un Frison du temps d'Olennius, et moi un Romain du temps de Tibère, chacun de nous se faisant l'avocat de son pays.
Je lui reprochais les soldats romains mis en croix ; il me répondait tranquillement que c'étaient nous qui avions été les provocateurs, puisque aussi longtemps que nous nous étions contentés de prélever le tribut de cuirs bruts imposé par Drusus, ils n'avaient pas bougé; s'ils s'étaient révoltés depuis, c'est parce qu'Olennius, au lieu de se contenter du tribut de cuirs, avait exigé des bœufs, des champs, des jeunes gens, des femmes, ce qui revenait tout simplement à vouloir les assassiner. « Pacemexuerey dit Tacite lui-même, nostra magis avaritia qtmm obsequii impatientes.
Si Drusus, ajoutait-il, ne nous avait imposé qu'un faible tribut, c'est que nous étions pauvres, pro angtistia rerum. Et si vous enleviez aux pauvres leurs bœufs et leurs terres, que faisiez-vous aux riches? »
Quand je m'aperçus qu'il savait Tacite par cœur, je battis en retraite et je lui demandai amicalement s'il me gardait rancune de la puissance de mespéres. « Oh I monsieur, répondit-il, en me tendant la main, comme si ma question eût été sérieuse, pas même l'ombre I » Ou je me ti^ompe, me dis-je, ou cette fleur d'ingénuité n'existe plus dans nos pays. Je ne pouvais me lasser de le regarder, tant il me parut d'une nature différente de la mienne.
Nous demeurâmes ensemble jusqu'à la nuit, et il m'accompagna à la station du chemin de fer, pour aller assis ter ensuite à un concert. Dans cette petite ville de marins, de pécheurs et de marchands de beurre, il y avait un concert donné par quatre artistes, deux Allemands et
deux Italiens, que Ton avait fait venir tout exprés de la Haye pour jouer une couple d'heures, au prix de deux cent cinquante florins!
Où se donnait ce concert dans une ville comme Har lingen, toute composée de maisonnettes lilliputiennes? je ne pouvais le comprendre, à moins de supposer que les musiciens seraient dans la maison et les auditeurs dans rue. Je demandai donc une explication à mon compagnon (( Il y a une maison suffisamment grande, » me répondit-il. « Une I pensai-je. Où peut-elle donc se cacher, cette maison colossale que je n'ai point vue? »
Nous traversâmes deux ou trois rues, à demi obscures, mais un peu plus animées que deux heures auparavant, et nous arrivâmes à la station. « Nous ne nous reverrons plus, me dit ce franc et sympathique Frison, en me serrant la main. — Jamais, probablement, » répondisje. Nous restâmes quelques instants à nous regarder; nous nous dîmes tous les deux en même temps : « Adieu ! » et nous nous séparâmes sur cette triste parole. Il alla au concert, et moi, je partis pour l'intérieur de la Frise.
La Frise est tout entière une plaine dont le terrain est un mélange de sable, d'argile et de tourbe ; car partout elle est basse, surtout à l'occident, où il n'est pas rare devoir, vers la fin de l'automne, les eaux de la mer submerger de vastes étendues. Il y a beaucoup de lacs qui forment ' comme une chaîne à travers toute la province, depuis la ville de Stavoren jusqu*à la ville de Dokkum. La campagne est couverte de vastes pâturages et sillonnée dans tous les sens par de larges canaux, le long desquels paissent, pendant neuf mois de l'année, des troupeaux innombrables que ne gardent ni pasteurs ni chiens.
Le long de la mer du Nord se trouvent de petits tertres, appelés terpen, élevés par les anciens habitants pour s'y réfugier avec leurs troupeaux à l'époque des hautes ma-
rèes; sur quelques-uns de ces monticules sont bâtis des villages. D'autres villes ou villages sont construits sur pilotis, dans des terrains peu à peu conquis sur la mer. La province a deux cent soixante-douze mille habitants, qui vivent et même s'enrichissent du commerce du beurre, du fromage, des poissons, de la tourbe, et qui communiquent facilement entre eux par la voie des canaux et des lacs.
Quelques arbres, derrière lesquels se cachent les maisons champêtres et les villages ; quelques voiles de navires ; des volées de vanneaux, de corneilles et de corbeaux; et les superbes troupeaux qui èmaillent d'une multitude de taches noires et blanches le vert de la campagne, voilà les seules choses qui arrêtent le regard sur cette vaste plaine dont un voile de vapeurs blanches cache perpétuellement les limites. L'homme a tout fait dans ce pays, et on ne le rencontre nulle part. On dirait un pays où l'eau vit et travaille par elle-même, et où la terre n'a d'autres maîtres que les animaux.
J'arrivai à Leeuwarden à la nuit close, et je trouvai par bonheur un hôtel où l'on parlait français.
Le matin de très-bonne heure — je crois qu'il n'y avait pas encore cent personnes de levées dans toute la ville — je sortis pour me promener dans les rues désertes, sous une petite pluie lente et glacée qui me péné- . trait jusqu'aux os.
Leeuwarden a l'aspect d'un grand village. Les rues sont presque toutes très-spacieuses, coupées de larges canaux et bordées par des maisons extraordinairement petites, coloriées de rose, de lilas, de gris cendi*é, de vert clair, de toutes les couleurs de Broek. Les canaux intérieurs rejoignent des canaux extérieurs, qui s'étendent le long des boulevards de la ville et se relient à leur tour à d'autres canaux qui conduisent aux villages et aux villes voisines.
On y trouve des places et des carrefours comme ceux d'une grande ville et qui semblent encore plus vastes à cause de la petitesse des maisons. Elles sont quelquefois si petites que le bas des fenêtres n'est qu'à une palme de la terre et que la partie supérieure touche presque le toit. On ne formerait pas un édifice de grandeur ordinaire en entassant l'une sur l'autre toutes les maisons qui bordent certaines rues. La ville parait très-ancienne, primitive, fondée par une population de pêcheurs et de pasteurs, et peu à peu restaurée, peinte, embellie.
Hais malgi*é la beauté des ponts, la richesse des magasins, les ornement^ des fenêtres, son aspect général a quelque chose de si exotique pour un Européen du midi qu'il lui semble étrange de voir les habitants porter l'habit et le chapeau cylindrique, absolument comme nous. De toutes les villes de la Hollande, c'est celle où un Italien se sent le plus éloigné de son pays. Les rues étaient désertes, toutes les portes closes : il me semblait parcourir une ville abandonnée et inconnue que j'aurais moi-même découverte.
Je regardais ces étranges maisonnettes et je me disais, tout étonné, que là aussi il devait y avoir, à l'intérieur, des dames élégantes, des pianos, des livres que moi aussi j'avais lus, des cartes géographiques d'Italie, des photographies de Florence et de Rome. En allant de rue en rue, je passai devant l'antique château des gouverneurs de la Frise, de la maison de Nassau-Dietz, ancêtres de la famille régnante d'Orange; je découvris une très-curieuse prison, un palais blanc et rouge, surmonté d'un toit fort élevé et décoré de colonnettes et de statues qui lui donnent l'aspect d'une villa princiére; et je débouchai enfin sur une grande place, où je vis une vieille tour de brique, au pied de laquelle, dit-on, arrivaient, il
y a cinq cents ans, les eaux de la mer et qui, aujourd'hui, est éloignée de plus de dix milles de la côte.
Delà, en passant par d'autres rues propres comme des salons, entre deux rangées de maisons dont j'effleurais les gouttières avec mon parapluie, je revins au centre de la ville.
Pendant toute cette promenade, je n'avais vu d'autres femmes que quelque vieille à moitié endormie et la chevelure en désordre, regardant le temps par sa fenêtre; on s'imaginera facilement combien j'étais curieux de voir les autres, non pas tant à cause de leur beauté qui est célèbre, qu'à cause de l'étrange coiffure dont on m'avait parlé, dont j'avais lu des descriptions et trouvé des images dans toutes les villes de la Hollande.
La veille, en arrivant à Leeuwarden, j'avais bien vu par-ci par-là, dans un coin, quelque tète [de femme qui brillait d'un étrange éclat, mais je l'avais vue en passant, dans l'obscurité, et presque sans y faire attention. Ce devait être bien autre chose de voir tout le beau sexe de la capitale de la Frise, en plein jour, tout à mon aise. Mais comment satisfaire cette curiosité?
Le ciel promettait de la pluie pour toute la journée, les femmes resteraient probablement enfermées chez elles; il me faudrait attendre jusqu'au lendemain matin et l'impatience me dévorait. Par bonheur, il me vint une de ces idées lumineuses qui, dans les grandes occasions, éclosent même dans les plus petits cerveaux. Voyant passer un musicien de la garde civique empanaché et la trompette sous le bras, je me souvins que c'était l'anniversaire de la naissance du roi de Hollande ; je pensai que le corps de musique aurait à se réunir, que cette musique parcourrait la ville, qu'à son passage toutes les femmes regarderaient à la dérobée, et que dès lors, en me plaçant à côté du chef de la musique, conuue les
LA FUISË. 367
gamins qui accompagnent les régiments à Texercice, je verrais ce que je voulais voir.
« Bravo! — me dis-je, et fredonnant Tair du Barbier de Séville : Che invenzione prelibata, je suivis le musicien. Nous arrivâmes sur la grande place, où la garde civique se rassemblait intrépidement sous une pluie battante, au milieu d*une centaine de curieux ; en peu de minutes le bataillon fut rangé en ordre; le major jeta un cri strident, les musiciens soufflèrent dans leurs instruments, la colonne se mit en marche vers le centre de la ville. Je marchais à côté du tambour-major, et j'étais bien heureux.
