‹ La Hollande pittoresque; les frontières menacèes. Voyage dans les provinces de Frise, Groningue ... Gueldre et LimbourgChapitre 4 sur 8 · XVI LETTRE AUX ÉDITEURS · texte numérisé non relu

XVI LETTRE AUX ÉDITEURS

OU tvinman, a jardinier n , tuinstoel, a chaise de jardin », tuinlaan, « allée de jardin », etc., etc., dans le cas présent, il exprime, parait-il, une autre idée, celle de la palissade qui, dans les armoiries hollandaises, entoure la figure de la Liberté. C'est là une rectification qu'en temps utile le lecteur pourra faire aisément.

A cela se bornent. Messieurs, les erreurs qui m'ont été signalées. Leur correction dans le texte eût été difficile, et comme je ne crois pas qu'elles aient assez d'importance pour que le lecteur puisse me les imputer à crime, j'ai préféré en faire la confession plutôt que de retarder l'impression de celte édition nouvelle.

Henry HAVARD.

LA

LES

Un mot d'explication. — Une annexion géographique. — Discussion ethnologique. — Préparatifs.

Le temps n'est pas encore bien éloigné où il suffisait de franchir les frontières de notre France pour passer aux yeux du public pour un hardi explorateur. Il y a trente ans , les excursions de Théophile Gautier en Espagne, de Paul de Musset en Italie, de Victor Hugo sur les bords du Rhin , prenaient les proportions d'un voyage à la découverte. On relisait le Voyage sentimental de Sterne et Ton s'intéressait aux Zigzags de Tôpffer.

Depuis ce temps tout a bien changé. Une véritable révolution s'est accomplie. La vapeur, en sillonnant les mers et en couvrant le continent d'un réseau de voies ferrées, a supprimé les distances; et le télégraphe, en nous révélant chaque soir ce qui s'est accompli pendant

le jour aux quatre coins du monde , nous a habitués a

coDSÎdérer les pays les plus lointains comme s'Us étaient à notre porte. Si bien que, pour intéresser le public à ses impressions ou à ses études , il semble qu'il faille avoir fait au moins le tour du monde, ou découvert quelque royaume inconnu.

Qu'on ne dise pas que nous exagérons! Ne voit-on pas surgir de tous côtés des récits de voyages qui jadis eussent semblé presque fantastiques et de nos jours paraissent tout naturels? Hier, c'était l'Australie, Java, Yeddo et San Francisco, que nous dévoilait le comte de Beauvoir. C'était l'Indochine que nous parcourions avec le regretté Francis Garnier, la Chine que nous visitions avec MM. Cernuschi et Duret, ou les deux Continents que nous traversions dans l'aimable compagnie du comte de Gabriac .

Aujourd'hui, c'est le marquis de Compiègne qui nous promène à travers les déserts de l'Afrique équatoriale. Demain, ce sera Stanley ou nos vaillants compatriotes de Brazza et Marche , qui nous raconteront leurs courses intrépides à travers un continent ignoré ; si tant^est qu'ils reviennent nous dire ce qu'ils ont vu au milieu de ces mortelles solitudes.

Dans des conditions pareilles, il semble qu'il faille une audace bien grande ou des raisons bien particulières pour venir, une fois encore, parler d'un pays honnête et pacifique , loyal et hospitalier, situé à douze heures de Paris , presque au seuil de la France , et où l'on tië rencontre ni féroces carnassiers, ni voleurs de grands chemins.

Bien qu'il soit facile de défendre cette thèse, que Icd pays les plus rapprochés tie sont ni les mieux connus ni

yGoosle

,gl

LES FRONTIERES AIEIVAGEES. 3

les plus aisés à connaître , j'avouerai en conscience que l'audace m'eût fait défaut, si je n'avais eu des motifs puissants pour entreprendre d'abord, et raconter ensuite le voyage que je publie aujourd'hui. Ces motifs, j'en dois compte au lecteur, parce qu'ils sont à la fois l'eiplication de ce livre et son excuse.

A l'époque où je préparais la seconde édition du Voyage aux villes mortes du Zuiderzée, j'eus la curiosité de rechercher tout ce qui avait été publié en Allemagne sur les pays dont je venais de restituer l'histoire.

Parmi ces livres se rencontra un précis de géographie intitulé : Leitfaden far den Unterricht in der Géographie, Je le parcourus sans grande curiosité d'abord , mais mon indifférence ne fut pas de longue durée.

A deux reprises , il est question dans ce petit livre du royaume des Pays*-Bas, et chaque fois la Néerlande s'y trouve englobée dans l'Allemagne*

La première fois (page 90), c*est à propos des États du centre de l'Europe. Elle est classée sous cette rubrique: Deutschland; en fort nombreuse et fort bonne compa-» gnie du reste, avec le Danemark^ la Belgique, le Luxem« bourg, la Suisse et le grand-duché de Lichtenstein ! La seconde fois (page 173), elle se trouve comprise toujours avec les mêmes Etats sous cette autre désignation encore plus explicite : Deutsche Aussenlànder (pays allemands extérieurs), et l'auteur prend soin de nous en donner l'a raison.

tt Les six Etats mentionnés plus haut, nous dit-il, sont considérés conune appendice de l'Allemagne ^

(a) parce qu'ils sont situés en grande partie en dedans des limites naturelles de T Allemagne, (b) parce que ces pays ont, à de petites exceptions près, appartenu à Fancien empire allemand et en partie, jusqu'en 1866, à la Confédération germanique * . »

Il est impossible, on le voit, de s'annexer avec plus de sans-gêne, géographiquement et historiquement, six États étrangers.

Je n'étais point encore remis du profond étonnement que m'avait causé cette étrange lecture, lorsque le hasard de mes travaux me mit en rapport avec un érudit allemand, venu dans le pays pour faire quelques études.

Je me crus d'autant plus autorisé à appeler son attention sur ces excentricités scolaires , que le précis en question n'est point un de ces livres banals dont le verbiage est sans conséquence. OEuvre d'un érudit professeur de Halle, le docteur Daniel, il a été revu et réédité par le docteur Kirchhoff, professeur de géographie à la même université, et, à l'heure qu'il est, le voilà parvenu à sa cent septième édition. C'est dire la consommation qu'il s'en fait chaque année.

— De semblables erreurs, fis-je observer à mon interlocuteur, constituent un véritable danger. Quand trente millions de têtes carrées ont, depuis leur berceau, admis

* Die sechs in der Veherschrift genannten Staaten werden als Anhang zu Deutschland hetrachtet; a) weiî sie grôsstetUheils innerhalh der ncUûrlichen Grenzen Deutschlands liegen; b) weii mit wenigen Ausnahmen dièse Lander zum alten Deutschen lieiche,tlicilœeise bis 1866 mm Deutschen Bunde, gehôrt haben.

LES FRONTIKRKS ME.VACKES. 5

comme vérité des choses pareilles, il est bien difficile ensuite de leur faire reconnaître qu'elles ont été trompées. Vous devez tenir à honneur de rectifier des absurdités aussi dangereuses.

— Je ne vois rien là d'absurde ni d'erroné, répondit mon savant ; le Danemark , la Suisse , les Pays-Bas , et ces autres États que vous venez de nommer, sont le complément naturel de Fempire d'Allemagne. Leurs mœurs, leur langue, leur histoire et leurs traditions, tout les relie à l'antique Germanie.

— Il ne m'appartient pas , répliquai -je , de me prononcer pour les autres États. Je ne connais pas le grandduché de Lichtenstein. Je n'ai fait que traverser en touriste la Suisse, le Luxembourg et le Danemark. Je n'ai habité qu'accidentellement la Belgique; mais pour la Néerlande c'est autre chose ; j'ai passé cinq années sur son sol hospitalier, et je puis certifier, car je le connais à fond...

— £h bien ! vous la connaissez mal. Vous n'avez vu que le centre du pays , c'est-à-dire la seule fraction qui ait, en effet, un certain caractère autochthone. Si vous aviez parcouru et étudié les provinces de l'Est avec le même soin que les provinces occidentales ; si vous aviez vécu, quelques jours seulement, dans la partie qui touche au Hanovre et à la Westphalie, vous auriez vu les divergences s'effacer et les nuances se fondre.

— Vous ne me persuaderez pas toutefois, répliquai-je, que ces provinces ressentent pour vous une affection démesurée. Vos auteurs eux-mêmes avouent trop fran-

chemént le contraire. Heinrich von Treîtschke ^ se plaint assez amèrement de Tantipathie néerlandaise, et votre romancier Gutzkow' crie assez fort à la trahison.

— J'en demeure d'accord ; mais nous avons d'autres garants de la communauté d'origine. Vous connaissez notre refrain patriotique : « Oii est la patrie de l'Allemand? Aussi loin que résonne la langue allemande. »

— Ce serait faire une étrange méprise que de vouloir confondre la langue de Vondel, de Hoofit, de Bilderdyk et de Da Costa avec celle de Goethe et de Schiller. Du reste , en admettant cette théorie , vous seriez obligés de rayer de vos États la partie nord du Slesvig qui ne parle que danois, la Lorraine qui n'a jamais parlé l'allemand et l'Alsace qui ne le parlait plus guère. Bien mieux, il vous faudrait, de l'aveu même de votre infaillible chancelier ', rayer d'autres pays annexés depuis plus d'un siècle. Vous voyez que votre refrain sonne mal. Qu'avezvous encore?

1 Historische-Polititche Aufsatze, Leipzig, 1870.

3 Ein Hollandgang.

3 c 11 est avant tout nécessaire que l'étude de la langue allemande soit faite sur des bases plus larges et plus sûres, non-seulement dans la province de Posen, mais aussi dans la haute Siiésie et dans la Prusse occidentale, i (Discours de M. de Bismiarck à la Chambre des seigneurs, 6 mars 1872.) C'était assez reconnaître que la langue allemande n'était guère pratiquée dans ces diverses provinces. Le 13 février de la même année, M. de Bismarck avait dit à la Chambre des députés : « Le Polonais évangélique qui reconnaîtra peut-être un Allemand comme ministre de sa foi n'oubliera jamais sa nationalité au point de favoriser, par zèle confessionnel, Tétude de la langue allemande. -» 11 est difficile, on le voit, dV'tre plus explicite*

LES FRONTIERES MENAGEES. 7

— La religion... Les deux pays sont protestants.

— Oui, mais vous êtes luthériens, et la Hollande est calviniste, ce qui est singulièrement différent. A moins que vous ne comptiez sur ce tiers de la nation qui est demeuré catholique ; mais ce serait, je crois, mal compter.

— Enfin, nous avons la communauté d^origine... la même race... le même sang... les mêmes caractères ethniques.

— Ceci, répliquai-je , serait à démontrer; mais vous ji*êtes pas sans savoir que M. de Quatrefages a dit que tt toute répartition politique fondée sur Fethnologîe est absurde » , et que M. Virchow n'a pas hésité à se ranger à son opinion. Du reste , il me parait assez difficile de faire avouer à un Néerlandais qu'il est un m.f^ .

— Tout ce que je puis vous dire , répondît mon interlocuteur impatienté , c'est que nos savants n'écrivent pas tf à la légère » , et que des hommes comme Daniel et Kirchhoff ne se trompent jamais.

Notre entretien en demeura là; mais, à partir de ce moment, ma résolution était prise. J'étais décidé à parcourir ces provinces firontières, à les visiter à fond, à pénétrer leurs traditions , à apprendre leur histoire à sa source.

Pour entreprendre un voyage ^wt ces frontières menacées, facile en apparence, mais au fond hérissé de difficultés de toutes sortes, il me fallait avant tout lin compagnon

^ Terme sans signification précise, mais qui exprime une idée de dégoût et sous lequel, dans certaines parties de la Néerlandc, on désigne les gens de rAlIcmajjne.

8 LA HOLLAXDE PITTORESQIE.

dévoué, décidé à s'attarder avec moi au milieu de ce dédale de vieux parchemins et de monuments poudreux qui font, aux yeux de Tarchéologue, revivre le passé des peuples.

L'amitié me fournit ce compagnon. Le baron de Constant Rebecque s'offrit à partager mes courses et mes études. C'était un camarade de route tel que je pouvais le souhaiter : un gentleman doublé d'un artiste, un homme à la fois instruit , énergique et robuste, et possédant cette franche bonne humeur qui adoucit toutes les fatigues.

11 fallait ensuite nous assurer partout un accueil sympathique. Il était indispensable, en effet, que nous pussions visiter les bibliothèques, fouiller les archives locales, et pénétrer dans les forteresses. Pour cela, je m'adressai à la plus haute autorité du pays.

M. Heemskerk, ministre de l'intérieur et président du conseil , m'accueillit avec une exquise courtoisie dont je tiens à le remercier hautement. Par sa bienveillante intervention, j'obtins de ses collègues de la Guerre et de la Justice toutes les permissions qui nous étaient nécessaires.

— C'est un voyage tout à fait insolite que vous entreprenez là , me dit le ministre au moment où je prenais congé de lui. Les difficultés ne vous manqueront point en route, mais j'aurai soin de les aplanir autant que possible, en vous recommandant chaudement aux gouverneurs des provinces que vous allez visiter.

Et c'est sur cette aimable promesse, qui devait se réaliser fidèlement, que nous nous mîmes en route le 22 juin 1875,

LES FRONTIIJRES MËNAGËËS.

Le dëpart. — VAurora. — L'amour du rococo. — Sneek s'en va-t-en guerre. — Grands hommes et petite femme.

* Nous partîmes d'Amsterdam un mardi. Nous prîmes le stoomloot d'Harlingen qui devait le soir même nous déposer à destination. C'était par une de ces belles matinées de juin, où le ciel est merveilleusement pur; une brise fraîche soufflait du large, et la brume gris perle, qui estompait Fhorizon, nous prédisait une chaude journée.

Ce n'est point sans une certaine émotion que nous vîmes notre bateau s'ébranler, traverser F Y et franchir les écluses de Schellingwoude. Nous nous retrouvions de nouveau au milieu de ce Zuidèrzée que deux ans plus tôt nous avions parcouru dans tous les sens. Ce golfe immense était en quelque sorte un ami que nous venions revoir. Nous allions au milieu de ces bancs de sable et de ces îles pittoresques , refaire en un jour un chemin que nous avions mis des mois à parcourir, et nous craignions presque de ne plus retrouver ces émotions poignantes dont nous avions gardé un si charmant souvenir.

Marken avec ses tertres de gazon et ses maisons de bois, Eukhuizen avec son dromedaris, Hindelopcn et

Stavoren existaient-ils encore? Quelle surprise si nous allions revoir ces villes jadis mourantes avec un regain de jeunesse, un peu d* animation et de nouveaux atours ! Et en même temps quelle frayeur de ne plus les revoir ! Hélas ! si nos craintes étaient vaines, nos espérances ne Tétaient guère moins. Au loin, nous les vîmes défiler une à une, ces royales cités endormies sur le bord du grand golfe. Telles nous les avions vues deux ans plus tôt, telles nous les vîmes ce jour-là, silencieuses, impassibles, attendant au milieu d*un funèbre recueillement que le temps ait achevé sa grande œuvre.

Le soir, à Theure prévue, nous abordions à Harlingen. La petite cité frisonne, elle non plus, n'avait pas changé de physionomie. Seul son port différait de ce que nous l'avions vu. Le vaste bassin, auquel on travaillait lors de notre première visite, était maintenant achevé. La foule s'était amassée pour voir arriver le bateau. On nous fit bon accueil ; les porteurs s'emparèrent de nos bagages, et nous nous dirigeâmes vers Fhôtel des Seigneurs, le Heerenlogement,

Le lendemain, de grand matin, il fallut se remettre en route. Nous traversâmes la ville encore endormie pour aller nous embarquer à bord du bateau de Sneek. C'est là que commençait vraiment notre voyage. Nous allions tout d'abord parcourir la Frise, descendre au midi, visiter Sneek et Bolsward, remonter ensuite vers le nord, toucher à Leeuwarden, puis, accentuant notre marche vers le nord-est, atteindre Dockum, traverser la mer et aborder à Schiermonnikoog,

LES FRONTIÈRES MENAGEES. 11

Le petit bateau à hélice à bord duquel nous prîmes passage était bien nommé : il s'appelait Aurora. A six heures il se mit en route, et, après avoir longé les remparts ie la ville, il entra résolument dans le Leeuwardervaart.

G*est un long et sinueux canal bordé de ces interminables prairies qui font la richesse de la Frise. Partout autour de soi, aussi loin que la vue peut s'étendre, il est impossible de découvrir une ondulation de terrain. Des massifs de verdure dont la silhouette bleue se dessine sur le ciel gris du matin, des clochers noirs, quelques toits rouges, parfois un village, un bourg, une petite ville, avec ses pignons et ses cheminées, forment la ligne d'horizon. Plus près ce sont d'immenses prairies parsemées de bestiaux, avec, de loin en loin, une chaumière ou bien une de ces grandes fermes riches et propres, où tout respire l'ordre et l'abondance.

On appelle ce pays-là le «paradis des vaches», et jamais surnom ne fut mieux mérité. Blanches et noires, luisantes de santé, enfonçant jusqu'au ventre dans cette herbe drue et fraîche, les habitantes de ces vastes campagnes semblent enfouies là en plein bonheur. Du matin au soir et du soir au matin, elles sont occupées à leur douce besogne. L'œil demi-clos, silencieusement espacées, elles choisissent les touffes et cueillent à pleine langue leur délicieuse pâture. Leurs rêves ne sauraient aller au delà d'une pareille fortune, car elles ruminent en dormant.

Puis ce soTit des briqueteries, avec leurs immenses

toits noirs et leurs balcons étranges ; les fours à chaux qui arrondissent leurs coupoles blanches comme les dômes d'une mosquée. Ce sont les clochers de Hitsum, qu'on aperçoit à droite ; de Franeker, dont on longe à gauche les remparts ombragés; d^ Tjum, de Winsum, de Spannum, qui animent la campagne, et les villages seisuccèdent avec leurs maisons proprettes, leurs stores jaunes et bleus, leur ceinture de feuillage et, au seuil des maisons, les ménagères aux casques d'or, avec leurs grands brocs de cuivre qui étincellent au soleil:

Tout le long de la route, on croise des bateaux et les bateliers vous saluent. Us ont tous la chemise rouge et la culotte courte rayée de bleu et de blanc qui serre au genou un gros bas de laine brune. Ajoutez à cela une figure hâlée, des cheveux d'un blond enfantin, des boucles d'oreilles et un joyeux sourire. A l'arrière, émergeant de récoutille ouverte, quatre ou cinq têtes curieuses se pressent pour voir passer le sloomboot. Les yeux sont écarquillés et les bouches ouvertes, et, pour peu que vous leur adressiez un salut, toutes éclatent d'un franc accès de rire, qui se répercute jusque dans les flancs du bateau.

Puis, au-dessus de nos têtes, ce sont les cigognes qui passent, traversant le canal avec un grand battement d'ailes, les wulpen et les vols de vanneaux. A droite et à gauche les mouettes nous font fidèle compagnie, poussant des cris plaintifs, surveillant le remous qu'occasionne la marche du bateau, et plongeant à tout instant dans l'écume pour reparaître bientôt avec un petit poisson

LES FRONTIÈRES MEMAGÉES. id

dans leur long bec effila . Mais Sneek apparaît au loin protégé par un rempart de verdure ; un instant encore, le bateau s'arrête , et nous voici arrivés.

Rien n*est plus charmant que l'entrée de ces petites villes de la Frise. Les vieilles fortifications ont fait place à des boulevards ombreux. Derrière soi, on laisse la campagne verte et fraîche répandant au loin de bonnes senteurs de foin coupé. Devant soi, on voit s'aligner les maisons de briques toutes coquettes et luisantes, avec leurs boiseries blanches et leurs fenêtres inomaculées. Les braves gens se mettent sur leurs portes pour vous voir passer, les commères chuchotent et les enfants qui jouent relèvent la tète. L'accueil est à la fois curieux et sympathique.

Sneek, plus que toute autre, a cet aspect hospitalier et aimable. C'est par une grande avenue bordée d'auberges . qu'on atteint ses premières rues; celles-ci sont sinueuses, point trop larges, mais d'une exquise propreté. Elles sont bordées de maisons basses qu'on croirait enlevées à quelque cité hollandaise, n'étaient les noms qui surmontent la plupart des portes, et qui tous se terminent en a.

Ces premières rues nous conduisent en tournant à la grande place, long parallélogramme, point trop vaste cependant, et où l'animation ne doit jamais être excessive; car deux grandes filles, couchées nonchalamment à terre, enlèvent avec la pointe de leur couteau l'herbe qui pousse dru entre les pavés ronds. C'est pourtant sur cette place que se dressent la plupart des

édiGces publics : le Poids de la ville, vaste hangar sans caractère et sans cachet, et le palais de justice, bâtiment fort simple et d'honnêtes proportions, qui porte à son fronton une devise de circonstance.

L'hôtel de ville, qu'on aperçoit plus loin et du même côté, est d'un siècle plus vjeux. 11 fut achevé en 1736. Le stjfle n'en est guère châtié, mais la façade est curieuse, donnant dans le baroque et même dans l'extravagant.

Imaginez les contorsions du rococo se mêlant aux lambrequins de Louis XIV. L'édifice a deux étages, dont un rez-de-chaussée surélevé, précédé d'un perron. Le grand toit, surmonté d'un campanile, a sa corniche portée par les consoles les plus étranges qu'on puisse imaginer : des enfants renversés, la tête en bas et contorsionnés à plaisir; pendant que le perron surchargé de lambrequins, d'attributs et de vases, supporte glorieusement les armes de la ville.

Celles-ci, qui sont «parti au premier d'or à un demiaigle de sable mouvant du parti, au second d'azur à trois couronnes d'or rangées en pal » , se retrouvent plaquées au-dessus de la porte, enchevêtrées d'ornements, de palmes et de rinceaux, et surplombant une petite lanterne rocaille, peinte en rouge et dorée, qui forme la note gaie de cette étrange façade.

Tout cela, comme on voit, n'a rien de bien imposant ni de bien magistral. L'ancien hôtel de ville, dont Blaeu nous a conservé l'image, avait un extérieur singulièrement plus sévère et surtout plus de circonstance. C'était un vaste et noble bâtiment, à triple pignon, dominé

yGoosle

,gi

par deux tours crénelées. A ses côtés, se dressait un vieux château, le Gruitersma SHns, garni de mâchicoulis, qui lui donnaient Taspect rébarbatif des forteresses du vieux temps. Tout cela avait une grande tournure ; mais quand la fièvre du rococo vint à sévir, on s'empressa de démolir ces vieilleries et d'édifier le coquet stadhuis que nous voyons.

Cette fièvre, du reste, ne borna point là ses ravages. Elle accommoda aussi au goût de ce temps-là une vieille porte de la ville, qui présente de nos jours le plus singulier aspect qu'on puisse imaginer. Figurez-vous deux belles tours octogones, construites en briques, avec leurs arêtes indiquées par un altemement de pierres, toutes deux couronnées d'une énorme toiture pointue, percées de meurtrières, ayant, en un mot, un aspect vaillant et guerrier ; et, pour relier ces deux belles tours, un épais massif crevé de deux grandes ouvertures superposées, dominées par un pignon orné de trois vastes fenêtres enguirlandées de rinceaux et d'attributs et surmontées d'un campanile à balustrade ; tout cela dans le plus pur style Louis XV. Jamais rassemblement plus bizarre ne fit un plus singulier effet. De loin, cet amalgame a quelque chose de chinois ou de japonais. On se croirait à cinq mille lieues de Sneek et de la Frise.

Cette porte si singulièrement restaurée s'appelle la Hoogendster-pyp. C'est ce qu'en hollandais on nomme une ic porte d'eau » , parce qu'elle traverse un canal dont elle était chargée jadis d'interdire l'accès. La baie inférieure est en effet «^ssez yaste pour laisser passer les bateaux.

et le pont qui domine cette baie est un des points les plus élevés de la ville. C'est un des rares endroits qui ne furent jamais recouverts par Finondation.

Celle-ci se promena cependant plus d'une fois dans les rues de la gentille cité frisonne, mais c'est surtout en 1570 et en 1825 qu'elle y causa de grandes et d'irréparables dévastations. Nous avons déjà parlé autre part de cette dernière tourmente, qui faillit détruire toute la Frise ^ Ses ravages furent cependant moins cruels pour la ville de Sneek que ceux de la grande inondation de 1570. Cette fois, la jolie cité put croire que sa dernière heure était sonnée.

Depuis plusieurs jours déjà, l'eau couvrait la campagne. Les paysans des environs, chassés de leurs fermes et de leurs villages , étaient venus demander un asile à la généreuse petite ville et campaient avec leurs bestiaux dans ses rues et sur ses quais.

Le jour de la Toussaint s'était passé de la sorte ; le soir, malgré le vent et la pluie, on avait essayé d'allumer des feux. Tout à coup un craquement épouvantable se fit entendre. C'étaient les digues de Sneek qui venaient de se rompre. En quelques instants la ville fut envahie par cinq pieds d'eau. Les places, les rues, les quais, tout disparut sous cette inondation subite. Affolés de terreur, les bestiaux rompirent leurs liens, et le désordre fut bientôt à son comble. Entraînés par les torrents qui se déversaient de tous côtés, hommes, femmes, enfants, anintaux furent

* Voyage aux villes mortes du Zuidenée^

LES FROMTIKRES MEXACEES. 17

jetés dans les canaux, où ils trouvèrent une mort affreuse. Pendant plusieurs heures les gémissements et les cris se mêlèrent aux mugissements de la tempête. Puis le silence se fit, glacial, terrible. La mort inexorable avait fermé pour toujours ces lèvres bleuies par la terreur et par le froid.

Cependant quelques paysans étaient parvenus à se réfugier sur le pont de la vieille porte. Ils passèrent sur ce chancelant asile une nuit épouvantable, essayant, mais en vain, d'arracher à la mort quelques-unes des victimes que le torrent entraînait avec lui.

A Faube, un spectacle horrible se déroula sous leurs yeux. Les cadavres des bestiaux et des hommes, emportés par le courant, venaient s'engouffrer sous leurs pieds pour aller continuer au loin leur course funèbre. Les vertes campagnes , disparues sous les eaux , semblaient être un flottant cimetière. Tout à coup, à Thorizon, dans les lueurs matinales, apparut une forme blanchâtre, de laquelle s^échappaient des cris bizarres et stridents. A mesure que ce fantôme approchait , les cris devenaient plus aigus. Quand il fut tout près, quelqu'un de hardi Fattira avec une perche : c'était un berceau, qu'on s'empressa de recueillir. 11 contenait un enfant et un chat. Le chat, par ses cris épeurés, avait attiré l'attention. Quant à l'enfant... la chère petite créature dormait. Quel était-il?... d'où venait-il, ce pauvre petit ? Hélas ! personne ne devait jamais le savoir. On le traita comme un orphelin, il l'était sans doute. La ville l'adopta et en fit un bon citoyen,

— Et le chat?...

Le chat ! raa foi, les auteurs du seizième siècle ne nous disent point ce qui lui advint, et, par conséquent, ceux de nos jours ne peuvent en donner des nouvelles.

Si rinondation se montra sans pitié pour notre petite ville frisonne, on peut dire que Tincendie fut pour elle presque aussi inexorable. Cent fois, peut-*étre, il promena ses ravages à travers ses rues et le long des ses canaux. Mais les deux sinistres les plus terribles dont on ait gardé le souvenir sont ceux de 1294 et de 1456. Dans la première de ces deux années néfastes, la ville tout entière fut détruite par les flammes, à Fexception de deux maisons préservées comme par miracle. En 1456, vingt-six maisons furent dévorées en un jour par le sinistre fléau.

Heureusement, toutes ces dates douloureuses sont maintenant loin de nous, et Sneek a eu le temps de cicatriser ses blessures. A la voir aujourd'hui pimpante, coquette, avec des canaux ombragés et ses places proprettes, personne ne se douterait des épreuves qu'elle a traversées.

De loin en loin, de bonnes vieilles maisons au pignon décoré d'arabesques, ou couronné par un attique, alternent avec des habitations modernes; toutes, du reste, anciennes ou récentes , sont fratches et entretenues avec un soin merveilleux. Qu'on joigne à cela quelques beaux magasins, surtout des bijoutiers et des pâtissiers \ et l'on s'expliquera la prétention de Sneek à être la capitale

^ Toutes les petites villes hollandaises et frisonnes, qui sont entourées par de riches campagnes, sont toujours très-fournies en

de la Frise; car la petite ambitieuse ne craint point de disputer à la grande Leeuwarden son sceptre provincial ; et la querelle date de loin.

Pendant tout le quinzième siècle en effet, à cette époque où les villes turbulentes de la Frise préludaient à Témancipation générale de la province , en cherchant à s'asservir mutuellement, Sneek fit la guerre à Leeuwarden, avec des fortunes diverses. Elle eut même, en 1486 (je crois), Thonneur, si tant que cela en soit un, de soumettre sa rivale. Cette année-là ses habitants s'étaient unis à ceux de Franeker. Déjà leurs bourgeois étaient en route pour aller mettre le siège devant la hautaine capitale , quand ils firent la rencontre de deux dames e

Ici se place une de ces galantes aventures comme on en trouve parfois dans les guerres italiennes des condottieri. « Où allez-vous.? » demandent les deux belles, a A la guerre ! répondent nos héros citadins , à la guerre des braves soldats! » On croirait presque entendre un écho de la chanson vénitienne :

— Signor mio, dove voleu andar?

— Mi me vado a la guera, A la guera dei bravi solda.

«Et contre qui cette guerre? » « Contre Leeuwarden, dont nous voulons rabaisser le grand orgueil. » Mais les

orFévres et en fabricants de bonbons. Sneek; comme da reste la plupart des villes qui se trouvent dans la même situation qu'elle, possède son gâteau particulier. C'est une sorte de pâtisserie frite qui se n'onune drabbelkœken.

yGoode

deux voyageuses étaient deux u honnestes damoiselles vefves de Leeuwarden » , et les voilà qui prient et supplient si bien que «par leur prière et par leurs larmes tous les cœurs furent amolliz » . Les Sneekois font halte. Ils tiennent conseil entre eux , et rédigent une sorte d'ultimatum dont ils chargent les deux belles dam^s. Hélas ! celles-ci ne réussirent guère dans leur mission pacifique. Bientôt les Sneekois arrivèrent sous les murs de Leeuwarden pour donner Tassant à la ville ennemie. De part et d'autre on se battit vaillamment, mais « ceux de la ville las et mattys du combat se mirent à reculer , les autres à avancer tant qu'ils forcèrent et gaignèrent la ville, laquelle pillèrent et menèrent plusieurs des plus notables citoyens prisonniers à Sneek » . C'est ainsi qu'au quinzième siècle Sneek afQrmait et soutenait ses droits. Pour avoir des prétentions à la première place , notre petite ville n'est cependant ni bieji ancienne, ni trèspeuplée. On ne la voit guère figurer dans l'histoire de la Frise avant 1268. En 1294, à l'époque de ce terrible incendie dont nous parlions tout à l'heure, toutes ses maisons étaient construites en bois, et c'est à peine si elle était entourée de murs. Quant à sa population, qui est aujourd'hui de neuf à dix mille âmes , il n'est pas probable qu'elle ait été jamais beaucoup plus considérable. Son industrie fort restreinte, composée de quelques fabriques de tissus, de moulins et de chantiers, ne justifie pas non plus sa prétention ambitieuse. Les prairies qui l'entourent sont belles et productives, mais celles des environs de Leeuwarden le sont tout autant, et même il

Les FROXTliiiRES MEMAGËES. 21

est à croire qu'à Tépoque de ces guerres de préséance , Sneek était, sous ce rapport, inférieure à Leeuwnrden, car celle-ci appartenait au parti des « marchands de graissé » (vetcoopers)^ ainsi nommés , nous dit Guîcciardini, u pour ce que là estoient plusieurs belles prairies, pasturages des bestes grasses et avoient très -grande abondance de toutes choses » ; alors que les habitants du Westergo, auquel appartenait Sneek, étaient surnommés u marchands d'anguilles » (schiertngers), u d'autant que les anguilles de Schiering estoient en leur cartier en plus grande abondance » .

Au temps de Blaeu, le surnom existait encore, et luimême constate que la pêche dans les lacs environnants Uaitune des principales ressources des Sneekois.

Mais l'orgueil de clocher, le courage et l'audace légitimuent en ce temps-là bien des prétentions. Nous par- Itois tout à l'heure des condottieri, et en effet il y a plus d'uL trait commun entre les guerres des petites républiqies italiennes et celles qui ensanglantèrent les cités frisomes, comme aussi entre les généraux qui commandaient^es aventureuses expéditions. Sneek possède, dans son égUe Saint-Martin, la dépouille mortelle d'un des plus célbres d'entre ceux-ci, Pieter van Heemstra, né on ne sat trop quand, ni on ne sait trop où *, et qui, ter-

^ Ses bioraphes s'accordent toutefois sur ce pojnt qu*il a dû naître dans I. seconde moitié du quinzième siècle. Quant au lieu de sa naissant, les uns le placent à Kimswert, d'autres à Harlingen, et enfin uelqucs-uns à Heemstrastate. Voir la Chronyk do Vinscmius et 1 Biographiscli Woordenhoek de van dcr Aa.

rible batailleur sur terre et sur mer, grand sujet de terreur pour ses ennemis, vint mourir à Sneek le 18 octobre 1520. Ce fougueux soldat possédait certes une des physionomies les plus curieuses de ce temps-là. On Tavait surnommé » Lange Pier » , le Grand Pierre , à cause de sa taille démesurée, et c'est sous ce nom de guerre, le mot est juste, quil se rendit célèbre en Hollande, en Frise et en Gueldre.

Lange Pier n'est point du reste le seul géant qu'ait renfermé la ville de Sneek. Si la petite cité s'enorgueillit d'avoir reçu le dernier soupir du terrible amiral, elle peut encore , à meilleur titre , être fière d'avoir donné le jour au Grand Jakob, a Lange Jakob »> , qu'on autorisa , pour qu'il ne pût être confondu avec tous les Jacob? passés , présents ou futurs , à adjoindre à son nom celii de sa ville natale.

Lange Jakob van Sneek avait deux mètres cînquaite de haut, et il était gros à proportion « Comme, en vrtu d'un vieux dicton, il faut des époux assortis, lOtre géant épousa une petite naine, haute seulement de quatre-vingt-quinze centimètres .^

On la nommait la Courte Jeannette (Kortë Jaine^'e) . Ce joli couple faisait^ au commeilcemont du si^le dernier, la joie désboiis habitants de Sneek. Onunvitait partout. Les artistes mêmes se mirent en frais /our lui. Un maître du burin grava son portrait, et un f>ëte enrichit l'image de deux quatrains dont voici le /îris : « Je suis très -grand extérieurement, disait Lan0 Jakob, et tout aussi vaste à l'intérieur. Je puis luttei^avec tout le

monde pour boire et pour manger , je suis certain de la victoire. » a Je suis, disait sa petite épouse, je suis la Courte Jeannette. S'il est vrai que la femme soit un fléau hors de chez elle et une peste au logis, je suis bien le plus' petit fléau que Ton puisse trouver. » On voit que, depuis le quinzième siècle, la courtoisie et la galanterie avaient singulièrement décru à Sneek, et qu'on n'était plus au temps où les larmes et prières de deux u honnestes damoiselles » suffisaient à amollir tous les cœurs et à faire suspendre une expédition.

Il me resterait , pour terminer, à parler de la grande église , autrefois Saint-Martin , où Lange Pier et Lange Jakob reposent Tun et l'autre; mais cette vaste construction, qui date de la seconde moitié du quinzième siècle, réparée en 1503, presque refaite en 1682, a été tellement remaniée qu'elle ne saurait nous retenir longtemps* Nous aurons du reste occasion d'en dire quel-» ques mots en parlant de l'église de Bolsward ; car elle a été édiCée sur le même modèle que sa voisine et proba-^ blement par le même architecte ^ ^

Une autre église^ elle aussi très-vaste et de beau style, lient d'être achevée ces années dernières. Elle appartient à ce genre semi-byiailtin semi-gothique qu'un architecte contëmporaiil , M. Cuypers, a mis à la mode lans les Pays-Bas. Elle proGle ses grandes lignes au milieu des arbres centenaires qui ornent maintenant les anciens remparts. f

1 Voir Geschiedkundige Kronijk en Beichijving van de Stad Siœek door E. Nai'Jus in Leven EXECUTisiiR der Stad Sneek [1826];

Ces vieux bastions constituent, de nos jours, une charmante promenade,, sorte de jardin anglais, qui n'est pas un des moindres agréments de Sneek. Ce n'esl pas que ses habitants ne lui en trouvent beaucoup d'autres. L*amour de sa chère petite ville est incrusté au cœur de tout bon Hollandais, et les Frisons là-dessus renchérissent encore.

Un jeune magistrat, qui nous fit Famitié de nous accueillir comme de vieilles connaissances , nous détailla, avec une sorte d*émotion affectueuse, le charme tranquille, les mille beautés cachées qu'on découvre à la longue dans ces aimables petites cités, a Bien que je n'y sois point né, nous disait-il, j'espère rester encore de longues années à Sneek. Je m'y trouve bien et je m'y sens heureux. » Plus tard, en y réfléchissant, je m'aperçus que notre ami était là entouré d'une considération à laquelle il avait droit en tous lieux; qu'il avait une maison agréable, une bonne cave, un joli jardin, une femme charmante et de beaux enfants! Avec cela ne semble- t-il pas qu'on puisse être heureux partout?

LES FfiOMTliiRES MEMACéES 25

Bolsward. •» Une généalogie difficile. — L'église Saint- Martin. — Le dernier poëte frison. — L'hôtel de ville et ses richesses.

Il n^y a qu*une lieue de Sneek à Bolsward , ou, pour parler plus exactement, il n'y a qu'une heure; car, en Frise , on ne compte pas par lieues, mais par heures de marche , et celles-ci sont légalement de 5,555 mètres 55.

La route est du reste charmante^ sinueuse, ombragée par places, bordée de grasses prairies et de coquettes chaumières. On traverse deux villages, Ijsbrechtum et Nijland, et Ton entre à Bolsward par une grande allée qui a tout à fait grand air. Hâtons-nous toutefois d'ajouter que, sitôt les anciens remparts franchis, l'aspect de la petite cité n'a rien de fort imposant. On se croirait bien plus au centre d'un gros village qu'au milieu d'une ville très-ancienne et jadis puissante.

Bolsward peut compter, cependant, parmi les plus vieilles cités frisonnes. Son origine se perd dans la nuit des temps , nuit si obscure , qu'elle n'a pu être complètement éclaircie.

Ses généalogistes, en effet, sont bien loin de se trouver d'accord. Le vieux chroniqueur Andréas Kempius, assisté d'un autre savant du seizième siècle, Occo van ScharP,

* Occo Scharlensis, Chroniicke van Vrieslant, Lceiiwardcn,

la déclare fondée par ime fille de Radbod, la princesse fiolswîna, aux environs de 713. De leur côté, filaeu ' et Schotanus * prétendent que son nom dérive du mot frison Bodel ', d'où Bodelsward et par corruption Bolsward. Enfin Ubbo Emmius^ affirme que ce nom tant discuté provient d'un nommé Bolone ou Bodelone, lequel, suivant une tradition assez incertaine, aurait été le fondateur de la ville ou le seigneur de la contrée.

Certes, voilà une généalogie embrouillée à souhait. La débrouille qui voudra ! Qn ne peut pas nous demander, à nous autres étrangers, d'en savoir plus que les gens du pays. Or les habitants me paraissent, eux-mêmes, n'avoir jamais été très-ferrés sur l'orthographe exacte du nom de leur cité. Les monnaies frappées à Bolsward au onzième siècle portent , en effet, le nom de Bodtiswe ou Bodtiswer} sur un testament de 1407, où il est question du couvent des Frères-Mineurs , nous relevons la men-^ tîon « fratrum minomm conventus Boldiswerdiensis » ; Une charte de 1423 écrit BodeUwert; le sceau de la com* mune pour l'aiinée 1496 porte l'inscription u sekretuni

1597. Le passage est assez intéressant pbut être cité : s Anno 7i3 bôuwede Bolswyna Goninc Radbotus dochter, ende naghelaten huysvrouwe vaa Mariait een cleyn stedeken , eea half uure gaens vant begiasel des Middelzees ende nocmdese nae haer selveu fioiswert... etc., etc. s

* Theatrum firbium Beîgicœ/œderatœ, 1649.

2 BesrJirijving (1664).

^ Vieux mot frison qui signifie profondeur et serait applicable aux canaux qui entourent Bolsward.

4 De Frisia (Leide^ 1626).

LES FRONTIERES MENAGEES. 27

civitatis Badelswardfa » ; et le grand sceau de Tannée 1 640, celle de « Magnum sîgillùm Bohwerdianum » . A partir de ce moment, on écrit, du reste, Bohwerdt, BoUwerd ou Bolsward, à peu près indifféremment; et si vous voulez, nous nous tiendrons au dernier de tous ces noms.

