‹ La HollandeChapitre 2 sur 3 · DE GRONINGUE A ARNHEM · texte numérisé non relu

DE GRONINGUE A ARNHEM

A Groningue je tournai le dos à la mer du Nord, mon visage vers l'Allemagne, mon cœur vers lltalie, et je commençai mon voyage de retour en traversant rapidement les trois provinces hollandaises de Drenthe, d'Over-Yssel et de Gueldre, qui s'étendent autour du golfe du Zuiderzée entre celles de Frise et d'Utrecht, une partie de la Hollande qui, si on la visitait en détail, finirait par ennuyer quiconque ne voyage pas avec la curiosité de l'agronome et du naturaliste. A ne la voir qu'en passant, elle produit une impression ineffaçable sur quiconque possède le sentiment de la nature. Pendant tout le voyage, le ciel fut en harmonie avec l'aspect du pays : gris et uniforme ; et comme je fus presque toujours seul, je jouis en silence du spectacle dans toute sa triste beauté.

En sortant de la province de Groningue, on entre dans celle de Drenthe et Ton voit soudain changer l'aspect du

pays. A droite et à gauche s'étendent à perte de vue des plaines immenses couvertes de bruyères, où Ton ne voit ni chemins, ni maisons, ni rigoles, ni haies, ni aucun indice d'habitation ou de travail. Quelques bouquets de petits chênes, que Ton considère comme les traces de Texislence d'anciennes forêts, sont la seule végétation qui s'élève au-dessus des broussailles; les perdrix, les lièvres, et les coqs de bruyère, les seuls animaux qui rappellent le voyageur au sentiment de la vie.

Lorsqu'on croit être à la fin de la lande, c'est la lande qui recommence; aux bruyères succèdent les bruyères à la solitude, la solitude. Dans cette triste plaine, on voit de distance en distance des monticules, qui ont été élevés par les Celtes, selon les uns, et selon les autres par les Germains ; on y a pratiqué des fouilles, et on y a trouvé des vases de terre, des scies, des marteaux, des ossements calcinés, des têtes de flèches, des pierres à broyer le grain, des anneaux qu'on croit avoir servi de monnaie.

Outre ces monticules on a retrouvé, et Ton voit encore des blocs démesurés de granit rouge entassés et dont la disposition dénote une intention de monument, autel ou tombeau, mais sans inscription, nus, solitaires, comme d'énormes aérolithes tombés au milieu d'un désert. Dans le pays, on les appelle tombeaux des Huns, la ti'adition les attribue aux bandes d'Attila, le peuple dit qu'ils ont été apportés en Hollande par une ancienne race de géants, le géologue croit qu'ils ont été charriés de la Norvège par les glaces antédiluviennes, l'historien se perd en vagues conjectures.

Tout est mystérieusement antique dans cette étrange province. On y retrouve certains usages de la Germanie primitive, la culture en conunun sur les esschen, la trompe rustique qui appelle les paysans au ti*avail, les maisons décrites par ^les historiens romains, et, | sur ce vieux

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monde, le [mystère perpétuel d'un silence sans bornes.

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Il cor non si spaura. »

En s'avançant, on commence à voir des marécages, de grandes flaques d'eau dormante, des zones de terre tourbeuse traversées par des canaux d'eau noirâtre, des fossés longs et profonds comme des tranchées, des amas de glèbes couleur de bitume, des bateaux, des créatures humaines. Ce sont les champs de tourbe, dont le nom seul éveille dans l'esprit mille images d'événements fantastiques : les lents et immenses incendies de la terre ; les prairies flottant avec leurs habitants et leurs animaux sur les eaux des anciens lacs ; les forêts errant dans les golfes ; les champs détachés du continent et abîmés par les tempêtes de la mer ; les immenses nuages de fumée qui s'élèvent des tourbières brûlantes de la Drenthe et que le vent répand sur la moitié de l'Europe, jusqu'à Paris, en Suisse, sur le Danube.

La tourbe, la terre qui vit, comme l'appelle le paysan hollandais, est la principale richesse de la Drenthe et l'une des principales de la Hollande. Aucun pays n'en contient davantage et n'en tire plus de profit. Elle fournit du travail à des milliers de bras ; presque toute la population de la Hollande en alimente son foyer ; elle sert à mille usages : les glèbes à poser les fondements des maisons, les cendres à fertiliser la terre, la suie à nettoyer les métaux, la fumée à préparer les harengs.

Sur les eaux du Waal, du Lek, de la Meuse, par les canaux de la Frise et de la Groningue, sur le Zulderzée, partout circulent des bateaux chargés de ce grand combustible national. Les tourbières exploitées se convertissent en prairies, en vergers, en fécondes oasis. Assen, chef-lieu de la Drenthe, est le centre de tout ce

travail de transformation. Un grand canal, auquel viennent aboutir tous les petits canaux des tourbières, s*étend à travers prescpie toute la Drenthe, depuis Assen jusqu'à la ville de Meppel. De toutes parts, on travaille à défricher le terrain. La population de la province, qui ne comptait guère plus de trente mille habitants sur la fin du siècle dernier, s'est presque triplée.