Les fenêtres des premières maisons s'ouvrirent et quelques femmes s'y montrèrent, la tête étincelante de l'éclat de l'argent comme si elles portaient un casque. Elles avaient en effet deux larges plaques en argent qui cachaient complètement les cheveux et couvraient une partie du front, en serrant la tête comme le casque d'un guerrier antique. Un peu plus loin, d'autres fenunes se montrèrent, les unes avec un casque d'argent, les autres avec un casque d'or. Le bataillon prit une des principales rues, et alors, sur toutes les portes, à toutes les fenêtres, au détour des rues, sur le seuil des boutiques, derrière les grilles des jardins, apparurent des casques d'or et d'argent, grands et petits, avec ou sans voile, polis et étincelants comme les cimiers d'un arsenal ; des mamans au milieu d'une nichée de petites filles, toutes avec le casque ; des vieilles femmes caduques, avec le casque ; des servantes, la casserole à la main, avec le casque; des demoiselles qui venaient de quitter le piano, avec le casque.
Leeuwarden ressemblait à une immense caserne de cuirassiers imberbes, à une métropole de reines dépossédées, aune ville dont toute la population se préparait à
une grande mascarade du moyen âge. Je ne puis dire Télonnement et le plaisir que j'éprouvais en face de ce spectacle. Chaque nouveau casque que Je voyais me paraissait le premier ; je riais, et il me semblait que le tambour-major, les gardes civiques et les gamins que j'avais autour de moi devaient en rire comme moi.
Tous ces casques éclairaient de reflets dorés et argentés les vitres des fenêtres et les chambranles peints ; ils brillaient confusément dans l'obscurité des chambres à demi ouvertes du rez-de-chaussé^ ; ils apparaissaient et disparaissaient en rayonnant derrière les rideaux ti^nsparents et les fleurs des fenêtres.
En passant auprès des jeunes filles debout sur le trottoir de la rue, je ralentissais le pas et je voyais se refléter sur leurs têtes les arbres, les boutiques, les fenêtres, le ciel, les gardes civiques et mon propre visage. Au milieu de toutes ces têtes d'une grâce belliqueuse sur lesquelles on ne voyait pas une touffe de cheveux, je rougissais de mon chapeau tuyau de poêle et de mes cheveux longs; je me paraissais à moi-même un homme faible et méprisable ; il me semblait que d'un moment à l'autre une de ces austères Frisonnes allait par dérision me présenter le fuseau et la quenouille. — Mais quelle expédition méditent toutes ces Amazones? pensai-je, en me plaisantant intérieurement. Contre qui vont-elles combattre? A qui veulent-elles faire peur?
A chaque pas je voyais quelque scène curieuse. Un gamin, pour taquiner une petite fille, soufflait sur son casque afin de le ternir de son haleine ; aussitôt la petite fille s'évertuait à fourbir le casque avec sa manche, tout en manifestant son indignation dans les mêmes termes qu'un soldat à qui un camarade salit quelque partie de son équipement avant la revue du capitaine. Du haut d'une fenêtre, un jeune homme touchait du bout de sa camie
le casque d*une jeune fille qui se trouvait à la fenêtre voisine, le casque résonnait, les voisins se retournaient, la jeune fille rougissait et disparaissait.
Au fond d*un corridor, une servante ajustait son casque en se regardant dans celui d*une camarade gentiment inclinée pour lui présenter ce miroir d'un nouveau genre. Dans le vestibule d'une maison, qui devait être une. école, une cinquantaine de petites filles, toutes casquées, se rangeaient deux à deux en silence, comme une compagnie de guerriers qui s'apprêtent à charger une bande d'insurgés. Dans chaque nouvelle rue qu'enfilait la troupe, surgissait de toutes parts, comme au signal du clairon, une nouvelle légion de cette armée extravagante et charmante.
Tout d'abord, j'étais tellement absorbé dans la contemplation des casques, que je n'avais presque pas fait attention aux visages de ces Frisonnes, qui ont la réputation d'être les plus belles femmes des Pays-Bas; elles descendent, dit-on, en droite ligne des anciennes sirènes de la mer du Nord, et l'on raconte qu'elles ont excité l'enthousiasme du grand chancelier de l'empire germanique, lequel ne doit pas être d'une nature très-facilement excitable.
Revenu de la première surprise des casques, je me mis à considérer les personnes. Faut-il le dire? Les choses se passent ici comme dans tous les autres pays, il y a fort peu de belles femmes; mais celles qui sont belles, ne le sont pas à demi. Elles sont grandes pour la plupart et larges d'épaules; elles sont blondes, blanches, droites comme de^ palmiers et graves comme des prêtresses antiques, quelques-unes remarquables par la petitesse de leurs mains et de leurs pieds; malgré leur gravité, elles ont dans le sourire une douceur qui doit rappeler celle de leurs fabuleuses aïeules. Si le casque d'argent, qui en-
serre et cache leurs cheveux, les prive du plus bel ornement de la beauté, il les dédommage en partie de ce défaut, en mettant dans tout son jour la noble forme de leur tète et en donnant à leur visage des reflets blancs et bleuâtres d'une délicatesse inexprimable. En apparence du moins, elles n'ont pas l'ombre de coquetterie.
Il me restait toutefois une grande curiosité à satisfaire : je désirais voir de prés une de ces belles tétés casquées, et savoir comment ces casques sont faits, comment on les applique sur ia tête, et quelle est Torigine de cet usage. J'avais justement une lettre de recommandation pour une famille de Leeuwarden; quand j'allai la présenter, je fus courtoisement accueilli dans une jolie pe.tite maison située sur le bord d'un canal ; nous avions à peine échangé les premières salutations, que je demandai à voir un casque.
Mes hôtes ne purent s'empêcher de rire, car c'est toujours par cette question que débutent les étrangers fraîchement débarqués. Pour toute réponse, la maiti*esse de la maison, dame aimable et instruite, qui parlait fort élégamment le français, tira le cordon d'une sonnette. Aussitôt apparut une jeune fille qui portait un casque d'or et une robe lilas ; la dame lui fit signe de s'approcher. C'était la servante : un beau brin de fille de la taille d'un grenadier, robuste comme un athlète^ blanche comme un ange et fiére comme une princesse.
Elle comprit en moins de rien ce que j'attendais d'elle^ et se planta devant moi la tête haute et les yeux baissés. La dame me dit qu'elle s'appelait Sophie, qu'elle avait dix-huit ans, qu'elle était fiancée et que le Casque était un cadeau de son fiancé. Je demandai en quoi était le casque.
« En or I répondit la dame presque scandalisée de ma question.
— En or ! m*écriai-je à mon tour. Excusez-moi ; ayez la complaisance de lui demander ce qu'il, coûte. »
La dame interrogea Sophie en langue frisonne ; puis, se retournant vers moi :
« Sans les épingles et la chaînette, me dit-elle, il coûte trois cents florins.
— Six cents francs ! m*écriai-je. Excusez-moi encore : je voudrais savoir quelle est la profession de son fiancé.
— Scieur de bois, répondit la dame.
— Scieur de bois I t répétai-je, et je pensai avec effro aux dimensions du volume qu'il me faudrait écrire pour lutter de magnificence avec ce scieur de bois.
a Elles n*ont pourtant pas toutes le casque en or, ajouta la dame. Les fiancés qui ne sont pas riches doni nent un casque d'argent. Les femmes et les jeunes filles pauvres le portent en cuivre doré, ou en argent très-mince ; on peut ravoir alors pour quelques florins. Toutefois, la grande ambition, c'est de porter le casque d'or; pour y arriver, on travaille, on épargne, on soupire des années entières. Comme ma femme de chambre n'a que le casque d'argent et l'autre servante le casque d'or, je pourrais vous en dire long sur les jalousies que font éclater les casques. »
Je lui demandai si les dames portaient également cette coiffure. Elle me répondit qu'elles ne la portaient plus, à quelques exceptions près ; mais que toutes, même dans les premières familles, se souviennent de l'avoir vu à leurs aïeules et à leurs mères ; c'étaient des casques ciselés et parsemés de diamants, qui coûtaient des prix fous. Anciennement cependant on ne portait pas le casque proprement dit, mais seulement une espèce de diadème très-mince en argent ou en fer, sans ornements ; ce diadème peu à peu alla en s'élargissant jusqu'à couvrir toute la partie antérieure de la tête.
372 LA UOLLAKDE.
Aujourd'hui, comme toutes les modes qui commencent à déchoir, du moment où elles tombent dans l'exagération, le casque aussi est en décadence. Les femmes commencent à regretter de ne pouvoir montrer leurs beaux cheveux blonds. Le casque a, en outre, le tiûste résultat de provoquer la calvitie ; ainsi beaucoup de femmes, encore jeunes, ont des éclaircies qui font peur.
Les médecins, de leur côté, disent que cette pression continuelle sur la tôte nuit au développement de la poitrine ; beaucoup môme affirment qu'elle l'arrôte complètement. Quoi qu'il en soit, les femmes frisonnes, si robustes et si bien développées dans toute leur personne, n'ont peut-être pas les courbes de la poitrine aussi audacieuses qu'on pourrait le souhaiter au nom de l'esthétique. Aussi il y a déjà des années, plusieurs dames de la province de Groningue, où l'on porte aussi le casque, ont formé une société de propagande contre lui, en donnant l'exemple de le répudier ; depuis lors, beaucoup d'autres ont suivi cet exemple.
* Cependant bien des années s'écouleront avant que tous les casques aient disparu. Les servantes, les paysannes, la plupart des femmes de la classe moyenne le portent encore. Le casque a ses partisans et ses adversaires. Les adversaires gagnent lentement du terrain et les partisans se défendent avec obstination.
Je désirais examiner le casque de Sophie, mais il était couvert de l'inévitable voile de dentelle et je n'osais la faire prier de l'ôter. Je pris le bord du voile du bout des doigts, et je lui demandai par signes si je pouvais le lever.
« Levez-le toujours, » me dit la dame, traduisant la réponse delà fille
Je le levai.