Si Ton peut discuter longuement sur Fétymologie de Bolsward, il est une chose par exemple qui est indiscutable : c*est son antique puissance et sa richesse disparue. Nous parlions à Tinstant de monnaies frappées dans ses murs au onzième siècle; elle fut en effet une des quatre villes de la Frise qui, sous le règne de Bruno III, comte de Brunsivick, de Stavoren et de Westergo , et celui de Fempereur Henri 111 , c'est-à-dire environ de 1039 à 1047, eurent le privilège de battre monnaie. Les trois autres sont Dockum, Leeuwarden et Stavoren ' . Bolsward eut en outre , avec cette dernière cité royale, Thonneur d'être comptée au nombre des villeshanséatiques. Faitd'autantplus remarquable, qu'aucune autre cité frisonne ne jouit du même privilège. Et ce qui, pour Bolsward, donne à cette distinction un

^ Ces nionnaîes, horribles petites pièces, da plus vilain aspect, sont d'une excessive rareté. On ne les retrouve plus guère dans le pays; mais, fait extraordinaire, on en rencontre assez frcquemment dans les fouilles opérées en Danemark, en Suède et en Norvège» ce qui prouve les antiques relations de ces divers pays avec la Frise. Cest à un savant numismate de Leeuwarden, M. J. Dirks, qu'on doit la restitution de ces très-curieux documents, dont, avant lui, la valeur archéologique et la date n'étaient pas m(^me soupçonnées..

caractère tout spécial, c'est qu'elle n^était point, comme Stavoren, située au bord du Zuiderzée, mais bien à une grande demi-lieue dans Tintérieur des terres, et, pour parvenir jusqu'à elle , il fallait suivre un long canal qui, partant de Makkum , traversait le Koudemeer, et par de longs circuits venait aboutir au milieu de notre petite cité.

Aujourd'hui, cette animation commerciale a disparu; de l'antique splendeur, il ne reste plus que le souvenir et deux ou trois vieux monuments ; encore ceux-ci ne sont-ils relativement très-anciens ni les uns ni les autres. Deux églises gothiques et un coquet hôtel de ville^ c'est à peu près tout ce que Bolsward offre aux archéologues d'intéressant et de curieux.

La plus vieille des deux églises, qui porte aujourd'hui le nom de « petite église » , remonte au treizième siècle * . Elle est construite en grosses briques que la pluie et le soleil ont superbement colorées. Jadis elle dépendait d'un couvent de Franciscains , détruit à l'époque de la Réforme.

La grande église est encore plus récente. Elle est du milieu du quinzième siècle. Commencée en 1446, elle fut achevée en 1463, et consacrée à saint Martin, évéque de Tours. Comme la plupart des églises de la Frise et de la province de Groningue , elle est entièrement construite en briques, sans ornements, et la nature des matériaux employés lui imprime un caractère lourd et

1 B4tie ea 1270 sçlon vftn der Aa, et en 1S81 selon Blaeu.

massif. Elle repose sur quatorze grosses colonnes, dont les chapiteaux sont formes par des moulures fort simples, sur lesquelles s'appuient les nervures de la voûte. Au-dessus des arcades , on aperçoit de grandes niches à meneaux, qui font FefTet de fenêtres masquées par une maçonnerie. Au haut de chacune de ces fausses ouvertures , se trouve ménagé un petit œil-de-bœuf par où la lumière entre indécise et tremblante , et se répand par rayons dans la pénombre de la nef. Celle-ci n'a point de transept, et le chœur, qui n'a pas de pourtour, se termine en semi-décagone. Extérieurement c'est la même simplicité et la même massiveté. La tour qui précède l'église est, elle aussi, pesante de forme et d'aspect; elle se termine, comme la plupart des clochers frisons , par un toit en bâtière qui n'est point fait pour racheter le peu d'élégance de la construction. Somme toute, si les dimensions sont vastes, l'architecture est pauvre et lourde, deux graves défauts pour un monument gothique.

Cependant, il faut croire que, telle qu'elle est, cette église eut le don de plaire aux Frisons du seizième siècle; car, lorsque les habitants de Sneek et ceux de Dockum résolurent d'élever à saint Martin de Tours deux temples dignes de ce vertueux prélat, si populaire en Frise, ils ne trouvèrent point de meilleur modèle à copier que le Saint-Martin de Bolsward.

Pauvre comme architecture , la grande église de Bolsward n'est guère mieux partagée sous le rapport de sa décoration mobilière. Le chœur toutefois renferme cn-

;:() LA HOLLANDK PITTORESQL'E.

core quelques bonnes boiseries. On y voit deux ou trois rangs de stalles contemporaines de la- construction, c'est-à-dire appartenant à la seconde moitié du quinzième siècle. Quoique le travail en soit un peu sommaire, le style général en est bon ; quelques scènes sculptées sur les séparations ont même un cacbet de vérité naïve très-digne d'être noté. Mais, bêlas! tout cela se trouve dans un fâcheux délabrement qui n'a rien même de bien pittoresque.

Au pied de ces intéressantes boiseries, on aperçoit de belles pierres tombales, sculptées en demi -relief dans le granit bleu, et qui ont un très-grand caractère. Je citerai surtout celle d'un ancien bourgmestre de la ville, M. de Heerma, mort en 1611, qui repose là en compagnie de u honnestissima matrona Sithia de Cammingha » sa femme. Les deux défunts sont représentés en grandeur naturelle , couchés dans une niche , ayant à leurs pieds leurs armoiries soutenues par des chérubins, et au-dessus de leurs têtes cette inscription qui pèche peut-être beaucoup par la forme , mais qui n'en exprime pas moins une énergique pensée : u Qui vos estis nos Fumus, QUI nos suiius vos ERis. T) Tous deux ont, pour s'endormir dans l'éternité, revêtu leurs plus nobles atours. Ils ont voulu se présenter à la postérité dans une pompeuse toilette ; lui avec sa longue barbe , sa collerette et sa cuirasse; elle avec la fraise godronnée, sa coiffure Médicis, le long corsage brodé et le vertugadin.

Les belles pierres tombales abondent du reste dans réglise, foulées aux pieds, abîmées par le temps, à pioitié détruites par la négligence des gardiens et usées

yGoosle

,gl

par rindifférente ignorance des fidèles. Il faudrait dix pages pour les énumérer. Toutefois, il en est deux qu'il nous faut citer, parce qu'elles ont, au point de vue de Fart, une importance spéciale. C'est celle de la famille fiinkes, qui porte un élégant bas-relief représentant « Jésus guérissant les malades », et celle de la famille Monsma, couverte par une gracieuse architecture dans le goût italien , et toute pleine de niches renfermant des figures emblématiques, assez semblables à celles dessinées par Goltsius.

Toutes ces œuvres remarquables indiquent la présence d'un certain nombre de statuaires de mérite. Il serait curieux de retrouver les noms et la trace de ces habiles artistes. Comment ont-ils été attirés à Bolsward? D'où venaient-ils? qui étaient-ils? des huguenots peut-être, chassés de France ou des Pays-Bas espagnols; ou bien encore des sculpteurs appelés pour la décoration de rhôlel de ville qu'on reconstruisait vers cette époque-là (1614). Dans tous les cas, il y aurait là un intéressant problème à résoudre pour les archéologues du pays

L'inspection de toutes ces pierres anciennes, couvertes de portraits, d'inscriptions, d'armoiries, devaisseaux et même de compositions allégoriques , nous amena devant un mausolée plus moderne, mais non moins digne cependant de notre attention. C'était celui de Gijsbert lapiks, le dernier, par ordre de date, des poètes frisons.

Comme tant d'autres de ses confrères néerlandais , comme le grand Vondel lui-même, lapiks a dû attendre

longtemps que son pays voulût bien consacrer, par un monument, la gloire d'un de ses plus nobles enfants. Ce n'est qu'en 1823, en effet, plus de cent cinquante ans * par conséquent après la mort de Fauteur de la Friescke Rymelerye, que ses compatriotes songèrent à s'honorer eux-mêmes, en honorant sa mémoire.

Pour être juste toutefois, il faut dire, à leur décharge, que le grand poète avait eu un grand tort à leurs yeux : celui d'être pauvre. Dans un pays où l'argent est beaucoup, ce sont là de ces défauts qu'on ne pardonne qu'avec peine. Que deviendrait le prestige de la richesse, si l'on élevait des statues à de misérables auteurs? Or si Vondel, suivant Tétrange expression d'un discours officiel, était en son vivant « un ingénieux marchand de bas » , le poète frison n'avait guère mieux valu. Il avait rempli dans sa ville natale les modestes fonctions de maître d'école. Belle profession vraiment pour prétendre à des statues !

Mais laissons, s'il vous plaît, les morts en repos et allons retrouver les vivants. Aussi bien l'hôtel de ville oii Ton déclare les naissances et où l'on célèbre les mariages nous réclame. Allons-y de ce pas! Mais tout en suivant la longue rue qui conduit de l'église au stadhuis, jetons un regard sur notre gauche. Jadis, à cette place.

1 Né à Bûlsward en 1603, Gijsbert lapiks (dont le nom signifie fils de Jacob) fut enlevé par la peste dans le courant de septembre 1666. Sa biographie a été publiée à Sneek en 185(3 par M. P. Leendertz sous le titre Eenige gedichten van Gysbert Japiks met korte aanteekeningen.

Hôtel de ville de Bolsward.

• . e' ' I \ -. r '.' 'î .• i 'îii , f -I : :»t ^' '.-

t .•'.''., 1 ■'» • ti !i" i' • .nés. l [ ' j» • I' »'

' i '. ♦ "' I'.- .Tiil* ■^•' «1» ir'Mil ; j • '

' •'..!•• j' : • I s » to.ir h ;. Il ; i ,- t.- ,.. ^ ,

. ! • • if I' ' . » - I , M ii^ 4 < "* • l It ^ I: »!■»•! '".i

»•. « rf. '■ - 1 • Im" -1 "i- II- *« ' . I- i {)*■! ^

•-. !'■ . '. « .' . , :i .f;.-4 .Ir !.• •; .'!.- et .io

; l'i II ,"• ' iT ♦..• 1 MU» c *! .| . .'i.:o !♦'< Jt \c'-.

. ». »\ *. ;i!| .- î •' '•{•■ l r':i*»>'i. n'-s r* i nr..' (l.-.>> <j» r'>u-

r* 'ii "' «i.tj'it ^. D I », i! ^ a iJcn\ .-i <, i.:i [-n '<»■;•■■

•l ! t . «■ . .îuli.)ii fiMi' ; os n.»'rvfM«»:»\»» tir. ' • "t a«". .M.i'iir.

( i»i!)prif.' /-\^)lw. /'«'rivait uiadajuf «ii^ "^••viJr||» a a

^ilî'i, (t»-i;|>ivîir'<r-\()Tjs (jii'il y -lit nu» a :\c «ir Iii|.î»M'r

ilont oïl i-' '^<*' S(î r.JÎ'f r iiVi-c i\'^^oi d-- '.--lii '.ue po-ir S'*

tain* foii'Jre 'lo la riie tlKspj'rni* sn.* l.i Îi!1';{h», .iv il-r

de i'iHiilo bouillante et l'Kiiihcr sir <!<.. b.i.rts <l'* i' :

toutes ro]i;|fs? Que J< vioiîdnjiît iio? a -[arit s? n Ai.j'j ir-

(rhiii la *;|.intaelle njarqui-^- s'^'-fiM-rait . ^.^.i* >* •.•.-.•>

Mais n(»iis voici (J<»vaid i'Iiôtrl d.» vilit\ <'.'« -» «mc fort '.'l/'ijaiile coiistruclion, liveiiirnt r<.lo;'i •', -i :'.♦'.- «-u hnq'u-s ci pierres alîcrnées, et {{ui a tout à » i.t ! ,..« i':*. La façade, qui coiM[jorte deux é(i:»es, e>l >»;!:.•'>!:.< .* pir tin jjraiid toit iioir, douiiiie [»ai uu ^"U'ie'Jx ♦• r^'^• • >.lr, d.* forii-- insolite, à la It'i.^ jjpoïKii.^ tt roeue-». Lue sorte à'dVinl-ci-rps^ dont les éta<;es ne se racrordent p.«s avec reux de la façade, divise celle-ci en deux parties jr.é-

-H 'Mil-

'• Vil!'' (le HoLsu.t ;d.

existait une chapelle que l'on nommait la chapelle des miracles de Notre-Dame. A l'intérieur se trouvait une petite statue de la Vierge dont le contact sufBsait, paraît-il, pour guérir les malades et les infirmes. A Tépoque de la Réforme, la Vierge miraculeuse disparut; plus tard, la chapelle disparut à son tour. Depuis ce temps, /es miracles n'ont pas cessé ; mais ce sont les hommes qui se chargent de les faire : chemins de fer, télégraphes électriques, photographie, autant de merveilles et de miracles d'intelligence et de conception, que les dévots du vieux temps auraient considérés comme des découvertes diaboliques. Déjà, il y a deux siècles, on pressentait la révolution que ces nouveautés allaient accomplir, a Comprenez-vous, écrivait madame de Sévigné à sa fille, comprenez-vous qu'il y ait une sorte de liqueur dont on puisse se frotter avec assez de confiance pour se faire fondre de la cire d'Espagne sur la langue, avaler de l'huile bouillante et marcher sur des barres de fer toutes rouges? Que deviendront nos miracles? » Aujourd'hui la spirituelle marquise s'écrierait : Que sont- ils devenus?

Mais nous voici devant l'hdtel de ville. C'est une fort élégante construction , vivement colorée , édifiée en briques et pierres alternées, et qui a4out à fait bon air. La façade, qui comporte deux étages, est surmontée par un grand toit noir, dominé par un curieux campanile, de forme insolite, à la fois japonais et rococo. Une sorte l'avant-corps, dont les étages ne se raccordent pas avec feux de la façade, divise celle-ci en deux parties iné-

3V LA HOLLAXDE PITTORESQUE.

gales, ce qui ajoute encore à la bizarrerie deFaspect. Un pinacle tout hérissé de ressauts et de pyramides surmonte cet avant-corps; et un petit perron à double rampe, sur lequel se dressent deux lions portant dans leurs griffes les armes de la ville \ le précède et conduit à la porte d'entrée. Celle-ci, encadrée par des colonnes cannelées et des cariatides enchevêtrées d'ornements un peu lourds , est surmontée par une petite niche renfermant la statue de la Justice. D'autres figures allégoriques, placées à droite, à gauche et au-dessus, complètent la décoration de cette curieuse petite façade, une des plus îrrégulières et des plus gracieuses qu'on puisse rencontrer.

A l'intérieur, malheureusement, cet aimable stadhuis ne tient point toutes les promesses de sa façade. Il ne renferme qu'une seule pièce qui soit digne de l'attention des visiteurs. C'est une grande salle, blanchie à la chaux, avec un plafond garni de grosses poutres brunes, une cheminée monumentale supportée par des cariatides en pierre noircie, et une porte encadrée dans un portique à deux étages en bois sculpté, tout chargé de pyramides et de pinacles. Les consoles qui supportent les poutres du plafond sont très-habilement sculptées, et représentent toute une série d'allégories.

La grande table traditionnelle , avec son tapis vert et ses encriers d'étain , entourée de sièges à larges dossiers,

^ Les armes de Bolsward sont « d'or à Taigle à deux têtes de sable t , - '

LES FRONTIÈRES MEXACÊES. :V5

complète le mobilier de cette vaste et belle salle. A côté de chaque place se trouve une longue pipe blanche, toule bourrée et toute prête. Mais je n*oserais point affirmer que chacune de ces pipes attend un conseiller, car pour avoir dit pareille chose , ou à peu près , en parlant de rhôtel de ville de Leeuwarden , je me suis attiré ane grave réclamation. Les édiles de la capitale frisonne, paraît-il, ne fument point la pipe, mais seulement le cigare. C'étaient de simples zetters, en train de revoir et de fixer la répartition de Timpôt sur les patentes, que j'avais vus jadis fumant dans des pipes monumentales.

Cela me fut signifié d'une façon péremptoire pendant mon second séjour à Leeuwarden. Jugez si je voudrais , pour Bolsward , m'exposer à une pareille rectification.

Indépendamment des chaises a dossier, des tables vertes, des pipes et des encriers composant le mobilier indispensable , la grande salle de Thôtel de ville possède encore quelques vénérables tableaux de qualité médiocre , et une grande armoire contenant les archives de la vieille cité. Ces archives, mises en ordre par Térudit M. Ëekhof, sont malheureusement fort incomplètes. Les pièces les plus importantes ne datent que du seizième siècle , c'est-à-dire d'une époque singulièrement récente relativement à l'antique fondation de Bolsward. Ayant parcouru des yeux les chartes principales, quelques lettres du duc d'Albe, des privilèges octroyés par Charles- Quint, ainsi qu'une série de documents et de titres divers, et considéré, en outre, de grandes canettes en étain, souvenir des interminables banquets du bon vieux

temps, nous prîmes congé du gardien de ces richesses municipales.

Nous avions vu à peu près tout ce que Fantique cité frisonne renferme de précieux et d'intéressant; il ne nous restait plus qu'à retourner à Sneek, pour de là continuer notre route vers le sud-est.

Le Sneekermeer, — Jonre. — Les tourbières du Sckolerland, Heerenveen et V Oranjewoud.

Notre projet en quittant Sncek était de traverser le grand lac que les Frisons appellent le lac de Sneek {Sneekermeer)^ de passer ensuite par les marais de Goingarijp, d'atteindre de cette façon le grand village de Joure, puis de continuer à pied notre chemin jusqu*à Heerenveen, là de visiter cette oasis célèbre qu'on nomme VOranjewoud, et enfin de remonter directement sur Leeuwarden. Nous nous trouvions ainsi parcourir en biais tout Test de la province.

tftus nous embarquâmes donc de grand matin. Notre petit bateau, avec sa compagnie obligée de mouettes et de pies de mer, cingla dans la direction du Sneekermeer, et après avoir, pendant une longue demi-heure, suivi les sinuosités d'un large canal, nous débouchâmes tout à coup au milieu de ce grand lac , immense nappe d'eau dont on aperçoit à peine les limites.

Ce qui donne à ces mers intérieures de la Frise un aspect tout particulier, une physionomie toute spéciale, c'est la platitude absolue de leurs rivages et aussi la nature du sol qui en constitue le fond. Celui-ci, en effet, formé par des tourbières inépuisables, communique à l'eau une couleur

38 LA HOLLANDli: PITTORESQUE.

violet sombre qu*on ne saurait mieux comparer qu'à celle de Teucre à copier. Le moindre rayon de soleil qui glisse là-dessus, et accroche au sommet des petites vagues quelques-uns de ses reflets d'or, fait le plus magique effet qu'on puisse imaginer. Dans le voisinage de la terre, cette curieuse nuance paraît encore plus intense. Contrastée par les tons vert tendre des prairies et des champs de roseaux, elle s'assombrit, et semble presque noire.

Sitôt du reste qu'on s'éloigne du rivage, celui*ci devient à peine perceptible tant il est bas; on dirait une sorte d'épiderme verdoyant déposé à la surface de l'onde, une espèce de manteau flottant éternellement sur les eaux noires et profondes et n'ayant aucun des attributs de la terre, ni solidité, ni flxité. Les groupes d'arbres qu'on aperçoit au loin, les maisons qui se perdent dans la brume gris -perle, les clochers dont les tuiles vernies reluisent dans le brouillard du mat n, tout cela semble jaillir de l'onde ou flotter à sa surface. Il n^est pas jusqu'à ces grandes plaines couvertes de roseaux sans cesse mouvants et se courbant sous la moindre brise, qui ne viennent, en ajoutant à l'indécision des li« gnes^ augmenter encore l'aspect fantastique de ces fluides rivages. On comprend alors l'étonnement de Pline voyant pour la première fois ces horizons bizarres, et comparant leurs habitants à d'étemels navigateurs, « navigantibui nmiles » .

Pour avoit une idée de ce singulier spectacle , il faudrait imaginer une plaine sans fin^ éternellement inon-

,gi

LES FRONTIÈRES MENAGEES. 39

dée, ne laissant paraître que des sommets, et sur laquelle circule en tous sens une flottille de gros bateaux ventrus, pansus et rebondis, chargés de distribuer aux quatre coins de cette aquatique campagne les produits de la terre et ceux de Tindu strie. S*il n*y avait qu*un de ces gros navires à Thorizon, on le pourrait prendre pour Farche de Noé et se faire une idée du déluge au moment où la colombe partit pour ne plus revenir. Mais ils sont trop nombreux et trop joyeux aussi, car leurs grandes voiles rouge-brique ou jaune-safran, tranchant sur le violet de Teau ou sur le fond argenté du ciel, éloignent toute idée mélancolique et ne peuvent faire naître que de joyeuses pensées.

Parmi ces bâtiments massifs et pesants, on en remarque quelques-uns dont la coque est plus élancée; ceux-là sont soigneusement vernis ^ délicatement sculptés et pLortent à la poupe des peintures voyantes, où For est pro* digue. Leur mâture svelte plie sous Teffort du vent et leur voile , richement colorée en rouge sombre , semble d*un tissu plus fin et plus délicat. On dirait des fils de famille égarés au milieu de paysans et d'ouvriers. Ces élégants bateaux se nomment des boeien. Ce sont les yachts de plaisance de ces mers intérieures. C'est Féqui*^ ]page obligé des riches familles de la Frise. On entasse^ dans ces fringantes embarcations, des provisions de toutes sortes et suri ont des vins de France; On s^y installe quatre ou six, et Ton s*en va joyeusement parcourir la province.

Parfois on n'est point seuL Trois ou quatre boeiers

40 LA HÔLLANîbË PITTORESQUE.

partent ensemble, emportant chacun une bruyante compagnie. On navigue de conserve, on s'excite à bien faire, on s'invite, on se fête ; et pendant cinq ou six jours on sillonne ces grands lacs, apportant dans tous les châteaux amis un regain de gaieté et de joyeux propos; en même temps qu'on se prépare , pour l'hiver, une ample provision de turbulents souvenirs et de piquantes anecdotes.'

Après la mér de Sneek , nous traversons les Goinga^ rijpsterpoelen. Ici l'onde est encore plus noire, les champs de roseaux se rapprochent, et le vent, que rien n'arrête, soulève tout autour de nous une multitude de petits flots. Puis tout rentre dans l'ordre, le vent se calme, l'eau reprend sa teinte naturelle, et, nous voilà dans un large canal bordé d'habitations rustiques. Les grands toits de chaume se succèdent, descendant presque jusqu'à terre; derrière les vitres immaculées, apparaît un beau store bleu, et, le long de la façade, un arsenal de seaux en cuivre, empilés avec art et brillants comme de l'or, raconte au passant les travaux de la ferme et la merveilleuse propreté du logis.

Parfois , arrêté au seuil de ces champêtres demeures, un tjalk chargé de poteries, de tissus ou d'épices, fait sa halte hebdomadaire. C'est le négociant en bateau qui visite sa clientèle. Dans ces étranges pays, en effet, ce n'est pas l'acheteur qui se déplace ; c'est la boutique qui voyage et va trouver ses clients, apportant avec ses modestes produits les nouvelles du dehors et les cancans du village prochain. Aussi le marchand est-il doublement fêté. Mais les maisons se font plus nombreuses , les coups de

marteau retentissent ; nous voici au milieu d*un fouillis de bateaux, de gros arbres et de maisons branlantes. C'est Joure. Nous sommes à destination.

Rien n'est à la fois plus gai et plus pittoresque que l'entrée de ce grand village. Sur la droite, s'élève un château, robuste habitation, avec de hautes fenêtres et une gracieuse véranda. C'est une patricienne demeure, à la fois riche, commode et simple. Un grand parc l'entoure, planté d'arbres séculaires. Nous savions que le maître de cette belle retraite avait groupé dans son château toute une collection de remarquables ta-* bleaux. Ce fut donc à sa porte que nous allâmes frapper tout d'abord. Le châtelain était absent; on nous accueil^ lit toutefois, et nous pûmes visiter la galerie.

C'est une bonne et sérieuse collection. Elle contient une quarantaine de tableaux, dont la plupart sont remarquables et quelques-uns excellents. Point de trop grands noms, mais une société choisie de ces petits -maîtres JioUandais, qui sont à leur vraie place dans les demeures hollandaises. Il y a là, si j'ai bonne mémoire, des féies galantes de Dirk Hais , des cygnes et canards de Honde*cœter, une musique villageoise de Miense Molenaer, un intérieur de cabaret de Teniers, un effet de neige d'Avercamp. Tels sont du moins les maîtres auxquels nous attribuâmes ces toiles délicates et ces frais panneaux; car -ces gentilles œuvres sont en place, un peu loin du regard, et, en l'absence du maître, il nous fallait nous contenter d'une inspection sommaire.

Notre visite terminée, nos remerciments présentés ,

yGoosle

,gi

il nous restait à visiter Joure. C'est un gros village, sans histoire, consistant surtout dans une interminable rue, large à proportion, et le long de laquelle se dressent gravement les maisons, qui ont la prétention d'être bourgeoises.

Quelques ruelles de dégagement aboutissent, sur la gauche, à un étroit canal coupé de ponts-levis, bordé de jardinets et de maisonnettes branlantes. De grands arbres l'ombragent, et de gros bateaux semblent étranglés entre ses deux rives qui se touchent presque. Maisons, grands arbres et bateaux, tout cela mélange ses lignes et ses couleurs vivaces, formant un tableau à la fois aimable et pittoresque.

Tout le long du quai, Tœil attentif et les jambes pendantes , une bande de garçons se livre au plaisir de la pèche. Leur attirail n'est pas bien compliqué : une branche d'arbre, une ficelle et une épingle tordue, voilà de quoi se compose leur arsenal; et cependant, ils parviennent de la sorte à aligner des victimes sur le gazon.

11 faut vraiment que les poissons y mettent du bon vouloir. Au surplus, ces poissons de la Frise, je les crois fermement philosophes et détachés de la vie. Avalés par les brochets , piqués par les mouettes, grugés par les cigognes ou péchés par les enfants, au fond, peu leur importe. Mieux vaut encore pour eux ce dernier genre de trépas, car ils risquent au moins d'attraper un déjeuner.

Le canal nous ramena à la grande rue et la grande rue nous mena à l'auberge. 11 nous fallait, enefTet, un guide

pour nous conduire à Heerenveen. « Tel remarqué, écrit quelque part M. de Gabriac, que dans presque tous les ports éloignés, tels que Pernambuco, Baya, Callao, Beyrouth, etc., on trouve une auberge unique dénuée de tout confort et de toute couleur exotique, mais garnie d*un billard \ » On en pourrait dire autant des auberges de la Frise et aussi des tavernes, des cabarets et des cafés. Je ne me souviens pas d'en avoir rencontré sans la triomphante enseigne : Billard roual. Pourquoi royal? Je Tignore, et rien ne justifie cette orgueilleuse prétention.

Ce fut à rheureux possesseur d^un de ces billards royaux que nous nous adressâmes ; gros homme au nez fleuri, et dont le ventre, débordant d*un gilet trop étroit, était bien fait pour inspirer la confiance. Il nous procura, dans Tinstant, un petit vieillard sec, mais bon marcheur, et, après nous être accordés sur le prix, nous bouclâmes nos sacs et nous, nous mîmes ea route pour Heerenveen.

Rien n'est meilleur pour bien connaître un pays que de le parcourir à pied. Grâce aux rencontres, aux propos de la route, on en sait plus en quelques heures qu'en des mois passés en voiture ou en bateau. Le compagnon obligé devient bientôt un camarade. Toute inégalité de condition cesse, pour le moment, d'être apparente; il oublie de se méfier, et vous initie aux petites misères de sa vie, comme aux histoires de ses voisins. Quoique le Frison ne soit pas communicatif , il obéit à la loi com-

^ Le comte de Gabriac, Course humoristique autour du monde»

44 LA HOLLA^DK PITTORESQUE.

mune, et la marche a le privilège de lui délier la langue.

Nous n*eûmes donc pas à dons repentir de notre résolution ; aussi bien le chemin qui conduit a Heerenveen est une grande et belle route, un peu trop découverte peutêtre, mais bien entretenue et point trop poudreuse. Comme toute bonne route frisonne, elle est bordée d'immenses prairies, qui seraient singulièrement monotones si, de loin en loin, un bouquet d*arbres , une ferme de modeste apparence, ou les toits pressés de quelque gentil hameau ne venaient animer le paysage et varier un peu les aspects. Parfois aussi, de chaque côté, s'étendeat d'énormes marais exploités en tourbières. Des montagnes de tourbe noire qui sèche dans les champs, des paysans occupés à charger des bateaux ou des charrettes, tout indique qu'on approche du Schoterland, l'un des districts les plus tourbeux de la Frise.

Dans ces marais, l'exploitation se fait d'une façon bizarre. La tourbe est pour ainsi dire pêchée à l'aide d'une sorte de drague que l'on nomme beugel, et qui est emmanchée au bout d'un long bâton. Le paysan mont€ dans son bateau , parcourt le marais , enfonce son outil , tire à lui , renverse le contenu dans la fond de la barque et le laisse égoutter. Ensuite il le porte à terre; et là, d'après une méthode vieille d'au moins trois siècles et dont on trouve maint exemple dans les vieilles estampes * , il foule la tourbe avec ses pieds, et l'étend sur le sol, de

1 Voir notamment la Beschrijving der Stad Amsterdam*

LES FROXTIÊRES MENACÉES. 45

façon à ce qu'elle forme une couche de dix centimètres d'épaisseur, qu'il divise en petits cubes de dimensions égales, et fait ensuite sécher avec soin.

Les marais qu'on exploite de la sorte sont compris, dans les statistiques ofBcielles, sous le nom de « basses tourbières non soumises à la réglementation ' » .

Indépendamment de cette sorte de tourbières, la classification officielle en compte encore deux autres : les hautes tourbières {hooge veenen), et les polders à tourbe, {veenpolders). Les premières sont ainsi nommées parce que la couche exploitée se trouve au-dessus du niveau de l'eau. Leur exploitation est donc à la fois plus facile et moins coûteuse. Il n'y a qu'à dépouiller le solde l'épiderme qui le recouvre, et l'on a sous la main le filon désiré. On divise ensuite le filon en une multitude de petits cubes que l'on fait sécher ; besogne aisée et peu coûteuse. Mais cette tourbe si facilement obtenue est de très-médiocre qualité. N'étant ni massée, ni pressée, elle est beaucoup moins dense que les deux autres sortes, qui subissent cette double opération. En outre, elle contient toujours une certaine quantité de sable et de résidus, matières incombustibles qui nuisent à son emploi '.

^ Loge veenen buiten de gereglementeerde veenpolders.

^ C'est à cette double raison, eitraction facile et qualité défectueuse, qu'il faut attribuer le bas prix auquel cette sorte est vendue, et le taux peu élevé de la main-d'œuvre. Ainsi , alors que dans les hautes tourbières le prix de la tonne (à la tourbière même) varie entre 10 et 40 cents , et celui de la journée de 1 florin à 1 florin 50, il s'élève, dans les polders à tourbe, de

Les polders à tourbe sont de grasses prairies , de ver« doyants pâturages, situés au-dessous du niveau de la mer, et dont le sous-sol renferme une couche plus ou moins épaisse de tourbe. Pour les exploiter, il faut détruire le sol et substituer à ces belles et vertes plaines des étangs ou des lacs, à peu près improductifs. On comprend dés lors que Fadministration se soit réservé la surveillance et la réglementation de ce genre de tourbières. L'intérêt public doit primer Fintérét privé. Il faut pouvoir mettre un frein à la rapacité de certains propriétaires qui, si on les laissait faire, transformeraient en un marais inextricable Tune des plus belles provinces de la Néerlande.

Aussi nul ne peut-il défoncer ses polders et les convertir en tourbières sans autorisation et sans acquitter certains droits. Les sommes versées de la sorte vont s'accumuler dans les caisses publiques, et servent à constituer des primes, qui sont payées par Fadministration à ceux qui veulent dans la suite reprendre les anciennes tourbières, et, par des travaux d'irrigation, les dessécher et reconstituer ainsi de nouveaux polders.

Le chiffre auquel s'élève la production des tourbières

30 à 65 cents pour la tonne et de 1 florin 20 à 1 florin 60 pour la journée.

Dan» les lusses tourbières non réglementées, les prix sont encore plus considérables. La tourbe se paye de 44 ceots à 75 cents, et le prix de la journée de travail atteint jusqu'à 2 florins 75, chiffre très-élevé pour le pays.

On se rappelle que le cent est la centième partie du florin, et que celui-ci vaut 2 francs 10 centimes de notre monnaie.

qai existent dans tout le royaume des Pays-Bas est. considérable. Pour la seule province de Frise, il atteint cinq millions et demi de tonnes, et cette exploitation spéciale n'occupe pas moins de sept mille ouvriers. Fait assez curieux, presque tous ces ouvriers sont originaires du pays, et la Frise, qui emprunte à TAUemagne ses faucheurs et un certain nombre de travailleurs des champs, ne compte guère plus de cinq cents turfgravers étrangers occupés dans ses tourbières.

Ce sont naturellement les polders à tourbe qui fournissent les plus fortes quantités, et occupent le plus grand nombre de bras. Ils emploient en effet plus de quatre mille cinq cents ouvriers, et produisent annuellement trois millions et demi de tonnes. Ensuite viennent les hautes tourbières qui, avec douze cents ouvriers, donnent quinze cent mille tonneaux, et enfin les basses tourbières qui, bien qu'elles occupent un millier de travailleurs, ne fournissent qu'un demi -million de tonnes.

L'extraction de la tourbe est, on le voit, une des industries importantes de la Frise , et c'est en outre l'une des plus anciennes qui soient dans ce curieux pays. Dès la plus haute antiquité, en effet , les Frisons ont employé ce genre de combustible. Lorsque les Romains pénétrèrent dans la contrée, cet usage était déjà généralement répandu, et Pline nous montre les habitants brûlant « la terre » pour faire cuire leurs aliments : « Terra cibos et rigeniia septentrione viscera umni, i)

Ce sont du reste les tourbières que nous venons de

traverser qui ont valu son nom à la gentille petite cité vers laquelle nous portons nos pas et où nous allons bientôt pénétrer. Heerenveen , dont nous apercevons au loin le clocher, signifie en hollandais : u tourbière des seigneurs. »

Dans le principe même, son nom était plus long et plus explicite , car elle s'appelait u tourbières des seigneurscompagnons » {de Heeren compaynons-veenen), en souvenir de la compagnie fondée en 1551 par messire Pieter van Dektjma , chevalier et conseiller à la cour de • Frise ^ laquelle avait pour but l'exploitation en tourbières des terrains environnants. C'est cette compagnie qui fit élever les premières maisons qui furent à cette place. Bientôt une fouie d'habitations ouvrières et bour^ geoises se groupèrent autour de ce noyau industriel. Heerenveen toutefois n'atteignit son entier développement que lorsque la princesse Albertine, fille de Frédéric- Henry et veuve de Guillaume -Frédéric de Nassau , staihouder de Frise , fut venue s'installer dans les environs et fonder YOranjeivoud,

Cette aimable princesse avait pris Leeuwarden en aversion à la suite de la mort de son mari. Celui-ci s'était tue par accident. U visitait ses armes, un pistolet chargé lui fracassa la mâchoire. La blessure était mortelle.

La pauvre Albertine Agnès, pour se soustraire à l'entourage de ses pénibles souvenirs, résolut de se retirer

1 Voir la Korte beschrijoing van t'vlek Heerenveen , publiéecii 1727 par J. 1*\ Scbouu/eu.

dans une solitude absolue. Elle vintà Heerenveen: le site lui plut; elle fit élever tout auprès unemaison de campagne, et commença ces magnifiques plantations qui valurent à sa nouvelle résidence ce nom de bois d'Orange (Oran/'ewoud), qu'elle a porté depuis. Henri Casimir, son fils, vint Ty voir souvent; plus tard mêmç, il habita à son tour cette somptueuse solitude, Fembellit, et ses successeurs Jean- Guillaume-Frison et Guillaume-Charles-Henri en firent une sorte de Versailles au petit pied. C'est alors que Heerenveen devint le rendez -vous de la noblesse frisonne et des courtisans des sept provinces. On aligna les rues, on bâtit des maisons, on traça des allées, on planta des parcs et des jardins, et la pauvre tourbière transformée mérita son surnom de Frtesche Haagje ' .

Aujourd'hui encore XOranjewoud \o\jLiiy dans tout le pays frison, d'une grande et juste renommée. C'est, au milieu de ces plaines sans fin et de ces interminables tourbières, comme une oasis verdoyante, construite par la main des hommes et embellie par les soins d'un prince. Ses grands massifs d'arbres séculaires, ses superbes allées, qui rappellent les majestueuses plantations de Versailles, ses vastes canaux allongeant leurs perspectives indécises sous un dôme de sombre feuillage , ont un cachet de princière grandeur.

Ce beau domaine toutefois ne compte plus parmi les résidences privilégiées de la famille d'Orange. Au com-

^ Frtesche Haagje, petite Haie frisonne, par allusion à la vide de la Haye, séjour des stathouders de Hollande.

mencement du siècle, il fut confisqué par la République batave, et, en 1812, morcelé et peuplé d'habitations particulières. Mais ses nouveaux hôtes ont respecté ses grands arbres et ses nobles perspectives. VOratijewoud forme une conunune, mais une commune aristocratique s'il en fut, dans laquelle les moindres maisons sont de gracieuses villas et où les cottages ont toutes les allures de petits châteaux.

LES FRONTIERES MENAGRKS. 51

Leeuvarden. — Ses prisons. — Une comëdie improvisée. — La Chancellerie. — Le château Cammingha. — Histoire du saint Eelio Liaukama.

En quittant Heerenveen nous remontâmes directement sur Leeuwarden, où nous comptions ne rester que quelques jours. Notre intention n'était point en effet de revoir à fond cette grande et noble ville où j'avais séjourné deux années auparavant , et dont j*ai longuement parlé autre part ^ , mais seulement de présenter nos hommages au gouverneur de la province et de visiter les établissements pénitentiaires de la capitale frisonne, établissements qui jouissent dans le pays d'une grande réputation, et que, faute d'introduction , nous n'avions pu voir lors de notre premier voyage.

Le baron van Panhuys, commissaire du roi, nous fit un charmant accueil; il se mit avec une grâce parfaite a notre disposition, nous oftrit des lettres de recommandation pour les bourgmestres des villes que nous devions traverser, et je tiens d'autant plus à le remercier ici de sa cordiale courtoisie , que c'est grâce à elle qu'il nous fut permis de visiter l'habitation seigneuriale de Cammingha, dont l'accès est loin d'être facile, et de traverser la mer un dimanche pour aller à Schiermonnikoog.

1 Voir le Voyage aux villes mortes du Zuidenée*

Pour les prisons, nous avions une clef d*or qui nous ouvrait toutes les portes : une lettre du ministre de la justice, faveur enviée et que beaucoup ne peuvent obtenir. Si donc le bruit des grilles tournant sur leurs gonds, des portes , des verrous , des serrures et des ferrures ne vous est point trop désagréable , nous profiterons de la permission qui nous est octroyée.

Les établissements pénitentiaires de Leeuwarden sont au nombre de deux : F un est situé dans ce délicieux palais qu^on nomme la Chancellerie; Fautre est une grande et belle prison nouvellement bâtie, ayant un aspect à la fois élégant et robuste , et empreint d^une certaine majesté. Il semble même que Farchitecte, tant il a mis de coquetterie dans son œuvre , ait voulu que ce sinistre bâtiment, loin d'attrister la jolie capitale, concourût au contraire à son embellissement ; et Fon peut dire que, lorsqu'elle sera achevée, la prison de Leeuwarden constituera certainement, au point de vue esthétique , un des modèles du genre.

A Fintérieur, cette belle construction justifie pleinement Fexcellente impression qu'on en a du dehors. Elle est entièrement édifiée en pierres, en briques et en fer, à Fabri par conséquent de Fincendie. Ses escaliers, ses salles de travail, ses ateliers et ses dortoirs, tout est construit avec un soin méticuleux , une solidité irréprochable , et de façon à permettre une surveillance de tous les instants et à faciliter les précautions hygiéniques réclamées par un pareil séjour. Partout les cours sont grandes et vastes, et les dégagements spacieux; partout

LES FRONTIÈRES MENAGEES. 53

les pièces sont bien aérées, ï»lanchies à la chaux du haut en bas , et les murailles immaculées, soumises au badigeon annuel, attestent que la propreté hollandaise règne en maîtresse dans ce triste séjour.

' Dans les escaliers et les couloirs il en est de même. On chercherait en vain une salissure , un grain de poussière ; c'est à peine si Ton pourrait trouver un carreau maculé, une vitre ternie. Tout est lavé, ciré, brossé, poncé , avec un soin que beaucoup d'entre nous souhaiteraient dans leur propre demeure.

Les dortoirs sont eux aussi fort soigneusement tenus « lessivés chaque jour et si bien aérés que leur atmosphère ne renferme aucune de ces odeurs méphitiques qu'on retrouve si souvent dans les casernes et les prisons. Leur aspect est du reste assez curieux pour que nous leur consacrions quelques instants. Chacun d'eux consiste en une vaste pièce dont les murs sont blanchis et le sol bitumé» Au milieu de cette pièce se dresse une immense cage en fer formée par un treillage épais tout hérissé, à l'intérieur, de pointes et de piquants qui le défendent contre toute tentative. Cette immense cage est elle-même divisée en une centaine de logettes séparées entre elles par des murailles en tôle. Chaque logette contient un lit assez primitif et les accessoires indispensables au dor* meur. Le lit consiste en un mince matelas, une sorte d'oreiller, des draps grossiers et deux couvertures.

Tous les soirs, les prisonniers sont enfermés dans ces étroites cellules, et, tous réunis dans une seule et même aalle, ils reposent dans up isolement absolu.

yGoode

Tout autour du dortoir^ à hauteur d*appui, court une rigole munie de nombreux robinets. C'est le lavabo des prisonniers. L*eau du reste est prodiguée dans tout rétablissement; on la rencontre à tous les étages, et le rezde-chaussée renferme des salles de bain où les détenus vont, périodiquement et régulièrement, faire des ablutions obligatoires. J'imagine que, pour la plupart d'entre eux, cela a dû être une grande nouveauté, que ces soins de propreté et d'hygiène. C'est, en effet, aux classes laborieuses des champs qu'appartiennent la presque totalité des prisonniers de Leeuwarden, et les populations campagnardes de la Frise n'abusent , à ce qu'on prétend , ni des bains ni des ablutions. Ajoutons aussi que ce n'est pas parmi les beaux échantillons de la race frisonne , si justement vantée, que se recrute ce dangereux personnel.

