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et souriant, la figure ouverte, bonne prestance du reste, mais rien de terrible ni d'effrayant. Cela dérangeait un peu nos impressions, car le peuple de Venlo possède, grâce à son histoire, une réputation assez farouche. De tout temps, en effet, il se montra batailleur, altier, impatient du moindre joug. Quand il n'avait pas à repousser les efforts des ennemis, c'est à sa garnison qu'il cherchait volontiers dispute; et celle-ci avait très-rarement le dernier mot. (( Geste bourgeoisie de Venloo, écrivait au seizième siècle un consciencieux chroniqueur \ a tousiours esté ennemie et moqueuse de tous gens de guerre de quel party qu'ils fussent. Je les ay veu iusques à trois fois en divers temps , en l'une desquelles i estoye , chasser leur garnison, aussi bien d'un party que de l'autre. »
Suivant qu'ils appartiennent à l'un ou l'autre' camp, ce sont les Italiens, les Espagnols, les Anglais ou les Allemands auxquels ils s'en prennent. En 1586 *, le duc de Parme s'empare de la ville et y met forte garnison ; en 1590, toutes ses troupes étaient expulsées par les bourgeois, qui, ccnon contents de s'en étredespêtrés, leur disent mille poûilles » . Mènté chose avait eu lieu dix ans plus tôt.
Il faut lire dans les auteurs du temps les roups de main de cette population turbulente et entreprenante, qui,
^ Messire François le Petit.
^ Il existe à la bibliothèque royale de la Haye une plaquette excessivement rare qui donne le journal de ce siège. Elle fut publiée à Anvers, Tannée même de la prise de Venlo (1586), et porte le titre de Beschrijuinghe der Stadt van Venloo. Sous le titre se trouve une petite vignette représentant le duc devant les remparts de la ville*
Les frontières menacées. 3d9
par plus d'un point, ressemble à celle de Findocile Nimègue. Les amusements auxquels elle s^adonne montrent, du reste, quel était son esprit. C'est en 1588, dans cette douce et placide cité, qu'en guise de récréation furent inventées les bombes. Le bon peuple était plongé dans une admiration béate à la vue de ces projectiles, qui éclataient en Pair. A chaque fête on en faisait une grande dépense, jusqu'au jour où, ayant de la sorte incendié la moitié de la ville , on s'aperçut que ces terribles engins pouvaient être employés à tout autre chose qu'à la célébration des réjouissances.
Aujourd'hui l'humeur est moins batailleuse et les distractions sont plus calmes. La population vit en excellente intelligence avec l'armée néerlandaise, qui possède à Venlo une école de cavalerie, et même il est fort présumable que si la garnison devait quitter la ville, son départ attristerait plus d'un joli visage, et ferait couler quelques pleurs.
Le soir nous crûmes avoir l'explication de ce remar^ quable changement. Après un détestable dîner, retirés dans nos chambres ^ nous nous apprêtions à goûter un repos bien mérité, quand tout à coup les vitres se mirent à vibrer avec une violence extraordinaire. Des effluves d'harmonie arrivaient jusqu'à nous , faisant tréinUer les parquets et secouant lés murailles. Le trombone écor chait l'air, le cornet à piston rugissait et l'ophicléide mugissait sans mesure. Nous nous précipitâmes à la fenêtre. De l'autre côté de la rue, une rue étroite s'il en fut, quelques amateurs, appartenant à une « Philharmonie » quelconque f sVxerçaient les poumons sur ces cuivres
sonores. Us dépensaient sans doute dans ces distractions assourdissantes le trop-plein de leur fougue guerrière ; et puissance de Fharnionie! celle-ci, bien qu'absente, adoucissait leurs mœurs. Ce beau concert dura jusqu'à minuit. Bon nombre de passants s'étaient amassés sous les fenêtres et ne ménageaient pas les quolibets, montrant qu'ils avaient l'oreille singulièrement plus juste qu'on ne l'aurait pu croire d'après ce curieux échantillon.
Le lendemain, de grand matin, nous reprîmes nos courses, encore un peu assourdis par la cacophonie de la veille. Il ne nous restait plus à visiter que l'hôtel de ville. C'est vers lui que nous portâmes nos pas. Le sladhuis de Venlo s'élève sur une gentille place carrée d'une régularité parfaite, propre à faire plaisir, mais bien douloureusement pavée. Cette place est entourée de maisons fort simples, mais gracieuses et joyeusement coloriées en beurre frais et en gris souris. Tout monument qu'il est, le sanctuaire municipal n'a pas été lui non plus épargné par le badigeon. Il a revêtu une belle couleur jaune serin qui ne l'empêche point toutefois , grâce à ses deux tourelles octogones et à son perron à double rampe, d'avoir une physionomie assez pittoresque. Construit en 1595, il servit jadis d'habitation à l'archiduc Albert, et celui-«i n'y a guère laissé, comme trace de son passage, qu'une prétentieuse inscription, qui prouve que la modestie n'est pas toujours la qualité dominante des princes :
IVSTVS SVBJECTIS, PRVOBNS UIBI, FORTIS IN HOSTES
IMPERO, CONSVLO, STO, LEGIBVS, ORE , »H\'V.
GLARVS AVO, ALBERTVS, PATRE FRATRK QVE^ CESARS, REGB,
SVM PATRE , REGINA UATRE , ISABELLA SA. T. A.
LES PROXTIÈRES MENACÉES. 401
A rintérieur, le êtadhuis restauré en 1609, et refait au dix-huitièmiB siècle quand Venlo fut définitivement cédée aux Provinces-Unies , n'a conservé qu'une seule pièce offrant quelque intérêt. C'est Isiraadzaal, ou salle du conseil, qu'on pourrait appeler plus exactement salle des capitulations, car on en signa quatre au moins dalis cette jolie pièce. Elle est entièrement tendue en cuir de Cor* doue aux reflets chauds et dorés, et décorée d'une cheminée monumentale et de quelques bons tableaux.
Parmi ceux-ci, il faut mentionner une sorte de jugement dernier, placé au-dessus de la porte d'entrée, et qui (n'étaient quelques fautes d'anatomie) pourrait être attribué à Rubens et doit être de l'un de ses élèves. Un portrait du Christ et un de la Vierge, appartenant à l'école florentine, viennent ensuite, bonnes et sérieuses peintures qu'on a malheureusement placées à contre-jour. Puis, aux deux angles de la pièce, se trouvent deux curieux monuments de la fin du seizième siècle ou des premières années du siècle suivant. Ce sont deux vastes cartouches, de fort joli dessin et d'élégante tournure, dont l'un renferme une de ces horloges compliquées qui disent tout excepté l'heure exacte, et l'autre une peinture allégorique représentant la Justice et la Paix qui se donnent la main.
