‹ La Hollande pittoresqueChapitre 4 sur 7 · VI · texte numérisé non relu

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le corps courbe en lieux par les ans se penche vers la lerre, qui lui offrira bientôt un dernier asile, ce sont et les mêmes formes et les mêmes ajustements. Depuis le berceau jusqu'à la tombe, toutes ces campagnardes ont les bras nus; toutes elles ont le buste recouvert d'un très-étroit corsage, sur lequel se plisse gracieusement un fichu retenu par un bijou en corail, et leur visage à toutes est encadré dans une de ces coiffes à grandes barbes, qui ressemblent plus à un voile qu'à un bonnet. Ajoutez encore une plaque d'or sur le front, des lirebouchons d'or sur les tempes, un collier de corail au cou, une affluenec de bagues aux doigts et de broches au corsage ; en un mot, toute une avalanche de bijoux précieux. Telle est la partie supérieure du corps, très-ornée, mais élancée dans son ajustement, grêle dans sa parure, frêle et délicate, et dont la sveltesse est rendue plus apparente par un énorme jupon de trois mètres de circonférence, lequel, tenu à distance par un mystérieux vertugadin, prend l'aspect d'une cloche, dont deux jambes fluettes figurent assez bien le battant.

Vues ainsi à distance et dans l'immobilité, on prendrait toutes ces femmes ainsi troussées pour de grandes poupées, mais pour de jolies poupées, toutes neuves, toutes fraîches, sortant du coton où on les place pour ne pas effacer leurs couleurs ni friper leurs habits. A Wemeldinge, au bout du village, près de l'église, nous fumes enveloppés par une volée de fillettes quittant l'école, blanches et roses, toutes vêtues de ce costume identique, toutes pareilles et toutes ayant une fleur a la

bouche. Sur le moment j'eus la même impression que si quelque magicien ou quelque enchanteur de féerie eût subitement ouvert une boîte gigantesque de joujoux animés.

Notez, pour compléter cet amusant et coquet tableau, que toute cette population pittoresque est « bon enfant» , très-accueillante, très-cordiale et très-hospitalière. Les hommes ont toujours pour l'étranger une bonne parole, et les femmes un aimable sourire. Jamais vous ne croiserez sur la route un paysan ou une villageoise sans qu'on ne vous souhaite le bonjour, et si vous êtes plusieurs, on ne se bornera pas à un « Goeden dag » vulgaire, singulier, si je puis dire ainsi; on vous donnera un bonjour complexe et pluriel , disant : « Dag drie n , si vous êtes trois ; « Dag rier » , si vous êtes quatre ; c'est-à-dire : « Bonjour trois », « Bonjour quatre », et « Dag zamen » , c'est-à-dire : « Bonjour ensemble » , si vous n'êtes que deux.

Parfois même quelque garnement, malin, moqueur, gouailleur, comme il n'en manque en aucun pays, salue de ce « Dag zamen » un voyageur qui passe avec un ànc ou un chien. Mais il ne faut pas empêcher les gens de rire, et, du reste, la malice est trop inoffensive pour qu'on songe à s'en fâcher.

Ce qu'on ne saurait trop répéter, au contraire, c'est que le paysan zélandais est partout très-affable, trèsbienvcillant, très-cordial dans son accueil, et qu'il est beaucoup moins moqueur que le paysan hollandais. Se trouvc-t-il en face d'un étranger, il fait tous ses efforts

pour le comprendre et pour se bien faire comprendre de lui. Il prend intérêt à la visite qu'on lui fait, questionne et s'informe, mais sans jamais s'écarter toutefois des lois de la politesse, ni se montrer indiscret. Il a en quelque sorte le sentiment inné de certaines convenances; il possède un tact qu'on chercherait vainement en bien d'autres pays, et qui cependant n'exclut pas la rondeur, car du premier coup il vous ouvre sa main et sa maison.

Il me souvient d'avoir, il y a deux ans, voyagé à pied avec un de mes amis, un Français, un Parisien, dans cette même île de Zuidhevcland, mais au-dessous de Goes, et par conséquent beaucoup plus au sud. Tous les deux, tout seuls, sans cicérone et sans guide, nous visitâmes ces délicieux villages qui se nomment S'Heer Hcndricks Kinderen et S'Heer Arendlskerkc. Eh bien! sur ce long parcours, nous ne rencontrâmes que des gens aimables, empressés à nous être utiles et disposés à nous faire plaisir. Le bourgmestre de Middelbourg m'avait remis sa carte pour l'un de ses fermiers. Mous nous fîmes indiquer l'habitation rustique du brave homme. Dix personnes s'offrirent pour nous y mener. Le vieux paysan nous reçut comme aurait fait un seigneur, en vrai gentleman farmer. Il nous présenta sa famille, nous montra son exploitation, nous fit servir, par sa femme et sa fille, une petite collation, tout cela avec une affabilité parfaite, bien à son aise sans être familier, causeur sans être importun , empressé sans être obséquieux.

Mon ami (il vous en souvient, Philippe) avait mal au pied. Le brave homme se mit en quatre pour nous trouver une voiture. Hélas ! toutes étaient parties pour la kermesse de Middelbourg. Filles et garçons les avaient réquisitionnées. Il nous fallut faire une demi-lieue à pied pour gagner la station voisine. Le bon fermier ne se contenta pas de nous indiquer le chemin, il voulut nous conduire lui-même. Pour un peu plus, il aurait porté mon ami.

Quand le train arriva, il nous serra les mains avec effusion, et resta sur le quai à nous faire des signaux, à nous crier des bonjours comme à de vieilles connaissances. Deux mois après, voyant son bourgmestre et lui racontant notre visite : « Ce sont de braves gens que ces Français^, disait-il; puis, après un instant de silence : « Est-ce qu'ils sont tous aussi grands cl bien portants que les deux qui sont venus me voir?>; Il paraît que noire taille et noire mine l'avaient frappé.

Mais tous ces souvenirs nous entraînent bien loin de IVcmeldinge. 11 nous faut y revenir, et d'autant plus vite que nous n'avions guère besoin de nous en éloigner pour être renseignés sur le caractère hospitalier des gens de Zuidbeveland.

En entrant dans le. village, en effet, à la deuxième maison, nous aperçûmes, jouant sur la porte, une de ces étranges fillettes en tenue de grand'mère, qui sont si amusantes de tournure et d'aspect. .le m'approchai d'elle, pour la voir de plus près ; mais, terrifiée par la venue d'un personnage si inattendu, la fillette s'enfuit dans

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l'intérieur de la chambre. La mère, une belle jeune femme, toute fraîche, tout appétissante, avait aperçu à travers ses horreljes la fuite épeuréc de l'enfant. Klle la prit dans ses bras, et, l'apportant vers moi : « Viens donner la main au monsieur, lui dit-elle. C'est bien mal de te sauver ainsi. Le monsieur aura mauvaise opinion, n

L'enfant, à moitié rassurée, me regardait du coin de l'œil. Je la pris dans mes bras, et nous eûmes bien vite fait connaissance. Elle s'amusa surtout de mon lorgnon, me le fit mettre à l'œil, essaya de le mettre au sien, et se prit à rire comme une petite folle.

« Eh bien, tu vois que c'est un bon monsieur» , disait la mère toute souriante; et s'adressant à moi : >< Que voulez-vous? les enfants, c'est toujours un peu sauvage.

— Un baiser ne fait point mal, répartis-je.

— Certes non, fit-elle en riant; mais les enfants si jeunes, un rien les effraye... »

J'avais bien envie de demander à la jolie maman si avec l'âge cette frayeur des baisers passait aux Zélandaises, mais j'eus peur d'être indiscret, et je me contentais des deux joues de l'enfant et du sourire de la mère. C'était déjà beaucoup pour un pauvre étranger égaré dans ce pays. Nous nous éloignâmes en saluant de la main, et, machinalement, je me rappelai cette pensée de la Bruyère : « C'est rusticité que de donner de mauvaise grâce. Le plus fort et le plus pénible est de donner : que coûle-t-il d'yajoulerun sourire?» En Zélande, le sourire ne fait jamais défaut.

