HENRY HAVA1W
12 avril IK7S
LA
LK
La Haye, 10 juillet 1877.
En écrivant les doux premiers volumes de la Hollande pittoresque, je croyais m'être acquitté envers la Xéerlande et avoir payé, par mon travail, et dans la mesure de mes forces, le tribut que je devais à son affectueuse hospitalité.
Je voyais arriver le terme de mon long séjour et mes travaux d'esthétique toucher à leur fin, sans songer qu'il me fallût, une fois encore, prendre la plume pour décrire ce pays que j'avais aux trois quarts décrit. Et ce sentiment était si sincère que, dans la préface des Frontières menacées, je m'excusais, en quelque sorte, de revenir sans cesse sur une contrée si voisine de la France et que tant de nos compatriotes ont visitée.
Il parait que je me trompais.
Bien loin de m'etre acquitté, j'avais, à ce qu'il semble, contracté une dette nouvelle. Déjà M. Lcvasseur, dans la gracieuse préface dont il a enrichi mon dernier volume, me l'avait donné à entendre. L'œuvre que je croyais achevée n'est, paraît-il, que commencée. Pour la finir, il faut que la description soit complète, c'est-àdire qu'elle embrasse le pays tout entier.
C'est, du moins, ce qu'on m'affirme de toutes parts, c'est ce que mes amis me répètent.
Le conseil cst-il prudent? L'avis est-il sage? Je n'oserais trop le dire. Mais ce que je sais bien, c'est que le projet est tentant.
Ce qui me reste à décrire de cette bonne terre néerlandaise, ce sont les parties les plus typiques, les recoins de son territoire où l'esprit autochtbone a conservé le plus de vigueur. Ce sont celles qui ont toujours un peu inspiré, entraîné, conduit et gouverné les auties, celles qui ont en quelque sorte enfanté l'Union, fait sa force, assuré sa puissance et préparé sa grandeur. Car c'est là que le souflle de la liberté a fait sentir ses premières effluves. C'est là que, à l'heure de la délivrance, le vieux sang batave a frémi pour la première fois. C'est là que la résistance a été résolue, et que s'est formée cette barrière héroïque, contre laquelle est venue se briser l'oppression étrangère et s'effondrer l'intolérance espagnole.
Que de pages admirables défilent dans les mémoires au seul nom de ces villes coquettes et gracieuses , Dor-
LE COEUR 1)1 PAYS. :ï
drecht, la Brielle, Zierîkzée, Middelbourg et Flcssingue, calmes et pacifiques maintenant, après avoir été dans le passé victorieuses, non-seulement des hommes, mais encore des éléments! Que de souvenirs émotion nants, et quelles glorieuses étapes que celles suivies par ces Zélandais tenaces, par ces Hollandais indomptables, bâtissant sur les eaux et se servant de leur ennemi de chaque heure, pour aller promener jusqu'aux extrémités du monde le drapeau triomphant des Provinces-Unies !
Quel plaisir de parcourir, quand on sait leur histoire, ces provinces jadis si puissantes, se reposant aujourd'hui de leur gloire à demi oubliée, et vivant de cette paisible existence qui suffit au sage! Quelle joie de retrouver ces antiques usages, ces vieilles coutumes, ces habits démodés, ces maisons conservées dans leurs formes primitives et ce peuple fidèle à toutes ses traditions.
Dans quelques années cette originalité aura vécu. La grande œuvre s'accomplit. La banalité nous gagne. Les chemins de fer répandent partout leur action unitaire. Le niveau délétère d'une civilisation moyenne s'étend sur tout le pays. La locomotive chasse devant elle tout ce qui sent la dissidence , et avec son panache de fumée blancbe s'envole tout ce qui tranche sur l'uniformité.
Hâtons-nous donc d'aller les parcourir, ces provinces vaillantes, pendant que la séve nationale bouillonne encore dans leurs artères, pendant qu'elles se débattent et luttent encore contre ce réseau de vulgarité qui se resserre chaque jour davantage. Aujourd'hui la récolte
d'impressions curieuses, d'émotions vives, de surprises artistiques, est encore possible; et qui sait? demain peut-être il ne sera plus temps.
Vous le voyez, j'avais raison de le dire : le projet est tentant ; l'occasion est pressante ; reste à savoir si l'entreprise est sage. Le récit que je commence le prouvera. Peut-être nous vaudra-t-il à tous une désillusion cruelle; aussi ai-je cru devoir en faire remonter la responsabilité première à qui de droit, et j'espère désarmer un peu la critique en rejetant sur de trop confiants complices une partie des méfaits qui peuvent m'attircr sa sévérité.
Nous voilà donc prêts à partir. Mes compagnons ne sont point pour vous des inconnus; ce sont ceux de mes premiers vojages : le bon et joyeux Van Heemskerck, l'aimable et prévenant baron Constant de Hebecque, tous deux artistes, tous deux peintres, et avec votre serviteur, tous trois grands amoureux de la nature.'
Nous allons visiter la Zélande, une partie de la Hollande, et peut-être, à notre retour, le Brabanl. Nous irons un peu partout au gré de notre fantaisie. Nous éviterons toutefois les grandes villes hollandaises; car celles-là constituent le pèlerinage officiel du tourisme, et il ne nous faut pas empiéter sur ses droits. Notant au passage nos impressions, observant et croquant, nous ferons l'école buissonnière. Dédaignant les chemins battus, nous nous attarderons aux bons endroits.
Les caisses sont prêtes, les provisions sont faites; c'est à Dordrecht qu'est le rendez-vous. Il ne nous reste plus qu'à crier : l'ooraitl c'est-à-dire : En avant !
Dordrecht. — La ville hospitalière. — La cour de Hollande. — Les frères de Witt. — Peintres anciens et modernes. — Vieilles rues et vieilles maisons.
Parcourir la Zélande en tous sens n'est pas encore de nos jours un voyage facile. Bien que depuis quelques années on ait raccordé Middelbourg, sa capitale, et Flessingue, son grand port, avec la terre ferme; bien qu'un chemin de fer rattache entre elles certaines de ses villes principales, les communications entre les diverses îles qui composent la province ne sont rien moins que fréquentes, et les points extrêmes de chacune de ces îles ne sont reliés entre eux par aucun moyen régulier de transport.
Quand on veut tout voir et bien voir, il faut donc posséder sous la main un agent de locomotion toujours pratique, qui ne vienne jamais à manquer, et dans ces pays où l'eau tient une place prépondérante, le seul véhicule pratique, c'est un bateau.
Du reste, comment peindre, écrire et travailler si l'on n'a pas une installation convenable? Allez donc voyager, dans ce pays de rivières et de canaux, avec un chevalcl,
(i LA HOLLANDE PITTORESQUE.
des boites à couleurs, des toiles, des livres, des cartes et le reste ! Et puis ce n'est pas en logeant à l'auberge qu'on assiste aux grands spectacles de la nature, qu'on voit se-lever le soleil sur ces golfes empourprés, la lune promenant ses lueurs argentées sur ces prairies sans bornes, ou la tempête déchaînée qui roule dans un ciel de feu ses grondements terribles. Donc nous avons résolu d'équiper un bateau, et nous sommes revenus à nos premiers errements, c'est-à-dire au ijalh hospitalier et commode qui nous a promenés jadis sur les bancs de sable du Zuidcrzée.
Le tjalk a été mandé à Delft. Là, on lui a fait une pimpante toilette. On l'a poncé, gratté, verni, et le vieux loup de mer a pris les allures virginales d'une embarcation neuve. Ses flancs rebondis ont été garnis de grands coffres, où nous avons entassé les provisions les plus délicates, café, sucre, foie gras, thé, biscuits, conserves de toutes sortes, sans compter les bouteilles et les cruchons. Puis les tapissiers sont venus. Le salon a été tendu en cotonnade grise , des portières ont séparé les diverses pièces du logis, et la chambre à coucher a été garnie des trois lits de rigueur, ainsi que des placards indispensables. La cuisine elle-même a pris un air tout martial. Sa batterie reluit comme un arsenal; le poêle tout brillant ne demande qu'à ronfler ; les verres et les plats tremblent joyeusement dans leur armoire à compartiments, et l'argenterie tressaute dans sa caisse , comme s'il lui tardait de parer la table du salon .
LE COEUR I)i PAYS. 7
Mais c'est ce dernier surtout qui a l'air accueillant. On a mis des Heurs dans les coins, des appliques contre les parois, et suspendu tout autour des armes, des cartes et des études. Le sofa invite an repos, les fauteuils écartent leurs bras d'une façon tout à fait engageante, et la table, avec son beau tapis, semble avoir conscience des hautes destinées gastronomiques qui lui sont réservées. L'aspect général est si hospitalier qu'Heemskerck n'a pu résister à la tentation. Une fois l'installation achevée, il n'a plus voulu quitter le bateau, et, sous prétexte de l'essayer, il est parti faire une première course sur le Zuiderzée.
II nous est revenu après quinze jours un peu désillusionné. Il a presque toujours eu du gros temps. Le Ijulk a mal supporté la tourmente. Un coup de mer a occasionné des avaries graves, et l'on n'a eu que le temps de raliier Zwartsluis, où le bateau est demeuré avec son équipage. Celui-ci, du reste, s'est faiblement comporté. II manque d'énergie et d'entrain dans les instants difficiles; il est irrégulier dans sa tenue, inconsistant dans ses allures. Toutes ces nouvelles pourraient calmer des voyageurs moins résolus ; mais le sort en est jeté. Nous sommes décidés à partir. On télégraphie à L'équipage de rejoindre avec le bateau à Dordrecht, et c'est là que nous allons l'attendre pour embarquer.
Connaissez-vous Dordrecht? — C'est une des villes les plus intéressantes que j'aie habitées en ma vie. S'il me fallait lui donner un surnom, je ne serais nullement embarrassé. Je rappellerais simplement» l'Hospitalière') ,
car il n'est pas de cité en Europe qui ait un aspect plus aimable, plus avenant, plus cordial. De quelque côté qu'on l'aborde, elle présente une physionomie souriante, engageante, affable, et sitôt qu'on pénètre au milieu de ses rues, il semble que l'on soit en pays de connaissance. Même lorsqu'on l'aperçoit pour la première fois, elle n'a rien d'étranger, ni d'étrange. On se demande où l'on a vu déjà cette silhouette gracieuse, avec ses moulins noirs aux grandes ailes ocrées, avec cette ceinture de feuillages verts, avec ses quais rouges, aux maisons titubantes, dominées par une tour immense, coiffée d'un quadruple cadran. Eh ! parbleu, c'est dans les tableaux de Cuyp, de Van Goyen et de Salomon Van Ruysdael, tous trois épris de cette admirable perspective , amoureux de cette rivière magique et de la ville colorée et brillante dont elle est le miroir argenté.
Jadis on l'accostait toujours en bateau , car l'eau l'entoure de toutes parts, et, comme elle le dit avec orgueil, il ne faut rien moins que quatre fleuves pour lui former une ceinture virginale '. En ce temps, c'était un plaisir que de l'approcher; tout autour d'elle la rivière frémissante semblait en joie, les gros bateaux à la voile brune s'agitaient doucement au passage du sloomboot comme
' Ces quatre rivières sont la Meuse, le Waal, la Linge et la Mcrvède; allusion à ces deux vers qu'elle prit pour devise, lois de la visite de Philippe II, en 1549 :
Me Mosu, me Vafialis, me Linga Mervaque cingunt JGternam Batava virginis eccejidem.
d'énormes poussahs roulant sur eux-mêmes ; les bricks dressaient an loin leur mâture touffue ; et les chaloupes de toutes nuances sillonnaient l'eau dans toutes les directions. Sur le quai il y avait toujours une foule remuante, groupée sous les grands arbres, au milieu des tonneaux amoncelés, des ballots entassés, et ce monde joyeux semblait réuni là exprès pour vous faire bon accueil.
Ajoutez à cela une belle porte monumentale, briques et pierres, rouge et blanche, reposant sur des pilastres antiques, avec des bustes d'empereur, des cartouches ambitieux, des lions rébarbatifs et tout un fouillis de maisons, de canaux, de rues, de bateaux, baignants dans une lumière chaude, vibrante, harmonieuse, avec mille accents tapageurs animant ce tableau coloré.
Certes il est difficile d'imaginer quelque chose de plus pittoresque et de mieux réussi, un spectacle plus complet, un aspect plus vivant, une physionomie plus cordiale. Aujourd'hui que la vapeur fait des siennes, ce n'est pas toujours de ce côté qu'on arrive, mais Dort est hospitalière sous toutes ses faces. Ses autres accès ne démentent pas son caractère accueillant, et c'est par des avenues bordées de ces jardins qui faisaient aux vieux Hollandais la réputation d'être >' les premiers fleuristes du monde ' » qu'elle se relie à sa gare, qui a trouvé le moyen d'être la plus belle de lout le réseau.
* Voir les Délices des Pays-Bas.
10 LA HOLLAXDE PITTORESQUE.
Le plus digne detre note toutefois, c'est que cette hospitalité toute cordiale ne se borne pas aux rues, aux canaux, aux quais et aux maisons ; les habitants y participent dans une très-large mesure, et, depuis bien des siècles, leur réputation est faite sur ce point.
« Je ne sçaurois taire la louange qui est deûe a Messieurs du Magistrat de Dordrecht, en cette rencontre, écrivait, il y a deux cent quarante ans, l'un de nos compatriotes , le sieur de La Serre, historiographe de France, chargé d'accompagner Marie de Médicis dans son voyage en Hollande. Ils se sont acquittés si dignement du debvoir de leur charge, à l'honneur du Pays, de la ville et au contentement particulier de Sa Majesté que si quelques-uns les ont imitez , il n'en est pas qui les surpassent ' . »
Un tel hommage sous une pareille plume équivaut pour une ville à un titre nobiliaire ; et le sieur de La Serre n'exagérait en rien le charme de cette réception, « car il y avoit certes plaisir à voir tous les Bourgeois de la ville armez richement et rengéz en baye, et beaucoup plus encore à contempler le nombre infiny de dames toutes parées à leur avantage qui remplissoient avec foule les fenestres des maisons, tandis qu'un agréable bruit de mousquets entremellé de mille cris de joye charmoit d'un nouveau contentement les cœurs par les oreilles » .
1 Histoire de l'entrée de la Reyne, mère du Roi Très-Chrétien, dans les Provinces-Unies des Pays-Bas. Londres, 1639.
La reine se montra ravie de ce bruyanl accueil ; loulefois elle n'était pas au bout de ses surprises. Ce n'est qu'à l'heure du souper que la fête fut complète. On couvrit « un grand nombre de tables en divers lieux pour trailter toute la cour... Les tables de Sa Majesté et de Son Altesse, toutes deux différentes, eurent leur splendeur hors de comparaison avec toute sorte d'éclat et d'abondance... Et tous ces grands banquets éloient éclairez jusques dans les nies, d'un si grand nombre de feux de joye que toute la ville paressoit de loing un grand bûcher de bois à demy embrasé ; et ce qui rendoit la pompe de ces festins d'autant plus délicieuse encore qu'on voioit et entendoit de toutes pars, que la festc en estoit publicque. «
Le sieur de La Serre avait-il tort d'accabler de ses louanges le peuple et le Magistrat? Mais, dira-t-on, Marie de Médicis était une reine, et l'on n'a pas tous les jours l'occasion de fêter une visite royale. Rien de plus vrai, et je n'oserais pas dire qu'en pareille matière le rang ne fasse rien à l'affaire; mais ce qu'on peut ajouter, c'est (pie, même pour les étrangers de modeste condition, L'hospitalité de Dordrecht est, il faut le proclamer bien haut, une hospitalité princière.
Je n'en veux pour exemple, du reste, qu'un fait tout personnel, ancien déjà, et qui m'a permis de bien juger la vieille Dort et le cœur de ses habitants.
11 y a quatre ans de cela, j'étais dans cette même ville, avec les mêmes amis, installés tous trois dans le même bateau. Une femme charmante, spirituelle, in-
struite, artiste par goût et par conséquent curieuse, madame de Stolipine, femme du ministre de Russie à la Haye, avait témoigné le désir de voir notre nautique installation. Arrivés à Dordrecht, nous lui télégraphiâmes que nous étions à ses ordres, prêts à la recevoir, et nous la priâmes à déjeuner à bord pour le lendemain. — Deux heures après l'envoi de notre dépêche , l'employé du télégraphe nous apportait la réponse. Elle disait en substance : « J'accepte votre invitation, j'arriverai demain, à onze heures; puis-je amener quelqu'un? s — Venir seule! peuouuc n'avait jamais pensé pareille chose. « Amenez qui vous voudrez » , répondîmes-nous j puis, en ma qualité de cuisinier-maître d'hôtel du bord, j'ajoutai par mesure de prudence : « Dites combien de convives viendront avec vous. » Là-dessus je m'en fus supputer le menu du lendemain, et méditer la façon dont le service devait être fuit pour qu'on ne manquât ni de vaisselle ni d'argenterie. Le problème était difficile (nous avions en tout huit couverts) ; toutefois, j'étais parvenu à combiner assez correctement mon affaire, quand le second télégramme arriva. — ■< Nous serons dix en tout ! «
Dix convives! bon Dieu! comment faire? Heemskerck et Constant étaient en barque au milieu de la rivière, occupés à brosser une étude. Courir après eux, il n'y fallait pas songer; je pris mon courage à deux mains, et je m'en fus conter mon embarras à M. Blussé, pour lors directeur du Musée, et devenu depuis membre des étals généraux. M. Rlussé m'écoula tout du long avec
LK COKl'K DU PAYS.
une curiosité maligue où perçait une certaine envie de fou rire, que je ne partageais guère. Il y allait en effet de ma réputation.
« Je comprends votre embarras, me dit -il enfin, mais nous pouvons y remédier facilement. Tout d'abord, que vous faut-il ? des provisions? la ville est bonne.
— Mais encore ne la connais -je pas. Où sont les fournisseurs ?
— Pour vous mettre tout à fait à l'aise, je vais vous donner le Kastelein de notre cercle; il vous conduira aux meilleurs endroits.
— Et l'argenterie, la vaisselle, les verres?
— J'y pourvoirai par le Kastelein. Pour les fruits, permettez-moi de vous les offrir, j'en ai à ne savoir qu'en faire.
— Merci, je les accepte avec reconnaissance. Ah! et des voitures? Y a-t-il un bon loueur en ville? car il faudra envoyer à la gare chercher nos dix invités.
— Les voitures, je m'en charge encore. Demain, vous en aurez quatre, et j'espère que vous serez satisfait. »
Ces bonnes assurances calmèrent un peu mou inquiétude et m'enlevèrent de dessus l'estomac un poids de cent livres au moins. Sur l'heure, nous allâmes au cercle ; le Kastelein se mit à mes ordres, et nous fûmes ensemble aux provisions. Le soir même j'arrêtai l'ordonnance de notre déjeuner, qui devait compter huit plats en trois services. Heemskerck et Constant se mirent à la besogne pour
dessiner les menus, et j'envoyai notre schipper Slniink avec une corbeille pour chercher les fruits promis par l'excellent M. Bl'ussé. Slurink revint au bout d'une heure, ployant sous le faix d'un panier gigantesque tout rempli de melons, de poires, de pèches et de raisins rappelant par leurs dimensions la terre de Chanaan.
u Que vous êtes simple, lui avait dit M. Blussc, de venir avec votre diminutif de corbeille ! autant venir avec une assiette. » Et sans écouter les excuses du schipper, il lui avait fait placer sur les épaules un immense panier représentant pour le moins la charge d'un petit cane.
Mais nous n'étions pas au bout de nos surprises. Le lendemain, à huit heures, au moment de mon «coup de feu » , on nous apporta une magnifique argenterie. Les manches étaient timbrés d'armoiries superbes. Le service était de quatre-vingt-quatre couverts. Puis, à neuf heures, ce furent la vaisselle plate, des porcelaines de toute beauté, une cristallerie étincelante et du linge damassé. \'ous étions un peu dans la situation de Marguerite, « nous ne savions que dire >i . Enfin, à dix heures et demie, quatre équipages irréprochables, landaus princiers à huit ressorts, attelés chacun de deux chevaux fringants, avec cocher et groom galonnés sur toutes les coutures, vinrent se mettre à notre disposition. C'étaient les quatre plus belles voitures de la ville réquisitionnées par l'excellent M. Blussé, et que leurs propriétaires nous envoyaient gracieusement.
Cinq minutes plus tard, les quatre équipages, ébranlant les vitres, partaient au grand trot et bientôt nous ramenaient nos botes littéralement stupéfaits d'un pareil déploiement de luxe et surtout enchantés des acclamations et des vivat qui les avaient salués au passage, car la population, toujours cordiale et accueillante, s'associait à notre fête et faisait sienne notre réception.
Je passe sur le déjeuner préparé par votre serviteur, dressé, présenté et servi par ses deux amis correctement vêtus de noir et gantés de blanc. Le repas fut des plus gais. On rit beaucoup, on causa bien, on mangea et l'on but davantage. Tout le inonde s'extasia sur le confort de notre installation. On nous complimenta sur le luxe de notre service, et nous laissâmes dire. Les compliments remontaient droit à la bonne Dordrecbt, à sescbers et braves habitants, et surtout à notre ami, le bienveillant et cordial M. Blussé.
Aujourd'hui, après quatre ans, l'étonncmcnt n'est pas encore calmé (j'en atteste les souvenirs de deux charmantes comtesses et ceux de la gracieuse amie qui les avait amenées). On parle encore, dans un petit cercle aristocratique, de cette réception princière, de ces équipages superbes, de ces magnifiques chevaux ; et ce n'est que justice; car on chercherait vainement dans tous les Pays-Bas des voitures mieux tenues, des attelages mieux appareillés, des domestiques plus corrects. A Dordrecbt, en effet, c'est le grand luxe que d'avoir de beaux équipages, et nulle ville en Hollande ne peut être mieux
16 LA HOLLAXDE PITTORESQUE.
servie de ce côte, car nulle n'est plus riche que Dordrecht.
Cette joyeuse cite, pimpante, gracieuse et colorée, si injustement délaissée par la plupart des touristes, compte, en effet, les millionnaires par douzaines. Il est peu de grandes entreprises dans le pays où ses capitalistes n'aient la main, et, si jamais vous voyagez en Suède et en Norvège, c'est à Dordrecht qu'il vous faut venir chercher les lettres de recommandation et d'introduction, car l'argeot que ses habitants ont placé dans ces froides contrées est en quelque sorte incalculable.
Cette richesse s'explique du reste. Jadis Dordrecht fut en possession d'un privilège exceptionnel, pour ainsi dire léonin et très -lucratif , qui en faisait la place la plus commerçante de tout le pays. Elle avait ce qu'on appelait l'Etape, avantage exorbitant que définissait en ces termes un auteur du seizième siècle ' : « Les privilèges de l'Étape de Dordrecht sont de telle substance que tous ceux qui conduisent, et par le Rhin et par la Meuse, des vins, des grains, du bois et autres choses passant par là, sont obligez de descharger leurs bateaux ou barques en ce port, et là, payer tous devoirs deuz, et descharger leurs denrées ez nefs de la ville ou des citoyens d'icellc, ou s'en accorder avec eux et transiger à ceux qui tiennent la Doane et la ferme du Péage. » On comprend facilement quels avantages devait assu-
1 Gucciardini, Description des Pays-Bas.
rer un privilège de cette importance, surtout si l'on songe que les vins, les grains, les bois, etc., (levaient être forcément importés en Hollande et passaient presque tous par le Rhin. Certes, comme le dit Guicciardini, c'était, pour cette ville si favorisée, « une fort grande commodité et bénéfice », et, pour ses habitants, .< un beau revenu et grand prouflît » .
Notez que ce privilège, Dort le conserva pendant des siècles. Ce fut, en effet, un don de joyeux avènement concédé par les comtes de Hollande, qui venaient recevoir dans ses murs l'investiture de leur pouvoir et y faisaient leur séjour habituel. Après eux, les princes de la maison de Bourgogne le lui reconnurent ; ceux de la maison d'Autriche, Charles-Quint notamment, le confirmèrent par édit, et en plein dix-septième siècle, après l'émancipation des Provinces-Unies, Dordrecht osait encore s'en prévaloir et prétendait obliger ses voisines et ses rivales à le respecter.
C'est là un fait très-curieux, peu connu et qui mérite qu'on s'y arrête. « 11 y a ici une dispute fort embarrassante, écrivait le 1 9 mars 1619 l'envoyé d'Angleterre, sir Dudley Carleton '. Cette dispute est entre les villes de Dort et Rotterdam touchant l'entrepôt des vins. Dort prétend qu'il soit chez elle en vertu d'un ancien privilège accordé par l'empereur Charles V, et Rotterdam le lui dispute à cause des vins de France qui viennent à
1 Lettres et négociations du chevalier Dudley Carleton (la Haye, 175'J) lettre au secrétaire Nauton, tome III, page 47.
présent dans ses provinces, en plus grande quantité que lorsque le privilège fut accordé. Là-dessus, ceux de Rotterdam ont pris, il y a quelques semaines, un bateau aimé que ceux de Dort tenaient en la rivière pour la garde des passages. Ceux de Dort ont pris leur revanche : il y a deux jours, un bateau de passage de Rotterdam ayant refusé de baisser pavillon devant un de leurs vaisseaux, ils ont tiré sur lui un canon chargé de balles de mousquet, qui ont tué un homme et en ont blessé cinq ou six. » Kt le prudent diplomate ajoute : « Parmi des peuples difficiles à gouverner, tels que sont les habitants de ces villes, de petits commencements peuvent avoir quelquefois de grandes suites, ce qui m'engage à vous informer de cet événement. »
Ainsi en plein dix-septième siècle, au moment où l'Union des Provinces était un fait acquis, où le meurtre d'Oldenbarneveld venait de concentrer entre les mains du prince Maurice une autorité presque dictatoriale, deux villes voisines commerçantes, industrieuses, appartenant à la même nation, échangeaient sur la Meuse des coups de canon et en venaient aux mains à propos de cet enviable privilège.
Malheureusement pour Dordrecht, ces revendications violentes ne pouvaient empêcher son droit d'Etape de lui échapper. A moins d'entretenir une flotte et d'être en guerre perpétuelle avec toutes les villes maritimes de la Hollande, il lui fallait renoncer à celte source de grands revenus, et en même temps elle allait voir sa puissance décliner et son influence s'amoindrir.