Dieux de l'Olympe I quelle blancheur I Je comparai ce
COU, entièrement découvert, avec le voile que je tenais à la main, sans pouvoir décider lequel des deux était le plus blanc.
Le casque de Sophie était très-différent des casques en argent que j*avais vus dans les rues. Le casque d*or est proprement le seul qui mérite le nom de casque ; les autres n'ont du casque que l'apparence et seulement quand on les voit de face. Le casque d'argent se compose de deux plaques presque circulaires, réunies par un petit cercle métallique, flexible, qui passe derrière le sommet de la tête, les deux plaques sont ornées de deux grands boutons ciselés, et aboutissent aux tempes. Elles ne ^recouvrent que la partie antérieure de la tôte.
Le casque d'or, au contraire, est formé d'un très-large cercle qui ceint toute la tête, excepté le sommet; ce cercle s'élargit aux extrémités au point de ne plus laisser voir qu'une petite partie du front. La lame est mince et flexible comme du papier de Bristol, elle peut donc s'adapter facilement à des têtes qui n'ont pas la même dimension. Sous ce casque (comme sous le casque d'argent), on porte une espèce de serre-tête noir qui comprime les cheveux comme un bonnet de nuit ; le casque lui-même est recouvert d'une autre espèce de coiffe en dentelle qui retombe jusque sur les épaules. Par dessus cette seconde coiffe, beaucoup de femmes mettent encore un petit chapeau indescriptible, orné de fleurs et de fruits artificiels, ou un chapeau Paméla.
Avant midi, dans la maison ou quand elles sortent pour vaquer à leurs affaires, les femmes du peuple portent le casque tout seul ; elles mettent la coiffe et le chapeau pour aller à la promenade.
Pendant que je contemplais le casque de Sophie, sa maîtresse me parlait de certains usages fort singuliers que Ton retrouve encore dans les campagnes de la Frise.
Lorsqu'un jeune homme se présente dans une maison pour demander la main d'une jeune fille, la jeune fille a une manière symbolique de lui faire tout de suite comprendre si elle l'accepte ou si elle le réfuse. Si elle Taocepte, elle sort de la chambre et revient, peu d'instants après, coiffée de son casque. Si elle ne va pas mettre son casque, c'est signe que le jeune homme ne lui plaît pas et qu'dle ne consent pas à devenir sa reine.
Les amants ont coutume de faire cadeau à leurs fiancées de jarretières sur lesquelles se trouvent des sentences, des paroles d'amour et des souhaits de bonheur. Quelquefois l'amoureux présente à la jeune fille un mouchoir noué, dont le nœud contient des inscriptions, et qui renferme de l'argent ou des colifichets. Si la belle le dénoue, il est entendu qu'elle accepte la main du jeune homme; si elle ne le dénoue point, c'est qu'elle le refuse. L'honneur que les amants briguent le plus, c'est celui de pouvoir attacher le patin au pied de leur divinité, qui les récompense de cette courtoisie par un baiser. Jeunes gens et jeunes filles jouissent, du reste, de la plus grande liberté, lis vont se promener ensemble comme mari et femme, et restent souvent seuls à la maison la nuit, plusieurs heures après que le père et la mère sont allés se coucher. « Et, demandai-je, n'ont-ils jamais à se repentir de cet excès de confiance ? — La faute, quand faute il y a, me répondit la dame, est toujours réparée. »
Pendant toute cette conversation, la belle Frisonne était demeurée sérieuse et immobile comme une statue. Avant delà laisser aller, je lui dis, pour la remercier par un compliment, qu'elle était une des plus belles guerrières de la Frise, et je priai la dame de lui traduire ces paroles. Elle écouta d'un air grave et devint rouge jus-qu*à la racine des cheveux; puis, comme si elle y eût
mieux réfléchi, elle sourit légèrement et, faisant une demi-révérence, elle sortit de la chambre, droite, lente et majestueuse comme une reine de tragédie.
Grâce à la courtoisie de mes hôtes, je vis un petit JBmsée d'antiquités nationales de la Frise, formé depuis peu d'années et déjà enrichi de beaucoup d'objets précieux. Étranger aux études archéologiques, je ne fis que parcourir du regard les médailles et les monnaies, et je m'arrêtai plus particulièrement devant les patins rudimentaires des anciens jours, devant les grossiers diadèmes d'où sont venus les casques, et devant certaines pipes étranges trouvées dans la terre à une profondeur assez considérable; ces pipes paraissent antérieures à l'usage du tabac, et l'on suppose qu'elles ont servi à fumer du chanvre.
Mais l'objet le plus curieux du musée, c'est un chapeau de femme en usage vers la fin du dernier siècle : la forme en est si absurde et si ridicule, qu'on imagine difQcilement que des créatures raisonnables aient jamais pu s'en accommoder ; mais l'antiquaire qui me le montra m'assura que de ses propres yeux il en avait encore vu un sur la tète d'une vieille dame de Ijeeuwarden, il n'y a pas très-longtemps, à l'occasion d'une visite du roi de Hollande. Ce n'est pas: un chapeau, c'est une tente, un baldaquin, une toiture, sous laquelle une famille entière pourrait se mettre à l'abri de la pluie et du soleil. Il se compose d'un cercle de bois, deux fois aussi grand qu'une petite table de café, et d'un chapeau de paille dont le bord, de même dimension, ne fait pas le tour complet, mais s'arrête à mi-chemin, de façon à former la figure d'un demi-cercle. Le cercle, garni d'une longue frange, a une petite ouverture par où passe la tête, à laquelle il se fixe je ne sais comment. Quand le cercle est fixé, le chapeau, qui est un objet à part, se pose par
dessus et s*y étale comme une toile sur la charpente d*une baraque ; aloi's Tédifice est complet.
Lorsque les femmes entraient dans l'église, elles démontaient cette construction pour ne pas occuper trop de place, on la reconstituait au moment de sortir. Et dire que ce chapeau a pu paraître gracieux^ et dire que l'opération semblait des plus commodes I Le proverbe a bien raison : Tous les goûts sont dans la nature.
Un Frison obligeant, auquel j'étais recommandé par un ami de la Haye, me conduisit à la campagne pour me montrer les maisons des paysans. Nous nous dirigeâmes de Leeuwarden vers la ville de Sneek, à travers une des parties les plus fertiles de la Frise, en suivant une belle route pavée de briques et unie comme un trottoir de Paris; et nous arrivâmes, après une courte promenade, près d'une maison devant laquelle mon compagnon s'arrêta en disant d'un ton grave : « Voici le friesche hierriy la maison du paysan frison, la vieille ferme des ancêtres. »
C'était une maison en briques avec des persiennes vertes et des rideaux blancs, entourée d'arbres et placée au milieu d'un petit jardin enclos d'un fossé plein d'eau. A côté de cette maisonnette, il y avait un fenil formé de gigantesques poutres de pin de Norvège et recouvert d'un énorme toit de roseaux ; dans ce fenil, se trouvait l'étable, formée par une grande cloison de bois. Nous entrâmes dans l'étable. Les vaches, comme dans la Nord- Hollande, n'ont pas de litière et elles sont attachées deux à deux, la queue liée aux poutres du plafond pour les empêcher de se salir.
Derrière elles court une rigole profonde qui sert à l'écoulement des immondices. Le pavé, les parois, les animaux eux-mêmes sont d'une propreté extrême et n'exhalent aucune mauvaise odeur. Pendant que j'examinais en tous sens ce petit salon animalesque, mon
compagnon, savant agronome, me donna des renseigné* ments précieux sur la campagne frisonne.
Sur une ferme de trente à trente-cinq hectares, on entretient d'ordinaire un cheval et soixante-dix bétes à cornes. Presque toutes les feimes ont une vache à lait par hectare, et huit ou dix grandes brebis dont le lait sert à faire de petits fromages recherchés comme une exquise friandise dans toutes les villes frisonnes. Toutefois, en Frise, ce n'est pas le fromage, mais le beurre qui est la production la plus importante. Le local où se fait le beurre est le sanctuaire de la maison des paysans.
Nous y entrâmes, et ce ne fut pas une mince concession qu'on nous fit, car d'ordinaire les profanes sont priés de s'arrêter sur le seuil de la porte. C'était une chambre propre comme un petit temple et fraîche comme une grotte, où l'on voyait plusieurs rangées de vases de cuivre, pleins jusqu'au bord de lait fraîchement trait, que recouvrait déjà une épaisse couche de crème. La baratte était mise en mouvement par un cheval, comme dans presque toute la Frise. Un thermomètre était accroché à une paroi, les fenêtres étaient garnies de rideaux et dans l'embrasure se voyait un superbe pot de jacinthes.
Le beurre de la Frise est si exquis, me dit mon compagnon, qu'au marché de Londres, où il s'en exporte des quantités immenses, il se vend à un prix exorbitant. Annuellement on en apporte aux différents marchés de la Frise de sept à huit millions de kilogrammes. Le beurre est mis dans de petits tonnelets en chêne de Russie, du poids de vingt ou quarante kilogrammes, que l'on va peser aux balances municipales des villes de la Frise.
Un expert les examine, les déguste, les pèse, puis y appose le sceau aux armes de la ville : après cette opération seulement les tonnelets sont dirigés sur Har-
lîngen et chargés sur un steamer qui les emporte vers les bords de la Tamise..
a C'est là notre richesse, conclut mon obligeant Frison ; elle nous console de n'avoir ni vos palmiers, ni vos orangers, à vous autres privilégiés de la nature. » 11 termina en me racontant, à propos d'orangers et de beurre, l'anecdote de ce général espagnol qui, un jour, montrant une orange à un paysan frison, lui dit avec orgueil : « C'est là un fruit que notre pays produit deux fois par an! » Le paysan, lui mettant sous les yeux un pain de beurre, lui répondit : « Et voici un fruit que notre pays produit deux fois par jour. » Le général, diton, ne trouva* rien à répliquer.