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Tout au bout du village de Wcmcldinge est l'église, et avant d'arriver jusqu'à elle on passe devant une belle maison toute moderne, toute hollandaise, entourée d'un beau jardin fleuri, avec des ifs taillés de dix façons bizarres, en oiseaux, en fleurs, en monuments; c'est la maison du pasteur, sans doute. Sa physionomie neuve et son coquet jardin font mieux ressortir l'aspect austère et vénérable du vieux temple.

Une haute tour précède cette église de village, flanquée à son sommet de quatre tourelles décapitées, qui lui donnent l'air d'une forteresse plutôt que d'un sanctuaire. A l'intérieur, on l'a si complètement restaurée que bien habile serait celui qui pourrait déterminer sa forme primitive. Son ameublement est, du reste, d'une modestie extrême, d'une absolue simplicité, cl je n'en parlerais pas sans la présence insolite de deux peintures, mauvaises, il est vrai, mal composées et plus mal peintes, j'en conviens, mais dont la tolérance dans un temple réformé n'en constitue pas moins un fait absolument extraordinaire. Sous l'une est écrit : « De U'el is door Moses geficven » , et sous l'autre on a tracé : « De Genade en Waarheid is door Jesus-Chrisl geworden ' . » Ces deux légendes expliquent suffisamment les sujets.

Le village finit à l'église. Nous avions formé le projet de pousser jusqu'à Kaltendyke, mais la nuit qui venait à grands pas ne nous le permit pas. Nous retournâmes par

1 « La loi a été donnée par Moïse », et « Jésus-Clirislnous a apporté grâce et la vérité, t

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le chemin des écoliers, en faisant le tour, en passant derrière les habitations et trouvant à Wemeldinge, vu de ce côté, une physionomie toute différente de celle que nous avions rencontrée en suivant la rue principale. Ici, ce sont des grands toits de chaume, des haies vives, des vieux arbres, des hangars spacieux, tout cela se combinant à merveille pour former une série de tableaux champêtres du plus heureux aspect. Nous n'étions plus au milieu d'une boîte de joujoux fraîchement déballés, mais au milieu d'une belle et riche campagne, toute peuplée de fermes prospères et d'exploitations agricoles dans leur plein développement.

La nuit qui suivit cette excursion fut très-dure. Le vent souffla tout le temps en tempête. La pluie tomba avec force, et, vers les deux heures du malin, le bateau faisant eau par en haut et par en bas, nos lits étant traversés, nos couvertures trempées, nous fûmes obligés de nous réfugier dans notre petit salon. Sur le matin, la tempête voulut bien se calmer. Mais il fallut réparer nos avaries, faire sécher notre literie, éponger la chambre, en sorte que l'heure de la marée passa sans que nous fussions en état de prendre le large. La journée était perdue. iYous en profitâmes pour faire une pointe sur Goes, située à une lieue de là dans l'intérieur de l'île.

« C'est une bonne villctte et qui jouïst de plusieurs privilèges à elle prouffitables » ; tels sont les termes dans lesquels Guicciardini s'exprimait au seizième siècle sur le compte de Goes, et si le voyageur florentin revenait

de nos jours, il n'aurait rien à reprendre ni à changer au jugement qu'il portait en son temps.

Etant donné qu'une magnifique église qui est sa parure principale, et la merveilleuse richesse des campagnes qui l'entourent, peuvent passer aux yeux les plus prévenus pour les « privilèges prouffitables » , Goes est encore aujourd'hui ce qu'elle était il y a trois siècles, une « bonne villetle » . Et bien qu'elle soit la seule dans son île qui puisse revendiquer le titre de ville, bien que, comme toute autre cité zélandaise, elle ait son bagage de hauts faits et de glorieux souvenirs , son nom ne serait guère plus connu que celui de maint gros village, sans la poétique auréole que répand sur lui l'affection particulière dont Jacqueline de Bavière l'entoura.

Cette étrange et mélancolique figure, cette princesse à la fois coupable et sympathique, sur laquelle l'histoire n'a pas encore porté un jugement définitif ni bien rassis, eut en effet une tendresse toute spéciale pour sa bonne ville de Goes. Cette cité, du reste, avait été en quelque sorte fondée par sa famille. Un de ses aïeux, Guillaume de Bavière, l'avait, en 1350, comblée de privilèges. Jacqueline elle-même avait augmenté ses fortifications , réédiûé ses murailles, et y avait institué une foire qui, pendant plus d'un siècle, jouit d'une vogue très-grande.

Aussi, quand, à peine âgée de trente-deux ans et veuve déjà pour la troisième fois, la romanesque princesse conçut le projet de chercher dans une retraite aimable un peu de répit aux embarras terribles que lui suscitait

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le duc de Bourgogne, et un peu de repos pour son cœur, ce fut à Goes qu'elle vint demander un asile.

Elle s'y croyait doublement en sûreté, à l'abri des surprises de l'amour et des complications de la politique. Car Philippe le Bon, qui avait déjà la main sur ses terres et domaines, et de par le droit du plus fort s'élait fait son héritier, avait su caulcleusement mélanger l'un à l'autre. Il avait imposé à l'amoureuse princesse celle condition étrange « qu'elle ne se pourroit remarier sans son gré et consentement si elle vouloit demourer Dame de tous ses pays » . Et en lui imposant une stipulation pareille, Philippe agissait en rusé compère, en malin renard sachant bien ce qu'il fait.

Cependant Jacqueline menait à Goes une vie des plus calmes et des plus paisibles, et rien ne faisait prévoir qu'elle dût convoler à de quatrièmes épousailles, quand un incident futile en apparence vint mcltre le feu aux poudres, c'est-à-dire enflammer son cœur.

« Or il advint, disent les vieilles chroniques, que l'an 1432, Madame la Duccsse Marguerite sa Mère luy envoya par certains gentilshommes et notables personnages quelques bons et riches joyaulx avec aucuns bons chevaulx. » Ce gracieux envoi causa une vive satisfaction à la comtesse. Mais Jacqueline, qui avait une cour assez nombreuse, fort dépensière et avec cela de maigres revenus, se trouva sans argent, « desnuée de deniers, n'ayant de quoy honorer par présens et recognoissanec de gratuité les gens de la Duccsse » . Elle s'adressa d'abord au vicomte de Montfort, qui avait été son lieutenant, et

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ensuite à divers amis, pour obtenir qu'on lui prêtât quelques sommes assez peu importantes du reste. Mais tous, craignant de se compromettre, s'excusèrent et refusèrent à la comtesse les secours qu'elle réclamait. « Ce dont elle fut si dolente qu'elle se retira tout pleurant en sa chambre, se complaignant de l'ingratitude de ses amis et serviteurs, et de la honte qu'elle craignoit d'encourir, si elle estoit contrainte de laisser retourner les gens de sa Mère à main vuyde, »

C'est alors qu'un de ses gentilshommes, Guillaume de Byc, s'entremit et lui proposa de présenter sa requête à messire Franck de Borsclen, lieutenant de Zélandc pour le compte de Philippe le Bon. Qu'un serviteur du duc se montrât plus compatissant que les amis de la comtesse, le fait paraissait peu croyable. Jacqueline néanmoins permit à Guillaume de Bye de faire la démarche, et, à son grand étonnement, le fidèle serviteur rapporta une réponse favorable. Messire Franck avait remis à l'envoyé de la comtesse l'argent qu'on lui demandait et l'avait congédié avec ces paroles : « Allez, dictes à Madame que non ceste fois seulement, mais tout le temps de ma vie, elle peut disposer selon son bon plaisir de moi et de mes moyens. »

La princesse fut touchée au cœur par cette réponse chevaleresque. De ce jour, elle tint le sire de Borselen en grande estime; puis l'affection s'en mêla; l'amour brocha sur le tout, « voire jusques à le vouloir pour mary ; comme elle fict depuis secrètement en sa chambre en présence de ses gens » .