Enfin, pour compléter la décoration de la pièce, les magistrats, en bons et fidèles citoyens de Venlo, ont accroché au mur le portrait de quelques célébrités nées dans la ville. C'est d'abord un Michel Mercator, qui m'est absolument inconnu, et qui fut sans doute un parent de l'illustre géographe enterré àDuisbourg.Puis
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c'est Hubert Goltzius, latiniste et helléniste qu'il faut bien se garder de confondre avec Hendrik Goltzius, le célèbre peintre; et enfin Ericius Putenaus (ou, si Ton aime mieux, Hendrik Van de Putten, ou encore Henri Du Puy), dont tous les érndits connaissent les œuvres principales.
Ses travaux sur la bibliothèque Ambrosienne de Milan et sur rinvasion des barbares en Italie eussent, ei^ effet, suffi à lui acquérir une juste célébrité, si son pamphlet sur la couronne royale (I$aacî Ca$auboni conma regia)^ en lui valant Tinimitié du roi Jacques , n'eût mis le sceau à sa réputation. Tant il est vrai qu'un peu de persécution aide toujours à la gloire ^
Parmi les enfants de Venlo, il en est encore deux dont j'aurais voulu voir le portrait dans ce sanctuaire muni* cipal. C'est le peintre Jan Van Cleef, qui devrait être au moins représenté là par une de ses œuvres , et le coUec* tionneur Fodor, le fondateur de ce musée d'Amsterdam qui porte son nom. C'était un amateur assez connu dan^ le monde des arts pour qu'on l'admît dans ce sanctuaire de famille. Mais si Van Cleef n'est pas représenté à l'hôtel de ville, il l'est à la grande église par deux bons
^ L'irascible monarque ne craignit jnis de, réclamer de son frère et cousin l'archiduc Albert < justice et réparation contre k personne d'Iricius Pùteanus, professeur en l'Université de Louvain, pour le libelle diffamatoire qu'il a osé escrire et publier contre nous et. pur lequel il s'est efforcé malicieusement et calomnieusement de flestrir notre réputation • • Heureusement il ne fut pas tenu compte de ces exigences , et Dupuy consenra m chaire à rUnivertité de Loavalu*
LES FRONTIÈRES MENAGEES. 403
tableaux, une « Annonciation » et un u Saint Georges » . Quant à M. Fodor, sa ville natale lui garde peut-être rancune de ce qu'il a enrichi la capitale d'une collection qui aurait dû revenir à son lieu de naissance, lequel, par parenthèse, en avait singulièrement plus besoin; et, en cela, Venlo n*a eut être pas tout à fait tort«
40% LA HOLLANDK PITTORESQUE.
Roermond. — Le catholicifme flamand. — Lef sanctaairef. — Un chefd'œuvre de patience. — Le Munster. — Saint-Chriftophe. — Poésies patriotiques. — Une coutume soldatesque.
Si Venlo surprend le voyageur qui descend des provinces du Nord, en lui révélant tout un monde de préoccupations et d*habitudes nouvelles, on peut dire que toutes les impressions que Ton a ressenties en la visitant se trouvent, dès qu'on pénètre dans Roermond , affirmées et confirmées avec une force toute particulière.
Jamais , en parcourant Roermond , on ne se figurerait ctre dans une ville de la vieille Gueldre, compagne d'Arnhem et de Zutphen , et dont la qualité rimait avec celle de Nimègue dans le couplet qu'on n'a pas oublié. La politique , en Tarrachant à son ancienne province et en la réunissant au Limbourg, s'est trouvée d'accord avec la géographie et l'ethnographie. En Gueldre elle devait faire tache. En Limbourg elle est rentrée dans son milieu moral, intellectuel et religieux, au sein de sa famille, si je puis m'exprimer ainsi.
Et d'abord Roermond est, avant tout, une ville catholique et épiscopale , mais non pas à la manière italienne ou française, c'est-à-dire avec une forte dose d'indifférence et même de scepticisme chez les fidèles, une bonne
provision d'indulgence dans le clergé, et un peu de laisseraller de part et d'autre. Elle est catholique et épiscopale à la manière flamande, c'est-à-dire d'une façon étroite, inquiète, intolérante et militante. Il semble, en effet, que dans ce bon pays des Flandres le calvinisme ait déteint sur le catholicisme, tant celui-ci est devenu sombre et réservé. Il n'a plus cet aspect joyeux , accueillant et bienveillant qu'on lui voit dans le midi de l'Europe. Considérant le voisinage de T «ennemi» comme une perpétuelle menace, se sentant contrôlé et surveillé par les protestants qui l'entourent, se croyant mal compris, le clergé prend des allures austères, une sévérité d'attitudes, un abord peu conmiunicatif, que nous ne lui connaissons guère chez nous. An lieu d'être un pacificateur préchant la concorde, il devient un soldat du Christ, excitant à la croisade. 11 ordonne à ses ouailles de se serrer autour de lui pour éviter la contagion, et, pour asseoir plus solidement son empire sur les esprits, il entend régenter les intérêts et dominer où il n'a que faire. On a vu, dans cette petite ville de Roermond, l'évêque, du haut de son siège, présider aux élections municipales et lancer des mandements contre les candidats libéraux. Le clergé, à sa suite , entrait carrément dans la bataille , sans songer qu'il en sortirait amoindri.
Le résultat de ces luttes mesquines, où les intérêts divins sont trop intimement associés aux intérêts matériels , est d'augmenter encore l'austère réserve du clergé. Sachant qu'à toute heure il doit être prêt à combattre pour le spirituel et le temporel, il est soldat avant
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tout, et ignorant quels seront exactement les adversaires du lendemain , il évite de se lancer trop avant dans une société qui lui est suspecte à tant de titres. < Non -seulement on ne voit pas ici, comme en Italie, les ecclésiastiques fréquenter le café et aller au théâtre, ce qui paraîtrait un affreux scandale, mais ils se retirent même du monde et pratiquent à peine ces relations aimables et journalières qui en font en France de joyeux commensaux et des partners agréables. Ils se replient, au contraire, sur eux-mêmes; leur foi alors s'exalte; la pratique leur apparaît comme le seul moyen d'affermir le sentiment religieux, et dès lors ils multiplient les sanctuaires.
Dans les environs de Roermond , ces sanctuaires abondent; on en voit de tous côtés. Le long des routes, les petites chapelles apparaissent tous les cent pas avec leurs lampes , leurs statuettes de cire et leurs fleurs artificielles. Quelques-unes de ces madones font des miracles; à celles-là on bâtit des églises, et bientôt à côté de ces églises s'élèvent de superbes couvents.