Le paysan qui nous accompagnait nous permit de jeter un coup d'oeil dans une chambre où sa femme et sa fille, l'une avec le casque en or et l'autre avec le casque en argent, travaillaient, assises à une petite table. On eût dit une chambre préparée tout exprès pour recevoir les étrangers curieux. Il y avait de grandes armoires de forme antique, des glaces à cadres dorés, des porcelaines chinoises, des vases à fleurs sculptés, de l'argenterie exposée sur les armoires.
« Ce que l'on voit n'est rien, me dit mon compagnon à l'oreille, quand il remarqua ma surprise. Ces armoires sont remplies de linge, de bijoux, de robes de soie ; il y a des paysans qui ont des plats, des tasses, des cafetières en argent; quelques-uns môme se font faire des couverts et des tabatières en or massif. Ils gagnent beaucoup, vivent avec économie et dépensent le fruit de leurs épargnes en objets de luxe. » Ceci explique pourquoi l'on voit dans les plus petits villages, des boutiques d'orfèvres telles que l'on n'en trouve pas de pareilles dans beaucoup de grandes villes européennes. 11 y a des paysannes qui payent mille francs un collier de corail, et
qui ont dans leurs cassettes pour plus de dix mille francs de bagues, de boucles, d'épingles et de babioles.
Si les paysans frisons sont économes pendant la plus grande partie de Tannée, en revanche, aux grands jours de fête, à l'occasion des mariages, au temps de la kermesse, quand ils vont à la ville pour s'amuser, ils s*installent dans les premiers hôtels, prennent les plus belles loges au théâtre et font sauter dans les entr'actes les bouchons d'excellentes bouteilles de Champagne. Un paysan qui possède un capital de cent mille francs ne passe pas pour un homme riche; beaucoup d'entre eux ont deux cent mille, trois cent mille, cinq cent mille francs et même davantage.
Le caractère de ces paysans, et des Frisons en général, d'après les témoignages les plus anciens et les plus universellement acceptés, est mâle, ouvert, généreux. « Quel dommage que vous ne soyez pas Frison! » disent-ils aux gens, pour leur marquer leur estime. Ils sont fiers de la noblesse de leur race,>}u'ils croient la première de la grande famille germanique ; ils se vantent d'être le seul peuple de celte famille qui ait conservé son nom depuis le temps de Tacite.
Beaucoup d'entre eux croient encore que leur pays avait été nommé Frise d'après Frisius, fils d'Alan, frère de Maz, petit-fils de Sem, et ils s'enorgueillissent de cette antique origine. L'amour de la liberté est leur sentiment dominant. « Les Frisons, dit leur vieux Code, seront libres aussi longtemps que les vents souffleront dans les nuages et tant que durera le monde. » C'est, en effet, la Frise qui envoie au parlement les députés les plus hardis du parti libéral. La population est presque toute protestante et très-jalouse de sa foi ; elle ne l'est pas moins de sa langue qu'un grand poète a illustrée et que l'on cultive toujours avec un grand amour.
Le paysan en particulier, dit M. de Laveleye» cite avec orgueil les illustrations nées sous le toit du hiem frison, les deux poètes Gisbert Japhis et Salverda, le philologue Tibérius Hemsterhuys et son fils Frans, Taimable et profond philosophe que Mme de Staël appelait le Platon hollandais.
En revenant vers Leeuwarden, nous rencontrâmes plusieurs chariots de paysans traînés par ces fameux chevaux frisons qui passent pour les premiers trotteurs du monde. Ils ont la robe noire, le cou long, la tête fort petite et le regard plein de feu. Les plus beaux sont ceux qu*on élève dans Tile d*AmeIand. Us résistent merveilleusement à la fatigue; ce sont à la fois des chevaux de trait et des chevaux de course, et, chose singulière dans un pays où tout se meut avec placidité, leurs maîtres flegmatiques les font toujours aller au trot accéléré, même pour traîner les chariots de foin, même quand ils ne sont pas pressés d*arriver. Les courses de chevaux frisons, que Ton nomme harddraverijen, sont un spectacle antique et Tun des traits caractéristiques de la Frise. Dans toutes les petites villes, on prépare une arène divisée en deux voies parallèles et droites, où les chevaux courent successivement deux à deux ; les vainqueurs de chaque course luttent ensuite ensemble, on décerne le prix à celui qui a vaincu tous les vainqueurs de la première course. La population accourt en grande foule à ce spectacle, qu'elle anime de ses applaudissements et de ses cris joyeux comme au concours des patineurs.
En arrivant à Leeuwarden, je fis la rencontre la plus heureuse et la plus inattendue ; je croisai Un cortège nuptial de paysans. 11 y avait plus de trente voitures en forme de conque, très-hautes, couvertes de dorures et de fleurs peintes, et traînées par de robustes chevaux noirs ; sur chacune de ces carrioles étaient assis un paysan
en costume de fêle et une femme rose avec le casque d'or et le voile blanc. Les chevaux allaient au grand trot, les femmes serrées contre le bras de leur compagnon, jetaient des bonbons aux enfants de la rue; les dentelles flottaient, les casques jetaient des éclairs. Le cortège s'éloigna et disparut comme une cavalcade fantastique au bruit des rires, des claquements de fouet et des propos joyeux.
Le soir, à Leeuwarden, je m'amusai à voir passer devant la porte de Thôtel les femmes et les jeunes filles au casque étincelant, comme un général-inspecteur qui passe la revue annuelle, et regarde défiler les troupes avec armes et bagages. Je finis par remarquer qu'elles allaient toutes du même côté; naturellement je suivis le courant et j'arrivai à une grande place; une troupe de musiciens exécutait des morceaux, au milieu d'une grande foule, devant un édifice dont toutes les fenêtres étaient illuminées et auxquelles se montraient de temps à autre des messieurs en cravate blanche^ qui sans doute étaient réunis en cet endroit pour un dîner officiel.
Il pleuvait, mais la foule restaitimmobile; les femmes, toutes au premier rang, formaient autour des musiciens un grand cercle de casques ; de loin, à la lumière des réverbères et à travers le voile du brouillard, on aurait dit une rangée decuirassiers à pied, chargés de refouler la multitude. Pendant l'exécution des morceaux, une vingtaine de soldats d'infanterie, groupés dans un angle de la place, les accompagnaient de leurs chants, agitaient leurs bonnets et sautaient tantôt sur une jambe, tantôt sur l'autre, avec les attitudes grotesques des ivrognes de Steen et de Brouwer.
La foule les regardait et prenait grand plaisir à un spectacle si beau et si extraordinaire, car elle riait de tout son cœur, se haussait sur la pointe des pieds, faisait des signes, criant et applaudissant. Je m'arrêtais par moments
à contempler quelque belle figure de Frisonne ; mais la Frisonne, se voyant regardée par un audacieux étranger, me lançait ,un regard rempli d'une fierté belliqueuse; j'allai ensuite causer avec un libraire, passetemps fort agréable en Hollande, où les libraires sont généralement très-instruits et très-courtois.
De retour à Thôtel, il me fut presque impossible de fermer l'œil de toute la nuit ; un scélérat d'organiste, qui souffrait peut-être d'insomnie, se livra au plaisir barbai*e de donner à la ville endormie un échantillon de toutes les œuvres de Rossini et de tous les chants populaires des. Pays-Bas. Je n'ai pas encore parlé du mécanisme de ces orgues aériennes et voici comme elles sont construites. L'horloge du clocher met en mouvement un arbre, qui à son tour fait tourner une roue et un cylindre muni de pointes, semblable à celui d'un orgue de Barbarie.
A ces pointes, disposées dans un ordre voulu, selon la mélodie, sont attachés des fils de fer qui soulèvent les battants des cloches et les marteaux qui les frappent. Quand, l'heure sonne, une mélodie déterminée y répond ; mais en enlevant le cylindre on peut jouer tous les airs que l'on désire au moyen de ressorts mus par deux claviers, Fun pour les pieds, l'autre pour les mains. C'est presque un travail de manœuvre que déjouer dans de pareilles conditions, car quelques-unes des touches exigent une pression qui équivaut à un poids de deux livres ; malgré cela le carillonneur trouve un tel plaisir à cette musique, et il croit si fermement charmer tout le monde» qu'il joue des heures entières avec une vigueur et une passion dignes d'une harmonie plus agréable.
Je ne saurais dire si ce carillonneur de Leeuv^arden jouait bien; ce que je sais, c'est qu'il devait avoir des muscles d'Hercule et une passion effrayante pour Rossini. Une première fois, je m'endormis sur le Barbier ^ et
je me -réveillai sur la Sémiramide, puis je me rendormis sur VOtheUo^ pour rouvrir les yeux sur le Moïse^ et ainsi de suite. C'était une lutte entre lui et moi, je ripostais par des malédictions. Nous cessâmes tous les deux ensemble à une heure fort avancée de la nuit; tout compte fait, je ne sais lequel des deux aurait été en reste.
Le matin venu, je meplaignisau domestique, un Hollandais flegmatique, dont le sommeil, je pense, n'avait jamais été troublé par aucune rumeur du ciel ou de la terre. « Savez-vous, lui dis-je, que la musique de vos clochers - est très-importune? — Gomment, me répondit-il innocenunent, n'avez-vous pas remarqué que toutes les octaves s'y trouvent avec les tons et les demi-tons? — Vraiment ! lui dis-je, en grinçant des dents : oh ! alors, c'est bien autre chose, veuillez m'excuser. »
Le matin de bonne heure, je partis pour Groningue emportant avec moi, malgré la persécution de la musique, un doux souvenir de Leeuwarden et des quelques personnes que j'y avais connues. Ge souvenir était attristé pourtant par un regret qui persiste encore : celui de n'avoir point vu glisser sur la glace ces filles du Nord, belles, hardies et graves qui passent, comme le dit Alphonse Esquiros, enveloppées dans un nuage et couronnées d'un nimbe d'or et de dentelles, semblables à des figures fantastiques entrevues dans un rêve*
Bien que la plaine hollandaise, quand on la voit pour la première fois, éveille un sentiment de mélancolie à la fois vague et agréable, et présente dans son unifor* mité mille aspects nouveaux et admirables qui distraient l'imagination^ elle finit cependant par engendrer la fatigue et l'ennui, même chez celui qui, par nature, est le mieux fait pour comprendre et pour goûter le caractère particulier de sa beauté.