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Qui Irahit le secret de cette union mystérieuse"? nul ne l'a jamais su, mais tout à coup Philippe, informé de cette dérogation au traité qui lie le cœur et la main de Jacqueline, débarque en Zélande, fait arrêter Franck de Borselen, le fait mener prisonnier à Rupelmonde, et « ladicle Dame, ce voyant, suivit le Duc, insistant de ravoir son mary ». Pour qu'il lui fût rendu, elle dut renoncer à ses États, et transporter à son farouche cousin ses comtés et pays de Hollande, Zélande, Frise et Hainault. Quand elle se fut dépouillée, le vieux duc lui permit d' u épouser solennellement et jouir paisiblement et librement dudit seigneur de Borselen, son mary ». Il le lit même chevalier de la Toison d'or et comte d'Oostervenl. Mais la restitution de cet époux auquel elle faisait un si lourd sacrifice, non plus que les dignités dont il fut investi, ne devaient ramener le bonheur dans ce cœur ravagé.

Peu après, Jacqueline tomba malade. Borselen luimême, dont le rôle en toute cette affaire ne fut pas des plus clairs, ne se montra pas un mari aussi empressé qu'elle l'avait espéré, et « l'an 1 iolî, la veille de Saint- Denis, mourut ceste Dame et princesse Jacqueline, au chasteau deTeylingen, de regret de se voir ainsi despoùillée, après avoir esté Dame et vraye héritière des Comtéz de Hollande, Zélande, Hesnault et seigneurie de Frise. Elle mourut âgée d'environ trente-six ans, et gist à La Haye, en la chapelle de la Court. »

Telle fut la conclusion du roman commencé à Goes. Ainsi s'éteignit à la (leur de l'âge cl dans toute la splcn-

cleur de sa beauté cette princesse aventureuse, esclave de son imagination et de son coeur, dont un vieux poète a résumé toute la vie en un couplet qu'il met en sa bouche. Ce sont huit vers de qualité médiocre, mais dignes cependant d'être retenus :

L'amour par quatre fois me mit en mariaige, Et si n'ay seeu pourtant accroistre mon lignaige, Gorrichom i ay conquis, contre Guillaume Arcklois. En un iour i ay perdu presques trois mille Anglois. Pour avoir mon Mary de sa prison délivre, Au duc des Bourguignons tous mes Pays ie livre, Dix ans regnay en paine : Ore avec mon Ayeul Contante ie repose en un mesme cercueil.

Fait remarquable, la mémoire de Jacqueline de Bavière est restée très-vivante dans tout ce pays de Gocs. Bien des événements se sont accomplis depuis (et, dans le nombre, on en pourrait citer de terribles) dont on n'a pas conservé le souvenir, et l'image de celle amoureuse princesse est encore populaire dans loulcs ces campagnes zélandaises. On rencontre son portrait dans les plus modestes demeures. On trouve des gravures relativement récentes qui la représentent tirant au papegay, et non loin de Gocs, sur l'emplacement d'un ancien château, qu'elle habita au temps des ses amours avec Franck de Borselcn, on montre un vieil arbre ruiné par les ans, un châtaignier effrité par les siècles, soutenu par vingt étais, et qui porte dans le pays le nom d'« Arbre de Jacoba » . On prétend que la romanesque

Jacqueline venait rêver sous son ombre au généreux chevalier qui régnait alors sur son cœur.

Depuis cette époque, la ville préférée par la dernière comtesse de Zélande a subi bien des vicissitudes. Deux fois Goes faillit être détruite de fond en comble. La première fois, en 1539, ce fut par les eaux. Une inondation terrible pénétra dans ses rues, détruisit ses maisons, bouleversa son sol et noya ses habitants. Elle était à peine remise de ce désastre que, en 1550, un formidable incendie la transforma en un véritable brasier. Meteren estime à six cents le nombre des maisons qui furent réduites en cendres, et Blaeu, toujours correct, imagé et mythologique au besoin, s'écrie : « Deux divinités semblaient avoir tour à tour conjuré la perte de cette ville : Neptune et Vulcain '. »

En 1572, la guerre s'en mêla à son tour; elle fut assiégée par les gens de Flessingue; a elle était bien murée, mais sans remparts, avec de simples portes et les fossés peu larges » . Sa garnison se composait, outre les bourgeois, de six cents Espagnols et de deux cents Wallons, huit cents hommes en tout, sans artillerie et presque sans munitions, ne pouvant espérer que dans les secours qui leur viendraient d'Anvers. Ces secours vinrent en effet sous la conduite de Sancho d'Aiila et de Mondragon, effectuant à marée basse et de nuit un passage analogue à celui qui devait mener les Espagnols sous les murs de Zierikzée.

1 Tliealrum urbiutn, etc.

Sur les indications d'un paysan de Bréda, ils entrèrent dans la rivière à Wonsdrecht. u Mondragon marchoit le premier, combien qu'il fut déjà aagé et entra jusques à la ceinture en l'eau. Ses soldats avoient chacun un sachet de poudre et mesches et quelque peu de biscuit sur la teste et sur les espaules. Il falloit aller deux lieues de chemin et n'avoyent que cinq heures de temps et de basse marée. »

Ils passèrent heureusement. En arrivant sur la rive opposée, ils allumèrent un grand feu pour avertir Sancho d'Avila de l'heureuse issue de cette audacieuse entrer prise. Les assiégeants apprirent presque en même temps leur entrée dans l'île. « Cette entrée inouïe et qui sembloit estre comme impossible et incroyable » les épouvanta tellement qu'ils levèrent tout de suiteie siège, coururent à leurs bâtiments, embarquèrent à la hâte leurs canons, avec lesquels ils avaient déjà fait brèche dans les murailles, et dans l'embarquement des troupes il se produisit un tel désordre, chacun voulant être le premier à se sauver, qu'il y eut dans cette bagarre plus de deux cents hommes pris ou noyés.

Ce n'était, du reste, comme on dit vulgairement, que partie remise. En 1577, l'armée des États entra dans Goes, prit possession de la ville, et le prince d'Orange la fit solidement fortifier. Dès lors elle eut des remparts très -complets , avec chemins de ronde , bastions , glacis, fossés, avancées, et une double redoute protégeant un long canal et aboutissant à deux forts , l'Ooster et le Wester Schans, fut chargée d'assurer la

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liberté de ses communications avec l'Escaut occidental.

A partir de ce moment, du reste, Goes vécut calme, en paix avec tout le monde, et si l'on en excepte les tumultes de l'année 1787, on peut dire que sa tranquille existence s'écoula sans trouble et sans secousses. Aujourd'bui elle n'a plus de murailles, ses fossés comblés en partie, en partie ombragés par une gracieuse promenade, n'out plus rien de guerrier, et ses voies solitaires ne s'animent plus guère que les jours de marché.

Ces jours-là, par exemple, la ville est joyeuse, vivante, bruyante même. La foule se presse sur sa grande place et déborde dans les rues. Le petit port coquet et pittoresque s'anime, lui aussi, et il n'y a qu'à compter les pâtissiers, les koekbukkers, les horlogers et les joailliers qui émaillent les environs du marché, pour deviner tout l'argent que celte invasion campagnarde sème à travers la ville.

C'est sur ce marché propret et bien tenu que s'élève l'Hôtel de ville. Construction sévère dans son principe, ayant eu jadis une tournure guerrière, avec des ouvertures ogivales, des créneaux et des mâchicoulis, ce pauvre Sladhuis a été mutilé au siècle dernier. On a décapité son beffroi, régularisé la forme de ses fenêtres, et fait de ce castel fanfaron un monument non sans caractère, mais sans élégance et sans majesté. A droite de l'Hôtel de ville s'ouvre une rue, et au bout de cette rue apparaît, comme un géant dominant une armée de pygmées, sa vieille basilique de Sainte-Marie-Madeleine,

prélassant sa masse imposante au-dessus des toits rouges qui l'environnent.

C'est encore aujourd'hui l'une des plus belles églises du pays, l'une des plus élégantes de forme, l'une des plus pures de style et peut-être la plus importante. En 1618, elle fut en partie détruite par les flammes; en 1621, elle était reconstruite à grands frais et avec beaucoup de goût. « On n'épargna rien, dit Blaeu, pour qu'elle égalât les plus beaux temples de Zélande » , et l'on y réussit.