Nous pûmes voir à peu près tous ces malheureux, soit dans leurs ateliers respectifs , soit dans cette promenade machinale qu'ils accomplissent dans les préaux, rangés sur deux files et marchant au pas. Beaucoup sont contrefaits et la plupart d'une laideur repoussante. C'est la lie de la population sous tous les rapports. Il est vrai que le costume de la prison doit bien contribuer pour une bonne part à cette uniforme laideur. Leurs vêtements grossiers , leur visage rasé et leurs cheveux ras ne peuvent guère les embellir.

Bien que l'établissement puisse renfermer cinq cent soixante-quinze détenus, il n'en contenait que quatre cent douze .au moment de notre visite. Ces malheureux

font trois repas par jour. Le matin, on leur donne du lait coupé d'eau tiède et un morceau de pain ; à midi , une soupe de légumes ; le soir, du pain de seigle et du café. Parfois on leur accorde un peu de viande , plus souvent du lard ; mais ce sont les étemels légumes secs qui , avec Forge, font la base de cette cuisine primitive. C'est, on le voit , un assez triste ordinaire, d'autant plus que le pain est loin d'être bon. Il est épais, noir, humide, et rappelle celui que nous mangions pendant le siège de Paris.

Les prisonniers toutefois peuvent améliorer cette nour* riture peu variée avec l'argent qu'ils gagnent. Ils ont, en effet , un intérêt sur leur travail, et, sur les petites sommes qu'ils peuvent acquérir de la sorte, quatre sixièmes sont à leur disposition pendant le temps de leur captivité, et le reste, sagement capitalisé, leur est remis au moment de leur sortie.

Leur travail est varié suivant leurs aptitudes. Us font un peu tous les métiers, continuant à l'intérieur de la prison les professions qu'ils ont exercées dans le principe, ou en apprenant de nouvelles , quand celles qu'ils ont pratiquées jusque-là ne peuvent cadrer avec la vie sédentaire à laquelle ils sont obligés. On voit, dans la prison de Leeuwarden, des fabricants de meubles, des sabotiers, des charrons , des cordonniers et des tailleurs ^ mais surtout des tisseurs et des fabricants de paillassons.

Autant que possible, ces différents corps d'état travaillent pour la marine , pour la troupe ou le service des prisons. Chaque industrie occupé un ou plusieurs ate-

M LA IIOLLAXDK PITTORESQUE.

liers placés sons la direction d*un chef et la surveillance de plusieurs gardiens. Tout y est conduit militairement et avec une discipline qui n'admet ni mauvais vouloir, ni réplique. Les cachots , sortes de cahanons obscurs placés dans les sous -sols, sont là pour les récalcitrants et les fers pour les insoumis. La punition est rigoureuse; aussi n'y a-t-on pas souvent recours.

Aux heures de travail, le silence est réglementaire; les prisonniers, toutefois, arrivent assez facilement à tromper la surveillance des gardiens et entretiennent ensemble des conversations insaisissables. A maintes reprises on en a eu la preuve. Une fois, entre autres, ces pauvres gens convinrent de se donner la comédie, et, sans qu'on s*en aperçût, fabriquèrent tous les costumes et tous les accessoires , jusqu'à la sonnette pour annoncer le lever du rideau.

Il y avait un roi dans la pièce , dont malheureusement le livret n'a pu être saisi , et la couronne de ce roi (quel roi n'a pas de couronne?) avait été confectionnée en carton doré et ornée de pierres précieuses, simulées avec des fragments de miroir. Tout cela sans qu'on ait jamais pu savoir où ces trop ingénieux comédiens s'étaient procuré les feuilles d'or et les morceaux de verre indispensables. Malheureusement, tant d'ingéniosité ne fut pas couronné de succès, la représentation n'eut point lieu. Au dernier moment , tout se découvrit , et la stupéfaction des gardiens n'eut d'égale que le désappointement des artistes.

Mais ce sont là de véritables vétilles à côté des faits graves d'insubordin£(tion. Ceux-ci toutefois sont très-rares.

LES PRONÎlEbES MENfACEES. 57

et ne se présentent guère plus souvent que les tentatives d'évasion. Or, depuis que la prison existe, on ne compte qu'une de ces tentatives qui ait réussi.

Un jour, six prisonniers parvinrent à crever la toiture de FinOrmerie , et s'échappèrent en se laissant glisser le long d'un mur à pic, et en traversant le fossé plein d'eau qui entoure la prison. Tous furent repris le lendemain et réintégrés dans leur austère demeure , tous à l'exception d'un seul, qui s'était noyé en traversant le fossé.

Il nous reste, pour être complet, à dire quelques mots de l'école, dont le directeur, comme on peut bien le croire, n'occupe point une sinécure. Les condamnés sont en effet pour la plupart illettrés, et leur intelligence dévoyée se montre rebelle à tout enseignement. Quelques prisonniers , mieux pourvus au point de vue de l'instruction , viennent en aide aux maîtres, mais la proportion des )çj[norants est trop considérable pour ne pas renfermer uie précieuse leçon. Certes , je me garderais bien d'affirjQer que l'instruction obligatoire, telle que tous les Néerlandais avancés la désirent et la souhaitent, aurait poui résultat immédiat de prévenir tous les crimes et de réforner tous les mauvais penchants , mais elle améliorerait certainement ceux qu'elle ne pourrait convertir tout àfiitet diminuerait, dans une proportion considérable , Il nombre de ceux qui obéissent bien plus à un égaremeit momentané qu'à une perversion absolue.

Ainsi qie nous l'avons dit en commençant, Leeuwarden possè(e une autre prison : la Chancellerie , qui est beaucoup iioins importante que le grand établissement

que nous venons de parcourir. G*est, ainsi que son nom rindique , un ancien bâtiment provincial , converti après coup en prison, et qui, sous ce rapport, n^offre àTintérieur rien de bien remarquable. Au moment de notre visite la Chancellerie ne renfermait que soixante-six prisonniers , la plupart voleurs et condamnés à de simples peines correctionnelles ; et onze femmes, presque toutes mendiantes endurcies, qu^on prétendait corriger avec un peu de prison.

Ici, nous ne retrouvons point ces précautions méticuleuses que nous avions remarquées dans l'autre établissement. On sent que le personnel est tout autre. Les grandes chambres , dans lesquelles les prisonniers travaillent sans surveillants et oii ils ont leur lit, sorte de cadre étroit avec les couvertures roulées au chevet, ne présentent pas cet aspect sévère et dur qui caractérise les ateliers de la grande maison de détention. Le régime est presque paternel, et les condamnés n'ont point cet ai* malheureux et sombre qu'on rencontre si souvent cHz les autres prisonniers.

Ce qui nous avait particulièrement attiré â la Clan-^ eellerie, c'était l'espoir de trouver à l'intérieur queques traces de son ancienne architecture. Notre atteiie fut déçue : à l'exception d'un escalier fort remarquable , et d'une douzaine de consoles délicieusement scilptées, qui supportent les poutres de l'infirmerie et ceies de la chambre des prisonniers militaires, nous ne dé^ùvrîmes rien qui, au point de vue architectonique ouarchéolo gique f méritât d'être noté.

.j;«#. 'ir :- : ':• àr jMrrourir C/est, aiii^i que son nom

î .» iJiUf. • :■ . •'*i*M» l-'iti/iiiMit j>''o\liîrif.l , rciivorti après

• » i] •'!• ,- • •'!, j.l 'j'îi, stiiis rr r.i|.|)i)rt, ii'oFre à l'intérieur

•• •■ kU^ \ '. .j îTis' »i'j'iî'-J<', \i! iMMncMt de notro visih» la

\.i' 'H' iit^ r.Mircrni'iit .'j'u» st>i\an(i»-si\ prisomrMM'S,

t r »'j|(nrh et ct»iu}ani'i«''S à tic simples peines eor-

• 'J'- ; etoîi/e renirnts . presque toutes nîendian(e<

« , f|«rou pr^Henrl.'.it eorrijjer avec un pe:i d»

• !»iMî> îje retnuu.Oîi> point ee.> précautions nieiieu- ."- 'ï -• . is aviiîiis re!iiar(|uéê< dans l'autre établisst'- • ^ ' . ..« ({Il'' le peT-soniiel o^t t.^ut autre. Les grandes » î . • . l'iPs li'S(|ns'Iles l-'S prisonniers travaillent

s.-.' iv<i»!i'its et où ils ont leur lit, sorte de cadre Vf' .i a\ee 'es coiiieT'Iures roulées au chevet, ne prébit. tf ni pis cet a peet sévère et dur qui caractérise ic"^ uli'liuis d(! Il jjr.î'id*» maison de détention. Le réfjiine • -* pn'Sfjne p.thrrrd, et les condamnés n'ont point cet :•> ij. illuM'n six et *iOfi!)re qu\»n rencontre ai souvent c\vz les nul l'es piîsoiiniers.

(le qui îNUJs a^.iit paîticulièrenipnt attiré à la C'^n-

d'IIt-ne, (était V' ^j)i»ir de tn-uver à l'intérieur qne-j je>

»'»rs de son .\nrienne arelnlecture. Notre atteiie fut

.. : à rox^<p»ion d'un escalier fort remarqn.i^'' , <t

d( i»y.'ii:ie de consoles délicieusement se 'p'^^**'^»

■■•.rteul l«s pr»u*n\s d'* riniuinerie et vch's d" la

' < '• i^'înniers nii'itaircb, nous ne défMivrînies

. j.-l de vue architectouique ou^irchéolu

ï-ne noté.

J'ai dit que, grâce à la charmante affabilité du baron van Panhuys , nous eûmes la bonne fortune de visiter le château de Wiardastate, appartenant à M. Gammingha. Il est certain que, sans sa bienveillante intervention, ce plaisir nous eût été refusé. Le château de Gammingha n'est point , en effet , une de ces demeures banales dont la porte s'ouvre devant tous les visiteurs. G'est un castel parfaitement clos, très -inaccessible, et où ne pénètrent que les amis du châtelain. Gelui-ci prétend, en effet, « que gentilhomme est maître en sa maison » ; aussi ne reçoit-il que les personnes qu'il connaît de longue date, et qu'il aime. Tous les titres expirent au bord de son fossé féodal , et le plus auguste de tous ne fut même point capable , dans une récente circonstance , de le faire déroger à ce qu'il regarde , à la fois , comme un droit et comme un devoir.

C'est, n'est-il pas vrai, nubien curieuxexemple de cette indépendance de caractère et de cette liberté d'allures si chères à tous les vrais Frisons, que ce refus fait par un simple gentilhomme de recevoir un roi dans sa demeure. Aussi l'entrée du château de Gammingha est*- elle une sorte de supplice de Tantale pour tout ce que Leeuwar* den et même la Frise possèdent d'hommes érudits et d'amateurs d^antiquités.

Gette curiosité, stimulée par uii impitoyable ostracistne^ est y du reste, parfaitement légitimée pal* la nature du* gentil Castel et par Tancietineté de la famille qui l'habite; Dès le neuvième siècle, en effet, il est question dans les vieilles annales de la villa de Gammingha. Tout le moyen

âge retentit de son nom. Une charte presque contemporaine de la mort de Gharlemagne (814) en altribue la propriété à un gentilhomme du nom de Gerulf ' . £n 1481, la maison de Pierre Cammingha soutient un véritable siège, et voici à quelle occasion. Cette année-là, les brasseurs de Leeuwarden avaient obtenu qu'il ne serait point vendu en ville d'autre bière que celle de leurs brasseries. Un jour de marché, des paysans introduisirent de la bière de Haarlem , et se mirent à la boire sur les places publiques. Les brasseurs voulurent les en empêcher; de là survint une de ces batailles de rue si fréquentes à cette époque. « Paysans et brasseurs commencèrent à s'entrebattre : mais comme les povres villageois eurent toute la bourgeoisie contre eux, il fallut qu'ils se sauvassent dans la maison de Pierre Camminga qui les retint en sa sauvegarde'. » Depuis lors, les chroniqueurs et les annaUstes nous parlent souvent de cette hospitalière demeure , mais sans bien déterminer ni son importance ni sa situation '.

Elle fut, du reste, reconstruite à diverses époques, car le château que nous voyons aujourd'hui ne remonte pas au delà de la fin du quinzième siècle, et très-probablement ne date que du seizième. 11 n'en con-

1 Voir J. D. Dirks, Bijdragen tôt de munt en penningkunde van Friesiand.

2 Guicciardini, Description des Pays-Bas,

3 Voir Schotaaus, Beschrycinge van Frieslandt (1664); Leopold von Ledebur, Funf mûnstersche Gaue und die sitben Seelande Frieslandt s, Berlin, 1836; XHistoria eritica de A. Kluit, etc., etc.

stitue pas moins une curiosité architectonique ; car c*est à peine si Ton compte encore en Frise deux ou trois châteaux de ce temps-là. Durant tout le quinzième et le seizième siècles, les partis qui se partagèrent le pays firent une véritable hécatombe de ces demeures féodales. Ce sont d*abord les « marchands de graisse » et les tt marchands d'anguilles » qui dévastent les manoirs de leurs nobles ennemis. En moins de quinze années, ils pillent , incendient et rasent le château de Wilko Ringia, celui de G. luusma, puis les castels de Wibo Jaricx, de Igo Galama, de Thierri Valta et dix autres tout aussi considérables , « lieux de pillage pour les marchands » , disent les vieilles chroniques, pour excuser sans doute la liberté grande des agresseurs. Puis viennent les Gueldrois avec Lange Pier et leurs ennemis les Saxons; ensuite les Espagnols, sous Gasparde Robles, et enfin la Réforme. Ce qui échappe aux uns devient la proie des autres, et finalement il ne reste plus rien.

Ces châteaux n'avaient point, du reste, des allures formidables. Ils pouvaient mettre une famille à l'abri d'un coup de main , mais non pas résister à un siège en règle. Celui que nous avons sous les yeux est une grande et belle maison construite en briques et pierres, avec un vaste toit surmonté d'un clocheton et dix longues fenêtres de façade, si étroites, qu'elles semblent être d'énormes meurtrières.

A l'intérieur, il renferme plusieurs grandes et belles chambres auxquelles on a conservé leur antique ameublement. Elles ont la fière tournure des salles delà Renais-

sance hollandaise ; deux surtout sont demeurées presque intactes : Tune entièrement tendue en cuir de Cordoue , l'autre tapissée de verdures de Flandre, toutes deux avec les tables, les cabinets et les chaises du temps, et ces grandes cheminées monumentales dont le manteau est occupé par une majestueuse « mythologiade » . Cette aimable habitation renferme en outre une salle de spectacle construite au siècle dernier, et une chapelle catholique datant de la fondation du château. Le profane et le sacré à deux pas Fun de l'autre . Dans la chapelle , on a réuni une véritable collection d'objets de sainteté échappés à l'iconoclastie de la Réforme, et quelques bons tableaux , parmi lesquels un portrait du vénérable Ëelko Liaukama.

Cet Eelko est un saint personnage du pays, dont l'histoire est peu connue hors de Frise. En son vivant il était moine et appartenait à la règle de Prémontré, dont il tenta de réformer les mœurs dissolues. Pour atteindre ce but difficile , il entreprit de visiter tous les couvents de Frise et d'y porter, avec l'exemple de sa vie sans tache , Tautorité de ses conseils. Mais au premier où il s'arrêta, les moines, ses confrères, qui se souciaient peu de sa morale, profilèrent de sa distraction pour l'enivrer complètement. Déjà le pauvre religieux se sentait fort indisposé, éprouvait des nausées, et tout le monde s'apprêtait à rire, quand, au lieu de ce qu'on attendait, ce furent des roses qui s'échappèrent de la bouche du saint homme.

On cria au miracle; mais les miracles eux'^mémeâ

,gl

n'étaient même point capables de convertir ces gentils. A quelque temps de là, le pauvre Ëelko Liaukama fut trouvé au coin d'un mur, la tête fendue et le crâne ouvert. On s'était débarrassé de ses remontrances en Tassommant à coups de maillet.

Cette véridique histoire nous fut racontée, devant le portrait même du pieux réformateur, par un érudit, M. Dirks, archéologue fervent et numismate distingué, qui nous avait accompagné dans notre visite. Ce portrait du sage Eelko n'est, du reste, point le seul que contient le manoir de M. Cammingha. L'aimable châtelain possède toute la collection de ses glorieux ancêtres et un certain nombre de portraits historiques , que nous nous bornerons à mentionner ici, car ils ont été décrits avec un soin tout spécial par un ami de sa famille '.

Le château qui renferme toutes ces belles choses est entouré par un joli jardin, enveloppé lui-même par un fossé plein d'eau. Un petit pont établit une communication entre le jardin et la route. A la tête de ce petit pont, se dresse une porte monumentale, formée par un massif carré de maçonnerie percé de meurtrières et terminé par un toit en bâtière. Cette porte, ce fossé et ce pont ajoutent à la tournure féodale de cette charmante habitation*

M. Cammingha tint à nous faire lui-même les honneurs de son château et de ses dépendances fleuries. Il nous

1 Voir Het slot Wiardastate met de schilderyen oudheden enz, door G. A. Six, Utrecht, 1869..

yGoogle

conduisit jusqu'à son fossé féodal, et c'est au seuil de sa demeure que nous prîmes congé de ce châtelain si terrible en apparence, et au demeurant Tun des hommes les plus aimables qu'il soit possible de rencontrer.

yGoosle

Le SchierStins, — Le bois du meurtre. — Dockum. — La fontaine miraculeuse. — Harmonie,

De Leeuwarden nous gagnâmes Veenwouden, joli village toat peuplé de gentilles maisonnettes, perdues au milieu de la verdure.

Ce qui nous attirait surtout dans cet aimable pays/ c*est un autre vieux château, le Schier-Stins ' , appartenant à un gentilhomme frison, le baron van Heemstra, que j'ai rhonneur de compter au nombre de mes amis.

Bien que M. van Heemstra ne réside point dans son manoir féodal, les portes nous en furent ouvertes à deux battants; notre visite prévue était annoncée, et nous étions attendus par le gardien de cette seigneu-^ riale demeure transformé pour cette fois en obligeant dceronem

1 Le mot siins, qui , en frison, signifie « pierres i , fut jadis le synonyme de château et de forteresse, parce que ces seules habitations étaient alors construites en pierres ou en briques, tandis que toutes les autres étaient construites en bois. « Stins, dit Guicciardini , estoyent des forteresses basties par les seigneurs pour, en tems de guerre, estre asseurez les uns contre Jes autres. «

Bien qu'aujourd'hui toutes les maisons soient construites en briques, le mot stins n'a pas perdu sa signification.

A dire vrai, le SchterStins est moins un château féodal qu^un fragment de château ; car, de Fédifice primitif, il ne reste guère que la tour, sorte de beffroi carré qui par Tépaisseur de ses murailles et son aspect austère témoigne encore aujourd'hui de son antique puissance.

A cette vaillante relique, on a adjoint depuis un siècle un corps d'habitation moderne fort logeable sans doute, mais qui jure d'autant plus avec la sombre majesté de cette grande ruine, que la vieille tour renferme un véritable musée, rempli d'objets d'art et de curiosités de toutes sortes , fort intéressants pour tous ceux qui s'oc-* cupent de l'histoire de la Frise.

Le vieux beffroi est divisé en trois étages. Le rez-dechaussée, auquel des arceaux voûtés donnent Fair d'une petite chapelle, abrite les objets les plus pesants. Nous notâmes, un peu au hasard, de curieuses figures de moines qui soutiennent un banc, des lanternes bizarres, de beaux cuivres repoussés, des armes et des bannières et un de ces grands cercueils de pierre où, il y a trois siècles, les habitants de FOostergoo renfermaient leurs morts pour les garantir de la voracité des loupç. C'est une espèce de grande auge en grès , taillée d'une façon rustique, mais dont les dimensions considérables semblent attester la gigantesque stature des anciens Frisons.

Les étages supérieurs renferment une quantité d'autres objets précieux ou curieux, des meubles, des livres, des vitraux, des étoffes et des armes, parmi lesquelles une vieille épée, qu'on prétend avoir appartenu à Albert de Saxe, et que je soupçonne d'être tout simple^

yGoosle

,gi

ment le glaive d'un bourreau du dix-septième siècle. Pour cela, du reste, nous avons trois garants : la forme qui est celle des sabres d'exécution, la simplicité de Farme qui exclut toute idée princière, et Finscription allemande qu'on lit sur la lame et dont ni les carac« tères ni le texte ne sauraient se rapporter à la haute attribution qu'on veut bien lui accorder.

Notre inspection finie, il nous fallait gagner Dockum avant le soir ; bien que la boîte à couleurs ne fut point très-lourde, nous demandâmes quelqu'un pour la porter et nous montrer le chemin. On nous amena un bambino, perdu dans une longue redingote, et fumant un cigare aussi gros que sa tête. Nous vîmes tout de suite que ce n'était point le conducteur qu'il nous fallait. Il y avait grandement à craindre que non-seulement nous ne fussions forcés de reprendre notre colis , mais encore de charger notre guide sur nos épaules. Lui cependant, d'un air brave, soupesa la boîte à couleurs, et, après avoir tiré quatre bouffées de son énorme cigare, déclara qu'il consentait à s'en charger.

Nous partîmes donc, mais ce que nous avions prévu ne tarda point à se réaliser, ou du moins en partie. Au quart du chemin, il nous fallut reprendre la boite. Le pauvre enfant n'en pouvait plus; heureusement nous ne lûmes point obligés de le mettre sur nos sacs, et nous le remorquâmes en clopinant jusqu'à Murmerwoude^

1 Ce lieu s'est appelé pendant longtemps et s'appelle encore dans le pays Moordwoude, le bois du meurtre.

Murmenvoude est un gentil hameau situé à une demiheure de marche de Dockum, à cheval sur la route, joyeux d*aspëct et qui cependant évoque de lugubres souvenirs. C*est là, en effet, que a le cinquiesme luin. Fan 853 » , saint Boniface et ses cinquante-deux compagnons furent impitoyablement massacrés par les gens du pays. Us étaient venus des provinces méridionales « pour confirmer les faibles en la Foij afin qu'elle ne s'esvanoûît du tout. Mais ils trouvèrent ceux de Doccum si barbares quMls ne les voulurent ouïr, ains se ruèrent sur luy et ses compagnons et les meurtrirent misérablement. » Un pareil attentat ne pouvait demeurer sans punition. A la nouvelle du martyre de saint Boniface, le roi Pépin fit passer la Lauwer à Tune de ses armées, s'empara de Dockum, tt saccagea toute cette trouppe de brigands et meurtriers, autant qu'il en put atrapper, les autres, qui s'estoient sauvez de sa fureur, demouranz à jamais expatriez et banniz de leurs demeures ' » .

Mais ceux-là mêmes que le glaive de Pépin ne put atteindre ne se dérobèrent point à la vengeance céleste. Ils furent condamnés à porter un stigmate ineffaçable qui, paraît-il, se transmit de générations en générations, comme un honteux souvenir de la cruauté de leurs ancêtres. Les hommes « en naissant, dit Guicciardini, portent tous une tache et marque blanche ou plustost un toupet de cheveux blancs en la teste ». Quant aux filles, elles sont atteintes d'une calvitie bizarre, qui, de

1 Grande Chronique de Hollande et de Zeelande,

LES FROXfTIËRES MENAGEES. 69

nos jours encore, prête à rire dans tout le pays frison. Parler d*un « Friesche-kaalkop » (une tête <;hauve iej Frise), c^est toujours désigner une fille de Dockum.

A Tendroit où le massacre eut lieu, les soldats de' Pépin élevèrent un ermitage. Plus tard, Termitage devint^ une chapelle de planches, puis, plus tard encore, unei\ chapelle de briques. Cette chapelle existe toujours, mais refaite aux trois quarts, sinon plus. Le protestantisme, en s'en emparant, a livré ses murailles aux badigeonneurs, détruit ses vitraux et garni le sol de grands bancs vernis .et commodes. La chaire seule est curieuse; elle est couverte de sculptures rehaussées en couleur, dont le travail toutefois n*a rien de bien délicat.

Après nous être un instant reposés dans le petit cimetière qui entoure la chapelle, nous reprîmes notre chemin. Bientôt, nous aperçûmes au loin la ville de Dockum entourée d'une ceinture de feuillage, perchée sur une petite éminence, et dominant les campagnes d'alentour. Cette situation accidentée donne à la petite cité une allure tout à fait cavalière, qu'elle ne dément pas intérieurement. Ses rues ondulées et ses places en pente, le vaste canal qui la partage en deux parties iné* gales , ses quais à la fois propres et vastes , ses^ maisons coquettes et sans prétention, tout concourt à en faire une charmante petite ville qui, malgré ses quatre mille habitants et son antiquité peu commune, ne cherche point à se donner des airs d'importance et à singer les grandes cités.

Elle est pourtant l'une des plus vieilles villes de la

Frise; car on fait remonter son origine à Tan 240 de notre ère^ Cette année -là, le prince Urbo construisît sur son emplacement un château qu'il nomma Dockenburg. Peu à peu, comme c'était Fusage, les vassaux vinrent se grouper autour de leur seigneur. En 700, les maisons étaient déjà assez nombreuses pour former un gros village. En 739, Gondebald Fentourait d'un mur et le fortifiait. Nous savons comment en 853 Dockum fiit prise par les troupes de Pépin. Mais elle ne tarda point à se relever de ses ruines, car nous la retrouvons au onzième siècle figurant parmi les quatre cités frisonnes qui ont le droit de battre monnaie'.

Sa puissance relative et son commerce ne la mettent toutefois point à Fabri des tentatives ennemies. Les factions qui se partagent le pays viennent tour à tour Fassiéger. En 1308, en 1399 et 1414 elle est prise d'assaut et brûlée en partie. « L'an 1498, le vendredy devant Pasques, les Saxons s'emparent d'icelle et la mettent au pillage et bruslent. » Pais viennent les Gueldrois, les Hollandais, les Espagnols et finalement la Réforme. Chaque vainqueur y laisse des traces de son passage, chaque occupant des vestiges de son occupation, c'est-à-dire des ruines. Enfin la paix renaît, Dockum panse ses blessures, répare ses pertes, et la voilà, encore aujourd'hui, vivante et commerçante, avec un joli port intérieur et de grands navires dans son port, avec quelque indus-

* Voir Gotfr. Hegenitii Itenerarium, Leide, 1667. 2 Voir l'excellente brochure de M. J. Dirks, Bijdragen tôt de tnunt en penningkunde van Friesland. Workum, 1846.

trie, des brasseries, des poteries, des chantiers de cons traction et une fabrique de genièvre ; mais surtout centre d'exploitation agricole et Tun des plus importants marchés de lin qui soient en Europe.

Un très4arge canal de deux lieues de longueur, quW nomme le Dockumer Diep, met son port en communia cation avec le grand golfe qui porte le nom de Lauweh-' zee. C'est par là qu'elle exporte les quantités de textiles que lui empruntent l'Angleterre, l'Allemagne et la France, dont les principales maisons ont à Dockum des acheteurs ou des agents.

Tout à côté de ce port si productif, s'élève l'hôtel de ville, vaste construction extérieurement assez insignifiante et qui, édifiée au dix-septième siècle, a été presque entièrement refaite au milieu du siècle dernier. A l'intérieur on a conservé deux belles pièces dans le goût de cette dernière époque : la salle du conseil et son antichambre, qui sont un des plus curieux spécimens qu'on puisse voir de l'architecture Louis XV appliquée aux besoins d'une municipalité*

L'antichambre, entièrementtendue en cuir de Gordoue, renferme une cheminée de haut style. Quant à la salle du conseil, elle est lambrissée de curieuses boiseries surchargées de tous les attributs de cette pastorale époque. Sa cheminée monumentale et ses dessus de porte sont ornés de grisailles, pendant que quatre grandes compositions allégoriques \ relatives à la vie municipale de

^ Ces peiatures, d'un style pompeux, sont signées D« Reyners et datées 1763^

7t LA HOLLANDE PITTORESQUE.

Dockum, garnissent la muraille principale, et font face aux fenêtres.

Mais ce qui donne surtout à cette belle salle tout son cachet, c'est qu'on lui a conservé le mobilier contemporain de sa décoration. « Maintes fois, nous disait M. de Vries, Faimable bourgmestre qui voulait bien nous faire les honneurs de son palais municipal; maintes fois on m'a offert un gros prix de ces tables et de ces chaises, mais j'ai toujours refusé, regardant une pareille vente comme une profanation. »

Nous félicitâmes le soigneux bourgmestre, en déplorant, dans notre for intérieur, que tant d'autres magistrats municipaux n'aient point toujours montré d'aussi louables sentiments.

Malheureusement, tous les monuments de Dockum n'ont point été aussi sagement respectés. L'église Saint- Martin, le plus ancien d'entre eux, en est la preuve. Et cependant, bien qu'elle ne soit point relativement fort âgée , la grande église de Dockum méritait un meilleur traitement. Jadis, en effet, elle renfermait de précieuses reliques ' . Indépendamment des ossements de Boniface et de quelques-uns de ses saints compagnons , elle possédait le calice d'or et le missel entièrement écrit de la main du pieux évêque avec lesquels

^ Déjà en 1667 ces richesses avaient disparu. Hégeuitius, dans son Itinéraire, les mentionne, mais en s'en référant à Cornélius Kempius, auquel il en emprunte la description, puis il ajoute : « Ego tamen, quia nullum ex illis vidi : nihil etiam de re ve^ tusta ac inceria heic adfirmare ausim. »

yGoosle

celui-ci célébrait la sainte messe, et qu'on montrait tous les sept ans au peuple. On exposait aussi le bâton pastoral du glorieux martyr :. relique doublement précieuse, car les gens de Dockum lui devaient en partie la salubrité exceptionnelle de leur ville.

Tout auprès de celle-ci , en effet , à cinq minutes au sud-ouest de la Woudpoort, existe une fontaine. Cette fontaine jaillit au milieu d'un champ et forme un vaste bassin, dont Teau claire et limpide se déverse dans le ^>anal, par un long ruisseau. C'est Teau la plus belle de tout le pays, et une enquête scientifique, faite à l'époque du dernier choléra, établit que c'est aussi la plus salubre. On attribue à son usage le peu de victimes que, de tout temps, les épidémies ont faites à Dockum et dans les environs ; et jadis, les vieux chroniqueurs l'attestent, elle avait la réputation de guérir de la fièvre, de préserver de la rage et de rendre la santé aux valétudinaires.

Questionnez un enfant du pays sur l'origine de cette source précieuse, il vous dira qu'un jour saint Boniface passait en cet endroit ; il était à cheval, et son cheval eut soif; alors il étendit la main, l'animal frappa le sol avec son sabot et fit jaillir la fontaine. C'est là la légende populaire et vulgaire.

Celle des historiens est bien autrement noble et impressionnante. Ce n'est plus un cheval qui a soif, c'est tout un peuple. Ce n'est plus un animal inconscient qui frappe le sol, c'est un prêtre, c'est un pontife qui veut abreuver ses fidèles. «Fontaine merveilleuse et bienfaisante, toujours pleine et ne débordant jamais, c'est

lorsque la contrée souffrait d'une incroyable sécheresse que (Dieu étant votre architecte) le saint martyr vous fit jaillir d'une façon miraculeuse en frappant le sol de son bâton pastoral ^ »

C'est dans ces termes que s'exprime C. Kempius, un historien sérieux, l'auteur d'un des meilleurs ouvrages que le seizième siècle ait consacrés à la Frise. U était né à Dockum, très-renseigné par conséquent sur ce qui regardait sa chère ville, dont il ne parle jamais sans une sorte d'émotion filiale*. C'est donc lui que nous devons croire, et c'est à son récit qu'il faut ajouter foi.

Aujourd'hui la fontaine coule toujours, mais le bâton épiscopal qui lui donna naissance a disparu et aussi une église élevée sous l'invocation du saint pontife, ainsi que le cloître qui entourait l'église Saint-Martin, et portait également le nom de Saint-Boniface. Tout passe en ce monde, mais il semble que la reconnaissance des peuples soit encore plus fragile que le reste* Pourtant, pendant tout le moyen âge, le nom du saint rayonna sur cette contrée comme une sorte de palladium, et lui valut, des grands seigneurs ses maîtres, une foule de privilèges. Ce cloître dont nous parlions à l'instant fut, grâce à lui, fameux, riche et puissant. Sa domination spirituelle et temporelle s'étendit jusqu'aux îles de la mer du Nord.

1 G. Kempius, de Origine, situ, qtuilitate et quantiiate Frisiœ, etc. Cologne, 1588.

I 2 Le titre du chapitre que Kempius consacre à sa « très-douce patrie v montre assez quels sentiments ce vieux Frison éprouvait pour Dockum : c Hic jam de situ civitalis Doccomanœ aliquid dicere amor dulcissimœ patriœ tneœ me cogit, i

Maintenant il n'en reste plus rien que quelques dépendances dont on a fait un orphelinat. Les autres bâtiments ont tous disparu, et une grande place nue, déserte e( désolée, qu'on appelle le Kerkhof, nom, hélas ! trop signi* Gcatif, remplace les jardins et les avenues du cloître.

Mais quittons, s'il vous plaît, cette grande place àè vastée et les tristes pensées qu'elle évoque. Aussi bien, à deux pas de là, se trouve une autre fontaine qui donnera un cours tout différent à nos idées. Elle est surmontée d'un beau vase de marbre blanc, ayant la forme Médicis et le pied recouvert de superbes feuillages et d'ornements entrelacés. Quel est-il? d'où vient-il, ce beau vase avec ''ses allures antiques? très-antiques vraiment, car certains détails amoureux, relatés sur le bas-relief qui en forme la frise, ont obligé l'édilité prudente à le reléguer contre un mur. Gomment est-il arrivé jusqu'à ce piédestal, d'où, malgré les précautions prises, il ouvre les idées aux filles et fait ouvrir les yeux aux garçons ? Certes il serait curieux d'apprendre son origine ; mais, dans le pays, tout le monde l'ignore, et personne ne semble s'en soucier.

C'est pourtant l'une des deux curiosités esthétiques de la ville ; l'autre est la petite porte, toute coquette et toute gracieuse, d'un asile de vieillards. Elle est encadrée entre deux pilastres semi-rustiques,. et surmontée d'un vaste cartouche, flanqué de pyramides, qui contient des armoiries rehaussées en couleur. La maison dans laquelle cette petite porte donne accès est vernioulue et branlante, la petite cour où elle aboutit est sombre^ froide et triste, avec de la mousse entre les pavés et des

H LA HOLLANDE PitTOftEgQUÊ.

grandes herbes sauvages aux angles des murailles ; ajoutez à cela des \ieillards pauvrement vêtus, quelques linges qui sèchent sur une balustrade, une vieille femme qui lave l'escalier, et vous aurez un tableau complet, coloré et, disons-le, très-émotionnant, car il est Timage désolée de cette vieiUesse sans famille, sans ressources et sans appui, qui est obligée de remettre à la charité publique le soin de ses dernières années et de lui demander le pain de ses vieux jours.

Mais il nous reste à voir Y Harmonie; allons-y vite, le bourgmestre nous y attend. L'Harmonie, c'est le cercle de la ville ; on y fume, on y joue, on y boit et Ton y cause. En été, il offre à ses habitués un charmant jardin; en hiver, une grande et belle salle où Ton donne des concerts , et oii parfois même on joue la comédie. Le buste de Thorbecke orne la muraille blanche, disant assez, par sa présence, quels sont les sentiments politiques qui dominent dans le pays. Le vin coule dans les grands verres, et la soirée s'écoule gaiement; parfois même un Français peut y trouver comme un écho de la patrie lointaine.

— « Oui, Monsieur, me disait un vénérable magistrat, à la tenue posée et porteur d'une longue barbe blanche ; oui. Monsieur, l'an dernier j'ai passé quinze jours à Paris, et, vous pouvez m'en croire, c'est une ville qui vaut bien la peine qu'on la visite ! »

Vous jugez s'il me trouva de son avis. ]

LES FRON'TIlCnES MENACEES. 77

Le nord de la Frise. — Schiermonnikoog. — Une chaude réception. L'n bourgmestre modèle. — Saint Villibrord et les dunes. — Ajuç.

Nous désirions vivement visiter l'île de Schiermonnikoog un dimanche. On nous avait parlé de costumes pittoresques et d'usages particuliers; c'était plus qu'il n'en fallait pour piquer notre curiosité. Malheureusement , le samedi , à l'heure où nous résolûmes de nous mettre en route, on nous annonça qu'il était trop tard pour réaliser notre projet. Les communications entre l'île et la terre ferme ne sont ni rapides ni fréquentes. Un petit bateau à voiles , sorte de boeier, va chaque jour de Oostmahorn à Schiermonnikoog et en revient, faisant le service des dépêches et prenant à son bord quelques passagers.

C'est là le seul moyen de communication, et encore estil interrompu le dimanche. Le respect du saint jour retient le passeur au rivage. Traverser le samedi, il. n'y fallait point compter non plus. Deux heures au moins nous étaient nécessaires pour gagner Oostmahorn, et avant notre arrivée le bateau eût été au large depuis longtemps.

L'excellent bourgmestre de Dockum, qui nous donnait ces renseignements un peu tardifs , voyant notre vif dés-

appointenicnt, prit une héroïque résolution. « Parfois, nous dit-il, dans des cas pressants ou pour de hauts personnages , on fait revenir le bateau le dimanche. Je vais télégraphier à mon collègue de Schiermonnikoog que deux étrangers, qui nous sont recommandés parle ministre de Tintérieur et le gouverneur de la Frise, ont besoin d'être demain dans son île. Je le prierai de nous envoyer le passeur, et peut-être serons-nous assez heureux pour obtenir ce que nous souhaitons, n

Nous remerciâmes Fingénieux magistrat, et le dimanche, de grand matin, nous nous mîmes en route, fort incertains de savoir si nous franchirions la Friesche Gai ce jour-là.

Cornelis Kemp, en vrai Frison amoureux de son pays , Fadorant comme Montaigne aimait Paris, jusques en ses verrues^ nous décrit cette partie de la libre Frise qui s'étend entre la ville de Dockum et la mer comme la contrée la plus belle, la plus peuplée et la plus fertile qui soit au monde, « pulcherrima, populosa et toiius mundt fertilissima » . Bien qu'un pareil éloge sente un peu rhyperbole , il faut convenir cependant qu'il est en partie justifié.

Certes, si l'on fait consister la beauté d'un pays dans son excessive richesse , il est peu de régions au monde qui puissent lutter avec le nord-est de la Frise. Partout, on ne rencontre que des champs couverts de moissons dorées, des plaines diaprées par le colza, le lin et l'avoine, des prairies immenses, grasses et touffues, peuplées de vaches luisantes et de superbes juments

LES FROXTIERES MENAGEES. 79

noires; et^ au milieu de cette abondance, d'opulentes métairies entourées de vergers dont les arbres s'inclinent sous le poids des fruits encore verts. A Thorizon, dix clochers pointus indiquent autant de villages , et la route immense et sinueuse étale, comme un interminable serpent , ses replis poudreux sur ce tapis marqueté de verdure. Tout le long du chemin, on aperçoit des paysans en redingote, vêtus de noir, avec leurs grosses bibles et leurs grandes pipes , marchant gravement , pendant que leurs compagnes, dont le casque d'or étincelle au soleil, cheminent en bavardant, et ressemblent de loin à de gros scarabées égrenés sur la route.

Ce chemin toutefois , sans arbre et sans ombre , où le soleil ne perd pas un seul de ses rayons, nous parut d'une brûlante longueur. Enfin, après deux heures et demie d'une marche hâtive, maudissant les tours et les détours de la route, après avoir traversé Metslawier, Morra et Anjum, nous arrivâmes couverts de sueur et de poussière au lieu de notre embarquement.

Nous ne songeâmes guère à étudier et à inspecter Oostmahorn, simple hameau sans conséquence. Nous courûmes à la digue pour voir si le bateau était là ; car c'eût été pour nous un cruel déboire que de passer notre dimanche dans cette solitude, avec la terre promise sous les yeux. Heureusement cette déception nous fut évitée. Le hoeier était à son poste ; mais ce fut le tour du passeur d'être déçu dans ses espérances. Sur la foi de la fameuse dépêche, il comptait voir arriver de hauts personnages, et nos figures hâlées, nos brodequins pou-

drcux, celte roule faite à pied, le sac au dos, le bâton à la main , renversaient toutes les belles idées qu'il s'était forgées de nos personnes.

Enfin c'était bien nous qu'il était venu chercher. Il m'y avait point là-dessus d'erreur possible. Il nous embarqua donc, et nous nous mîmes en route. Mais le voyage fut un pou long. Soit que lèvent, en effet, n'eût pas eu connaissance de la dépêche, soit qu'il refusât de soufQer le dimanche, il nous fallut avancer pas à pas sans un soupir de la brise , et mettre trois heures pour faire les deux lieues qui nous séparaient de Schiermonnikoog.

A mesure que nous approchions, toutefois, notre attention était vivement sollicitée par la grande digue qui protège le côté méridional de l'île. Cette digue était couverte de monde; des centaines de personnes assises ou debout semblaient attendre un événement quelconque. Nous les distinguions fort bien avec notre lunette. Il y en avait de tous les âges, quelques hommes, beaucoup de femmes, mais surtout des enfants. Lorsque nous fûmes plus près , les grandes personnes disparurent, et les enfants devinrent plus nombreux. Tout cela, je l'avoue, nous intriguait fort; nous n'étions pas toutefois au bout de nos étonnements.