11 vient toujours un moment où l'étranger qui voyage
en Hollande sent tout à coup le désir irrésistible de voir des hauteurs qui apprellent vers les régions supérieures ses yeux et sa pensée, des ondulations de terrain le long desquelles le regard puisse monter, d*où il puisse se précipiter, où il puisse errer ; des formes que l'imagination puisse animer de ces vagues et merveilleuses ressemblances avec des dos de lion, des contours de femme, des profils de visages et d'édifices, semblables à ceux que lui offrent les coteaux, les montagnes, les rochers de son pays.
L'esprit et les yeux sont las de se promener et de s'égarer sur cette mer de verdure sans limites : il leur faut des sommets, des précipices, des ombres, de l'azur, du soleil. Alors on a assez vu la Hollande et l'on pense à la patrie avec un amour impatient.
J'éprouvai pour la première fois ce sentiment pendant mon voyage de Leeuwarden à Groningue, chef-lieu de la province du même nom. Attristé de voir, à travers le brouillard, des pâturages suivis de pâturages, des canaux et encore des canaux, je me pelotonnai dans un coin du wagon et je me mis à penser aux coteaux de la Toscane et aux collines des rives du Rhin. Ainsi le maestro Adamo de Dante rêvait aux ruisselets du Gasentino. A une petite station située à mi-chemin entre les deux villes, un homme monta dans le wagon; au premier abord je le pris pour un paysan» et c'en était un en effet, blond, replet, couleur de fromage pourri, selon l'expression de Taine, très-proprement vêtu, avec une grande écharpe de laine autour du cou et une grosse chaîne d'or au gilet. 11 m'adressa un coup d'oeil bienveillant et s'assit en face de moi. Le train repartit. Je continuais à penser à mes collines et, de temps à autre, je me retournais pour regarder la campagne, dans l'espoir que le paysage changerait un peu. Gomme la plaine continuait de se dérouler avec
monotonie, je fis, sans m'en apercevoir, un geste qui témoignait de mon ennui. Le paysan me regarda, puis il regarda la campagne ; puis il sourit et, articulant avec beaucoup d'effort, il me dit en fra^içais :
« Ennuyeux.... n'est-ce pas? »
Je m'empressai de lui répondre que non, que je ne m'ennuyais pas le moins du monde, qu'au contraire la campagne hollandaise me plaisait.
« Eh non I.... reprit-il en souriant; ennuyeux : tout plat, » et il faisait signe des deux mains ; « il n'y a pas de montagnes. »
Au bout de quelques instants employés mentalement à traduire sa pensée, il me demanda, en me désignant du doigt :
a De quel pays?
— ^ D'Italie, répondis-je*
— Italie, répéta-t-il en souriant. Y a-t-il beaucoup de montagnes?
— Beaucoup* répondis-je, de quoi couvrir tous les Pays-Bas.
— Moi, ajouta-t-il en se désignant lui-même, je n'ai jamais vu une montagne de ma vie; je ne sais ce que c'est, je ne connais pas même les collines de la Gueldre. »
Un paysan qui parlait français était déjà pour moi chose extraordinaire; mais un homme qui n'avait jamais vu ni une montagne ni une colline, me paraissait une créature fabuleuse. C'est pourquoi je l'interrogeai et je lui arrachai des choses assez étranges.
Il n'avait jamais été plus loin qu'Amsterdam, il n'avait même jamais vu la Gueldre, la seule province montueuse de la Néerlande ; par conséquent, il n'avait aucune idée de ce que c'était qu'une montagne, si ce n'est par les images qu'il en avait vues dans les tableaux et dans les livres. Les plu^ grandes hauteurs qu'eussent jamais mesu-
rées ses yeux, c*étaient les pointes des clochers et les sommets des dunes. Des milliers de Hollandais disent comme lui : « Je verrais volontiers une montagne» » du même ton que nous dirions : « Je verrais volontiers les pyramides d'Egypte. » 11 me dit, en effet, qu'aussitôt qu'il le pourrait, il irait voir le Wiesselschebosch. Je lui demandai ce que c'était que le Wiesselchebosch. 11 me répondit que c'était une montagne de la Gueldre, voisine du village d'Appeldoorn, et Tune des plus hautes du pays. « Quelle en est la hauteur ? demandai-je. — Cent quatre mètres, » me répondit-il.
Mais je n'étais pas au bout de mes étonnements.
Il me redemanda bientôt : « Italie?
— Italie, » répétai-je.
Il resta un peu pensif, puis il dit : a La loi sur l'instruction obligatoire a été repoussée, n'est-ce pas?
— Ah, mon Dieu ! dis-je à part moi, nous verrons qu'il est abonné à la Gazzetta uf/îziale. » En effet, peu de jours auparavant, la Chambre avait repoussé le projet de loi sur l'instruction obligatoire.
Je lui répondis le peu que je savais.
Au bout d'un instant, il sourit, chercha une phrase à ce qu'il me sembla, puis il me demanda :
« Et Garibaldi continue..., » ici il fit le geste de pio cher, puis ajouta : « .... son Jle? »
En voilà bien d'une autre I « En effet, répondis-je, » et je -le regardai de tous mes yeux, en m'efforçant de me persuader que c'était un paysan, quoiqu'il ne pût y avoir de doute à cet égard.
Il resta quelque temps sans parler, puis, me montrant du doigt :
c Vous, me dit-il, vous avez perdu un grand poète. »
Cette fois c'en était trop, et je me retins pour ne pas bondir sur ma banquette.
« Oui, Alessandro Manzoni, répondis-je; mais comment diable savez-vous toutes ces choses? »
Tout à l'heure, pensai-je, il ira mettre sur le tapis la question de Tunité de la langue.
fl Mais dites-moi un peu, lui demandai-je, est-ce que vous sauriez l'italien ?
— Non, non, non, répondit-il en secouant la tête et eu riant, rien, rien du tout, ii
Cela dit, il continua à rire et à se travailler le cerveau, et je crus comprendre qu'il me préparait quelque surprise. Pendant ce temps, le train approchait de Groningue. Lorsque nous fûmes surie point d'entrer en gare, le brave homme prit son paquet, me regarda de nouveau en souriant, et, soulignant les syllabes avec l'index de la main droite, il me dit en italien, avec une prononciation impossible à rendre et de l'air d'un homme qui fait une grande révélation :
« Nel mezzo !
— Nel mezzo? lui demandai-je émerveillé. Au milieu de quoi ?
— Nel mez-zo del cam-min, di no-stra vi-ta ! dit-il en faisant un gra'nd effort et en sautant hors du wagon.
— Un moment lui criai-je. Écoutez ! Un mot! Comment se fait-il.... »
Il avait disparu.
Avez-vous compris quelle race de paysans il y a en Hollande? Et je puis affirmer par serment que je n'ai rien ajouté du mien à cette scène.
LA GRONINQUE
La Groningue est peut-être de toutes les provinces des Pays-Bas celle que la main de l'homme a le plus miraculeusement transformée.
Au seizième siècle, une grande partie de cette province était encore inhabitée. C'était un pays -d'aspect sinistre, couvert de fourrés, d*eaux stagnantes, de lacs orageux, et que la mer inondait incessamment ; des bandes de loups et d'innombrables essaims d'oiseaux aquatiques y erraient, et l'on n'y entendait d'autre son que le coassement des grenouilles et la plainte des daims. Trois siècles d'un travail courageux et patient, abandonné plus d'une fois sans espoir, puis repris avec une plus grande obstination et mené à bien au milieu des difficultés et des périls de toute espèce, ont transformé cette région sauvage et effroyable en une terre fertile, coupée de canaux, parsemée de fermes et de maisons de campagne, et où fleurit l'agriculture, où le travail prospère, où les produits circulent et où fourmille et se développe ime population riche et éclairée.
La Groningue qui, au siècle dernier, était encore une province pauvre, payant à l'État moitié moins que la Frise et douze fois moins que la Hollande proprement dite, est aujourd'hui, relativement à l'étendue de son territoire, une des provinces les plus riches du royaume ; elle produit à elle seule les quatre dixièmes de l'avoine, de l'orge et du colza que l'on récolte dans les Pays-Bas.
La partie septentrionale de la Groningue est la plus florissante ; c'est au point que l'on ne saurait s'en former une juste idée, à moins de parcourir ces campagnes. Je les ai parcourues, et je ne pourrais mieux les décrire qu'en ajoutant mes observations augmentées de celles que j'ai recueillies de la bouche des gens du pays, aux descriptions qu'en donnent l'agronome français, comte de Gourcy, qui ne fit, lui aussi, que traverser le pays, et un Belge, M. de Laveleye, auteur d'un beau travail sur l'économie rurale de la Néerlande ; j'ai eu déjà occasion de le citer.
Les maisons des paysans sont d'une ampleur extraordinaire et ont presque toutes deux élages et un grand nombre de fenêtres, ornées de beaux rideaux. Entre la route et la maison d'habitation, il y a un jardin planté d'arbres exotiques et entrecoupé de pelouses fleuries ; à côté du jardin, il y a toujours un potager plein de beaux arbres fruitiers et de toutes sortes de légumes. Derrière la maison se dresse un énorme bâtiment qui renferme, sous un seul toit très-élevé, l'étable, l'écurie, la grange et un grand espace libre qui peut contenir la récolte de cent hectares.