Ce sont là les seuls édifices publics de quelque importance que compte la petite ville de Gocs. C'est une modeste parure pour l'ancien séjour d'une suzeraine aussi coquette que l'était la sensible Jacqueline; mais le paysage qui l'entoure est si beau, la campagne qui l'enveloppe est si riche, que la splendeur de cette admirable ceinture ferait oublier une pénurie plus grande encore de monuments.

Le Zand Kreck. — Une tempête sur un banc de sable. — Kats. — Le Schijjper h-jin — Cortgeen. — Une excursion dans le domaine de l'esthétique.

Deux heures sonnent à notre horloge de bord; le temps est presque remis ; l'atmosphère est restée chaude et lourde; de grands nuages blancs dévalent de l'horizon et, roulant sur eux-mêmes, s'avancent sur nos tètes. Le bateau est à peu près sec. Nous donnons l'ordre de mettre à la voile et de partir.

a Nous ferions mieux de rester, dit le patron. Le vent souffle de l'ouest, et à moins que de changer notre route, nous n'avancerons guère aujourd'hui.

— Il ne faut pas abuser des meilleures choses, Schipper, et voilà bien assez longtemps que nous sommes à Werncldinge.

— D'accord, mais alors faisons le grand tour, doublons la pointe de Colijnsplaat et passons entre Schouwen et Xoordbeveland.

— Non point, Schipper, parce que, en faisant le grand tour, nous naviguerions sur l'Escaut occidental que nous connaissons déjà.

■PHMH ?..

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— Qu'importe?

— Il importe beaucoup, Schipper ; nous voyageons pour voir du neuf, et nous voulons passer par le Zand Kreek. »

Là-dessus le patron est remonté de très-mauvaise humeur; il a sifflé les garçons; on est en train de lever l'ancre. Pendant que les knechts sont à la besogne, il est redescendu dans le salon pour étudier la grande carte marine. Cette route à faire avec un temps incertain et un mauvais vent, dans un chemin difficile et mal connu, le tourmente et le contrarie.

Le Zand Kreek ', comme son nom l'indique, est un ancien golfe crevé dans une nuit de tempêtes, par une marée furieuse. Depuis lors, il est resté ouvert à ses deux bouts, mais son chenal s'est envasé peu à peu. Aujourd'hui il est étroit, d'une profondeur irrégulière, variable même , et coupé à trois places différentes pur de grands bancs de sable , qui viennent réduire encore l'espace navigable. On comprend dès lors qu'un marin prudent, que le pittoresque n'intéresse guère, que l'imprévu ne tente pas, que la nature laisse indifférent et qui joint à cette indifférence une ignorance presque absolue de la navigation zélandaise, soit médiocrement charmé de s'engager dans un chemin qui peut être pour lui rempli de terribles surprises.

Le bruit déchaînes qui accompagne toujours la levée de l'ancre a cessé; il faut donc se décider à partir.

1 Crique de sable.

a Vous voulez absolument passer par le Zand Kreek? nous demande une dernière fois le Schipper en posant la main sur la carte.

— Oui, patron.

— Eh bien, en route, et à la grâce de Dieu. » Alors il est remonté sur le pont, nous avons entendu

son commandement, et quelques minutes après nous avons senti aux. balancements du bateau , au frémissement des verres et des plats, au choc de la batterie de cuisine, que nous étions en marche. Nous allons vite et bon train, le cap sur Tbolen, pour commencer à courir nos bordées. Celles-ci sont longues, mais les zigzags qu'elles tracent à la surface de l'eau ne nous font avancer que bien lentement ; il nous faut faire cinq cents mètres pour en gagner vingt à peine. Néanmoins nous marchons, et nous voyons du pays. Ces parages singuliers, uniques peut-être au monde et si peu explorés, défilent devant nos yeux, sous tous leurs aspects; à chaque virement de bord , le paysage change , et ces bras de mer à côtes plates, monotones en apparence, se présentent à nous sous mille aspects variés.

11 nous a fallu près de cinq heures pour dépasser Kattcndyke , c'est-à-dire pour parcourir une lieue. A la tombée de la nuit, nous sommes à l'entrée du Zand Kreek, avec les feux de Kats à notre droite et le clocher d'Oostkerke devant nous. Le chemin se fait étroit, difficile', et l'obscurité qui arrive à grands pas augmente le danger de notre route. Nous avançons néanmoins , cherchant à distinguer les bouées et pointant un

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à un les branchages. Tout à coup une secousse ébranle le bateau, un craquement se fait entendre. Le Zwaard a touché. Vite à la manœuvre, on vire de bord, nous voici dégagés; mais c'est un avertissement. Nous plions les voiles, on mouille les ancres; c'est là que nous allons passer la nuit.

Où sommes-nous? Personne de nous ne le sait au juste. La nuit est venue, noire, opaque, avec une sorte de brouillard chaud qui nous enveloppe d'un voile impénétrable. L'eau qui nous porte est phosphorescente ; les flots qui s'agitentautour de nous s'écrètent de lueurs étranges; en venant se briser contre la coque de notre bateau, ils rejaillissent en pluie d'étincelles ; les chaînes de nos ancres semblent s'enflammer à leur contact. Constant plonge une gaffe dans l'eau et l'agite ; on dirait qu'il remue une chaudière de plomb fondu. Nous plongeons un seau, et son contenu est répandu sur le pont, qui se couvre à l'instant d'une myriade de lucioles aquatiques. Le jeu nous plaît, nous le recommençons. C'est un des spectacles les plus étranges, les plus curieux, les plus fantastiques auxquels j'aie assisté dans ma vie.

Lepatron, qui nous regarde faire, a l'air inquiet : «C'est signe de gros temps, nous dit-il. Dieu nous garde d'un malheur! » 11 s'éloigne, et nous rions de ses craintes. Ses sombres présages, toutefois, ne tardent pas à se réaliser. • Vers minuit, l'air est devenu d'une lourdeur insupportable. Tout à coup, au loin, la nuit se déchire, un éclair aveuglant traverse les nuages, un grondement sourd répercuté par le ciel et par l'eau se fait entendre ,

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en un instant l'horizon est en feu : c'est la tempête qui se déchaîne clans toute sa sublime horreur.

La pluie qui tombe à larges gouttes nous force de rentrer. Des oiseaux de mer égares au milieu de ce ciel enflammé passent au-dessus de nos tètes en jetant un long cri de détresse. Le vent qui siffle dans nos cordages module des vibrations étranges, lugubres. Le mât qui ploie sous son effort fait entendre des gémissements sinistres, et les craquements rauques du bateau alternent avec la voix assourdie du patron, qui lit à ses knechls un passage de la Bible.

Notre pauvre ijalk danse sur ses ancres, comme un cheval rétif attaché au poteau. A tout instant il semble que tout va se rompre, se briser dans un déchirement final. On dirait qu'il va s'entr'ouvrir sous la violence

De ce vent sans respecl , qui renverse à la fois Les bateaux des pécheurs et les barques don rois.

Il tient bon cependant, résiste, et la tempête passe, non pas sans que nous ayons souffert, car nous sommes inondés une fois encore, et il faut plusieurs heures pour étancher l'eau qui a pénétré de tous côtés. Mais le soleil se lève radieux , ramenant avec lui la bonne humeur. L'espoir renaît, et tout le monde se met à la besogne pour réparer les avaries de la nuit.

Nous avons travaillé aux pompes, nous avons remis un peu d'ordre dans notre installation endommagée par l'inondation et les secousses. Il reste les cordages et la

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voilure à réparer; c'est l'affaire de l'équipage. La nuit, nous avons chassé sur nos ancres, et la tempête nous a portés sur l'Escaut oriental, dans le travers de Kats. Profitons-en pour nous faire mettre à terre; nous traverserons l'île de Noordbeveland, à pied, et le Ijàlk viendra nous reprendre à Cortgeen.