A quatre cents mètres de la digue, notre bateau s'arrêta net. Quelques canots alors quittèrent le rivage, se dirigeant vers nous, pendant qu'un char de paysan attelé de deux chevaux noirs , s'engageant dans l'eau , prenait la même direction. C'est dans ce véhicule que nous devions achever notre voyage et gagner la terre ferme.

Lorsqu'on arrive à Venise , on descend du chemin de fer pour monter en gondole, ce qui, la première fois au moins, paraît fort surprenant. A Schierraonnikoog, c'est le contraire qui a lieu. On passe du bateau dans la charrette; et celle-ci, après avoir chargé son fardeau de passagers et de bagages, s'en va clopin-clopant, enfonçant parfois dans les trous, parfois soulevée par les vagues, menaçant à tout instant de disparaître dans quelque bas-fond ou d'être emportée au large, et arrivant cependant presque toujours à bon port: Quant aux canots, ils se bornèrent à nous faire une joyeuse conduite, entourant la charrette et naviguant autour des chevaux.

Certes, c'était là un aimable accueil, mais ce fut bien autre chose quand nous arrivâmes sur la digue. Il n'était plus permis d'en douter, les deux cents enfants de tout âge qui se trouvaient là, constituant toute la jeunesse de l'île, n'étaient venus que pour nous. A mesure que nous avancions, c'était une bruyante cohue pour nous voir et surtout pour nous toucher. Les cris , les éclats de rire, les propos joyeux , tout cela marchait son train. Au fond, comme pour le batelier, il y avait bien un peu de déception. On nous aurait voulu plus majestueux, mieux vêtus, plus extraordinaires, en un mot. Quant à moi, je sentais si bien la désillusion que nous causions à ces jeunes cervelles, que j'aurais donné gros pour avoir, pendant quelques instants, un chapeau à plumes et un habit de général.

A l'entrée du village, nous aperçûmes, massée en groupe compacte, toute la population féminine de l'en-

droit. Par un louable sentiment de retenue, femmes et filles n avaient point voulu nous attendre sur la jetée. Mais leur curiosité n'était pas moins vive, et Texamen qu'on nous fit subir frisait Tindiscrétion. Heureusement, une autorité tutélaire veillait sur nous. Elle se manifesta sous la forme d'une voix de stentor. « Maintenant que vous LES avez bien vus, criait cette voix, j'espère que vous allez LES laisser un peu tranquilles. » C'était un superbe garde champêtre qui s'exprimait de la sorte, appuyant son invitation d'un gracieux moulinet, prestement exécuté avjBC une forte canne. L'ordre était sans réplique possible. Tout le monde disparut comme par enchantement, et nous pûmes gagner l'auberge pour prendre possession de notre logement.

Notre première visite fut pour le bourgmestre. Nous voulions, avant tout, remercier le digne magistrat de l'amabilité qu'il avait eue de nous envoyer chercher à Oostmahom. Nous nous dirigeâmes vers sa maison , la plus coquette de l'île, et nous le trouvâmes au milieu d'une charmante famille, aimable, empressé et prêt à tout pour nous être agréable. Cette cordialité parfaite ne se démentit point un instant pendant tout notre séjour ; elle est, du reste, une des qualités bien connues du bourgmestre de Schiermonnikoog.

Jamais magistrat ne fut, d'ailleurs, mieux à sa place. M. van der Worm est, en effet, un vieux loup de mer, mais un de ces loups charmants, avec la parole courtoise et le sourire aux lèvres, qui ne dépareraient pas les bergeries de Florian, Jadis capitaine de vaisseau, il

yGoosle

n*a point changé de profession, il n'a fait que changer de navire; car Schiermonnikoog n'est rien autre chose qu'un énorme radeau de sable et de coquillages, échoué sur les côtes de la Frise. Sa population elle-même ne se compose que de marins. Ce petit coin de terre, perdu dans la mer du Nord et auquel sa forme étranglée a valu le nom qu'il porte ^ n'équipe pas moins de soixantedix bâtiments faisant les voyages au long cours. C'est sur ces bateaux marchands que vit presque toute l'année la population masculine de l'île. Sur cinq cents hommes dont elle se compose, il en est rarement plus de trente à quarante qui demeurent au pays. Tous les autres sont au loin, sur les mers tropicales, sur l'océan Pacifique, dans la Méditerranée, un peu partout excepté chez eux. Aussi quelle tranquillité pour ces braves gens que de

^ Oog veut dire œil, et ce nom s'applique assez bien à la forme de l'île. Schiermonnikoog signifie exactement <( œil du moine du parti des Schieringers v . L'île fut en effet primitivement habitée par des religieux qui la défrichèrent. Le couvent qu'ils édifièrent était placé sous la direction des abbés de Dockum, et quand Tévêque d'L'trecht éleva la chapelle de ce couvent au rangd'éylise paroissiale, il laissa cette église sous la dépendance des bénédictins (couvent de Béthanie) et du monastère de Saint-Boniiace établis à Dockum.

Déjà, antérieurement à cette époque, le comte Albert van Beijeren avait, par une' charte, dont le docteur E. Verwijs nous a conservé la teneur, dans son livre intitulé de Oorlogen van Hertog Albrecht van Beijeren met de Friesen, fait donation à Hermaa Howenpe d'une île nommé^ Moenkelangenœ , située près de la Lauwers (7 décembre 1400). Mais en 1440, ainsi que le constate M. W. W. Buma dans son livre Schiermonnikoog — de iMuwers — de Scholbalg, l'île avait fait retour entre 'les mains de Phi-^ lippe de Bourgogne.

savoir à la tête de leur village un ancieu compagnon initié à tous les secrets de ces courses lointaines, à leurs dangers et aux terribles conséquences qu'elles peuvent avoir! Chacun d'eux s'éloigne plus tranquille. Du reste, par droit de naissance, M. van der Worm semble avoir été prédestiné à ces magistrales fonctions, car s'il est marin par goût, il est bourgmestre par ses aïeux. C'est, en effet, le dernier descendant de van der Wcrf , l'immortel défenseur de la ville de Leide.

Le bourgmestre de Schiermonnikoog garde, comme un précieux trésor, la médaille d'or qui, pendant ce siège à jamais mémorable, brillait sur la poitrine de son glorieux ancêtre. Il nous la fit voir. Elle pprtela date de 1574 et la devise : godt behoede leyden (Dieu protège Leide). Il la conserve dans un écrin ; mais, trésor plus précieux encore , il a conservé dans son cœur les grandes vertus de son illustre aïeul. Dix fois, en effet, l'intrépide bourgmestre n'a point bésité à reprendre son ancien métier de marin, et à s'élancer, avec les vieux matelots de son île, au secours de quelque navire balayé par la rafale et jeté sur les bancs de sable qui entourent Schiermonnikoog ; car il ne se passe point d'années qu'il n'y ait là deux ou trois naufrages.

En 1863, en moins d'un mois, cinq navires vinrent se perdre sur ces bancs fatals. Parmi eux, se trouvait un bâtiment de la marine royale anglaise. Cette nuit-là, malgré la plus effroyable tempête...

Entre un ciel de sanglots et une mer de pleurs, la chaloupe de sauvetage fut lancée, et l'on parvint, au

LES FRONTIERES MEJVAGËES. 85

milieu des plus grands périls, à sauver Téquipage. Comme récompense de son héroïsme, Sa Majesté Britannique fit présent au magistral-sauveteur d'un chronomètre magnifique. En même temps ses belles actions lui valaient une récompense encore plus précieuse, la vénération de ses administrés.

Il e3t à la fois leur conseil et leur ami. C'est en quelque sorte le tuteur vénéré de cette grande famille, et chaque fois qu'il traverse son village, tout le monde sort pour le saluer. Son île est un petit royaume, sur lequel il règne paterne llemenL Nous le parcourûmes avec lui. C'est moins un grand village qu'une double rue bordée de maisonnettes charmantes , simples et modestes , mais propres, soignées et toutes précédées d'un petit jardin. Des arbres plantés depuis peu, mais qui ne demandent qu'à croître , formeront bientôt un parc joliment dessiné oii, dans l'été, on trouvera l'ombre et le frais.

Le reste de l'Ile est occupé par de grandes prairies, un peu maigres et fanées , et quelques champs cultivés par les métayers du propriétaire , car Schiermonnikoog tout entière appartient à un richard de la Haye. Au delà de ces prairies, et les protégeant de trois côtés, s'étendent les dunes avec leurs crêtes blanches, mouvantes, étalant leurs mamelons successifs, et formant un mobile rempart chargé d'arrêter les flots.

Tel est cet Eldorado, dont l'image poursuit jusqu'au delà des tropiques ces braves marins, qui sont nés sur ce coin de terre et qui veulent y mourir. C'est là le paradis tout peuplé des souvenirs de l'enfance, qu'ils ont aban-

yGoosle

,gi

donné pour parcourir le monde, et qu'ils révent de retrouver un jour.

Pour le bien voir dans son ensemble, il faut monter sur r,un des phares. De là on découvre non-seulement File entière , mais la ceinture grise ou verte dont la mer Fenveloppe et, au sud, la côte de Frise, toute hérissée de joyeux clochers. Au loin, à droite et à gauche, apparaissent de grandes taches jaunâtres qui semblent flotter à la surface des eaux. C'est d'un côté Ameland et de l'autre l'île de Rottum, pareilles à deu]( sentinelles avancées, veillant sur la patrie. Puis, devant soi, la mer calme et paisible sans un flot, sans un pli, déroule ses horizons infinis qui, passant par toute une gamme de tons gris-perle et roses, achèvent de se confondre avec le ciel.

C'est un spectacle émouvant que celui de cette immensité qui vous entoure de toutes parts ; il semble qu'à cette hauteur, sur cette île, on soit isolé du reste du monde ; et les maisonnettes qu'on aperçoit à ses pieds ont l'air d'être enfoncées en terre, tant elles paraissent étroites et chétives.

Les dunes , elles , affectent la tournure d'une i^haine de petites montagnes, aux multiples sommets arides, desséchés , pelés par le vent et le soleil , sans un brin d'arbrisseau ni de verdure. Vous connaissez leur légende? car, comme la fontaine de Dockum, elles possèdent une légende, et c'est également à un bâton pastoral qu'elles doivent d'exister.

Cç bâton fut celui d'un saint bomme , Wiliibrord,

yGoosle

,gi

le premier apôtre de la foi nouvelle dans ce rude pays. Les flots envahissaient continuellement la contrée, y faisant les plus affreux ravages. « Alors le Seigneur, qui est admirable , voulut , par les mérites de son prophète annoncé, arrêter les déprédations de TOcéan. » Saint Willibrord prit son bâton pastoral, traça un sillon le long du continent, et, sur ses pas, se dressa une montagne continue de sable « contre laquelle, jusqu*à ce jour, sont venus se briser les flots les plus terribles, arrêtés dans leur fureur, comme si Dieu, opposant une barrière à la mer, lui eût dit ces mots : « Tu viendras a jusque-là *. «

Voilà ce que nous raconte la légende. La science, elle, nous dit autre chose. Mais ce n'est point le temps d'entrer dans trop d'explications, et, puisque nous parlons science, visitons plutôt l'école de Schiermonnikoog, cela sera plus vite fait et moins difQcile que d'expliquer scientiGquement l'origine des dunes.

Aussi bien, cette école est charmante, propre, bien éclairée, bien aérée et admirablement tenue. Elle est placée sous la direction d'un jeune maître instruit et laborieux, qui comprend toute l'importance dç sa tâche et sait s'acquitter avec honneur de son important mandat. Ce n'est point, en effet, une éducation superficielle qu'il faut donner aux enfants de Schiermonnikoog. Tous doivent être marins, tous veulent devenir capitaines. Non-

1 Dom Pitra, la Hollande catholique; yoir aussi Mabillon. ficta sanctorutn.

seulement il leur faut savoir les rudiments de toutes ces connaissances qu'on puise dans nos écoles , mais ils doivent encore parler trois ou quatre langues, apprendre à fond la géographie, posséder leurs mathématiques élémentaires, et savoir, à Taide de la boussole et du sextant, se conduire à travers les solitudes de l'Océan. Ajoutez à cela la tenue des livres de bord, la comptabilité commerciale, rhistoire des principaux pays avec lesquels ils vont dans la suite se trouver en rapport, un peu de physique. avec pas mal de cosmographie, et quelques connaissances médicales , et vous aurez un programme exact de ce qu'on enseigne à Fécole de Schiermonnikoog.

Chaque année, cette académie au petit pied augmente son fonds de quelques livres et de quelques instruments d'optique ou de précision. Ses anciens élèves f enrichissent de précieux cadeaux. Us essayent, de la sorte, de montrer leur reconnaissance envers rétablissement qui les a formés.

C'est dans la famille du bourgmestre, en compagnie du directeur de cette fertile école et du premier échevin de l'ile, que nous passâmes ce jour-là notre soirée. On mangea des pâtisseries, on sabla du vin du Rhin , et la conversation fut enjouée , aimable , émaillée de longs éclats de rire. Nul ne songeait à la séparation, lorsque l'horloge impitoyable sonna une heure du matin. Il fallait rentrer.

On nous fit la conduite jusqu'à notre modeste auberge; mais là notre journée n'était pas finie. Nous dûmes, chacun dans la cabine qui nous servait de chambre , nous

yGoosle

,gi

livrer à une gymnastique fatigante pour pénétrer dans nos lits. Ceux-ci étaient à la mode du pays, c'est-à-dire pratiqués dans une armoire et juchés à des hauteurs qui défiaient Tescalade. Toutefois, s'il est difficile d'entrer dans ces boîtes étroites, singulièrement plus courtes que le cercueil de Schier^Slins, il est encore plus malaisé d'en sortir. La literie, qui se compose de cinq bottes de paille et d'un lit de plume , s'affaisse sous le poids du dormeur. On s'était couché sur un sommet, on se retrouve au fond d'un précipice, où rien n'est moins facile que de se mouvoir. Aussi, pour éviter tout déplacement inutile, les habitants prévoyants placent-ils au-dessus de la figure du dormeur une petite console et sur la console un petit vase d'étain dont on devine facilement l'usage. C'est à lui qu'on doit avoir recours chaque fois que la nature l'exige. Mais c'est toujours une manœuvre délicate que celle qui consiste à se servir de ce vase. Elle demande une grande sûreté de coup d'œil et une fermeté de main non moins grande, surtout lorsqu'on n'est point seul, ou, comme c'était un peu notre cas, lorsqu'on a cultivé plus que de raison le vin blanc du Rhin. Alors, sans qu'on sache pourquoi, on sent errer sur ses lèvres un refrain bien connu :

A[iLt;, la matinée est belle!...

90 LA HOLLAN'DE PlTi'OHESQrE.

Zoutkamp. — Grijpskerk. — Groningue. — Histoire militaire et commerciale. — Les églises. — L'architecture. — Deux gros procès. — Riperda. — L'Académie. — L'Institut des sourds-muets.

Il nous avait fallu deux heures pour aller d^Oostmahorn à Schiermonnikoog , il nous en fallut six pour aller de Schiermonnikoog à Zoutkamp. Je parle de six heures de bateau, car étant partis de grand matin, c'est-à-dire à marée basse, nous dûmes tout d'abord faire une heure de charrette pour aller chercher notre bateau.

Il ne faudrait point conclure de là que le trajet fût beaucoup plus long. Non pas , mais Tair était encore plus calme qu'à notre premier passage.

Enfin, après trois heures d'attente somnolente et de bordées inutiles, la marée montante se chargea de la besogne du vent, et finalement nous abordâmes à Testacade de Zoutkamp. Nous voilà gravissant l'échelle, franchissant la digue , et nous dirigeant vers l'auberge , en prenant garde d'écraser une douzaine de grands fainéants , qui fumaient étendus sur l'herbe , le visage impassible et l'œil atone.

Au loin, le pays se déroulait sous nos yeux. Zoutkamp est un moyen village qui ne compte que six cents

habitants, et n'a d'importance que parce qu'il est en quelque sorte le port de merde Groningue. Situé à l'embouchure du Reitdiep , il est le lieu de passage forcé et quelquefois le point d'arrêt des navires qui vont à Groningue ou en reviennent. C'est cette population de rencontre qui lui donne sa seule animation. Il est donc sans caractère, il est aussi sans histoire. Nous ne voulions pas y séjourner longtemps, mais gagner au plus vite la capitale de la province. A l'auberge, nous ne trouvâmes que difficilement à qui parler. Le maître était un des fainéants étendus sur la digue, et ne paraissait nullement décidé à se déranger pour recevoir des voyageurs. Il vint pourtant, le chapeau sur le nez et la pipe aux lèvres, indifférent, impoli, sans un mot de bienvenue. Il nous servit, comme à regret, un peu de pain, du jambon, de la bière , et nous indiqua en rechignant le seul moyen de gagner Groningue avant le soir. C'était d'aller à pied jusqu'au village de Grijpskerk situé à deux bonnes lieues de là , où nous pourrions trouver la voie ferrée.

Malgré l'air plus que revêche de ce singulier aubergiste, nous dûmes nous conformer à son avis. Pour plus de sûreté toutefois , nous demandâmes un guide qui pût nous montrer le chemin et porter un peu de notre bagage. On nous amena un vieillard. Le vieillard alla chercher un enfant, et tous quatre nous traversâmes en barquette l'embouchure de la Laun/ers. On aborda dans une prairie. Il nous fallut alors marcher à travers champs , franchir des fossés, enjamber des barrières, toutes choses difficiles et pénibles, quand on a trente livres sur le dos.

yGoOg^

Enfin , après une gymnastique des plus fatigantes, nous nous trouvâmes sur une route étroite et poudreuse , qui s'allongeait à perte de vue. Nous nous croyions au bout de nos peines ; nous nous trompions. Elles ne faisaient que commencer.

Notre guide, en effet, n*avait pris un camarade que pour pouvoir discourir plus à son aise. Beau parleur, il mesurait son pas sur ses périodes, et, pour ne point rompre Tharmonie du discours, ralentissait sa marche à chaque virgule et s'arrêtait à tous les points. Quant aux exclamations et aux interrogations , pour leur donner une force plus expressive , il les soulignait en déposant son fardeau et en agitant les bras. Nous étions beaucoup trop pressés pour goûter tout le charme d'une promenade aussi éloquente. A maintes reprises, i) nous avait fallu nous arrêter pour attendre nos retardataires; les observations n'avaient point été marchandées, mais sans autre résultat que de nous attirer des regards dédaigneux et des haussements d'épaules ; nous nous fâchâmes à la fin. Mis en demeure de s'expliquer, le brave homme nous fit savoir que son léger fardeau le gênait , et nous invita à vouloir bien nous en charger nous-mêmes. Quant à sa façon de marcher, il nous signifia qu'elle était la bonne, et que, puisqu'il était notre guide, nous devions prendre modèle sur lui.

Sans les attitudes arrogantes et les regards impertinents du bonhomme, la scène eût tourné au burlesque. Mais, comme on dit, c'est le ton qui fait la chanson, et T insolence était trop manifeste pour prêter longtemps à rire.

yGoosle

,gi

En un instant, nous eûmes débarrassé notre gaillard de son petit colis ; nous lui comptâmes la moitié du prix convenu, etTinvitâmes sans embages à nous débarrasser de sa ridicule personne. Il voulut protester, mais un regard bien expressif et notre attitude très -résolue lui prouvèrent, sans trop de peine, qu'il gaspillait en pure perte son éloquence et ses rodomontades. Il reprit donc vivement le chemin qu'il venait de parcourir, suivi par son jeune confident , et nous adressant de loin toutes ses malédictions.

Nous nous trouvions au milieu d'un pays inconnu, ignorant au juste où nous pouvions bien être ; nous ne perdîmes point toutefois notre temps à discuter. Nous partageâmes le surcroît de bagages qui nous était ainsi dévolu, et nous nous remîmes en marche avec un nouvel entrain. Renseignés par un agent de police qui nous prit pour deux déserteurs , et par quelques filles qui , devi-. nant en nous des colporteurs et s' attendant à un déballage de foulards et de bijouterie fausse, nous adressaient de joyeux sourires, couverts de poussière, suant, soufflant et n'en pouvant plus , nous arrivâmes enfin à Grijpskerk , juste pour apercevoir le panache joyeux du convoi qui s'éloignait à toute vapeur.

Le mal n'était point si grand toutefois que nous le redoutions. Un dernier convoi passait encore le soir; nous l'attendîmes patiemment en visitant le village , qui consiste dans une interminable rue bordée de petites maisons. Quatre ou cinq auberges s'étagent tout le long de cette rue. Dans l'une , nous rencontrâmes de la mau-

yGoOgfë

94 LA HOLLANDE PITTORESQtlË.

vaise bière et de superbes filles, qui certes n^étaîent pas de Dockum , car leurs chignons menaçaient d'escalader le ciel ; dans une autre , une affreuse vieille et un excellent dîner, sur lequel nous ne comptions point. Nous visitâmes ensuite Téglise, qui donne son nom au village et qui porte elle-même celui de son fondateur, un noble homme appelé de son vivant Nicolas Grijp, qui, en 1476, édifia, à cette même place, une chapelle de briques.

Refaite à diverses reprises, cette église est encore, de nos jours. Tunique monument que renferme ce village; aussi le quittâmes-nous sans regrets pour la capitale, où il nous tardait d'arriver.

Groningue, en effet, n'est point seulement une grande et belle ville , bien percée , très-peuplée , riche et comrmerçante , c'est encore la ville la plus ancienne de tout le pays. On est assez d'accord en Hollande pour prétendre qu'elle n'a pas d'histoire, mais jamais assertion ne fut moins fondée. Elle possède, au contraire, une histoire des plus accidentées et des plus mouvementées. Peut* être, pour la bien comprendre, ne faut-il point étudier seulement les faits , mais encore les raisons qui les pro- \ voquent, et savoir, comme on dit, lire entre les lignes; car tous ces revirements de politique, incompréhensibles au premier abord, et qui sont le fond de cette histoire , s'expliquent bien vite, pour peu qu'on se rende compte des sentiments d'indépendance qui forment la base du caractère groningois.

Dès le moyen âge, en effet, Groningue émancipée»

yGoosle

,gi

LES FRONTIERES MENAGEES. 95

sinon en apparence , du moins en réalité , fait bon marché des droits de suzeraineté pour arriver à conserver Fessentiel, c'est-à-dire la libre disposition d'elle-même. A tout instant, elle change de maîtres pour pouvoir rester indépendante. Avec un esprit pratique qu'on retrouverait difficilement autre part, elle s'attaque à la proie et abandonne l'ombre à ses seigneurs.

Ses vieux historiens la prétendent fondée cent cinquante ans avant - Jésus-Christ , les uns par un certain Grunus qui lui donna son nom, suivant d'autres par une peuplade germaine , les Gruines, dont parle Tacite. Mais quelques voisins , jaloux d'une aussi noble origine , affirment que Groningue vient tout simplement de l'adjectif hollandais groen (vert) et du substantif tn^^n qui, dans le patois de la Drenthe et de l'Overyssel , signifie champ ou prairie, et qu'elle doit prosaïquement son nom aux verts pâturages qui l'entourent.

Di? reste , il importe peu. Quelle que soit Tétymologie du nom, un fait certain, c'est qu'en l'an 48 de notre ère, Corbulon trouva la ville en place et sa position bonne , car il occupa la cité naissante , la gratifia d'institutions communales assez rudimentaires ^ mais qui répondaient au besoin du temps, et d'une forteresse. Un siècle plus tard , elle avait assez d'importance pour que le géographe Ptolémée en fît mention. En 398, les Normands, qui sotît débarqués dans le pays, la trouvent à leur convenance et s'en viennent lui rendre visite. Un vieux chroniqueur, qui la désigne sous le nom de Grins, nous la montre en 517 défendue par une palissade* Cornélius Kempius

96 LA HOLLA^DË PITTORESQUE.

nous apprend qu'en 1110 Tempereur Henri IV supprima cette palissade , lui substitua un rempart de briques, qu'il garnit de tours et de portes. En 1570, les Espagnols reculent son enceinte et l'entourent d'une double fortification, intérieurement en briques avec un revêtement extérieur en terre. Enfin, au dix-septième siècle, le grand Coehoorn, le Vauban de la Hollande, en fait une place forte de premier rang.

Prenez un plan de Groningue, et vous pourrez suivre, sans effort, ces trois dernières transformations, dont les développements successifs sont écrits de la façon la plus lisible. C'est d'abord cette grande rue circulaire qui enveloppe la ville et porte le nom significatif de Achter den muur (derrière le mur)^ Ensuite vient ce canal également circulaire qui forme une seconde enceinte, et prend tour à tour les noms : Loopende dhp, Kaiten diep, Zuider diep, Noorder et Zuider Haven. Enfin, ce sont les fortifications actuelles qui entourent la ville d'une troisième ceinture.

Si l'bistoire militaire est claire et précise, l'histoire commerciale est tout aussi facile à suivre. C'est en 1166 que Groningue reçoit ses plus importants privilèges. En 1 196, elle équipe, avec Lubek et Brème, une flottille qui prend part aux croisades. En 1220, ses marins sont en commerce constant avec les populations de la Baltique , et elle conclut un traité avec les habitants de l'île de Gottland. En 1257, elle contracte une alliance commerciale avec le roi d'Angleterre. En 1284, elle figure parmi les villes hanséatiques. En 1285, elle signe un traité de

LES FRONTIÈRES MEIVACÉES. W

commerce avec le roi de Suède; et en 1298, avec les comtes de Hollande. Voilà pour le treizième siècle. Le quatorzième, qui n*est guère moins bien rempli, nous initie, en outre, à Thistoire de Tindustrie et du commerce intérieur. Avec le quinzième siècle, ce sont les marchés qui se régularisent et les halles qui s^élèvent : le marché aux poissons (1446), celui aux denrées alimentaires (1447), puis le marché au bétail et le marché aux chevaux, .qui prennent tout de suite une importance considérable quMls ont, du reste, conservée depuis ; enfin , en dernier lieu , le marché aux grains , qui est encore de nos jours un des plus importants des Pays- Bas. Dès ce temps la puissance agricole de Groningue est telle, que les provinces voisines lui accordent le passage libre pour ses bestiaux ( iolvrijheid) ^ et que, dès 1469, nous voyons douze agriculteurs groningois conduire un millier de bêtes à cornes à la foire de Boisle-Duc*.

Au milieu d'une telle prospérité des campagnes environnantes , les industries de la ville ne pouvaient rester stationnaires. En 1436 *, les métiers devenus riches s'organisent en corps et forment ces Gilden qui, dans les Pays-Bas, furent toujours si influentes. D'abord au nombre de dix-huit et bientôt au nombre de trente, elles constituent une véritable puissance, car elles disposent

* H. A. Wijnne» Handel en Ontwikkeling van de stad en provincie Groningen (1865).

2 De eerste hier Hhende gildehrief isvan hetjaar 1436. Ibid.

d^un personnel nombreux et de ressources considérables ' .

La situation de Groningue est, en effet, tout exceptionnelle. Non- seulement elle approvisionne son voisinage et toute la province, où elle ne trouve aucune sérieuse rivale, mais assise sur deux rivières, la Hunse et TAa, elle est par le Damsierdiep en communication avec TËems, et par le Reitdiep avec la mer du Nord; en outre elle rejoint par ses canaux Leeuwarden et le Zuiderzée, et par le Wimchoterdiep entretient des relations avec les campagnes allemandes.

Cette prospérité intérieure produit naturellement la joie et la bonne humeur. Groningue est citée par les vieux auteurs comme une sorte d* « Eldorado » . Les longs repas , les « franches lippées » , comme dit Rabelais , sont particulièrement estimés des habitants. Dès le quatorzième siècle, leur réputation est faite en ces matières ; et nous voyons un jeune prince danois spéculer sur cet amour de la bonne chère , pour venger la mort de son père et la gloire de son roi.

11 vient s'établir à Tembouchure de TEems avec un beau navire tout bourré de victuailles et de boissons fortes , bien sûr de n'être pas longtemps sans recevoir de visites, u Comme de faict il advint » , ofGciers et magistrats se rendent à Tenvi auprès du gracieux navigateur; celui-ci les reçoit galamment et leur offre à dîner; les autres u beurent sy bien que la pluspart s'enyvrèrent tellement qu'ils se mirent à doimir » . Là-dessus le jeune prince

1 Voir H. 0. Feith, de Gildis Groninganis-

lève Tancre et conduit en Danemark ces magistrats récalcitrants qui ont jadis mis à mort leur gouverneur et secoué le joug des rois de Danemark *.

La leçon porta sans doute ses fruits , car, à partir de ce jour, les édiles groningois nous apparaissent singulièrement plus prudents et plus sobres. Non contents de mettre un frein à leurs penchants , ils régentent même les tendances bachiques de leurs administrés. Au dixseptième et au dix-huitième siècle , ils vont encore plus loin, et on les voit publier des ordonnances somptuaires, contre le luxe des mariages et de certains festins. Un simple bourgeois ne peut, s*il donne un bal, avoir dans son orchestre plus de deux fifres (py'pers) ni plus de trois instruments à cordes {seijten)y et il lui est interdit d'offrir à chaque musicien plus de deux bouteilles de vin.

Du reste, dès le quinzième siècle, tout le monde s'accorde à vanter la façon dont la ville est bien tenue et la police bien faite. Guicciardini , C. Kempius , Blaeu et tous les autres sont unanimes sur ce point. Les portes sont fermées à la tombée du jour, et personne n'est plus admis en ville , pas même le bourgmestre, a ne ipse quidem consul! » à moins qu'il n'ait été forcé de sortir pour les affaires de la cité. La nuit, personne ne peut vaguer dans les rues sans une lanterne. Sur chaque tour se trouvent des veilleurs qui guettent les incendies ou les tumultes , et les remparts sont garnis de sentinelles , qui doivent, à chaque quart d'heure, sonner de la trompe.

^ Voir la Grande Chwniqtie de Hollande et Zeelande,

Aujourd'hui , une partie de ces précautions sont encore prises , et les veilleurs de nuit continuent à sonner de la trompe du haut du clocher de Saint-Martin ; la police est, elle aussi, excellente. Sous ce rapport, les magistrats actuels sont dignes de leurs aînés; tandis que, pour ringéuiosité à se donner du plaisir, les habitants n'ont point dégénéré et peuvent lutter avec leurs ancêtres. Je n*en veux pour preuve que \ Harmonie,

Ce nom est celui d'un cercle , mais d'un cercle modèle et qui jouit dans tous les Pays-Bas de la renommée la plus méritée.

Il se compose de somptueux bâtiments renfermant des salons de lecture, une salle de concert, des salles de jeu et de consommation. Ces bâtiments, bordés d'énormes vérandas, entourent un beau jardin bien planté et soigneusement entretenu, et forment les deux côtés d'un triangle rectangle, dont l'hypoténuse est occupée par un orchestre. C'est dans cette oasis que, presque chaque soir, se réunit la société de Groningue. Les familles y viennent par centaines ; car, mieux inspirés que leurs compatriotes des autres provinces , les Groningois ne bannissent point leurs femmes et leurs filles de leurs lieux de réunion. En hiver, on s'installe dans les grandes salles bien chauffées. En été, on prend place dans le jardin, on fume on boit et l'on cause, tout en écoutant une harmonieuse musique chargée de justiCer le nom de l'établissement.

Les habitants de Groningue ont , du reste , un goût très-prononcé pour ce bel art, nous eûmes une autre occasion de le constater. Un matin, frappé par la beauté

yGoosle

,gi

LKS FKOXTIËRËS MËNAGKES. iOt

des chants qui s'échappaient de Féglise catholique, j'y pénétrai et j'assistai à une messe chantée. Rarement, je dois le dire, j'ai entendu une maîtrise et une assemblée de fidèles faire preuve de plus de justesse et de goût. UHosanna fut surtout enlevé avec une maestria véritable. Et pourtant, ce latin prononcé à la façon hollandaise fait toujours à nos oreilles françaises un effet singulier.

Cette église occupée par le culte catholique fut jadis belle; mais elle a été tellement remaniée et restaurée qu'elle ne possède plus le moindre intérêt archéologique. Groningue, du reste, renferme deux autres églises infi^ niment plus vastes et beaucoup mieux conservées qui, toutes deux, appartiennent aux calvinistes. Ce sont VAakerk et la célèbre église Saint-Martin.

VAakerk s'appelle de son vrai nom Onze Lieve Vroumekerk ter Aa, c'est-à-dire église de Notre-Dame sur l'Aa. Elle fut élevée sur l'emplacement d'une chapelle dédiée à saint Nicolas d'abord et ensuite à tous les saints. En 1246, l'évéque d'Utrecht lui décerna le titre d'église paroissiale; mais frappée par la foudre en 1465, incendiée en 1671, rebâtie en partie en 1710, elle a beaucoup perdu de son caractère primitif. Sa nef cependant est demeurée magnifique d'élévation ; ses bas côtés sont trèsvastes; elle renferme, en outre, de belles orgues et une chaire remarquable en bois sculpté. C'est à cela que se bornent mes souvenirs.

L'église Saint-Martin, elle, fut construite au douzième siècle ; mais, pour savoir ce qu'elle était à cette époque, nous n'avons d'autre ressource que de consulter l'ancien

sceau de la ville, qui représente ce qu*en langage d'architecte on nomme Y u élévation » de cette noble basilique. Au quinzième siècle, en effet, elle fut presque enlièreraent refaite. Les bas côtés et le chœur primitifs furent démolis, tandis qu'on élargissait les nefs collatérales pour avoir trois nefs d'égale hauteur. Le chœur actuel possède une nef très-élevée, portée par des colonnes sans chapiteaux et à bases dodécagones. Sa clôture et le pourtour sont formés de la moitié de ce même polygone, avec des entre-colonnements très-étroits. Quoique voûtée en briques, la haute nef n'a point d'arc$-boutants. C'est là une hardiesse périlleuse et qui aurait pu avoir des suites désastreuses, si l'on n'avait eu soin, à deux reprises déjà, de la consolider avec des traverses en fer. Comme toutes les églises de la province, Saint-Martin est construite en briques, et son architecture est d'une grande simplicité. Sa tour, qui est en pierre, est un peu plus ornée. Elle fut élevée entre 1469 et 1482, et se compose de cinq étages, les deux premiers carrés et les trois autres octogones, reposant tous sur une base carrée percée d'une voûte élevée servant de passage. Les trois premiers étages sont troués de hautes ogives et couronnés par des galeries trilobées. Quant aux deux derniers étages, produit du dix-septième siècle, ils ne sont d'aucun style ni d'aucun genre.

Cette tour, dont J a dernière plate-forme est à 94 mètres au-dessus de la place, est célèbre dans tout le pays. Déjà, au seizième siècle, on en parlait comme d'une merveille, et C. Kempius, qui s'étend avec complaisance su^

LES FRONTIERES MENAGEES. 103

ses mérites, nous raconte que, de son sommet, les gens qui se promènent sur la place ne semblent guère plus grands que des enfants d'un an*. J'avoue que, soit confiance dans ce fidèle historien, soit tout autre motif, nous ne prîmes point la peine de vérifier le fait.

Les églises ne sont point, comme bien on pense, les seuls monuments anciens que contient la vieille capitale. Au pied même de Saint-Martin, sur cette place qu'on appelle le Grand-Marché, et qui est bien une des plus vastes et des plus régulières qui soient en Néerlande, s'élève une très-curieuse maison qui remonte au quatorzième siècle*. Elle date en effet de 1338, et servit pendant longtemps de maison de justice : Raad en Regthuis. Sous ses fenêtres, le pilori et l'échafaud étaient en permanence ; car les magistrats de Groningue avaient le droit de haute et basse justice sans appel. Plus tard elle fut transformée en corps de garde.

Si nous en croyons M. Diest Lorgion ', c'était en 1852 une des deux seules maisons qui restassent de cette époque. Le fait en lui-même n'a du reste rien de bien surprenant. Pendant tout le quatorzième siècle, on ne construisit guère , dans le pays , que des habitations en bois, et, pendant une bonne partie du quinzième siècle,

^ c ... Non aliter quam pueri unius tantummodo anni apparent... >

2 M. Acker Stratingh a publié une monographie de cette curieuse miiison sous le titre Het aloude raad en regthuis thans de koofdwacht te Groningen.

3 M. E. J. Diest Lorgion, Qescki^dkpndige beschrijving der Stad Groningen,

il en fut de même. Ce dernier siècle toutefois n'est pas sans avoir laissé à Groningue des traces intéressantes. Ce sont de grandes maisons avec des contre-forts saillants, des ogives en anse de panier et. des fenêtres inscrites dans des arcs surbaissés. Elles sont un peu éparpillées dans toute la ville, mais les plus vénérables échantillons se trouvent dans la BrugUraat,

Le seizième siècle, lui, fut plus fertile et surtout plus varié. C'est à lui qu'il nous faut rapporter la maison du Grand-Marché, qui servit de résidence au duc d'Albe, et ces curieuses façades, briques et pierres alternées, avec des fenêtres étroites étirées comme des meurtrières, qu'on aperçoit sur le grooteSpihluizen, sur YOssenmarkt auprès de l'Institut des sourds-muets, et surtout cette grande, belle et noble construction du palais de justice, à la fois si coquette et si joyeusement colorée, qui, bien qu'elle porte la date de 1612, me paraît antérieure à cette époque d'au moins une bonne trentaine d' années ^

Mais le spécimen le plus classique de l'architecture de ce temps est bien certainement cette jolie petite maison, tout en pierre, située auprès de Y Harmonie et habitée actuellement par un banquier, M. Cardinaal. Sa façade

1 Ce charmant édifice porte deui dates : 1612 et 1779. Cette dernière s'applique à des restaurations, et notamment à une petite porte dans le style rococo, qui, malgré son anachronisme, ne fait point trop mauvais effet. L'autre date me parait être aussi celle d'une restauration : la grande porte, par exemple, avec les belles volutes à tête de femme qui décorent son tympan. Mais le «jros œuvre et les fenêtres étroites doivent être antérieurs au dix-septième siècle.

LES FROiVTIÈRES MENACÉES. 105

est i trois étages, avec trois ordres superposés. Au rezde-chaussée le chapiteau est toscan, ionique au premier et corinthien au deuxième. Ce dernier étage ne comporte qu*une fenêtre, alors que les inférieurs sont à trois ouvertures. Les colonnes cannelées sont, jusqu'au tiers de la hauteur, enveloppées d'ornements d'un goût exquis. Des frises, charmantes de délicatesse et d'élégance, séparent les premiers étages^ et le second, accosté par deux contre-forts, dans lesquels sont inscrits des médaillons en demi-relief, est surmonté par un attique qui termine dignement cette ravissante façade.

Ce gracieux petit édifice date de 1559. C'est bien incontestablement le plus correct qui soit dans toute la province.

Toutefois, ce n'est qu'avec le dix-septième siècle que l'architecture groningoise prend un caractère d'indiscutable originalité. Si les dispositions générales de la façade à pignon et redans se rapprochent, en effet, assez des constructions de la même époque qu'on rencontre dans la Hollande septentrionale, néanmoins les proportions mieux raisonnées et une plus juste répartition des masses portantes, le superbe dessin des pinacles et l'introduction pour ainsi dire systématique de trois ornements particuliers : la coquille de pierre couronnant les fenêtres, les volutes à tête de femme servant de contre-forts, et enfin la présence d'une foule de pyramides symétriquement disposées, lui donnent un cachet tout spécial qu'on ne saurait retrouver en nul autre pays.

Ajoutez à cela l'emploi simultané de la brique et de

la pierre colorant chaudement ces joyeuses façades, et vous aurez une idée de ces belles constructions, assez nombreuses encore, et dont quelques-unes sont admirablement conservées. Sur le seul Grand-Marché, il y en a trois ou quatre fort jolies, une surtout, la maison du receveur (co//ef ^/Az^ts), qui est un véritable bijou.

Le dix-septième siècle passé, ces échantillons de bon goût et de fin sentiment artistique disparaissent. L'originalité se perd. On tombe dans Timitation de ce qui se fait en Hollande. La Haye donne le ton, et il n'est pas des meilleurs. C'est à peine si quelques grandes et belles maisons, comme Thôtel qu'habite le comte de Heiden, gouverneur de la province, font exception à cette règle beaucoup trop générale. Puis arrive l'époque encore plus désastreuse qui termine le dernier siècle et commence celui-ci. Moment ingrat s'il en fut, où l'on veut faire grand et oii l'on ne fait que vaste, où l'on rêve la majesté et oii Ton ne trouve que la pesanteur.

C'est à cette période malheureuse qu'appartient l'hôtel de ville actuel, énorme massif de briques et de pierres grises, avec de grosses colonnes et une application de pilastres corinthiens. Il porte, à son fronton, une date fâcheusement éloquente : MDCCCX \ C'est celle de son inauguration. A l'intérieur, il a le même cachet bourgeois, froid et prétentieux. L'ancien Raad en Wijnhuis, tel que nous le montrent les vieilles gravures, était singulièrement plus coquet. Mais les pignons et les pinacles,

^ La première pierre fut posée le 29 avril 1793.

l*c CoUecthuis à Groninguk.

les fenêtres à meneaux, les tourelles pointues et les girouettes historiées ne devaient guère convenir aux édiles de 1800. A cette époque, tous les regards étaient tournés vers l'antiquité. C'est à la Grèce qu'on demandait des modèles. On sait ce qu'ont produit ces inopportunes réminiscences.