Aussitôt que l'on a passé Meppel, on entre dans la province d'Over-Yssel qui offre en partie le même aspect que la Drenthe :, des bruyères, des tourbières, la solitude; et Ton an'ive peu après à un village, si toutefois on peut lui donner le nom de village, le plus étrange que Tesprit humain puisse se figurer. C est une file de maisons rustiques, avec façades de bois et toits de chaume, qui se succèdent à quelque distance les unes des autres, sur une longueur de plus de huit kilomètres : chacune 'est posée sur une étroite bande de terre qui se prolonge derrière elle aussi loin que porte le regard, et entourée d'un fossé plein de plantes aquatiques, sur le bord duquel s'élèvent des groupes d'aunes, de peupliers et de saules.

Les habitants de ce village, qui est divisé en deux parties appelées Rouveen et Slaphorst, sont les descendants de deux anciennes colonies frisonnes ; ils ont conservé religieusement le costume, les usages, les traditions agricoles de leurs pères, et vivent à l'aise du produit des terres et de quelques petites industries locales. Dans ce singulier village, il n'y a pas de cafés, il n'y a pas de cheminées, puisque les pères n'en faisaient point usage; il n'y a pas de rues, parce que les maisons sont rangées en une seule file; il n'y a rien qui ressemble à ce que l'on voit dans les autres villages.

Les habitants sont tous d'austères calvinistes, sobres, industrieux. Les hommes tricotent eux-mêmes leurs bas dans les moments de loisir que leur laisse la culture du

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sol, et ils ont à tel point horreur de l'oisiveté que même les conseillers municipaux, convoqués au conseil, emportent avec eux du coton et des aiguilles à tricoter pour ne pas rester les mains oisives pendant que Ton discute.

La commune possède six mille hectares de terrain, divisés en neuf cents bandes d'une longueur de cinq mille mètres environ et d'une largeur de vingt à trente. Presque tous les habitants sont propriétaires, ils savent lire et écrire, ils ont un cheval et une dizaine de vaches, ne s'éloignent jamais de leur colonie, se marient où ils sont nés, passent leur vie sur la même bande de terre et ferment les yeux sous le même toit où vécurent et moururent les pères de leurs pères.

A mesure qu'on avance davantage dans TOver-Yssel, la campagne change d'aspect. Près de Zwolle, chef-lieu de la province, ville natale du peintre Terburg, et qui ne compte guère plus de vingt mille habitants, se trouve le petit couvent du mont Sainte-Agnès, où vécut pendant soixante-quatre ans et où mourut Thomas a Kempis, l'auteur supposé de ï Imitation de Jésus-Christ, On y voit de belles routes bordées de bouleaux, de hêtres, de peupliers, de chênes, qui reposent agréablement l'œil de la nudité et de la tristesse du pays que l'on vient de parcourir.

Partout on voit reculer la bruyère, s'élever des bouquets de verdure, s'étendre des prairies, se multiplier des plantations nouvelles, surgir des maisons, s'éparpiller des troupeaux, s'embrancher de nouveaux canaux qui, des tourbières, vont se décharger dans un gi'and canal, le Dedemsvaart. Le Dedemsvaart est l'artère vitale de rOver-Yssel, il a transformé cette terre désolée en une province florissante, où une population industrieuse s'avance avec l'entrain d'une armée victorieuse, où le pauvre

trouve du travail, où le travailleur devient propriétaire, où le propriétaire s'enrichit, et où tout le monde a Tespoir d'un avenir meilleur.

D'ici, la voie entre, en longeant l'Yssel, dans le Salland; c'est la Sala des anciens, où séjournèrent les Francs- Saliens avant de descendre vers le midi pour conquérir la Gaule; c'est dans ce pays que] fut rédigée la loi salique, àSffleheimet à Windoheim, qui existent encore sous le nom de Salk et de Windesheim; on y trouve encore des traditions et des conventions agricoles de ces temps reculés. Enfin, l'on touche à Deventer, la dernière ville de rOver-Yssel, la ville de Jacques Gronovius, des tapis et du pain d'épices. L'on conserve dans l'édifice du poids public la chaudière où l'on faisait bouillir les faux-monnayeurs. Deventer s'enorgueillit du voisinage du château du Loo, résidence préférée desrois de Hollande. Après avoir dépassé Deventer, on entre dans la Gueldre.

Ici le spectacle change. On longe la terre habitée par les anciens Saxons, la Veluwe, région sablonneuse qui s'étend entre le Rhin, l'Yssel et le Zuideraée, et où Ton ne trouve que quelques villages perdus au milieu de vastes landes ondulées comme une mer houleuse. Aussi loin que porte le regard, ce ne sont que collines arides, les plus lointaines voilées d'une vapeur bleuâtre, les autres, en partie revêtues des sombres couleurs d'une végétation sauvage, en parties teintées de blanc par les sables mobiles que le vent éparpille sur la surface du pays.

On ne voit ni arbres, ni maisons ; tout est solitaire, nu, sinistre comme une steppe de la Tartarie ; l'effrayant silence de cette solitude n'est interrompu que par le chant de l'alouette et par le bourdonnement des abeilles. Dans quelques parties decette région, cependant, les Hollandais ont réussi, grâce à leur patience, à leur courage et au prix de peines infinies, à faire croître le pin, le hêtre, le

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