Jusquo-là, en effet, elle avait tenu le premier rang dans les conseils de la province. Elle venait non-seulement avant Rotterdam, Delft et (îouda, mais encore avant Haarlem, Leyde et même avant Amsterdam. Et l'un ses admirateurs, le poêle Adriacn Boens, pouvait s'écrier sans craindre un démenti :
De la Hollande, ainsi, Dort a le premier rang ; Et prudente a produict le plus illustre sang, Qui gouverne avec heur sa sage République '.
Cette première place, au reste, lui était due. Elle pouvait la revendiquer non-seulement comme « belle et grande ville, riche et puissante, et très-bien et fort magnifiquement bastie », mais à cause de son ancienneté. De l'aveu de tous, elle était la plus vieille cité du pays. Ses habitants, en effet, prétendaient faire remonter l'origine de leur cité chérie aux premiers temps du christianisme. Pour expliquer son nom écrit de vingt façons diverses, depuis Dort, Dordracum, Dorrechslsdrecht, jusqu'à Turdrecht , on faisait intervenir des personnages légendaires : sainte Dorothée, ou encore un riche Romain Durctus, et l'on allait jusqu'au dieu Thor ou Thur, si populaire dans tout le pays batave 2 . Sa rapide fortune, l'abondance de métaux précieux qu'on était sûr d'y trou-
1 Voir la fieschrijriiuje der Slad Dordrccht.
- Si nous en croyons un Doortenaar , Janus Rtttgers, son nom viendrait simplement de la rivière de Dort, disparue au quinzième siècle, el qui donna son nom au village de Dortmonde.
ver, l'avaient fait choisir, dès l'année 1064, pour y établir la Monnaie du comté de Hollande '. Dès le quatorzième siècle, les pièces frappées à Dort étaient répandues dans les Pays-Bas , et même dans la province de Zélande les comptes se faisaient en u florins de Dordrecht » (Dordrechtse gulden). Ce privilège, confirmé par les maisons souveraines de Bavière, de Bourgogne et d'Autriche, avait été renouvelé avee pompe par Charles-Quint. C'est même sous le règne de ce prince que l'édifice, reconstruit, agrandi et proportionné aux besoins du jour, fut doté de cette gracieuse façade Renaissance , avec attique et pilastres, qui porte encore aujourd'hui la dédicace de son rénovateur : Moxeta. duo. carolo. v. c.ïs.
Avant cela, dès 1048, Dordrecht était assez florissante pour tenter la cupidité de l'archevêque de Cologne et de l'évêque de Liège, et ces deux vertueux prélats envoyaient une armée commandée parle marquis de Brandebourg avec l'ordre de s'en rendre maître.
A partir de Florent IV, les comtes de Hollande y tinrent leur « cour 2 », et leur résidence, qu'on peut voir encore de nos jours et qui a continué de porter le nom de hel hoff van HoUand, fait bien comprendre la signification primitive de ce mot « cour » , dont le sens
1 Voir am Archives de Middelbourg, charte n° 89.
2 La plus ancienne charte connue rédigée en hollandais, le « droit municipal » (choere en recht), accordé à Middelbourg, et conservée dans les archives de cette ville, fut signée à Dordrecht par le comte Guillaume II, de Hollande, roi des Romains, le jour de lavent de saint Grégoire (m unie Gregorys attende, 1253).
originel semble assez difficile à préciser. C'était, en effet, une cour véritable de forme presque circulaire, entourée de hauts bâtiments faisant corps pour la plupart avec les maisons voisines, et à laquelle on ne pouvait arriver que par des rues étroites et tortueuses aboutissant à des portes formidablement défendues. Dans les temps primitifs, alors que les armes à feu étaient inconnues, cette cour formait, au milieu de la ville, un inexpugnable réduit. On pouvait y concentrer des troupes, et, par ses diverses portes aboutissant dans différents quartiers , tromper les mauvaises intentions de sesadversaires, entrer et sortir sans qu'on put en être empêché.
Siège de la Monnaie et du gouvernement, cour des comtes de Hollande, enrichie, embellie, favorisée plus qu'aucune autre par ses princes souverains, il semble que tout ait conspiré en faveur de Doidrccht pour en faire une cité exceptionnellement florissante. Car il n'est pas jusqu'aux plus terribles fléaux qui n'aient servi ses destinées et travaillé à sa grandeur.
Lisez plutôt au côté sud de son clocher cette inscription lapidaire effrayante dans son laconisme : AnNO Christi 1421. — Novbmbbis 18. — Si'ininns.*: maxserlnt 72 vill.<e continu* Dordraco. « En l'an du Christ 1421, le 18 novembre, soixante-douze villages, dans les environs de Dordrecht, demeurèrent dans les eaux.- » — « Septante-deux bons et beaux villaiges, dit un chroniqueur, et périrent arvecq misérablement plus de cent mil personnes et tous leurs biens et substances. » Dans cette
22 LA HOLLA\I)K PITTORESQUE.
nuit funèbre, en effet, la Meuse et le Waal, refoulés par une marée furieuse, s'étaient répandus sur toute la contrée, creusant sous leurs pas des abîmes sans fond, et transformant en quelques heures les champs riches et fertiles en lacs et en rivières.
Et Dordrecht, qui la veille encore tenait à la terre ferme, Dordrecht, qui était ci conjointe au duché de Brahant » , se réveilla le lendemain intacte et sans blessure, a demeurée en sa fleur » , mais formant une île, entourée par des eaux courantes et profondes, avec quatre rivières ceignant ses vieux remparts. Pour une cité comme elle, commerçante, industrieuse, riche et privilégiée de l'Etape, c'était un redoublement de prospérité, c'était un bonheur inespéré, une fortune sans seconde.
En vain, en 1457, un effroyable incendie détruisit-il en quelques heures la moitié de ses maisons. Nouveau phénix, elle renaquit de ses cendres plus vivante, plus riche et mieux parée que jamais. Aussi, quelques années plus tard, ceux qui la visitaient pouvaient-ils s'écrier: « On y voit quantité de belles maisons basties sur de grandes caves voûtées, où se fait la réserve des vins, des bois, des marbres et des ardoises, de chaux, de fer et de charbon qui descendent le Rhyn et la Meuse 1 , s Et l'un de ses poètes pouvait , dans un sonnet demeuré célèbre, chanter sa grandeur, sa vaillance, sa richesse, la prudence de son Magistrat, la beauté de son ter-
* Le S r de La Serre, Histoire de l'entrée de la Ileyne, mire du Roi Très-Chrétien, dans les Provinces- Unies des Pays-Bas.
roir, la fertilité de son sol, ainsi que la douceur de ses eaux :
Qui bien contemplera Dordreeht entor Pucelle, Ses bâtiments, ses ports et ses temples si beaux, L'ordre de ses bourgeois sous ses onze drapeaux, Eu suivant du vieux Mars le martial modelle,
Et considérera ce qu'est comprins en elle :
Son terroir fructueux, ses claires douces eaux, Riches tant en poissons qu'en nombres de basteaux , Qui sur mille Citez la rendent la plus belle ;
Qui plus est, ses stalutz , de tant de droicts ornez, Qui lui sont tant d'un roy que d'un Cœsar donnez, Qui plus est, ses pasteurs, dont la piété grande
Instruict ses citoiens sans négliger un jour,
Pour les conjoindre à Dieu, et à son saincl Amour,
Confessera que c'est la Perle de Hollande'.
En vain les ducs et les rois, successeurs médiats des comtes, semblèrent-ils dédaigner cette perle, comme l'appelle le poète, oublier celte cour où avaient séjourné leurs prédécesseurs , et ne firent-ils dans ses murs que de rares et courtes apparitions. Elle s'en consola volontiers, préférant la richesse aux grandeurs souveraines, son indépendance et le gouvernement et par ses propres naturels » aux chaînes dorées d'un vasselage direct, mettant surtout le bien-être de son peuple au-dessus des honneurs stériles.
1 Ce sonnet, d'Tsaac Le Ducq, fui publié en 1677, par Matthys Balcn.
Du reste, un souffle de républicanisme méfiant et d'indépendance austère semble avoir toujours balayé ses places et ses rues. Ses habitants monlrent encore aujourd'hui, avec une sorte de sauvage orgueil, la place où le comte Thierry IV fut assassiné par un archer, et l'on ne doit pas oublier non plus que Dordrecht fut la première ville de Hollande qui secoua le joug de l'étranger, celle où, pour la première fois, les députés des villes s'assemblèrent, et dans laquelle, le 16 juillet 1572, fut organisée la résistance contre les Espagnols.
Deux événements font tache cependant sur ce passé patriotique, généreux et libéral : le synode de Dordrecht, quidevait avoir des conséquences si douloureuses, etl'arrestation d'un des plus illustres enfants de la Hollande, de Cornelis de ll'itt.
Certes, je n'ai pas le dessein de parler longuement ici du synode de Dordrecht. C'est là une de ces questions qu'il faudrait étudier à loisir, retourner dans tous ses sens et considérer sous tous ses aspects, avant que d'oser porter un jugement définitif sur ce grand acte d'intolérance. Mais n'cst-ilpas curieux de voir au lendemain de leur indépendance conquise, au lendemain d'un joug sanglant brisé, ces pasteurs émancipés tendre le cou à un joug nouveau, abuser d'un pouvoir qu'ils s'arrogent, et lui donner, pour sanction, le glaive de l'autorité laïque?
N'est-il pas étrange surtout de voir les arminiens opposer à leurs adversaires les mêmes arguments que les réformateurs avaient opposés au concile de Trente, et les gomaristes commettre cette même monstruosité
LE COEl'R 1)1 PAYS. 25
de vouloir être juges et partie, de refuser à leurs adversaires non-seulement le droit de suffrage, mais encore voix délibérative, et de se constituer ainsi en autorité infaillible, eux qui venaient de dénier au pape son infaillibilité?
En vain les arminiens protestèrent-ils avec énergie contre le jugement doctrinal de ce tribunal d'un nouveau genre, qui prétendait régenter une religion, ne reconnaissant personne sur la terre à qui Dieu ait accordé le don de fixer infailliblement les dogmes de la foi. On les considéra comme des hérétiques, et ces mêmes ministres , qui s'étaient élevés avec tant de force contre les censures et les excommunications prononcées par les conciles, les traitèrent en excommuniés.
Vainqueurs à peu de frais d'antagonistes auxquels ils avaient refusé la parole, les gomaristes dressèrent quatrevingt-treize canons qui furent ratifiés le 2 juillet par les étals généraux, et dès lors apparut cette réalité d'un parti politique s'abritant derrière des subtilités religieuses pour écraser ses adversaires. Les remontrants, en effet, furent poursuivis de toutes parts, traqués comme des gens hors la loi, expulsés du pays, et le bras séculier fut employé à l'extermination de leur secte tolérante.
Cent ministres et professeurs qui refusèrent de souscrire au décret du synode furent impitoyablement bannis. Grotius, un des hommes les plus savants de son siècle, etHoogerberts, pensionnaire de Leyde, tous deux condamnés à une prison perpétuelle, furent enfermés au château de Louvestein. Gilles de Ledenberg, qu'on avait
LA IIOLLAXHK PITTORESQUE.
trouvé mort dans sa prison, fut pendu dans sa bière au gibet de Voorburg, et le plus vieux serviteur du pays, le compagnon du Taciturne, Oldenbarnevcld, à l'âge de soixante-douze ans, porta sa tête sur l'échalaud. Quelle effroyable conclusion pour ces fougueuses harangues !
L'autre événement sombre, douloureux, terrible, qui pèse sur l'histoire patriotique de Dordrecht comme un mauvais rêve, eut également son dénoûmeiil à la Haye. On était en 1672, au milieu de celle année terrible où la Hollande à moitié conquise put se croire à deux doigts de sa perle. Partout les armées des états s'effondraient, s'anéantissaient en quelque sorte devant les troupes du Roi-soleil, et l'inquiétude, l'anxiété, le désespoir du peuple faisaient remonter jusqu'aux frères de Witt la responsabilité de ces désastres successifs.
Cornelis, le plus âgé des deux frères, malade, épuisé, a dû quitter la flotte. Il est revenu chez lui, à Dordrecht, essayer de retrouver, dans un indispensable repos, les forces qui l'abandonnent. Jadis idole de sa ville natale, il a vu son retour salué par des imprécations, et comme par bravade , la foule s'assemble chaque jour sous ses fenêtres, menaçante, grondeuse, prête à la rébellion. En vain tous les esprits sages cherchent- ils à apaiser ces allures tulmultuaires. Un montent cependant on peut croire qu'on y a réussi. A grands cris et sous menaces de mort, le peuple a contraint le Magistrat d'appeler dans la ville le prince d'Orange, et les mutins ont placé au haut de la tour de l'église deux drapeaux. Celui qui flotte au sommet du mât est orange; l'autre, au dessous,
est blauc, et porte connue devise ces deux mauvais vers :
Oranje boven, de ll'itte onder.
Die't anders meend die jlaet den donder ' !
Enfin le prince est venu. Il a été relevé de son serment et proclamé stathonder. Cornclis de U'itt lui-même a été contraint, sur son lit de douleur, de signer l'acte de nomination. Il semble que la tragédie soit terminée, et c'est alors seulement qu'elle commence.
Un matin, le 10 juillet, entre dix et onze heures, alors que le Ilttart est encore couché, malade, en proie à la fièvre, un chirurgien de Picrshil, Willem Tichelaer, se présente et demande à lui parler en secret. On lui refuse la porte; il insiste; il se réclame de divers amis ; enfin on l'introduit; mais madame de Wilt, craignant quelque tentative suspecte, place en observation, dans l'angle de la pièce, un valet tout d'abord et son propre lils ensuite. Tout se passe, du reste, correctement. Tichelaer ne demeure qu'un quart d'heure dans la chambre, quitte le
I ' L'Orange en haut, le Blanc en lias, et que la fondre écrase ceux qui ont d'autres intentions! •
II y a ici un de ces jeux d'esprit et de mots dont les Hollandais ont toujours été si friands. De Witte, en hollandais, veut dire le Blanc, et dans le cas présent signifie en même temps les frères de Wilt. Ceux-ci se trouvent donc personnifiés par la couleur dont leur nom a la signification et par le drapeau blanc placé au-dessous du drapeau orange.
Le plus curieux, c'est que, depuis cette époque, VOrunje boven est devenu en quelque sorte un cri national et la devise de ralliement des orangistes.
malade fort tranquillement, s'éloigne immédiatement de la ville, se rend à l'armée, et va informer le maître d'hôtel du prince d'Orange que M. Cornelis de Witt a formé un dessein contre la vie de Son Altesse, et qu'il a voulu le suborner, lui Tichelaer, pour qu'il en fût le ministre et l'exécuteur.
Dix jours se passent. La cour de Hollande informe. Enfin, le 24 juillet, le procureur fiscal Ruysch, le grand prévôt et ses archers arrivent à Dordrecht, se saisissent de l'infortuné malade, et cet ancien bourgmestre de Dort, ce Ruard de Putten, ce curateur de l'Université de Leyde, l'un des plus hauts personnages de son pays, un des plus beaux caractères de son temps, est enlevé de son lit, conduit prisonnier à la chàtellenic de la Haye, et cela sur la déposition d'un témoin qui était presque infâme ' .
On sait le reste : ce procès, cette prison, ce guetapens tendu à un frère, cet assassinat horrible sous la gevangenpoort, ces deux cadavres honteusement mutilés, traînés sur le pavé sanglant; ces deux illustres victimes exposées sur le gibet aux regards de la foule.
Mais détournons les yeux de cet affreux tableau. Aussi bien Dort a des aspects plus riants à nous montrer, et son histoire renferme des pages moins sinistres. Je n'en veux pour preuve que cette pléiade de joyeux artistes dont elle fut le berceau.
1 Histoire de la vie et de la mort des illustres frères Corneille et Jean de Witt % Ulrecht, 1709. Voir aussi Leclkkc, Histoire des Provinces- Unies.
Peu de villes, en effet, je ne dirai pas seulement en Hollande, mais au monde, ont été sous cet heureux rapport plus favorisées que Dordrecht. A partir de 1575, où Jacob Gerritse Cuyp voit le jour dans ses murs, son sol fécond produit toute une série de talents glorieux dont elle peut ajuste titre s'enorgueillir. En 1605 c'est Aalbert Cuyp, l'un des plus grands maîtres de l'art hollandais, l'un des artistes les plus complets de ce siècle d'or. En 1611 c'est Ferdinand Bol, en 1632 Nicolaes Maas , qui l'un et l'autre devaient aller emprunter à Rembrandt leur verve merveilleuse et leur prodigieuse habileté à manier la lumière. En 1643 c'est Schalken, un luminariste aussi celui-là, mais d'une autre école. Puis c'est Arend de Gelder, Arnold Houbraken, le Vasari de l'Ecole '. C'est Dirk Stoop et dix autres encore, pour aboutir dans ces temps derniers, presque de nos jours, à cette grande et mélancolique figure qui a nom Ary Stheffer.
Rapprochez tous ces noms , Cuyp , Bol , Maas et Schcffer. Quel contraste ! Les premiers tout feu, tout soleil, tout vie, prenant leurs exemples dans la rue, dans les champs, ou les enfermant dans une chambre close où filtre un chaud rayon de rutilante clarté. La fougue de la sensation se traduisant chez eux par la furie de la brosse et la vérité saisie sur le fait, incrustée, pour ainsi dire dans de merveilleux empâtements. —
' Voir son litre De Groote Schouburg der nederlandschc kunslschitders, Amsterdam, 1718.
30 LA HOLLANDE PITTOliESQl E.
L'autre calme, terne, réfléchi, glacé, sans vie et sans force, allant chercher ses sujets dans un monde idéal, mal défini, plus allemand qu'autre chose, et personnifiant dans une peinture mince, fluide ,• transparente , émaciée, les èlres fantastiques enfantes par le génie nébûleux de Gœthc, ou par l'idéalisme platonique de Dante Alighieri.
C'est à se demander s'il est hien vrai que des talents si opposés aient pu naître sur le même sol et s'ils sont les (ils de la même race. 11 n'en faut pas douter cependant. Tout comme ses devanciers, Scheffer avait trouvé dans son herceau une palette robuste. Mais alors que les Cuyp, les Bol et les Maas restaient dans leur pays, dans cette Hollande colorée, recevant à pleins yeux la lumière vibrante, Scheffer allait dans un autre pays chercher d'autres spectacles et se faire L'interprète d'autres inspirations. Un portrait non achevé, que possède le Musée de Dordrccht, nous montre ce qu'il aurait pu être. Jamais tète ne fut plus fièrement modelée, plus sainement colorée, charpentée avec plus de robustesse, peinte avec une maestria plus vive, ni une plus ardente générosité de pinceau. Seul Frans Hais aurait pu faire aussi vigoureux, aussi vivant, aussi bien. Mais pourquoi cette tète est-elle ainsi forte et belle' C'est qu'elle est toute faite d'impressions et de sensations ; c'est que le peintre n'a point eu le temps de l'achever, c'est-à-dire de substituer à son inspiration franche et vive une interprétation maladive, et d'effacer sa vigueur primesautière sous une facture atone, maigre et pâle, qu'il
croyait plus conforme à la poésie. C'est que celle fois— là il n'a point eu le loisir de faire de l'idéalisme, et qu'il a fait simplement de la bonne peinture et de la vraie.
Cette belle œuvre si exceptionnelle est de tout le Musée de Dordrecht la pièce la plus intéressante. Pour le reste, ce pauvre petit musée, peuplé de bons tableaux modernes, ne peut supporter la comparaison avec ses concurrents d'Amsterdam , de la Haye , de Rotterdam et avec le Musée Van der Iloop. Peu s'en est fallu cependant qu'il ne regorgeât, lui aussi, de chefs-d'œuvre des vieux maîtres. Une fantaisie de mourant aurait pu l'enrichir; mais cette volonté suprême a préféré augmenter les trésors que possède Amsterdam.
En 1870, en effet, le i mars, mourut à Dordrecht un collectionneur, au goût sûr, à l'œil perspicace, qui avait su composer une des plus précieuses galeries qu'on pût voir en Néerlande. M. Dupper, c'était son nom, possédait soixante-quatre tableaux anciens, dont les trois quarts sont des œuvres hors ligne. Il comptait dans sa collection le plus beau Jan Steen connu, un Jacob Van Ruysdael merveilleux, un Maas exceptionnel, un Ostade des plus lins, un l)ov admirable, le plus étonnant Salomon Van Ruysdael que j'aie vu, un Hobbema, des Lingelbach, des iVouwermans, des Van Goyen, tous d'une exquise qualité. Il possédait aussi des tableaux modernes. Il fit deux parts de sa collection. Dordrecht n'eut ni les Maas, ni les Steen, ni les Ruysdael, ni les Van Goyen, ni l'Hobbema, qui s'en allèrent s'engouffrer dans les galeries du Trippenhuis. Elle eut le reste.
32 LA HOLLAXDE PITTORESQUE.
Mais si la « perle de Hollande a a été assez peu favorisée du sort pour voir partir tant de trésors, et pour ne conserver aucun souvenir des peintres illustres dont la naissance devait illustrer son sol, plus heureuse avec ses sculpteurs, elle a pu garder jusqu'à présent d'admirables échantillons de leur savoir-faire. Dans cette belle église, dont on voit la tour de si loin, et qui est bien la nef la plus vaste et la plus élégante de toute la contrée, se trouvent en effet d'admirables boiseries , des stalles sculptées, qui peuvent être rangées certainement parmi les chefs-d'œuvre de la sculpture flamande.
Elles sont l'œuvre d'un grand artiste peu connu, Jan Teruen, né en 1511 à Dordrecht et mort en 1589. Elles datent elles-mêmes de 1538 et 1539 ; dire leur époque, c'est dire leur style. Elles appartiennent en effet, par leur conception et leur exécution, au meilleur temps de la Renaissance. Deux frises surtout qui les décorent méritent toute l'attention du visiteur. Elles représentent, l'une, la glorification de la religion catholique, et l'autre, celle de l'empereur Charles-Quint; le triomphe du pouvoir temporel et celui du pouvoir spirituel ; l'un et l'autre figurés en deux longs cortèges qui rappellent, par la pompe de leur ordonnance et la magnificence des ajustements, ces beaux défilés d'Albert Durer si majestueux et si grandioses.
Ces belles boiseries , d'un travail exquis , ne sont pas les seuls précieux échantillons de sculpture qu'on rencontre à Dordrecht. Partout aux façades des maisons on en voit des traces intéressantes. Partout des
clefs de voûte, des consoles ou d'élégants bas-reliefs arrêtent le regard. De ces derniers je citerai un entre autres, celui qui surmonte la porte de l'orphelinat. J'en devrais citer dix et même davantage.
Cependant, à Dordrecht comme ailleurs, le nombre des « belles maisons bastics à l'antique » diminue chaque jour. L'indifférence, iconoclaste par nature, les besoins du commerce, les exigences d'un confortable autrement entendu, amènent chaque année la disparition de quelqu'un de ces joyaux du vieux temps. Mais leur souvenir n'est pas perdu pour toujours. Avant que la pioche ne les fasse disparaître, un érudit, enfant de Dordrecht, VI. Van G..., homme de cœur en même temps qu'homme de goût, en recueille pieusement les images. II m'a permis de fouiller dans ses albums où sont soigneusement embaumées (si je puis dire ainsi) une centaine de façades vénérables, élégantes, artistiques ou curieuses, détruites depuis un demi-siècle environ ; et j'ai été presque autant ému par cette attention délicate du collectionneur envers sa ville natale, par cette piété filiale envers ses vieux souvenirs, que par le regret de ne plus retrouver à leur place toutes ces maisons charmantes, parure anéantie de la vieille cité.
Quoi qu'il en soit, Dordrecht contient encore assez de rues anciennes, de logis antiques et de recoins pittoresques. J'aimerais, plutôt que de nous attarder en de stériles regrets, à vous conduire dans l'ancien et le nouveau port, vieux tous deux, tout remplis de bateaux, tout ombragés de grands arbres; j'aimerais à vous mener
dans J;i « rue au Vin » , dernier souvenir de l'Etape, avec ses maisons respectables par l'âge; reposant encore sur les grandes caves voûtées, entrepôts du vieux temps. Je voudrais vous montrer aussi les abords de l'église, ce grand canal sans quais, avec ses maisons brunes, aux. escaliers branlants, aux noires balustrades, plongeant leurs pieds dans l'eau et mirant leurs toits rouges dans les flots argentés.
Rien n'est plus pittoresque, plus typique, plus complet , comme agencement de lignes et surtout comme couleur, que ces curieux recoins, surtout quand une barque couverte de paysannes aux longs voiles, campagnardes au bonnet gigantesque, vient à les traverser. Alors on se croirait revenu au vieux temps. Ces couleurs ebaudes et vibrantes, celte eau glauque et réfléchissante, ces édifices où le rouge domine et où le noir prend des intensités inconnues en tout autre pays, ce ciel bleu pommelé de gris, ces éclats de soleil qui s'accrochent aux angles, tout cela produit des harmonies charmantes qui sont un repos pour l'esprit en même temps qu'un délice pour les yeux.
Nous causons, et l'heure se passe. Notre bateau doit être arrivé. Retournons vers le port, allons interroger du regard les quais et les bassins. Allons fouiller avec notre lunette les profondeurs de la Meuse et celles de la Mcruède, par où notre équipage doit nous rejoindre. L'botel de Bellevue nous offre son balcon; de là, nous dominerons ce merveilleux panorama.
Mais, au loin, quel est ce double pavillon, cette grande
flamme tricolore et cette voile rougeàtre surmontant une coque luisante? Quel est ce marin courbé sur la barre? C'est notre schipper, c'est notre ijalh. Vite des signaux. On nous a reconnus, les casquettes s'agitent ; la grande voile s'abaisse; le ijalk accoste; en un clin d'œil nous sommes à bord.
Sur la Afeuse. — S'Gravendeel et Puttershoek. — Le Hollansch Diep. Un accident. — Un passage héroïque. — L'Escaut.
Ce fut un vendredi à trois heures que nous mîmes à la voile. Nous avions déclaré à notre équipage que nous voulions aller tout d'un trait jusqu'à Zicrikzée, et il avait poussé les hauts cris. Nous lui avions signifié que nous voulions y être rendus le samedi soir pour y passer la journée du dimanche, et il avait hautement répondu que cette prétention était irréalisable.
