‹ La HollandeChapitre 3 sur 3 · DE GRONINGUE A ARNHEM · texte numérisé non relu

DE GRONINGUE A ARNHEM

chêne, à former des parcs, à créer des bois entiers, à couvrir, en moins de trente ans, de plantes utiles, plus de dix mille hectares de terrain, à faire surgir des villages populeux et florissants là où il n'y avait ni bois, ni pierres, ni eau, là où les premiers cultivateurs devaient vivre dans des trous creusés en terre et recouverts de glèbes.

Le chemin de fer passe à côté de la ville de Zutphen et arrive en peu de temps à Arnhem, la capitale de la Gueldre : c'est une jolie ville et une ville illustre, assise sur la rive droite du Rhin, dans une contrée couverte de belles collines qui lui ont valu le nom de Suisse hollandaise. La population passe pour la plus poétique de la Hollande, suivant le proverbe qui la définit : « Grande par le courage, pauvre en biens, l'épée au poing, voilà ma devise. »

Mais par cette singularité même, le pays ni la population n'offrent rien d'inattendu à un étranger du midi de l'Europe, qui est venu en Hollande pour voir la Hollande. Voilà pourquoi tous les voyageurs y passent rapidement et en parlent brièvement. On peut dire la même chose du Limbourg et du Brabant septentrional, les deux seules provinces de la Hollande où il ne me parut point nécessaire de pénétrer. Je partis donc pour Cologne, après avoir vu la ville d'Arnhem. Le ciel était obscur et bas ; il ne l'avait jamais été autant de toute cette journée.

Je jouissais au fond du cœur de la pensée de retourner en Italie, et malgré cela je sentais le poids de ce temps triste; appuyé à la portière du wagon, immobile, je regardais la campagne de l'air d'un homme qui quitte son propre pays, plutôt que d'un homme qui abandonne un pays étranger. J'arrivai sans m'en apercevoir jusqu'auprès de la frontière allemande, absorbé par la pensée des peines, des doutes, des découragements contre lesquels j'aurais à lutter pendant plusieurs mois, dans un coin

de ma petite chambre, en écrivant ces pauvres pages.

Un voyageur me dit que nous étions près de la frontière; c'est seulement alors que je me secouai et que je m*aperçus que j'étais encore en Hollande. Je tournai les yeux vers la campagne et j'entrevis encore un moulin à vent. Le sol, la végétation, la forme des maisons, la langue de mes compagnons de voyage n'étaient déjà plus hollandais.

Je me retournai donc vers ce moulin comme vers la dernière image de la Hollande et je le regardai avec la même curiosité avec laquelle, un an auparavant, j'avais regardé le premier, sur les rives de l'Escaut. Après l'avoir contemplé un instant, il me sembla voir quelque chose se mouvoir dans l'intervalle de ses grandes ailes ; le cœur me battit plus fort ; je regardai encore et je vis, en effet, les banderoles des navires, les tilleuls des canaux, les façades à gradins, les fenêtres fleuries, les casques d'argent, la mer livide, les dunes, les pêcheurs de Scheveningen, Rembrandt, Guillaume d'Orange, Érasme, Barendtz, mes amis, toutes les plus belles et les plus nobles images de ce pays glorieux, modeste et austère; et, comme si je les voyais en réalité, mes yeux y restèrent fixés avec un sentiment de tendresse et de respect, jusqu'au moment où le moulin ne m'apparut plus que 'comme une croix noire à travers le brouillard qui couvrait la campagne. Lorsque cette ombre disparut à son tour, je restai comme celui qui, partant pour un voyage, sans espoir de retour, voit s'évanouir la figure du dernier ami qui le saluait de la rive.

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