Heureusement, si les murs sont nus, les couloirs tristes et les salles moroses, nous avons les archives qui contiennent de précieux trésors. Grâce k l'archiviste, M. H. 0. Feith, qui est à la fois le plus aimable et le plus instruit des paléographes groningois, la visite en est en même temps instructive et facile. Tout est en ordre, tout est en place, méticuleusement classé et sans lacunes importantes. Les chartes étiquetées et annotées sont serrées dans de vastes armoires peuplées d'une multitude de petits tiroirs. Chaque tiroir répond à une période de dix années, et cela va de 1250 à la fin du siècle dernier. Après les chartes, voici les registres de la ville et ceux des Gilden, précieux par les renseignements qu'ils contiennent et précieux aussi par les merveilleuses reliures dont on les a habillés. Les registres des brasseurs, des orfèvres et des aubergistes, avec leur couverture en argent, sont surtout d'une grande richesse. J'en dirai autant du Stadboek, qui va de 1424 à la fin du seizième siècle. Sa reliure avec les coins et les plats en argent repoussé est, comme composition, digne de Goltsius.

Dans ce trésor municipal, on conserve encore les mas-^ ses en argent des présidents des corporations et les sceptres des bourgmestres, curieux^ et intéressants spéci-

108 LA UOLLAXDE PITTORËSQLË.

uiens de rancienne orfèvrerie. Puis vient le chapeau emblématique en velours vert, avec les armes de la ville et cette belle devise : « Summum liberialis est tesUmonium morihus et krjibus suis uti. » 11 date de 1685, mais fut copié sur le précédent chapeau qui servait, lui aussi, à mettre les fèves. Celles-ci sont au nombre de vingtquatre, cinq noires et dix-neuf blanches, toutes en argent émaillé, et jadis elles ont joué leur rôle dans la vie politique de la puissante cité.

Le magistrat de Groningue se composait, en effet, de huit bourgmestres et de seize conseillers nommés à vie, mais dont quatre bourgmestres et douze conseillers seulement étaient en exercice. Or, chaque année, celui des bourgmestres qui présidait mettait les fèves dans le chapeau, le présentait aux conseillers et à ses collègues, et ceux qui tirciient les fèves noires désignaient les membres devant, Tannée suivante, entrer en activité*.

L*autorité de ce magistrat était considérable. Ainsi que nous Tavons vu tout à Theure, il avait droit de haute et basse justice; la police était entre ses mains, et aussi la répartition des impôts et Temploi des deniers publics. C'était lui, en outre, qui représentait la ville dans le conseil de la province où elle avait une voix. Or, tous les territoires qui entouraient Groningue et qu'on nom mait les Ommelandes n'avaient, eux non plus, qu'une seule voix. La ville était donc, à elle seule, aussi puissante que tout le reste de la province. Comme leurs intérêts

* Leclerc, Histoire des Provinces-Unies, préface.

<w4taient rarement d'accord, on comprend quelles difficultés

I levait faire naître une pareille égalité de suffrages.

^ Groningue, plus ambitieuse, ou moins endurante que

i'es Ommelandes, ayant grâce à sa centralisation une liberté d'allures plus grande , entreprenait constamment sur les privilèges de ses voisins et empiétait sur leurs droits. De là des querelles qui se terminaient le plus souvent par des prises d'armes. Dix fois on en vint aux mains. £n 1577, aie premier de novembre, les prélats et nobles des Ommelandes au pays Groeningois , estans appelez aux Estats assignez en la ville de Groeninghen pour vuider de certains vieux differens, que la dite ville avoit contre lesdites Ommelandes, furent par la bourgeoisie saisiz et mis en prison fort estroitte » •

En vain Guillaume le Taciturne se désole-t-il de voir dans un moment aussi grave de pareils dissentiments se produire. Il envoie Mamix de Sainte-Aldegonde et le pensionnaire de Sille; mais bien loin de rien obtenir, leur intervention est prise en mauvaise part.

Deux ans plus tard (1579) Groningue, qui n'avait pas

encore pardonné aux États de s'être mêlés de ses affaires, refuse d'adhérer à l'Union d'Utrecht, et il faut pour ob- ^ tenir son consentement que le comte de Renneberg vienne l'assiéger. Vaincue, elle se soumet, mais son esprit d'indiscipline pénètre ses vainqueurs. Ranneberg, devenu gouverneur, est le premier à lever l'étendard de la révolte. Le 3 mars, à quatre heures du matin, « au premier son de tambourin ?>, il rassemble sur le Grand -Marché sa gendarmerie et les bourgeois de son parti, et là à cheval

yGoosle

,gi

et Fépée nue au poing : « Enfans, leur crie-t-il, aydez moy maintenant à faire ce que le service de Sa Majesté et la deffense et conservation de nos personnes requiert, tant que nous en venions à chef et soyons les maistres. » Là-dessus, on enfonce les portes, on fait prisonniers les partisans de F Union. « Ce temps pendant la cavallerie du dit comte couroit de riie en rue à bride avallée de sorte que personne ne pouvoit mettre la teste aux fenestres et huis, qu'il ne fut harquebusé. »

Les États, pour punir la ville de sa nouvelle révolte, envoient contre elle le comte Guillaume de Nassau, mais sans succès ; et ce ^*est que quatorze ans plus tard qu'on pourra la faûre rentrer dans F Union. Cette fois, il faudra que le prince Maurice vienne l'investir en personne, qu'il la batte de dix- huit mille coups de canon, et pénètre par la brèche. C'est alors, mais alors seulement, que les Groningois entreront en composition. Et encore leur esprit remuant et turbulent ne permettra4-il point aux États de se reposer dans une douce quiétude. Dès Tannée [1599, leurs allures indépendantes reprennent le dessus; à ce point qu'il faut renforcer la garnison, désahnerles bourgeois, et menacer les habitants « de rebastir le chasteau pour les tenir en crainte * » .

Et les Ommelandes ? direz-vous. Pendant tout ce temps la querelle continue avec eux. Cen'estqu'en 1640 que les

* Guicciardjni , Description des Pays-Bas; Le Petit, Grande Chronique de Hollande et Zeelande; de Meteren, Histoire des Pays-Bas,

LES FRONTIÈRES MENACÉES. iil

difficultés portées devant les États Généraux furent tranchées juridiquement. Il faut croire, du reste, que les affaires étaient assez embrouillées, car le jugement, à lui seul , forme un énorme volume in-folio , et les pièces du procès ne comptent pas moins de vingt-sept tomes, de mille à douze cents pages chacun.

Ceux qui veulent les consulter à loisir les trouveront aux archives de Groningue.

Ce n*est point, du reste, le seul procès formidable que la bonne ville eut à soutenir. Deux siècles plus tôt elle avait dû lutter contre le terrible tribunal de la Vehme. L'origine de ce redoutable aréopage, qui étendait sa juridiction sur toute la Westphalie et sur les provinces voisines, se perd dans la nuit des temps. Le docte Henri Bruman, celui que Dom Pitra appelle, non sans raison, le Tacite de FOveryssel , le prétend institué par Charlemagne. Les Saxons , tant de fois vaincus par le glorieux empereur, révoltés et parjures, assassins et pillards, avaient mérité par leur foi punique d'être exterminés sans pitié. Pour les châtier de leurs méfaits et les dompter par la terreUrj le grand monarque avait suspendu au-dessus de leurs têtes, comme une épée de Damoclès, un aréopage secret d'archontes intègres et connus de hii seul. Ils se partageaient le pays, passaient inaperçus, inspectaient tout et se réunissaient la nuit pour conférer ^

Tous étaient juges, témoins, accusateurs et bourreaux

1 Au cinquième acte de son drame de Goet% de Berlichingen, Gœthe a placé mie scène émouvante, où l'on voit apparaître ce tribunal de francs juges.

Aucun ne pouvait se récuser, ni le parent, ni Tallié de Faccusé. C'étaient ceux-là qu*on choisissait de préférence. Une hache suspendue à la porte du coupable était le signe de sa condamnation. Nul n'était exempté de cette juridiction occulte ; les puissants seigneurs de Berg, le chancelier de Fempire Ulric de Passau, l'empereur Frédéric III lui-même furent cités devant elle * . Des villes! et des provinces tombaient sous son anathème. La Vehme n'était jamais plus terrible qu'avec ceux qui lui résistaient par la puissance ou le nombre. Zutphen *, Ootmarsum et Groningue furent appelées à sa barre. Et c'est une affaire purement civile qui valut à cette dernière la citation qu'on lui adressa.

Elle détenait indûment, paraît-il, une somme de 5,000 florins rhénans appartenant à un nommé Dirck; et c'est pour cette somme qu'elle fut mise hors la loi et vouée à l'exécration. Ceci se passait en 1456. Cent ans plus tôt, la stnience vehmique eût sorti son plein effet. Mais au quinzième siècle, la Vehme était trop vieille et Groningue trop puissante. Celle-ci se rébellionna donc, provoqua une ligue, dans laquelle entrèrent Deventer, Kampen et Zutphen. L'empereur fut appelé à connaître de la cause ; les archevêques de Cologne intervinrent, les théologiens prirent part au débat. Enfin un savant prélat qui avait parcouru ces contrées, constaté les funestes effets de cet aréopage anonyme , et devait nous laisser

1 J. Voigt, Commentaiio de ord. Equit, Teui. certamine cum judiciis secretis gesto,

2 A. I. W. Sioet, Zutphen voor het veemgerichi.

les plus anciens renseignements qui nous soient parvenus sur la Vehme \ iEneas Sylvius, monta sur le trône pontiflcal , et , sous le nom de Pie II , fulmina ( 1483) * une bulle qui porta au sombre tribunal un coup dont il ne se releva jamais.

On conserve encore» aux archives de Groningue, la copie du jugement de la Vehme qui frappa la vaillante cité. C'est peut-être Tunique témoignage qu'on y pourrait trouver de ses rapports avec TAUemagne !

On y conserve aussi de grands verres, vidrecomes immenses à faire frémir les buveurs de nos jours, et dont Faspect néanmoins est singulièrement plus gai que celui des vieilles paperasses judiciaires. Ajoutez à cela deux ou trois cofTres anciens, couverts de sculptures et de peintures, et un tableau représentant la vue du Grand-Marché le 14 février 1793, jour où Ton planta Tarbre de la liberté, et vous aurez la liste à peu près complète des richesses que renferme le stadhuis.

Celles qu'on peut voir au palais du gouvernement sont d'un autre ordre. Elles compo3ent un petit musée préhistorique, encore un peu dans son enfance, mais quî contient déjà bon nombre de débris antiques recueillis dans la province. Ce sont surtout des pierres polies et taillées, des poteries de l'époque romaine, des fibules et des patins en os, quelques objets en fer et en bronze du

1 Voir Europa CXXIX inter opéra Mneœ Sylvii.

2 Cette bulle fut adressée au chapitre de Saint-Martin de Groningue et à ceux de Saint-Libuio de Deventer et de Saint-Nicolas de Kampeu.

même temps. An rez-deH^haïufiée de ce grand palais, bâti en 1602 et rebâti de nos jours, se trouve Une belle salle qui a conservé le cachet du dix-septième siècle. C'est la chambre des Etats. Au fond, se dresse une cheminée monumentale, avec une assez bonne peinture allégorique, signée CoUenius et datée de 1712.

Le palais du gouvernement donne sur une place à peu près triangulaire, feuillue et touffue, où jouent les petits enfants. C'est tout auprès de là, nous dit-on, que naquit un des personnages les plus surprenants, un des aventuriers les plus audacieux qu'ait comptés le dix-huitième siècle, si fertile cependant en aventuriers de toutes sortes. Je veux parler de Jean-Guillaume de Riperda.

Né en 1690, d'une noble et riche famille, Riperda commandait à vingt-deux ans un régiment d'infanterie, quand ses bonnes manières et sa qualité le firent choisir pour remplir à Madrid une mission diplomatique.

L'Espagne lui plut sans doute, car il y resta, abdiqua la religion réformée et parvint à se faufiler dans l'entourage de Philippe V. Bientôt il captivait l'esprit du roi, s'insinuait dans sa faveur, et en 1725 parvenait par des intrigues à conclure, au nom de son nouveau maître, avec l'empereur Charles IV, ce fameux traité d'alliance dont ^ Voltaire disait : « Tout est étrange dans cet accord. C'étaient deux maisons ennemies qui s'unissaient sans se fier l'une à l'autre. C'étaient les Anglais qui, ayant tout fait pour détrôner Philippe V, étaient les médiateurs du traité. C'était un Hollandais, devenu duc et tout-puissant en Espagne, qui le signait. »

yGoosle

,gi

LES PRONTIERKS MENi)fGÉES 115

A partir de ce moment, la fortune de Riperda fut à son apogée. On le voit tour à tour ambassadeur à Vienne et directeur du cabinet du roi, avec trois portefeuilles, ceux des affaires étrangères , des finances et de la guerre. Il suffit à tout; mais la vieille noblesse espagnole, jalouse d'une si rapide fortune, conspire contre lui , et un beau jour le brillant ministre disgracié se réveille dans la tour de Ségovie. Il y reste deux ans, séduit la fille de son geôlier, s'échappe , revient dans sa patrie et rentre dans le giron du calvinisme. Mais il se déplaît à Groningue. Ce théâtre n'est, parait-il, pas assez vaste pour un personnage de sa sorte. Il part pour le Maroc, se fait musulman, gagne la confiance de Muley -Abdallah, devient général sous le nomd'Osman Pacha, etobtientde son nouveaumaître qu'il déclare la guerre au roi d'Espagne ; toutefois, moins heureux sur les champs de bataille que dans la diplomatie, il est battu devant Ceuta et se voit exiler à Tetouan. Là, il change encore de rôle ; il invente une religion nouvelle, en devient l'initiateur, l'apôtre et le pontife, groupe au* tour de lui une armée de néophytes , et se laisse surprendre par la mort, au moment où il allait peut-être doter le monde d'un fanatisme d'une nouvelle espèce *•

Il est difficile, il faut l'avouer, de rencontrer une exis<tence plus étrangement accidentée ; et quand on voil

1 Quelques écrivaÎDs, et particolièrement Ghénier, révoquent en doute sa dernière conversion, c Des personnes du pays qui ront particulièrement connu, dit-il, m'ont assuré qu*il a terminé à Tetouan sa vie et sou roman à la fin de 1737 sans avoir changé ^ d'habit ni de religion. »

cette petite place bien prosaïque, bordée par d'honnêtes maisons et par une grande église, on se démande si c'est bien là qu'a pu naître un pareil homme.

Sa biographie fut publiée dans tous les pays et traduite dans toutes les langues ; il en existe en français, en anglais, en espagnol, en hollandais. Cette dernière ^ est surtout curieuse; elle renferme des détails instructifs sur le changement de religion de notre héros, et montre que tout n'est pas rose dans ces conversions tardives à l'islamisme.

Fait assez surprenant, ce curieux aventurier est à peu près le seul enfant de Groningue dont le nom ait acquis une célébrité européenne. Ce n'est point toutefois que la vieille cité n'ait donné le jour à des grands et nobles cœurs de toutes sortes. Mais, par une espèce de fatalité, la plupart sont tombés dans l'oubli , et leur nom n'a guère franchi les limites de leur patrie. Qui se souvient aujourd'hui deWessel Gansfort*? Pourtant il fut le précurseur de Luther, et ses contemporains l'avaient surnommé : tt la lumière du monde ». Qui connaît Rudolphus Agricola? On le considérait cependant de son temps comme une sorte de phénix. C'était le Pic de la Mirandole du nord de l'Europe '. Ubbo Emmius lui-même nous serait

^ Amsterdam , bij Gerrit de Groot et Jacobus Rykhof, juuior

s Né en 1419, mort en 1489.

' Voici Tépitaphe de ce Rudolph Agricola- il est difficile de •oubaiter rien de plus emphatique :

Invida claaseroDt hoc mannore fata Radolphum

Agricolam, Frisii spem decasque soli.

Scilicet hoc vivo meruit Germania laudis,

Qnicqnid habet Latium, Gracia qtticqaid habet.

LES FRONTIÈRES MENAGEES. 117

inconnu s*il ne s*était fait Thistorien de sa patrie ', et s*il n^ avait été le premier recteur de l'Université de Groningue.

Cette Université fut fondée en 1614, c'est-à-dire trenteneuf ans après celle de Leide, et vingt-deux avant celle d'Utrecht. Longtemps du reste avant son institution, la capitale des Ommelandes était célèbre dans le monde des lettres, et, dès le seizième siècle, son école Saint-Martin attirait des « étudiants voyageurs » de tous les pays de TEurope*. Aussi, à son aurore, la naissante Académie vit-elle affluer sur ses bancs un nombre considérable d'élèves. Dans certaines années, on en compta plus de six mille, dont deux mille cinq cents étrangers. On accourait d'Allemagne, de Hongrie, de Suisse et de France; et ce n'était que justice. Groningue faisait les plus grands sacrifices pour accaparer les savants illustres et les maîtres les plus éloquents.

C'était Antoine Deusing , le savant orientaliste ; Marésius (desMaretz, seigneur du Feret), le brillant théologien, antagoniste de Coccejus ; c'était Gomar, l'adversaire redoutable des tolérances d'Arminius , dont l'éloquence faisait retentir les grandes salles de l'Académie. Malheureusement, un si beau succès ne fut pas de longue durée. Bientôt les querelles théologiques prirent la place des études sérieuses. La dispute, née dans le

1 Hegenitius, dans son Itinéraire, le proclame le plus érodit historien de la Frise. «... Qui hisforiam patriœ soœ Frisis eximtum ac sternum opus egregio publico vulgavit. *

^ Surtout sous la direction du célèbre recteur Regnerus Prœdinius, mort en 1559.

sanctuaire de renseignement, se continua dans la rue et dégénéra en bataille. Les partis religieux se disputèrent les chaires avec un tel acharnement que, pour ne pas éterniser le conflit, Pautorité refusa de pourvoira l'occupation de celles qui devenaient vacantes. L'Académie dépérit à vue d'oeil, et, en 1714, quand Fépoque de son centenaire fut arrivée , il ne se trouva personne pour proposer de fêter cette date.

Il ne fallut rien moins qu'une très-haute intervention pour la relever de ses ruines. Grâce aux princes delà maison d'Orange, elle put encore compter quelques beaux jours, mais sans reprendre toutefois son précédent éclat. Son haut enseignement posséda un certain nombre de maîtres illustres. Jean BemouUi, qui fut après Newton et Leibnitz le plus grand mathématicien de son temps; notre compatriote Babeyrac, chassé de France par la révocation de l'édit de Nantes , et qui fut le plus lucide commentateur des œuvres de Grotius et de Pufendorf ; Petrus Camper, l'émule de Boerhaave; l'orientaliste Schroeder et le théologien Muntinghe y attirèrent encore un grand nombre d'étrangers. Mais les grands événements qui marquèrent la fin du dix-huitième siècle furent aussi funestes à la pauvre Université que l'avaient été les querelles théologiques du siècle précédent; et en 1812, il était de nouveau question de la supprimer.

Elle fut néanmoins encore une fois préservée de la destruction. Réorganisée en 1815, d'Académie provinciale qu'elle était, elle se vit transformée en Université d'Etat. Son nouveau titre, toutefois, ne parvint point à lui

LES FRONTIERES MENAGEES. 119

rendre sa prospérité des beaux jours. Les conditions, du reste, n'étaient plus les mêmes. Le niveau des études s*était relevé dans les pays voisins, et ceux-ci n'étaient plus obligés d'envoyer leurs enfants à Groningue chercher une instruction qu'ils ne pouvaient pas rencontrer dans leur patrie. La facilité des communications permit en outre aux élèves d'aller à Leide et à Utrecht suivre des cours qu'ils croyaient meilleurs ; tant il est vrai que nul n'est prophète en son pays.

Aujourd'hui, la pauvre Université semble arrivée à son dernier période. Il est des professeurs qui font leur leçon pour un seul élève, et ceux qui ont cinq ou six auditeurs s'estiment heureux. Le nombre des nouveaux élèves (novices) va toujours en déclinant. Pour les dix der* nières années il est en moyenne de vingt- sept. Cette année (1875-76), il n'est que de quatorze. L'Aima* nach des étudiants, en battant le rappel de tous côtés, n'a pu trouver l'an dernier plus de cent quatre-vingt-huit noms, et encore en est-il dans le nombre qui sont sujets à caution ^

Les professeurs surtout souffrent de cet état de langueur, et beaucoup doivent chercher, en dehors de l'Académie, des occupations qui leur permettent de tenir leur rang et d'élever leur famille. Les plus illustres, du reste, ont abandonné Groningue. M. de Vries est aujourd'hui à Leide; M. Jonckbloet s'est laissé absorber par la vie politique, et bien d'autres sont partis ou prêts à s'en aller.

1 Voir, dans la Réforme économique de février 1876, un article fort détaillé c[ue j'ai publié sur ce sujet.

Il serait toutefois bien malheureux que cette désertion s'accentuât davantage. Le passé de TAcadémie de Groningue est trop glorieux pour qu'on puisse sans un profond chagrin assister à sa lugubre agonie. Jusque dans ces derniers temps en effet , son enseignement a fixé les yeux de l'Europe savante. Indépendamment de ces noms célèbres que nous venons de citer, Groningue possédait, il y a vingt ans, une école de théologie qui s'était acquis par ses controverses un renom mérité. Sous l'éloquente inspiration de MM. Pareau, Hofstede de Groot et Muurling, cette école proclamait que la Bible contient la parole de Dieu , mais n'est pas cette parole , et que son libéralisme étroit ne répond plus aux aspirations de notre temps. Elle refusait en outre d'identifier le Christ avec Dieu , préférant lui attribuer une préexistence céleste et une origine miraculeuse. On juge quelles tempêtes devait soulever un pareil enseignement !

Aujourd'hui, M. Hofstede de Groot s'est fait l'apôtre d'autres doctrines, et les corps savants ne s'occupent plus guère de l'Académie groningoise. La vieille cité, toutefois, est loin d'avoir abandonné tout espoir de redonner à son Université l'existence florissante qu'elle avait au dixseptième siècle. Il n'est point de soins qu'elle ne prenne pour cela. Il y a quelques années à peine, elle en a fait reconstruire les bâtiments , et ceux-ci ont vraiment une majestueuse tournure. Les salles en sont vastes, les dégagements spacieux. Ce beau local renferme en outre un cabinet d'histoire naturelle qui jouit d'une juste renommée, et une précieuse bibliothèque, possédant, entre

,gi

LES FRONTIÈRES MENACÉES. i«l

autres trésors, deux cents incunables, dont un exemplaire de la Gemmula vocabularum cum addito diligenter révisa et emendata, qui passe pour être unique \ Parmi ces raretés d'impression, il faut citer aussi un superbe exemplaire du livre d'heures de notre compatriote Simon Vostre, imprimé sur vélin, et une Bible in-folio, toute surchargée de notes, qui, dit-on, appartint à Luther. Les manuscrits, eux, sont plus rares; cependant gardons-nous d'oublier une intéressante chronique datée de 1237, et un Properce, qui, pour n'être point fort ancien, n'en jouit pas moins d'une célébrité méritée.

L'Académie n'est pas le seul établissement pédagogique de Groningue qui mérite l'attention du monde savant. Il en est un autre fort digne aussi qu'on le visite : je veux parler de l'Institut des sourds-muets.

C'est, comme importance, le troisième établissement de ce genre qui existe en Europe. Il vient en effet immédiatement après celui de Saint-Pétersbourg, qui n'a audessus de lui que l'Institut de Paris, le plus considérable de tous. Il comptait, au moment de notre visite, cent soixante-treize pensionnaires , dont quatre-vingt-dix garçons et quatre-vingt-trois filles, réunis à l'heure des classes, mais séparés pour le reste. On leur apprend

1 Plus tard, en étudiant à la Haye avec M. Campbell , rémineot directeur de la Bibliothèque royale, l'état civil de cette Gemmula, il a été établi qu'elle n'était autre que celle décrite à la page 116 des Annales de la typographie néerlandaise, et dont un exemplaire avait figuré à la vente Inglis en 1871. Ce livre ne serait donc pas unique, puisqu'on en connaît maintenant deux exemplaires : celui de la vente Inglis et celui de Groningue.

122 hA HOLLANDE PITTORESQUE.

d'abord à babiller silencieusement avec les doigts, ce dont ils s'acquittent (les demoiselles surtout) avec une habileté et une prestesse excessives. Ensuite, on leur enseigne à lire sur les lèvres les sons que celles-ci émettent et à les reproduire avec le gosier ^ .

Rien n'est plus curieux que de voir ces pauvres enfants soutenir une conversation avec des étrangers. Les sons gutturaux qui s'échappent de leurs petites lèvres, ne pouvant être contrôlés par Touïe, sont criards et désagréables, mais c'est là bien peu de chose, quand on songe que ces pauvres êtres se trouvent de la sorte restitués à leur entourage, et qu'ils peuvent, grâce à cette méthode, vivre au milieu de leur famille, en communion constante d'idées avec ceux qui leur sont chers.

C'est à un pasteur de l'Église française réformée, Henri-Daniel Guyot , que la ville de Groningue est redevable de son Institut de sourds-muets, et, en témoignage de sa reconnaissance, la municipalité a élevé à ce saint et digne ministre un modeste monument. Ce monu-

^ On sait que cette méthode d'éducation des sourds-muets est fort ancienne. C'est Pierre Pont, bénédictin du seizième siècle, qui parait en avoir eu le premier l'idée. Celle-ci ne fut du reste jamais abandonnée. En 1700, il existait à Amiens une marchande sourde-muette qui parlait ainsi dans la perfection. (Voir Ohserv. de physique, t. II, p. 209.) Plus tard, un Suisse, M. Conrard Amman, reprit l'idée et la généralisa, et au milieu du siècle dernier, un Français, M. Pereire, forma de la sorte un grand nombre d'élèves. En 1749, cet éminent professeur présentait à l'Académie des sciences de Paris un de ses disciples, M. d'Azy d'Étamigny, qui, après dix mois d'instruction, prononçait distinctement treize cents mots. (Lecat, Traité des sensations et des passions.)

ment, qui consiste en une grande borne carrée, sur^ montée d*une cassolette enflammée, se dresse à Fombre de grands arbres, sur la petite place oii se trouve Flustitut. La vieille capitale des Qmmelandes possède encore bon nombre d* autres établissements de bienfaisance. Malgré ses velléités d^autonomie et d'indépendance, Gro« ningue a en effet le cœur trop néerlandais pour n'avoir point, de tout temps, pris grand soin de ses enfants ma* lades ou déshérités par la nature. Dès le seizième siècle, elle comptait dix hôpitaux et cinq monastères, où Ton recevait les infirmes. A Tintroduction de la Réforme, les monastères furent tout naturellement supprimés, mais sans mauvais traitements et sang violences inutiles, car Vantique cité se montra de tout temps tolérante en matière de religion, a lamais les Placcards rigoureux n*y furent estroictement exécutez, dit Guicciardini, y estant quasi chose libre à chacun de suivre sa conscience, n'estant fort soigneux de la Religion. » Les couvents supprimés furent remplacés par des établissements laïques, et, de nos jours, Groningue ne compte pas moins de vingt- cinq orphelinats, hôpitaux, maisons d'asile, hospices et autres fondations charitables.

m LA HOLLAX'UK PITTORESQUE.

Le tombeau de Midwolde. ^ Delfcijl et Farmsnm. ~ Appingedam. Une Harddraverij. — Les femmes de trait.

A Tonest de Gronîngue , sur la frontière de la Drenthe, existe un hameau qu*on nomme Midwolde. On y voit la sépulture justement célèbre des seigneurs d'Inhausen et Kniphausen. C*est de ce côté qu'en quittant la grande ville, nous nous dirigeâmes tout d*abord.

Aux portes de Groningue, la campagne est riche et fertile, elle est surtout merveilleusement colorée. Les canaux sinueux, les maisons perdues dans le feuillage et dominées par des moulins à vent aux ailes multicolores, marient joyeusement leurs nuances vivaces. Mais, en approchant de Midwolde, le voisinage de la Drenthe se fait sentir. Le feuillage s'assombrit et la terre semble plus noire. Le chêne se substitue au platane; de grandes haies se dressent de tous côtés ; le sol devient sablonneux; les habitations sont plus pauvres.

Midwolde est un modeste hameau , et sa célèbre église est des plus simples. Une tour carrée, de moyenne hauteur, avec un toit en bâtière , précédant une nef étroite et basse, le tout édifié en grosses briques , brunies par le temps et chaudes de ton , tel est ce brave petit temple de

campagne planté de travers au milieu du Ai^AAo/* traditionnel.

A Fintéricur, les grands écussons armoriés qui tranchent sur les murs blanchis à la chaux , les orgues primitives , la chaire sculptée et la tribune seigneuriale répandent dans ce petit sanctuaire un bon parfum du vieux temps. Au fond, à la place oii jadis était Fautel, S* élève le fameux mausolée. C'est un vaste monument de marbre blanc et noir, sur lequel reposent deux statues. La première est celle du baron Charles Jérôme. Le noble seigneur est étendu sur une natte, vêtu d'une sorte de robe mortuaire. Ses mains maigries par la souffrance, ses paupières abaissées, ses lèvres entr'ou vertes ont un caractère de saisissante vérité. Ses longs cheveux, rejetés en arrière, découvrent son front, et sa figure à la fois noble et belle n'est point sans analogie avec ce magnifique buste de Rotrou que nous avons tous admiré au foyer de la Comédie française ' .

A ses côtés, la baronne, sa femme, à demi couchée, reposant sur son coude gauche , semble veiller sur ce mort qu'elle a tant aimé. Derrière elle, se dresse un immense cartouche soutenu par des petits anges, moitié amours et moitié chérubins , et renfermant une épitaphe interminable, orgueilleuse énumération de tous les titres des défunts, pendant qu'une guirlande d'écussons raconte leurs illustres alliances. Peut-être tant de gloire adoucit-il

1 Cette statue et celle de la baronne sont de R. Verbulst, né à Ifalines en 1624. La statue du baron d'Inhausen peut passer pour le chef-d'œuvre de cet artiste.

les regrets de la veuve ; car elle paraît plutôt réfléchie que triste et plus calme que désolée. Entre ses mains, pourtant, elle tient un sablier, qui semble attester que le temps n'aura point de prise sur son chagrin. Elle le pensait sans doute, lorsqu'elle fit élever ce mausolée superbe à ce jeune époux trop tôt moissonné par la mort inflexible. Mais a bien fol est qui se fie » aux douleurs éternelles. La belle Anna de Ewsum en fit Texpérience^ Bientôt elle se montra infidèle à la mémoire de son pre* mier mari. Elle épousa son beau-frère, dont la statue armée et cuirassée se dresse au pied du monument, faisant à cette place une assez triste figure.

A quelque cinq cents mètres de cette modeste église et de son précieux mausolée, s'élève le château jadis habité par ces glorieux défunts . On nous Favait indiqué comme intéressant et curieux ; nous prîmes la peine de l'aller visiter.

Bien que ce mot de « château » résonne pompeusement aux oreilles , dans un pays ou le palais d'été de la reine s^appelle u la Maison du Bois » et celui de l'oncle du roi tt la Maison du Paon » , nous ne nous attendions point cependant à une grande magnificence.

Je tenais de la courtoise amabilité d'un éditeur de Groningue, M. Ter Horst, une énorme carte de la province, datant du siècle dernier et où sont représentés tous les châteaux de la contrée. Or, de tous ces castels, il n'en est point un seul qui mérite son titre. Ce sont de modestes maisons munies d'un pigeonnier, entourées d'un fossé bourbeux : rien de plus. Néanmoins, tout préparés que nous étions, nous ne laissâmes pas d*éprouver une

yGoosle

,gi

légère déception , d'autant que le superbe mausolée, ambitieux asile des morts , nous avait donné grande idée de rhabitation des vivants.

Je n*en parlerais même pas, sans une sorte de portique en pierre, haut de quatre mètres , prétentieusement couvert de maladroites allégories , et qui se dresse devant rentrée comme un arc de triomphe. Derrière ce portique, s^étend un fossé fangeux, traversé par un pont-levis que défendent deux guérites en torchis, couvertes en chaume et percées de meurtrières. Abris sans conséquences qui voudraient paraître menaçants et ne sont que ridicules. Tout cela aboutit à une cour gazonnée où , à Fombre des grands arbres, deux vieilles coulevrines dorment sur leurs affûts pourris. Puis ce sont le a château » , modeste maison qui n'a qu'un étage , et un corps de ferme qui complète cette demeure plus ambitieuse qu'imposante et donne un peu d'animation à ce désert. Seule, la nature, avec ses grands arbres , ses allées ombreuses et ses superbes pelouses , a quelque chose de noble et de grandiose. Sa majesté sereine semble souligner la petitesse de cette habitation prétentieuse, qu'elle enveloppe dans les replis de sa verdure printanière.

Notre visite achevée , nous regagnâmes Groningue en passant par Énumatil, Den Hom et Hoogkerk, c*est-à* dire en prenant le chemin des écoliers.

Le lendemain , au point du jour, nous étions de nouveau en route, mais cette fois marchant vers l'est, car nous voulions visiter Appingedam et Delfzijl , voir Tembouchure de l'Eems et la baie de Dollard.

,gi

Delfzijl, Tobjectif le plus éloigné de cette excursion, est situé à huit lieues de Groningue, à rembouchure dn Damsierdiep, qui met la vieille capitale en communication avec TEems et ses rives allemandes. Elle occupe donc, vis-à-vis de sa puissante voisine, un point stratégique des plus importants, et c'est cette position qui lui valut, à toutes les époques de son histoire, d'être tour à tour agrandie et fortifiée par ceux qui voulaient amoindrir la grande cité, et démantelée et ravagée par les habitants de Groningue.

Deux fois même, elle faillit devenir, elle aussi, une cité riche et puissante. La première fois, c'était en 1568. Le duc d'Albe, nous dit Meteren, « voyant la bonne situation du lieu et le bon port de mer » , résolut de réunir à Delfzijl le village de Farmsum qui se trouve de l'autre côté du Danuterdiep et de faire du tout une grande ville. Paccioto, l'ingénieur le plus habile de ce temps, fot chargé d'élever les fortifications, et l'évêqu» Jan Knijff fut mandé de Groningue pour bénir l'emplacement. Mais, à force de supplications et par l'influence d'Albuccos, secrétaire du duc, et du comte de Megen, les Groningois obtinrent qu'il renonçât à son dessein.

La seconde fois, cefuten 1591. Groningue était alors en insurrection ouverte contre les États. Le prince Maurice tenait la campagne et venait de s'emparer sans coup férir de Delfzijl. Maîtres de cette importante position, les États Généraux eurent un moment la pensée de reprendre les projets du duc d'Albe, de créer là une puissante ville et de punir ainsi la vieille capitale de ses éternelles rébellions.

yGoosle

LES FROXfTIÈRES MENACÉES. 15tô

Avertis de ces projets, les Groningois essayèrent de parer le coup en supprimant leur future rivale. Le 12 février 1593, ils profitèrent de ce que les rivières étaient partout couvertes de glace, pour envoyer un petit corps d'armée surprendre Delfziji. Us partent nuitamment, glissent dans toutes les directions, arrivent en vue du fort sans avoir été signalés , franchissent le fossé , rompent la palissade , escaladent le rempart et surprennent la garoison. Mais un navire de guerre qui se trouvait en rade brise la glace à coups de canon , les prend en écbarpe avec ses seize pièces et les contraint à fuir. Leur défaite était complète ; » ils emmenèrent bien trente-cinq traîneaux remplis de morts et de blessés , et sept morts qu'ils laissèrent encore » .

Ce qui sauva Groningue de cette ville concurrente, dont la menace la troublait si fort, ce fut sa propre reddition. Maîtres de la grande cité, les États ne songèrent plus à la ruiner, mais au contraire à Tenrichir et à la rendre forte.

Disons bien vite, à la décharge des Groningois, que si leur tentative dû 12 février 1593 échoua complètement, c'est surtout à Texcellente position de Delfziji et à ses redoutables défenses qu'il faut attribuer leur échec. En ' effet, dès 1499 cette tête de rivière avait été fortifiée avec un soin spécial par Odsard , comte de la Frise orien-* taie*. En 1568, le duc d'Albe en avait encore augmenté les fortifications, et si, en 1578, celles-ci avaient été en

^ fiiaeu, Theatrum urbium, etc«

partie rasées, on avait eu soin de les rétablir dès Tannée suivante, si bien qu'en 1591 « ses remparts estoyent haults et larges avec quatre boulevarts et le fossé estoit large d'environ cent dix pieds * » .

I Malgré le bon état de ses vieux bastions, DelfKÎjl devait encore une fois être fortifiée , mais pour garantir sa capitale, pour lui servir d* avant-garde, et non plus pour lui faire écbec. En 1696, le grand Coeboom Fentoura de la ceinture de bastions que nous voyons encore aujourd'hui V

De nos jours, cette forteresse est devenue une gentille petite ville , très-^-simple ^ sans monuments, et dont les modestes maisons semblent se dissimuler derrière les remparts couverts de gazon, ombragés de grands arbres. Les rues sont larges, et les habitations très-basses n'ont souvent qu*un rez-de-chaussée. Parfois même elles sont situées en contre-bas de la rue, et le regard qtii se promène sur les toits rouges et plonge dans les jardinets fleuris, coupés dé barrières blanches, trouve son compte dans cet agréable fouillis de briques^ de tuiles, de boiseries et de verdure.

Vers l'est, les remparts dominent l'Eems, et la Ibaie de Dollard s'étend comme un lac immense, tranquille et paisible au pied dés verts bastions. A l'horizon, on aperçoit les côtes allemandes qui tranchent par leurs teintes

* De Meteren, Histoire dés Pays-Bas.

2 Delfzijl fut occupée par les troupes françaises en 1795. Investie en 1813, elle ne fut rendue aux alliés qu'en 1814, après la prise de Paris, et sur Tordre du roi Louis XVIII.

sombres , indécises et sans contours précis, sur la pureté du ciel. Vers Touest, le spectacle est tout autre. Ce sont les écluses, la rivière et les grands bateaux qui animent le paysage, car Delfzijl est à la fois un fort et un port. Au loin, Farmsum découpe dans Tazur ses massifs de grands arbres et de petites maisons dominés par son baut clocber bulbeux. Plus loin encore, les interminables prairies rayées par les canaux argentés, peuplées de bestiaux, coupées par des allées de grands arbres, égayées par de joyeuses chaumières, forment à ce tableau un cadre verdoyant qu'on resterait des heures à contempler. C'est ce qui nous serait sans doute arrivé, sans un bruit de sonnettes qui vint nous tirer de notre rêverie et nous rappeler à la réalité.

C'était le crieur public. Il faisait son annonce, escorté par une troupe de gamins qui lui formaient un auditoire ambulant. Npus le suivîmes de loin, machinalement^ parcourant de nouveau toute la petite ville, et cherchant si, sur ce point extrême de la patrie hollandaise, nous ne découvririons pas quelque trace du voisinage de TAUe** magne. Mais notre recherche fut vaine. Habitations et habitants, types, costumes et langage , tout est foncièrement néerlandais. La propreté qui règne dans ces rustiques demeures serait à elle seule un indice irréfutable de la nationalité, si le resté ne venait l'affirmer hautement. Dans toute cette petite ville, nous ne rencontrâmes qu'une seule trace du voisinage de la pudique Germanie. C'est un solde de petites statuettes en porcelaine , étalées à la devanture d'un marchand juif, et représentant une

série de galants Bavarois et d'amoureux Prussiens, caressant, dans des attitudes variées, de blondes servantes à tout faire. Peu fiers de cette singulière découverte, nous quittâmes Delfzijl et traversâmes les écluses pour nous rendre à Farmsum.

Farmsum est un petit village situé sur la digue qui longe le DoUard. De loin, il a un aspect suédois ou moscovite, je dirai presque chinois , si ces deux mots Hollande et Chine, accouplés ensemble, n* avaient la propriété de déplaire aux oreilles néerlandaises. La cause de cet aspect étranger doit être attribuée à son clocher boursouflé, aux maisons basses qu'on aperçoit tout d'abord , à leurs façades multicolores , à leurs tuiles vernies, à leurs grosses cheminées carrées , couvertes de parapluies, à flèches et pendeloques, à tout cela, et aussi à ces petits ponts de bois, dont les balustrades blanches, curieusement échancrées, se détachent vivement sur la verdure sombre des pelouses.

A rintérieur, Farmsum a une bonne physionomie de village groningois, point trop entretenu, point trop soigné , avec des rues tournantes , et des maisons suffisamment vieilles sans être bien anciennes. La plus âgée de toutes ces constructions est, à ce que j'imagine, un petit pont qui porte la date de 17L2. L'église, elle, est de 1869. 11 est difBcile, on le voit, d'être plus moderne. Néanmoins, elle a un fort bon air et une très-élégante tournure.

Cette pénurie de vieux édifices est d'autant plus remarquable que Farmsum est loin d'avoir une récente

origine. Nous avons vu quil existait déjà au temps du duc d'Albe. Ce gai hameau eut, en effet, pourpoint de départ un château appartenant à la famille de Riperda. Fortifié en 1401 par les Schieringers , ce manoir fut, en 1536, pris par les Espagnols, qui ne réparèrent point les brèches faites à ses murailles. Depuis cette époque, il constituait une majestueuse ruine ; c'était le seul souvenir du vieux temps; on acheva de le démolir en

Après une minutieuse promenade dans les rues de Farmsum, nous prîmes la route qui conduit à Appingedam, oh nous avions d'autant plus hâte d'arriver, que des courses de chevaux devaient avoir lieu, ce jour-là, sur le territoire de cette riche commune. Nous regardions ce petit concours hippique comme une véritable bonne fortune, car il devait nous permettre de voir une petite ville groningoise en fête, et aussi de faire plus . ample connaissance avec la population campagnarde de ce curieux pays.