Vraiment l'entreprise était ambitieuse ; et rien qu'à jeter les yeux sur la carte, on comprenait les protestations du schipper et de ses matelots. Il nous fallait descendre la vieille Meuse, nous jeter sur la gauche, doubler la pointe de S'Gravendeel , longer le Nieuue- IVaal , atteindre le Mocrdyck , le traverser, naviguer sur le Hollandsch-Diep, doubler ll'illemstad, nous engager dans le Volken-Rak et par le Masl-Zype atteindre l'Escaut oriental ; c'est de là seulement que nous pouvions apercevoir la terre promise ; et sur cet énorme parcours, il nous fallait tenir compte du vent, du courant et de la marée.
En outre, pour qui connaît rctle navigation incertaine, irrégulière, dangereuse dos fleuves hollandais, d'une profondeur si variable, tout coupés de bancs de sable, tout hérissés de bas-fonds ; pour qui sait les difficultés sans nombre qu'on éprouve à gouverner un bateau an milieu de ces bouées multicolores cl de ces branchages, distribués le long du chemin comme une ligne de sentinelles prudentes, criant au navigateur de ne pas aller plus loin , il n'y avait certes pas à se montrer trop surpris des résistances de l'équipage. Mais céder le premier jour et du premier coup à ses réclamations, il n'y fallait pas songer non plus. Nous résolûmes de tenir bon, et l'événement prouva que nous n'avions pas tort.
Le commencement de la route se fit, du reste, fort paisiblement, et nous allâmes tout doucement à Pultershoek attendre la marée. Vers les six heures elle commença de monter et nous permit de doubler la pointe de S'Gravendecl. Mes amis et moi, nous avions déjà parcouru ces contrées. Trois ans plus tôt, nous avions visité ces parages en détail. Ils nous apparaissaient comme de vieilles connaissances. Ici, à Puttcrshoek, je me rappelais l'interminable digue, supportant le village bordé de grands arbres, et ses habitants curieux se pressant sur les portes pour voir passer les étrangers. Les femmes avec leurs coiffes énormes, leurs ferronnières au front, leurs tire-bouchons d'or aux tempes, postées au seuil des maisons, chuchotaient vivement entre elles. Je revoyais en esprit leurs visages blancs et roses, avec de grands yeux bleus, parfois bistrés par la fièvre ; et de
LA IIOLL.WDK PITTORESQUE.
loin en loin, une blonde jeune fille, les joues creusées, la peau rendue diaphane par cette maladie mélancolique qu'on nomme la consomption, et qui lève sur ce pays un si cruel tribut ; puis les hommes graves, vêtus de noir, conduisant de grandes charrettes vertes, maigres, montées sur de hautes roues; tout cela me repassait devant les yeux avec une bonne odeur de foin coupé répandant ses parfums dans l'air.
En suivant le cours de cette vieille Meuse, qui nous porte, nous rencontrerions encore de palpitants souvenirs. En nous laissant aller au fil de l'eau, nous arriverions à la Brielle, à ce berceau célèbre de la liberté des Pays-Bas ; douce et tranquille cité aujourd'hui , dont les maisons colorées et les canaux silencieux, ombragés de grands arbres , ne rappellent certes pas les fasles héroïques.
Jamais aspect plus paisible n'a tranché avec une renommée plus turbulente; car c'est là que les terribles Gueux de mer, les soldats de Lumcy, de Treslong et de Jacques Cabillcau établirent leur premier boulevard.
En 1572, le premier jour d'avril, ils avaient surpris la ville. La sachant mal gardée, presque sans troupes, ils avaient débarqué dans l'île, et étaient venus l'assaillir. Une des portes qu'ils incendièrent leur livra un commode passage, et ils s'en emparèrent sans effusion de sang. Tout d'abord, leur projet était de piller les églises et de rançonner les habitants ; et c'est par là qu'ils commencèrent. Mais la commodité de ce pied-à-terre leur parut telle qu'ils résolurent de le conserver, et de « tenir
Ul
la place jusqu'à l'extrémité » . Ils débarquèrent du canon, enrôlèrent les bourgeois et les paysans de L'île, et ensuite écrivirent au prince d'Orange, pour lui demander assistance.
Celui-ci, nous dit Melcren, «n'était pas bien content de la prinse de la Brielle, craignant que ses aultres entreprises vinssent à estre découvertes et que le duc d'Albe ne viendrait à s'esveiller trop tost » . Mais l'occasion était si tentante qu'il ne sut y résister. Et c'est ainsi que, presque à contre-cœur et sans qu'on semblât prévoir l'importance qu'elle allait prendre, cette modeste cité devint le point originel de la conquête des Pays-Bas.
Ce nom de Brielle, qui signifie « Lunette « (en hollandais, liril), cette date du 1 er avril, qui déjà prêtait à plaisanterie, fuient pour les vainqueurs une occasion de moquerie. « Leduc d'Albe a perdu ses lunettes n , disait-on dans tout le pays, et Lu me y ne dédaigna pas même ce détestable jeu de mots, qu'il inscrivit, sous forme de rébus, sur le pavillon de ses troupes.
Pour qui sait un peu l'histoire de ce qu'on a appelé les « Troubles des Pays-Bas » , il est aisé de se faire une idée de l'existence tapageuse, fiévreuse et troublée que la Brielle vécut pendant un demi-siècle. Depuis lors, le calme s'est fait, mais la Hollande, reconnaissante envers elle, a conservé une sorte de vénération pour ce premier rempart de l'indépendance ; et c'est dans ses murs que, à trois siècles d'intervalle, elle a tenu à célébrer le souvenir de sa liberté conquise au prix de tant d'efforts.
En I872etcn 1873, de grandes fêtes, où se trouvaient
réunis le roi, les princes et les hauts fonctionnaires du royaume, eurent lieu dans cette gentille cité. J'y assistais, et je vis alors les maisons pavoisées, les façades décorées, les places, les rues et les canaux regorgeant d'une foule brillante et pleins de matelots et de soldats. De temps en temps, le canon grondait sur la Meuse, et les roulements du tambour alternaient avec les hourras formidables poussés à pleins poumons par les marins hollandais. On pouvait se croire revenu à la grande époque. Mais c'était l'illusion d'un jour, et maintenant la Brielle a repris son aspect tranquille et solitaire; ses petites rues propres et pittoresques sont redevenues silencieuses, et ses canaux ombragés sont rentrés dans leur calme habituel.
Assise au milieu de remparts verdoyants plus semblables à des digues qu'à des fortifications, elle semble se garder plus contre l'eau que contre les hommes, et, comme à Puttershock, où tout le village est monté sur une éminence, elle semble craindre avant tout et surtout la tempête et les flots.
A S'Gravcndeel nous avions vu aussi une longue et haute digue, toute couverte de maisons, transformant le village en une rue interminable, et, tout au bout, derrière une grande pièce d'eau, une église fruste, penchée, vieillotte, plantée au milieu d'un cimetière verdoyant et touffu, ombragé de grands arbres. C'était l'heure de midi; la rue était silencieuse, et l'enclos funèbre était désert. De grosses mouches bourdonnantes troublaient Sjeules ce calme impressionnant de la nature. Après
L'enterrement d'un enfant à S'Grmendeel (D'après une aquarelle de M, Henry Havard. j
avoir déchiffre quelques inscriptions tombales, nous retournions au bateau, quand au loin nous étaient apparues deux formes étranges, deux hommes vêtus de noir, marchant gravement, le regard fixe et sans rien dire. L'un était vêtu en paysan, et l'autre avait un tricorne, un crêpe de deuil et quelque chose comme une boîte retenue sur sa poitrine par une grosse courroie. Jamais je n'oublierai ce lugubre duo. C'était le cadavre d'un enfant qu'ils portaient ainsi au cimetière. Pas de père, pas de frère, pas même un ami de la famille pour suivre ce petit cercueil, pour témoigner qu'un pleur avait au moins donné à ce petit corps bleui le baptême de l'affection. Il s'en allait ainsi tout seul, aux mains de deux mercenaires, quittant, sans laisser de regrets, ce monde où il n'avait certes pas demandé à venir.
Cette vue nous avait serré la gorge. Nous avions regagné notre bateau sans mot dire, et nous aurions continué notre route le cœur gros, si tout à coup, sur l'autre rive, nous n'avions aperçu de grands voiles flottant au gré de la brise et encadrant des visages frais et roses. On nous avait salué de loin, et, rassérénés par cette apparition gracieuse, nous avions répondu par un baiser envoyé du bout des doigts. Le baiser nous avait été retourné avec un éclat de rire vibrant et perlé; puis, continuant de rire, ces nymphes campagnardes avaient dégringolé joyeusement la digue et disparu complètement. C'était l'éternel fiigit ad salues...
Tous ces souvenirs, vieux déjà , me revenaient à l'esprit avec une intensité extrême; je les voyais rc-
passer devant mes yeux, et il me semblait encore entendre les éclats argentins de nos trois gentilles paysannes, lorsque nous atteignîmes la pointe du Moerdyk. En ce moment nous étions en plein crépuscule. Le chemin qui s'ouvrait devant nous était dangereux, mal connu de nos hommes; la marée, du reste, allait contrarier notre marche; il nous fallut jeter l'ancre et attendre au lendemain.
Nous nous installâmes sur le pont. La nuit se fit, chaude et belle ; mais non pas belle à la mode orientale, c'est-à-dire claire, limpide, étoilée. C'était la nuit du nord avec tous ses mystères. Le ciel, roulant des nuages sombres, se confondait à l'horizon avec l'eau glauque et brune, séparé d'elle seulement par une ligne de points lumineux qui, reflétés par les flots en un long trait vibrant, semblaient fouiller au loin les profondeurs du fleuve.
C'étaient les feux des navires à l'ancre auxquels venaient s'ajouter les lumières de la côte. Ils piquaient le ciel noir, s'étendant sur une seule ligne, comme une interminable procession qui se fût déroulée sur deux lieues de longueur, pendant qu'auprès de nous de grands hoffs, aux voiles grises, semblaient de gigantesques fantômes enfermés en leur linceul, et flottant à la surface des eaux.
Partout le silence, ce silence impressionnant, absolu, troublé seulemcntpar le clapotement d'une vague contre l'avant de notre bateau ou par le frémissement de l'eau qui coulait avec force. Partout le repos, sauf dans ce
grand fleuve toujours en mouvement et susurrant un loger murmure, comme si, avant d'aller s'engouffrer et se perdre pour toujours dans la mer anonyme, il voulait dire un éternel adieu à ses rives verdoyantes, et répéter encore une fois les refrains des pays qu'il venait de traverser.
Vers minuit, la lune parvint à se débarrasser des nuages qui la cachaient. Sa lumière pâle et maladive commença par cerner d'un Irait lumineux les nuées qui roulaient devant (die; puis elle les dissipa peu à peu, et tout à coup clic nous apparut dans toute sa splendeur, se mirant avec complaisance dans les eaux blondes, accrochant des étincelles argentées au sommet des mats et à la crête des petits Ilots qui sautillaient sur le fleuve. A ce moment un chien aboya sur la rive ; on entendit Le' son de plusieurs voix et ensuite le roulement d'une voiture. Tous ces bruits nous venaient de la terre invisible Ils arrivaient bercés par les eaux avec une clarté, une limpidité, une précision qui leur donnaient quelque chose de fantastique. La voiture s'éloigna; le roulement se perdit dans le lointain; puis tout se tut de nouveau. Le silence se refit, grand, solennel, mystérieux. Le lleuve reprit par instant son murmure de regret, et enfin il cessa lui-même de se faire entendre.
Le lendemain, au petit jour, nous lûmes réveillés par le joyeux concert d'une demi-douzaine de coqs aux voix claires et perçantes. C'était la basse-cour d'une ferme voisine qui sonnait le lever. En un instant, tout le monde se trouva sur le pont. Autour de nous une véritable
flottille était à l'ancre, qui semblait, elle aussi, s'éveiller. Partout les écoutilles s'ouvraient, laissant passer des tètes ébouriffées avec des yeux clignotants, pendant qu'à bord de quelques tjalks plus matineux, un léger ruban de fumée, montant en spirales joyeuses, annonçait la prochaine apparition du café, cette boisson sacrosainte, sans laquelle un bon schipper ne saurait commencer sa journée.
A sept heures, la marée était pleine. Ce fut alors un branle-bas général. De tous côtés les ancres sont levées; les voiles sont hissées; les patrons graves et réfléchis se placent à la barre, les knechts affairés courent au foc ou manœuvrent le zwaard, et cinquante bateaux appareillés, emportés par un même souffle de brise, s'élancent gaiement sur ce bassin immense qu'on nomme le Moerdyck. Rien de charmant comme ce départ simultané et comme le développement soudain de celte flottille marchant de conserve. Les voiles rougeaudes, les drapeaux tricolores, les flammes rouges ou bleues, les poupes rebondies, toutes vertes, avec leurs petites fenêtres à rideaux semblables à deux yeux indiscrets, les gouvernails avec leur parure de cuivre reluisant comme de l'or, toutes ces nuances, vives et tranchées, se détachent sur le fond glauque de l'eau, en notes éclatantes ou joyeuses, auxquelles le soleil, projetant un rayon oblique, vient ajouter une multitude de pétillants reflets. Toutes ces couleurs vibrantes, heurtées, mais point criardes, courent, volent à la surface de l'eau, se groupent et se mélangent sur cette coupe gigantesque, comme sur une
palette magique. Toutes ces voiles gonflées par le vent, toutes ces coques inclinées par la brise décrivent une courbe élégante et prennent leur essor vers la mer, laissant derrière elles le grand pont du Moerdyck, qui détache sur la brume argentée son énorme carcasse sombre et morose.
Gros problème résolu que ce pont gigantesque ! Majestueux effort de l'esprit humain! Irréfragable preuve surtout de la persévérance hollandaise, car vraiment c'est un travail d'une audace peu commune que ce viaduc colossal, long de quatorze cents mètres, et qui sert en quelque sorte de portique au Biesbosch, à cette funèbre jonebaie où dorment sous les flots vingt villages inondés. Pour le bien juger, toutefois, il faut le voir de près; ses proportions alors apparaissent dans leur énonnité; mais de loin, les points de repère manquent; les moyens de comparaison font défaut; le caractère imposant se perd, et l'on n'aperçoit plus que quatorze cages immenses suspendues au-dessus du fleuve sur quatorze massifs piliers '.
1 Cette construcliongigantesque, un des plus beaux travaux d'art exécutés depuis an demi-siècle, se compose de quatorze a relies de cent mètres d'ouverture chacune. Ces arches aboutissent, au sud, à deux tabliers tournants de seize mètres de long qui permettent le passage aux bâtiments du plus fort tonnage. Les piles ont quinze mètres de long et trois, mètres d'épaisseur; pour plusieurs d'entre elles, il a fallu établir les fondations à seize et dix-neuf mètres en dessous des plus basses eaux. Pour la parlie supérieure du tablier, on n'a pas employé moins de deux cent trente-cinq mille huit cents quintaux de fer et d'acier, elles frais se sont élevés à cinq millions sept cent neuf mille florins', c'està-dire à environ douze millions de francs.
46 LA HOLLAXDE PITTORESQUE.
C'est un peu l'effet qu'il nous produit à la distance où nous sommes, voguant à pleines voiles sur cette énorme étendue d'eau qu'on nomme le Hollandsch-Diep.
Je ne sais plus qui a dit que le Moerdyck était un ruisseau ; c'est M. Viardot , je crois. Terrible ruisseau, ma foi, dont le regard peut à peine mesurer l'étendue , sur lequel les passagers éprouvent le mal de mer, ruisseau sujet à des tempêtes si furieuses que maints bateaux et leurs équipages hollandais hésitent à l'affronter. En 1711, un prince de la maison de Nassau, Jean-Guillaume Friso, stathouder de Frise, y trouva la mort avec un colonel de son escorte. Combien d'autres y ont également péri dont l'histoire oublieuse n'a point retenu les noms! Il ne se passe pas d'années où quelques sinistres ne viennent attrister ces parages, et deux fois, dans notre course, nous avons aperçu des tronçons de mâts émergeant de ces profondeurs terribles, et venant attester, sous les flots impassibles, la présence de bâtiments engloutis.
L'n exemple, du reste, fera juger la force de la lame sur cette petite mer intérieure.
A peine eûmes-nous double la pointe de Slryen et décrit la courbe prescrite autour de la carcasse de fer qui porte le nouveau phare, que notre flottille, semblable à une volée d'oiseaux voyageurs, s'égrena joyeusement sur la grande nappe grise. Chacun, cherchant à gagner au plus près, s'efforçait de prendre de l'avance. La puissance de notre voilure et l'absence de chargement nous donnaient sur nos voisins un avantage considérable. En
LE COEl'R DU PAYS. V7
moins d'une demi-heure nous les avions dépassés tous cl nous tenions la tète de la flottille. Le temps était beau, le fleuve était calme; nous avions une forte brise, rien de plus, et la vague qui cinglait à l'avant ne dépassait pas notre ligne de flottaison.
Tout joyeux de se voir vainqueur dans ce tournoi pacifique, le garçon qui gouvernail sifllait gaiement un refrain à la mode, et, le corps penché sur la liane, regardait d'un oeil narquois les bateaux qu'il avait devancés. Tout à coup, nous entendîmes le patron crier : « A toi, Jan! prends garde, garçon! lu prends la lame de travers ! «
11 n'avait pas achevé sa phrase qu'un coup sec frappa nos oreilles. Un craquement suivit le coup, et notre bateau, tournant sur lui-même, s'en alla en dérive. Il avait suffi d'un simple choc de la vague pour briser une cheville de fer plus grosse que le poignet et démolir notre zwaard '.
En un instant l'alarme est donnée; toul le monde est à la manœuvre; on abaisse la voilure; le foc est replié; la barre est mise en travers, et nous nous laissons aller au courant qui nous pousse doucement jusqu'auprès de Willemstad. Une fois là, à l'abri, nous repéchons le
1 Le xioaarde&l une grande raquette brune que les bateaux hnllamlais portent de chaque côté. Elle remplace la quille absente, en empêchant l'embarcation de dériver à la surface. Le peu de profondeur des fleuves obligeant de donner aux bateaux une forme ronde, on doit avoir recours à cet appareil pour pouvoir naviguer sur les rivières hollandaises et sur les lacs intérieurs.
- -tu i l'irii j»
zwaard et le raccommodons tant bien que mal.
Bonne occasion trouve l'équipage pour relâcher à \lillemstad. Ses joyeuses maisons et ses arbres feuillus qui débordent la digue ont un aspect tout à fait accueillant. Un forgeron pourrait nous fabriquer une nouvelle cheville. Après une avarie pareille et un retard semblable, c'est folie de vouloir, avant la nuit close, atteindre Zierikzée. Ce sont là de bonnes raisons. Mais nous ne sommes pas disposés à écouter ces très-prudents conseils. Avec deux chaînes de fer le zwaard est repaie, et l'ordre est donné de se remettre en roule.
Xous voilà repartis , nous doublons la pointe de U illemstad; nous entrons dans le Volke-Rak, et sur cette grande plaine aquatique nous commençons à courir de petites bordées. Au loin, deux rives planes, deux lignes de verdure égayées par quelques clochers pointus, deux bandés verdoyantes qui semblent flotter sur l'onde glauque, forment tout l'horizon. On se dirait sur un lac immense, et cependant il nous faut avancer avec prudence et marcher avec circonspection. Nous n'avons pour naviguer qu'un étroit chenal, creusé parle courant, entre deux larges bandes de sable, et, à droite comme à gauche, le chemin est interdit. Notre première avarie a rendu l'équipage prudent, trop prudent même, et ce n'est qu'à six heures que nous arrivons à l'entrée du Zype, en face de Bruinisse, où il nous faut jeter l'ancre de nouveau et attendre encore une fois la marée.
Comme ce pays est calme, tranquille, presque désert! La petite estacade qui marque l'entrée de Bruinisse est
à peine surmontée d'un niât ou deux. Au loin, pas un bruit, pas un cri, et les heures que le petit clocher jette à la campagne environnante n'arrivent jusqu'à nous que voilées, atténuées en quelque sorte, comme si elles craignaient de trancher trop vivement sur le recueillement général. Une douce mélancolie plane sur tout ce tableau. Elle convient si bien à ce cadre qu'on s'en voudrait presque de troubler ce silencieux repos. Il semble que jamais un bruit discordant n'ait fait vibrer ces parages solitaires, et pourtant c'est à quelques pas d'ici que s'est accomplie une des plus émotionnantes aventures, un des plus étonnants faits d'armes qu'ait enregistrés l'histoire de la guerre de Quatre-Vingts ans.
El en effet, cette ligne verdoyante qui occupe notre gauche, c'est Sint-Philipsland ; plus loin, ce clocher que nous apercevons dominant quelques toits, c'est Sinl- Annaland, et c'est presque à l'endroit où nous sommes que, dans « la nuict devant la Saint-Michel de l'an 1575 » , les Espagnols accomplirent ce laineux passage qui devait, en frappant les Zélandais de stupeur, leur livrer les forts de Bomenède et de Vianen, et quelques mois plus tard la ville de Zierikzée.
Les plus hardis chefs de l'armée étaient là : le colonel Mondragon, Sanchod'Avila, Jean Osorio de Ulloa, avec la volonté de passer dans l'île de S chou w en. Mais les Gueux tenaient la mer. Leurs bateaux surveillaient la côte, et leurs équipages étaient devenus si audacieux que nul n'osait plus les affronter. C'est alors que, sur l'indication de quelques paysans, le Commandeur conçut le
projet de faire traverser l'eau à ses troupes à pied et à marée basse. Il vint alors établir son camp au «pays de Sainte-Anne », à rette Sint-Annaland dont le clocher pittoresque égayé l'horizon ; puis ses troupes se dirigèrent vers le «pays de Philippe, qui est une île inhabitée, et de là jusque à Duyvelande, évitant ainsi les navires zélandois, lesquels estoyent entre ces deux isles , mais pour le peu de profondeur ne se pouvoient pas tenir en quelques endroicls ' » .
Maintenant que vous connaissez le décor, imaginez l'action : ces quinze cents hommes silencieux et résolus « chargés un chacun d'un petit sachet de poudre pendu au col et portant sur la teste trois jours de vivres » , marchant à la file, s'avançant dans l'eau, suivant leur vieux chef, l'énergique Mondragon, et cherchant sans bruit, au milieu de l'obscurité, à gagner la rive prochaine. Mais, tout à coup, la nuit les trahit. L'onde, agitée par ce flot humain qui la traverse, jette des lueurs phosphorescentes. A mesure qu'ils s'avancent, une trace lumineuse indique le chemin qu'ils suivent; « l'air estoit plein de rayons ardents » , dit un contemporain, et de loin, les vigies qui gardent les navires zélandais aperçoivent cette sombre colonne qui raye la surface miroitante de l'eau. Des cris partent alors de tous côtés. En un instant les équipages sont sur pied ; les bateaux s'avancent; les coups de feu éclatent dans le silence de la nuit; des lueurs sinistres rayent l'horizon; le canon
Meterev, Histoire des Pays-Bas
LE COEl'R DU PAYS.
gronde, et les projectiles viennent s'abattre sur la colonne en marche.
Celle-ci continue d'avancer cependant, sans qu'un cri, sans même qu'un soupir révèle les ravages que font, dans sa ligne unique les balles et les boulets de l'ennemi. Impossible de se défendre, impossible de répondre. Bientôt l'eau monte, les bateaux zélandais se rapprochant, et ce ne sont plus seulement les armes à feu qui font des victimes. Armés de crocs énormes, de lilets et de cordes munies de crochets qu'ils lancent sur leur proie humaine, les marins entraînent leurs ennemis dans les bas-fonds et se livrent à une pèche effroyable, horrible, innoméc. Et pourtant la colonne silencieuse et terrible marche toujours ; bientôt elle aborde sur l'autre rive. C'est alors qu'elle put se compter et voir les pertes qu'elle avait faites. Un de ses plus vaillants officiers, Hydro Paccieco, avait disparu ; mais, de leur côté, les Zélandais avaient perdu leur chef, le gouverneur Charles Boizot, qui, dans la bagarre, avait été frappé sans doute par quelqu'un des siens.
Après un pareil effort, on pouvait tout attendre de ces troupes aguerries. Le lendemain, elles enlevaient Viancn, qui en ce temps était une citadelle. Deux jours après, elles arrivaient sous les murs de lîommenede, qui alors était une place forte, et emportaient cette ville après cinq terribles assauts. Puis elles se portaient sous les murs de Zierikzée, et occupaient toutes les avenues aboutissant à la vieille citée zélandaisc.
Mais la marée est de nouveau pour nous ; et quittant
ce passage à jamais illustre, nous continuons notre route. Nous voilà naviguant entre Tholen et Duiveland , en pleine Zélande par conséquent, longeant la pointe de Slavenisse, doublant celle d'Ouwerkerke , entrant dans l'Escaut occidental, et apercevant au loin, dans les lueurs du crépuscule, le clocher massif et gigantesque de l'antique Zierikzée.
Le ciel empourpré donne à l'horizon l'aspect d'une fournaise immense; à notre droite, il dore de ses derniers rayons le Duiveland, « le pays aux colombes » , qui dut jadis son nom à la quantité des oiseaux de mer qui fréquentaient ses rivages. Quelques rares clochers accrochent au loin des étincelles. Point de grandes villes, point de puissantes agglomérations sur cette vaste langue de terre, trop soumise aux inondations, et qui, en 1530, fut complètement recouverte par les eaux. De grands villages et quelques habitations domaniales, « repaires de gentilshommes'!, comme les appelle Guicciardini, c'est tout ce que l'œil devine en sondant les profondeurs de cette plaine verdoyante.
Sur notre droite, s'étend Xoordbeveland, peu peuplée elle aussi, rustique, champêtre et, comme sa voisine, sans bruyantes cités. Un bras de mer se prélasse maintenant entre ces deux îles. Jadis elles étaient si rapprochées « que les habitants parloyent de l'une à l'autre là où aujourd'hui' il y a un grand et long intervalle d'eau qui les sépare et esloigne » . Car il semble que ce soit eii quelque sorte la destinée de ce pays étrange d'être continuellement remanié par les éléments.
LE COEl'R DU PAYS.