Nous visitâmes une de ces vierges miraculeuses, la plus célèbre des environs. Il y a trois siècles, on la trouva dans un puits. Le berger qui l'en sortit l'accrocha à un arbre. Dès le seizième siècle, cet abri trop rustique fut remplacé par une modeste chapelle , qu'on a transformée de nos jours en une jolie petite église romanobyzantine. On y vient en pèlerinage de vingt lieues à la ronde, et au moment de notre visite on achevait tout auprès rinstallatioQ 4' une énonne inaisoQ de reUg^uses.
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LES FROXfTlÈRËS MEXAGÉES. 407
Nous eûmes la curiosité de voir de très -près cette statue de la madone. C'est une gentille petite sculpture en bois, d'un bon travail, annonçant le commencement du dix-septième siècle. Elle est élégante et gracieuse. Malheureusement on n'en peut dire autant de toutes celles qu'on rencontre en chemin, non plus que de ces gigantesques crucifix qu'on aperçoit dans les rues de Roermond.
Ces grandes images de bois peint, d'un travail plus que sommaire et d'un goût fort contestable, sont parti* culièrement choquantes dans cette aimable petite ville, car, depuis de longues années, celle-ci est en possession de fournir toutes les églises et tous les sanctuaires, à cent lieues à la ronde, d'objets de sainteté, retables, sta-* tues, autels, châsses et le reste. Roermond possède, en effet, plusieurs ateliers où l'on fabrique tous ces objets. Ses sculpteurs et ses peintres jouissent d'une réputa* tion très-méritée. Quelques-uns, dans le nombre, sont même de très-remarquables artistes. On nous fit visiter l'atelier de l'un d'eux, M. de Leeuw, qui achève en ce moment un chef-d'œuvre de patience et d'habileté. C'est un portrait de la reine des Pays-Bas. Ce portrait, en bois sculpté , est entouré d'un cadre formé par des nymphes gracieuses, des amours bouffis et des guirlandes de fleurs. Le tout ne mesure guère plus de vingt centimètres de haut. C'est un prodige de finesse et d'exécution délicate. Les nymphes n'ont pas plus de quatre à cinq centimètres, et l'on peut compter les Jbssettes de leurs joues et les ongles de leurs doigts. Les camées de
leurs bijoax sont des portraits reconnaîssables. Avec la loupe nous découvrîmes, délicatement posées sur des roses, des mouches que nous n*avions pas vues tout d'abord , et qui sont presque imperceptibles à Fœil nu. Je ne suis pas bien convaincu qu'avec un microscope nous n'aurions pas découvert les insectes parasites de ces mouches, car rien n'a été oublié.
Mais c'est assez parlé de ces faits accessoires , il faut nous occuper de la ville elle-même. Quoique Roermond soit fort jolie et bien percée , on ne reconnaîtrait guère en elle cette u très-grande » cité dont il est question dans le vieux couplet gueldrois. Il faut qu'elle ait singulièrement décru depuis ce temps, ou que les autres aient beaucoup grandi , car elle est la moins considérable des quatre. Guicciardini nous dit qu'en son temps, elle était tt cité bien peuplée, riche, belle en édifices » . Pontanus nous la dépeint a ville agréable , riche , spacieuse, excellant en monuments sacrés et civils , publics et pri* vés 7) . Et c'est le jugement qu'on pourrait encore porter sur elle, si la guerre, et surtout le feu, ne lui avaient ravi une partie de sa parure monumentale.
Le plus terrible des incendies qui la ravagèrent, celui du 31 mai 1665, fut causé par une imprudence. Il éclata pendant une procession qu'on faisait pour l'anniversaire de la dédicace de la ville. Les bourgeois, en armes, suivaient le pieux cortège, et tiraient, en signe de réjouissance, quelques coups de fusil. L'un de cetix-ci mit le feu à un toit de chaume. En un iustant, l'incendie se propagea avec une extrême rapidité, réduisant en
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cendres un grand nombre de maisons , des églises , des couvents et le palais épiscopal ' . Un peu plus , la ville tout entière était dévorée par ce brasier, et Roermond finissait comme elle avait commencé ; car si elle manqua de périr au milieu d*une cérémonie religieuse, c*est à un établissement religieux qu*elle est redevable de Fexistence.
Jusqu^au commencement du treizième siècle, en effet, sur remplacement qu*elle occupe aujourd'hui, on ne voyait qu*un château , ou plutôt un simple rendez-vous de chasse. A cause de Fembouchure de la Roer, petite rivière qui se jette à cet endroit dans la Meuse, on Tavait appelé Roermond*. En 1218, Gérard III, comte de Gueldre, à Tinstigation de Richarde de Brabant, sa mère, qui devait en être la première abbesse, substitua au château un superbe couvent'. Ce couvent fut concédé aux dames nobles de Tordre de Ctteaux. Pour cultiver leur domaine, ces nobles dames eurent besoin d'un personnel assez nombreux; bientôt, pour loger les travailleurs , quelques maisons furent construites à Tentour de Fabbaye. « Et, en peu d'années, nous dit Pontanus, cette agglomération prit un tel accroissement, que c'est là qu'on doit faire remonter la véritable origine et la célébrité de la ville. »
^ Voir les Délices des Pays-Bas.
^ Roermond signifie bouche de la Rcci.
3 L'épitaphe de Gérard III, culerré à Roermond dans l'église du Munster, raconte en détail «es origines et la fondation de ce couvent.
Cette magnifique abbaye, berceau de notre jolie cité, n'est pas malheureusement parvenue jusqu'à nous. Entamée par rincendie de 1665, elle fut complètement démolie en 1797; mais si le cloître et ses dépendances ont à peu près entièrement disparu, l'église nous est restée, et constitue encore aujourd'hui un monument des plus curieux, et nous pourrions ajouter des plus rares , car, à l'exception de l'église des Apôtres à Cologne, il n'existe peut-être pas en Europe une autre basilique où l'on rencontre le style romano-byzantin des bords du Rhin mélangé à celui de la transition. Toutefois, et c'est une opinion absolument personnelle que j'exprime ici, il me semble que ces monuments de la transition sont moins beaux et surtout moins impressionnants que ceux des grandes époques. A mon sens, l'architecture doit avant tout exprimer des idées; c'est là son premier devoir. Or, ces idées sont d'autant plus saisissantes, que les moyens employés sont plus purSjet plus corrects. Les compromis peuvent être plus ou moins heureux, plus ou moins agréables à l'œil, ils manquent presque toujours de puissance et plus souvent encore de clarté. Ces réserves faites, je n'éprouve,, du reste, aucune diffi* culte à reconnaître que le Munster de Roermond est une curiosité archéologique de premier ordre , et qui mérite l'attention de tous les gens compétents.