Vous avez sans douté remarqué , chers lecteurs , que la première impression produite sur nous par cette population n'avait point été des plus favorables. A notre entrée dans la province, par Zoutkamp et Grijpskerk, nous avions rencontré une rudesse et une rusticité auxquelles ne nous avaient nullement préparés nos excursions dans les autres provinces. L'accueil avait été presque malveillant, tant ces braves gens sont peu accueillants par nature. Cette impression s'était dissipée à Groningue. Là, au contraire, nous n'avions trouvé

rue des gens polis et empressés, des manières aimables et prévenantes , des procédés pleins de tact et de courtoisie. Toutes les personnes avec lesquelles nous avions été en rapport, depuis le comte de Heiden Reînestein, gouverneur de la province, qui est le type du gentilhomine accompli, jusqu'au moindre employé, tout le monde avait été d'une politesse parfaite et avait fait preuve d'un très -vif désir de nous être agréable. Nous avions été reçus par des professeurs, par des savants et des négociants, avec une courtoisie charmante. Nous en étions insensiblement arrivés à considérer notre premier sentiment comme erroné, et à penser que les gens sur lesquels nous étions tombés tout d'abord constituaient une fâcheuse exception. Malheureusement, il n'en était rien.

Il y a en effet, dans la province de Groningue, deni populations très-distinctes et qu'il faut bien se garder de confondre : celle de la capitale qui est aimable et polie, et celle de la campagne qui n'est rien de tout cela. Jadis, cette même différence existait dans toutes les autres provinces entre le bas peuple et la bourgeoisie « « Pour la populace, dit un auteur du siècle dernier \ elle est d'une grossièreté qui va quelquefois jusqu^à l'excès, et l'on dirait que les bourgeois et le bas peuple sont deax nations différentes. »

Je n'oserais prétendre que la « populace » des autres

* Défense de la nation hollandoise contre tes calomnies ré" pandues dans les lettres sur les HoUandois* La Haye, 1736.

LES FRONTIÈRES MËIVAGÉES. 135

provinces s'est entièrement amendée et qu'elle constitue aujourd'hui un modèle d'urbanité, mais certainement les campagnes de Groningue ont, sur le chapitre delà rudesse et de la rusticité, une triste supériorité que personne ne leur dispute. Et il faut croire que cette rudesse est un peu contagieuse, car des gens aisés, des fonctionnaires publics, des magistrats mêmes ne parviennent point à se dépouiller complètement de cette enveloppe épaisse. Chez eux, il est vrd, le sans -façon ne va pas jusqu'aux familiarités outrageantes; mais il se traduit par un accueil hautain, gourmé, malcontent, qui serait des plus pénibles s!il n^était ridicule.

Ces réflexions me reviennent à l'esprit à propos des scènes auxquelles nous assistâmes dans cette journée, et surtout de la réception que nous fit le bourgmestre d'Appingedam. u II est souvent plus difficile d'aborder HD bourgmestre de village que le premier ministre ou que le roi lui-même » , m'avait dit un jour un des plus féconds romanciers de la jeune Néerlande, mon ami Jan Ten Brink. J'avais pris cette confidence pour une boutade humoristique; je ne me doutais guère alors que ce serait le lieu de naissance de mon spirituel ami qui me fournirait l'occasion de vérifier la justesse de sa remarque.

Accueilli avec une extrême bienveillance par le président du conseil des ministres, sans autre titre à son bon vouloir que la nature de mes études , sans autre recommandation que mes modestes travaux, j'avais été intro-

duit par lui auprès du gouverneur de la province, qui s'était montré des plus gracieux à mon égard, et m'avait chargé d'une lettre de chaude recommandation pour le bourgmestre d'Appingedam. Sous Tégide de cette double présentation, je nous croyais assurés d'une réception au moins cordiale. Aussi notre premier soin, en arrivant dans la petite cité, fut-il d'aller nous présenter au bourgmestre.

Hélas! nous courions à une désillusion. L'accueil fut froid , hautain , et tellement protecteur, qu'il frisait l'impolitesse. C'était la morgue municipale portée à sa quatrième puissance. Je veux bien avouer que nous étions un peu poudreux ; mais la tenue de l'honorable magistrat laissait bien, elle aussi, quelque chose à désirer; car il nous reçut en manches de chemise. Nous étions fatigués , j'en conviens ; mais était-ce une raison pour oublier de nous ofirir une chaise? Heureusement nous réparâmes ce fâcheux oubli, et primes les choses par leur bon côté.

Le brave bourgmestre voulait sans doute nous paraître important et imposant : il perdit son temps.

Spectatum admissi risum teneatis amici.

Et nous prîmes congé de lui, ayant toute la peine imaginable à garder notre sérieux.

Une fois dans la rue , nous nous en donnâmes à cœur joie , et nous proGtâmes de ce qu'il était encore de bonne heure pour visiter la ville.

Appingedam est une petite cité fort pittoresque

LES FRONTIÈRES MEiVACÉES. 137

placée à cheval sur une étroite rivière sans quais, avec, de chaque côté, des maisons vermoulues et des jardinets envahis par les herbes folles. Qu'on ajoute à cela de grands ponts de bois, haut juchés, quelques gros bateaux fortement colorés, de loin en loin de vieux arbres dont la verdure encadre la brique, et des barrières peintes en blanc, et Ton aura une idée de Taimable fouillis de couleurs et de lignes que présente cette gentille rivière.

Les rues qui sont parallèles ou perpendiculaires au cours d*eau sont agréablement percées et convenablement bâties. On sent que le pays est riche et que la ville est prospère.

Sur la droite, s'étend une grande place très-irrégulière, où s'élèvent les principaux monuments d'Appingedam. C'est d'abord l'église, qui, commencée en 1254, fut achevée en 1327, et si souvent restaurée depuis, qu'elle n'offre plus qu'un médiocre intérêt. Tout à côté se trouve l'hôtel de ville, précédé par une sorte d'avant-corps, brique et pierre, dans le goût des maisons de Goningue. Sa petite façade est décorée d'un bas-relief, rehaussé en couleurs, qui représente la Justice, et porte la date de 1631.

A l'intérieur du stadhuis, on voit une grande chambre sans caractère, garnie de vastes armoires renfermant deux ou trois souvenirs de la grandeur passée que nou5 inspectâmes rapidement, tant nous avions hâte de sortir de ce milieu municipal, qui nous était si peu sympathique. La grande place dont nous parlions à l'instant

nous réclamait du reste par les cris et par le tapage qu'on y faisait.

A l'occasion des courses, elle avait été envahie par les fabricants de poffertjes, les carrousels * et les baraques de toutes sortes. C'était une espèce de kermesse improvisée qui s'étendait jusque dans les rues voisines et dans l'ancien cimetière qui entoure l'église. Ces pitres forains et ces groupes de buveurs, installés gaiement dans cet asile de la mort, faisaient un singulier effet et un curieux contraste.

Derrière le cimetière, sur les bastions de l'ancien rempart, étaient établis les ménages des saltimbanques et les voitures des marchands forains, formant eux aussi un tableau fort étrange. Cet ancien rempart, aujourd'hui planté de grands arbres, fut démoli en 1539. Trois ans plus tôt, il avait été escaladé par les troupes de Charles-Quint, qui avaient dû prendre Appingedam d'assaut, pour la faire rentrer dans l'obéis* sance.

Depuis ce temps , la ville resta démantelée , mais n*ab< diqua point cependant son ancienne importance, car elle demeura la capitale d'un quartier des Ommelandes, le Fivelingo, et comptait quarante-cinq villages soumis à sa juridiction. Elle avait en outre le droit de battre monnaie, droit qu'elle conserva jusqu'à la fin du seizième siècle. Aujourd'hui encore, et bien qu'elle

1 Les poffertjes sont des petits beignets, assez &des, mais très odorants, qu'on fabrique en plein air; les çtvrqusels sont de^ chevaux 4e boiç.

ait vu défiler dans ses rues toutes les troupes qui s'en allaient occuper Groningue, depuis Tarmée du prince Maurice jusqu'aux Cosaques de 1813, Appingedam est importante et riche. Mais son importance ne réside plus, comme jadis, dans des privilèges plus ou moins chèrement acquis. C'est la population agricole dont elle est le centre , ce sont les marchés aux chevaux et aux bœufs qui se tiennent périodiquement dans ses murs, qui, en en faisant une place d'affaires, lui ont conservé son caractère de capitale de district.

Son marché aux chevaux jouit surtout d'une réputation étendue. On y vient des provinces voisines et aussi de l'étranger.

C'est, du reste y ce marché qui donnait aux courses de ce jour une partie de leur éclat. Les étalons primés dans ces sortes de joutes sont très-recherchés par les éleveurs, qui les payent de gros prix; aussi chacun fait-il de son mieux pour remporter la palme.

La Harddravery , comme on appelle un peu pompeusement ^ dans le pays ce genre de sport, avait lieu sur une route, au milieu d'une grande plaine. Tous les préparatifs consistaient dans l'érection de deux mâts pavoises et dans une forte ficelle tendue le long du chemin. Les mâts désignaient les points de départ et d'ar-

1 Harddraver correspond au 'mot français coursier, palefroi. C'est lin terpie un peu relevé pour des chevaux de pajfsan,

rivée. La grosse ficelle marquait les places réservées. Pas d'autres apprêts !

A deux heures , le conseil municipal fit son entrée sur le terrain. Il était précédé par un affi-eux orchestre, dont chaque musicien , pour faire preuve sans doute d'indépendance d'esprit, prenait son ton et sa mesure. Je ne suis pas même bien convaincu que tous jouaient le même air. Enveloppés dans une auréole de majesté municipale , distribuant à droite et à gauche leurs regards protecteurs , enrubannés et plaqués ^ le bourgmestre et son cortège semblaient savourer doucement les effluves de cette atroce cacophonie.

Après que le tumulte provoqué par une arrivée si pompeuse se fut un peu calmé, chacun prit place, et les courses commencèrent. D'énormes chevaux, montés par de robustes gaillards , se mirent à trotter vigoureusement sur le macadam de la route.

Cela devait durer trois grandes heures , et dura davantage sans doute , car , à tout moment , les cavaliers étaient forcés d'interrompre leur course, pour laisser passer quelque cabriolet ou quelque char de paysan qui, lui aussi, voulait profiter de la route.

Nos amis de Groningue nous avaient fortement engagés à rester jusqu'à la fin du jour. Ces sortes de fêtes se terminent, paraît-il, par des orgies assez caractéristiques. Le genièvre, la bière et le vin, mis en fermentation par l'enthousiasme et le soleil, produisent des concerts fort bizarres, accompagnés de familiarités touchantes.

LES FRONTIÈRES MENAGEES. 141

Pour les concerts, la musique officielle nous parut suffisante; il ne faut point abuser des meilleures choses. Quant aux familiarités, les groupes qui égayaient la plaine de leurs ajustements colorés nous en donnaient un avant-goût qui nous satisfit pleinement. Gela ne pouvait manquer de dégénérer promptement en petites saturnales, commes celles qui égayent les grandes kermesses hollandaises.

Nous prîmes donc le parti de nous dérober à des scènes de famille qui nous étaient connues, et qui, du reste, ne sont intéressantes pour les tiers que quand la race est belle et le costume original. Or, dans ce jour néfaste, nous ne rencontrâmes pas moins de vingttrois bossus, et le costume des gens d'Appingedam n*a rien de fort particulier.

Nous retournâmes à Groningue en bateau , suivant le Damsierdiep, qui nous avait amenés à Delfijl. Notre route s'effectua sans encombre, attristée cependant par le spectacle de pauvres femmes aux traits flétris, au front décharné, ruisselant de sueur et de poussière, qui, pliées en deux , les seins écrasés par une large bretelle , tiraient d'énormes tjalks , chargés à couler bas. Le maître du bateau , assis à Tarrière , la conscience tranquille et la paupière demi-close , fumait nonchalamment sa grande pipe de porcelaine, et surveillait le gouvernail. Jadis, Teffroyable besogne que font ces pauvres femmes était en partie expédiée par des chiens. Mais la société protectrice des animaux est intervenue. Elle a fait cesser cet tt abus» . Depuis lors, ce sont des femmes et des enfants

qu'on attelle à leur place. Le chien est le meilleur ami de rhomme, j'en demeure d'accord; mais la femme, qu'est-elle donc?

Avant de penser aux bêtes, ne ferait-on pas bien de penser aux gens et de s'arrêter, dans la protection des animaux, aux limites où Tinhumanité commence?

LES FRONTIÈRES UËNACÉES. 143

Winschoten. — Le monument d'Heiligerlee. — Nieuwe fieerta. -« Le BekUmming. — Les Boerderijen. — Une école modèle.

Pour bien connaître la province de Groningue, il nous restait à visiter la partie méridionale, celle qui s*étend au-dessous de la baie de DoUard et se trouve enclavée entre la Drenthe et les frontières allemandes. La ville la plus importante de cette contrée est Winschoten; elle est située à cinq heures de marche au sud-est d'Âppin- . gedam. C'est une petite ville coquette et propre, aux maisons basses , mais admirablement entretenues, aux rues sinueuses et toujours balayées, fort garnie d'hôtels, de bijoutiers et de pâtissiers ^ par contre ne comptant guère de vieux monuments^ mais offrant quelques jolies perspectives , surtout celles qui s'ouvrent sur le grand canal qui la traverse^ et se nomme le Binnenveen.

L'hôtel de ville est des plus modernes et des plus modestes, propre et commode, mais sans caractère architectonique. C'est vers lui cependant que nous nous dirigeâmes tout d'abord; car nous comptions y trouver le bourgmestre.

Le comte de Heiden, avec sa courtoisie habituelle, avait pris soin de nous informer que ce magistrat était averti dé notre prochaine venue « et qu'il devait nous

conduire jusqu'à Heiligerlee. Nous nous attendions à une chaude réception ; mais, par suite d*un malentendu, nous n'eûmes pas le plaisir de rencontrer le guide aimable sur la complaisance duquel nous avions compté. Introduits auprès du secrétaire de la maison de ville, celui-ci nous annonça que le bourmestre était parti pour Groningue, par le train correspondant avec celui qui nous avait amenés.

Nous nous consolâmes de notre mieux de ce petit mécompte. Nous n'étions point, du reste, en pays perdu; avec de bonnes jambes, de Fargent et une langue, on peut aller loin. Nous primes donc vite notre parti, et nous résolûmes de parcourir d'abord la ville, d'aller ensuite rendre au monument d'Heiligerlee la visite que nous nous étions promis de lui faire; puis enfin de gagner, à travers les champs et les prairies, ces villages du pays groningois, qui ont une si grande réputation de richesse et de prospérité. Notre visite avait, du reste, été annoncée au maître d'école de Beerta. Et celte fois nous devions être mieux servis par les circonstances : la recommandation était arrivée et nous étions attendus. Mais n'anticipons pas sur les événements.

Si l'hôtel de ville de Winschoten est moderne , il n'en est pas de même de son église, qui remonte pour le moins au quinzième siècle. Bien que fort restaurée , elle a conservé une assez fière tournure. Elle consiste en une nef unique, assez élevée, percée d'une multitude de petites fenêtres étroites et longues, ayant presque l'apparence d'énormes meurtrières. Elles en servirent»

yGoosle

,gi

LES FRONTIERES MEIVAGEES. 145

du reste, jadis, car cette petite église eut à subir un siège en règle. En 1593, quand la ville fut surprise par les Espagnols, un sergent, appelé Moda, se réfugia avec une partie de sa compagnie dans ce saint asile, où il soutint Feffort de Fennemi pendant toute une journée. Sur le soir, se voyant, par suite des pertes qu'avait subies sa troupe, hors d'état de défendre un poste aussi vaste, il évacua l'église et s'enferma dans le clocher, situé dans la même rue, mais un peu plus loin. Il tint là encore quelque temps. Faute de munitions toutefois, il dut bientôt se rendre.

Nous aurions voulu voir l'intérieur de l'église , mais le koster était, lui aussi, absent de Winschoten, et avait emporté les clefs du saint lieu. Cependant on ne nous dit point qu'il fût parti pour Groningue. Empêchés de pénétrer dans l'unique monument ancien que renferme la petite cité, nous prîmes la route d'Heiligerlee, pour aller visiter le glorieux champ de bataille où, le 24 mai 1568, fut livré le premier combat pour l'indépendance des Provinces-Unies.

On s'y rend par une route ombragée et sinueuse, bordée de champs fertiles et de maisons rustiques. En approchant du terrain de la lutte, le sol s'accidente légèrement. C'est, paratt-il, la parfaite connaissance de ces mouvements de terrain qui décida du sort de la journée. Grâce à eux, le comte Louis de Nassau, frère du grand Taciturne, put disposer ses troupes de façon à envelopper les trois mille cinq cents Espagnols que commandaient les comtes d'Arcmberg, de Meghem et le

colonel Braccamonte. Le choc fut terrible et Facharnement extrême. Le comte Adolphe de Nassau, apercevant le comte d'Aremberg, fondit sur lui; ils s'attaquèrent corps à corps, et bientôt roulèrent dans la poussière pour ne plus se relever. La mort de leur principal chef entraîna la défaite des Espagnols, qui perdirent, dans cette journée, douze cents hommes, tout leur bagage, et six pièces de canon ' .

Toutefois , Farmée de Nassau ne se réjouit qu'à moitié de cette brillante victoire. Elle avait, elle aussi, perdu Fun de ses chefs les plus intrépides , un jeune héros du plus brillant avenir. Le comte Adolphe avait succombé au milieu du triomphe des siens ; et, trois siècles plus tard , la Néerlande reconnaissante devait lui élever un monument à la place même où il était si glorieusement tombé.

Ce monument occupe le sommet d'une petite colline. Il se compose d'un socle octogone en pierre bleue de Belgique, sur lequel se dresse un groupe, représentant la mort du jeune comte . Affaissé sur lui-même, le géné^ reux soldat, cuirassé et casqué, tient encore, dans sa main droite, son épée qui s'est brisée dans la lutte* Derrière lui, la patrie néerlandaise, armée d^un glaive et d'un bouclier, s'arrête de combattre pour fixer un douloureux regard sur le glorieux mourant, et le lion hollandais « rugissant de colère, s'approche pour défendre son cadavre et venger sa mort.

* De Meteren, Histoire des Pays-Bas; Leclerc, Histoire des Provinces-Unies^ etc.» etc«

Au milieu de cette plaine, entourée par une ceinture de feuillage , sous ce ciel gris qui semblait s'associer à ces douloureux souvenirs, ce monument nous parut avoir un grand air. Toutefois , n*en déplaise à ses deux auteurs, MM. Egenberger et Josef Geet& , il me semble, au point de vue purement esthétique , présenter quelques légers défauts. D'abord il est un peu trop rond ; la figure de la Néerlande me paraît en outre trop mélodramatique. Elle gagnerait à être plus simple. Le comte, au contraire, n'est point assez furieusement animé par la lutte. Les auteurs, à ce que j'imagine, n'ont jamais fait la guerre ni vu de champ de bataille, sans quoi ils auraient remarqué que les cadavres ont presque tous les yeux grands ouverts , la bouche contractée , et conservent au delà de la mort les attitudes du combat. En outre, c*est une faute de n'avoir point enlevé ce casque. Celui-ci permet à peine qu'on distingue les traits du héros. On parlera peut-être de la vérité historique, mais elle n'a que faire ici ; car je ne pense pas que la figure de la Néerlande et le lion hollandais soient autre chose que des représentations emblématiques. Enfin, je n'aime pas ce lion qui pose sa patte sur des parchemins. Quand le sabre est tiré, les parchemins ne valent guère. Du reste, quelles sont-elles, ces chartes? Sont-ce les titres de Philippe II que le jeune comte était venu déchirer, et les statuaires ignoraient-ils que la lutte des Nassau contre l'Espagne était celle du droit des peuples contre les paperasses héraldiques et féodales?

Notre pèlerinage terminé, nous nous mtmes en route

pour Beerta et Nieuw-Beerta. Ce sont deux villages d'agriculteurs, les plus riches peut-être qui soient dans toute la province. Ils sont situés à deux lieues de Winscholen , juste au-dessous de la baie de Dollart, au miUea de terrains d'alluvion d'une fertilité merveilleuse ' .

Malgré leur nom d'ancien et nouveau Beerta, ces deux' villages datent à peu près de la même époque. L'anciei Beerta ne remonte pas au delà des premières années du dix-septième siècle , et les premières maisons de Nieuw- Beerta furent construites en 1636 et son église édifiée en 1665. De loin, ils apparaissent l'un et l'autre enveloppés dans les grands arbres, dominant et surveillant pour ainsi dire les moissons pressées , les grasses prairies et les champs de colza qui les entourent. Tous deux, ils bordent la route avec une interminable rangée de grosses métairies. Ici, plus de chaumières, plus de mignonnes habitations ; c'est à peine si le village , pour ses corps de métiers et ses pourvoyeurs, compte quelques vulgaires maisonnettes. Les maisons des paysans, les boerderijen* y comme on les appelle, étalent leurs majestueuses façades hautes de quatre étages et larges à proportion, ombragées par un grand toit, qui déborde l'angle droit du pignon.

< MM. Stratingb et G. A. Vcnf^ma ont écrit sur le Doliard un intéressant ouvrage, qui, tout en racontant la formation de cette baie, explique la fertilité des terrains qui l'entourent.

2 Boerderij, métairie, dérive du substantif boer, qui veut dire paysan. C'est de là que nous vieut le mot français borderie, qui, dans les départemeuts de l'ouest de la France, a une signification ëquii aïeule.

LES FROMTIÈttES MENACÉES. 149

Une belle pelouse parsemée de corbeilles de fleurs, un fossé plein d'eau et traversé par un joli pont de bois, les séparent de la route. Mais pas de murs, pas de grilles, rien qui vienne arrêter les regards du passant. Derrière la façade de briques roses, égayée par ses boiseries blanches, ses grandes fenêtres immaculées et leurs rideaux de mousseline soigneusement plissés, on voit se profiler d'énormes constructions recouvertes de chaume. Ce sont les bâtiments de la ferme faisant suite à la maison d'habitation; les vastes écuries, les étables immenses, les granges où les moissons viennent s'en-' gouf&er, où les chariots et les charrues, les batteuses et les hache-paille se succèdent en bon ordre et rangés à la file.

Partout Tordre le plus parfait, le soin le plus correct, la propreté la plus méticuleuse, mais sans aucune de ces exagérations , je dirai même de ces futiles minuties qu'on rencontre dans la Noord-HoUand. Partout aussi le bien-être, l'abondance, la richesse semblent sortir de terre; et, du reste, c'est de là qu'ils jaillissent, sous la forme de verdoyants pâturages et de moissons dorées. Nous sommes en effet dans le paradis des paysans. Ce sont eux les rois du pays, les maîtres de la contrée. Le sol ne leur appartient pas, mais ils ne s'en soucient guère, car ils sont assurés de ses fruits à perpétuité. Nous sommes en effet dans la région du Beklemming,

Le Beklemming est une institution toute particulière, et qui n'existe peut-être que là au monde. En dehors de la province de Groningue, on ne rencontre rien de sem-

blable en HoU nde, et peut-être, dans toute l^Europe, ii*existe-t-«lle que dans les Pays-Bas *•

Le Beklemming constitue, en quelque sorte, une propriété nouvelle superposée à la propriété primitive. C'est le droit d'exploitation de la terre à perpétuité, transmis-* sible par voie d'héritage ou de vente, sans que le pro-» priétaire foncier puisse intervenir dans le contrat, et sans qu'il puisse exiger autre chose qu'une rente fixe, invariable, et le respect de certaines conditions d'existence de sa propriété.

Pour bien comprendre le fonctionnement d'une pareille institution, il semble qu'il faudrait remonter à son origine. A pe moment, deux hommes se trouvent en présence : le propriétaire du sol inculte et le travailleur, tt Votre sol est une non-valeur, dit celui-ci. Il ne voas rapporte rien. Abandonnez -le -moi. Par mon travail, je vais le fertiliser et le faire produire. Mais, comme il n'est pas juste que vous profitiez seul de mon labeur, stipulons que toutes les améliorations introduites par moi dans votre propriété seront mon bien, et que, moyennant une redevance fixe , et qui ne pourra jamais être augmentée, j'aurai seul pendant l'éternité le droit d'exploiter votre sol. Ce droit, à ma mort, sera transmissible à mes héritiers. De mon vivant, j'en pourrai disposer en

1 Le Beklemregt n'est pas sans analogie avec le contratto di Lioello, qui se pratiquait jadis en Lombardie et en Toscane, et Va/oramento, qu'on rencontre encore en Portugal. Mais les législations italiennes et portugaises sont peu favorables à ce genre de bail, qui semble devoir disparaître avant qu'il soit longtemps.

faveur de qui bon me semblera, le vendre, le céder, le donner à qui je voudrai , sans que vous puissiez intervenir ; et cela sous la seule condition que mon cessionnaire s*engagera à vous payer la rente, objet de notre stipulation. »

A Torigine, on le voit, le contrat est des plus simples. 11 est en outre d*une moralité parfaite. Mais, dès la seconde génération, tout en restant une institution fort morale, le Beklemmng perd beaucoup de sa simplicité. La transmission par voie d'béritage de ce droit d'exploitation moyennant redevance fixe le transforme simple*ment en un capital d'une nature spéciale, qui représente l'accumulation du travail de la génération qui s'éteint, et des améliorations que celle-ci a introduites dans le sol. Tout comme une propriété foncière ou industrielle, il peut être soumis à des partages , à des licitations ; et pour arriver à une division égale, les héritiers seront peut-être obligés de vendre leur droit à un étranger, qui se trouvera substitué à tous les avantages de leur exploitation privilégiée.

Les complications auxquelles peut entraîner cette combinaison si simple en son principe sont d'autant plus nombreuses, que le droit de Beklemming n'est pas partout observé et compris de la même façon. Dans certains cantons, à côté du « Regt van beklemming » , se trouve le « Begt van altijd durende beklemming » , qui constituent 'deux droits diflérents; l'un est le bail perpétuel et l'autre le bail à longue échéance, dont la fin est prévue, une sorte d'emphytéose. Dans certains autres districts, le

propriétaire du sol a le droit d'exiger une redevance à chaque transmission, soit par voie d'héritage, soit par vente ou donation. Aussi, lorsque la domination française introduisit dans les Pays-Bas le Code civil et ses dispositions multiples, n*essaya-t-elle pas de régler un droit aussi compliqué. Elle ne lui consacra qu'un seul article , se bornant à le constater, et s'en référa aux coutumes locales pour en régler les effets ^ Moins concis que le Code civil , les légistes du pays ont écrit de gros volumes sur la matière, et il ne semble pas, tant le Behletnming prête à contestations, qu'ils aient épuisé le sujet^ Somme toute, le Behlemming est un dédoublement de la propriété foncière. Il la divise en deux parts : Tune fixe, immuable, avec un rendement invariable : c'est le sol; l'autre soumise à toutes les chances de l'exploitation et possédant à son actif les améliorations apportées, les constructions édifiées , le matériel acquis ; c'est le droit de culture. Lorsque ces deux parts de la propriété se trouvent dans la même main, alors le domaine rentre dans le droit commun.

" Les avantages d'un pareil système sont assez nom-

^ Voici la traduction de cet article : « Art. 1654 (liv. III, titre 8 du Code civil). Le droit de behlemming et de behlemming perpétuel établi par contrat ou par d^ autres actes légitimes est réglé par ses propres lois et par les conditions stipulées, et à défaiti de celles'ci, par les coutumes locales. »

^ Les principaux juristes qui se sont occupés du droit de Behlemming sont MM. van Swinderen, Tresling, Driessen, Nienhnis, van Houten, etc., et surtout M. H. O.'Feith, dont les deux ouvrages Het groninger beklemregt et le Handbœhje ooer het beklemregt font autorité.

brcux. 11 permet, en premier lieu, au cultivateur de jouir, moyennant une faible redevance , de tous les avantages du propriétaire, sans avoir besoin de débourser Fintégralité du prix de la propriété. Possesseur à perpétuité des fruits de la terre, il peut améliorer celle-ci et en augmenter la valeur sans crainte de se voir dépossédé. Restant néanmoins sous la surveillance du vrai propriétaire, il ne peut ni détruire le sol, ni le gâter. D*un autre côté, cette division du prix de la propriété en deux parts permet au détenteur du sol de posséder, à fortune égale , de plus grandes étendues de domaines. En abaissant le prix de la terre, elle empêche en outre le morcellement indé6ni des propriétés, morcellement qui se produit d^une façon régulière dans tous les pays soumis au Code civil, et qui est si funeste à Tagriculture. Enfin, pour la province qui nous occupe, tous ces avantages réunis ont eu pour résultat de porter la prospérité agricole à ses dernières limites, et de rendre cette contrée une des plus fertiles, des plus riches et des plus productives qui soient au monde. Mais, quant à résoudre certains problèmes sociaux, comme Font prétendu quelques écrivains, quant à simpli6er les rapports entre le capital et le travail, le Beklemming n'a rien fait de tout cela.

L'antagonisme, en effet, n'existe plus entre le propriétaire et le paysan , mais simplement entre le paysan qui s'est substitué au propriétaire et ses ouvriers. Le Boer est devenu, par ce système, un entrepreneur agricole, un industriel des champs. La seule différence

qni existe entre lui et le manufacturier est que le Boer loge ses ouvriers et les nourrit. Mais le plus souvent ceux-ci détestent le maître , se prétendent exploités, et, tout comme les ouvriers ordinaires, rêvent Témancipation. Il n'existe même pas entre le Bœr et ses domestiques ces rapports que nous constatons dans toutes les fermes françaises entre le fermier et les valets. Ils ne vivent point en commun , ne mangent point ensemble. On ne voit pas, aux heures du repas, ces longues tables couvertes d'une nappe grossière, sur laquelle flotte un nuage de fumée odorante , et le maître assis au haut bout, pendant que vingt valets sont attablés devant leur assiette de soupe.

Ici paysan et domestiques n'ont de rapports que pour les travaux. Le Boer habite le devant de la métairie; il a souvent deux ou trois salons, tout autant de pianos, de l'argenterie en quantité, de la porcelaine du Japon; tout le luxe que son goût comporte s'épanouit dans ses chambres. Les domestiques, eux, habitent l'arrièremaison (achterhuis), mal nourris à ce qu'ils prétendent, et mal couchés, se plaignant de la rudesse du maître, de ses exigences, de son avarice.

Quelques-uns de ces paysans justifient, paratt-il, ces accusations par leur parcimonie. On nous en a cité qui , par mesure d'économie , font coucher servantes et domestiques sans lumière, cela aux grands dépens de la morale et des mœurs. J'ose espérer que ces Harpagons champêtres sont une rare exception, et que les accusations des IÇnechi^ sont souyent exagérées. Mais 3 n'en

est pas moins évident que le droit de Behlemmng n*a nullement résolu les questions sociales.

C'est entre une double haie de ces majestueuses métairies qu'après une heure de marche , nous atteignîmes la maison d'école de Xieuw-Beerta. L'instituteur, M. Bauman, auquel notre venue avait été annoncée, nous reçut au milieu de sa famille. L'accueil fut parfait. Il se mit à notre disposition pour nous montrer son domaine d'abord, c'est-à-dire son école, puis ensuite pour nous faire visiter une des plus belles boerderijen du pays.

L'école fut pour moi personnellement un objet de grand étonnement. Je m'attendais à trouver là une école de village un peu comme les nôtres. Mais si l'instituteur de Nieuw-Beerta est un vrai gentleman, on peut dire que son établissement est un petit Institut. 11 est divisé en quatre classes, que suivent environ deux cent cinquante enfants des deux sexes. Chaque classe, si j*ai bonne mémoire, compte des élèves de première et de seconde année. L'enseignement complet dure donc huit années, et il est des plus variés. Il comprend en effet la lecture, l'écriture, la grammaire, l'histoire, la géographie, les mathématiques élémentaires. L'école possède en outre un petit cabinet de physique et une salle de dessin, avec des modèles en plâtre pour dessiner d'après la bosse. Quand on sort de là, on a une teinture sufusante de toutes les connaissances utiles. Il s'en faut de beaucoup, on le voit, que nos villages français soient ainsi heureusement pourvus.

La Boerdery, que nous visitâmes ensuite, est sem-y

blable à celles que je vous dépeignais à Tinstant. Elle est meublée avec une magnificence campagnarde , et tenue avec cette merveilleuse propreté qu'on doit compter au nombre des vertaS néerlandaises.

Gomme nous achevions notre visite, nous fûmes (terme d'agriculteur) « favorisés d'une pluie effroyable » . Nous avions parlé de visiter les environs et de pousser jusqu'à Nieuwe Schans, Le paysan, notre hôte, ne voulut point nous laisser exposés au mauvais temps. 11 fit atteler à une élégante briska deux superbes chevaux noirs, et ce fut dans ce fringant équipage que nous parcourûmes les gracieux et riches villages de Finsterwolde, de Drieborg, et que nous arrivâmes , après deux heures de promenade, à Oudezijl, hameau qui touche à la forteresse de Nieuwe Schans.

Ce hameau , tout à fait moderne , ne possède guère d'autres habitations que celles qui sont indispensables à l'existence de la garnison, cabaretiers, aubergistes et pourvoyeurs de toutes sortes. La première pierre de son église fut posée en 1751. Le iort, lui, est d'un siècle plus vieux. Il fut construit en 1665. Sept ans plus tard, il était assiégé par l'évêque de Munster. Délivré par le général Rabenhaupt en juillet 1673, il fut occupé par les Anglais en 1794, pris par les troupes républicaines en 1795, assiégé par les Cosaques en 1813, et finalement évacué après un simulacre de défense, qui n'avait coûté la vie qu'à un seul des assiégeants.

11 forme une sorte de pointe qui pénètre sur le territoire allemand. Au loin on aperçoit le clocher de Bunde,

yGoosle

,gi

LES FROMTIERKS MENACEES. 157

la première ville hanovrienne; mais ces deux pays, qui se touchent et n'ont entre eux qu'une étroite rivière, sont séparés par tout un monde. Ils n'ont ni les mêmes mœurs, ni les mêmes usages, a Jadis, nous disait l'obligeant M. Bauman, les rapports, sans être actifs, étaient assez fréquents. Quelques Allemands passaient la frontière et venaient travailler chez nous. Mais on ne les aimait guère. Ils ont toujours été malpropres, peu soigneux et gourmands. Toutefois, ils parlaient notre langue, et c'est beaucoup. Les écoles enseignaient le hollandais à leurs élèves , et c'est en hollandais que le pasteur s'adressait aux fidèles. Mais depuis 1866, tout cela a changé. Le pays a été germanisé. Employés du gouvernement, instituteurs, pasteurs, tout vient maintenant de l'intérieur. Tout est prussien. Les rapports entre les riverains de la frontière se sont tout à fait rompus. C'est à peine si aujourd'hui quelques faucheurs passent encore la rivière pour venir travailler chez nous, et il faut qu'on manque de bras pour les bien accueillir.

— Nous sommes loin de compte, objecta Constant, car nous nous attendions à trouver ici de nombreux symptômes allemands, et nous ne pensions guère rencontrer une démarcation aussi tranchée entre deux populations aussi voisines.

— Il y a dix ans vous ne l'eussiez point trouvée telle, répondit l'aimable instituteur. Des deux côtés de la frontière, on était alors plutôt Néerlandais qu'autre chose. Langue et religion , tout s'accordait et vibrait à l'unisson. Mais la Prusse est venue, et si nous sommes

restés Gdèles aux traditions, eax, les pauvres gens, ont été convertis par des arguments sans réplique. »

Il est fâcheux, pensai-je à part moi, que Féradît M. Kirchhof n*entende pas ce vigoureux et sincère langage.

C'est sur ce point extrême que nous devions nous séparer, nos hôtes aimables et gracieux pour regagner leur beau village, et nous pour continuer notre grande excursion. Toutefois on ne nous permit point de nous éloigner avant d'avoir trinqué encore une fois, et, sur la frontière allemande, nous bûmes un dernier verre devin de France, à la prospérité de la patrie néerlandaise.

XI i

La Drenthe. — Pays et paysans. — Les Hwmebedden. — Znidiaren et TijuaaHoo. — Assen et son musëe ethnograplrique. — Hiatoire d'an chignon.

Je ne connais point de coup de théâtre plus curieux que celui auquel on assiste lorsqu'on passe de la province de Groningue dans la Drenthe. On franchit la frontière, et tout change ! Le sol, les mœurs, les habitudes et les habitants, tout diffère! Les champs n*ont plus le même aspect, et les maisons revêtent un antre caractère. L'organisation sociale est tout autre, et les exploitations agricoles ne se font plus de la même façon. Les frontières des deux pays cependant sont factices. Aucune montagne ne s'élève entre eux; aucun fleuve ne coule sur leurs limites respectives, et un abîme les sépare. Il suffît de franchir une route, de traverser un fossé, une prairie ou un champ, pour se trouver dans un tout autre monde et physique et n)oral. Jamais, je crois, en toute ma vie, je n'éprouvai une surprise plus grande et mieux justifiée.

Un des grands propriétaires de la contrée, M. Siccama, proche parent de mon compagnon de route, avait voulu que nous pussions bien nous rendre compte de cette métamorphose. Il était venu nous chercher au Puut, en plein pays groningois, avec une de ces bonnes et vieilles « chaises anglaises » dont on retrouve encore l'image

160 LA HOLLAMDE PITTORESQUE.

dans quelques gravures coloriées datant de cinquante ans au moins. La sienne remontait à 1815. Nous Taccueillîmes avec un cri de joie, et nous la déclarâmes le phénix des voitures, car elle était à la fois hiérarchique et digestive. Hiérarchique ! en ce que ses trois banquettes, diversement étagées, permettaient au maître de dominer ses gens, et de placer encore au-dessus de lui les personnes auxquelles il voulait faire honneur. Digestive ! à cause de ses joyeux cahots qui vous reportaient aux bons jours de l'enfance, aces temps heureux oii le cœur battait bien fort, quand on voyait apprêter Tantique char à bancs .

C'est dans ce vénérable équipage que nous fîmes notre entrée sur le territoire de la Drenthe, et qu^en visitant les villages d'Oosterbroek, Ëelde, Peize et Paterwolde, nous pûmes saisir les incroyables différences qui existent entre le pays drenthois et les deux riches provinces dans lesquelles i\ est enclavé.

A peine a-t-on franchi la frontière, que la transformation s'accomplit. Ce ne sont plus ces interminables prairies où les vaches enfoncent jusqu'au jarret, ces terres grasses et plantureuses, toujours fertiles et toujours dociles, produisant à volonté ce qu'on exige d'elles. C'est un sol maigre et sablonneux, une sorte de lande oii rien ne s'obtient sans un effort. Les domaines cultivés avec une persévérance infatigable s'élèvent comme des oasis au milieu de bruyères immenses. Chaque année l'exploitation s'étend. Elle plante des bois, défriche un pan de bruyères, creuse un canal, ouvre une route; mais chaque parcelle ainsi gagnée est d'abord arrosée

LES FRO\TIÈilES MEMAGÉES. 161

de sueurs et couverte d'écus. Il faut commencer par nourrir la terre, avant que celle-ci consente à nourrir ses habitants.

En présence de pareilles luttes, on comprend que Texploitation agricole ne puisse plus être fondée sur les mêmes bases que dans les provinces voisines. Ici le Behlemming devient impossible, car le sol primitif est presque sans valeur. L'agriculteur ne doit plus être une sorte d'industriel, exploitant une ou plusieurs branches de la production agricole c'est un gentilhomme campagnard vivant de ses terres et sur ses terres, et faisant, avant tout, produire à celles-ci ce qui est nécessaire à sa famille et à ses gens. <

De ce mode d'exploitation il résulte deux choses : d'abord une excessive variété de culture, un morcellement de travail qui donne au sol un aspect tout à fait particulier, et ensuite le groupement autour de l'habitation principale d'un certain nombre de petites métairies, qui transforment l'ouvrier des champs en petit agriculteur et substituent la vie de la famille au casernement des domestiques. <

Chacun ici, en effet, a son travail déterminé. On n'est plus enrôlé dans un bataillon manœuvrant sous l'œil du maître. On opère pour le compte de celui-ci, mais en laissant le champ libre à son initiative personnelle et en ayant sa part de responsabilité. A l'un de ces métayers, le maître confie la grande culture ; celui-là doit fournir le blé et les céréales. Un autre est chargé des pâturages, et de l'élève des bestiaux; c'est à lui qu'on demande le lait, le beurre

et le fromage nécessaires à Tagglomération. Un troisième fait du colza, de la chicorée et des plantes fourragères. Un autre encore s'occupe des bois, des coupes, des plantations et des défrichements, et ainsi de suite. Une petite tourbière fournit au chauffage de tout le monde, et, autour de chacune de ces métairies, un coin de verger et de potager, avec des fruits, des légumes et quelques fleurs, permet d'améliorer l'ordinaire et de varier la nourriture de tous ces braves gens.

Ces rustiques demeures ont elles-mêmes un aspect tout spécial. Avec l'indépendance des subalternes, elles -prennent un autre caractère que dans le Nord. Ce ne sont plus ces bâtiments luisants d'entretien, qui, repeints chaque année, paraissent éternellement neufs , ces cours de ferme où pas un fétu ne traîne. Les hœrde^ rijen de la Drenthe ont, au contraire, l'aspect de nos borderies normandes. Un joyeux désordre de planches oubliées dans un coin, des plantes folles qui grimpent à droite et à gauche, avec quelque seau brisé ou un chariot à moitié démoli dans l'angle de la cour. Tout cela forme un tableau pittoresque, point trop soigné et qui laisse soupçonner, avec une pointe d'indifférence, une existence indépendante, oii tout n'a point été réglé ni prévu.