Il est cinq heures du matin quand la chaloupe nous dépose à terre. Toute l'île repose encore. Nous suivons d'abord la digue, puis nous prenons à travers champs, joignant ainsi une grande avenue qui nous conduit à Kats.

Kats est un gentil village pas trop coquet, suffisamment rustique, avec cette même rue longue, bordée de maisons basses, ombragée de deux rangées d'arbres, qui semblent être la livrée de ce coin du pays. Cette rue aboutit à une église, le seul monument, du reste, qui soit dans le village, si tant est que cette construction hétéroclite mérite le nom de monument. C'est en effet un morceau d'architecture tout spécial , tenant le milieu entre la grange et le bateau : grange par les murs qui sont en briques, et bateau parles ornements qui sont de bois peint en vert et rechampi en blanc, tout cela décrivant des courbes étranges , présentant des profils inusités, affectant des formes inattendues, qui n'ont rien de classique et dont on chercherait vainement les analogues sur les cahiers des élèves de l'École des beaux-arts.

Destins changeants! qui dirait, à voir ce village, qu'il fut jadis la capitale d'un fief puissant, et que ses nobles possesseurs étendaient au loin leur domaine? Qui croi-

rait aune origine vénérable, antique même et se perdant dans la pénombre de l'histoire ?

Kats cependant, ce sont les chroniqueurs qui l'affirment, fut fondée par un fragment de cette grande tribu des Cattes, qui, aux premiers siècles de notre ère, traversa la Flandre et la Zélande, chassée par l'invasion des Francs Saliens. Kats, ce village de cent feux, envoyait au douzième siècle des colonies sur les côtes voisines. Kattendykc, dont nous apercevons au loin le clocher, s'appela dans le principe Kalsdijhe (la digue de Kats), et demeura longtemps sous la dépendance de la seigneurie voisine à laquelle elle devait son existence et son nom. Et c'est de ce moment où tant d'autres cités populeuses aujourd'hui et depuis longtemps célèbres et puissantes existaient à peine, que date la décadence de Kats, si oubliée de nos jours, et de si modeste renom.

« L'an 1288, écrit messire François Le Petit, toutes les isles de Zeclande furent par tempestes inondées, et de cette inondation demoura beaucoup de pays perdu. En quoi les seigneurs de Cats ont souffert le plus grand dommage. » Ainsi tout passe, surtout la grandeur. D'autant plus que ce n'est pas la seule aventure de ce genre que la pauvre ville seigneuriale eutàendurer. «L'an 1530, dit un contemporain de ces dates sinistres', le jour de saint Félix, la marée fut si haute que les eaux passèrent par-dessus les Digues en divers endroits. Ceux

CICCI1BDIM.

(le Cortgecn et Cals entreprirent de redigner leur quartier et de le diviser en polders ; mais deux ans après, c'està-dire l'an 1532, le pays fut derechef inondé; la tourmente les assaillant à l'improviste, une quantité innombrable de personnes furent noyées en leurs lits. Ceux de liais sortirent pour faire revue de la digue, et voyant le mauvais état dans lequel elle étoit, ils coururent vers le haut hill pour sauver leur vie. Mais l'inondation détruisit bien cent cinquante hommes, et depuis lors tout le pays est toujours demeuré sous l'eau. »

Aujourd'hui, insoucieuse des dangers traversés, indifférente à sa gloire antérieure, ignorante même de sa grandeur passée, Kats se repose gaiement au milieu des campagnes plantureuses et des champs fertiles. Autour d'elle, les moissons jaillissent épaisses, grasses, touffues, et les grandes prairies étendent au loin leurs nappes vertes, coupées par de grandes digues gazonnées qui, vues à vol d'oiseau , font de cette île un échiquier immense.

Des deux côtés de ces digues, paissant une herbe drue, de gros moutons charnus, promesse de gigots et de côtelettes succulentes, s'égrènent en grappes affairées. Partout règne une abondance plantureuse, une richesse exubérante qui justifie le vieux renom de celte Noordbeveland, « si fertile et tant amène et plaisante qu'on la tenoit pour les délices du pays zélandois » .

Cette fertilité, cette graisse, si je puis appliquer ce mot à la terre, se continue jusqu'à Cortgeen. Le pays sue la richesse. Tout offre la preuve d'un bien-être

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exceptionnel. Les colporteurs, courbés sous leur pacotille, ne portent pas, comme en d'autres pays, des toiles ou des tricots ; ici ils laissent dépasser de leurs ballots des glaces, des foulards, des rubans, qui sentent d'une lieue la futilité. Un berger, que nous rencontrons, n'a pas un parapluie, il en a deux. Le superflu, vous le voyez, se manifeste à chaque pas. Il n'est pas jusqu'à ce petit cabaret déserl, ce «bouchon», comme nous dirions en France, perché sur un coin isolé de la digue, qui n'ait, lui aussi, dans son enseigne, sacrifié à ce besoin de superfiuité. On y trouve les beaux-arls associés à l'alcool. La peinture, sous la forme d'un mauvais tableau, et la poésie, se manifestant par deux vers médiocres, le recommandent à l'attention des bateliers désœuvrés ou des piétons égarés dans ces parages solitaires.

Op Katsche teer, bij schipper Krijn Tapi men genever, hier en injn '.

Cortgeen, à laquelle nous arrivons après deux heures de marche, a ce même aspect de richesse campagnarde. Du côté de l'eau, une bande d'hommes occupés à ne rien faire usent la matinée à causer du prochain. Cancans de village, preuve de loisir. La petite ville, du reste, enveloppée de grands arbres, de vergers et de jardins, a une apparence toute prospère, toute souriante, qui

1 Au passage de Kats, chez le batelier Krijn, on tire du genièvre, de la bière et du vin.

1C6 LA HOLLAXDE PITTORESQUE.

dément son histoire, à elle aussi, passablement lugubre.

Un poète latinisant du pays, Adriacn Hoffer, a résume jadis cette ténébreuse histoire en quelques vers latins, faciles, agréables et bien scandés, qui dépeignent assez élégamment son état passé et l'incertitude de son existence. En voici la traduction :

« Je dois ma fondation à la famille de Borsclen ; — c'est elle qui, petite ville, me fit jaillir des eaux. — A peine existai-je que la flamme, rasant mes murailles, — ruina ma population et anéantit ses biens. — Je me relève ; mes maisons, gisantes sur le sol, se redressent. — Déjà une nouvelle splendeur illumine mes toits, — quand mon père, l'Océan, me couvrant de ses ondes tempétueuses, — me détruisit pour la seconde fois. — Seule une tour reste pour attester le passé de ces lieux misérables, — et montrer combien les destins sont changeants et les temps incertains. — Zélandais, apprenez à ne pas vous confier à votre sol natal ; — ce que la mer peut respecter, elle peut aussi l'anéantir. »

Malgré les licences que prennent si souvent les poètes, le disciple d'Apollon, cette fois, ne dit rien qui ne soit parfaitement vrai. Fondée en 1413, par Philippe de Borsclen, Corlgecn fut incendiée l'année suivante par le four d'un boulanger. Reconstruite, réparée, restaurée par son fondateur, dotée d'une église, elle fut si effroyablement éprouvée par l'inondation de 1532 que Guicciardini, qui visitait ces parages quelque trente ans plus lard, écrivait sur ses notes de voyage cette phrase toute

empreinte de mélancolie : « Il y avoit ici une bonne ville close, nommée Cortcheen, qui fut (oulc engloutie des eaux, de sorlc qu'on n'en voit rien que le clocher de l'église, comme aussi on découvre, et là cl aux entours, plusieurs autres esguilles et clochers de plusieurs bons vilages, qui ont expérimenté les furies et (empestes de l'Océan, lesquels donnent indice, avec merveille et compassion, à ceux qui naviguent là au long, de leur désastre et misère. »

Plus heureuse que Kats, toutefois, Corlgcen se releva une seconde fois de ses ruines, pansa ses blessures, répara les désastres du feu et de l'onde, et devint même, scmble-t-il, une petite place forte, car une estampe, que j'ai notée dans l'Atlas du ministère delà guerre, nous la montre avec une fringante parure de remparts crénelés, de tours et de fossés. De ces ornements guerriers il ne reste plus de traces aujourd'hui. Mais la petite ville a gardé un air cossu qui fait plaisir à voir. Ses rues sont larges, bien bâties et d'une propreté admirable, et son sol est garni de longues bandes de pavés multicolores qui, se dévidant le long des maisons, s'étendent comme un lapis marqueté de briques et de pierres.