Comme la plupart des chapelles abbatiales, c'est un monument de médiocre grandeur ; mais elle est admirablement conservée dans sa forme primitive, qui est celle 4*une croix latine^ Les dispositions £|rcl)iteçturales sont,
da reste, à peu près les mêmes que dans les basiliques du onzième et du douzième siècle. La nef est complétée par deux bas côtés, sur lesquels règne une galerie (emporkirche), mais le tout s'arrête aux bras du transept, où la galerie se termine par un mur troué d'une niche , qui jadis servit sans doute à placer des petits autels. Tout le corps de Téglise est bâti en style plein cintre , à l'exception de r abside du chœur et de celles qui terminent les bras du transept, lesquelles ne sont point hémisphériques, mais pentagones (ce qu'on ne voit jamais dans les basiliques du onzième et du douzième siècle, non plus qu'à l'église des Apôtres). A l'intersection de la nef et du transept, s'élève une coupole octogone qui complète la décoration de cette partie de l'édifice. Enfin, à l'extrémité occidentale, se dresse un bâtiment construit dans le style ogival primaire, avec des fenêtres en lancettes qui indiquent une époque très -postérieure. Ce bâtiment, qui se raccorde assez bien aux galeries intérieures, constitue une sorte de jubé au-dessous duquel se trouvait autrefois la principale entrée de l'église, aujourd'liui murée, probablement pour combattre l'affaissement dont cette partie donne des signes ^ Merveilleusement conservée à l'intérieur, Notre-Dame du Munster ett malheureusement moins bien partagée
1 M. Eyck Van ZuylicheD a écrit une courte notice sur cette église, et M. Schayes, dans son Histoire de l'architecture en Belgique, en a donné également une description, mais assez incomplète et qui semblerait indiquer qu'il n'avait pas visité le monu? ment qu'il décria .
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quant au dehors. L'abside n*a pas beaucoup souffert. Sa coupole élégante, cantonnée de deux tours, est demeurée à peu près intacte. Mais il n*en est pas de même de la partie occidentale, qui, démolie, puis reconstruite tardivement , ne présente plus de traces des constructions primitives. Pour les restaurations qu'on exécute en ce moment, on en est donc réduit à de pures conjectures. Ces restaurations, toutefois, sont conduites avec une prudence excessive, et nous devons reconnaître que Tautorité compétente a fait preuve de beaucoup plus de tact et de discernement qu'on n'en trouve ordinairement. Non-seulement elle s'est tout d'abord adressée à un architecte de talent, qui depuis longtemps a fait ses preuves , mais encore elle a pris soin de faire contrôler les projets de son architecte par le savant dont les connaissances spéciales lui offraient plus de garanties , et nous avons vu avec infiniment de plaisir les plans de M. Cuypers contre-signes par M. Viollet-le-Duc. Il n'y. a donc pas à se plaindre de l'intelligence de la commission qui préside aux travaux , non plus que de son zèle. Ce dernier devrait plutôt même être réprimé qu'excité , car il va quelquefois un peu trop loin , et prodigue à la vieille église des embellissements dont elle n'a que faire. C'est ainsi qu'en examinant attentivement les chapiteaux nouvellement réparés des colonnes qui entourent le chœur, nous décrouvrîmes , mêlées à d'autres ornements , des petites têtes excessivement modernes, avec favoris et lunettes, qui, placées en cet endroit, faisaient un très-ridicule effet. Ces portraits
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peuvent être fort ressemblants ; mais ce sont là des fan* taisies d'un goût plus que douteux , et Ton fera bien de les faire disparaîti*e , pour éviter que le fameux dicton Nomma slultorum.,. ne reçoive une variante très-facile à deviner.
Heureusement le Munster renferme d'autres monuments plus anciens que ceux-là et d'un « meilleur costume » , comme on eût dit jadis. Tout d'abord il nous faut parler du magnifique tombeau où reposent le fondateur de l'église, Gérard III, comte de Gueldre et Zut<phen, et sa femme Marguerite de Brabant. Les deux statues couchées sur ce vaste mausolée sont deux précieux restes de la sculpture du treizième siècle. Elles sont toutes deux fort simples de pose et d'exécution. Le comte et la comtesse ^ont étendus l'un près de l'autre, sur une dalle de marbre noir, portée par douze colonnettes à chapiteaux dorés. Leurs têtes doucement posées sur un coussin doré , leurs yeux à peine clos , leurs traits calmes, leurs physionomies douces et honnêtes respirent la bonté. La lèvre supérieure du comte, qui déborde légèrement l'inférieure , la fossette qui creuse son menton, donnent à ce portrait un grand accent de vérité, en même temps qu'elles semblent esquisser un sourire, comme si le bon seigneur s'était gaiement endormi pour rétemité. Il est habillé d'une longue robe bleue plissée et d'un manteau vert rejeté en arrière, avec non pas l'épée au côté , mais l'escarcelle ; ce qui vaut mieux quand on fait construire des églises. La comtesse est vêtue de blanc avec un manteau doré , et porte sur la tête une
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cornette a mentonnière. ËHe a Tair placide et semble se reposer d*une vie saintement remplie. Tous deux ont la main gauche sur le cœur, les cheveux dorés et un gros médaillon suspendu au cou.
Non loin de là, se trouve une autre belle œuvre. C'est un retable magnîGque. La partie centrale, qui est divisée en six compartiments, est remplie par des petites scènes sculptées et peintes, représentant les principaux ' épisodes de la Passion ; les deux volets sont couverts de peintures excellentes dont Fune, le jardin des Oliviers, rappelle la belle gravure de Goltzius que tout le monde connaîjt. Le portrait de saint Pierre surtout est frappant de ressemblance. Si nous en croyons les archéologues du pays, Téglise de Munster aurait possédé jadis bon nombre d'autres monuments tout aussi précieux, dont son clergé se serait dessaisi par ignorance , indifférence ou avarice. Ce beau retable lui-même n'aurait été sauvé que par suite de son délabrement. Mais ne nous hâtons pas de dire : « A quelque chose malheur est bon » ; car un des anciens de la ville prétendait, il n'y a pas encore bien longtemps, se rappeler que, lorsque cette belle œuvre a se trouvait conune objet de rebut dans le jubé de l'église, des curieux en détachaient sans remords les figurines et les emportaient ' » .