A l'intérieur, l'œil du maître se retrouve, ou plutôt l'œil de la maîtresse, car c'est là le vrai domaine de la paysanne. Tout y est soigné, rangé et bien entretenu, et l'on pourrait dire de ces ménagères rustiques ce que Parival disait, il y a deux siècles, des dames hollandaises :

« Elles se piquent de propreté dans leurs maisons el dans leurs meubles au delà de ce qu*on peut imaginer. »

Les villages présentent le même aspect que les habitations seigneuriales. Ils sont entourés d*une Eone qu'on appelle ÏEsch^^ et qui produit tout ce qui est nécessaire àralimeutation. Ce n*est, en effet, qu*après avoir assuré leur existence que ces petites agglomérations songent à vendre et à exporter. Réfugiées au milieu de ces steppes immenses, dans leur territoire rendu fertile à force de soins et de travaux, elles communiquent difficilement avec Fextérieur. Peu de routes, et la plupart mauvaises ; moins encore de canaux. Elles doivent donc tout d*abord songer à se sufBre à elles-mêmes. De là une culture, des préoccupations et des habitudes tout à fait différentes de ce qu*on rencontre en Frise et dans la province de Groningue.

Aussi la physionomie des villages se ressent-elle de cet isolement. Il semble que, n'attendant point de visiteurs, ils ne songent guère à faire toilette. A Texception de quelques maisons élégantes habitées par des bourgeois dépaysés ou par des citadins en villégiature, toutes les habitations ont un air franchement rustique. Nous ne rencontrons plus, partout et toujours, ces boiseries soigneusement peintes, ces tuiles vernissées, ces vitres immaculées, vrais miroirs publics auxquels nos yeux s'étaient habitués. Plus d'un logis est délabré, et les grands toits de chaume descendant presque jusqu'à terre, les murs en torchis, les portes des granges simplement

* Da latin eica, nourriture.

cquarries, donnent à ces villages drenthois un aspect fortement champêtre, qui n'est du reste pas sans charme.

Ce que nous disons de Thabitation, nous pourrions le dire aussi de Fhabitant et surtout de Thabitante. Le costume, en effet, s*est tout autant modifié que Taspect de la maison. Ce ne sont plus ces éternels casques d'or, ces boucles, ces broches, ces spirales et ces œillères en métal précieux. Au lieu de ces coûteux ornements si généralement portés qu'on les retrouve, en Frise, jusque sur la tête des filles de vaisselle et des servantes de ferme, les paysannes de la Drenthe ont une autre parure qui a bien son mérite. Ce sont leurs blonds cheveux. Ces bandeaux bien fournis, d'un ton pâle et indécis, qui se détachent en clair sur le front bruni par le grand air et le soleil, valent bien toutes les armatures métalliques. La physionomie de ces belles campagnardes s'accommoderait mal, au reste, de toute cette orfèvrerie.

Nous ne sommes plus, en effet, dans le pays des madones impassibles et en apparence insensibles, dont les contours arrondis s'enchâssent à ravir dans des parures immobiles ; dont le teint satiné sans un pli et sans un sourire, semble, selon l'expression de Properce, obtenu « avec des roses répandues sur du lait » :

Utque rosœ puro lacté notant folia.

Les filles de la Drenthe ont un autre genre de beauté. Leur teint mat, leur peau brunie, leurs grands yeux souvent bruns, toujours vifs et curieux, leurs lèvres d'un rose vif et fréquemment souriantes, contrastent

avec les figures boursouflées de leurs majestueuses voisines. Plus de lis et de roses, mais aussi plus de ces taches malsaines, ni de cicatrices suspectes.. Ce sont, en effet, des beautés vigoureuses et rustiques. Leurs formes sont élancées ; sur leurs bras toujours nus et un peu maigres les muscles s*accusent, et le petit corsage noir qui recouvre la poitrine indique des contours fermes, une carnation sèche et robuste, une nature énergique, un peu sauvage peut-être, mais dont le type ne peut manquer de plaire aux artistes.

Si les filles de la Drenthe sont modestement vêtues, sans dentelles et sans bijoux, toutefois elles sont propres et soignées, et leur costume ne manque pas d'une tournure assez pittoresque. Il se compose généralement d'une robe bleu foncé avec les manches courtes. Un petit corsage de dessus, presque toujours noir ou brun rouge, sans manches, et ne descendant pas plus bas que les seins, complète, avec un jupon rayé noir et blanc, leur toilette, bien simple, on le voit, mais gracieusement portée et non sans caractère.

Il ne faudrait point conclure toutefois de cette simplicité que le pays soit pauvre. Il n'eu est rien. Le paysan de la Drenthe est généralement à son aise; mais, comme notre campagnard français, il cache son argent et ne fait point étalage de ses richesses. Laborieux et économes, opiniâtres et durs à la peine, « les Drenthois, gens difficiles à manier » , comme dit un vieux chroniqueur, n'ont point devant eux un horizon borné. A rencontre des paysans de Frise et de Groningue, qui ne peuvent

i(»6 LA HOLLAXDE PITTORESQUE.

augmenter leurs exploitations, ils sont environnés de grandes plaines incultes et arides, et c*est à s*en emparer qu*ils s* appliquent. Ils enfouissent là le meilleur de leur argent, et non pas dans ces fantaisies dorées, si chères à leurs voisins du Nord.

Tous ces braves villageois ne sont point, du reste, si simples et si modestes qu'on pourrait croire. Au Punt,oJi nous passâmes la nuit chez un honnête paysan qui tient une rustique auberge, j'avais dans ma chambre une jolie vitrine en marqueterie toute pleine de japonneries, de faïences de Delft et de bibelots curieux. A côté de cela, les lits étaient à la façon de Schiermonikoog, enfermés dans un placard, moitié duvet et moitié paille, avec cinq à six souris qui s'obstinèrent toute la Duit à courir tout le long de ma somnolente personne.

Le lendemain, au point du jour, nous continuâmes notre course. Nous longeâmes une petite rivière qui s'appelle TAa, nom que portent du reste presque tous les cours d'eau en ce pays, et nous primes le chemin de Midlaren où nous devions voir les premiers monuments celtiques. En route, nous rencontrâmes des abeilles voyageuses. Elles cheminent sur des chariots, enfermées dans leurs ruches, continuant pendant le trajet à faire ce doux miel qui, suivant le mot gracieux de Montaigne, « n'est plus thin ny majorlaine » . Deux fois l'an on les promène ainsi, du nord au midi et du midi au nord, les menant vers les champs de colza en fleur, où elles «pillotent» tout à l'aise.

Après avoir traversé bien des kilomètres de bruyères coupées de loin en loin par un maigre champ de sarrasin.

LES FRONTIÈRES MENACÉES. i«7

nous arrivâmes à ces primitifs monuments , énormes entassements de roches granitiques, qui portent dans le pays le nom de Hunnebedàen, « lits des Huns * » . Lits un peu durs en vérité, et un peu primitifs! Quels sont leur origine et leur signification? On en rencontre un peu partout à la surface de notre globe. En France, nous les comptons par centaines. Wormius a décrit ceux du Danemark ; Rudbek a relevé ceux qui sont en Suède ; Spartmann en a vu chez les Cafres, Jefferson en Virginie, Barow chez les Hottentots. Partout des légendes invraisemblables cherchent à expliquer leur présence. J*ai eu la curiosité de lire ce que les vieux auteurs ont écrit sur les Hunnebedden de la Drenthe, et leurs idées contradictoires sont peu faites pour éclaircir le mystère qui plane sur ces gigantesques débris.

D'abord on y voit une œuvre des démons. C'est là l'explication religieuse. Car, il ne faut pas l'oublier, longtemps après rétablissement du christianisme ^ ces pierres, regardées comme des fétiches, étaient encore adorées en secret. Le concile d'Arles en 452, et celui de Tours en 587, s'élevèrent de toutes leurs forces contre un culte pareil, et, pour le faire cesser, on attribua à ces mo* numents une origine infernale. Ensuite ce sont les colonnes d'Hercule dont Schœvonius croit retrouver les restes *.

< D'après une autre version, admise pour la première fois par X'icolas Westendorp, le mot Hun signifierait ntorti et dès lors Hunnebed voudrait dire lit de mort ou tombeau, explication géné« ralement admise de nos jours.

2 I .«.. Columnas Herculis quas Tacitus in frisiis fuisse magna celebritaie commémorât. *

J. A. Mellen penche pour des autels ou pierres de sacrifices élevées par les Cimbres. Quant au docteur Jean Picardt, en son vivant pasteur à Koevorden, il voit dans ces monuments Fœuvre de géants qui habitèrent jadis le pays ; et il nous décrit ces géants, leurs mœurs, leur costume. Il va même plus loin, il les dessine, et, dans cinq curieuses gravures, nous étale les portraits de ces gigantesques fantoches éclos dans son esprit ' .

Pour les autres, plus sensés ou moins fantaisistes', ils voient simplement dans ces monuments primitifs des tombeaux élevés par les Celtes à leurs chefs vénérés. Sépultures grandioses, mais sépultures anonymes, qui ont traversé les âges, attestant la vaillance et la force de ceux qui les ont édifiées, mais sans nous transmettre les noms de ceux dont elles devaient consacrer la mémoire !

C'est à cette dernière opinion que les savants de nos jours semblent se ranger, et ce qui justifie leur manière de voir, ce sont les fouilles auxquelles on s'est livré depuis quelques années, et qui ont amené la découverte,

* Voir sa Korte beschrijving, etc. (Amsterdam, 1660.) Cette croyance aux géants était du reste excessivement répandue dans tous les Pays-Bas. Guicciardini en parle à plusieurs reprises. Dans sa Grande Chronique, messire Jean Le Petit s'indigne contre ceux qui révoquent leur existence en doute, c Car de nyer généralement qu'il n'y auroit eu nuls géants, s'écrie-t-il avec une sorte de colère, ce seroit trop ridicule! voir desmentir les sainctes Écritures qui en font assés mention, v

^ Voir Drentsche oud/ieden, par L, J. F. Janssen, conservateur du musée de Leyde (Utrecht, 1848), et Bijdragen tôt de Geschiedenis en oudheden van IJrenthe, par M. J. de Wal (Groningue, 1842).

LES KRONTIÈRËS MÉNAGÉES. 100

sous un grand nombre de ces monuments, diurnes en terre cuite renfermant des ossements calcinés.

Malheureusement, dès le commencement de ce siècle, un grand nombre de ces Hunnebedden avaient été déjà fouillés par des profanateurs maladroits, qui, croyant y trouver d'autres trésors, ont négligé de nous conserver le résultat de leurs recherches ' .

Bien qu'un grand nombre de ces monuments aient été détruits, la Drenthe en compte encore cinquante et un répandus sur sa surface, auxquels il convient d'ajouter un nombre considérable de iumuli et de ces chambres mortuaires qu'on appelle , en langage du pays , grafkeU ders, et dont on ne s'est point, encore beaucoup préoccupé jusqu'à présent.

Les Hunnebedden de la Drenthe sont répartis assez inégalement, mais leur position sur la carte semble suivre uue direction à peu près régulière. Les centres qui en comptent le plus dans leurs environs sont le territoire de Borger, qui en renferme onze, et celui d'Emmen, neuf. Ensuite viennent Odoorn, qui en possède huit, puis les environs d'Anloo, où l'on en trouve sept.

Sur ces cinquante et un Hunnebedden, vingt-neuf ont été acquis par le gouvernement au moyen de crédits ouverts de 1869 à 1872. Vingt autres sont la propriété

1 La plapart de ces fouilles antérieures ont été faites au commencement du siècle, notamment eu 1809. A Loon, on a retrouvé le résultat des premières fouilles. Les débris découverts avaient été enfouis dans le voisinage. Malheureusement les poteries étaient brisées, et les urnes détruites gisaient au milieu des cendres qu elles auraient dû renfermer.

de la province, et deux appartiennent à des particoliers. C'est le gouvernement qui est propriétaire des monuments de Middlaren et Zuidlaren ^

Je ne vous décrirai point ces sortes de sépultures. Qui en a vu une les a vues toutes. Elles ont pour principe architectonique une vaste table posée sur deux autres pierres qui forment les assises. C'est par la répétition de ce principe que leurs constructeurs arrivent à édifier une sorte de galerie fermée à ses deux extrémités par deux autres blocs. Le nombre de ces tables, et les dimensions des énormes pierres qui les composent, sont les seules différences qui existent entre tous ces monuments. Du reste, pas d'autre trace de l'industrie humaine. Les blocs sont à l'état de nature, point taillés et ne portant ni inscriptions, ni sculptures.

Sous la pression des années et par la force incroyable de la végétation, quelques-uns de ces Hunnehedden ont été renversés. Un arbrisseau, en poussant entre les pierres gigantesques, les désunit et fait écrouler l'édifice. C'est le cas des monuments de Midlaren dont les blocs aujourd'hui entassés sans ordre ne sont impressionnants que par leur masse. Celui de Tijnaarloo, que nous devions voir le même jour, est au contraire entièrement debout et superbement conservé. Seul, au milieu d'une lande immense, il atteste la présence de l'homme et témoigne de sa puissance.

Mais avant d'arriver à Tijnaarloo nous avions traversé le

^ Voir Texcellente brochure publiée par M. R« W. Kymniel et intitulée De Hunnebedden in Dventhe*

^ \ i r.jj. i.\ (iK Pi i rnin.:.;ai ;. :i- fi :>/. /lU'i . î'i <lt"ix <i;'j« »r:i«. lîi.t ni à t!'s ,■■ :'. .1 .

•' . ••.• nia; jH-itii. cj-s .^oilt-s clr s«YiiîUii(>- < : ■ i!i' î< ^ a viir> loiiti s. K*ic> «»ni p. iir j.'liici"'

-.1. ."'■{«••• H!i.' \.i-tc tfinc [io.su! >i.r -1(1. \ .iUt«'J ^>j-':ns (j'ii 1 M'fij' lU !<»> ;iy^i?t\<. C i >l p:»i la »t'(»olit:'»r ti tT- pi'iKtj'c' ijijc i»'iii'.: roi;.-.lniLioui> anlvtîil a c.j. lier i.» '^i''!" t;i' j;.iloîji.' ioiiiiiH* .1 Ses <1'.'it\ (■ii;"ciii'!"s par tu i ï.c ii'^'iijuc (h^ iv.> tihlt s, oi ]• >• àiLiitMiS'»-' ' .- p'crrt'S iy-'À les coiuptv-ejil, ^o-A \v^ soU' •j'.ii f\i'lri;t ';n«re tocis e«s m» :îi :'K'ïits , j. «î.tîilrr trace (io rin(ii]>l.'iL liiir.i.iiîie. Lf-s Wic . . .--..il lie nature, poihl t;iiliê> elii'' port lul. ni tP.Sc ii[ i. .iis, ni scii!,.t;ires.

>.»ii.s la pres-iuïi dvs :mnéos cl j» ii* h» iorre incroj^ul ". Je [:i v(':^''"..«!,)n, quel jiies-uns de ces lldfm hj!.! /.» .• v • , rei'ver <!.'.•: ( n :'r}»^i^s•'•■il, en poiis.in.i eiihe iv> pi .. - ,jj,,,.. ., |,-.. i,.^ (iesiiiiil et fait éeroiùer léJiliv'e. <i osl n cas dt s n'.;i;jini,Mits ùi^ .Midiari'.ii 'io.'sl iv,> bloc.^ .Hij-, u ■- (riiiii ellla^sés <ans orJie iio sont irl!]ires^^»r.:l:^IJls <«, * par le'.ir ina>-,e. Celui de Tijuac-.iKju, que lu^iis JjhÎ'!:. veir le uuuie jour, est au contrairt; enliereuie.it tl< ho-. el rajperheuHMi* i.ont:ii'ié. Seul, au tii'lieu d'une laie! neuse. il .ilesttî Li présenee de riionjuu; el lénU'i,;- .• -a p».' s.>aiiO(*, *' ^ avantd arriver à'Vij.iaarlou «ioun ail .:îstra\ers* i.

• î'r\î i'Iliiite hrochiiît' jnibïi/'i; par AI. K. \\. . K\:muil'' .

' ^ii'un f /' t di ICI in i)i f t h t' .

as H

yGoode

LES FRONTIÈRES MENAGEES. 171

joli village de Zuidiaren et fait à la maison de ville un excellent déjeuner, non point un repas ofBciel, mais un repas d'amis, car, selon Tusage du pays, FHôtel de ville est installé dans une grande auberge.

Il n'y a guère, en effet, dans toute la Drenthe de municipalité qui soit logée différemment. Chacune de ces auberges renferme une belle et vaste salle décorée dans le vieux style. C'est là que le Conseil s'assemble, et, dans Tentre-temps des séances, l'hôte y reçoit les voyageurs de distinction. La salle de Zuidiaren, avec ses tableaux et sa grande cheminée, nous parut d'autant plus remarquable qu'on nous y servit un repas délicieux. Dans ces modestes villages de Drenthe, le voyageur français trouve en effet deux précieuses ressources : le jambon, justement réputé dans toute la Néerlande, et d'excellent pain de seigle tel qu'on n'en rencontrerait certes dans aucune des onze autres provinces.

La bonne chère toutefois ne nous empêcha point de visiter le village, qui est fort pittoresque, avec des rues ensablées et d'énormes places rustiques, entourées de chaumières et de grands arbres. L'église, quoique fortement restaurée, a une physionomie vénérable. A l'intérieur elle est froide et nue, et la seule boiserie qu'elle possède est le banc des comtes de Heiden Reinestein, dont l'illustre famille possède tout auprès de l'église un magniCque château.

Ce château porte le nom de Laarwoud. C'est un des plas vieux domaines de la province. Les bâtiments toutefois sont relativement modernes, car ils furent recon-

struits au milieu du siècle dernier par le comte Alexandre Charles, qui était alors drossaard' de Koevorden. Mais c^est lin vrai château, à tournure seigneuriale, avec deux grandes ailes qui se projettent en avant. Devant la façade s'étale un beau jardin bien fleuri, fermé par une grande grille. Derrière les bâtiments s'étend un parc magnifique. On voit que rien ne manque à cette noble habitation et que nous sommes bien loin des castels en miniature de la province de Groningue.

Le parc surtout est admirablement percé et princièrement entretenu. Ses allées majestueuses aboutissent à de belles perspectives, et les grands arbres, entrelaçant leurs branches, forment un immense berceau au sommet duquel tourbillonnent des bandes de hérons.

S'il faut en croire les récits qu'on nous a faits, les seigneurs de Heiden devraient à une singulière coutume le magnifique état dans lequel se trouvent ces belles plantations. Jadis, au bon temps, ils avaient un privilège assez bizarre. Tout paysan nouvellement marié qui devenait père avant le temps réglementaire, c'est-à-dire dont la femme accouchait moins de neuf mois après la bénédiction nuptiale, était tenu de travailler pour les comtes de Heiden un temps égal à celui dont sa ménagère avait devancé l'époque prescrite. Gomme ces choses-là arrivaient, parait-il, assez fréquemment, il en résultait que les seigneurs de Laarwoud avaient toujours nombreuse compagnie occupée sur leur domaine.

< La charge de drost ou drossaard équivaut à celle de sénéchal ou plutôt de bailli.

LES FROVTIERES ME\ACKKS. 173

C'était assurément se montrer bien sévère pour ces pauvres maris que de les rendre ainsi responsables des caprices de la nature. Peut-être est-ce dans le sentiment de cette lourde responsabilité qu'il faut chercher Torigine d'une autre coutume au moins aussi étrange. Tout homme qui se mariait s'en allait, le matin même de son jour de noces , faire l'achat de son cercueil. L'emplette est pour le moins bizarre ; ce curieux usage existe pourtant encore de nos jours.

Zuidlaren visité , nous reprîmes notre route au milieu de ces landes désolées. Rien n'est plus triste que cette marche lente et pénible dans ces bruyères immenses. Les voitures enfoncent dans le sable jusqu'à l'essieu ; partout autour de soi, le silence et la solitude ; à l'horizon, une ligne de mamelons dénudés et pelés dont le vent émiette les sommets ; dans toute cette étendue, pas une forme humaine, et les seuls êtres vivants qu'on aperçoit, les oiseaux, ont l'air d'âmes en peine qui errent à l'aventure au milieu de ce désert.

Nous longeâmes ainsi Tijnaarloo, Taarloo et Loon. Le soir nous arrivions à Assen, la moderne capitale de cet austère pays.

Certes personne, à voir Assen, ne se douterait du rôle que la politique contemporaine lui a assigné. Elle a l'air d'un superbe village, point du tout d'une ville, encore moins d'une capitale. Elle l'est cependant, et les grands édiûces qu'habitent le gouvernement de la province et l'administration de la jeune cité jurent presque avec ses maisons basses, ses rues sans prétention, les vieux

arbres et les vastes pelouses qui se montrent de tous côtés.

C'est qu'Assen est une création toute moderne. Vous y chercheriez en vain ces maisons serrées et pressées, ces rues sinueuses et tortueuses, ces ruelles sombres, traces persistantes de cette existence étroite et rétrécie qui était la vie courante des cités au moyen âge. Partout Tair, la lumière et la verdure, tout ce que recherchent les villes de nos jours. Et cela n'est pas surprenant, car cette capitale date d'hier. Il y a un siècle, c'était un hameau de cinq cents âmes ; aujourd'hui, elle compte six mille habitants.

Lorsque le gouvernement national organisa les provinces de la République batave, il chercha une capitale pour la Drenthe. Koevorden, qui en avait tenu lieu au moyen âge, était trop loin du centre. Il fallait créer un chef-lieu. Ce fut Assen qu on choisit à cause de sa position. On l'institua capitale. Plus tard, le roi Louis vint la voir ; il sentit comme une secrète affinité entre ce pays désert et désolé et la situation de son esprit. Une douce sympathie le ramena dans ce village officiel, qu'il traita comme un enfant qu'on aime, le dotant de grands biens. Il pensait même y bâtir un rendez-vous de chasse, une sorte de buen reiiro, où il serait venu chercher le calme et le repos. Mais il en fut empêché par les événements qoe chacun sait et qui le précipitèrent dans la retraite.

Parmi les propriétés données par le roi Louis à la ville d'Assen, se trouvait un bois magnifique qui est encore aujourd'hui l'une des deux attractions de la gentille cité. Les jeunes couples aiment à venir s'égarer sous ces hêtres séculaires, dincr ou déjeuner sous ses verts

yGoosle

,gl

ombrages. Cesi un paradis pour le poète et Tamoureux.

L'autre attraction s'adresse plus particulièrement aux géologues et aux archéologues. C'est un musée d'antiquités préhistoriques, justement réputé dans les provinces environnantes. Depuis quelques années, en effet, on a recueilli et réuni dans une grande pièce du palais provincial tous îes débris antiques qu'on a pu trouver dans le pays. Car, indépendamment des fouilles scientifiques opérées auprès des Hunnehedden et dans les graf- Itelders, la Drenthe possède deux mines à peu près inépuisables d'antiquités de toutes sortes : ses tourbières et ses sables.

C'est dans les sables qu'on rencontre les vestiges les plus anciens de la présence de l'homme dans ces contrées, les silex taillés et les silex polis. Les couteaux, les flèches, les haches, les marteaux préhistoriques, abondent dans les vitrines du musée d'Assen. Les tourbières ne fournissent guère que des documents de l'âge de bronze. Celui-ci est représenté au musée provincial par des fibules, des bracelets et surtout par un superbe couteau de sacrifice dont les ornements géométriques et la forme élégante indiquent un sentiment esthétique fort développé. Pour les époques plus modernes , les tourbières sont encore plus généreuses. On y trouve à peu près de tout : des vêtements, des bourses et des bijoux, même des bagues en or fin, des camées, riches et précieux débris de l'occupation romaine. On y a trouvé aussi les roues pleines d'un char antique, des ponts tout entiers, des auges creusées dans les troncs d'arbres, des cadavres

assez bien conservés, des casquettes, des chapeaux; que sais^je encore?

Le sable a aussi fourni quelques statuettes de bronze et un fragment en albâtre représentant Fenlèvement de Proserpine. Ensuite viennent les tombes en pierre, comme celle de Schierstins, avec la récolte obligée d'épées et d*anneaux, de bracelets et de dagues. Toutes ces richesses ethnographiques sont conservées avec beaucoup de soin par un érudit, M. R. W. Kijmmel, qui leur consacre une bonne part de son temps et les augmente constamment de nouvelles découvertes.

Dans le nombre, il est un objet singulier que je ne puis passer sous silence, les dames m'en voudraient certainement. C'est un... chignon, qui est du reste d'une forme assez particulière pour mériter d'être décrit. Il se compose d'une calotte presque ovale en carton. Le fond de la calotte est garni de cheveux blonds posés à plat ; le tour, ce qu'on appelle en termes techniques le turban , est couvert par sept rangs de petites nattes également blondes. Des rubans tramés d'argent et posés à plat semblent retenir cette chevelure factice. Les cheveux ont assez bien conservé leur nuance. Les rubans, eux, sont plus avariés; ils ont presque perdu leur couleur.

Ce chignon fut trouvé, en ISI^, dans une ancienne sépulture. Il surmontait un crâne blanc et poli comme de l'ivoire. C'était le seul débris qui fût demeuré intact. La parure avait survécu à celle qui la portait, et ce n'est que par un témoignage de sa coquetterie que le souvenir de cette blonde personne devait parvenir jusqu'à nous.

yGoosle

,gl

LES KRONTIËRKS MKM.4CEBS. 177

Steenwijk. — Un siëge héroiqoe. — Meppel. — La colonie p^U«n(Uif« de Veenhoiiem

Soire intention, après avoir visité Assen, était de parcourir à pied et le sac au dos toute la partie est de la province de Drenthe. Nous voulions partir par Rolde , gagner Eeit et Gieten , et en descendant par Gasselte, Borger, £xlo, Odoom et tous ces charmants villages si justement renommés, suivre la route parallèle à la frontière allemande, et atteindre de la sorte la petite ville de Koevorden, forteresse célèbre, sentinelle avancée placée sur Textréme limite du territoire néerlandais.

Mais, avant de mettre notre projet à exécution et de nous lancer à travers ces steppes arides et ces bruyères sans fin, nous résolûmes de visiter deux petites villes, Steenwijk et Meppel, situées entre la capitale de la Drenthe et le Zulderzée , et aussi de voir en détail un établissement pénitentiaire d^une nature toute spéciale, établi au nord-ouest d'Assen et qu*on appelle la colonie de Veenhuizen. Cest par Steenwijk que nous commençâmes cette série d'excursions.

tt Steenwijk semble estre une viele ville située près d'une petite rivière nommée TAa, nom que portent presque toutes les eaux là autour. Elle est petite et ne

contient en sa rondeur que seize cens pas le long de Feau, elle est en forme d'arc. » C'est en ces termes que Fauteur de la Grande Chronique de Holl^tnde et Zeelande nous décrit la gentille petite cité à la Gn du seizième siècle, à une époque où les sièges qu'elle venait de subir avaient tourné tous les regards vers elle.

Telle il la vit alors, et telle elle nous apparaît aujourd'hui, occupant toujours la même place, entourée de bastions en gazon qu'on a transformés en boulevards, ni plus grande, ni plus vaste qu'il y a trois cents ans, et ayant conservé sa même forme. Elle n'est point toutefois aussi vieille que messire Jean Le Petit nous le ferait supposer. Ce n'est qu'en 1232 qu'on la voit apparaître dans l'histoire des Pays-Bas, où elle ne joua du reste jamais qu'un rôle très-secondaire. Elle était comptée au nombre des huit villes closes de l'Overyssel ; mais elle figurait à la fin de la liste, parmi les moins importantes, et relevait ecclésiastiquement du chapitre de Deventer.

Son église principale est cependant un des vastes monuments religieux du pays. Elle fut construite au douzième siècle, et en 1205 élevée à la dignité d'église paroisside. Presque entièrement rebâtie au quatorzième siècle, cette église présente aujourd'hui une haute nef centrale couverte en bois avec deux bas côtés voûtés en briques, le tout précédé par une énorme tour, à trois étages percés chacun de douze grandes fenêtres ogivales. Cette tour fut décapitée sans doute ou demeura inachevée , et pour lui donner bon air on Fa couronnée, dépuis peu, avec une mesquine balustrade de bois peint et un clocheton

LES FRONTIÈRES UEYAGÉES. 179

fort peu gracieux. A Tintérieur, elle est vaste et nue, blanchie à la chaux suivant la coutume, et, en fait d*œuvres d^art, ne renferme plus que quelques belles pierres tombales , malheureusement usées par le frottement des souliers et des sabots.

Cette grande église, jadis dédiée à saint Clément, n*est point le seul monument religieux que renferme Steenwijk. Elle possède une autre église, dédiée à Notre-Dame, et qui est un très-gentil spécimen de Tarchitecture du quinzième siècle. Car, ainsi que le constate une inscription placée dans la façade, cette gracieuse construction fut presque entièrement refaite en 1477. De nos jours, elle a été restaurée avec un grand soin et beaucoup de goût.

Ces deux monuments offrent d'autant plus d'intérêt que les très-vieilles maisons sont fort rares à Steenuijk. Et cela s'explique, car la ville fut presque rasée en 1592. Pour la réduire, le prince Maurice avait été obligé de miner ses remparts et de la bombarder. Lorsqu'elle fut emportée d'assaut, u les maysons et les églises estoyent presque toutes abbatues et les autres percées de part en part, de sorte qu'il falloit que le peuple se tint es caves » . Ajoutons que ce siège mémorable , dont Blaeu a conservé dans une de ses belles planches le tracé des opérations, ne fut ni le premier ni le dernier . qu'eut à subir la vaillante petite ville. Dès 1522, elle avait été assiégée par le comte de Meurs, mais sansrésultat. Moins heureuse l'année suivante, elle fut occupée par les troupes de Charles-Quint, et son château fut rase par

ordre de Fempereur. Mais toutes les péripéties de ces différentes attaques pâlissent singulièrement devant le mémorable siège de 1580.

Cette fois, on peut le dire, la résistance fut poussée à ses dernières limites et illustra pour jamais le nom de la petite cité. Le 18 octobre, le comte de Renneberg investit la ville. 11 amenait avec lui six mille hommes d'infanterie et douze cornettes de cavalerie. Steenwijk renfermait six cents soldats et trois cents bourgeois , sur lesquels une cinquantaine seulement n'étaient pas suspects. Quant à la cavalerie et à Tartillerie, les assiégés en manquaient absolument.

C'est dans ces conditions déplorables, mal secondés par la population, mal pourvus de vivres et de munitions , que les deux braves capitaines Cornput et Olthof entreprirent cette défense héroïque dont le Frison Remigo Fresinga nous a conservé le récit détaillé*. J'aimerais à retracer ici tous les épisodes de ce siège trop peu connu. 11 en est, dans le nombre, qui semblent légendaires. On se croirait tout d'un coup revenu au temps des paladins. Faute de pouvoir les dire tous , en voici cependant deux ou trois qui pourront faire juger de la valeur des assiégés et de l'esprit qui les animait.

Le 25 octobre, les soldats de Renneberg, après plusieurs tentatives infructueuses, étaient parvenus à accrocher à Tune des portes de la ville uu tonneau rempli de goudron et de soufre; le soir ils y mirent le feu, et la flamme, en

* Publié en 1584 & De venter, chezFridwrt de Gampen.

LES FROMTIÈRES MEMAGÉES. 181

léchant les parois de la porte, commença^ à jeter Fiaquiétude dans le cœur des gens de Steenwijk. Impossible d'éteindre le feu sans ouvrir la porte et sans livrer ainsi la place à Fennemî. L'émotion était grande et déjà Ton commençait à barricader les maisons , quand tout à coup on vit paraître sur le haut du talus une longue forme noire. C'était un soldat de Cornput brandissant un énorme coutelas : « Méchants larrons, cria-t-il, je suis Arent de Groningue, fils dun brasseur, et je vais aller éteindre votre feu. yy Cela dit et sans plus hésiter, le long fantôme se laissa glisser en bas du talus, s'élança à la nage, et, à travers une grêle de projectiles, coupa les cordes qui attachaient le tonneau aux crampons, et le poussa dans le fossé où il disparut à son tour. Une obscurité profonde remplaça les rouges clartés de Tincendie, pendant qu'un silence de mort succédait subitement au crépitement de la fusillade. Les poitrines anxieuses retenaient leur souffle, et tous les regards interrogeaient les eaux glauques et noires ; mais l'inquiétude ne fut pas de longue durée. La forme noire reparut bientôt au haut du rempart, et, dans le silence de la nuit : « Méchants larrons, cria-t-elle, je suis Arent de Groningue, fils d'un brasseur, et votre feu est éteint. »

Le 15 janvier, car ce siège ne dura pas moins de quatre mois, le spectacle fut tout autre. Prétextant qu'ils s'ennuyaient, les ofiiciers de Renneberg envoyèrent défier ceux de Cornput, qui acceptèrent le défi, et les capitaines Guillaume et Thomas , après avoir échangé un cartel en rc(|le, se battiient sur le talus à la vue des deux troupes.

Mais le plus curieux de luus ces épisodes est sans cou*

t redit la scène qui se passa le 4 février dans. Steenwijk même. A ce moment les vivres manquaient déjà, et comme rien ne faisait prévoir la prochaine levée du siège, les bourgeois s*étaient rassemblés au milieu* de cette grande et belle place que nous voyons encore aujourd'hui, murmurant hautement contre le gouverneur, quand, à la surprise générale, trois perdrix, vinrent s'abattre au milieu du groupe le plus turbulent.

Cornput, averti de cet événement extraordinaire , sortit précipitamment, se rendit sur la place, et là, se faisant donner les trois faibles animaux : u Du courage, mes enfants, s'écria- t-il d'une voix inspirée. Ceci est le doigt de Dieu. Voilà la colombe de l'arche. Dans trois semaines nous serons délivrés. » Le plus curieux, c'est que cette prophétie du fougueux huguenot se réalisa de point en point. Le colonel Norrits apparut bientôt avec une armée des États. Dès le 21 février il faisait pénétrer dans Steenwijk cent cinquante fromages, trois cent cinquante pains et de la poudre. Le 23 février, Renneberg se retirait, abandonnant son campement et son matériel de siège, et la ville était sauvée * .

Tant d'héroïsme toutefois fut mal récompensé. C'est à peine si l'on put obtenir des États la solde de ces troupes qui s'étaient si vaillamment comportées. Quant aux bourgeois, ruinés par le siège, ils furent en outre décimés par

*■ Un vieux livre fort rare, la Polemographia avraico belgica, renferme une très-curieuse gravure représentant ce siège de 1580-81 et donnant une vue perspective de la ville , qui est des plus intéressantes*

la peste. Aussi lorsque, Tannée suivante, la ville fut de nouveau assié<]ée par les Espagnols et les Malcontenls, les habitants ne purent-ils opposer aucune résistance, et le 15 novembre Verdugo, s'étant présenté à Timprovisle, fit passer le fossé à ses troupes dans un endroit peu profond et escalada le rempart sans qu'on essayât même de le défendre.

Quelques jours auparavant le général espagnol avait fait reconnaître les abords de la place, et le moyen qu'il avait employé pour ne pas donner Téveil est trop original pour être passé sous silence. Une fort jolie fille était venue se promener le long du fossé; tout à coup, son chapeau, emporté sans doute par le vent, tomba dans l'eau. Les efforts qu'elle fit pour le ravoir Féloignèrent de la rive ; alors elle appela à son secours des garçons du pays. Ceux-ci accoururent, et, en jetant des pierres, poussèrent le chapeau vers un endroit qu'ils savaient peu profond. Arrivés là, ils se mirent à l'eau, dévoilant ainsi le côté faible de la place.

Steenvirijk resta dix ans au pouvoir des Espagnols, et Maurice dut venir la reprendre en personne. Nous avons vu en quel état elle se trouva réduite après ces six semaines de siège *. Depuis lors, elle reçut encore la visite des troupes de l'évêque de Munster, qui l'occupèrent

* Fait assez curieux, les héros du premier siège se trouvèrent figurer au second, mais cette fois dans les rangs des assiégeants et non dans ceux des défenseurs. Le brave capitaine Oslbof, qui commandait un des régiments de Hlaurice, fut tué par ua projectile lancé de la place, et l'armée des États se servit d'engins de guerre imaginés par l'ancien gouverneur Gornput.

en 1672, et rabandonnèrent Tannée suivante après Favoir rançonnée. Une émeute en 1749, Tinondation en 1 825 furent ensuite les deux seules pages lugubres qui assombrirent son histoire.

Aujourd'hui Steenwijk est une bonne petite ville aui rues accidentées, dominant les campagnes d'alentour, qui concourent a sa richesse, car elle « gîst en un territoire fertile en bled dont elle soûle faire grand trafIBc » . Ses marchés de grain et de beurre sont renommés, et parfois on voit jusqu'à mille têtes de bétail sur ses boulevards et sur sa grande place , la même où, il y a trois cents ans, le puritain Gornput prenait des perdrix et rendait des oracles. Tout auprès, dans une petite rue, se trouve le Poids, gentille construction décorée de deux bas-reliefs et portant la date de 1642. Du Poids à la place et de la place au Poids, c'est, les jours de marché, un vaet-vient perpétuel, et si, ces jours-là, on se réfugie sur les boulevards, on voit au loin de longues processions de paysans et de chariots qui se dirigent vers la ville ou regagnent joyeusement leurs paisibles villages.

Steenwijk était déjà une « viele ville » que Meppei n'existait point encore. Au commencement du dix-septième siècle, on la comptait dans la province d'Overyssel au nombre « des lieux fort respectés qui jouissent de trèsbeaux privilèges et sont bourgs d'importance ' » . En 1580, toutefois , elle fut , à cause des guerres qui désolaient le pays, entourée d'un fossé et d'un mur. Mais elle n'était

^ Guicciardini , Description des Pays-Bas.

LES PROIVTIKRRS MKX^AGKRS. 185

guère redoutée, ni redoutable, car, le 11 septembre 1587, il suffit de douze cavaliers des Etats pour s'en emparer. Ib s'étaient présentés à pied, à la poterne, demandant à entrer pour faire quelques achats. Gomme ils montraient leurs écus, on les laissa pénétrer. Mais à peine la porte franchie , ils bousculent le poste et appellent leur capi* laine qui se tenait caché dans les environs , et c'est ainsi quela ville futoccupée. Aujourd'hui le fossé existe encore, mais les murailles ont été démolies, et Meppel s'étend en longueur, formant une grande et belle rue sur laquelle viennent se greffer une foule de petites rues adjacentes.

Cette maîtresse voie est divisée en trois tronçons à peu près égaux par deux canaux qui ouvrent de chaque côté d'agréables perspectives. De monuments anciens il n'y en a guère. Cependant on y découvre de vieilles maisons avec de joyeux pignons, des consoles amusantes et les fenêtres encadrées dans des arcs trilobés. C'est surtout au centre de la ville, et à l'une de ses extrémités, dans la Kruùstraat, qu'on rencontre ces spécimens de l'architecture du vieux temps. L'hôtel de ville, lui, ne date que du siècle dernier. N'étaient les armoiries qui surmontent sa porte, on le prendrait volontiers pour une belle maison bourgeoise. Et pourtant il a un aspect simple et sévère qui ne manque pas d'un certain parfum municipal. Son petit air grave et important le fait un peu ressembler aux bourgmestres de jadis.

Quant aux églises, Meppel en compte deux : l'une toute moderne, construite à l'entrée de la ville, dans ce style de transition qu'affectionnent les architectes de nos

jours; l'autre ancienne, datant de 1498, mais si fortement restaurée au siècle dernier, qu'elle n'offre presque plus d'intérêt. On l'a du reste bien vite oubliée au milieu de cette gentille cité, sans prétentions déplacées, aimable, gaie et proprette, qui a tout à fait l'air d'une bonne petite ville de province.

Notre troisième excursion, à l'ouest d'Assen, avait pour but, on s'en souvient, l'établissement pénitentiaire de Veenhuizen. C'est une colonie agricole, où sont détenus les pauvres gens condamnés pour mendicité, et qui est située au milieu d'un véritable désert. Pour parvenir jusqu'à elle, il faut cheminer, pendant deux heures, au milieu de bruyères arides, ce Pas un arbre, pas un arbuste ne s'élèvent dans ces immenses plaines qui eussent été condamnées à une éternelle stérilité si l'industrie de l'homme n'était venue y opérer la plus admirable des transformations qu'il soit possible d'imaginer * . » Rien ne peut en effet donner une idée du charme qu'on ressent, lorsqu'après avoir traversé ces steppes incultes, on se trouve tout à coup au milieu des moissons dorées, des champs de colza et des bosquets de chênes.

La colonie de Veenhuizen possède environ trois mille hectares de terrain. Sur ce chiffre un millier environ sont en pleine culture. L'exploitation est divisée en trois établissements : le premier réservé aux femmes, le deuxième

^ Ramon de la Sagra, Voyage en Hollande et Belgique, Ce voyage, entrepris pour étudier le système pénitentiaire des Pays- Bas, renferme, sur les établissements de répression , une foule de détails techniques du plus haut intérêt.

LES FRONTIÈRES MEMAGÉES. 187

aux hommes et le troisième occupé par des hommes et les orphelins. Au milieu, se dressent les bâtiments de la direction et les trois églises, Tune pour les réformés, Tautre pour les catholiques et la troisième pour les juifs. Divisés à Téglise, les différents cultes sont aussi séparés dans les habitations, et les catholiques et les juifs ont chacun un quartier spécial.

Le nombre des condamnés qui occupaient Veenhuizen au moment de notre visite était d'environ dix-huit cents, dont quatre cents femmes et seulement soixante enfants, ToutcepersonnelestemployéTétéauxtravauxdes champs, et rhiver à différents métiers, comme le tissage et la sparte* rie, quipermettentde les occuper dans des chambres closes .