Pendant que nous nous extasions sur celte parure originale, coquetterie de vieille douairière, un coup sourd retentit au loin; nous courons à la digue. Letjalk est en face de nous et nous fait des signaux. Que veu- Jcnt dire ces grands gestes du schipper? et pourquoi le pavillon tricolore ne tlolte-t-il plus à l'arrière du bateau?

Nous nous avançons jusqu'au bout de la petite jelée située à cinq cents mètres de Cortgeen, et qui lui sert d'embarcadère. De là, nous crions au patron d'aborder; mais lui nous fait comprendre, par des signes, que la ebose est impossible. Lèvent, en effet, sans être violent, souftle par rafales et soulève de grosses vagues qui, se heurtant contre le courant, occasionnent un ressac trèsrude.

La chaloupe vient nous prendre. Nous joignons, non sans peine, le bateau, qui continue de courir ses bordées. L'abordage est difficile, dangereux même. Enfin, nous voici sur le pont, où nous apprenons que le pavillon a eu sa hampe brisée par un coup de vent, et qu'il a été emporté. Perdre son temps à le repêcher, personne n'y songe, la vague est trop houleuse. En outre, nous devons nous hâter de doubler la pointe de la Wolfersdyk avant que l'eau baisse, et il nous faut pour cela décrire une longue courbe dans un chenal étroit, en évitant quatre bancs de sable. Vite en route!

Pour la première fois, le veut nous est à peu près favorable, nos bordées sont longues, notre marche est rapide. Une heure nous suffit pour atteindre le Vcergat. A ce moment, comme par un coup de théâtre, l'horizon s'entr'ouvre brusquement devant nous. Notre vue s'étend tout d'un coup jusqu'au Uoompot, c'est-à-dire jusqu'à la pleine mer. Cette grande nappe frémissante prend des reflets nacrés, et sur la gauche, Veere, ruisselante de lumière, nous apparaît avec sa gigantesque église et son gracieux beffroi, avec ses vieilles tours,

ses grands arbres etses toits rouges, toute rayonnante des plus chaudes clartés.

Rien ne peut rendre la grâce, l'élégance, la souplesse de ses lignes harmonieuses détachant leur silhouette sur un ciel argenté ; rien ne peut exprimer l'énergie de ces tons rouges et verts, gris et bleus, noirs et blancs, mirant leurs colorations brûlantes dans ce grand lac miroitant.

Des frontières septentrionales de la Suède à la pointe méridionale de la Sicile, j'ai vu certainement, dans mes courses vagabondes, des panoramas autrement grandioses et des spectacles beaucoup plus imposants. Les fjords de la Norvège ont une autre tournure, et l'Etna, considéré de Taorniina, aussi bien que le Vésuve, contemplé du l'ausilippe, ont un aspect singulièrement plus majestueux. Toute comparaison, dans ce sens, serait oiseuse et ridicule. Mais ce que je ne saurais trop dire, c'est que jamais, pas plus au nord qu'au midi, mon œil ne fut surpris, ému, réjoui par une intensité pareille de couleurs à la fois délicates et puissantes, par un coloris aussi vif fait de tons fins, fondus, harmonieux, exquis, et cependant vibrant avec une énergie sans pareille.

Il faut, en effet, en finir pour toujours avec cette vieille formule des ciels gris, ternes, brumeux, charbonneux et sans transparence de laXéerlande. Il faut en finir avec ces étonnenients naïfs que provoque depuis un demi-siècle, chez certains critiques, l'éclosion d'une école de coloristes dans un pays qu'on croit sans lumière et sans couleurs.

Qu'Edgar Quinet , qui n'entendait rien à ces questions ; que M. Vitet, qui était un esthéticien platonique, se soient ingéniés à chercher des raisons, à trouver des motifs pour expliquer une anomalie qui n'existait que dans leur esprit, rien de plus naturel; mais que sous la plume des gens du métier, de M. Viardot, par exemple, de M. Taine, de M. Charles lilanc, d'hommes érudits, qui ont étudié la question sous toutes ses faces, qui savent comment, chez le peintre, se fait l'éducation de l'œil, comment s'acquiert cet esprit, celte intelligence des yeux, ce voïïç ocpOa\u.ûv, comme l'appelle Philostrate; que, sous la plume de ces maîtres de la critique, se produisent de pareils étonnements, c'est ce qu'on ne s'explique guère.

Us savent cependant, aussi bien que le premier peintre venu , que les couleurs en elles-mêmes n'ont pas une puissance absolue ni une intensité immuable; qu'elles dépendent absolument de deux conditions essentielles, le voisinage et les valeurs : le voisinage, qui, par le contraste, produit une exaltation de la puissance colorante, et par les rapprochements en cause l'atténuation; et les valeurs , c'est-à-dire la quantité de noir et de blanc contenue dans chaque nuance , qui fait que cette nuance ne vaut pas par elle-même, mais par la quantité de lumière qu'elle renferme relativement à ses voisines.

Il n'est même pas besoin d'avoir fait de longues études, ni d'avoir des yeux bien savants, ce que Cicéron nomme erudûos oculos, pour être suffisamment renseigné sur ces matières, plus compliquées en apparence

LE COEl'R DU PAYS.

qu'elles ne le sont en réalité. Et je me crois donc d'autant moins obligé d'y insister, qu'il est bien difficile de traiter ces questions un peu spéciales sans employer un langage absolument barbare.

J'ai, du reste, démontré autre part 1 comment et pourquoi la campagne hollandaise, par des alternatives de clarté et d'obscurité, et par la réunion même des couleurs qui y dominent, est forcément une des plus colorées qui soient au monde. Je n'y reviendrai pas; mais je ne puis résister au désir de prouver scientifiquement que les pays dont l'atmosphère est humide sont ceux où les couleurs, par suite de cette humidité même, obtiennent leur maximum d'intensité, et pour cette démonstration je réclame du lecteur quelques minutes de patience.

Un jour, dans son laboratoire, un savant contemporain, M. Tjndall, procédant à des expériences, avait porté au rouge blanc une barre de platine. Il eut alors l'idée de projeter sur elle un rayon de lumière électrique. — A son grand étonnement, il vit tourbillonner au-dessus de cette barre de légers nuages de fumée. Après l'expérience, il pesa la barre de platine : elle n'avait pas changé de poids. D'où pouvait donc provenir cette fumée? Il y avait là un mystère dont la clef lui faisait défaut. Plusieurs fois il renouvela l'expérience, et toujours il obtint le même résultat.

A quelque temps de là, ayant allumé une lampe à alcool , il projeta par hasard un jet de lumière électrique

1 Amsterdam et Venise (la Peinture hollauJaise), page 5S.3.

sur cette lampe ; et quelle ne fut pas sa stupéfaction de voir une fumée intense se balancer au-dessus de la mèche ! Comme l'alcool pur brûle sans faire de fumée , il en conclut que celui qu'il avait employé n'était pas pur. Il le rectifia , le distilla de nouveau sans modifier en rien le résultat de son expérience.

Alors, il eut l'idée de procéder avec un jet de gaz hydrogène pur. Cette fois ce ne furent plus des nuages, ce furent des tourbillons véritables. 11 ne pouvait pas cependant y avoir de fumée, car tout le monde sait que l'hydrogène pur brûle sans dégager après lui de fumée d'aucune espèce. Le mystère se corsait et mettait à la torture l'esprit de notre savant, quand un incident futile en apparence vint changer le cours de ses idées.