Dans ce bâtiment, on voit toutes sortes d'instruments aratoires d'origine anglaise et américaine, dont beaucoup ont été perfectionnés par les paysans eux-mêmes ; de longues files de vaches, de superbes chevaux noirs, et partout une merveilleuse propreté. A l'intérieur, la maison des paysans peut supporter la comparaison avec n'importe quelle maison de maître. On y trouve des meubles en bois d'Amérique, des tableaux, des tapis, un piano, une bibliothèque, des journaux politiques, des revues mensuelles, les ouvrages les plus récents sur l'agriculture et, ce qui n'est pas rare, le dernier numéro de la Revue des Deux Mondes.
Quoiqu'ils aiment le luxe et la vie aisée, ces paysans ont conservé les mœurs simples de leurs pères. La plupart d'entre eux, riches d'un demi-million de francs, et même encore plus riches, ne dédaignent point -de mettre la main à la charrue et de diriger eux-mêmes les travaux des champs. Quelques-uns envoient un de leurs fils étudier à l'Université, ce qui n'est pas Un mince sacrifice, car on estime qu'un étudiant coûte à ses parents à peu près quatre mille francs par an ; mais la plupart dédaignent, comme inférieures à leur état, les professions de médecin, d'avocat, de professeur, et ils veulent que tous leurs enfants restent à la campagne.
Ces paysans sont à la tête du pays et ils forment la partie supérieure de la population. Presque tous les membres des différents corps électifs et jusqu'aux députés des États-Généraux sont choisis parmi eux. Les soins de la campagne ne les empêchent pas de prendre une part active à la vie politique et à l'administration de la chose publique. Us suivent non-seulement les progrès de Tart agricole, mais aussi le mouvement de la pensée moderne.
A Haren, près de la ville de Groningue, ils entretiennent à leurs propres frais une excellente école d'agriculture, dirigée par un agronome distingué et fréquentée par plus de cinquante élèves. Les petits villages même ont des musées d'histoire naturelle et des jardins botaniques, fondés et entretenus à frais communs par quelques centaines de paysans. Les jours de marché, les paysannes elles-mêmes vont visiter les musées de rUniversité de Groningue, et elles s'y arrêtent longtemps, demandant des explications et s'instruisant entre elles.
Quelques paysans font de temps à autre un voyage d'instruction en Belgique ou en Angleterre. La plupart s'occupent des questions Ihéologiques. Beaucoup d'entre eux appartiennent à la secte des mennonites, qui sont les quakers de la Hollande. M. de Laveieye, ayatit remarqué sur la route qui relie les deux beaux villages d'Usquert et d'Uythuijsen quatre fermes magnifiques, demanda à l'aubergiste à qui elles appartenaient; l'aubergiste lui répondit qu'elles appartenaient à des mennonites et ajouta : « Ce sont des gens aisés ; ils doivent avoir chacun au moins six cent mille francs. — J'ai entendu dire, reprit M. de Laveieye, qu'il n'y a pas de pauvres parmi les membres de cette secte; est-ce exact pour ce qui regarde ce district? — Non, lui répondit l'hôte; c'est-à-dire si, pour être exact, carie seul pau-
vre qu'il y avait est mort il y a peu de jours, et à cette heure il n'y en a plus. »
Les mœurs sévères, l'amour du travail et la charité mutuelle bannissent la misère de ces petites communions religieuses, où tout le monde se connaît, se surveille et s'entr'aide. La Groningue, en somme, forme une espèce de république gouvernée par une classe de paysans éclairés ; un pays vierge et nouveau où aucun château féodal n'élève la tête au-dessus des maisons des agriculteurs ; une province dans laquelle le produit de la terre reste aux mains de ceux qui la cultivent, où l'aisance et le travail sont partout associés et où l'oisiveté et l'opulence ne le sont nulle part.
Mais la description ne serait pas complète, si j'omettais de parler du droit spécial des paysans de la Groningue, droit que l'on appelle beklem-regt et que l'on considère comme la cause principale de l'état d'extraordinaire prospérité de cette province.
Le beklem-regt est le droit d'occuper un bien moyennant le payement d'une rente annuelle que le propriétaire ne peut jamais augmenter. Ce droit passe aux héritiers," tant collatéraux que directs, et le tenancier peut le transmettre par testament, le vendre, le louer, l'hypothéquer sans le consentement du propriétaire.
Mais chaque fois que le droit change de main, soit par héritage, soit par vente, il faut payer au propriétaire la valeur d'une ou deux années de fermage. Les bâtiments qui se trouvent sur le bien appartiennent le plus souvent au tenancier du beklem-regU qui peut réclamer le prix des matériaux, si son droit vient à s'éteindre. Le tenancier du beklem-regt paye toutes les contributions, il ne peut changer la forme de la propriété, il ne peut en déprécier la valeur.
Le beklem-régt est indivisible. Une seule personne peut
.^02 LA HOLUNDE.
le posséder, et il ne vient, par conséquent, en héritage qu'à- une seule.
Mais en payant là somme stipulée pour le cas où le beklem-regt change de main, le mari peut faire inscrire sa fenune, et la femme son mari, et alors l'époux survivante hérite d'une partie du droit. Quand le fennier est ruiné ou qu'il ne paye pas le fermage annuel, le beklent" regt ne s'éteint pas de plein droit : les créanciers peuvent le faire vendre ; mais celui qui l'achète doit, avant toute chose, payer au propriétaire toute la dette arriérée.
L'origine de ce bail héréditaire est trés-obscure. En Groningue, il semble avoir commencé au moyen âge sur les terres des couvents. La terre ayant alors peu de valeur, les moines accordaient facilement aux cultivateurs la jouissance d'une certaine partie de leur terrain, à charge pour eux de payer une certaine somme annuelle, et une autre somme à chaque décès. Ce contrat assurait au couvent un revenu fixe et le dispensait de s'occuper d'une propriété qui d'ordinaire ne produisait rien. L'exemple du couvent fut suivi par les grands propriétaires et par les corporations civiles. Ils se réservaient la faculté de renvoyer le tenancier tous les dix ans ; mais ils ne faisaient jamais usage de cette faculté, parce qu'il leur aurait fallu payer la valeur des bâtiments construits sur leurs terres et qu'ils auraient trouvé difficilement un autre tenancier. Pendant les troubles du seizième siècle, le droit devint de fait héréditaire, ou du moins plusieurs arrêts le déclarèrent tel. La jurisprudence et la coutume déterminèrent les différents points qui étaient en contestation; une formule plus claire fut rédigée, qui fut généralement acceptée ; et depuis lors le beklem-reijt se maintint à côté du code civil, toujours respecté, et se répandit de plus en plus dans toute la province de Groningue.
Les avantages qui résultent pour l'agriculture de cette sorte de contrat sont faciles à comprendre. En vertu du heklem-regt, les cultivateurs ont un intérêt sérieux et durable à faire les plus grands efforts possibles pour accroître la production de leurs terres. Sûrs de recueillir pour eux seuls le fruit de toutes les améliorations qu'ils peuvent introduire dans la culture, de n'avoir pas, en un mot, à payer, comme les locataires ordinaires, un fermage d'autant plus élevé qu'ils auront mieux réussi à accroître la fertilité des terres qu'ils cultivent, ils tentent, à cet effet, les entreprises les plus hardies, introduisent les innovations les plus téméraires, effectuent les améliorations les plus coûteuses. La récompense légitime du travail est le produit intégral et certain du travail luimême. Le beklem-regt est donc le stimulant le plus énergique du travail, de l'étude, du perfectionnement.
Un droit bizarre, emprunté au moyen âge, a créé une classe de cultivateurs, qui jouissent de tous les bénéfices de la propriété, sans toutefois garder pour eux tout le produit net, ce qui précisément les eût éloignés de la culture. Au lieu de locataires qui tremblent continuellement de perdre leurs terres, ennemis de toute innovation coûteuse, placés sous la dépendance de leur maître et disposés toujours à cacher la prospérité de leur état, il y a, en Groningue, une population d'usufruitiers libres, dignes, simples de mœurs, mais très-avides d'une instruction dont ils comprennent tous les avantages, et intéressés à la propager de toute façon ; une classe de fermiers qui pratiquent la culture, non comme un travail aveugle et un métier dédaigné, mais comme une noble occupation qui exige l'exercice des plus hautes facultés de l'intelligence et qui leur donne avec la fortune une importance sociale et le respect public ; des paysans qui sont économes dans le présent, prodigues pour l'avenir,
disposés à tous les sacrifices pour féconder leui*s terres, agrandir leurs maisons, acquérir les meilleurs instniments et les meilleures races d'animaux ; une population rurale, enfin, contente de son état, parce que son sort ne dépend que de son activité et de sa prévoyance.
Aussi longtemps que le tenancier du beklem-regt cultive lui-même ses terres, le bail héréditaire ne produit que de bons résultats. Mais ces bons résultats cessent du moment où faisant usage de son droit de sous-bail, il cède à un autre le droit de jouissance de la terre pour une somme donnée, avec laquelle il continue à payer le propriétaire. Dans ce cas, tous les inconvénients du système commun renaîtraient, avec cette différence qu'ici le cultivateur devrait entretenir deux catégories d'oisifs au lieu d'une. Le sous-bail était très-rare autrefois, car les produits de la culture suffisaient à peine à nourrir la famille du possesseur du beklem-regt, quand il cultivait le bien lui-même.
Comme le prix des denrées alimentaires s'est élevé peu à peu, comme le pays est entré en relation commerciales avec l'Angleterre, les bénéfices sont assez considérables pour que le tenancier du beklem-regt reçoive d'un second locataire un fermage supérieur au revenu qu'il doit luimême au propriétaire ; voilà pourquoi et conunent la coutume du sous-bail commence à se répandre ; à mesure qu'elle gagnera du terrain, on commencera à en ressentir les fâcheuses conséquences.