Les honneurs de la colonie nous furent faits, avec une parfaite courtoisie, parle capitaine Neeteson, qui en est le directeur. Nous visitâmes tour à tour les trois établissements, tous trois édifiés du reste sur le même modèle, consistant en une énorme cour carrée, plantée d'arbres et bordée sur chacune de ses faces par une longue rangée de maisons basses et uniformes. Ces maisons forment une enfilade de grandes chambres, qui servent à la fois de salle de repos , de réfectoires et de dortoirs aux habitants de la colonie. Ceux-ci couchent dans des hamacs, qui se roulent dans le jour pour laisser plus déplace, et qui sont tout aussi confortables que les lits de la plupart des ouvriers des champs. Leur nourriture est aussi à peu près la même que celle des valets de ferme. Deux, trois et jusqu'à quatre fois par semaine, ils reçoivent de la viande ou du lard. En outre, ils font chaque

188 LA HOLLAIVDE PITTORKSQUE.

jour deux repas de légumes, et ont droit à une ration de pain et de café *.

Le pain est noir, mais ils peuvent, avec un léger supplément, s'en procurer du blanc, et ainsi améliorer leur ordinaire. Ils ne sont point en effet dénués de toutes ressources. On leur fait une remise sur Targent qu'ils gagnent, et leurs travaux leur sont payés d'après un tarif détaillé.

Un homme un peu laborieux arrive, de la sorte, à gagner son florin chaque jour. Il en est même qui se font jusqu'à huit florins, dans les six jours de travail que compte la semaine. Sur le produit de leur travail, il est alloué aux détenus 15 pour 100, dont 10 leur sont versés immédiatement, et les 5 pour 100 complémentaires sont capitalisés pour leur être remis à la sortie. Avec ce qu'ils touchent tout de suite, ils peuvent se procurer quelques douceurs. Ce qui prouve du reste que le régime ainsi mitigé n'est nullement insalubre, c'est la bonne santé dont ils jouissent presque tous. Nous visitâmes l'infirmerie

' Les colons sont pour le travail divisés en trois classses : la première comprend les hommes et femmes âgés de plus de seize ans; la deuxième, les garçons et les filles de hait à seize ans; la troisième, les enfants âgés de moins de huit ans. Quant aux petits enfants de deux ans et au-dessous, ils restent avec leur mère.

L'alimentation est, elle aussi, divisée en trois classes. Les enfants au-dessous de treize ans ont trois cinquièmes de portion ; de treize à dix-sept, ils reçoivent quatre cinquièmes de portion; et, au-dessus de cet âge, la portion entière.

Pour plus de détails, on peut voir, du reste, la notice publiée en 1872 par M. A. F. Ëilerts de Haan et intitulée De Noordneder-^ landsche Landbùuwholonien,

LKS FROMTIKRES MENACEES. 189

de rétablissement n* 2; elle ne contenait que vingthuit malades. Sur six cents détenus, le chiffre est peu considérable, surtout si Ton tient compte de ce fait, qu*un grand nombre de ces pauvres gens n^ont été poussés à la mendicité que par faiblesse physique, par maladie ou par suite d*infirmités " .

Si le régime n'est pas insalubre, la discipline n'est point non plus trop rude, car bon nombre de ces malheureux, après avoir passé quelque temps dans la colonie, y prennent goût et ne la quittent que pour y revenir. On nous montra le livret de détenus qui sont renvoyés à Veenhuizen pour la onzième et la douzième fois. Le maximum de chaque condamnation est de deux ans ; et comme les récidivistes obtiennent toujours le maximun , il y avaient passé plus de vingt ans de leur existence.

Par contre, quelques-uns s'échappent; ceux-là sont vite ramenés et mis au cachot. On y enferme aussi les insoumis et ceux qui refusent de travailler. Mais la prison de Veenhuizen n'a point un terrible aspect. C'est une gentille maisonnette divisée en cellules, que garde un vétéran somnolent et nullement féroce.

Les insoumis, du reste, sont peu nombreux ; mais les paresseux le sont davantage. Le personnel des détenus est, en effet, recruté parmi des vieillards, des invalides

^ M. de la Sagra constate, dans- son livre, qu'à Veenhuizen, c la phthisîe pulmonaire et les affections de poitrine sont les canses les plus fréquentes de décès dans les adultes et dans les adolescents des deux sexes > . Les tableaux annuels de la mortalité confirment cette remarque.

190 LA HOLLAMDE PITTORESQUE.

ou de làehes vagabonds, tous fort peu disposés à échanger contre une ei^istence laborieuse leurs habitudes de fainéantise et de licence. Les dames surtout sont, paraît-il, difficiles à manier. Querelleuses et rancunières, plus paresseuses que les hommes, elles nécessitent une surveillance de chaque instant, et, bien qu'on ne les perde guère de vue, il en est plus d'une qui sort de rétablissement dans une situation qui serait fort intéressante si elle était plus légitime.

Dans le principe, en établissant cette colonie, on ^vait espéré pouvoir former, sans grands frais, une population agricole capable de rendre de véritables services. Mais on n'a point tardé à abandonner cette douce illusion ^ On comptait que chaque condamné pourrait arriver facilement à gagner sa vie. Mais le nombre des incapables et des invalides était beaucoup trop grand, et la Société néerlandaise de bienfaisance, qui avait eu la généreuse initiative de ces colonies pénitentiaires , a dû les résigner entre les mains du gouvernement qui, chaque année, est obligé de débourser des sommes considérables pour leur entretien*.

C'est en 1818 que furent fondés Veenhuizen et Ommerschans. Les années 1816 et 1817 avaient été désastreuses. La disette s'était changée en famine. Les petits cultivateurs et les ouvriers se trouvèrent réduits à men-

1 Voir Notice sur les colonies agricoles de la Société néerlandaise de bienfaisance , par W. C. H. Staring.

2 Les deux colonies de Veenhuizen et Ommerschans coûtent annuellement au gouvernement néerlandais près de trois cent cinquante mille florins. Ommerschans, qui est établi sur le même , pied que Veenhuizen^ renferme envirou huit à neuf cents détenus.

LES FRONTIERES MENAGEES. 191

dier leur pain, et la mendicité prit de telles proportions qu'elle devint un danger public. Quelques hommes de cœur eurent alors la pensée d'utiliser ces forces inactives et de donner du pain à ceux qui en manquaient.

Tel fut le point de départ de cette institution qui a été bien diversement jugée. Certains philanthropes, en effet, se demandent avec tristesse si c'est résoudre le terrible problème de la misère que de traiter comme des malfaiteurs ceux qui, poussés par la faim, ont tendu la main à la charité publique. D'autres, éclairés par un raisonnement plus économique que sentimental, prétendent qu'il faut juger une œuvre par ses résultats, et que, publique ou privée, la charité, quand elle fait naître la certitude de l'assistance, crée plus d'imprévoyants qu'elle ne soulage de malheureux.

C'est le langage que tenait M. Batbie, le 10 avril 1866, en ouvrant à l'Ecole de droit son cours d'économie politique, et que Pierluigi Bembo, podestat de Venise, tenait la même année à ses collègues des Lagunes. C'est également l'opinion que six ans plus tôt un économiste belge, M. E. Duceptiaux, consignait dans un de ses ouvrages *, et qu'il y a dix mois à peine un des plus hauts fonction-^ n aires néerlandais m'exprimait à propos de cette même colonie de Veenhuizen.

1 V Association dans ses rapports avec ramélioration du sort dçs classes ouorières*

Les villages de Drcnthe. — Rolde. Eext, Gicten. Borger et Exlo — Une imprimerie rustique. —Egarés! — Le pasteur deZweelo.— Koevorden.

Nos excursions à Fou est terminées , nous dirigeâmes nos bagages sur Zwolle, et, le sac au dos, nous nous mîmes en route pour les villages de Test. Notre intention, ainsi que je Tai déjà dit, était d'atteindre Ëext en passant par Rolde, et de descendre sur Koevorden, en suivant la voûte qui s'étend parallèlement à la frontière allemande.

Je connais peu de routes en Europe qui soient plus agréables que celle d'Assen à Rolde. Comme ses sœurs de la Frise, elle fait de nombreux coudes et beaucoup de détours ; mais personne ne songera jamais à s'en plaindre, tant les gentilles perspectives qui se succèdent ont d'attrait. Les grands arbres, les rustiques maisons et les haies vives qui bordent le chemin se groupent à ravir. Les tons vigoureux et tranchés se font valoir par le contraste. Tous les dix pas, on a sous les yeux un tableau tout fait, admirablement composé, et qui ravirait de joie un paysagiste. Parfois les haies et les arbres s'écartent brusquement, et laissent le regard faire une longue trouée dans la campagne. Ce sont alors de vastes champs qui apparaissent, dorés par les moissons,

LES FROX^TIERES MENAGEES. 193

décorés par les bluets et les coquelicots, ou bien de verts pâturages, avec des vaches noires et blanches, impassibles et broutant Fherbe courte maïs fournie.

Parfois aussi, une échappée laisse voir, dans le lointain, une lande inculte et aride, qui profile ses ondulations noirâtres sur le ciel argenté , ou bien encore une série de petits monticules disposés en bon ordre, qui, nous reportant aux époques préhistoriques, viennent nous révéler la présence d*un de ces mystérieux cimetières , dont on ignore aujourd'hui quels furent les antiques habitants.

Ainsi tout sei^e se réunir pour intéresser Tesprit et pour varier Iç^ensations. Mais bientôt Rolde apparaît, et Fenchantcment augmente encore; car Rolde commence la série de ces villages de Drenthe qu*adorent des artis^.<;s, et qui justifient bien cette affection, car il est impossible de rien voir de plus pittoresque.

Ces joyeux hameaux semblent, en effet, perdus au mi« lieu des grands arbres, et, de leur nid de feuillage , on voit émerger de tous côtés, sans apprêts et sans ordre, des chaumières vraiment rustiques, avec de grands toits descendant jusqu'à terre et de vieilles murailles, où la brique aux tons chauds perce le crépi blanc.

Au centre de ce cadre joyeux, une église avec son clocher pointu et un petit cimetière gondolé et tout fleuri; dans un coin, une forge avec la maréchalerie obligée, le forgeron en culotte courte et en tablier de cuir ; à terre les essieux et les roues ; attachés au mur les grands chevaux noirs à queue traînante, qui piaffent en attendant leur

194 LA HOLLAMDE PITTORESQUE.

tour; point de rues, point de places, un carrefour perpétuel bordant une route qui serpente, avec des maisons posées de travers et composant le plus charmant fouillis de toits gris , de murs blancs ou rouges et de vieux arbres qu'on puisse imaginer.

Tel est Rolde; tels sont aussi Eext, Gieten, Gasselte et Borger. Vous les connaissez, du reste, ces joyeux villages de la Drenthe ! Ce sont eux qui ont inspiré les meilleurs paysagistes de la vieille école hollandaise.

Cette maréchalerie dont nous parlions à rinstant,Wouwerman Ta copiée dix fois , Fanimant de ses brillants cavaliers, de ses indiscrets soudards et de ses servantes rieuses. C'est à Tentrée d'un de ces jolis villages que Waterloo a placé ses Voyageurs au repos et sa Mère aux trois enfants. C'est là que le vieux Wynants est venu plus d'une fois chercher ses inspirations, et que Jacob van Ruysdaël, avant d'aller errer dans les gorges de la Norwége, amoureux déjà de solitude, épris de la nature désolée, est venu, lui aussi, peindre son Champ de blé. Mais personne mieux que Minderhout Hobbema n'a reproduit avec une justesse parfaite et une tendresse amoureuse les délicieux recoins de ces villages drenthois : justifiant ainsi cette version locale qui le fait naître , non point à Anvers , conoune le prétend Pilkington , non point à Haarlem, comme l'affirme Smith, pas même en Gueldre, comme le supposent Van Eynde et Van der Willigen, ni en Frise, comme le croient MM. Henri Heris et Charles Blanc, mais àKoevorden, sur les frontières mêmes de la Gueldre et de \^ Prentbe, sur h lioiite dies deux pro<9

LES FROMTIKRKS MEXfACÉES. 195

vinces auxquelles il emprunta tous ses motifs et la plupart de ses sujets.

De Roi de à Borger, tous les jolis villages étages sur la route ont ensemble un air de famille, et cependant tous se distinguent de leurs voisins par quelque particularité intéressante. En dehors, en effet, des Hunnehedden, et des cimetières antiques qu'on rencontre dans leur voisinage et qui suffiraient à leur concilier Testime des archéologues , la physionomie de la campagne qui les entoure enlève toute monotonie à leur aspect. Les sites au milieu desquels ils s'élèvent sont toujours différents et variés à Tinfini.

C'est ainsi qu'à Rolde tout indique l'abondance. Ses deux beaux dolmens sont placés au milieu de son Esch, c'est-à-dire enveloppés par des moissons dorées. C'est un gros arbre qui a démoli le plus important des deux ; et ce doyen de la plaine enveloppe presque entièrement dans les replis de son écorce un des énormes blocs qui composaient le monument. A cent pas de là, se dresse l'église, aimable construction du quinzième siècle, dont les gracieuses ogives et les robustes contre-forts dominent les champs fleuris d'alentour * .

Pour Eext et Gieten, rien de semblable. L'un et l'autre sont situés au milieu d'un vrai désert. Plus de champs fertiles, plus de frais ombrages; partout la

* Au pied de cette église, on a découvert, en 1839, des monnaies romaines, et en 1846 des urnes funéraires, oui iQdi(|ucnt 1^ Mte Antiquité de ce joli village.

bruyère noirâtre, et à Thorizon quelques massifs de feuillage bleu; pas une âme sur la route, pas un cri, pas d'autre bruit que le bourdonnement des insectes et la cadence de notre pas. C'est au milieu de cette solitude désolée et de ce silence impressionnant que se dressent les monuments celtiques d'Ëext et de Gieten, et les deux villages, qui sont à cinq cents mètres de là, semblent se cacher derrière un rempart de verdure, pour ne point assister à cette impitoyable désolation.

Une fois cette verte ceinture franchie, tout change de nouveau, et Toft retrouve la joyeuse physionomie, pittoresque et charmante, de ces hameaux fortunés, gais sans tapage, et jolis sans toilette, avec leurs vieilles maisons , leur jeune église, et, dans un coin de la route, une auberge proprette, silencieuse et recueillie, désignée par son enseigne de tôle, qui grince au-dessus de la porte, et par Tauge à moitié pleine qui attend le cheval fatigué.

A Gasselte et à Borger la campagne difière encore. Elle est moitié landes et moitié champs , et de grands arbres, qu'on aperçoit au loin, indiquent des forêts prochaînes. La route, elle aussi, s'acr 'dente, les bruyères s'ondulent et forment de petites collines qui mouvementent la ligne de l'horizon. Rien de mo.ioiouc, on le voit, dans ce pays au sol ingrat, à l'aspect sauvage, oîi l'homme lutte toujours pour vivre, et finit toujours par triompher.

Ajoutez encore à cela mille remarques et des propos joyeux , le bon accueil dans les auberges et les saluts le

yGoosle

,gi

LES PRONTfKRKS 1IE\ACKKS. iW

de la route, sans compter les surprises qui apportent toujours une pointe de gaieté et bannissent la monotonie. A Gieten, dans Fauberge, au milieu des armoires luisantes et vernies, nous découvrons, accrochées en pleine lumière, deux détestables lithographies : le P(mt dArcoIe et Napoléon blessé devant Ratishonne, Légende napoléonienne, voilà bien de tes coups! A Gasselte, le tableau change. C'est un pauvre cabaret de campagne, encombré de rustiques buveurs et tenu par une jeune paysanne. Dans un coin Fenfant dort, et, pour pouvoir le bercer tout en servant la pratique, la jeune mère, allant et venant, tire une ficelle qui imprime ad berceau de calmantes secousses.

A Borger, encore un incident fourni par la tendresse maternelle ! G*est une malheureuse femme qui a perdu son fils, un enfant de deux ans, qu'on dit parti dans la bruyère. £t toutes les commères du hameau, espacées en tirailleurs, battent la plaine déserte en appelant le pauvre petit. Au milieu d'elles, la mère poussait de grands cris, et s'arrachait les cheveux. Son bruyant désespoir s'expliquait par Fénorme quantité de vipères à tête noire qui peuplent ces landes incultes. Chaque année, elles font maintes victimes. On comprend dès lors la crainte de ces braves gens et cette battue en règle. L'enfant se retrouva. Pendant qu'on le cherchait dans la bruyère, il était chez une voisine, gravement occupé à jouer avec un gros chat. ^

Dans ce même Borger, à l'auberge où nous trouvâmes un accueil tout cordial et une gracieuse hospitalité cam-

pagnarde, une autre surprise nous attendait encore, mais d'un genre particulier, et d'une nature si spéciale, que la chose est assez difficile à conter. Lecteur délicat etpudique, tournez la page. Pour les autres, voici le fait : 11 est dans chaque habitation, vous le savez, un réduit plus ou moins commode où Ton aime à se recueillir. En France , on le désigne sous cet euphémisme d* u endroit où Ton va seul ». A Borger, Teuphémisme serait sans valeur; car le réduit compte plusieurs places, et apparemment on s'y rend en compagnie. Il cesse d'être monocle, comme chez nous, pour entrer dans la classe des binocles. Je vous laisse à penser si nous nous amusâmes de cette découverte, d'autant qu'elle était féconde en souve* nirs. Constant se rappela qu'à Kanderstegg, en Suisse, il avait constaté un pareil usage, et que, pendant une nuit d'indisposition générale, il s'était rencontré à plusieurs reprises , dans cet hospitalier réduit , avec un des membres les plus éloquents du parlement anglais.

Pour moi, cela me rappelait la Norwége. A Frederikshald, je m'étais trouvé associé à ces habitudes familières. Mais là, l'hôtel étant plus grand, le siège était plus vaste. 11 était à trois places, auxquelles, par un délicat senti* ment des besoins de l'enfance , on avait adjoint un siège moins élevé et garni, lui aussi, d'une double ouverture.

Quelle que soit la sociabilité de Borger et de ses habitants, il nous fallut le quitter cependant pour nous diriger surExlo. Mais cette journée, qui fut la plus pénible de tout notre voyage, mérite d'être racontée avec plus de méthode.

A quatre heures , on vint nous réveiller, et le départ

eut lieu à cinq. Deux gardes-chasse nous accompagnaient pour nous montrer le chemin. Comptant arriver à onze heures à Odoom et pouvoir y déjeuner, nous ne prîmes qu'une tasse de café noir et point du tout de provisions. Nous nous jetâmes tout de suite dans la bruyère pourvoir de près les superbes Hunnebedden de Borger; puis ensuite, par une route de sable où Ton enfonçait jusqu'à mi-jambe, nous arrivâmes à Exlo. Jusque-là le chemin avait été presque agréable. La matinée était fraîche, et les vestiges des peuples disparus sont assez nombr^x dans cette plaine désolée pour occuper les yeux et Fesprit.

Non-seulement les tumuli abondent et les monuments de pierre; mais on y rencontre encore d'immenses excavations circulaires, ayant la forme d'un énorme entonnoir, d'une parfaite régularité et comportant de cinquante à soixante mètres de rayon. Quelle peut être l'origine de ces étranges excavations ? La légende les prétend creusées par des rondes infernales, un sabbat d'échappés de l'enfer ! L'aspect lugubre de ces sombres campagnes légitimerait presque cette fantastique explication ; mais les archéologues, gent moins poétique, prétendent en trouver de plus plausibles. Selon les uns, ce sont d'anciens campements celtiques, creusés par les populations primitives pour les abriter des regards ennemis et de ce vent glacial que rien n'arrête dans ce désert. Selon les autres, on devrait y voir d'énormes citernes emmagasinant les pluies, seule eau potable qu'on puisse avoir dans ces arides solitudes. Toutefois, comme il est impossible de contrôler aujourd'hui l'exactitude de ces dires, on doit les prendre

tOO LA HOLLAiyrDE PITTORESQUE.

pour ce qu'ils valent, c*est-à-dire pour de simples suppositions.

AExlo nous ne fîmes qu'une courte halte. Le hameau est charmant. Un vieux chroniqueur, Picardt, affirme qu'il date des premières années du neuvième siècle, et un grand cimetière celtique, qu'on traverse avant d'arriver à ses premières maisons, lui assigne une origine encore plus reculée. Toutefois, ce n'étaient ni les chaumières pittoresques, ni les sépultures préhistoriques qui nous attiraient. Nous venions à Exlo presque exclusivement pour voir un confrère.

Ce hameau de cent feux, perdu au milieu des bruyères, à peine relié au reste du monde et qui compte au plus trois cents habitants , possède en effet un imprimeur et une imprimerie, un journaliste et un journal. Et c'est une très-jolie gazette que làDrentsche courant^ imprimée sur beau papier, avec de jolis caractères, ouvrant ses colonnes à des articles de fond et aux nouvelles locales, et consacrant sa quatrième page aux annonces. Souvent, elle est citée par les grandes feuilles d'Amsterdam, et je gage que plus d'une de celles-ci ne se doute guère du lieu oii s'imprime cette gracieuse publication.

C'est dans une petite chambre fort claire que tout se fait : la rédaction, la composition, le tirage. Cette chambre aboutit à la salle à manger et confine à retable. Car s'il est glorieux de faire comparaître devant sa plume les puissants souverains de l'Europe , il n'en faut pas moins assurer l'existence matérielle. Tout en écoutant M. de Roo, le maître de cette champêtre im-

yGoosle

,gi

primerie, nous admirions cette installation primitive, naïve même, mais ingénieuse et paisible, et mon esprit, franchissant la distance, s'en allait retrouver un de nos artistes parisiens, un de nos maîtres imprimeurs, mon vieux camarade Jouaust. Combien de fois, dans Fintimité de nos causeries, ne lui ai-je point entendu souhaiter une semblable retraite, où Ton pût, loin du bruit et des tracas, produire d'irréprochables chefs-d'œuvre! C'était la réalisation de son rêve.

Malgré le charme que nous avions à contempler cette villageoise u officine » , le soleil nous avertit qu'il était temps de nous remettre en route. Dix heures sonnaient, la chaleur se faisait sentir, et il nous fallait gagner Odoorn pour y déjeuner. C'était un peu plus d'une heure de marche. Nous primes donc congé de l'aimable confrère, et nous continuâmes gaiement notre chemin; mais à Odoorn une première déception nous était réservée. Point d'au* berge! Point de chaumière où nous pussions trouver à manger! La plupart des habitants étaient aux champs; pour les autres , il était ou trop tard ou trop tôt ; car les campagnardes néerlandaises ne possèdent point les talents culinaires de nos villageoises françaises, qui, en un tour de main, savent préparer un petit repas appétissant. Nous essayâmes de nous consoler de notre jeûne forcé en visitant une vieille église, construite en partie avec des blocs de granit empruntés àVL^Hunnebedden d'alentour, et, faiblement réconfortés par ce repas d'archéologues, nous reprimes notre course, décidés à pousser jusqu'à Zu/eelo» où notre passage était annoncé.

11 fallait, nous disait-on , encore deux heures de marche ; mais, en Drenthe comme en Frise, les heures sont élastiques. A une demi-lieue d'Odoorn, nos guides nous laissèrent, et, suivant les indications qu'on nous donna, nous prîmes une route qui s'engageait dans la bruyère.

Pendant la première heure tout alla bien. La route était ensablée, et Ton enfonçait jusqu'à la cheville ; mais elle serpentait devant nous, étalant au loin ses longs circuits poudreux. Nous pensions qu'elle nous mènerait à Zweelo, et nous avions pour garants de cette légitime espérance la carte de l'état-major, sur laquelle la voie est indiquée, et la rassurante affirmation du gouverneur de la province, qui avait bien voulu me certifier, pendant mon séjour à Assen, que les routes de la Drenthe étaient en assez bon état.

Malheureusement, notre espoir fut déçu. Une fois que nous eûmes franchi V Oranje kanaal, le chemin se réduisit à une double ornière , tracée par quelque pesant chariot, et sillonnant, en pénibles zigzags, la bruyère inégale et pleine de fondrières. Bientôt même toute trace de roues cessa d'être visible, et nous cherchâmes en vain la route disparue. Le sable l'avait effacée. Nous continuâmes néanmoins. Bientôt la bruyère reprit, avec ses tiges enchevêtrées et le frôlement des couleuvres s'enfuyant à notre approche. Une nouvelle heure se passa de la sorte. Nous avancions toujours, sans qu'aucune trace de route ni même de sentier se montrât. Nous marchions droit devant nous, ne sachant où nous mènerait cette course pénible, perdus entre le ciel brûlant et la lande noire,

accablés par la chaleur, écrasés par le poids de notre bagage, à jeun depuis la veille, enfonçant à chaque pas dans le sable mouvant. Au loin, le désert; pas une habitation, par une forme humaine. Nous étions égarés. ËnGn, vers une heure et demie, nous aperçûmes un clocher qui semblait jaillir d'un massif de feuillage. Constant, qui ne cessait d'interroger Thorizon avec la lorgnette, le distingua le premier. « Est-ce Zweelo? » me dit-il. « JeTignore, ré* pondis-je ; allons toujours là, et nous aviserons ensuite, n

C'était Zweelo ! Une heure plus tard , nous arrivions aux limites de ÏEsch, Il nous fallut encore traverser toute la culture du village, et ce n'est qu'à trois heures que nous atteignîmes les premières maisons.

La principale attraction qui nous amenait dans ce gentil hameau était le désir de visiter un homme d'esprit, le pasteur Lesturgeon. Mais, défaits par ces dix heures de marche dans la bruyère, accablés par la chaleur, épuisés de besoin et de fatigue, nous songeâmes tout d'abord à réparer nos forces et le désordre de notre mise. Nous nous fîmes donc indiquer l'auberge. Nous pensions y trouver le nécessaire ; hélas ! nous avions compté sans notre hôte, ou plutôt sans l'hôtesse, sorte de mégère qui refusa de nous recevoir. « Que voulez-vous? nous cria-t-elle... une chambre? il n'y en a point ici pour vous... Voici la porte. Sortez. » Nous eûmes beau protester contre cette indigne conduite, il nous fallut sortir, et, sans plus hésiter, nous allâmes chez le vénérable pasteur demander à sa bienveillante cordialité ce que l'aubergiste nous refusait pour notre argent*

204 LA HOLLAAJDE PITTORESQUE.

L'accueil fut tout autre, comme bien on pense. Quoique je n'eusse jamais vu M. Lesturgeon, je le connaissais de longue date. Je savais que c'était un homme de bien doublé d'un érudit. J'avais échangé quelques lettres avec lui, et il ne m'avait pas fallu longtemps pour juger des qualités de son cœur et de la finesse de son esprit. L'excellent homme entouré, de sa famille, habitait une délicieuse villa, au milieu d'un beau jardin émaillé de fleurs et ombragé de grands arbres. Il nous ouvrit sa maison, sa cave et sa cuisine. Mal lui en prit, car nous fîmes brèche partout. La cave surtout eut à subir de rudes assauts. Quand nous liii eûmes raconté la façon dont l'aubergiste nous avait accueillis : « J'en suis d'au*tant plus indigné, nous dit-il, que ces Mensingh sont des gens à leur aise. Ils peuvent compter parmi les richards du pays , et le frère de cette femme qui vous a si mal reçus est l'un de nos échevins. »

Le digne pasteur, quand il nous vit rafraîchis et restaurés , voulut nous faire lui-même les honneurs de son domaine spirituel. Nous commençâmes, comme de juste, par l'église, modeste construction d'architecture romane, entourée d'un petit cimetière. Nous nous reposâmes dans ce paisible asile de la mort, et c'est au milieu de ces lombes modestes, dont quelques-unes fraîchement fermées, que nous passâmes les dernières heures du jour, philosophant doucement , et oubliant , dans une intime causerie, que nous nous voyions pour la première fois et que peut-être nous ne devions plus nous revoir.

Le soir, nous rentrâmes à la maison, où la famille

yGoode

réunie nous attendait. Mademoiselle Lesturgeon, charmante jeune fille, aimable et distinguée, me questionna longuement sur Paris : Paris, ce pays magique , qu'elle avait entrevu dans les livres et dont elle faisait une sorte de paradis. « Que vos maisons doivent être belles, me disait-elle, et quels jolis jardins vous devez posséder! » Il me fallut la détromper, lui raconter notre vie mesquine , nos habitations divisées par étages et par couches, lui parler de nos cours étroites et obscures, et lui dépeindre nos rues sombres et sans air. Elle ouvrait de grands yeux, et je m'en voulais de lui ravir une de ses illusions ; mais, le soir, elle me récompensa de ma franchise, u Si vous n'avez point de jardin, me dit-elle avec un charmant sourire, vous devez en aimer encore davantage les fleurs; permettez-moi de vous offrir celles-ci. » Et elle me tendit un superbe bouquet qu'elle venait de cueillir.

A ce moment, son frère arrivait avec une voiture attelée d'un excellent cheval. Puisque nous ne pouvions coucher à Zweelo, il voulait nous mener sans fatigue jusqu'à Koevorden. L'heure du départ sonna. Nous dûmes nous séparer, non sans regret, de cette aimable famille. Au moment où la voiture s'ébranlait, M. Lesturgeon voulut encore une fois nous serrer la main, u \'oubliez pas tout à fait, nous cria-t-il, le petit village de Zweelo et son modeste pasteur. » Nous lui fîmes la facile promesse de nous souvenir de lui, et nous l'avons religieusement tenue.

11 était près d'une heure du matin quand nous arrivâmes à Koevorden. Nous eûmes assez de mal à obtenir

une chambre. Tout le monde à Tauberge et dans la ville dormait d'un profond sommeil; et dès qu'il nous fut possible d'en faire autant, nous imitâmes cet excellent exemple. Xotre repos, du reste, était bien gajjné.

Le lendemain, nous fûmes réveillés par un nain malicieux qui braillait à tue-tête une traduction fantaisiste de la Fille de Madame Angot. Le soleil envoyait ses rayons dans ma très-modeste chambre. J'en profitai pour l'examiner à fond. Quelle ne fut pas ma surprise d'apercevoir, accroché à la muraille, un vieux tableau d'excellente qualité ! C'était un portrait de famille. Le père, la palette au poing, jouait avec une aimable petite fille que la mère tenait sur ses genoux. Les costumes étaient curieusement traités et les physionomies d'autant plus intéressantes, que c'était le portrait de ce Rotius dont, deux années plus tôt, la généalogie m'avait si fort tourmenté '. 11 n'y avait point, du reste, à s'y tromper, une superbe inscription levait tous les doutes. Mis en goût par cette matinale découverte, nous parcourûmes la ville avec l'espoir de rencontrer quelques précieux monuments. Mais notre attente fut trompée. A part une fort jolie maison, dont la gracieuse façade est conçue dans le goût des habitations groningoises et porte la date de 1G31, il n'y a rien à citer. L'hôtel de ville est un lourd bâtiment moderne, badigeonné de blanc; l'église, construite en 1641, est sans intérêt et sans caractère. Les rues, largos et assez mal pavées, aboutissent à une place ii ré-

' Voir le Voyage aux cilles mortes , page 74«

; » . . • '■., >',•■- iiih ;' •••« v'v'l -A- ''îi : • ■ \' •

i! :i! .1 »!'! '{i » iriv- î. î'i :• . :. •'• .. . ' l/./.V./r f. , ; !,.• ^r.^.' ,M ;î

:. .'«•.» l» {•.•■ n-oiîi'. r(, « ]i :■!.!. r. . .1 ^ i i*: •'.».«' j-- !"♦ \ •••.:'• . .- r->-i 1 . <^i-M'!!«> M4 liil j) s :;i;i •.î'-jii •.^" tf ip Il .M'-. ; .n(i •' .: I i m ■: .'^liih', VU vîiM.% la: '••.mi î' i-v h- '. . '; î C- :i .iii ^ rî.rt (le r;.«'.:ii ■. !.- 1»; :- ,

!• .:< ' - .' 0"iii.;. Ji'îi'i' a'.j.i- 'Hic ai'!*. !••< j»i L" • •! • m 1.1 if,'.^ ÎM ait .::• S« s 'J^'lio.ix. l.t'S (• 1^1' .:i. ^ *

?•.). :.-!iii'nt lî'i'.'.N •" îi> !>' ' v;^.,;,»^nit•s -i aîl;"i ). iii> • ^Naiîl'^, (n:«' (^-liii le prrii ni îl-^ co T- -*. ^ «i; . liî .'v a:uM''.> jîiiJ< l(.î, ].: ;^' ii'vJn .;!( mix.ni si* • !• i\A 1:1" '. Il ii'^ d\ .î' n'»'i!Î, J.. i.-M(\ à >'\ t' îi • . r, <:',! 'i !;»' ium i :,)li(»:[ li" -.lî Iimin !i's (}'»,,t<'>. M,.- , [t ;• •«.. , ( • !.•• 'I' ' • • -it' tl<'c<)'iv(Mi(', n»»*:s imicom ùiUi .s i i \ :". ,. r«"j/ • î. • .■.lîiiM' u ail.pii'.-i [H'' ii"ij\ i,'.)nni'r!i'

M (I- 'i(Mi-, .iMi'ni<' fiil ii(».:îp't'. .\ p.'( n;if i\.f; JmIk- h; S(Mi, (ii.îiî la ;{rari''nS'' 'iiMil»' r.^t .'oiw'i:!» d.if.s !<' <ii-.> !: lî/i'.'îiiM'-s •;rnijii>^j.ii^,'s (t j'i.rîi' la d!. .!« li*< . il n'y a i:.ii à v iU r. \ \ï \i ilc viiî" v-ï m. ii.ni ! î;

■ l''i!, ('>! *».'!.- i:l'i'!<'l Ci S.PiS .-.| :''I.'M. | • t'i.

' cl ;k-'( / III il jj i» ( fS, .(iî'i. i. ■ !i: ;». u\f j)li.( v' i,

gulière. 11 semble que toute la beauté de la ville se soit réfugiée dans les superbes bastions qui l'entourent, et dans les belles allées qui les ombragent, comme si Koevorden n'avait jamais souhaité d'autre parure que ses remparts.

Cela se comprend, du reste. L'histoire de la petite cité est avant tout militaire. De tout temps elle fut moins une ville qu'une citadelle, et même, à ce que disent les vieux auteurs, elle doit le jour à un camp romain. Bizot\ du moins, nous décrit une ancienne médaille qui semble l'attester et qui porte cette inscription : a Covordm capta Dreniha a Romanis constructa anno Bomini X... » Picardt*, de son côté, veut voir en elle la Villa Cruptoricis, dont parle Tacite. Le certain, c'est qu'en 1024, elle devint le lieu de résidence des comtes de Drenthe, et que la suzeraineté de son territoire fut concédée par l'empereur Henri II aux évêques d'Utrecht.

Le premier soin de ces nouveaux suzerains fut de doter Koevorden d'un château. Ils tenaient à s'assurer de cette position qui, déjà à cette époque, passait pour un point stratégique de première importance. Placée entre deux marais inextricables, elle était pour ainsi dire la clef du pays'. Toutefois, cette sage précaution tourna

1 Bizot, Medalische Hist, van Holland,

2 Picardt, Antiquit. et Annales Drenthiœ; Tacite, Ann», lib. V.

3 « Car tous ceux qui veulent aller vers Allemaigne hors de la Frise, des Ommelandes Drent et VoIIenhove passent par là. t Guicciardini, Description des Pays-Bas»

contre ceux qui Tavaient prise. ProGtaut des embarras et des guerres continuelles auxquels furent assujettis durant trois siècles leurs souverains épiscopaux, les comtes de Drenthe secouèrent la suzeraineté des évêques, et, pendant près de deux cents ans, affectèrent toutes les allures des châtelains indépendants.

Cette usurpation, toutefois, n*eut pas lieu sans réclamation de la part des évêques. Ceux-ci protestèrent même plus d'une fois les armes à la main, notamment dans rhiver de 1288. Cette année-là, les troupes épiscopales profitèrent de ce que « tous marescages et fondrières estoyent engelés et qu'on pouvoit passer partout à cheval ou à chariot» i^our investir la ville rebelle. Mais « le dessein fust rompu par un vent soudain méri dional et une grosse pluye* », qui forcèrent les gens de révêque à une brusque retraite.

Ce ne fut qu'un siècle plus tard que la ville rentra dans l'obéissance. £t voici en quelles circonstances :

Frédéric de Blanckenheim , qui était un « évesque curieux d'agrandir son domaine et studieux de la conservation de ses droits et juridictions, foeulletant un iour de vieulx papiers et cartulaires, trouva certaines lettres vicies, autentiques et scellées, faisant mention que la comté de Drenthe, avec la ville et le chasteau de Coevorden, estoyent des appartenances de l'évesché et que les devanciers de ceux qui pour lors le possedoyent ne l'avoyent, par le passé, tenu que par

^ Grande Chronique de Hollande et de Zeelande,

LES FRONTIERES MENAGEES. S09

forme d'engagement pour certaines sommes de deniers redimiables, toutes etquaiitesfois qu'il plairoit à Févesque de le rembourser* ». L'évéque 6t alors offrir le remboursement des deniers en question. Le châtelain refusa, la ville fut occupée, le château investi, et après un siège de six semaines le vassal rebelle était obligé d'ouvrir les portes de sa forteresse et de se soumettre â son suzerain.

La ville et le château demeurèrent au pouvoir des évêques d'Utrecht jusqu'en 1552. Ils furent alors occupés par les troupes de Charles-Quint. Koevorden n'était, du reste, encore à cette époque qu'une simple ville ouverte, sans remparts ; et jusqu'à la fin des guerres deFIndépen* dance elle resta telle ; car bien qu'occupée alternativernentpar Hohenlo, Cornputet Renneberg, «par iaultede moyens et de bonne volonté* » , on omit de la fortifier.

Éverard £ns, son dernier gouverneur espagnol, se montra, toutefois, plus prévoyant que ses prédécesseurs. Il renforça les remparts du château, et enveloppa la ville d'une redoute en terre, qui, en 1592, arrêta pendant six semaines le prince Maurice, l'armée des États et sa puissante artillerie. Koevorden fut prise néanmoins, et la nouvelle de cet heureux fait d'armes fut accueillie avec joie par les États qui, pour en consacrer le souvenir, firent frapper une médaille commémorative. Toutefois, Maurice ne s'endormit point sur ses lauriers. Sous ses ordres, d'habiles ingénieurs entourèrent Koevorden de

^ Grande Chronique de Hollande et de Zeèlande, * De Meleren, Histoire des Pays-Bas, etc.

cinq solides boulev ards , qui servirent de bases aux merveilleuses défenses dont, trente-sixans plus tard, Coehoorn devait Tenvelopper.

Dès lors, la ville passa pour imprenable. Elle ne rétait guère cependant, car assiégée en 1672 par révêque de Munster, a lâchement défendue par le colonel Burum et comme trahie par le colonel Broersma » » elle capitula devant ce prélat guerrier, qui n'avait avec lui que 18,000 hommes de mauvaises troupes.

Le triomphe des alliés ne fut pas , toutefois , de bien longue durée. Au mois de décembre de la même année, Rabenhaupt, qui opérait dans les environs avec une armée des États, apprit que la garnison, se confiant dans l'excellence de la place, faisait assez mauvaise garde. Dès lors, il résolut de proGter de la rigueur de la saison et de surprendre la ville. S'aidant d'un plan et d'indications que lui fournit un nommé van Thienen qui, de marguillierde l'église de Koevorden, était devenu ingénieur, il fît approcher peu à peu ses troupes des marais qui étaient gelés, puis, par une marche forcée, les porta tout d'un coup sous les remparts de la ville, où elles arrivèrent le 23 décembre à trois heures du matin. L'attaque, dirigée par le colonel Eybergen, fut tellement vive que l'armée hollandaise emporta la place le même jour. Le soir il ne restait plus de la garnison que 300 hommes qui , après s'être comportés en braves gens, furent faits prisonniers et dirigés sur Groningue.

Cet heureux coup de main excita dans les Pays-Bas yne sorte de délire. Le grand Vondel se fit l'interprète

yGoode

LES FROi\TIÉRES MENACÉES. 211

de la joie générale, dans un quatrain tout rempli de jeux de mots selon la mode du temps, et qui pendant plus d'un siècle demeura populaire :

De Raven roepen : Kras, kras! .

Maer Ravenshooft roept : huiden !

Men laet' de Klokken luideu Daer helpt noch sterkte, noch moeras^.

Depuis lors, Koevorden n'eut plus à supporter qu'un seul siège, celui de ]813. Cette année-là, les troupes françaises qui Toccupaient se virent investies par les alliés. Mais la garnison , quoique peu nombreuse, tint bon et ne capitula que le 3 mai 1814, sur Tordre du roi Louis XVIIl, trente-quatre jours par conséquent après la prise de Paris et vingt-deux après l'abdication de Fontainebleau.

Aujourd'hui Koevorden a cessé d'être une place forte. Un système de défense tout spécial, et récemment adopté par les Pays-Bas, relègue parmi les inutilités ces forteresses frontières jadis considérées comme de première importance. On a donc démoli ses portes et éventré ses remparts. Mais, malgré soi, quand on erre sur cette savante colline, chef-d'œuvre de Coehoorn, qui entoure la ville de ses formidables bastions , on se prend à regretter que

* Les corbeaux crient : Demain ! demain I — Mais la tête de corbeau dit : Aujourd'hui ! — Les cloches peuvent sonner, — Ni fortifications ni marais ne peuvent rien.

Vondei joue sur le mot kras (craj),qui imite le cri du corbeau et, en latin, signifie demain, et sur le nom de Rabenhaupt, qui veut dire (éfe de corbeau.

212 LA HOLLAIVDE PITTORESQUE.

ces beaux travaux soient appelés à disparaître. Ils étaient de véritables œuvres d*art. A ce titre, ils auraient mérité d'être conservés , alors même que tant de patriotiques souvenirs ne se rapporteraient point à leur c>Listencc,

LES FROMTIKRËS UhlNACKES. 213

Page 1