A quelque temps de là, il se trouva en présence d'un spectacle auquel nous avons tous assisté sans y attacher aucune importance. Étant enfermé dans une chambre close de toutes parts, il remarqua un rayon de soleil qui filtrait par un trou, et dans l'axe de ce rayon de soleil une myriade de filaments microscopiques qui s'agitaient et qui tournoyaient dans tous les sens. 11 ouvrit les fenêtres, et naturellement tout disparut.

Notre savant rapprocha dans son esprit ces deux faits sans liens apparents : la barre de platine et la chambre close, le nuage de fumée et le rayon de lumière. Et comme c'était un homme de génie, il trouva entre ces faits une connexité particulière, et il en lira la conclusion suivante :

L'atmosphère qui enveloppe la terre n'a pas, comme

nous le croyons généralement, un pouvoir réflecteur considérable. Les deux gaz qui le composent n'ont la propriété de réfléchir en tous sens la lumière que parce qu'ils tiennent en suspension des myriades de milliards de molécules microscopiques qui demeurent invisibles pour nos yeux, à moins que par une cause préméditée ou accidentelle un rayon de lumière ne vienne à être isolé. (Observation de la chambre close.)

Lorsqu'on allume un bec de gaz alimenté par de l'hydrogène pur (observation du laboratoire), l'air qui a aidé à la combustion du gaz, se trouvant échauffé par le voisinage de la flamme, devient plus léger et forme une colonne ascendante qui flotte pendant quelques instants au-dessus du bec allumé. Mais pendant son contact avec le gaz en ignilion, cette colonne d'air a été dépouillée des molécules réfractrices qu'elle renfermait et qui ont été détruites par la combustion. Elle est donc privée de la propriété de réfléchir la lumière, et c'est elle qui fait tache et prend les apparences d'une colonne de fumée quand on dirige un jet de lumière électrique sur le bec de gaz.

Voyez-vous où nous conduit ce raisonnement admirable de simplicité et de logique? — Point. — Eh bien, continuons. Nous qui ne sommes pas des savants de génie, mais qui nous piquons d'être quelque peu observateurs, nous avons tous remarqué que dans un certain nombre de professions (la taille du diamant, la bijouterie fine, les travaux lithographiques, par exemple) certains ouvriers qui ont besoin d'une somme considé-

I7i LA HOLLANDE PITTORESQUE.

rable de lumière interposent parfois, entre la lampe ou le bec de gaz qui les éclaire et l'objet sur lequel ils concentrent leurs regards, une grosse boule de verre remplie d'eau.

Ces boules de verre, qui ont un pouvoir réfracteur considérable, et qui augmentent dans une très-notable proportion le pouvoir éclairant de la lumière initiale, ont généralement vingt ou trente centimètres de diamètre. Eh bien, imaginons par la pensée une boule pareille, niais ayant un diamètre un million de fois plus petit, nous aurons une bouie de deux ou trois cents millièmes de centimètre de diamètre, c'est-à-dire une boule invisible, imperceptible, dont nos yeux ne pourront avoir aucune conscience. Aura-t-elle perdu son pouvoir réfracteur? Pourquoi l'aurait-elle perdu ? Celui-ci existera toujours, mais proportionnellement à la taille de la boule. Si ce pouvoir continue d'exister, il nous suffira donc de lancer dans l'atmosphère quelques centaines de milliards de petites boules pareilles pour augmenter , dans une proportion très-notaolc, la puissance réfractaire de cette atmosphère , ei par conséquent la somme de lumière répartie autour de nous. Et si par hasard quelque phénomène se ebarge de ce soin , comme une bonne pluie, par exemple, la puissance réfractrice de l'atmosphère sera augmentée d'une façon singulière.

Et en effet c'est ce qui arrive. Tous ceux qui ont habité l'Italie , l'Espagne ou l'Algérie, vous diront qu'on ne connaît la beauté de ces pays et leur force de colora-

tion que lorsqu'on les a vus après une forte averse. Nous tous, nous avons fait cette remarque, qu'après une pluie d'orage la nature était beaucoup plus colorée qu'avant. — Ne dites rien, je prévois votre objection. — Oui, on peut admettre que cette pluie d'orage a rendu à la verdure une certaine fraîcheur, qu'elle a donné aux plantes une vitalité nouvelle, etc., etc. Mais dans une rue où il n'y a ni plantes ni verdure, pourquoi l'effet est-il encore le même?

Et ne prétendez pas que c'est la poussière abattue , les surfaces lavées, nettoyées, rendues luisantes, et par conséquent ayant acquis elles-mêmes un pouvoir réfracteur, qui prennent par ce fait une intensité nouvelle de coloration. Ce chien qui pendant tout l'orage est resté sous la porte-cochère, ce monsieur qui s'est prudemment tenu à l'abri, pourquoi participent-ils eux aussi à ce redoublement de coloration? pourquoi nous paraissent-ils presque noirs ?

Non, retenons bien cela, ce n'est pas là une fantaisie paradoxale. Il y a une remarque vraie, un phénomène rationnel qu'on n'avait pas observé jusqu'à ce jour, dont on ne s'était pas préoccupé, mais qui n'en existe pas moins depuis que le soleil est créé, c'est-àdire, depuis qu'il a été créé un œil capable d'en percevoir la lumière.

Et c'est à l'aide de ce phénomène que nous pouvons expliquer, sans difficultés comme sans embarras, pourquoi les pays bas et humides ont toujours été les pays les plus colorés , et comment ce sont eux aussi qui en

peinture ont produit les plus remarquables écoles de coloristes ' .

Mais en voilà assez de toutes ces démonstrations. — Vcere est devant nous, occupons-nous de Vecre.

1 Celte explication d'un phénomène très-important au point de vue de l'ait était écrite depuis longtemps, quand, un scrupule m'étant venu, j'ai soumis ma théorie à deux savants, dans la spécialité desquels elle rentrait.

L'un, de nationalité étrangère, a trouvé l'explication ingénieuse et plausihle.

L'autre, Français, l'a déclarée ahsurde et • ne pouvant se tenir »

Je laisse au lecteur le soin de choisir entre les deux opinions.

Veere. — Une église démesurée. — Comment nuîl une ville. — Splendeur commerciale et richesse exceptionnelles. — Effondremen t subit. — Une stance d'Ovide.

Je vous ai dit quel ravissement c'était pour des yeux d'artiste, que celle ville de Vcere se détachant en nuances vives et harmonieuses sur ce fond argenté formé par le ciel et par l'eau. Quand on arrive par le /and Kreek, ce panorama délicieux change à chaque bordée que l'on court, se transforme à chaque instant et reste cependant toujours délicieux et charmant.

Une fois abordé, les impressions qu'on reçoit sont d'un autre genre, mais tout aussi vives et tout aussi saisissantes. Certes on n'irait pas jusqu'à chanter arec Mignon :

C'est là que je veux vivre, Que je veux vivre et puis mourir !

Mais dans cette ville colorée tout est intéressant pour l'archéologue, tout est curieux pour le chercheur d'imprévu, tout est plein de charme pour l'artiste.

A peine sorti du bateau, les grandes et magnifiques

écluses traversées, on descend de la digue et l'on se trouve au pied des anciens remparts dont les avancées, aujourd'hui abandonnées à la culture, s'étendaient jadis à cinq cents mètres de la place. Puis ce sont les glacis et . les bastions, qui proOlent mélancoliquement au loin leurs grandes lignes gazonnées, destituées pour toujours de leur gloire passée et ayant abdiqué leur redoutable aspect.

A peine ces vieux bastions sont-ils franchis qu'on se trouve au pied de l'église, temple immense, sanctuaire gigantesque dont la masse, surgissant ainsi à l'improviste, fait sur le cerveau surpris une impression d'écrasement.

J'ai eu plusieurs fois déjà à appeler l'attention sur celte immensité des sanctuaires zélandais presque toujours hors de proportion avec la ville qu'ils sanctifient de leur présence. Mais aucun encore ne nous est apparu aussi effroyablement disproportionné. Il semble que toute la ville avec ses maisons et ses monuments pourrait tenir dans cette énorme église. Et cette pauvre vieille basilique achevée en 1448, brûlée en partie en 1686, privée par la Réforme de ses statues et de ses autels, entamée par le bombardement de 1809, transformée vers le même temps en hôpital militaire, aménagée plus tard en caserne, divisée par trois planchers en quatre élages superposés, pourrait abriter, contenir et loger vingt fois autant d'habitants que la ville déchue en renferme de nos jours.