Ce superbe tombeau et ce retable magnifique, tous deux aujourd'hui fort habilement restaurés, sont à peu
1 PvbUeation de la SocUté historique et arckioh^igm dmiê le duché de Linibourg»
LES FROiVTIËRES MENAGEES. 415
près les seuls objets de prix qui soient demeurés dans le Munster. Ce n'est, en effet, que pour mémoire qu'on peut mentionner un tableau de qualité modeste, divisé en seize compartiments, représentant les diverses scènes de la Passion, et un portrait d'évéque, peinture fort ordinaire et dont je n'aurais même pas fait mention, sans une inscription qui intéressera peut-être quelqu'un de mes lecteurs. Sur U bande inférieure du cadre, il y a, en effet, ces sept mots, que je transcris textuellement : patron
CONTRE LA PIBMË ET LA GRAVELLE. Le UOm du Saiut, je
n'ai pu le découvrir, mais je pense qu'en écrivant aux fabriciens ou au sacristain, il serait facile de le connaître. Le Munster, cette église si curieuse et si intéressante, n'est pas, comme on pourrait le croire, la cathédrale de Roermond. C'est une simple succursale. A l'époque où l'évêché fut institué, elle appartenait aux religieuses de l'ordre de Citeaux. L'évêque installa donc son chapitre dans une autre église située sur le marché et « dédiée au benoist Saint-Esprit » . C'était la paroisse de la ville, et elle méritait par son ancienneté l'honneur que lui faisaîl Guillaume Lindan, « prélat très-docte et honorable, comme l'appelle Guicciardini, lequel a escrit plusieurs bons livres, mis en lumière pour le prouf&t cft usage des hommes et de la postérité » . Il est, en effet, question de cette dernière église dans Une charte de 1279; elle était donc, comme construction, à peu près contemporaine du Munster. En 1659, elle menaçait ruine. On consulta les architectes d'alors, qui la trouvèrent bon d'état d'être consolidée et restaurée. Elle fui
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condamnée; et le jeudi saint, le chapitre abandonna le vieux sanctuaire, appelé à disparaître, pour se transporter à réglise Saint-Christophe, où il réside encore de nos jours.
Cette dernière église, beaucoup plus récente, car elle ne date que des premières années du quinzième siècle ^, est entièrement conçue dans le style gothique. Elle présente cette particularité que jusqu'au transept elle se compose d'une nef avec deux doubles bas côtés augmentés de chapelles latérales qui, à partir du transept, se convertissent en trois nefs d'égale hauteur, sans pourtour. Deux de ces nefs se terminent à trois faces de l'octogone. La troisième, celle de droite, est coupée par un chevet droit percé d'une large fenêtre. Saint-Christophe est entièrement construite en brique ; c'est dire qu'intérieurement et extérieurement elle est d'une grande simplicité. Fort heureusement on lui a conservé de fort beaux confessionnaux, une chaire datant du dix-septième siècle, qui est très-remarquable, et plusieurs peintures dont un grand tableau, vaste et sérieuse composition appartenant à l'école de Rubens. Enfin, tout récemment, on a décoré ses fenêtres de beaux vitraux modernes. C'était, en quelque sorte, un tribut que la ville se devait à ellemême, car son nom n'est pas sans avoir figuré dans les fastes de la peinture sur verre*.
^ Une charte, conservée aux archives de la ville, fixe 1410 comme date de la construction de Téglise et du clocher.
2 Voir la Notice sur les peintures sur verre en Belgique , par M. 0. KeUy de Galway.
. A Textérieur, Féglise Saint- Christophe reproduit exactement sa disposition intérieure. La principale entrée est située sous une espèce de porche, à Textrémité du transept méridional. La partie occidentale est occupée par une haute tour carrée, contemporaine de Téglise. Cette tour est flanquée à son sommet de quatre petites tourelles dominées par un campanile central de forme très -originale. Ce clocher, ce porche et cette grande église ont un aspect tout à fait pittoresque.
Du côté du nord, Saint-Christophe est bordé par un ancien cimetière, qui aboutissait jadis aux remparts, dont on voit encore là un vaillant débris. C^est une vieille et noble tour de brique, aux murailles épaisses, sans ouvertures, et dont les redoutables mâchicoulis semblent toujours menaçants. Elle appartenait jadis à la seconde enceinte de la ville , celle qui supporta une dizaine de sièges et quatre ou cinq assauts. Roermond, en efTet, fut encore plus éprouvée que les autres cités de Gueldre ; car non-seulement elle fut attaquée par les ennemis de ses suzerains, mais encore par ses suzerains eux-mêmes, à cause de la fidélité qu'elle gardait à ses légitimes sei*gneurs. Adolf de Gueldre, en effet, ne lui pardonnera ^ jatfiais d'être restée fidèle à son malheureux père, et pour se venger de ces nobles sentiments, il fit des incursions continuelles sur son territoire, et mit tout à feu et à sang\
' « ... Quoiidianas in agros Ruremundensium excursiones instituit ferro, flammaque rem agens,.. » Pootanus, Historiée Geirieœ»
4i8 LA HOLLANDE PITTORESQUE.
A des époques plus récentes, en 1572, 1577, 1632, 1637, 1702, 1795 et 1797, sept fois par conséquent en deux cent vingt-cinq ans, Roermond fut assiégée et prise. L*un des plus désastreux parmi ces sièges fui celui de 1572, où la vUle fut pillée. En 1632, bien qu*elle n'eût que trois cents hommes de garnison, Fattaque par la brèche dura quatre jours entiers et coûta la vie au comte Ernest Casimir de Nassau. Enfin, en 1637, la pauvre Roermond fut u réduite à Tobéissance de Sa Majesté Catholique, après avoir esté furieusement attaquée cinc iours durans par quatre endroicts, tourmentée par trois, et pressée par un assaut général auquel elle ne pouvoit résister ^ » .
Par contre, les deux occupations qui paraissent avoir laissé le moins de traces funestes sont celles de 1672 et de 1795. A cette dernière date, les idées révolutionnaires, que les troupes françaises apportaient avec elleS| semblent même avoir été particulièrement du goût des Roermondois. Partout on installa des clubs à Tinstar de Paris : les u Patriotes » aux Pénitents, sous la présidence du juge de paix Schommers; les « Jacobins h aux Ré^ collets. On peut s'imaginer si les discours allèrent leur train , d'autant mieux que tous les sentiments libéraux se doublaient d'une haine profonde contre les <t Impériaux n , comme on disait alors. Un seul exemple fera voir à quel
^ La Réduction des villes de Vanloo et de RUremonde à robéis» sance de Sa Majesté Catholique. Bruxelles, 1637. La lettre d'oii ce passage est tiré est datée « du camp devant Raremonde| 7 septembre 1637^4
diapason étaient montés les esprits. « Un vieux monsieur, Maertins » , faillit être massacré, parce qu*on le soupçonnait d'avoir caché chez lui des drapeaux autrichiens. .
Grâce à une triple chronique récemment retrouvée, on connaît, presque jour par jour, l'histoire de cette intéressante époque \ On en pourrait raconter les émouvantes journées et en retracer aussi les patriotiques cérémonies. La plus belle de ces solennités fut celle du 2 pluviôse, où Ton planta Farbre de la liberté. Un poète du cru, inspiré par un démocratique enthousiasme, suspendit le lendemain aux branches du peuplier libéral un écriteau sur lequel il avait tracé ce quatrain, qui montre plus d'excellentes intentions que de véritable lyrisme :
Passant, qui me regarde en ce lieu prospéré, Tu dois savoir pourquoi ici je suis planté. Bénis mon institution, le jour qui m'a vu naître, Et jures, à mes pieds, de n'avoir plus de maître.