Mais la nuit vient à grands pas. Les feux qui s' allument sur la côte guident seuls notre marche . Un petit phare éclaire l'entrée du chenal de Zierikzée et devient notre objectif. Xous courons de longues bordées pour l'atteindre. Il est plus de onze heures quand enfin nous longeons l'estacade. La journée a été rude. Vite un homme et un cheval, vite xmjager, pour nous entrer dans le port.
Zierikzée. — Sun histoire. — Sièges et batailles. — Grandeur et décadence. — Les Gueux de mer. — Un géant de pierre. — Portes et remparts. — La pèche et le marché au poisson.
Ce n'est pas au hasard que j'ai appelé tout à l'heure Zierikzée une vieille cité. « On la tient, dit Guicciardini, pour la ville lu plus ancienne du comté de Zélandc. » Vous voyez que sa réputation date de loin ; et un octave écrit sur un parchemin encadré, qu'on peut voir dans la Gaslhuiskerli, nous donne, dans ses quatre premiers vers, en même temps que l'âge exact de la ville, l'origine probable de son nom :
In't jaar acht hondert negen en vcertich mode, Was gefundeert Ziericzee die Stede.
Bij eenen die Ziemkgus ghenaamt was
Alsoo men in de ouden Chronyken las... '.
Plus de mille ans d'existence, c'est beaucoup, surtout sur cette terre incertaine et muablc. Ajoutez à cela des destinées glorieuses, le séjour des princes suzerains.
1 En l'année 849, la ville du Zierikzée fut fondée et reçut son nom d'un certain Zicringus, comme on peut le voir dans les vieilles chroniques.. .
« Les comtes de Zélande avoyent pareillement leur palais en ladite ville, dont on en voit encore au iourdhuy les ruines et pourpris, qu'on appelle la cour du comte » , dit un chroniqueur 1 . Joignez encore un grand passe militaire, une existence commerciale et maritime célèbre. Certes, voilà bien des fleurons pour sa couronne murale. Mais n'aurait-ellc rien de tous ces souvenirs à nous prodiguer, que Zierikzéc mériterait encore qu'on lui fit visite.
Ses abords, toutefois, ne préviennent pas en sa faveur, quand on vient de la mer du moins, et il faut ajouter que c'est presque toujours par là qu'on arrive. Il faut suivre, en effet, un long canal, bien droit, bien nu, étranglé entre deux rives pierreuses, sans qu'une branche, une feuille ou un bourgeon, apparaissant pardessus la chaussée, viennent montrer qu'on traverse une terre fertile.
Seule au loin, sa grande tour, qui se voit un peu de partout, se dresse haute, (1ère, majestueuse et massive, dominant une agglomération de pignons rouges enserrés dans une verte ceinture de feuillage. Ajoutez à cela quelques flèches pointues, quelques poivrières à girouettes et un campanile bulbeux, hérissé d'angles et de ressauts, et vous aurez une idée de cette petite ville, sorte de terre promise, dont la silhouette émerge dans le loin tain, rendue peut-être plus pittoresque encore par la nudité des campagnes qui la précèdent.
Puissance de l'habitude! cette nudité, qui parait
Grande Chronique de Hollande et de Zélande.
56 LA HOLEAXDE PITTORESQUE.
choquante à l'étranger, passe inaperçue aux yeux des habitants de Zierikzée. Et même il est à croire que pour eux elle n'est pas sans charmes ; car, sur le havre qui sert de vestibule à la ville, on pourrait compter presque une demi-douzaine d'hôtels, d'estaminets, de tavernes ou de cafés, tous regardant du côté de cette prairie sans bornes, et qui ont pour enseigne la Belle Vue, ou encore Schoou Vitzigt, ce qui a la même signification.
J'aurais compris ces titres ronflants si les façades eussent été tournées dans l'autre sens. Ah! de ce côté, à la bonne heure ! A peine a-t-on dépassé les premières maisons, qu'on se trouve entraîné dans un écheveau de bonnes petites rues, bien vieillottes, bien proprettes, ondulant sur elles-mêmes, avec une bordure de respectables maisonnettes, tout étroites, toutes mignonnes, toutes basses, et qui ont l'air à moitié rentrées dans le sol. Rien n'est amusant pour l'œil comme de suivre les méandres décrits par ces pignons de brique , sur lesquels les siècles ont déposé leur patine harmonieuse ; rien n'est plus inattendu que ces perspectives multiples aboutissant soit à un grand moulin ambitieux qui dresse dans les airs ses ailes orgueilleuses, soit à une lappery champêtre , avec son banc hospitalier invitant les buveurs à s'asseoir, et son rideau de petits arbres taillés leur promettant ombre et discrétion.
Mais ce sont les bas quartiers de la ville, et il faut un œil d'artiste pour trouver plaisir à errer dans ces modestes recoins. Si les patriciens de Zierikzée nous y rencontraient, ils hausseraient les épaules. Ils riraient de
notre trop facile contentement, et peut-être auraient-ils raison, caries beaux quartiers sont autrement coquets et tout aussi pittoresques. Avant de les visiter, permettezmoi, toutefois, de vous conduire à la grande tour que nous avons aperçue de si loin; aussi bien, nous n'en sommes qu'à deux pas.
Cette tour est tout ce qui reste de l'église primitive, laquelle était un des monuments gothiques les plus considérables des Pays-Bas ; « cui non aliud usquam in Iota Zelandia simile », dit Blaeu. Cette pauvre merveille de grandeur et de force s'était assez bien comportée jusqu'en notre siècle. Les trois ou quatre sièges que Zierikzée avait supportés l'avaient bien entamée quelque peu. Ses belles voûtes avaient été remplacées par des plafonds de bois, mais ses piliers robustes, ainsi que ses belles ogives vieilles de six cents ans, étaient demeurés fermement à leur poste, et promettaient d'y demeurer encore longtemps. En IM2, il suffit de quelques heures pour ruiner à jamais cette belle et grandiose construction. Le feu eut raison de ce que le temps avait épargné, et les hommes firent le reste.
I ne lithographie s'est chargée de nous conserver le souvenir de cet effroyable désastre. Mais au lieu de laisser ces ruines debout pour attester la puissance, le goût et le génie artistique de leurs pères, les magistrats d'alors se crurent autorisés à reconstruire à leur place une grande halle dorique, laide et prétentieuse. Ht cette construction classique déshonore par son voisinage ce pauvre géant de pierre. Elle semble vouloir humilier avec
ses maçonneries fraîches cette grande, vieille et noble tour, toute délabrée, grandiose portique du temple disparu que les vieux Zélandais avaient dédié à saint Liévin.
Rien de plus frappant que ce contraste. Auprès de ce rudiment de clocher en ruine, ce sanctuaire renouvelé des Grecs semble à la fois grotesque et mesquin. A l'intérieur, des bancs jaunes et des murs blancs, des boiseries vulgaires, à moulures communes; rien que de froid et de bourgeois. Malgré soi, on fait un retour vers le passé. On compare l'œuvre fraîchement éclose au produit des siècles héroïques, et celui-ci apparaît comme l'image de la richesse zélandaise à son aurore, alors que celle-là semble personnifier la fortune batave à son déclin.
C'est au milieu d'une sorte de petit parc, ancien cimetière transformé en jardin public, que se dressent ces deux édifices disparates. La vieille ruine est encore plus impressionnante de près que de loin. On se sent écrasé par la niasse de ce colosse de pierre. Ses arcatures gigantesques, ses robustes contre-forts, sa tournure vaillante, un peu farouche même, ses cicatrices qui nous révèlent la puissance de sa maçonnerie, tout concourt à augmenter encore son aspect imposant.
Et notez que ce n'est là qu'une infime partie de ce que devait être cette tour gigantesque. Elle devait posséder quatre étages d'égales dimensions, et nous n'en voyons que deux. Le troisième devait être carré, lui aussi, mais en retrait et flanqué d'élégants pinacles, tandis que le quatrième aurait été octogone et tout ajouré. Enfin, pour couronner cet élégant et majestueux colosse,
LE COEl'R DO PAYS. 50
une ilùchc délicate se serait élancée vers le ciel, cantonnée de quatre gracieux clochetons.
Plus tard, j'ai retrouvé dans les richissimes carions de la Zelandia illustrata ' une estampe représentant le plan et l'élévation de cette belle œuvre architecturale, et quand, par un retour d'esprit, j'ai comparé le dessin que j'avais sous les yeux à ce fragment qu'on ne peut considérer sans une sorte de stupeur, je suis resté confondu de tant de science et d'audace, se révélant dans une si émouvante conception.
Toutefois, il semble que seuls les étrangers soient émus parce spectacle grandiose, et que les yeux du pajs soient insensibles à de telles beautés.
Quid miserum Thamyram picta tabella juvat ?
Comme Thamyre, les habitants son! aveugles sans doute. Non contents, en effet, d'avoir coiffé ces vénérables arceaux d'une terrasse à l'antique ornée d'une balustrade à mollets, comme si l'incendie de 1 H:i2 ne leur semblait pas suffisant, ils ont converti la base de ce doyen de leur cité eu un entrepôt de pétrole. Bergplaats van Petroleum, c'est la seule inscription qu'on relève sur les lianes de ce géant mutilé, témoin fatal, spectateur inéluctable des destinées qui se sont accomplies depuis cinq siècles dans toute cette partie de la Zélande.
1 Appartenant ù la Zccmcscli Genootu-lwp der IWetenschappen , à Middelbocrjr,
Mais dérobons-nous à ces préoccupations douloureuses. Tout nous y invite du reste. Au pied des grands arbres les enfants jouent, et, dans le voisinage, un orchestre allemand prodigue, à quelques danseurs villageois, ses trésors d'harmonie. A quoi bon tant songer au passé, quand on s'accommode si bien du présent? Retournons plutôt au havre, où notre bateau est demeuré; suivons le quai dans toute sa longueur, et rentrons dans la ville par son autre extrémité.
De ce coté nous trouverons également un monument ancien, pittoresque lui aussi, curieux et vénérable. C'est la Zuidhavenpoort, construction moins grandiose assurément que la tour que nous admirions à l'instant, mais digne d'attention et très-intéressante surtout dans un pays où les échantillons de. l'architecture militaire sont devenus d'une extrême rareté.
Cet édifice consiste en un haut massif rectangulaire. Ce massif crevé à sa base par une porte ogivale est flanqué, aux deux tiers de sa hauteur, par quatre tourelles élancées reposant sur des encorbellements et surmontées par de hauts toits pointus formant des pyramides hexagones. Sur la toiture centrale repose un campanile ajouré, d'époque très-postérieure, mais qui ne dépare pas trop ce vaillant édifice.
La Zuidhavenpoort avait jadis 'une double mission : celle de fournir un accès dans la ville et celle aussi de défendre les approches du bassin principal. C'est, en effet, tout auprès que s'ouvre le grand bassin, abri jadis pour les vaisseaux de toutes sortes, s'élendant encore
La Zuidliavennoort, à Zierikzke.
( D'après une élude de M. de Constant-Rebecque.
LE COEVR I)i: PAYS.
aujourd'hui jusqu'au cœur de la cité et offrant sur ses quais ombrages des dégagements splendides.
De l'autre côté de ce port magnifique, auquel nous aurons, du reste, occasion de revenir, il existe une autre porte baptisée d' Oostemdepoort , bien moins guerrière d'aspect toutefois, moins vaillante d'allures, plutôt poterne que porte, aboutissant sur l'ancien rempart, mais qui, malgré sa tournure plus civile, n'en a pas moins beaucoup de caractère. Elle se compose de deux corps de bâtiment se terminant l'un et l'autre en pignons historiés et séparés par une petite cour, qui a gardé un étonnant parfum du vieux temps. Je sais peu de recoins archaïques mieux conservés, plus étonnants de vérité et plus colorés que celui-là.
Avec la Nobelpoorl, grand massif carré flanqué de deux tours à poivrières allongées, c'est tout ce qui reste de l'ancienne enceinte , de ces vaillants remparts, jadis si ardemment assaillis, si bravement défendus, et de nos jours convertis, pour une bonne part du moins, en élégantes promenades. De grands arbres, des allées sinueuses, des bosquets ombragés remplacent les courtines, les bastions et les palissades, et une bande de canards multicolores vogue paisiblement sur les douves solitaires, autrefois témoins de si terribles exploits.
Assis sur le gazon, à l'ombre d'un vieil arbre, avec cette Nobelpoort sous les yeux, je me suis amusé à relire dans une vieille chronique le siège fameux de 1303, le plus héroïque de ceux auxquels Zierikzée a résisté. Il me semblait alors revivre pour un instant ces temps
épiques. A travers les vieilles phrases du conteur, je voyais tourbillonner en imagination le comte Guy de Dampierre et la grande et puissante armée avec laquelle il vint pour la troisième fois assiéger la ville de Zierikzée. Je le voyais faire ses apprêts militaires, . établire « ses tranchées, blokhus et cavalliers » qui devaient, croyait il, terrifier la bourgeoisie de la ville assiégée, puis battre les murailles u à grands coups de béliers, moutons, arbalestfes et autres engins de baterie qui tiroyent des pierres d'excessive grandeur » .
Mais les bourgeois étaient braves , et les magistrats résolus. De leur côté, on ne s'endormait pas non plus. « Les assiégez, munis de bonnes gens de guerre, n'en faisoient pas moins, ayans dressé trois grands etpuissans engins à pierres, qui donnoient incessamment dans le camp de l'ennemi. » Celait l'artillerie du temps. Il se produisit même dans ce duel de projectiles un fait assez extraordinaire et qui montre l'habileté des « engeniaircs » zélandais. « Il advint, poursuit notre vieux conteur, que les Flamens tirèrent une merveilleuse grande pierre en la ville : au quel endroit se trouva quelque méchanique , qui sçavoit l'art de ietter pierres; lequel dit : Baillez-moi ce messager, je le renvoyeroy d'où il vient, et ayant bendé son engin, le décocha si bien à propos, qu'il tomba sur l'engin qui l'avoit premièrement desserré, le quel il rompit en pièces, et froissa la main de l'cngeniairc qui le gouvernoit. n
Une résistance aussi habilement conduite et aussi tenace ne faisait guère l'affaire du comte Guy. Résolu
d'emporter la place, il fit marcher ses gens pour assaillir les murailles. Le signal de l'assaut fut donne, mais c'est alors que se déploya dans toute son énergie la valeur guerrière des Zélandais. Les assiégés virent venir à eux ces vieilles bandes flamandes sans en être autrement émus. Ils couvrirent les remparts et luttèrent bravement avec l'ennemi « tant qu'à la main qu'à coup de pierres » . Tout le monde paya de sa personne. « Les plus jeunes et plus dispos soutenoyent l'assaut de la bresche, les vieux estoyent dedans les tours et tourions, jettans incessament pierres et flesches. Les femmes et filles scrvoyenl aux soutenans des pierres à grands monceaux afin que la dcfïensc ne leur manqua point par faute d'armes offensives... Bref, cest assaut tant furieux fut si vivement sousfenu et les ennemis si valeureusement repoussez, que Guy fut contrainct de se retirer avec très-grande perle de ses gens et encore plus de navrez. »
Ce succès était tellement inespéré, et la vaillance des bourgeois de Zierikzéc parut tellement merveilleuse, que l'imagination superstitieuse et crédule de ce temps n'hésita pas à lui trouver une cause surnaturelle. « Au mesme temps, jour et heure de cestc victoire, dit maître François Le Petit, se montra au ciel une grand croix de couleur purpurée auprès d'Egmont, qu'on a tenu pour présage de ladicte victoire. » C'était l'habitude du temps de chercher et de voir du mystérieux partout. Pour nous autres, moins enclins àces préoccupations superstitieuses, nous dirons simplement : « Enfants de Zie-
64 LA HOLI.AXDK PITTORESQUE.
rikzée , soyez fiers de vos ancêtres , vous en avez le droit. »
Ce n'est pas là, du reste, le seul siège qu'ait supporté la vieille cité zélandaise ; mais c'est le plus important et assurément le plus glorieux. Ce fut aussi le seul qui profita vraiment à la ville; car, pour s'être « si vaillamment maintenus » , ses habitants obtinrent un cerlain nombre de ces beaux privilèges que Rlaeu n'hésite pas à qualifier de « luciilentissimis aliquot privilegits 1 ». On peut dire, en effet, qu'à partir de ce moment elle devint de la part de ses princes naturels l'objet de faveurs toutes spéciales. Une charte des archives de Middelbourg 5 nous apprend que jusqu'en 1380 elle fut la seule ville zélandaise exempte de l'Etape de Dordrecht, ce qui était un avantage commercial inestimable. Nous savons en outre qu'en 1-411 Guillaume de Bavière lui concéda ce privilège exceptionnel que « quiconque seroit trouvé criminel en ses murs ne forferoit non plus de ses biens que GO livres parisis 3 ». Elle était, du reste, le lieu de séjour des comtes de Zélande, et un grand nombre de chartes et de privilèges sont datés de son territoire.
Il n'en fallait pas davantage, on le conçoit, pour faire de Zicrikzée un objet de convoitise pour les princes étrangers. Aussi voyons-nous en 14351e roi d'Angleterre chercher à faire i> voiler » en sa faveur les bourgmestres
1 Blaeu, Theatrum tirbium Belgiœ fœderalœ.
- Voir Jnventaris van het oud archief der stad Middelburg , n° 70.
3 Guicciakdjni, Description des Pays-Bas*
et échevins. 11 leur écrivit, dit un contemporain, des lettres « plaines de douceur pour les a t traire. Mais ceux de Ziricxéc les ayant receûes sans y faire aultre responcc, sinon qu'ils se conscillcroycnt sur le contenu d'icellcs, les envoyèrent au Duc leur Seig r le quel fust trèsmal content. »
Celait prudemment et loyalement agir. Il s'en faut toutefois que ses habitants aient toujours été aussi heureusement inspirés. En 1472, en effet, nous les voyons s'insurger contre le duc de Bourgogne leur souverain légitime. Sous prétexte que, contrairement à l'ancienne coutume, celui-ci veut hausser les droits d'accises, ils s'ameutent dans les rues, et, avec une turbulence toute zélandaise, ils ne s'en tiennent pas aux protestations. Ils s'emparent des deux commissaires du duc, les assomment sur place, les jettent par les fenêtres du Sladhuh y et le « Magistrat » , effrayé de ces violences, est contraint, pour conserver la vie sauve, de s'humilier devant la populace et de lui livrer les clefs de la ville.
Charles le Téméraire, « prince crému et grand justicier» , comme l'appelle Chastelain, n'était pas d'humeur à s'accommoder de semblables rébellions. Il fil sommer la ville, » au feu et à l'épée » , d'avoir à rentrer dans l'obéissance. Les principaux fauteurs du désordre furent décapités, deux cents bourgeois des plus compromis prirent la fuite, et le duc ayant abordé dans l'ile , toute la commune se rendit au-devant de lui, criant : «Merci » ; ce qu'elle obtint du reste, car la sentence fut commuée
en une très-forte amende.
En 1491, le duc de Saxe fit une pareille visite aux gens de Zierikzée et les taxa aussi très -lourdement, « les voulant dégraisser, disait-il, parce que, pendant la guerre avec les Flamands, ils étaient plus portés pour ceux-ci que pour leur prince ». Ils se virent, cette fois encore, obligés de payer trente-six mille florins d'Allemagne, grosse somme pour le temps et lourde contribution pour une ville dont les beaux jours étaient passés.
La décadence, en effet, commençait à se faire sentir. La puissance de Zierikzée avait été toute maritime, les vieilles chroniques en font foi. Dès le douzième siècle, à une époque où l'histoire était encore muette sur la plupart de leurs rivaux de l'avenir, « les bourgeois de Ziricxée en l'isle de Scbomvc en Zélande avoyent commencé à bastir de grands navires marebans, pour trafiquer par toutes les mers tant aquilonaircs que méridionales et rendre leur ville fameuse à cause de leur navigation , ayans bables et rades propres » . Mais ces « bonnes rades et bables » s'étaient peu a peu « ensablonnécs » , et, avec le seizième siècle, la vieille cité nautique allait cire obligée d'abdiquer son antique pres- <igc et de s'incliner devant la fortune maritime de Midjelbourg arrivée à son apogée.
Si elle perdit la suprématie commerciale, Zierikzée, toutefois, n'en resta pas moins en possession de fournir aux flottes des élats généraux toute une coborte de vaillants marins, de matelots indomptables, d'intrépides Iiéros. C'est ebez elle que cette armée mystérieuse et légendaire des « Gueux de mer » recruta son plus hardi
personnel. C'est à elle que l'amiral Boizot vint demander en grande partie L'équipage de cette expédition extraordinaire qui devait, eu traversant un pays inondé, aller ravitailler Leyde et infliger aux Espagnols un des plus cruels échecs qu'ils subirent jamais.
Ii faut lire dans les récits du temps la description de cette bande patriotique s'en allant affronter la mort pour délivrer la patrie. Jamais le burin de Callot n'imagina fantasmagorie pareille. Jamais le pinceau de Salvator Rosa ne caressa un assemblage plus coloré d'héroïques laideurs.
On avait fait construire à Rotterdam et sur la Meuse deux cents bateaux plats, à dix, douze, quatorze et dixhuit rames. Les plus grands portaient à l'avant deux grosses pièces de canon et six pièces de moindre calibre de chaque côté. Il fallait pour monter celte flottille un personnel sans peur. Maintenant, cédons la parole à Meteren. « Sur ces bateaux furent mis huit cents matelots de Zélande, gens rudes, austères e) horribles à voir, pour les balafres et plaies qu'ils avoient reçues; les uns n'ayant qu'une jambe, les autres n'ayant qu'un bras, selon qu'ils les avoient perdus es divers combats sur l'eau èsquels ils s'étoient trouvez, et cependant se savoient encore bien défendre et faire bon service. »
Voilà quelle était la troupe de héros que l'amiral Louis Boysot et Adrian Willemsen de Zierikzée conduisaient au secours de Leyde. Avec de pareils hommes on pouvait tout espérer, tout entreprendre. Leur esprit, en effet, était aussi bronzé que leur corps, et tous avaient
à leur chapeau un croissant avec cette devise : « Plustot Turc que papiste », ou sur la poitrine une de ces médailles qu'on retrouve encore dans les collections numismatiques des Pays-Bas, et qui portent ces mots significatifs : « En despit de la messe. »
Un exemple entre mille fera juger de quoi était capable une pareille cohorte. L'auteur à qui j'emprunte l'effroyable récit qu'on va lire ne saurait nous être suspect. C'était un annaliste ponctuel et méticuleux, un calviniste rigide, un patriote austère '. Il ne peut donc qu'être vrai; rh bien! écoutez ce qu'il raconte : « Il advint ici, nous dit-il, qu'un matelot ayant ouvert un Espagnol et lui ayant arraché le cœur, se mit à le mordre à belles dents et puis le jetta en voye. » Comprendon à quel degré de haine furieuse il fallait être arrivé, pour mordre ainsi le cœur d'un ennemi? Et ne croyez pas que cette action, qui nous fait frémir, ait excité alors l'indignation ou le dégoût. Point du tout ! cette haine sanguinaire était si générale que le sieur de Noordwijck, un très-galant homme, mil ce haut fait en vers latins*, et un autre poète du temps, non moins galant homme, sans doute, le chanta en vers français :
N'aguère un matelot arracha par envie
Le cœur d'un Espaijjnol, et puis l'ayant gousté
1 Mistbiilv, Histoire des Pays-Bas sous le gouvernement de Philippe //, roy d'Espaigne.
2 Voici ces deui vers du sieur Moordivijck :
Macra caro est, nupercum cor gustasset Ibcri Hespuit et ennibus naula vorare dédit.
Le cracha de sa bouche et tout d'une furie 11 le donna aux chiens pour être dévoré.
Terrible exemple, n'est- il pas vrai? des excès auxquels peut entraîner le fanatisme enfanté par ces grandes passions qui s'appellent la religion ou le patriotisme !
Heureusement aujourd'hui les cœurs ne courent plus de dangers pareils; et s'ils ont en Zélande quelques périls à redouter, c'est bien plus des yeux féminins que des mâchoires masculines. Les Zélandaises sont, en effet, de fort belles filles, fraîches, accortes et rieuses. Mais nous aurons l'occasion d'en reparler plus tard. Pour le moment, il nous faut achever notre course en ville, car le temps nous presse, et notre équipage nous réclame.
Quand on entre dans Zierikzée par le Zuidhaven pooii, on se trouve, je vous l'ai dit, sur les quais d'un superbe bassin ombragé de grands arbres, et bordé de belles maisons, quelques-unes très-vieilles, la plupart âgées d'un siècle seulement. Ce quai porte le nom de Oude Haven, ou vieux port. Jadis il était plein de vaisseaux, aujourd'hui il est vide; mais, malgré sa solitude mélancolique, il a encore si grand air qu'il suffirait à nous apprendre ce que fut jadis Zierikzée comme puissance et comme richesse.
Autrefois, ce grand bassin, coupé par un large pont, avait de l'autre côté de ce pont une sorte de prolongement qui doublait son étendue et qui, recouvert aujourd'hui, forme une large et belle avenue où, le soir, les filles de Zierikzée vont se promener deux par deux.
Sur cette avenue se trouve une curieuse église ayant plutôt la forme d'un temple dédié à Plutus que celle d'un sanctuaire calviniste.
Plus loin, du même côté, se dresse un autre édifice plus étrange encore , construit en pierre , avec des fenêtres armées de barreaux redoutables, des portes bardées de fer et l'aspect farouebe d'un chevalier du vieux temps. Les anciens plans de la ville, celui de Blaeu entre autres, nomment ce monument rébarbatif S' Gravesleen , c'est-à-dire, château des comtes 1 , et c'est probablement l'un des fragments de l'ancien château, habité jadis par les comtes Florent, Thierry cl Guillaume. De nos jours, son nom est plus prosaïque. Il s'appelle simplement la prison, et ce mot est trop explicite pour que j'en dise davantage sur sa destination actuelle.
Celte marche en avant à travers la vieille cité nous a conduits à l'endroit le plus élevé de la ville, à l'ancien Dam, à la digue primitive. C'est là, tout auprès, que se trouve l'hôtel de ville, le Sladhuis, environné de maisons vénérables aux arceaux trilobés, aux ogives élé gantes, frustes, effritées par les ans, usées par la pluie, et limées par le vent de la mer.