Cependant si l'on recherche quel pourra être l'état futur de la société humaine, il y a deux progrès que l'on voudrait voir se réaliser: 1^ augmentation croissante de la production ; 2<» répartition de la richesse conformément aux règles de la justice. Or, ce que la justice exige, c'est que le travailleur soit assuré, de jouir des fruits de son travail et de ses progrès. Il est donc beau et conso-
lant de voir sur Textrôme rivage de la mer du Nord une antique coutume qui répond en quelque mesure à cet idéal économique et qui assure à toute une province une prospérité exceptionnelle et équifablement répartie.
Cette opinion de M. de Laveleye a soulevé des objections: une entre autres qui est capitale. La prospérité extraordinaire de la Groningue, provient-elle vraiment du beklem-regty de ce bail héréditaire qui a pourtant produit ailleurs des résultats bien différents, ou ne doit-elle pas plutôt être attribuée à la fertilité exceptionnelle de ses terres ? M', de Laveleye répond que cette prospérité extraordinaire et ce perfectionnement de la culture existent dans la zone tourbeuse de la Groningue, qui est loin d'être fertile; d'autre part, ils n'existent qu'à un degré très-inférieur dans la Frise, où le terrain est de même nature.
Si donc le bail héréditaire n'a jpas produit en d'autres pays les mêmes résultats qu'en Groningue, c'est qu'il n'a pas été Ou n'est pas pratiqué de la même façon dans ces pays; il cite comme exemples quelques provinces d'Italie, où le contralto di livello, qui est à peu près un beklem-regt, entrave la liberté du cultivateur en l'obligeant à donner chaque année ab propriétaire une quantité déterminée d'un certain produit. Tous les économistes hollandais, conclut-il, s'accordent à reconnaître les excellents résultats de cette coutume ; ils affirment que c'est au beklem-regt que la Groningue doit sa richesse ; et les congrès agricoles, où cette question est traitée, manifestent le désir de voir ce système d'amodiation adopté également dans les autres provinces.
En poursuivant mon excui^ion à travers la campagne groningoise, j'arrivai jusqu'à la côte de la mer du Nord, près du golfe du DoUard. Ce golfe n'existait pas avant le treizième siècle. L'Ems se jetait directement dans la mer.
et la Groningue était réunie au Hanovre. La mer enleva la région tourbeuse qui s'étendait entre ces deux provinces, et forma le golfe qui depuis le seizième siècle se rétrécit peu à peu par suite des dépôts de limon. Déjà quatre digues construites Tune en avant de l'autre, montrent les conquêtes faites sur la mer, et il s'en élève continuellement de nouvelles qui accroissent peu à peu le domaine agricole de la Groningue en faisant pousser de magnifiques champs d'orge et de colza, là où peu d'années auparavant les ondes faisaient rage et où périssaient les bateaux pêcheurs.
11 est beau de voir du haut des digues qui défendent ces côtes, comment se rencontrent, se confondent et se transforment la mer et la terre. Au pied de la digue s'étend un limon aqueux déjà recouvert en grande partie d'herbe et de plantes verdoyantes ; un peu au delà, c'est de la boue figée qui est déjà de la terre ; plus loin, de la boue humide se transforme peu à peu en une eau épaisse et trouble ; et plus loin encore se montrent des bancs de sable, dont quelques-uns se soulèvent de manière à former des dunes et de petites îles. Dans une de ces îles, appelée Rottum, demeurait il y a des années une famille qui vivait de la chasse des phoques. Sur les autres on raconte des choses étranges, on parle d'ermites mys" térieux, d'apparitions, de monstres.
Les mares d'eau limoneuse qui s'étendent au pied des digues s'appellent wadden^ c'est-à-dire polders en voie de formation ; ce sont des terrains couverts d'eau à marée haute et qui s'élèvent à mesure que les courants de l'Ems et du Zuiderzée viennent y déposer de nouvelles couches d'argile. A marée basse, les troupeaux les passent à gué ; quelques endroits sont navigables pour les barques ; de grandes bandes d'oiseaux marins y descendent pour se nourrir des coquillages que le reflux y a abandonnés.
Avant cent ans, oiseaux bas-fonds, barques, mares, bras de mer auront disparu ; les îles seront des dunes qui défendront la côte, et l'agriculture fera surgir de ce sol nouveau une végétation luxuriante. De ce côté, la Hollande s'avance donc victorieusement vers la mer en vengeant ses anciennes injures par le fer delà charrue et la lame de la faux.
Je ne me serais cependant pas formé une idée complète de la richesse des campagnes groningoises, si je n'avais eu la bonne fortune de voir le marché de Groningue.
Mais avant de parler du marché, il est nécessaire de parler de la ville.
Groningue est ainsi nommée, selon quelques-uns, d'après le troyen Grunius ; d'autres disent qu'elle fut fondée cent cinquante ans avant Tère chrétienne, autour d'une forte* ressè romaine que Tacite appelle Corbulonis monumentum; toutes ces choses ont été affirmées et niées depuis plu* sieurs siècles sans qu'on ait pu parvenir à rien conclure* Par son étendue et son commerce, Groningue est la ville la plus considérable de la Hollande septentrionale ; mais elle en est peut-être la moins curieuse pour un étranger.
Située sur une rivière appelée Hunse, au point d'entre-^ croisement de trois grands canaux qui la relient à plusieurs autres villes commerciales, elle est entourée de bastions élevés, construits en 1698 par Coehoorn, le Vauban hollandais. Elle possède un port qui, quoique situé à plusieurs milles des bouches de l'Ëms, peut recevoir les plus grands bâtiments marchands. Les rues et les places sont très-vastes, les canaux aussi larges que ceux d'Amsterdam, les maisons plus hautes que celles de presque toutes les autres villes hollandaises, les magasins dignes de Paris, la propreté digne de Broek ; rien d'étrange ne se fait remarquer dans les formes, dans les couleurs, dans l'aspect général.
En y arrivant de Leeuwarden, il semble que Ton se soit rapproché de cent milles de nos pays, que Ton soit rentré en Europe, que Ton sente l'air de TAliemagne et celui de la France. La seule singularité de Groningue, ce sont certaines maisons revêtues d'un crépi grisâtre, où sont incrustés de petits morceaux de verre ; quand le soleil les éclaire, ces morceaux de verre s'illuminent d'un éclat singulier; on dirait que les murailles sont parsemées de diamants et de perles d'argent. On y voit un bel hôtel de ville construit sous la domination française, une place du Marché qui est dit-on, la plus grande de la Hollande ; on y voit aussi une vaste ^lise, anciennement dédiée à Saint-Martin, qui présente plusieurs parties remarquables des différentes phases du style gothique, et possède un très-haut clocher à cinq étages rentrants, que l'on dirait formé de cinq petites tours d'églises différentes, posées les unes sur les autres.
Groningue a une Université en l'honneur de laquelle les villes voisines lui ont décerné le nom d'Athènes du Nord. Cette Université qui occupe un édifice neuf consi dérable, n'a qu'un petit nombre d'étudiants, car les fermiers, les seuls personnages riches de la province, envoient rarement leurs fils à l'Université, et les fils de famille de la Frise vont faire leurs études à Leyde. L'Université de Groningue est digne, néanmoins, d'être mise à côté des deux autres. Il y a un beau cabinet d'anatomie et un musée d'histoire naturelle qui contient un grand nombre d'objets précieux. Le programme des études diffère peu de celui des deux autres Universités ; il n'y a que la direction qui soit différente: à cause du voisinage du Hanovre, elle subit l'influence de la science et de la littérature allemandes, et présente un caractère religieux qui lui est propre.
Les théologiens de Groningue, dit Alphonse Esquiros»
dans son Étude sur les Universités hollandaises, forment» dans le mouvement intellectuel des Pays-Bas une école à part. Cette école nacpiit vers 1833, à Utrecht, la ville orthodoxe par ^excellence. Un professeur d' Utrecht, M. van Heusch, cherchait à ouvrir un nouvel horizon aux croyances religieuses; M. Hofstede de Groot, élève de l'Université de Groningue, qui partageait ses idées, s'associa à lui, et c'est ainsi que se forma le noyau d'une société théologique dont le siège est dans cette ville.
Cette société se prononce contre le protestantisme synodal, nie formellement toute autorité humaine en matière de religion et veut introduire un type du christianisme propre à la Néerlande, dont il serait difficile de donner une idée claire, par la raison que ceux qui le professent et qui le soutiennent par leurs écrits, n'en donnent qu'une idée fort obscure. Esquiros dit très-justement : Dans toutes ces doctrines hétérodoxes, qui peuvent sans grand danger être introduites dans le pays, puisque les coutumes, les traditions, les formes de l'ancienne foi restent fermes et immuables, au milieu du mouvement incessant des idées religieuses, il y a un point grave et délicat sur lequel les orthodoxes cherchent à serrer de près leurs adversaires sans trop y réussir : c'est celui de la divinité de Jésus- Christ. Sur ce point la pensée des hétérodoxes s'enveloppe d'un nuage.- Jésus- Christ est pour eux le type le plus parfait de l'humanité, l'envoyé de Dieu, l'image de Dieu. Mais est-il Dieu en personne? Us éludent cette question par toute espèce de subtilités scolastiques. Quelques-uns d'entre eux, par exemple, professent hautement leur croyance à sa divinité, mais non à sa déité; réponse tellement obscure qu'elle équivaut à une négation. On peut donc considérer la doctrine des hétérodoxes hollandais comme
un déisme sentimental, plus ou moins attaché à la poésie des formes chrétiennes.