Lorsque les régiments français qui étaient en garnison à Roermond partirent pour Tltalie , le même poëte sus-
^ Cette triple chronique fut découverte il y a quelques années , dans l'étude de M. Ch. Cuillers, notaire à Roermond. C'est le journal de trois personnes difJércntes qui, sans se connaître, avaient pris soin de relater tous les événements s'accomplissant sons leurs yeux. Ces trois personnages sont : 1^ la demoiselle Van Eisacker, dont le journal va de 1769 à 1819 ; S» Pieter Hendrick Scheurs (1794-1799); et S» le chef de magasins Ramockers (1781-1802).
4Ô0 LA HOLLANDK PITTORESQUE.
pendit au même arbre un autre quatrain qui, celui-là, offensait un peu moins la prosodie :
Arbre chéri de rhomme libre , Les Français en ces lieux t'ont planté. Ils vont apprendre au bord du Tibre A propager la liberté.
La population ne se borna point, du reste, a ces adieux poétiques. Elle fit la conduite aux troupes qui s'en allaient, leur criant : « Au revoir! » Le clergé lui-même s^associa à ces marques de sympathie. Pendant tout le temps de l'occupation il avait fait, du reste, excellent ménage avec Tarmée républicaine. Hoche, à son passage dans le pays, habita chez le curé de Maesbracht. Vandamme logea également à Roermond chez un ecclésiastique. Quant aux troupes, elles avaient reçu les ordres les plus sévères de respecter tout ce qui touchait au culte; et le moindre manquement à la discipline était rigoureusement puni.
Un jour, quelques soldats, en Tabsence de leurs chefs, brisèrent le grand crucifix de Mérum. Les paysans de ce village, indignés et furieux, se précipitèrent sur les soldats, en tuèrent un, en arrêtèrent un autre, et, après avoir garrotté ce dernier, le conduisirent à Roermond, où ils se présentèrent avec leur prisonnier devant le général. Celui-ci rassembla ses soldats dans la rue Basse, et là, sur le front de la troupe, fit couper les cheveux au soldat sacrilège , et, aux applaudissements de la foule, le renvoya de Tarmée.
En 1673, les rapports entre Tarmée française et le
LES FRONTIÈRES MENACÉES. 4îi
clergé roermondois avaient également été empreints d'une grande cordialité. Cette fois, nos soldats n*apportaient pas dans le pays des idées révolutionnaires, mais seulement Fusage de la pipe ' . Dans la fréquentation de leurs nouveaux amis, les ecclésiastiques prirent si bien rhabitude de fumer, que quelques années plus tard, en 1677, Tévêque Reginald Gools dut, par un mandement, défendre au clergé de Roermond Fusage immodéré du tabac, qu'il qualiflait de coutume soldatesque : tt tabaci more militari immodicum usum. »
Il serait assez difficile de préjuger Faccueil qu'on ferait aujourd'hui à nos soldats, s'ils revenaient dans le pays, et cela importe peu, car ils n'ont guère de chance d'y revenir. Ce qu'il est aisé de constater, par exemple, c'est la gracieuse amabilité avec laquelle les Roermondois reçoivent les étrangers qui viennent amicalement frapper à leur porte. L'hospitalité est pratiquée par eux de la façon la plus cordiale et la plus obligeante. Pour ma part , je n'oublierai jamais les heures charmantes passées chez un des jeunes échevins de cette gentille cité, ni les joyeuses excursions qu'il nous fit faire dans les environs de Roermond.
< M. Louis Figuier mentionne cetfe particularité, que c'est pendant le siège de Maëstricht (1672) que Fusage de la pipe se généralisa dans Farmée française ; jusque-là on s'était borné à la prise. (Voir Année scientifique et industrielle ^ 1866.)
4!» LA HOLLANDE PlTTORIîlSQUE.
Ifaëttriclit. — Soavenin aatiques. — Le faabourg de Wijck. — Histoire d'an mattre de chapelle. — La porte de l'Enfer. — Notre-Dame. — Saint-Servaii. — La chapelle de Gharlemagne. — La foire aux reliq«ea. — Le tréaor et lea archivet. -^ Le purgatoire. — Le noyu miraculeux.
En quittant Roermond, nous approchions singulièrement du terme de notre voyage. Maêstricht n*était plas qu'à quelques lieues, et, sous peine de sortir de Néeplande, il nous était interdit d^aller plus loin. La vieille cité gallo-romaine est située, en efiTet, sur rextrême limite du royaume. A Test, au sud et à Touest, elle est entourée par des provinces étrangères, et au nord seulement un mince lambeau de territoire la rattache à la mère patrie.
Si Ton voulait décrire soigneusement Maêstricht, il faudrait lui consacrer au moins tout un volume. Il en faudrait même davantage, car on en a déjà écrit plusieurs sur son histoire sans que tout ait été dit. Chaque pas que Ton fait à travers ses rues suscite^ en eiTet, mille souvenirs. Il n*est point de place, point de monument, qui n'ait un fait à raconter, qui ne rappelle une anecdote oa la mémoire d^uU glorieux personnage. A chaque coup de pioche qu'on donne dans son sol, celui-ci semble vou loir redire quelles races Font foulé, quels peuples Font
LES FROXTIERES MEXACEES. 423
cultivé, habité, embelli, couvert de monumenls, quelles générations Tout abreuvé de leur sang et sont mortes pour le défendre.
A la place même où Ton débarque, à Tendroit où s'élèvent les bâtiments de la station du chemin de fer, on a trouvé, en construisant la gare, des substructions romaines. Trois grandes jattes en terre rouge et un barillet de verre attestaient en outre la présence en ces lieux des antiques Latins. Partout autour, dans la campagne, on rencontre des preuves éloquentes de leur séjour. Ce sont des ruines de villas, des fragments de moscuques, des urnes funéraires, des tombeaux en partie détruits qui viennent perpétuer le souvenir de ces illustres conquérants ^ .
Longtemps avant eux, du reste, à cette époque dont rhistoire n'a pu être refaite, le pays était occupé par des peuplades nombreuses, et les silex taillés qu'on rencontre fréquemment sur la montagne Saint- Pierre nous disent assez que les races primitives avaient déjà fait des environs de Maëstricht un lieu de séjour préféré, constamment habité par leurs tribus errantes.