Placé ainsi au seuil de la petite cité, ce colosse de

pierre paraît en être en quelque sorte la préface héroïque. Comme un \ieux barde ravagé par les ans, il avertit le voyageur des hautes destinées accomplies sur le sol qu'il va fouler. Il lui raconte la grandeur entrevue, la gloire espérée, la puissance un instant conquise. « Avant de voir ce que je suis, semble-t-il dire, souviensloi de ce que j'ai été et surtout de ce que j'espérais être. »

C'est en effet toute une épopée que celle existence de Veere. C'est une vie de parvenu que celle qu'elle a menée, avec une fin d'enfant prodigue sans retour à la maison paternelle.

Ses origines furent modestes, sans noblesse, « ujnobiles » , dit Blaeu. Quelques pêcheurs installés sur ses rivages déserts louaient leurs barques aux voyageurs qui voulaient franchir l'eau pour aller dans Noordbeveland, à une petite ville nommée Kampen qui se dressait sur l'autre rive; de là ce nom de Veer qui signifie passage , et pendant bien des siècles on l'appela Kamperveer, c'est-à-dire, passage pour aller à Kampen.

Het veer oj) Kainperland deed my Kampveer benoernen. Eer ik eerj'stad nog was, onvringd met muur en sragt 1 ...

Tel est l'aveu de son origine modeste qu'un vieux poêle place dans la bouche même de Veere, parlant à la

1 « Le passage sur le pays de Kampen m'a valu mon nom ils Kampveer. Jadis j'étais et suis encore une ville entourée de murs el de fossés. .. o

180 LA HOLLAXDE PITTORESQUE.

postérité. En 1280, le comte Florent V vendit son territoire aux sires de Borselen. Ceux-ci y construisirent quelques maisons, y attirèrent quelques colons, y fondèrent un château, y édifièrent un cloître. Le second de ces seigneurs, Wolfart II, y bâtit une église et construisit des portes. Ce ne fut toutefois qu'après 1350 qu'elle prit un certain essor. Une vieille charte datée du 30 mars de cette année ' nous apprend en effet que U'olfart, seigneur de Veere, et son épouse Hadewich obtinrent de Guillaume V de Bavière, en échange de leur château et résidence de « Dunebekc 2 » sis en l'ile de Walcheren et de quatre arpents (trier gemeten) de seigneurie, le libre fief de Sandenburg et Veere et tous les droits qui s'y rattachaient. Les résultats de cette émancipation ne se firent pas attendre. Dès 1358, la ville naissante fut entourée de véritables remparts. Vers le même temps, son commerce se développa, la pêche y prit une extension considérable, et ses seigneurs obtinrent d'Edouard d'Angleterre la libre entrée dans les ports anglais pour les navires équipés à Veere.

Mais c'est surtout lorsque Wolfart V eut épousé Marie, fille de Jacques I er , roi d'Ecosse, que le commerce prit un développement inattendu. La jeune Dame de Veere sut attirer dans sa ville ses compatriotes les marchands écossais. Ceux-ci y établirent lÉtape des

1 loir aux Archives de Middelbourg le Eegistcr : Onde charters en Bricveen, n° 17. Cette pièce figure sur l'Inventaire avec le n° 40.

- Résidence seigneuriale située sur le territoire d'Oostkapclle et à peu prés à égale distance de ce village et de Doniburg.

laines d'Ecosse. Bientôt, de toutes parts, on accourut pour s'approvisionner de celte précieuse matière première. Et sur le grand quai, le long du port, nous pourrons voir encore les restes de la Manon des Ecossais, attestant, par ses splendeurs architecturales, la richesse de ceux qui l'édifièrent, et la prospérité commerciale de la ville.

Avec Henri de Borselen, cette prospérité s'accrut encore. « Vers cette même année (1454), nous disent les vieilles annales, le sieur de la Vcere fit équiper plusieurs grands navires à ses dépens qu'il envoya en mer hault et has avec marchandises. Dont il lui revint fort grand profit, tellement qu'il acquit de grandes terres en Zélande ' . »

C'est peu après ce temps, en effet, en 1 177, que nous voyons Wolfart VI de Borselen acheter, à beaux deniers comptants, de Marie de Bourgogne la ville, la seigneurie et le Franc (Vrijheid), comme on disait alors, de Brouvvershaven ". Sous Anne de Borselen, sa fille, le commerce de Vcere atteignit son apogée. A cette époque il entrait ou sortait chaque jour jusqu'à soixante navires de son port, du moins c'est Blacu qui l'affirme, et sa rade, qui dès ce temps avait pris le nom de Vecrgat ; était l'une des plus animées de la mer du Nord et de la Manche. Les nations les plus diverses se rencontraient

1 Grande Chronique.

- Inventaris van net oud Archief der stad Middclburg. l'oir n° 470.

3 Littéralement, le « trou do Vcere • .

sur ses quais. « Les villes d'Amsterdam et d'Anvers n'estant encore en leur fleur » , c'est à Veere que venaient débarquer des Orientaux amenant avec eux les produits exotiques de leurs pays ensoleillés. La présence assidue des Français lui avait fait obtenir « le droict de franche grue » , et c'est sur son marché qu'en 1508 le sucre fut pour la première fois apporté des îles Canaries par les navires espagnols '.

Avant cette dernière date, Anne de Borselen, cette intelligente et gracieuse Dame de Veere dont Erasme devait vanter à si juste titre la modestie et la prudence, Anne de Borselen s'était mariée. Elle avait épousé Philippe de Bourgogne, prince issu d'un mariage de la main gauche, et qui s'intitulait lui-même « grand bastard de Bourgogne » . Malgré sa fdiation irrégulière, c'était un seigneur puissant, et d'esprit peu endurant. Il avait pour devise : « Xul ne s'y frotte » ; aussi son premier soin fut-il de transformer Veere en une vraie place de guerre, de la doter de murailles solides, de larges fossés et de portes capables de résister à toutes les entreprises.

A ce moment, il semble que Middelbourg ait pris peur, et qu'elle, la grande ville, elle ait considéré avec inquiétude l'épanouissement de sa jeune voisine. Nous la voyons en effet tout à coup se jeter en travers des opérations commerciales de celle qu'elle allait regarder désormais comme une rivale dangereuse. « Nul ne doit préférer le lieu qui l'a vu naître à la patrie entière» , di-

UICCIABDINI, op. cit.

saient les lois de Charondas, et le sage législateur ajoutait : « Une telle pensée est le commencement de la trahison, h Ce grand principe si vrai, si nécessaire à observer, semble avoir toujours été quelque peu ignoré des Zélandais et des Flamands. L'amour du clocher prima toujours dans les Flandres l'amour de la patrie. En Zélande, jadis du moins, il en fut à peu prés de même. Des esprits moroses prétendent même qu'il reste encore quelques traces de ces sentiments étroits. Pour ma part, je ne pense pas qu'ils se soient perpétués, et je ne veux pas croire, comme quelques-uns l'affirment, qu'il est des Flessingois de nos jours qui assisteraient gaiement à la ruine de Rotterdam si cette ruine devait profiter à FIcssingue. Mais, au quinzième siècle, ces tendances égoïstes existaient dans tout leur épanouissement. Middclbourg, dans cette circonstance, en donna une preuve bien palpable.

C'étaient les Ecossais qui, par leur présence à Vecre, avaient été en quelque sorte le point de départ de son étonnante prospérité, et c'est aux Ecossais que Middclbourg s'adressa. Elle chercha à les détourner, à les attirer dans ses murs, et finalement à faire transporter chez elle cette fameuse Etape des laines, source de tant de lucratives transactions.

Ilien n'est curieux comme de suivre, dans les archives de la capitale zélandaisc ', les négociations secrètes qui

1 Voir notamment les pièces mentionnées dans Y Inventaire sons tes n« 444, 445 et 464.

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