Le Sladhuis, lui aussi, est vénérable, mais il n'est que cela. Son architecture est loin d'être pure, et il s'en faut que sa construction ait eu lieu d'un seul jet. Les deux
1 Au quatorzième et au quinzième siècle, toutes les maisons étant construites en bois, le mot steen, qui signifie proprement ° pierre était le synonyme de château.
portes du rez-de-chaussée, avec leurs belles ogives, indiquent la lin du quinzième siècle ou le commencement du siècle suivant. Les fenêtres du premier étage n'ont ni style défini, ni époque précise, et les deux pignons historiés, qui s'alignent sur la rue, sont du dix-septième siècle en plein. Enfin, pour couronner cette façade composite, imaginez un clocher étrange el bizarre s'il en fut, japonais, chinois, moscovite et byzantin tout à la fois, aux formes bulbeuses, renflé au centre, ajouré au milieu, découpé sur des bords, tout hérissé de pointes, de piquants, de pinacles, tout fait de courbes imprévues, de profils contournés, d'aspérités et de ressauts, et terminé par un superbe Neptune en girouette, tout doré, armé de son (rident et semblant jeter aux Ilots qui entourent de toutes parts son curieux belvédère un éternel et aérien : Qi/os ego!
A l'intérieur du Sladhuis on montre une belle cheminée avec des armoiries intéressantes, celles des villes et villages de l'ile de Schouwen, une pirogue faite de peaux, un gobelet fait d'argent et le sceau du roi Louis. Dix bonnes minutes suffisent pour prodiguer à ces richesses municipales l'admiration à laquelle elles ont droit, et, nous croyant en règle avec les curiosités de la ville, nous nous eu retournions droit à notre bateau, quand dans une petite vue latérale nous découvrîmes le marché au poisson.
N'imaginez pas au moins qu'd s'agisse cette fois d'une halle vulgaire! non point! le vischmarkt de Zierikzée est un marché particulier, exceptionnel, un
72 LA HOLLAXDE PITTORESQUE.
délicieux petit marché, un vrai marché au poisson d'opéra-comique, coquet, pimpant, ayant le côté cour et le côté jardin, avec estrade couverte, portiques et colonnades , et possédant , comme toile de fond , un habitacle peinturluré en jaune et en vert, assez semblable à ces boutiques de pojfcrljes qu'on voit dans les kermesses.
Ajoutez à cela de grands arbres ombrageant la scène, une belle grille de parc la séparant de la rue, et comme accessoires, des bancs en bois peint, rangés en demicercle et semblant attendre leur parure naturelle de marchandes et de marchands.
Malgré moi, je ne puis revoir en souvenir ce. petit marché tout spécial, tout fringant, sans que la « folle du logis « ne fasse un peu des siennes. Il me semble tout d'un coup assister à un défilé galant de poissonniers enrubannés et de poissardes en jupes courtes, mêlés de pécheurs à ceinture rouge, le filet sur l'épaule et coiffés du béret napolitain. Puis au milieu de l'habitacle, au pupitre central, j'aperçois le commissaire-priseur, avec la perruque blanche et le tricorne noir, les lunettes et le rabat, battant la mesure; et j'entends tout ce monde bien posé, bien groupé, entonnant avec ensemble un chœur :
Pécheur diligent, Quelle ardeur te dévore?
Tu pars dès l'aurore Toujours content...
ou quelque autre refrain de circonstance emprunté h
LE COEIR Dl PAYS. 73
un Robin des ondes de l'avenir. Hélas! même pour ce marche au poisson, les beaux jours de Zierikzée sont passés. Jadis les bateaux qu'elle équipait pour la grande pèche se comptaient par centaines. En 1G40, leur nombre était réduit à quatre-vingts ; en 17i0, ils n'étaient plus que cinquante ; dix ans plus tard, trente seulement. Aujourd'hui combien sont-ils?
L'île de Schouvven. — Les ravages de la mer. — Le Val. — Blnaspoepen et chiens de mer. — Une fille des champs. — Tholen. — La guerre et le feu. — Une ville endormie.
L'ilc de Sclioiiwcn est riche. On y cultive la garance, et l'on y fabrique de la soude. Depuis des siècles ces deux articles sont exportes en grande quantité, et depuis des siècles les acheteurs les recherchent à cause de leur qualité excellente. La terre y est bonne, fertile, parfaite au labour et, du reste, admirablement cultivée. La population y est brave, intelligente et laborieuse. Indépendamment de Zierikzée, qui peut être regardée comme sa capitale, elle compte une autre ville nommée Iîrouwershavcn, laquelle est située tout à fait au nord défile, et un certain nombre de bons villages, Koudckcrke, Kcrkuerue, Rcnesse, etc., qui tous renferment une foule de gentilles maisonnettes habitées par d'honnèles paysans. Il semble donc qu'une tournée dans l'ilc doive fournir matière à une quantité de remarques curieuses, d'observations intéressantes et caractéristiques. Il n'en est rien cependant.
Pour des étrangers peu au fait des mœurs hollandaises, il y aurait lieu à des étonnements multiples;
LE COEl'R DU PAYS. 75
cette propreté méticuleuse, cette nètheid, comme on dit dans le pays, ce besoin de laver, de poncer, de cirer, nous charmerait certainement, car sur toute cette grande langue de terre nous chercherions vainement un carreau sale ou un intérieur mal entretenu. Mais poulie reste, rien de spécial au pays. Schouwen est, de toutes les îles zélandaises, celle qui se rapproche le plus des provinces hollandaises. Sauf les voitures de paysans, dont l'aspect est étrange, hétéroclite, inattendu, je n'ai rien rencontré qui différât essentiellement de ce que nous avons noté dans les autres parties de la Néerlande. Rien de bien typique dans le langage. Comme mœurs et comme usages, ce sont presque les mêmes que sur les bords de la Meuse. Pour le costume chez les hommes, rien non plus de bien particulier. La coiffe des femmes a bien des rapports avec ces grands voiles que nous avons vus flotter aux environs de Puttershoek, et quant à l'orfèvrerie, nous aurons à en parler trop longuement pour entamer à la légère un chapitre aussi complique. Rien donc dans ces villages ne pourrait nous retenir. La campagne elle-même, pour fertile qu'elle soit, n'est pas très-variée. Son excessive richesse n'ajoute rien à son côté pittoresque. Reste donc, dans tout Schouwen, l'autre ville, Brouuershaven, à laquelle nous devons un rapide coup d'oeil. Remplissons, puisqu'il le faut, ce devoir de touriste; au reste, cela ne saurait être bien long.
Brouwershaven est la patrie du poète Cals, homme d'Etat et de plume, écrivain plus pesant que profond, plus solide qu'élégant, et politique de court vol. C'est là
76 LA HOLLAXDE PITTORESQUE.
le principal titre de gloire de cette cité vieillotte. En outre, elle eut jadis une certaine importance commerciale. Son nom, qui veut dire « port des Brasseurs », indique assez qu'elle servait alors d'entrepôt aux Brouwer* de Dordrechtct de Delft, et, comme les Zélandais furent toujours grands buveurs devant l'Éternel, les gens de lîrouwershaven avaient, en ce temps-là, bien du travail sur la planche.
Malheureusement, depuis plus de deux siècles Cals est mort, et les brasseurs sont partis. La bière, au reste, ne nous manquera pas sur la route. Quant au poète, il ne reste rien de lui dans la ville qui lui a donné le jour. On a démoli sa maison, et on ne lui a pas encore élevé de statue. Ce serait s'exposer à de cruels mécomptes que d'aller le chercher là. Nous le retrouverons plus sûrement dans une autre île, en Walcheien, au château d'Overduyn, chez un amateur fervent, chez un érudit passionné, chez un Zélandais de haute race qui, dans sa résidence somptueuse, a pieusement recueilli les précieuses épaves laissées en ce monde par son illustre compatriote.
En route donc! ce que nous demanderions vainement à l'île de Schouwen, originalité et poésie, nous le rencontrerons autre part, et plus bas et plus loin. Pour le moment, mettons le cap sur Bergen-op-Zoom.
A ce nom le schtpper a tressailli. Encore une fois fournir une course de cette longueur ! remonter tout l'Escaut oriental sans une escale, ni temps d'arrêt! Lin ordre pareil l'étonné et le déroute.
LE COEUR DU l'A Y S.
« Nous n'y serons jamais ce soir, dit-il, en hochant la tête.
— Eh bien, nous marcherons toute la nuit, car il faut ■que nous y soyons demain de grand matin. »
Là-dessus voilà le tjàlh en roule, et l'équipage de mauvaise humeur. Comme le second point n'importe que médiocrement, nous nous installons de notre mieux sur le pont pour jouir de la fraîcheur et du beau temps. Il est cinq heures du matin. Le ciel est pur, l'atmosphère est d'un calme absolu. Pas un souffle de vent ne vient rider la surface de l'eau. Pour avancer contre le courant, il nous faut attendre la marée. A huit heures, elle commence à se faire sentir; en même temps l'horizon se couvre, et la brise s'élève. La grande voile s'arrondit sous son effort; le tjalk s'incline sur sa grosse coque; nous commençons à filer.
C'est un bras de l'Escaut fort rarement parcouru que celui où nous voguons à celle heure. Combien de touristes depuis vingt ans ont suivi ce chemin ? Bien peu, assurément. Et cependant c'est là une traversée intéressante, instructive et curieuse à tous les titres; car il faut avoir sillonné en tous sens ces rivières hybrides, avoir pénétré dans ces sortes de golfes sans fond, pour comprendre la Zélande. Il faut avoir navigué sur ces mers intérieures enveloppant dans leurs multiples replis cette profusion d'îles aux formes étranges, pour saisir le charme intime de ce pays unique, et l'invincible attraction qui rive les Zélandais au sol instable de leur mobile patrie.
A voir ces grandes lignes vertes et planes, Duivcland au nord, Noordbeveland au sud et Tholen devant nous, à peine émergeant des flots blonds et ceignant d'un ruban émeraude l'horizon fluide, on se croirait sur un grand lac tout bordé de jardins, éternellement calme et tranquille. Une centaine de clochers qui se dressent sur tous les points, piquant le ciel de leurs flèches pointues, comme les tours de Middelbourg et de Goes, ou étalant en larges pâtés leurs masses colorées et pesantes, comme les colosses de Vcerc et de Zierikzée, révèlent une population active, industrieuse et riche, dissimulée par ce mince rideau vert. La ténuité même de l'abri qui nous la voile semble indiquer une sécurité absolue. Tout, du reste, est paisible dans ce tableau; tout invite au repos ; il n'est pas jusqu'à cette horizontalité constante qui ne paraisse vouloir nous débarrasser du fardeau de nos pensées. Il n'y a qu'à se laisser exister, et c'est à peine si l'on se sent vivre.
Mais tout à coup on se souvient ! Cette tranquillité apparente n'est qu'une amère fiction. Ces îles, ces villes, ces villages et ces hameaux sont à la discrétion des flots. Ces vertes campagnes sont à la merci d'une tempête. 11 suffirait d'un instant pour que tout cela fût englouti. Alors, à travers cette vie agreste, idyllique, on démêle une existence de luttes incessantes et de préoccupations éternelles. La vie de tout un peuple dépend de la solidité de ces minces rubans de terre qui enveloppent ces îles verdoyantes. Une digue rompue, tout est perdu ! Et pour éviter un cataclysme, il n'est pas trop
LE COEIR 1)1 PAYS.
d'une défiance perpétuelle, d'une vigilance de tous 1rs instants, d'une énergie prête ;\ tous les dangers, d'une abnégation capable de tous les sacrifices.
Ecoutez, en effet, ce que disait un vieux voyageur qui, jadis, traversa comme nous ces parages et côtoya, lui aussi, ces iles verdoyantes : « Or, serait-il presque besoing de les descrire l'une après l'autre, d'autant que la plus part d'icelles ont été transposées par les (empestes et inondations de la mer et ont changé de lict ; estant cette cy plus grande et cette autre se diminuant : cette cy estant engloutie des eaux, et celte autre qui par les eaux est descouvertc. .., car le pays de Zélande, s'accroissant d'un côté, de l'autre est ravagé par la mer. Le pays accreu a pour un temps eslé sans crainte de danger, mais maintenant les eaux commencent derechef à la manger , et soubs la digue de Sud-Kercke, y a si grande
profondeur qu'on craint que l'isle de Sebouu a la fin se percera parle milieu du coslé du nord. »
Eh bien, ce récit vieux de trois siècles est encore vrai aujourd'hui. Cette terrible bataille, toute remplie de surprises, où l'iiomme lient tête aux éléments, n'a pas cessé un seul instant. Ce travail de Pénélope dure toujours. Ces campagnes verdoyantes, ces prairies et ces champs, ces villes et ces villages, ces châteaux, ces villas, ces demeures rustiques reposent peut-être sur un gouffre sans fond, sur un abîme qui s'ouvrira quelque jour, pour se refermer ensuite après avoir englouti arbres et maisons, paysans et bestiaux, et substitué le néant à ces iles fortunées.
Le val ', cette plaie terrible, ce cancer mystérieux qui ronge les côtes de ce pays, a quelque chose de terrifiant. Un jour on passe le long d'une verte prairie, auprès d'une ferme; les chevaux piaffent, les enfants jouent, les arbres plient sous le poids des fruits, et le foin odorant s'élève en meules robustes et Gères. Le lendemain tout a disparu sans laisser aucune trace. Le sol s'est effondré, l'eau glauque clapote doucement à sa place; en vain cherche-t-on une pierre, un débris. Rien, plus rien... un trou de vingt mètres, de cinquante mètres et plus quelquefois ; et au fond de ce trou, pas le moindre vestige qui rappelle ce qui, hier encore, formait un spectacle plein dévie, de force et de santé.
Qu'est devenu en une nuit ce petit fragment de la famille humaine, cette parcelle de notre sol, ce lambeau de la patrie? Nul ne le sait. Et la science elle-même, réduite aux conjectures, incertaine, hésitante et troublée, ignore quel remède apporter à un mal dont clic constate les effets, sans en connaître les causes.
A cette place où nous naviguons en ce moment, combien de drames de ce genre se sont accomplis! Jadis toute cette grande étendue que nous découvrons devant nous était une île fertile, riche et peuplée ; elle formait une annexe de Zuidbeveland, et l'Escaut resserré coulait paisiblement entre deux rives fécondes , couvertes de moissons et de villages populeux, Gères de leurs cités flo-
' Le mol val dérive du verbe vallen, s'effondrer. C'est lui dont on se sert en langage technique pour désigner ces engloutissements subits.
SI
rissantes. En 1530, dans une nuit, vingt villages disparurent avec la terre qui les portait. Schoudée, Couwerve, Duyvenne, Lodyck, Brouck, la Creeck, Ouweringhen, Rillandt, Steenvliet, Evrartswaert, Crawendyck, Moere et Nieuwelandt demeurèrent sous les eaux. La place qu'ils occupaient, nous la voyons d'ici, c'est ce grand bras de mer, aux petits flots frémissants, aux longs reflets miroitant au soleil. Qui nous dira jamais les mystères de cette nuit d'angoisses?
Des milliers d'habitants furent noyés. Pendant huit jours les bestiaux morts , gonllés, hideux, charognes à moitié dépecées par les hôtes nouveaux de ces profondeurs nouvelles, flottèrent à la surface de ce lac improvisé. A la Meere, nous dit un contemporain de ces horreurs , cinquante personnes réfugiées sur le toit de l'église, en proie au plus affreux désespoir, endurèrent pendant trois longs jours la soif et la faim, et furent après ce temps sauvées par un navire.
Pendant cette effroyable tempête, l'île tout entière tremblait, « tout ainsi que si elle n'eût pas été bien et solidement fondée » . Elle avait alors vingt lieues de circuit, et aujourd'hui elle en compte à peine la moitié. La ville de lîorselen, qui se trouvait à son autre extrémité, fut noyée avec toute la seigneurie qui l'entourait; et dans cet espace immense qui s'étend sous nos yeux, une seule ville fut sauvée, ce fut Rommerswaal.
Rommerswaal, célèbre alors, riche, paissante, fière de ses beaux édifices, faisant face à Tholen, dont elle n'était distante que « de la portée d'un mousquet » , et
82 LA HOLLAXDE PITTORESQUE.
regardant à l'orient sa rivale- Bergcn-op-Zoom. Un seul fait suffira pour faire comprendre quelles étaient son ancienneté et son importance. Quand, en 1285, Florent V accorda aux habitants de Middelbourg le droit de communier, qui conférait à leur ville l'existence municipale, il prit exemple sur llommersivaal pour en établir les clauses et conditions : « Aho aise dit vulghaven iole Rei/merzwale (ainsi qu'il a été accordé à Rommerswaal) » , telle était la mention consignée dans cet acte gracieux, que Middelbourg regarda comme son premier privilège. C'est en outre chez elle que les comtes de Zélande venaient recevoir l'investiture de leur suzeraineté. C'est dans ses murs que les états s'assemblaient pour prêter le serment de fidélité à leur prince. En 1549, Philippe II s'y présenta pour être reconnu comme comte souverain. Les maisons étaient pavoisées, les édifices publics tendus de tapisseries de haute lice, des arcs de triomphe étaient partout dressés. La ville était éblouissante. Jamais cérémonie plus belle ne s'était accomplie dans ses murs.
Hélas! c'était en quelque sorte son chant du cygne, car à partir de ce jour la mauvaise fortune allait s'abattre sur elle avec une ténacité singulière. Occupée par les Espagnols, prise par l'amiral Boyzot, elle entendit le canon gronder sur ses remparts et vit le sang couler dans ses rues. Aujourd'hui vous chercheriez vainement trace de ses murailles altièrcs, de ses coquettes maisons, de ses édifices orgueilleux. Le néant a remplacé tout cela. Sur les cartes marines, sa place est indiquée par un
LE COEUR Dl PAYS.
point sombre, comme on marque un rocher. C'est son clocher recouvert par les eaux qu'on signale ainsi aux navigateurs, comme on fait pour un récif à craindre; et ce récif d'un nouveau genre est depuis quelques années doublement dangereux, car un bateau de tourbe est échoué sur son sommet.
Et maintenant, seul entre la terre et l'eau, voguant doucement entre ces rives lointaines et toujours vertes, repassez tous ces souvenirs, en laissant errer vos regards sur le placide spectacle qui vous entoure ; permettez à votre esprit de flotter entre les sombres pages que nous venons d'évoquer et le riant tableau qui nous apparaît au loin; comparez ce repos actuel si absolu, si complet qu'il semble devoir éternellement durer, avec ces réveils soudains si pleins d'angoisses , si remplis de mortelles terreurs, et vous aurez la note exacte qui se dégage de ce pays bizarre et charmant , à la fois joyeux et mélancolique : le contraste absolu de ce qu'on sait avec ce que l'on voit.
Mais notre bateau avance toujours, et nous voici parvenus à la pointe de Stavenisse. C'est un endroit glorieux que la passe que nous traversons; car c'est là que fut livré, il y a deux siècles et demi, le fameux « combat des chaloupes ». Jamais, je crois, défaite plus complète et plus irrémédiable ne fut infligée aux Espagnols. Surpris en cet endroit par le vice-amiral de Zélande, Marin Hollart, qui commandait la flotte des états, ils furent tous pris ou massacrés. Les vainqueurs conduisirent à Bergen-op-Zooni soixante-seize bâtiments,
tant grands que petits, et plus de quatre mille prisonniers capturés en ce seul jour. Seuls de toute l'armée, les deux généraux Jan de Nassau et Albert de Barbançon parvinrent à se sauver, avec dix de leurs soldats qui montaient une barque légère, et, grâce à l'obscurité de la nuit, ils purent échapper aux Zélandais victorieux.
Aujourd'hui le champ de bataille est désert ; partout la nature se repose; le soleil de midi grille notre pont. Les clochers de Sint-Maartensdyck et de IVestkerke dressent sur notre gauche leurs masses silencieuses, et les seuls êtres vivants qui apparaissent dans cette solitude, ce sont les phoques bruns à la peau luisante, ruisselants d'eau de mer, qui s'ébattent au loin et gambadent pesamment sur les longs bancs de sable. Vite, un fusil ! Le souvenir du « combat des chaloupes » nous a rendu l'humeur guerrière. Deux coups partent, et deux balles tombent au milieu du pesant troupeau, qui disparaît brusquement pour aller se remontrer à cent mètres plus loin.
Incliné sur sa lourde coque, le tjalk marche sur les traces des fuyards. Revenus à portée, nous envoyons à l'ennemi une décharge nouvelle, le poursuivant ainsi jusqu'à ce qu'il disparaisse tout à fait. En ce moment, notre attention est dislraite par un bruit lointain de musique. Un gai panache de fumée se détache sur l'horizon éclairci, et, suivant le même chemin que nous, un petit stoombool s'avance rapidement, portant à son bord les virtuoses que nous avons entendus l'autre jour à Zierikzée. En un quart d'heure, il nous a rejoints.
LE COEUR Dl PAYS. 85
Il passe à notre portée et hisse son pavillon pour nous faire honneur. Nous lui rendons son salut, et, m'emparant du porte-voix, je me mets à crier de tous mes poumons : « Blaas-poepen een beelje mnsiek a.y'e bliefV ! » Notre appel est entendu, et l'orchestre ambulant embouche la valse célèbre du Beau Danube bleu. Puis la musique cesse, le petit vapeur tourne sur la gauche, enfile le Mast Zype et disparait à nos yeux. Le soir, ses bruyants passagers débarqueront à Rotterdam.
Nous revoilà seuls , avançant péniblement, et bientôt obligés de jeter l'ancre. La marée commence à descendre, et le vent a cessé de souffler. Le ijalk est arrêté dans le travers de Poortvliet, à deux kilomètres de Tholen. Le ciel est bleu, le temps est chaud. Que faire à bord? Vite, qu'on nous conduise à terre avec la chaloupe. Nous allons visiter l'île de Tholen qui s'étend devant nous, et la petite cité qui lui donne son nom.
La haute digue gravie, c'est un spectacle charmant que celui qu'on découvre tout à coup. Jamais grand parc cultivé, jamais exploitation champêtre, jamais paradis villageois ne se présenta sous un plus riant aspect. Partout de grasses moissons, des cultures opulentes, des champs dorés ou de verdoyantes prairies entrecoupées par de belles allées de grands arbres, décrivant dans le
1 « Blaas-poepen, un peu de musique, s'il vous plaît! » On donne, dans loute la Frise et la Hollande septentrionale, le nom de Blaaspoepen (poupes qui soufflent) aux troupes de virtuoses allemands qui passent les frontières pour promener leurs bruyantes personnes dans les kermesses néerlandaises.
86 LA HOLLAXDE PITTORESQUE.
lointain des courbes gracieuses. Partout l'abondance, la richesse , la profusion.
Les tiges se pressent, et les épis bien pleins inclinent vers le sol leurs longues barbes d'or. C'est ce blé si vanté , ce beau blé de Zélande , « le plus beau et gentil qu'on sçauroit voir, d'autant qu'il ressemble à la semence du riz »•, fameux dès le moyen âge, célèbre jusque dans l'Italie, et dont Guicciardini se montrait si émerveillé. Comme le latiniste Hoffer avait raison quand, dans ses vers, il célébrait la fertilité de cette terre exceptionnellement généreuse, de ce sol qui ne sait rien refuser à ceux qui lui donnent des soins !
Fertilis est frugum pecorisque uberrima lellus.
Devant nous , dans un champ , une douzaine de filles travaillent les bras nus, les mollets à l'air, le chapeau de paille enfoncé sur les yeux , avec des rubans bleus croisés sur le dos. Une d'elles nous aperçoit sur notre eminence , et toute surprise de nous découvrir en celle place, elle salue gaiement de la voix et de la main notre apparition inattendue :
« Bonjour, messieurs !
■ — - Bonjour, les belles filles!
— D'où venez-vous ainsi?
— D'un pays bien lointain, et qu'aucune de vous n'a visité. Où est le chemin de Tholen?
— Bien d'autres l'ont trouvé qui venaient d'aussi loin.
— Veux-tu nous le montrer
— Est-ce que chez vous ce sont les filles qui montrent la roule aux garçons? »
Et comme une traînée de poudre, un éclat de rire franc et perlé courut de lèvres en lèvres et jaillit de toutes ces fraîches poitrines.
" Adieu, méchante fille; dis au moins ton nom.
— Ma mère l'a su avant moi; allez le lui demander.
— El» hien , où est ta mère ?
— Où la femme doit être, auprès de son mari. » Là-dessus les rires redoublent. Mous y prenons noire
part, et nous saluons de la main ce troupeau de jeunes folles, qui nous rendent bruyamment notre salut. Un peu plus loin, des ouvriers de la digue nous donnent le renseignement gaiement refusé par la joyeusa commère dont la mère savait si bien le nom. Ils nous montrent un joli sentier bien ombreux, lequel, après quelques détours et une demi-heure de promenade, nous conduit au bord du vieux fossé qui jadis baignait les remparts de Tholen.
Jamais, qu'il me souvienne, entrée de ville ne me parut plus charmante. On se croirait tout d'un coup transporté au milieu d'un de ces grands parcs anglais, au centre d'un de ces domaines magnifiques qui avoisinent Londres. La vieille cité, ombragée de grands arbres, entourée de bosquets touffus, semble douillettement accroupie dans un nid de verdure. Des eaux limpides lui forment une ceinture transparente, où se mirent ses antiques bastions, convertis en jardin, pendant qu'un grand moulin, peint en blanc et rechampi de
teintes vives, prodigue ses notes claires et vivaces dans ce concert d'harmonieuses couleurs.
Il n'est pas jusqu'à la grille en fer, remplaçant l'ancienne porte de la ville, YOudelanschepoort, qui n'ajoute à cet aspect seigneurial. A l'intérieur, du reste, Tholen ne renie pas ses promesses champêtres. Elle a plutôt l'air d'un grand village que d'une ville jadis puissante. Ses maisons ne se pressent guère les unes contre les autres, et son enceinte semble beaucoup trop large pour la population qu'elle doit envelopper.
Tholen, cependant, était jadis une cité populeuse. Dans les conseils de la province, elle avait le quatrième rang, et ses députés prenaient place avant ceux de FKssingue. Son nom, qui signifie «péage», indique qu'à l'époque où les îles zélandaiscs n'étaient pas encore séparées et tenaient au continent, elle était un lieu de passage, un toi, où les marchandises devaient acquitter certains droits. Elle fut donc de bonne heure une ville importante; on la fortifia certainement, et si, comme le constate Blaeu 1 , nous ne savons rien de ses origines et de son fondateur, du moins pouvons-nous admettre, avec l'éminent géographe, qu'elle est de haute antiquité, et qu'elle fut considérable à plus d'un titre.