Dès qu'on approche de la ville, de fiers bastions idennent évoquer de plus récents souvenirs. Ce sont les remparts de Wijck, le faubourg de Maëstricht, la fraction de la tiiè qui occupe la rive droite de la Meuse. Son nom, qui signifie « refuge » , a une sorte d'éloquence. Il
1 Les antiquités romaines trouvées à Maëstricht ont été décrites par M. G. Leemans, Féminent directeur du musée de Leyde. Voir Romeinsehe Oudheden gewmdin t$ Uaastrieht*
semble qu*on le lui ait donné parce que, la ville perdue, les habilants pensaient encore trouver là un asile assuré.
11 y a quelques années, Wijck possédait une autre enceinte ', beaucoup plus vieille et aussi plus curieuse. C'était celle contre laquelle étaient venus se briser les efforts des Espagnols, celle dont Strada avait vu « les fossés remplis par le sang des assiégeants » . Elle enveloppait toute la ville, et chacune de ses pierres pouvait raconter quelque acte d'héroïsme ; car ce n'étaient pas seulement les bourgeois qui avaient défendu pied à pied le sol de ces remparts, mais aussi les femmes, intrépides compagnes de leurs maris intrépides. En 1632, et avant cela, en 1 579, on vit en effet les vaillantes Maêstrichoises, organisées en bataillons, accepter avecjoie les plus rudes fatigues. Elles se réunissaient au son du tambour, et, armées de pelles et de pioches, elles s'en allaient, enseigne en tête, réparer les brèches sous le feu de Fennemi*.
Un pareil exemple électrisait les hommes. En 1579, pour ne parler que de ce siège, les Espagnols avaient été tt tant de fois chassez desramparts, qu'ils n'en ozoyent plus approcher pour les assaillir ' n . Les assiégés , au dire même de Strada, u ne désespéraient point encore, bien que les troupes couronnassent leurs murailles » •
^ Cette enceinte fut détruite de 1867 à 1869 , malgré les protestations de tous les archéologues de la province. M. Alex Schaepkens a dans une suite de lithographies conservé le souvenir des portes principales.
^ Voir Loyens, Brevis etsuccineta Synopsis, etc. Bruxelles, 1672.
•** Voir la Grande Chronique, etc. — Meteren, Histoire des Pays-Bas, — Strada, le Clerc, BentivogHo, etc., etc
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LES FROXTlfcRKS MKYACIÎES. 425
Aussi, ne pouvant enlever la place de force, le duc.de Parme, eut-il recours à la ruse. 11 ouvrit des négociations avec les assiégés, et profitant de ce que les bourgeois, confiants dans sa parole, étaient devenus « tant plus floches et ne faisoyent le devoir à leur garde » , il introduisit une nuit quelques troupes par surprise et emporta la ville d'assaut.
Exaspérés par Théroïque résistance des assiégés, ses soldats se conduisirent comme de véritables bétes fauves, « tuant tout ce qu'ils rencontrèrent, trois heures de long, sans y rien épargner, hommes ni femmes, jeunes, vieux, tant que le prince eut commandé de cesser la tuerie ; lors ils commencèrent à prendre les bourgeois prisonniers et à les rançonner ' » . Ce sont là de ces victoires qui faisaient dire au vieux Guillaume Baudart (qu'on ne saurait pourtant accuser de sensibilité): K Victttsflet et Vfctor non gaudet » , le vaincu pleure, et le vainqueur n'ose pas se réjouir.
Ce n'était pas, du reste, la première fois que Maëstricht était éprouvée par un semblable désastre. Trois ans plus tôt elle avait déjà opposé aux Espagnols une pareille résistance, subi un pareil assaut et une aussi horrible dévastation. Une gravure ancienne nous a conservé le détail de cette épouvantable tuerie*, et la notice latine qui l'accompagne est pleine des plus douloureuses révélations.
Heureusement tous les sièges que Maastricht supporta
A Grande Chronique de Hollande et Zélande, etc. 3 Voir la PoUmographia, déjà citée.
ne ,se tenninèrent pas d'une façon aussi lamentable. Cinq fois, en moins d*un siècle et demi, la vaillante cité sut repousser ses ennemis ligués contre elle : en 1284/ 1304, 1334, et deux fois en Tannée 1408. Les armées qui vinrent Fattaquer furent obligées de lever honteusement le siège et de se retirer poursuivies par ses héroïques bourgeois \ Mais, alors même que ces nobles faits d* armes n'existeraient pas, la seule défense de 1676 suffirait pour l'illustrer à jamais.
Au mois de juillet de cette année-là, pendant qu'on négociait à Nimègue, le prince d'Orange vint mettre le siège devant Maëstricht. Il espérait en avoir d'autant plus facilement raison, que le maréchal d'Estrades, qui était à la fois gouverneur de la ville et plénipotentiaire au Congrès, se trouvait forcément absent. Mais il avait compté sans la bravoure du conmiandant en second, le chevalier Calvo, « un Catalan résolu » , conune l'appelle Temple, qui avait pris le parti de pousser les choses aux dernières extrémités. « Messieurs , avait-il dit aux ingénieurs de l'armée, je n'entends rien à la défense d'une place. Tout ce que je sais, c'est jque je ne veux pas me rendre. »
Le prince d'Orange fit ouvrir la tranchée vers la fin de juillet, et de suite « le siège fut poussé avec tant de
*■ L'histoire des principaux sièges de Maëstricht a de font temps préoccupé les érudits du pays. Parmi les publications relatives à ces laits de guerre , on doit mettre au premier rang deux excellentes études de M. Franquinet: les Sièges de Maëstricht en 1407 et 1408 , et V Histoire du siège de la ville de Maëstricht en 1748.
vigueur et Ton donna des assauts si terribles pendant trois semaines, que l'on faisoit des gageures à IVimègue dans lesquelles on donnoit beaucoup d^avantage que Maëstricht seroit pris dans un certain temps. Nous ne remarquâmes jamais , ajoute Temple , auquel nous empruntons ces lignes, que le maréchal d'Estrades voulût gager le contraire , ni qu'il crût qiie la place se défendrait aussi bien qu'elle le fit '. » Néanmoins, et msigré les <c terribles assauts » , la ville tenait bon. Les assaillants, partout et toujours repoussés , commençaient à re-» fuser de marcher aux remparts. Bientôt, le prince fut obligé de payer hardiment de sa personne. Un jour, voyant ses soldats se débander devant une sortie des assiégés, il « courut au secours avec une valeur incroyable, et repoussa nos gens Fépée à la main, jusque dans les portes ; il fut blessé au bras, et dit à ceux qui avoient mal fait : Voilà, messieurs, comme il falloit faire; c'est « vous qui êtes la cause de la blessure dont vous faites tt semblant d'être si touchés'. » Mais tant d'efforts généreux furent dépensés en pure perte. Le maréchal de Schomberg approchait. On n'osa pas lui livrer bataille , et les assiégeants, se retirèrent précipitamment abandonnant tout leur matériel.