L'ardeur des questions religieuses, néanmoins, va en diminuant depuis bien des années. Les étudiants de TUniversité de Groningue s'occupent plus volontiers de littérature et de sciences, et, à cet effet, ils forment entre eux des sociétés où se font des études et des lectures communes, particulièrement sur les sciences appliquées. Cette prédilection est un des caractères les plus remarquables de la race frisonne, à laquelle la population de la Groningue se rattache par plusieurs traits de ressemblance et par bien des liens de parenté. Les étudiants de Groningue sont plus tranquilles et plus studieux que ceux de Leyde, qui ont la réputation d'être des mauvais sujets, autant du moins qu'on peut l'être en Hollande.
L'Université, fondée en 1614, n'est pas la seule gloire de Groningue, elle a donné le jour à plusieurs hommes illustres dans les sciences et dans les arts ; il est intéressant d'entendre sur leur compte, dans son style vif et pur, messire Ludovico Guicciardini, qui paraissait nourrir pour cette ville une sympathie particulière. Il met au premier rang Rodolphe Agricolaj «auquel, entre autres auteurs, Érasme doime de grandes louanges dans ses *écrits, et dont il dit que jamais homme en deçà des monts ne fut plus grand que lui, ni plus accompli en savoir, et qu'il n'y a aucune science ni discipline honnête en laquelle il ne pût tenir tête à quelque maître que ce fût. Parfait helléniste parmi les Grecs, égalant les plus ac* complis dans la langue latine, un second Virgile pour la poésie, en prose un autre Politien, très-éloquent, philosophe, musicien, auteur de plusieurs belles œuvres, et orné d'autres grâces et de rares perfections qu'il lui attribue.» Il fait ensuite mention de Vesellius, surnommé Basile, philosophe excellent, de telle doctrine, vertu et
savoir en toute faculté, comme le témoignent un grand nombre de ses œuvres écrites et imprimées, qu'on le surnommait la lumière du monde. Par crainte, dit-il, de ne pouvoir louer dignement ce Vesellius et cet Agricola, qui sont aies deux étoiles de Groeninghen,» il aime mieux se taire et laisser carte blanche à quiconque saura mieux que lui louer leur nom et leur patrie.» 11 cite enfin le nom d'un autre grand homme, du même }»ays, nommé Renier Predinius, i auteur très-digne de divers livres écrits avec grand honneur et louange. » On peut rappeler en outre, le fameux orientaliste Albert Schultens, le baron Ruperda, Abraham Frommiuset d'autres.
Le costume et l'aspect du peuple n'offrent pas, pour un étranger, une différence notable avec ceux de la Frise. 11 n'y a que les casques des femmes qui en diffèrent. A Leeuwarden, le plus grand nombre est en argent ; à Groningue, ils sont tous en or, et ont exactement la forme d'un casque qui couvre toute la tête ; mais on en voil beaucoup moins. 11 est entendu que les dames n'en portent plus; les paysannes riches l'ont quitté, elles aussi, pour faire comme les dames; et désormais, il n'y a plus que les servantes qui puissent se vanter d'être les descendantes légitimes des vierges armées qui, suivant l'antique mythologie germanique, présidaient aux combats.
Un personnage de Groningue me donna à l'égard des mœurs, des détails précieux, qui, je le crois, ne se trouvent dans aucun livre de voyage. Les habitudes qui concernent la vie des filles et des femmes mariées y sont entièrement différentes de celles des femmes de nos pays. Chez nous, une fille qui se marie sort d'un état de sujétion, je dirais presque d'emprisonnement, pour entrer dans une vie libre, où elle se trouve inopinément entourée de la considération^ des hommages et de la galanterie de ceux qui la négligeaient auparavant. Là, au con-
traire, la liberté et la coquetterie sont le privilège des jeunes filles, et les femmes vivent dans la retenue, enchaînées par mille regards, approchées avec mille pré* cautions, entourées d'un froid respect, presque négli'
Les jeunes gens ne se consacrent qu'aux demoiselles, et en ceci on leur concède une grande liberté. Un jeime homme qui fréquente une famille, même sans être un ami des plus intimes, offre aux jeunes filles, ou même à une seule, de raccompagner au concert ou au théâtre, en voiture, la nuit, seul à seule, et il n y a ni père, ni mère qui s'y oppose ; celui qui le ferait passerait pour un sot ou pour un méchant : on rirait de lui, on le blâmerait. Un jeune homme et une jeune fille sont fiancés pendant des années, et pendant tout ce temps ils se voient chaque jour, vont se promener ensemble, restent tout seuls à la maison, et le soir, avant de se séparer, font une conversation d'une demi-heure sur le seuil de la porte, sans que personne y assiste.
Des fillettes de quinze ans, appartenant aux premières familles, traversent la ville d'un bout à l'autre pour aller à l'école et retourner chez elles, seules, même à la tombée de la nuit, et en quelque endroit qu'elles s'arrêtent et quelle que soit la personne avec qui elles parlent, personne n'y fait attention. En revanche à la moindre liberté que prend une dame mariée, on en parle à n'en pas finir; mais le fait est si rare, qu'on peut presque dire qu'il ne se produit jamais. « Nos jeunes gens, disait ce monsieur, ne sont nullement dangereux. Ils savent être galants avec les demoiselles, parce que les demoiselles sont timides et que leur timidité les encourage; mais avec les dames, ils n'en trouvent pas le moyen. Autant que je me le rappelle, il n'y a eu dans cette ville que deux cas notoires d'infidélité conjugale. » Et il me cita les cas. a C'est
ainsi, mon cher monsieur, ajouta-t-il ensuite, en me frappant sur les genoux avec la main, ici on ne fait de conquêtes qu'en agriculture, et celui qui veut en faire sur un autre terrain doit commencer par attester pardevant notaire que son intention est de combattre loyalement selon les lois de la guerre et en vue d'une paix honnête. »
Concluant à tort de mon silence que cet état de choses ne me plaisait pas : « Telle est, dit-il, notre manière de vivre, ennuyeuse si vous le voulez, mais saine et sûre. La vie, vous l'avalez d'un trait; nous la dégustons à petites gorgées. Vous avez des jouissances plus vives; nous avons un contentement plus durable. — Que Dieu vous bénisse,» lui dis-je, » et il me répondit : « Que Dieu vous convertisse. »
Mais arrivons au marché, le dernier spectacle vivant que je vis en Hollande.
Le matin de bonne heure, je fis une promenade autour de la ville, pour voir l'entrée des paysans. A toutes les heures il arrivait un train qui en déversait une foule ; sur toutes les routes de la campagne venaient des voitures bigarrées, attelées de beaux chevaux noirs, et où les couples conjugaux se tenaient majestueusement assis : de tous les canaux débouchaient des bateaux à voile chargés de denrées ; en quelques heures la ville fut pleine de monde et de bruit. Les fermiers sont tous vêtus d'un drap presque noir, ils ont autour du cou une grosse cravate de laine, des gants, des chaînes démontre, un grand portefeuille de bulgare, le cigare à la bouche et des figures où se lit le contentement du cœur. Les fermières sont attifées, couvertes de fleurs et de bijoux, comme les madones des églises espagnoles. Les affaires terminées, ils se répandent dans les auberges et dans les magasins, non pas à la faconde nos paysans, qui regardent, çà et là.
timidement avec Tair de demander la permission d'entrer; mais avec la mine et le regard de gens qui se savent partout désirés et respectés. Dans les auberges, les tables se couvrent de bouteilles de vins de Bordeaux et de vin du Rhin; dans les magasins les commis s'évertuent à exhiber les marchandises. Les fermières y sont reçues comme des princesses et elles y font, en effet, des dépenses princières. Il s*y passe par exemple, des scènes comme celles-ci, que j'ai entendu raconter par des témoins oculaires. Un marchand dit à une dame de la ville le prix d'une robe de soie. « C'est trop cher, » répond la dame. — Je la prends, moi, — dit une paysanne à côté d'elle, et elle Tacheté. Une autre paysanne va faire l'achat d'un piano. Le négociant lui en fait voir un qui coûte mille francs, a N'en auriez-vous pas de plus chers ? demande-t-elle ; des pianos de mille francs, mes amies en ont aussi. )>
Mari et femme passent devant l'étalage d'un marchand de gravures ; ils voient un beau paysage peint à l'huile, avec un cadre d'or, s'arrêtent, y découvrent une vague ressemblance avec leur maison et leur ferme, et la femme de dire : « L'achetons-nous ?» à quoi le mari répond : « Achetons-le ! » — ils entrent dans le magasin, déposent sur le comptoir trois cents florins qu'ils empilent les uns sur les autres, et emportent le tableau.
Lorsqu'ils ont fait leurs emplettes, ils vont visiter les musées, entrent dans les cafés pour lire les journaux, ou vont se promener par la ville en regardant d'un air compatissant tout ce peuple de boutiquiers, d'employés, de professeurs, d'officiers, de propriétaires, objets d'envie dans d'autres pays, pour ceux qui cultivent la terre et qui leur paraissent, à eux, de pauvres hères. Si on ignorait le véritable état de choses, on se croirait, à la vue de ce spectacle, dans un pays où une grande révolution
sociale a tout d'un coup fait passer la richesse des palais aux chaumières, et où les nouveaux riches seraient \enus de la campagne à la ville pour se moquer des maîtres dépouillés.
Mais c*est le soir que le spectacle est le plus amusant, quand ils retournent à leurs fermes et à leurs villages. Alors sur toutes les routes, on voit courir rapidement ces. bizarres véhicules, qui cherchent à se dépasser les uns les autres; les femmes excitent elles-mêmes les chevaux pour sortir victorieuses de la lutte ; les vainqueurs font claquer leur fouet en signe de triomphe ; Tair retentit de rires et de chants, jusqu'au moment où. le tourbillon joyeux disparaît dans la verdure infinie de la campagne avec les dernières lueurs du soleil couchaiû.