Un autre indice de sa grandeur passée, c'est sa division en trois quartiers, mieux que cela, en trois villes, division qui, nominativement au moins, s'est conservée jusqu'à nous. Tholen, en effet, se compose d'une vieille
' Blaku, Theatrum urbium, etc., op. cit.
ville (oudeslad), d'une ville neuve (tiieuwestad) el d'une ville extérieure (builemtad), lout cela ne formant plus, hélas! que deux cents maisons à peine.
C'est à un effroyable incendie, survenu en 1452, qu'on attribue la ruine de celte triple ville et sa décroissance. Tholen fut alors complètement réduite en cendres, et le souvenir de cet affreux désastre s'est conservé dans le nom que portent encore aujourd'hui deux points de son territoire. On peul parcourir en effet la « rue brûlée » (Verbrandestraal), et l'on voit la place où se trouvait jadis la « porte brûlée » (Verbrandepoorl) .
Pour rappeler sa fortune évanouie en flammes et en fumée, Philippe le Bon lui conféra d'importants privilèges. Quelques nouveaux bourgeois vinrent remplacer les anciens, mais la bonne volonté du vieux due n'eut pas toute l'efficacité qu'il semblait en attendre ; et il est probable que les transformations subies, au commencement du quinzième siècle, par toute la contrée en furent la cause principale. La raison d'être du loi n'existant plus, Tholen ne pouvait reprendre son importance première.
Il n'en faudrait pas conclure toutefois qu'elle devint tout d'un coup une place méprisable et sans valeur aueune. L'acharnement que les divers partis mirent tour à tour cà s'en rendre maîtres, à l'époque de la guerre de l'Indépendance, prouve assez quelle importance elle avait encore à leurs yeux. Dès 1573, en effet, nous voyons les Zélandais, sous la conduite de Holle, venir se loger dans le « trou aux Gueux « , et chercher vainement à
s'en emparer de vive force. Plus heureux, Champigny la surprit en 1577, et ce fut en 1588 le tour des Espagnols de l'assiéger vainement.
Si nous en croyons les mémoires du temps, c'est grâce aux digues qui l'environnent qu'elle fut préservée d'une capture fatale. Tholcn, en effet, est tellement encaissée derrière ces remparts d'une nature spéciale, que tous les projectiles de l'ennemi, passant par-dessus ses toits, s'en allèrent dans la campagne assassiner quelques paisibles ruminants, qui n'avaient rien à voir dans la querelle; tandis que, bien abrités par ces mêmes digues, les gens de Tholen dirigeaient un feu nourri sur les mousquetaires du prince de Parme, et les décimaient tout à loisir.
Un autre indice de l'importance que Tholcn conserva après son incendie, c'est son église Notre-Dame, reconstruite vers cette même époque, et qui est un monument considérable. Cette basilique de grande ville, en belles pierres blanches, avec ses larges proportions, sa haute tour et son beau portail, se dressant sur une place de village, toute biscornue, plantée de grands arbres et entourée de maisonnettes qui lui donnent un faux air de béguinage, fait même un singulier effet. Ce contraste a quelque chose d'étrange et de discordant. Les maisons en paraissent plus petites, et le sanctuaire en semble plus vaste.
S'il était mieux conservé, ce serait, du reste, un excellent morceau d'architecture. Jusqu'au transept, la nef, reposant sur douze piliers d'un style large, est en assez
bon état ; mais le reste a perdu ses voûtes, le pourtour du chœur a été supprimé, et des maçonneries vulgaires, des replâtrages grossiers sont venus masquer ces ouvertures non prévues par l'architecte, et imposées par les ravages du temps ou des hommes. Je vous fais grâce des dalles ambitieuses qui pavent le chœur, étalant, sous de pompeuses armoiries, d'élogieuses épitaphes chargées de célébrer les vertus et les mérites de nobles inconnus. Je ne hais rien tant que ce déploiement d'écussons et d'éloquence funèbre pour des héros de contrebande, dont la postérité doit ignorer le nom. Le plus illustre des morts qui reposent à cette place est Gui, bâtard de Iîlois, dernier seigneur de Tholen. Par la gloire de celuilà, la valeur des autres vous est connue.
Il nous reste à parcourir les rues et à voir l'hôtel de ville. Les rues de Tholen ne sont ni bien larges, ni bien passantes, et par conséquent assez mornes. Cette promenade solitaire évoque en nous un souvenir vieux de trente ans, anecdote jadis contée par un des hauts fonctionnaires du gouvernement néerlandais, a C'était un dimanche, nous disait-il; j'arrivai en poste à Tholen. A l'entrée de la ville (X ouilelumlschepoort , où nous étions tout à l'heure), j'aperçus une cinquantaine de gaillards, tous grands, tous frais, tous pensifs, silencieux et mélancoliques, regardant avec une attention soutenue la fumée qui sortait de leurs pipes et s'élevait en blanches spirales. Nous traversons la ville; à l'autre bout, je trouve les fdles, en toilette du dimanche, toutes grasses, toutes fraîches, toutes mélancoliques, silencieuses et
pensives, qui regardaient paisiblement couler l'eau. Nous franchissons la rivière sur un bac, nous faisons une demi-lieue, et nous voilà dans un hameau où lilles et garçons sont réunis, riant comme des fous, heureux comme des rois, sautant comme des perdus au son d'un crincrin de village. Nous avions quitté la Zélande pour le Brabant, ajoutait le vieil homme d'Etat. Toute la différence des deux peuples est dans ce simple contraste. »
Je ne sais si celte observation anticipée m'aida à trouver les rues de Tholen un peu trop désertes, mais l'impression que j'en ai conservée se rapproche beaucoup du souvenir spirituellement évoqué par mon vénérable ami.
Tholen, du reste, quoique assise sur la frontière, a bien tous les caractères de sa province. Les maisons vieilles et respectables, avec leurs façades de briques , leurs pignons à redans et leurs fenêtres inscrites dans un arc surbaissé, ont toutes ce grand cachet de propreté merveilleuse et de soin méticuleux, qui est comme la livrée de la Zélande. Les vitres sont immaculées, les boutiques proprettes et bien rangées, les peintures toujours fraîches; et c'est bien quelque chose , n'est-ce pas ?
L'hôtel de ville est plus curieux que joli, plus étrange qu'imposant, plus bizarre qu'élégant, et pittoresque cependant, malgré cela. Comme l'église, il est construit en pierre, ce qui est une sorte de luxe. 11 se compose d'un rez-de-chaussée surélevé, surmonté de deux étages, le tout couronné par un diminutif de beffroi. Le premier
élage a des fenêlres trilobées, les autres fenêtres sont carrées à meneaux, et le dernier élage est crénelé. Entre les fenêtres sont des niches saillantes avec consoles et pinacles sculptés. Le perron, qu'on a modernisé, porte quatre lions tenant chacun un écusson : le premier aux armes d'Orange, le deuxième aux armes de Zélande, le troisième aux armes de Tholcn, et le dernier à celles de I'Ambacht de Schakerloo.
Au moment où nous considérions ce fantaisiste Sladhuis, un gémissement, parti de la toiture, fut suivi dans le beffroi d'un grincement significatif, et un carillon fêlé, disloqué, radoteur, se mit à psalmodier quelque chose de discordant, d'aigre et d'incohérent qui suffit à nous mettre en fuite. En 1712, un détachement de dragons français, commandés par le brigadier Pasture, fit ce que soixante ans plus tard on eût appelé un raid, c'est-à-dire une pointe à travers les provinces hollandaises, et, comme représailles d'une course que les alliés avaient faite en France, vint mettre Tholen à contribution, Il est fâcheux que dès cette époque le carillon n'ait point été dans l'état où nous l'entendîmes. Il eût suffi à lui seul pour faire sauver nos compatriotes, plus vite certainement qu'ils n'étaient venus.
Mais quel est cet autre bruit plus grave? un coup de canon! C'est le signal convenu. Notre bateau appareillé nous attend à la pointe de la rivière. Allons, en route. C'est à peine s'il nous reste un instant pour donner un coup d'œil aux huîtrières, cette pisciculture nouvelle,
improvisée depuis quelques années, et qui, clans ces parages, a remplacé l'ancienne pêche.
Ces parcs aux huîtres de l'Escaut sont encore un peu dans leur enfance. Ils donnent déjà de beaux résultats cependant, et l'avenir qui leur est réservé semble gros de promesses. Espérons que ces promesses seront tenues et qu'elles apporteront à ces populations laborieuses une nouvelle source de richesse, de bien-être et de prospérité.
Nous voici de retour à bord. Il nous reste à vol d'oiseau h. peine une lieue à faire, mais cette lieue sera doublée ou triplée par les bordées qu'il nous va falloir courir. Peu importe. Nous sommes maintenant certains d'arriver le soir même. Bergen-op-Zoom dessine au loin ses tours et ses clochers qui s'empourprent de reflets dorés. La terre promise ne nous manquera pas.
La soirée, du reste, est magnifique. Le coucher du soleil est un des plus imposants auxquels j'aie assisté. Les mots ne peuvent donner une idée du spectacle merveilleux qui se déroule à l'horizon. Comment peindre, en effet, celte délicatesse de nuances, cette finesse de tons, ces colorations à la fois brûlantes et douces, qui, partant du rouge intense pour arriver au bleu céleste , en haut comme en bas, sur le ciel comme dans l'eau, suivent toutes les dégradations du prisme et nous parviennent tamisées par une atmosphère frémissante, comme si elle participait aux joies que nous causent ces splendeurs ?
Bcrgen-op-Zoom. — Une réception militaire. — Le Schutlerij. — Le camp. — Histoire d'une ville guerrière. — Le maréchal de Lowendahl. — Le grand siège de Bergen-Qp-Zoom.
Ce n'était pas par fantaisie ou par caprice que nous avions résolu d'arriver à jour fixe dans la vieille capitale des comtes de Bergen. Nous avions, ou tout au moins l'un de nous avait des devoirs à y remplir.
Constant a l'honneur d'être major dans la garde civique. C'est un beau grade, mais qui comporte certaines obligations. L'une d'elles consistait, cette fois, à assister à un concours de tir qui devait avoir lieu le lendemain. En conséquence, bien ([n'arrivés à la nuit noire, notre bateau ne fut pas plutôt amarré, que mon aimable compagnon s'occupa de revêtir ses insignes, et qu'un de nos matelots futcnvojé à la découverte, pour savoir où demeurait le colonel-commandant, auquel nous voulions, dès le soir même, présenter nos hommages.
Un quart d'heure s'était à peine écoulé depuis son départ, lorsqu'un grand bruit de sabres et de voix m'appela sur le pont. C'était le trop bienveillant colonel Van Bcusekom qui , négligeant les exigences de l'étiquette et les préoccupations de la préséance, venait,
avec quelques officiers de son état-major, nous prendre au saut du tjalk et nous souhaiter la bienvenue.
La réception, comme bien on pense, fut des plus cordiales. Tous ces brillants uniformes prirent place dans notre petit salon. Le tjalk ne s'était jamais vu à pareille fête! Bientôt le Champagne pétilla dans les verres, les toasts amicaux furent gracieusement échangés, et, làdessus, on nous entraîna au camp, lequel, malgré l'heure avancée, était encore plein d'animation.
Ce camp, où (levaient avoir lieu le lendemain les exercices de tir, était situé sur une grande esplanade, ancien bastion fameux dans les fastes militaires de Bergen-op- Zoom, et qui jadis avait nom Kijk in de pot. Déjà, depuis une quinzaine de jours, les tentes étaient en place, les cafés et les restaurants aussi. Au milieu on avait installé un kiosque, illuminé le soir et muni d'un excellent orchestre, et comme le camp était à la veille d'être levé, tout le monde se hâtait de s'en donner à cœur joie. Les cantiniers et les vivandiers se dépêchaient de pratiquer une dernière saignée dans l'escarcelle de leurs pratiques, et la population de Bergen, pour qui cette installation avec ses accessoires était une grande distraction, rivalisait d'empressement et d'entrain avec les gargotiers de la troupe.
Quand nous arrivâmes sur le terrain, il y avait encore foule. L'aimable colonel, pour mettre le comble à ses bons procédés, eut la gracieuseté de nous faire donner une aubade par la musique, et le brave capitaine Koorevaar prit à tâche de me griser, ce qui était une manière
toute soldatesque de me prouver la cordiale sympathie qu'il ressentait pour ma personne.
Je n'ai pas l'intention d'entrer ici dans de longs développements sur l'armée néerlandaise, d'expliquer quel rô!e le schulterij joue dans cette armée, non plus que de m'étendre sur les avantages do celte institution. Je me bornerai à dire que cette schutterij présente de grandes analogies avec notre ancienne garde nationale, mais qu'elle est plus sévèrement tenue, plus solidement organisée, offre plus de cohésion, étant composée en partie d'hommes ayant déjà servi dans l'armée, et surtout qu'elle est prise plus au sérieux par ceux qui en font partie ' .
Etant donné ce point de départ, tous ceux qui ont quelque connaissance des choses militaires seront d'accord qu'une concentration de troupes de celte nature, enlevées pour quelques jours à leurs foyers, forcées de vivre sous la tente, d'observer la discipline, de se former aux exercices, de se plier aux exigences du commandement, ne peut être qu'une chose excellente. De la sorte, officiers et soldats apprennent à se connaître; il naît de ces rapports forcés une camaraderie précieuse qui faci-
1 Instituée par la loi du 1 1 avril 1827, la schutterij est destinée à la défense du territoire et au maintien de l'ordre. Elle se divise en schutterij active et en schulterij sédentaire , composée elle-même de trois bans : le premier comprenant les célibataires et veufs sans enfants; le deuxième et le troisième, les hommes mariés et les veufs avec enfants.
La force approximative de la schutterij néerlandaise est de quatrevingt-dix mille hommes, dont vingt-cinq mille hommes dans la division active et soixante-cinq mille dans la sédentaire.
litc les relations dans l'avenir, sans compter que les quelques coups de feu qui retentissent aux oreilles aguerrissent toujours un peu les tympans novices et font qu'aux jours décisifs on se sent moins dépaysé.
Donc, on ne peut qu'applaudir à ces exercices périodiques, et, pour ma part, j'avoue que j'y pris un très-vif intérêt. Le lendemain, du reste, notre journée fut bien remplie et se passa d'une façon toute guerrière. Le matin, nous reçûmes à notre bord un brillant état-major qui voulut bien partager notre déjeuner. Le soir, nous fûmes invités au banquet d'adieux, offert par les officiers de la schutterij aux autorités de la ville et à sa garnison. \ T ous assistâmes également à la fête qui suivit le banquet, et, entre temps, Constant trouva moyen de se couvrir de gloire en remportant une des palmes du tournoi, c'est-à-dire un des prix du tir militaire.
Loin de moi l'intention de raconter en détail celte journée guerrière; toutefois, mon récit serait incomplet, et je ferais preuve d'ingratitude, si j'omettais un double incident qui m'émut très-profondément. Ce fut d'abord un toast gracieux et bienveillant porté par le président du banquet à l'écrivain français qui assistait à cette grande fête de famille, et ensuite un second toast très-chaleureux, tout du cœur, porté par le brave colonel Knyght à la France, « à ce grand et noble pays, auquel nous devons tant » . Ce sont là ses propres paroles, et bien que je l'en aie remercié sur l'heure en buvant à la Néerlandc, je tiens à montrer que je ne les ai pas oubliées.
LE COEUR ])l PAYS.
Débuter à Bergen-op-Zoom par une petite fêle militaire, c'était vraiment être servi à souhait, car les émotions guerrières tiennent dans l'existence de cette martiale cité une place tout exceptionnelle. Sans les sièges qu'elle a subis, sans les faits d'armes qui se sont accomplis sous ses murs, le nom de Bergen, en effet, ne serait guère connu, et si ce nom est plus populaire que celui de mainte autre grande ville, elle le doit aux trésors de bravoure qui ont été dépensés, aussi bien dans l'attaque que dans la défense de ses remparts.
Bien que d'une antiquité peu commune , pour le pays du moins, Bergen ne commença à tenir une place dans l'histoire que le jour où elle fut fortifiée. Elle doit, au dire des vieux annalistes, son origine à une petite colonie de pécheurs qui vint s'établir à l'embouchure de la petite rivière de Zoom. Une élévation qui dominait tout le pays environnant, et qui les mettait à l'abri des inondations, les y avait attirés. Berg, montagne ; op Zoom, sur la Zoom : l'étymologie de son nom est trop claire pour prêter à beaucoup d'interprétations.
En Gôi, sainte (îertrude, la plus âgée des filles de Pépin de Landcn, vint la visiter. La pieuse princesse avait établi son séjour habituel dans une petite cité voisine qui devait plus lard porter son nom, Sint- Gerlruidenberg. De là, ses bienfaits rayonnaient sur les pays d'alentour, elle s'occupait d'améliorer le sort de ces populations encore très-primitives, et le résultat de sa venue à Bergen fut la fondation d'une église, qui dans la suite lui fut consacrée.
Comprise à la mort de sainte Gcrtrude parmi ses biens patrimoniaux, la petite ville naissante fut adjointe à la baronnie de Breda et fit, à ce titre, partie du duché de Hrabant. En 1287, Jean I er , ayant partagé en deux la baronnie de Breda, attribua Bergen et son territoire à Gérard, seigneur de Wesemael, et ce nouveau suzerain la fit entourer de murailles, y fit bâtir un château, et c'est de ce temps-là que date son entrée dans l'histoire.
Je n'essayerai pas, toutefois, de la suivre à travers ses développements successifs. Un seul fait nous importe dans une suite de trois siècles. La grande église fondée par sainte Gerlrude devint, en 1397, la proie des flammes. En 1442, elle fut reconstruite par ordre de Jean de Glimes, qui l'érigea en collégiale, avec huit chanoines. J'ai tenu à rappeler cette date, parce que nous aurons plus tard à nous occuper du monument qui nous la fournit.
Dès 1287, Bergen avait eu ses seigneurs particuliers, qui portaient le titre de baron. En 1533, elle fut érigée en marquisat par l'empereur Charles-Quint. Et, fait très-curieux, elle qui jusque-là était restée le bien patrimonial d'une seule et même famille, à partir de ce jour, elle vit en moins de deux siècles son titre devenir l'apanage de six maisons différentes et de nationalités diverses. En 1558, en effet, elle passa dans la famille de Mérode; en 1577, dans celle dcU'cthem; en 1625, dans celle de S'Heerensbergh; en 1641, dans celle de Hohenzollern; en IG62, dans celle de Latour d'Auvergne, et en 1722, dans la maison palatine de Pultzbach, en Allc-
magne, où son tilre resta jusqu'en 1801. Je dis « son titre », parce qu'à partir de 1577, surprise par Chanipigny, qui avait des intelligences dans la place, elle fut enlevée à ses suzerains héréditaires, et, de ce jour, demeura annexée aux Provinces-Unies.
Avant cela, elle avait été témoin d'un premier fait d'armes de grande importance, désastreux pour les Espagnols, auxquels elle semble, du reste, avoir toujours porté malheur; et comme c'est de ce temps que commence sa réputation militaire, je demande la permission de le rappeler en quelques mots.
Le commandeur Hequesens, décidé à faire rentrer dans l'obéissance la Zélande insoumise, avait, en 157 / i, réuni sous les murs et dans le port de Bergen-op-Zoom une armada que, dans sa fierté castillane, il croyait invincible. Ses plus habiles capitaines, les sieurs de Glimes et Julian Romcro, en avaient pris le commandement. Le 28 janvier, persuadés qu'ils n'avaient qu'à se montrer dans un si terrible appareil pour faire trembler tout le pays, et rétablir partout la domination du roi, ils sortirent en bel ordre, et s'avancèrent sur l'Escaut. Mais à peine avaient-ils dépassé la pointe de Rommerswaal que les « Gueux de mer » , qui les attendaient de pied ferme, leur tombèrent dessus. Le premier choc fut terrible. L'artillerie espagnole, qui était très-supérieure à celle des Zélandais, fit des ravages considérables dans leurs rangs. Dès la première décharge, l'amiral Royzot, qui commandait la flotte, eut un œil crevé; le capitaine Claes Clacsscns eut les deux jambes emportées; le ca-
102 LA HOLLA.VDE PITTORESQUE.
pilainc Schot et le capitaine Valentin perdirent chacun* un bras. Mais ces héros mutilés, excitant leurs hommes de la voix et du geste, les lancèrent à l'abordage des bâtiments ennemis, et en un instant la mêlée devint générale.
Ou se battit de part et d'autre avec un acharnement égal. Ce fut une action héroïque qui vint faire pencher la balance en faveur des Gueux et décida du sort de la journée. Iîoyzot était non-seulement un très-brave marin, mais c'était encore un esprit très-pratique; aussi avait-il promis aux hommes de sa flotte « que ecluy qui durant le combat iroit quérir l'enseigne de l'ennemy auroit un nouvel habit ' « . Il paraît que cette promesse était tentante, car un jeune gars de Souleland, près Flessingue, nommé Jasper Leynsen, profitant de ce que ses camarades étaient occupés à se battre corps à corps avec les Espagnols, escalada le navire amiral, grimpa au haut du mât, arracha le pavillon du sieur de Glimcs, et, s'en faisant une ceinture, se laissa retomber sur le pont.
A cette vue, tous les bâtiments espagnols croient que l'amiral amène son pavillon et que la bataille est perdue. Le désordre se met partout, on ne cherche qu'à fuir. Mais les Zélandais redoublent de furie, et la mêlée devient plus meurtrière encore. L'amiral de Glimes, le sieur Perenot, cousin du cardinal de Granvellc, les capitaines Gaglia, Acugna, Meto, Elfiero, sont égorges sur leur pont. Le massacre fut épouvantable ; « on ne print
' Metereji, Histoire des Pays-Bas.
LK COEUR Dl PAYS.
personne à mercy (le tous ceux qu'on trouva en vie. Ceux qui csfoyent à demy morts estoyent jettes à l'eau sans les fouiller, encores qu'ils eussent des chaînes d'or au col " .
Les Zélandais capturèrent dix navires et en brûlèrent autant. Juliaii Romero ne put s'échapper qu'en se jetant à la nage. Il gagna ainsi la digue de Schakerloo, d'où Rcqucscns avait assisté en personne à cette effroyable débâcle. « Vous saviez, dit-il au Commandeur, que je n'étais pas homme de mer, mais bien guerrier de terre ferme. Il n'est pas surprenant que nous ayons perdu cette flotte; on nous en donnerait cent que nous les perdrions toutes. » A quoi Requesens répondit : « Remercions Dieu. La faute de ce désastre n'est pas à vous non plus qu'à ces braves gens; elle n'est imputable qu'à nos péchés. »
Après que Iicrgen eut été surprise par Champigny, les étals y placèrent une garnison anglaise sous le commandement d'un vieux capitaine, le colonel Morgan, homme d'une bravoure à toute épreuve, d'une habileté peu commune et de conscience assez large. Ses soldats, grands pillards, fort maraudeurs et assez mauvais garnements, profitaient de la liberté qu'on leur laissait d'opérer des reconnaissances au dehors de la place, pour aller faire de « grandes courses , qui rendoyent les chemins entre Anvers, Brusselles et Malines mal seurs » . Ils s'attaquaient aux convois des marchands, dévalisaient les voyageurs et faisaient prisonniers les bourgeois inoffensifs pour les mettre ensuite à rançon. Nous
n'avons plus guère idée aujourd'hui de ces guerres de brigandages. L'n exemple, pris dans le nombre, montrera jusqu'à quel point ces « parcoureurs de pays » poussaient l'audace et l'absence de toute espèce de scrupules.
Un jour, sous la conduite de deux officiers d'aventure, les capitaines Cotwis et Augustin, ils sortirent au nombre d'environ trois cents. Leur intention était de pousser jusqu'à Anvers et d'enlever quelques-uns des bourgeois de cette ville, lesquels avaient l'habitude d'aller chaque jour, en assez nombreuse compagnie, prendre le frais à la promenade du Borgherhoudt, située aux portes mêmes de leur cité. Leur plan était, du reste, très-habilement conçu. Cent de leurs meilleurs cavaliers devaient passer sous les murs de la ville , prendre les promeneurs par derrière et les pousser devant eux du côté de Dambrugghe où l'eau était très-profonde. Là, les autres qui auraient eu le temps de jeter un pont sur la rivière devaient les attendre, faire traverser de force les bourgeois, détruire le pont ensuite, et, à l'abri de toutes poursuites, regagner Bergen-op-Zoom avec leur capture.
« Leur dessein etoit bon, dit le vieil annaliste auquel j'emprunte ce haut fait; mais la nuit précédente il avoit tellement plu, et l'eau etoit sifortcreiie, que sur cent chevaux, vingt ne peurrent point passer; et ceux qui passèrent ne prirent pas plus de trois ou quatre prisonniers. » C'était peu de chose, presque une opération manquée; mais l'alarme étant donnée en ville, les bourgeois sortirent en nombre pour délivrer leurs concitoyens, et
tombèrent dans l'embuscade du pont, où ceux de Bergen en saisirent une quarantaine. Dans ce coup de filet il y avait quelques gens riches, des marchands, des banquiers; toutefois ces honnêtes maraudeurs, qui s'entendaient en affaires, ne voulurent pas les mettre à rançon individuellement. Ils exigèrent cinquante mille florins pour la totalité.
On comprend l'inquiétude que répandaient sur tout le pays ces courses aventureuses, et à quelles sollicitations de toutes sortes le prince de Parme obéissait, quand, le 24 septembre 1588, il vint, avec « beaucoup d'artillerie, de gabions, de masts, de planches, de charpentiers et de batteaux » , mettre le siège devant Bergen-op-Zoom. Mais la réputation de la place était déjà si bien établie que le prince jugea que tout ce déploiement de troupes et d'engins n'était pas suffisant pour l'emporter à courte échéance; il eut donc recours à la trahison. Deux Anglais amené* en son camp lui promirent de faire livrer une porte par la garnison malcontente. El pendant qu'il se croyait certain du concours des deux traîtres, ceux-ci, le vendant à son tour, faisaient tomber ses meilleurs officiers dans une embuscade, et périr, dans un assaut mal donné, quinze cents de ses plus braves soldats.
L'entreprise mnnquée, le prince abandonna la partie. Celle-ci fut reprise en 1G05 par les sieurs de la Biche, du Terrail etd'Klte, qui, à deux reprises, et à deux mois d'intervalle, tachèrent de surpendre la ville, de 1' « escheller » , comme on disait alors, et de s'en emparer par
106 LA HOLLAXDE PITTORESQUE.
un coup de main. La première fois ils y vinrent en petit nombre, la seconde fois avec une forte troupe, et les deux fois ils furent battus, très-maltraités et obligés de prendre honteusement la fuite.
Ils avaient compte avoir bon marché de la place à cause du peu de garnison qui s'y trouvait. Mais les bourgeois prêtèrent main-forte àla troupe. L'attitude de la population fut, du reste, admirable. Tout le monde se battit avec un archarnement extraordinaire. Devant le danger menaçant la patrie commune, les différences de religion s'effacèrent. « Les bourgeois et hahitans qu'on sçavoit estre de Religion Romaine, écrit un contemporain, ne s'acquittèrent pas moins de leur debvoir sur les rampartsct allieurs que les autres, voire crioyent encores plus à la ruyne de leurs ennemis. » La contenance des femmes fut au-dessus de tout éloge. " C'étoit une chose admirable de voir avec quel courage les femmes et enfants, assisloyent les combattants, apportans de la poudre, des balles, des cercles engouildronnés, des chausse-trappes, des pierres et de la paille , voire jusques à la paille de dessoubs leurs lits. D'autres mirent leurs enfans hors des berceaux, à celle (in de s'en servir pour apporter des pierres sur les ramparts. » Cette double victoire, on le comprend, augmenta singulièrement la renommée militaire de Bergen-op-Zoom ; mais ce qui mit le sceau à sa réputation comme place forte, ce fut l'échec que le marquis de Spinola, « ce grand preneur de villes » , éprouva sous ses murs.
Pendant onze semaines ce célèbre homme de guerre-
LE COEL'R 1)1 PAYS
ior
la pressa dans un siège en règle sans obtenir un avantage sérieux, sans pouvoir, malgré des assauts répétés, emporter un seul de ses ouvrages. A la fin de septembre, après deux mois de luttes journalières, le feu de la place était encore si violent que le général espagnol, voulant élever à tout prix des batteries de gros calibre, était obligé de donner buit et neuf écus par nuit aux terrassiers, cpii remuaient la terre pour construire les épaulements ' ; et encore à ce prix les bras manquaient.
Quelques jours plus lard, le 2 octobre, le prince Maurice, s'approchant avec son armée, vint prendre position aux environs de Rosendaal, à trois lieues de la ville assiégée; et sur le midi (\u même jour les sentinelles postées sur les ouvrages les plus avancés de la place firent savoir à ceux qui commandaient en ville qu'on voyait les Espagnols plier bagage et déloger. Spinola croyait avoir gagné assez d'honneur en se retirant en bon ordre, sans chercher à pousser les choses plus à fond.
Cette succession de sièges glorieux fit comprendre aux états de quelle solidité était cette ville de Bergen-op- Zoora. Aussi résolurent-ils d'en faire une place de guerre exceptionnelle , et l'illustre Menno Coehoorn, le rival de Vauban , épuisa pour sa défense toutes les ressources de sa science et de son génie. Dès lors elle passa pour imprenable. Couverte par l'Escaut sur deux de ses faces, facile à ravitailler de ce côlé, dominant les contrées environnantes, pouvant èlre isolée, en quelque
' Le Clerc, Histoire des Provinces -Uni es.
in '■! 'liTn
108 LA HOLLANDE PITTORESQIE.
sorte, par des inondations, défendue en outre par des travaux formidables, elle semblait défier tous les efforts, rendre vaincs toutes les tentatives ; aussi n'y eut-il qu'un cri de dédaigneux étonnement quand, le 2 juillet 1747, on apprit dans l'armée alliée que les troupes françaises placées sous les ordres du comte deLowcndahl avaient reçu l'ordre de marcher sur Bergen-op-Zoom, et de s'en emparer.
Un écrivain admirable, Voltaire, dans son Siècle de Louis XV, a retracé, avec une merveilleuse concision, les grands traits de ce haut fait d'armes. J'avais envie de renvoyer simplement le lecteur à cet inimitable récit, lorsqu'un document inédit, inconnu, m'est tombé entre les mains. C'est le journal d'un officier de l'armée assiégée, le général baron Samuel de Constant, tracé sur les lieux mêmes, écrit jour par jour et presque heure par heure. Ai-je besoin de dire que c'est parmi les papiers de famille de mon aimable compagnon de voyage que j'ai fait celte exquise trouvaille? Elle est donc ici doublement de circonstance, et l'on ne m'en voudra pas de résumer en quelques pages ce précieux document.
Tout d'abord , ce compte rendu d'un témoin oculaire nous dépeint l'incurie qui a présidé à la mise en élat de la place. On est tellement certain qu'elle est inexpugnable qu'on n'a pris aucune des mesures prévenlives qui sont d'usage dans la défense des ouvrages militaires. Alors que le génie a porté tous ses soins et toute son attenlion à fortifier Sandvlief, dont les Français se sont rendus maîlrcs en vingl-qualre heures, « il est remar-
quable, constate notre écrivain, qu'on n'a pris aucune précaution ni mesure pour la défense, ni au dedans ni au dehors de la place; les maisons, bois, hayes, autour des fortifications, sont restés dans leur entier, aucune batterie de faite dans les ouvrages, rien du tout de préparé en ville; casi point d'artilleurs et tout au plus six mineurs. Enfin tout est dans un état si pitoyable que, si la ville eût pu être tout à fait investie, cette formidable forteresse auroit tout au plus tenu dix jours. »
Le 14 juillet, AI. de Cromslrom arrive cà Bergen, et prend le commandement de l'armée et de la ville 1 . Il laisse le détail du dedans au prince de Hesse, gouverneur de la ville, et celui du dehors au prince de Saxe. Il presse l'arrivée des troupes supplémentaires. Les assiégés peuvent compter, du reste, sur deux armées de secours.
Dans la nuit du 14 au 15, les Français ouvrent la tranchée. Dans la nuit du 18 au 19, leur première parallèle est achevée. Le 20 au malin, avecle jour, ils commencent à tirer sur la ville. Ils ont environ trente pièces et vingt mortiers. Les premières bombes qui tombent sur Bergen mettent le feu à la grande église et la réduisent eu cendres.
A partir de ce moment le duel, d'artillerie devient incessant, et, à l'abri de ce duel, les Français poussent leurs travaux avec une rapidité surprenante. « Leurs ouvrages avancent extrêmement La tranchée avance aussi con-
1 L'acle du nrinco d'Orange le déclarait commandant en chef depuis l'Escaut jusqu'à la Meuse.
110 LA HOLLAXDE PITTORESQUE.
sidérablcmcnt de ce côté... Ils poussent avec beaucoup
de vitesse et de facilité leurs sapes sur le glacis Ils
approchent déjà les palissades et ont tracé une troisième parallèle. » Telles sont les notes que je relève à la date des 23, 28 et 29 juillet. Du côté des assiégés, au contraire, le feu est mal réglé; deux sorties, l'une dans la nuit du 15 au 16, l'autre dans celle du 29 au 30, sont mollement conduites, mal dirigées et rentrent « avec assez de désordre » .
Le 26 et le 30, les assiégeants démasquent de nouvelles batteries. Le 1" août, ils poussent leurs sapes jusqu'aux palissades. Le 4, ils perfectionnent leurs logements de tranchée qui aboutissent à celles-ci, et, dans la nuit du 5 au 6, à minuit, ils donnent l'assaut au chemin couvert du front de l'attaque et se logent sur la crête aux cinq angles saillants. Maintenant les assaillants ne vont plus avancer que pas à pas, la lutte va devenir pour ainsi dire corps à corps. Mous ne les suivrons pas à travers cette incessante bataille ; mais j'ai tenu à donner ces premières indications exactes, officielles en quelque sorte, pour montrer avec quelle rapidité les opérations étaient menées, avec quel entrain le siège était conduit.
Rien ne peut arrêter la marche des assiégeants, lente, il est vrai, mais régulière et sûre. C'est en vain que, le 10 août, le général Suartzcnbcrg, qui commande une des armées de secours, va tenter une diversion. C'est en vain que le 12 on recevra un renfort d'artilleurs, d'artificiers et mineurs venant d'Angleterre ou détachés de
la grande armée; que le 13 arriveront huit bataillons de secours; chaque jour est marque par un pas en avant, chaque heure par un progrès.
« La nuit du 15 au 16, les Français, après avoir fait jouer une mine sous la lunette de Zélande , y donnent l'assaut et se logent sur la face renversée. — La nuit du 16 au 17 , on fit une sortie sur le nouveau logement des Français, qu'on réussit à déranger un peu, ce qui coûta bien du monde. — La nuit du 17 au 18, l'alarme est dans la ville au point que M. de Cromstrom fait des dispositions pour la retraite... La nuit du 19 au 20, les Français font sauter l'angle de la lunette d'Utrecht et se logent à la pointe de la lunette. — Dans celle du 20 au 21 , ils ruinent une partie de la galerie. Du 21 au 22, ils comblent le fossé Dedem. » Et le brave soldat qui assiste cà ces progrès s'accentuant chaque jour davantage laisse percer son chagrin et son découragement dans les lignes suivantes : « Les mineurs ennemis ont tout à fait le dessus sur ceux de la ville, et en général la défense de la place est bien faible pour tous les avantages qu'on y a. On ne retarde casi point les travaux des ennemis, qui trouvent les plus considérables obstacles dans l'excellence delà fortification seule. »
Rien de plus saisissant que de suivre ainsi dans ces notes tracées sur le fait les péripéties de l'attaque et de la défense. Rien n'est plus impressionnant que de voir chaque jour se resserrer la ligne de fer et de feu qui entoure la ville; de voir s'écrouler un à un tous ses bastions fameux , et le terrain , disputé pied à
pied, boire avidement le sang dont on l'abreuve. Mais à quoi bon s'arrêter à ces détails? Mon but était de prouver que la prise de Bergen ne fut pas, comme certains l'ont cru, comme beaucoup l'ont dit ou répété, un coup de main heureux, une sorte d'aventure audacieuse où la furia francese put revendiquer la part dominante. Et ce que nous venons de lire suffit à établir que ce fut, au contraire, un siège dans toutes les règles, complet, sérieux, sévèrement conduit, rondement mené, il est vrai, mais où rien ne fut abandonné au hasard et où l'assiégé ne trouva pas une faute de tactique, pas une négligence, pas une imprudence, pas un faux calcul à reprocher à l'assiégeant.
Il me tarde, du reste, d'arriver au dénoùment de ce grand drame militaire. J'arrête toutefois au passage un dernier épisode, un de ceux qui, dans ce récit technique, peuvent le mieux faire comprendre l'acharnement qu'on apportait des deux parts. C'est, il me semble, un de ces faits qui se passent de commentaires. « Le 13, vers le matin, les Français font sauter une mine sous la lunette L'trecht à droite. Cette mine renverse le peu de galerie qui subsistait encore. Deux ofûciers et trente hommes qui s'y trouvaient sont enfermés et enterrés... On ne peut leur donner aucun secours, et on est obligé de les abandonner vivants à l'horreur de leur sort. »
Maintenant arrivons à la fameuse journée du 16 septembre. Ici je laisse la parole à notre narrateur, et me garderais bien de changer un mot à son récit.
" La nuit du 15 au 16, le feu des ennemis est extre-
niement vif; celui de la place n'a jamais été aussi mauvais. Il n'y a jamais eu en ville moins de précaution et plus de sécurité que celte nuit.
« Le 16, à cinq heures du matin, après trois décharges générales de bombes, dont les dernières n'étaient pas chargées, les Français montent à l'assaut en même temps par la brèche de la demi-lune et celles des bastions Pucelle et Cochoorn. On était si peu sur ses gardes, et les brèches étaient si mal gardées, que sans difficultés sérieuses l'ennemi pénétra jusque sur le rempart, et n'eut aucune peine à gagner les retranchements et à occuper le rempart à droite et à gauche. L'alarme ne fut en ville que fort tard. Tout dormait, tout le monde était dans une sécurité profonde; on peut juger si, dans la surprise, les dispositions peuvent être bonnes. M. de Cromstrom eut beaucoup de peine à se persuader de ce qui se passait. Les troupes qui campaient dans les fossés, du côté de la porte de Sleenbcrgen, ne purent arriver en ville que lorsque l'ennemi avait déjà gagné le rempart et s'était répandu dans les rues. On les disposa comme l'on put à mesure qu'elles débouchaient. Les Français avaient déjà dépassé la place et entraient dans la rue de Steenbergcn, lorsque les troupes de la garnison les refoulèrent sur la place où le combat continua, des plus vifs et des plus rudes, pendant deux heures. 11 devint bientôt général sur toute l'étendue de la ville et dans toutes les rues, au point que les Français s'étant répandus partout, occupant les maisons et gagnant les remparts jusque vers la porte de Sleenbcrgen , on fut
obligé «le battre en retraite. M. de Cromstrôm déGla avec les troupes bors la porte de Steenbergen, les ennemis poursuivant la garnison à mesure qu'elle se retirait. Deux bataillons écossais, qui dès le commencement avaient fait la meilleure contenance du inonde , fermèrent la retraite et furent extrêmement maltraités. A la porte de Steenbergen le carnage fut plus grand que partout ailleurs, et ce fut là la clôture de l'assaut. Les Français fermèrent les portes sur la garnison, et en levant le pont-levis firent les cornes à M. Cromstrôm. Ils prirent toutes les troupes qui, étant coupées, ne purent leur échapper.
« Pendant que cela se passait en ville, l'alarme parvint bientôt au camp. Les Français, au moment de l'assaut, avaient fait une fausse attaque sur les lignes pour distraire les troupes et éclairer les mouvements du prince de Saxe. Celui-ci était dans une sécurité et dans une tranquillité pareilles à celles qu'on éprouvait en ville, et les dispositions n'y furent pas meilleures. Les Français étaient déjà quasi maîtres de la place avant que l'alerte fût au camp, et l'on ne fut pas longtemps, à se déterminer à la retraite. Elle s'accomplit avec tout le désordre imaginable. Tous les postes, depuis la porte de Wouw jusqu'au fort Pinsen, furent abandonnés avec tant de précipitation qu'on ne se donna pas le temps '. Les régiments se retirèrent sur la hau-
1 A partir de cet endroit, le manuscrit en mauvais état présente des lacunes.
tour joint avec les troupes sorties de la
ville; ils meilleur ordre le chemin de Sleen-
bergen, d'où le lendemain elles se rendirent à l'armée d'Oudcnbosch, dont M. de Cromstrom prit le comman dément en chef. »
J'ai tenu à reproduire intégralement les péripéties suprêmes de cette surprenante « entreprise, dont l'idée et plus encore le succès étonnèrent toute l'Europe ' » ; car ce récit, tracé par un officier général instruit, éclairé, et loyal autant que brave, jette une éclatante lumière sur le dénoûment de ce siège épique, et en dissipe toutes les obscurités.
Les contemporains de ce grand événement n'hésitèrent pas, en effet, à prononcer le mot fatal avec lequel on explique tant de mécomptes à la guerre.
Qu'ils aient crié « à la trahison • , il n'y a point à leur on vouloir, c'était en quelque sorte inéluctable; mais que des historiens de notre temps, que des écrivains de nos jours 2 aient osé répéter cette grosse injure, il y a lieu de s'en étonner. 11 fallait que la partialité leur mît un bandeau sur la conscience , ou qu'ils fussent bien mal renseignés. Pour ma part, dans cette continuité de combats, dans cette succession ininterrompue d'opérations meurtrièrOs, combinées avec un savoir implacable, conduites avec une précision admirable, je ne vois au-
1 Va.v Hasselt, Belgique et Hollande.
2 Notamment M. Schwartz, dans son livre Les Pays-Bas considérés au point de rue historique, politique et topographique, etc. •
rssw
116 LA HOXtiAft'DE PITTORESQUE
cime place pour la trahison. On ne s'épuise pas en pareils efforts, quand on a d'autres moyens d'emporter une citadelle. Et dans ce combat des rues après l'envahissement de la ville, dans celte effroyable boucherie de la grande place et de la porte de Steenbergen, je cherche en vain des traîtres, je n'aperçois des deux côtés que des braves gens, énergiques et résolus, faisant héroïquement leur devoir.
Une autre accusation dont le récit du général Samuel de Constant lave complètement non pas les vaincus, cette fois , mais les vainqueurs, c'est le massacre général des soldats et des habitants qu'on leur attribue fort gratuitement, et le pillage réglé de la ville, ou plutôt de ce qui en restait. Que, dans l'ardeur de cette bataille des rues, on se soit peu ménagé de part et d'autre, il n'en faut pas douter; que des habitants aient péri avec des soldats ; que des femmes, des enfants, aient trouvé la mort dans cette lutte de maison à maison, la chose semble bien probable. Mais entre ces accidents douloureux, déplorables, conséquence inévitable d'une lutte aussi acharnée, et un massacre en règle, il y a un abîme. Et cette phrase : ci Ils prirent toutes les troupes qui étant coupées ne purent leur échapper » , prouve ainsi qu'on lit quartier aux vaincus , qu'on laissa la vie aux prisonniers, et à plus forte raison aux bourgeois.
A l'appui du journal du général de Constant, je trouve, du reste, dans les mêmes archives une aulre pièce qui en est l'irréfutable confirmation. C'est une lettre, ou, pour mieux dire, un rapport que son second fils, Philippe
LK GOELIl DU PAYS. 117
Germain de Constant, capitaine-lieutenant, assistant comme lui au siège de Bergen-op-Zoom, adresse à son père, qui est en même temps son supérieur hiérarchique, pour justifier de ses actes pendant cette terrible journée.
Il raconte comment, détaché au fort de Pinscn, il fut coupé du quartier général, demeura sans ordres et sans instructions, et comment, ne voulant pas abandonner son poste, il fut enveloppé par l'ennemi, résista jusqu'à la dernière extrémité et fut fait prisonnier.
a Quoique je perdisse du monde, écrit-il, et que je n'eusse aucun espoir de pouvoir me sauver, je fis mes dispositions pour me défendre à l'extrémité et pour me rendre respectable. Je partageai mon monde à droite et à gauche, aux barrières, pour défendre l'espèce de digue par où l'ennemi pouvait venir jusqu'à moi. Au bout d'un quart d'heure, il déboucha effectivement sur mon poste avec grand bruit et en grande force, et parvint sans peine à m'envclopper et à me renverser. Je fus pris avec deux officiers et ce qui me restait de mon monde. Mes deux sergents et une quinzaine d'hommes y perdirent la vie. M. de Gustinc, qui commandait, empêcha, en s'exposant lui-même, que le massacre ne fût plus grand. »
La conclusion de ce grand fait d'armes, car en tout il faut conclure, ce fut un bâton de maréchal remis au vainqueur, qui l'avait bien gagné. Le comte de Lowendahl devint en outre l'un des héros les plus populaires de l'Europe. Son nom passa sur toutes les lèvres, et son héroïque victoire fut mise en chanson.
Une autre conclusion, plus inattendue celle-là, ce fut
l'exaltation de la maison d'Orange qui vit le stathoudérat héréditaire institué dans sa famille , et qui , cumulant cette haute situation avec la direction des armées, se trouva momentanément, dans la personne de Guillaume IV, en possession d'un pouvoir presque royal.
Enfin, dernier résultat, Bcrgen-op-Zoom perdit en ce jour cette réputation d'inviolabilité qu'elle avait si glorieusement conquise. En vain, en 1813, les troupes françaises , en infligeant un douloureux échec aux Anglais qui les assiégeaient, rendirent-elles à ses remparts une partie de leur antique lustre. La couronne virginale de la noble Bergen était effeuillée pour toujours.
Une vieille \illc de commerce. — Hues et monuments. — La lerre de sainle Gertrude. • — Épilaphes et tombeaux. — ■ fan melle lippeu. — Le portier tlu Stadhuis.
Aujourd'hui que Bergen -op -Zoom a renoncé à la gloire militaire complètement et pour toujours (car on met autant d'entrain à saper ses remparts, à niveler ses ravelins, à détruire ses bastions et ses lunettes, qu'on en mil au temps de Coehoorn aies édifier), les fastes de son histoire passée ne doivent pas nous dispenser de lui faire un bout de visite.
« Elle a un très-beau port sur l'Escaut » , dit un auteur du dix-septième siècle '. Ce port, nous l'habitons, et rien que cette qualification prétentieuse appliquée à un long boyau très-peu large, médiocrement profond, bon pour les « flibots, heudes, boyers et cronstèves » de l'amiral Boyzot, mais insuffisant pour un brick, peut nous donner une idée exacte de la marine des vieux Zélandais. Faute de point de comparaison, faute de mesure exacte, nous grossissons, en effet, singulièrement
' Voir les Dclicrs des Pays-Bas,
l'importance de ces expéditions, de ces armadas et de leurs combats maritimes. Les flottes de cinquante, de cent, voire deux cents navires qui y prennent part, nous apparaissent composées d'embarcations de ligne, de frégates et même de vaisseaux à trois ponts. Il n'en était rien. La mesure exacte, le terme de comparaison, le « très-beau port » de Bergen-op-Zoom nous les fournil; tàcbons désormais de ne plus les perdre de vue.
Ce premier point noté, quittons ce havre qui n'a rien de bien curieux, et longeons le grand bassin dont le quai va nous conduire tout droit en ville. Quel changement d'aspect! comme on voit bien que nous ne sommes plus en Zélandc! Quelle physionomie différente, aussi bien aux maisons qu'aux gens! Plus de ces demeures de briques, aux murs sombres, aux boiseries soigneusement rechampies, aux stores coquets, aux vitres immaculées. La brique est bien toujours le matériel employé, mais on l'habille de ce badigeon gris blanc si cher à la Belgique. Les stores ont fait place aux volets; les boiseries claires ont cessé de trancher sur la façade sombre; un gai désordre règne dans les étalages modestes ; la négligence insouciante se fait jour dans les intérieurs, et au seuil des maisons, de gros mioches joufflus, ébouriffés, barbouillés et mal mouchés, tripotent avec une joie sans mélange la boue noire, grasse et charbonneuse du ruisseau.
La race elle-même est tout autre. Les hommes sont plus gros, plus blonds, plus rougeauds et moins graves. Les femmes sont plus fortes et moins sveltes ; la peau
La porte Xotre-Dame, a Bergen op Zoom.
(D"aprés une étude de M. de Cqnstant-Rebecque. )
LE COEIR DU l'AYS. 121
mate ou colorée n'a plus cctle transparence délicate dos visages de Walcheren; la chevelure est beaucoup plus abondante, plus rebelle aussi; et les courbures du corsage aussi bien que celles du jupon indiquent une puissance et une solidité de carnation qu'on chercherait vainement dans les îles de Tholen, de Sehouiven et même de Beveland.
Là-bas c'est le sang zélandais dans toute sa pureté. Ici c'est le sang brabançon dans toute sa vigueur. Il coule à pleins bords. Sous ces muscles charnus, sous ces corsages rebondis, sous ces joues arrondies, on le sent qui filtre et qui court. Du premier coup d'oeil on s'aperçoit qu'on a sous les yeux un peuple au tempérament sanguin, et l'étude du caractère et des mœurs confirme dans cette impression première.
Indépendamment de ces signes généraux propres à toute la contrée, quelques aimables officiers, grands connaisseurs en ces matières, nous affirment, avec une conviction chaleureuse, que les filles de liergen-op-Zoom ont spécialement et particulièrement la réputation d'être jolies. Pour nous, simples passants, jugeant par ce que nous en voyons, nous dirons que ce sont plutôt de belles filles.
Mais nous voici arrêtés dans notre course par un monument vénérable. C'est la porte Notre-Dame, dernier débris de ces vieux remparts si chaudement attaqués à maintes reprises, et si vaillamment défendus. Jadis ce robuste monument était bordé par un fossé plein d'eau, et son aspect alors était encore plus
122 LA HOLLAXDM PITTORESQUE.
imposant. Aujourd'hui le fossé est comblé, et la rue le traverse. Mais la vieille porte, sentinelle demeurée à son poste, n'a rien perdu de son allure Cère, de son air rébarbatif et de sa tournure martiale.
Deux grosses tours, robustes et vaillantes, la précèdent, surmontées de longs toits en poivrières et percées de maigres ouvertures, étroites, étranglées, solidement grillées et qui défient toutes les tentatives. A la base du massif principal, une grande baie ogivale, coiffée d'une petite niche trilobée, aujourd'hui veuve de sa madone, ouvre une longue perspective sur la rue intérieure et donne accès dans le cœur même de la cité.
La longue voûte franchie, l'antique monument également coloré, bronzé, patiné par les ans, le soleil et la pluie, présente cependant, du côté de la ville, un autre aspect. Ici c'est le corps principal, surmonté d'un pignon à redans et flanqué de deux tourelles octogones, qui fait saillie, pendant que les grosses tours sont en retrait. Et cette physionomie nouvelle, pour être moins batailleuse, n'en est pas moins très-pittoresque.
A droite de ce massif, et de ce même côté, il existe un petit escalier en plein air, bien roide et bien étroit, fait de grosses marches en pierre, ravalées par les souliers , usées par les passants , glissantes et mal commodes. Cet escalier est abrité par une sorte d'auvent. Aboutissant au premier étage, c'est lui qui donne accès dans l'intérieur des vieilles tours, converties en prison, non pas en maison de correction ou de détention comme on les bâtit aujourd'hui, mais en vieille prison du
temps jadis, en vraie prison de roman, en prison de mélodrame, avec le plafond voûlé, des murs épais de deux mètres, des fenêtres triplement grillagées, avec des verrous qui crient, des serrures qui grincent et des portes qui gémissent, avec tout cet attirail d'anneaux, de cadenas, de chaînes et de clefs, de ferronnerie et de ferraille qui justifient si bien le vieux mot « écroucr » .
A séjourner dix minutes dans ce réduit, on se sent bouillonner dans l'esprit tout un monde de souvenirs extravagants et de pensées audacieuses. Les évasions célèbres qu'on a lues vous reviennent à la mémoire. Pour un peu plus, on tenterait à son tour de s'évader, de scier les triples barreaux avec le ressort de sa montre, de crever le plafond avec son canif, de s'ouvrir un chemin à travers ces épaisses murailles à l'aide d'un portecrayon pour pouvoir enfin s'échapper sur une échelle de corde, péniblement tressée avec des mèches de chandelles.
Mais la geôlière, paterne et béate, qui tient la clef de ce sombre séjour, ne vous laisse pas le temps de mettre ces folles idées à exécution. La soupe est sur le feu, les enfants crient, et les visiteurs sont invités à se retirer naturellement, à sortir par la porte vulgaire, à gagner la rue tout bonnement, tout simplement, par l'escalier de service qui leur a livré accès dans la fameuse tour.
Nous revoici donc sur le pavé ! Ici la rue a pris un autre aspect. A mesure que nous nous rapprochons du centre de la ville, l'influence hollandaise se fait davantage sentir. Les fonctionnaires, la garnison, les ofliciers mi-
nistériels, se renouvelant dans cette partie de la cité, y ont transplanté une partie des habitudes et des usages des provinces du nord. La propreté, ce besoin hollandais, cette qualité par excellence des ménagères bataves, reprend tout son empire et tous ses droits. Les étalages sont bien rangés, les devantures bien soignées, les peintures fraîchement vernies, et la brique sombre apparaît de nouveau dans les façades des maisons. Quelquesunes de ces façades sont même historiées, ornées de sculptures turbulentes. Jadis elles étaient nombreuses, ces maisons archaïques; mais depuis l'hécatombe de 1747, il en reste, hélas! bien peu.
En marchant ainsi droit devant nous, nous arrivons à un ancien palais, le Markiezenhof, la « cour des marquis », transformé aujourd'hui en caserne.
C'est un vaste bâtiment brique et pierre, de grand style, et qui, malheureusement, a beaucoup soulfert de sa nouvelle adaptation. Sa façade mutilée et sa grande cour intérieure remaniée ont conservé, malgré la main des hommes et l'action du temps, un caractère imposant et un grand cachet. 11 y aurait matière pour les architectes hollandais à une belle restitution, d'autant plus intéressante que ces habitations princières, ces demeures héraldiques sont rares dans tous les Pays-Bas. De toutes celles qui paraient la contrée, bien peu sont restées debout. Toute révolution populaire, dit quelque part Polybe, entraîne avec elle un déplacement d'influences et de fortunes. La tempête qui émancipa les Provinces- Unies obéissait à cette loi générale de la politique. Elle
recelait dans ses lianes une transformation sociale. L'écroulement de la domination espagnole porta dans toute cette partie de l'Europe le dernier coup à la féodalité, et les châteaux disparurent en même temps que leurs possesseurs privilégiés.
Enfin, nous voici sur la grande place, à l'endroit même où, dans la journée du 1G septembre 17 47, eut lieu cette terrible fusillade, et le combat corps à corps dont nous avons lu le récit. Heures douloureuses, année néfaste, journées cruelles pour cette pauvre cité, dont les blessures sont encore apparentes; car le vieux sanctuaire mutilé, qui garnit un des côtés de cette place, si coquette jadis, suffit à éveiller tout un monde de funèbres souvenirs.
Ce vieux sanctuaire, c'est la grande église, monument superbe élevé par Jean de (jlimes, et que le seigneur de Bergen avait placé sous l'invocation de sainte Gertrude, comme étant celle des protections célestes qui lui semblait devoir le mieux préserver son œuvre pieuse.
Sa.vct.-i Gertmjdis hujls terii.e qlondam Domina ! i.vtkrvi.m l'rû populo ïio.
b Sainte Gertrude, jadis maîtresse de ce pays! intervenez en faveur de votre peuple. » Telle était l'inscription dédicatoire qu'une main respectueuse avait tracée en lettres d'or sur le portail. Précaution inutile, dédicace superflue, dont il ne fut pas tenu compte; invocation sans effet, qui ne fut pas entendue sans doute, car,
en 1587, cent cinquante ans avant que le canon français éventràt cette sainte demeure, la Réforme avait effacé l'inscription, dépouillé le sanctuaire de ses ornements, et l'avait converti en caserne.
Rendu plus tard au culte, on sait à qjielles terribles épreuves il était réservé. « Les premières bombes qui tombent sur Bergen mettent le feu à la grande église et la réduisent en cendres. » Cette phrase que nous lisions tout à l'heure, cette phrase, effrayante dans sa concision, sonne encore à nos oreilles comme un glas funèbre.
Aucun récit, cependant, ne peut donner une idée du désastreux état où se trouvait cette ville quand les Français y pénétrèrent. Un dessinateur habile 1 , témoin oculaire de cette désolation, nous a laissé une série de gravures représentant cette ville de Bergen après le siège, et je ne sais rien qui soit plus poignant que cette suite d'estampes. Les maisons effondrées, les monuments évenlrés, des rues entières rasées, des quartiers disparus, des places transformées en fondrières, tout cela forme un amoncellement de ruines et de débris dont on n'a pas d'idée. Et au milieu de cette dévastation, l'artiste a jeté quelques coquettes en paniers , riant derrière l'éventail d'un indiscret propos tenu par un cavalier galant, comme s'il eût voulu par ce piquant contraste
' Les dessins de Pronk ont été gravés par S. Fokke. J'ai été assez heureux pour retrouver toute la série, devenue très-rare aujourd'hui, dans les portefeuilles du ministère de la guerre à la Hajc, portefeuilles que la bienveillance du ministre m'a permis do consulter tout à loisir.
rendre plus douloureux encore l'effroyable tableau qu'il déroule sous nos yeux.
A l'inférieur, du reste, la grande et vieille église présente un aspect navrant. Sa nef immense, grandiose, imposante, se termine par une ruine. Elle est séparée par une cloison en planches d'un transept gigantesque, et celui-ci, transformé en un passage couvert qui permet d'aller d'un quartier à l'autre, aboutit à un chœur effondré, anéanti, disparu.
Rien n'est plus impressionnant que cette place vide, peuplée de grands arbres, couverte de ronces parasites, où l'herbe pousse drue comme dans un cimetière, et où l'œil cherche en vain, au milieu des ondulations du terrain, des (races de ce chœur disparu. Rien n'est plus navrant que ces grandes baies ogivales, ouvertes jadis aux pieuses théories, et maintenant masquées par une maçonnerie vulgaire, ou bien encore que ces arceaux majestueux commençant dans le vide une courbe architectonique qui reste inachevée. Rien n'est plus douloureux et plus triste, si ce n'est peut-être ce transept transformé en passage et devenu le réceptacle des tombeaux mutilés, l'asile des statues décapitées et des dalles funéraires incomplètes.
Dans cette grande et noble basilique, en effet, reposait une compagnie de héros. Les vieux seigneurs de Bergen y avaient la sépulture de leur maison, et, après eux, les gouverneurs de la ville, Ch. Morgan, qui repoussa le duc de Parme , Louis de Ketulle, qui résista à Spinola, étaient venus y réclamer une place. La recon-
naissance des habitants avait prodigué à ces vaillants capitaines les inscriptions pompeuses, les bas-reliefs et les statues. Ils reposaient à l'ombre de portiques de marbre. Le canon de 1747 vint les troubler dans leur sommeil éternel , et mélanger leurs cendres en brisant leurs cercueils.
De tous ces mausolées superbes il ne reste plus que des fragments ; et l'on est bien heureux quand on sait d'où ils proviennent. Sur le tombeau de Morgan on peut distinguer encore le vieux soldat couvert de son armure, dormant à. l'ombre des trophées, pendant que sa fille éplorée jette sur le cadavre de son père un regard suprême. Une plaque mortuaire de grand style nous montre le nom d'Adrien de Iteymerswael, et l'on distingue aussi la dalle sépulcrale qui abrita Jérôme Van Tuyl et dame Léonore Micault, sa femme. Enfin des mains pieuses ont restitué sous leurs portiques de marbre les statues décapitées de Guillaume de Ryede et de Judith de Brakel. Mais l'arc de triomphe, sous lequel reposait le brave Louis de Ketulle, est resté veuf de ses statues. Eloignonsnous de ce passage funèbre, de cet asile violé par la guerre, qui n'est même plus un lieu de repos pour les morts.
Outre le vieux temple de Sainte-Gertrude , la grande place, sur laquelle nous voici de retour, est bordée par deux autres monuments d'âge différent et de valeur architectonique très-inégale. Ces deux monuments sont l'hôtel de ville et l'église catholique. Cette dernière est importante par ses dimensions. La grande majorité des
habitants de Bergen appartenant an culte catholique (comme cela est général, du reste, dans les villes brabançonnes), il était naturel que le sanctuaire se proportionnât au nombre des fidèles. Malheureusement l'édification de cette église est très-récente; elle date d'un temps déplorable entre tous, et les architectes de 1829 y ont prodigué à pleines mains leur goût douteux et leur absence de style.
L'hôtel de ville, qui est situé sur le troisième côté, est un gracieux petit édifice très-simple, modeste même, mais qui ne manque ni d'élégance ni de caractère. Commencé au quinzième siècle et bâti d'abord en style gothique, il fut restauré à diverses époques, notamment en 1G10, ainsi que l'indique une inscription tracée à son sommet, mais toujours avec goût. Sa façade compte trois étages percés chacun de huit ouvertures, distribuées par moitié de chaque côté de l'édifice, et séparées par une ligne verticale de niches renfermant des statues emblématiques : la Prudence, la Justice, etc. Cette partie centrale est surmontée d'un pignon saillant se terminant par un a t tique dans le goût du dix-septième siècle, et le reste de la façade est couronné par un grand toit percé de lucarnes, et masqué en partie par une ligne de créneaux.
La porte n'est pas au centre; elle est sur le côté gauche. On y arrive par un petit perron de granit tout moderne, mais fort bien rajusté à l'ensemble de la construction, et qui fait un singulier effet à cause de sa position hors d'équilibre. Au fronton se trouve une devise :
130 LA HOLLAXDE PITTORESQUE.
Mille periculis supersum, qui partout ailleurs serait peut-être ambitieuse, mais qui, à cette place, après tant de périls affrontés et surmontés , n'est que justice.
Le petit perron franchi, on p'énètre dans une vieille et grande chambre, sorte de salle des Pas perdus, qui a conservé une physionomie gothique très-pure, et l'on descend par un escalier dans une petite cour qui renferme quelques rudiments d'architecture assez intéressants. C'est d'abord une tourelle très-ancienne portant la date de 1389, date qui pourrait bien avoir été rajoutée après coup. Ce sont ensuite des colonnes et des chapiteaux d'un très-bon style engagés dans une maçonnerie plus moderne, et qui jadis ont fait partie de la Bourse de Bergen.
Cette petite ville, en effet, a été au quinzième siècle une cité commerciale fort importante. « Les foires privilégiées et octroyées à cette place de toute antiquité, dit Guicciardini , y estoient très-fréquentées. » Les Anglais surtout y venaient apporter leurs laines. Leurs comptoirs y étaient plus nombreux qu'en aucune autre ville de Zélande , et encore aujourd'hui on connaît une rue, YEngehche-Straal, qui porte leur nom. En 141)5, les habitants de Bergen-op-Zoom obtinrent même de Philippe le Beau une ordonnance qui fixait chez eux l'Etape de tous les draps d'Angleterre, d'Irlande et d'Ecosse, qui étaient importés dans le pays '. Tous ces draps, quelle que fût du reste leur destination, devaient tout d'abord
' Voir Inventaris van het oud archief van Middelburg, n° 724.
apparaître sur le marché de Jîergen-op-Zooni et y recevoir le sceau de la ville. Tous ceux qui étaient mis en vente sans cette opération préalable étaient conlisqués au profit du duc , et nous voyons celui-ci menacer de son indignation les habitants et le « conseil » de Middelbourg, qui refusent de se soumettre à cet exorbitant privilège ' .
Ils ne s'y soumirent, du reste, jamais complètement, car cinquante ans plus tard, en 1537, Jehan Hutton, « gouverneur de la nation anglaise « à Bergen-op-Zoom, faisait encore entendre ses réclamations et ses plaintes aux Middelbourgeois récalcitrants s , et en 1552 ces derniers négociaient avec Jacques Henrison d'Edimbourg pour « empescher les habitants de Bergen et Camphere de procéder plus avant pour retenir l'estaplc vers eux 3 » .
Mais cette lutte commerciale allait bientôt prendre fin. Le seizième siècle devait être funeste à Hergen-op- Zoom. Cette ville, qui avait vu abonder dans ses murs non-seulement les marchands anglais, écossais, irlandais et danois, mais encore les négociants espagnols et les « facteurs de Portugal ' » , était arrivée à cette période fatale, traversée par tant d'autres cités marchandes de ce temps, et qui allait être suivie d'un déclin fatal. Anvers venait de prendre cet essor magistral qui de-
1 Voir Inventant van het otul archief van Middelburg, n" 727.
- Voir ibid., n" 1635.
;! Voir ibid., n° 2116.
4 X'oir ibid., n" 1658.
vait la placer au premier rang des villes commerçantes du Nord. Héritière de Bruges, elle attira bientôt à elle tous les marchands qui fréquentaient ces places secondaires; elle absorba le trafic de toutes ces cités voisines et rivales, et, au dire même des contemporains, les négociants étrangers ne tardèrent pas à « préférer le marché ordinaire d'Anvers aux foires extraordinaires des petites villes environnantes » . C'est de ce moment que date la décadence commerciale de Bcrgen-op-Zoom, et très-probablement l'abandon et la ruine de sa Bourse.
L'hôtel de ville, dans lequel il nous faut rentrer à présent, renferme quelques curiosités de valeur inégale et d'ordre différent. Je citerai dans le nombre deux belles cheminées, l'une en bois sculpté reposant sur des colonnes de marbre, l'autre en pierre d'un travail assez rude, mais d'une époque curieuse, très-gothique et fort bizarre de composition et d'ajustement. Cette dernière provient, si j'ai bonne mémoire, du Markiezenliof, dont «lie était l'ornement. Ajoutez à cela un escalier intéressant et quelques tableaux secondaires, parmi lesquels un général républicain, avec écharpe tricolore et chapeau à plumes, dont le nom ne m'est pas connu, et celui d'un certain « Jan mette Lippen » , Jan à la lippe, ou, si vous préférez, aux grosses lèvres, qui en 1494, quand il se fit pourtraire , avait doté sa patrie de cinquante - quatre petits Brabançons : grand exemple de persévérance, malheureusement peu suivi !
Et maintenant, laissez-moi vous présenter une curiosité d'un autre ordre, mais'supérieure à mon avis à tous
LE COEIR 1)1! PAYS.
lcswJan motte Lippcn» passés et futurs, une curiosité en chair et en os cette fois, bien vivante, bien portante et fort avenante. Celte curiosité, c'est le portier du sanctuaire municipal.
Ce gros homme, en effet, avec sa large et bonne figure, avec son sourire aimable cl son air riant, est, dans la sphère où il gravite, un véritable savant. Si la destinée malveillante ne l'eût fait naître dans une condition trop modeste, il serait bien certainement aujourd'hui une des lumières de la paléographie néerlandaise; et lout portier qu'il est, de par la volonté du sort, il a rendu plus de services à sa vil 'e natale que bon nombre de ses concitoyens plus fortunés. Voilà, du reste, ce qu'il a fait : soyez juges et dites si j'exagère.
Il avait été engagé pour exercer son mélicr de portier, c'est-à-dire balayer le stadhuis, brosser les sièges de MM. les conseillers, veiller sur les encriers et les plumes, avoir un sourire obséquieux pour les autorités et un regard sévère pour les pauvres diables; faire, en un mot, tout ce qui concerne l'état peu lucratif de concierge municipal.
Un jour, le besoin de nettoyer le conduisit dans un vaste galetas, crasseux, poudreux, où, de mémoire d'homme, personne n'avait mis les pieds. Dans ce galetas gisaient pèle- mêle une foule de papiers, grands et petits, des registres, des cahiers et des livres. C'étaient les archives de IScrgen-op-Zoom.
Notre brave homme ouvrit quelques paquets, feuilleta quelques registres, parcourut quelques cahiers et s'il-
força, de déchiffrer ces vieilles écritures. D'abord cela ne marcha pas tout seul. Ces caractères inusités déroutaient ses yeux; sou cerveau mal préparé était rebelle à ces vieux textes. Mais, allant de l'un à l'autre, du bien écrit au griffonné, du simple au compliqué, il apprit à lire et à comprendre, et quand il comprit, il saisit l'importance des paperasses poussiéreuses qu'il avait sous les yeux. Par une sorte de révélation, il en sentit toute la valeur au point de vue de l'histoire de sa cité natale.
C'est alors qu'il tenta une démarche audacieuse s'il en fut, extraordinaire, inouïe. Il demanda qu'on voulut bien l'autoriser « à mettre un peu d'ordre dans les archives » . Le bourgmestre et les échevins de cette époque crurent qu'il s'agissait d'un simple coup de balai et de plumeau. La requête leur parut presque naturelle, et ils accordèrent sans peine la permission demandée. C'était un grand bonheur. S'ils se fussent doutés du projet que leur portier nourrissait dans les secrets replis de son cœur, il est bien présumable qu'ils eussent refusé. Et qui donc eût osé leur jeter la pierre? L'apparence qu'un portier soit bon pour une pareille besogne !
A partir de ce jour, on vit notre homme charpenter du matin au soir, scier des lattes, raboter des planches, rogner et clouer. Tout le monde s'étonna de cette fureur menuisière qui l'avait subitement envahi. Mais c'était un serviteur fidèle, un homme diligent, exact à sa besogne, et cette inoffensive manie ne nuisit guère plus à sa bonne réputation que sa demande saugrenue de « mettre un peu d'ordre dans les archives » .
De longs mois se passèrent ainsi , des années sans doute. Puis notre portier cessa de menuiser. Sa large face toujours joviale prit un air de béate satisfaction. Son travail était achevé ; les archives étaient en ordre.
C'est alors que bourgmestre et échevins ouvrirent de grands yeux. Ils virent ce que personne ne soupçonnait, ce que je n'ai pu voir sans surprise, ce que je vous engage à voir si jamais vous allez à Bergen-op-Zoom. Ils virent, au lieu d'un galetas, une grande pièce toute meublée de casiers; au lieu d'un amas informe de paperasses poudreuses, des dossiers classés chronologiquement, des archives distribuées avec une méthode parfaite.
Il restait encore, dans un coin, un gros tas que notre archiviste improvisé n'avait pu déchiffrer. Il y avait là des textes latins et français qu'il ne comprenait pas, et pour cause. Mais le plus fort était fait. A partir de ce jour, notre homme se renseigna , s'informa, consulta, et le tas diminua ; aujourd'hui il se réduit à quelques pièces.
Que de trésors aventurés, sans cette bonne aubaine ■d'un paléographe se manifestant si fort à propos! Grâce à cette chance inespérée, depuis 1313 jusqu'à 1800, les archives de Bcrg-op-Zoom sont maintenant en état d'être ■consultées avec fruit par ceux que cela intéresse, et leur conservateur, sans difficulté comme sans hésitation, va droit au document que vous cherchez et vous le met entre les mains.
J'ai voulu voir le livre des résolutions du « Magistrat » , son dagloek, son tournai à l'époque du siège de 1747,
LA HOLLAXDE PITTORESQUE.
dont je m'occupais déjà en ce temps. Il me l'a montré tout de suite. Je l'ai parcouru avec une bien vive curiosité. Jusqu'au 15 septembre inclusivement, toutes les pages sont remplies. A la date du 16 et du 17 il existe deux pages blanches, plus éloquentes assurément que celles qui précèdent et qui suivent, quelque garnies qu'elles soient.
Je tenais à dire toutes ces choses, parce qu'il est toujours bon, quand on trouve de braves gens sur son chemin, de le crier bien haut. Il y a déjà longtemps de cela, un homme de talent et d'esprit, aide de camp d'un prince de sang royal, me demandait si je connaissais quelqu'un à Bergen-op-Zoom .
« Certainement, répondis-je, il y a là-bas un homme que j'estime beaucoup et pour qui j'ai une vénération toute particulière.
— Et qui donc cela? demanda-t-il.
— C'est le portier du sludhuis. »
Il ouvrit de grands yeux , parut scandalisé, tourna les talons et haussa les épaules. Il crut que je me moquais. La phrase pourtant était sérieuse. Je la répète aujourd'hui avec l'espoir d'être mieux compris.
jj.aH'n^uwn--' >,-t-f'J-'
Mauvais temps et triste route. — Les écluses et le sillage de
Wemeldinge. — La politesse zélandaise. — Goes. — -L'amoureuse Jacqueline et le sire de Borseleu.
Nous quittâmes Bergen-op-Zoom de grand matin, cr qui mit notre équipage de mauvaise humeur, car il s'était grisé la veille. Le temps, du reste, était froid, triste, sombre. Il tombait une petite pluie fine, pénétrante et glacée.
Comme le vent était mou, nous restâmes près de trois grandes et mortelles heures presque sans avancer. Il fallut attendre le courant et nous en aider pour refaire le chemin que nous avions parcouru quelques jours plus tôt. Nous revîmes Tholen, de loin cette fois et perdue dans le brouillard. Nous longeâmes la place où jadis existait la brillante Rommersuaal, et nous doublâmes la pointe de U'estkerkc.
A ce moment le temps était devenu tout à fait mauvais ; la pluie, tombant à torrents, ruisselait sur le pont et pénétrait par les écoutilles. Presque au mémo instant nous nous aperçûmes que le bateau faisait eau pardessous. Il y avait sept centimètres d'inondation dans la chambre à coucher; les bottines et les pantoufles vo-
guaient joyeusement, allant, à chaque mouvement du tjàlh, d'un bout de la chambre à l'autre.
Nous mîmes nos deux garçons aux pompes, mais la manœuvre en souffrait. A deux heures la brise commença à s'élever. Comme clic nous était contraire, il nous fallut nous réfugier dans la rade de U'emcldingc avec obligation d'y relâcher. Xous jetâmes l'ancre. Le vent, qui soufflait avec violence, balaya la bourrasque, mais il nous retint prisonniers. Forcés de demeurer à l'abri, nous profitâmes d'une éclaircie pour descendre à terre et pour visiter les écluses d'abord et ensuite le village.
Les écluses sont vraiment imposantes. Ces travaux d'ingénieurs, qui paraîtraient gigantesques en tout autre pays, confondent ici l'imagination. Nous savons, en effet, quel est ce sol zélandais, incertain, changeant et muablc. Cependant nous voilà devant un ouvrage qui a cent vingt mètres de longueur, seize mètres de largeur à l'entrée, et plus de sept mètres et demi de profondeur au-dessous de la marée haute. Ajoutez que cet énorme bassin de dix-neuf cents mètres carrés est bordé de murs en granit d'une épaisseur formidable , formés de blocs entiers d'une effroyable pesanteur.
A quelle profondeur les travailleurs audacieux qui ont entrepris ce travail cyclopéen ont-ils dû aller chercher un point d'appui stable, pour y jeter les fondations d'une niasse pareille? En quelle couche souteraine ontils pu avoir assez de confiance, dans ce pays où la terre s'effondre tout à coup, où des îles disparaissent sans
LE OOEl'R DU PAYS. 139
laisser de traces, pour y déposer les assises d'une construction de cette sorte ?
Et notez que ce n'est pas une écluse qu'on a construite ainsi. Dans ces deux îles de Zuidbeveland et de IValcheren, on en a édifié une douzaine. A celte place où nous sommes, à Wemcldinge, il y en a deux. Vraiment, en présence de pareils efforts, de semblables problèmes conçus avec tant d'audace et résolus avec tant de bonheur, c'est-à-dire de science, l'esprit reste confondu.
Nous demeurâmes près d'une heure à contempler sous tous leurs aspects ces travaux admirables. Puis ensuite, le vent n'ayant pas changé, nous essayâmes d'une excursion au village de Wclmedinge qui se trouvait à quelques centaines de mètres, et avec l'espoir de pousser jusqu'à Katlendijke, dont nous apercevions le clocher à une petite lieue plus loin.
C'est un curieux village que celui de Wemel'dinge. Arbres et maisons ressemblent, à s'y méprendre, à une grande boîte de joujoux de Nuremberg fraîchement déballés. Imaginez une double rangée d'habitations toutes basses, toutes mignonnes, toutes proprettes, toutes peinturlurées, toutes bâties de la même façon, avec les mêmes matériaux, et alignant à la file les mêmes tons de brique, coupés symétriquement par les mêmes boiseries jaune paille. Devant ces deux rangées de maisons, plantez deux rangées de petits arbres vieillots, à troncs épais et à maigres feuillages, tous taillés, tous rognés, tous ébarbés, épointés, ayant tous la même dimension et formant une espèce de long rideau pas plus haut ni plus
épais à un bout qu'à l'autre, ni au milieu qu'aux deux bouts Et dans cette rue époussetéc, nettoyée, récurée à plaisir, où les maisons lavées et cirées n'ont pas une tache qui les souille, pas un fétu qui les dépare, où les arbres peignés et tondus n'ont pas une feuille qui dépasse l'autre, placez une population de braves gens tous vêtus de la même façon : le fils comme le père et le père comme l'aïeul, la petite fille comme la grande, et la maman comme la grand'maman. Voilà ce qu'est Wemcldinge. Puissiez-vous maintenant en avoir une idée.
Retenez bien que chaque maisonnette, prise séparément, est une petite bonbonnière très-gentille, et que tous ces costumes pris individuellement sont charmants. Ces paysans, petits et grands, vêtus tout en velours et en drap noir, avec leurs culottes courtes, leurs gros bas allant se perdre dans un soulier à large boucle d'argent, leurs gilets montants, à double rangée de boutons en filigrane, leur veste à taille, leurs plaques d'argent à la ceinture et leurs boutons d'or au cou, ont tout à fait bon air. Complétez cela par un coquet chapeau de feutre, dont les bords, relevés par derrière et abaissés par devant, forment une sorte de visière, et vous aurez un aperçu du costume qu'on porte en Zuidbeveland ; costume gracieux chez les enfants, élégant chez les hommes, pittoresque chez les vieillards, et toujours et partout très-original et très-caractéristique.
L'uniforme des femmes, il me faut bien employer ce nom, est tout aussi curieux et tout aussi coquet. Depuis la plus tendre jeunesse jusqu'à l'âge impitoyable où
LE COEUR Dl PAYS.