A la cour de France, on était fort inquiet de Maês-
1 Mémoires de ce qui s^est passé dans la chrétienté, etc.
3 Madame de Sévîgné, Lettre du Zi juillet 1675. La spirituelle marquise était, à cette époque, au mieux avec M. de Pomponne, alors ministre des affaires étrangères, et par conséquent fort bien renseignée sur tout ce qui se passait à Maëstricht.
tricht. Aussi, quand on sut sa délivrance, ce fut 4ine grande joie. « M. de Louvois courut apprendre ce bon succès au roi; Tabbé de Galvo était avec lui; Sa Majesté Fembrassa tout transporté de plaisir, et lui donna une abbaye de douze mille livres de rente, vingt mille livres de pension à son frère, et le gouvernement d*Aire avec miUe et mille louanges qui valent mieux que tout le reste '. »
Louis XIV attachait, en effet, une importance extrême à la conservation de M aëstricht ; car, outre les avantages que la possession de cette place assurait à son armée, il se souvenait de lui avoir, trois ans plus tôt, fait une visite triomphale et en avait conservé le meilleur souvenir. Son entrée victorieuse de 1673 avait, en effet, été célébrée de toutes les façons. Elle avait
Fait couler presque autant de rimes que de larmes.
A peine avait-il franchi la première avancée , qu'on lui remettait un poème, poème étrange s'il en fut, rédigé en langue provençale par le jésuite Jean Berthet , savant critique, astronome, poète à ses heures et fin courtisan en tout temps. Ce poème était fort concis et fort simple, et cependant il fit plaisir au roi. Le voici du reste dans sa teneur exacte :
San Peîre eme sa teste rase
Dîguet davant Maestric l'autre jour à San Pau :
Fer commbattre aujourd'hieu presto me toun espace;
Dins dous jours, per iotrar, te presterai ma clau 2.
t Madame de Sëvigné, Lettre du 2 septembre 1676.
2 Saint Pierre avec la tête rasée — disait devant MaësJricht
Nombre d'autres poèmes, adresses, pétitions furent présentés au roi sur son parcours ; il en est un toutefois qu'on n'osa pas lui soumettre et qui fiit pourtant composé en ce même jour. C'est une chanson dialoguée, dans laquelle la pauvre Maastricht, conversant avec Louis, se plaint amèrement des rigueurs de la guerre. Cette complainte est trop longue pour trouver place ici, car elle n'a pas moins de huit couplets. Du reste, le roi ne l'entendit pas, où s'il l'entendit, il ne la comprit guère, car elle est en hollandais, et puis les oreilles royales devaient bourdonner encore au souvenir du superbe Te Deum chanté à Saint-Servais.
Un moment cependant on avait craint que cette pompeuse cérémonie ne pût avoir lieu avec l'éclat accoutumé. Depuis un mois, en effet, le directeur de la chapelle royale avait disparu; c'était un Liégeois nommé Dumont. On l'avait cherché partout sans succès. On le retrouva dans Maastricht. Amoureux d'une jolie Maêstrichoise, il s'était échappé pour lui faire sa cour, et, surpris par l'investissement, il était demeuré dans la ville pendant toute la durée du siège. Le roi le démêla dans la foule respectueusement rangée sur son passage. « Quoi! c'est vous, Dumont! lui dit-il d'un ton sévère. Que faisiez-vous donc au milieu de mes ennemis pendant que j'assiégeais cette ville? »
l'autre jour à saint Paul: — Pour combattre aujourd'hui préte-moi ton épée ; — demain, pour entrer, je te prêterai ma clef.
Allusion à ce fait, que l'assaut fut donné le 29 juin , jour de la Saint-Pierre, et que la capitulation eut lieu le lendemain, jour de la Saint-Paul.
- Sire , répondit Fadroit maître de chapelle, je composais un Te Deum pour le succès des armes de Votre Majesté. »
Le roi sourit et passa outre. Ce Dumont n'est pas , du reste, le seul artiste qui pénétra avec Farmée française dans les murs de Maëstricht.
Le lendemain du jour où le roi fit son entrée, quelques acteurs érigèrent une tente sur le grand marché et concK mencèrent à y donner des représentations. Cétait une grosse nouveauté, car jamais encore on A*avait joué la comédie à Maëstricht. Les habitants firent bon accueil aux comédiens. De leur côté, les Français ne leur marchandèrent pas leurs sympathies ; et comme Louis XIV honora par deux fois la baraque de sa présence , les affaires de ces braves gens ne tardèrent pas à prospérer.
La tente demeura pendant cinq ans sur le grand mar« ché. Plus tard, les habitants, qui avaient pris goût à ces représentations , obtinrent qu'une salle de Fancien hôtel de ville fut consacrée à ces divertissemfents et convertie en théâtre. Mais cette salle était fort petite; aussi quand, en 1748, les Français, sous les ordres du maréchal de Saxe, occupèrent de nouveau la vaillante cité, comme ils apportaient une recrudescence de spectateurs, les comédiens réclamèrent un plus vaste local. On convertit alors en salle de spectacle un grand manège, qui demeura fidèle à sa nouvelle destination jusqu'en 1786, époque à laquelle les États cédèrent à la ville Féglise des Jésuites ^
* Cette église ainsi que tous les biens appartenant aux jésuites avaient été confisqués tn 1688 par les Etats généranz* Cette
qui fut transformée en théâtre, et c*est là que , de nos jours encore, ont lieu les représentations.
Mais , sans y prendre^ garde , nous voilà parvenus au centre de la cité. Vite, il nous faut retourner en arrière; mille souvenirs, en effet, nous attendent le long du chemin. Et d'abord, pour passer de Wijck dans Maëstricht , il nous faut traverser le pont, ce fameux pont auquel Maëstricht doit d'exister. La vue qu'on a de ce côté est, du reste; assez belle pour qu'on s'y arrête un instant. Il est difficile, en effet, de souhaiter un panorama plus agréable et plus chaudement coloré. Les vieilles maisons, les monuments anciens, les remparts et les églises mélangent joyeusement leurs lignes accidentées , leurs formes élégantes ou bien austères, leurs couleurs gaies ou sombres, leurs briques et leurs pierres. C'est un fouillis charmant auquel ne manquent ni les grands arbres, ni le gazon vert, ni surtout les hauts clochers, les tours majestueuses aux profils antiques, aux murailles brunies par les siècles, qui semblent veiller sur la cité bruyante, comme des frères aînés surveillant leurs jeunes frères.
Partout l'animation règne, la vie bourdonne, et la vieille rivière, qui roule sous nos pieds ses petits flots argentés, semble participer à cette joie générale. Elle porte gaiement ce fardeau de pierres qui la traverse
année-là, le père J. B. Boddens, recteur des jésuites, et le père Vinck, gardien des récoliets , ayant eu connaissance du complot que le brasseur Landsman avait tramé avec quelques bourgeois pour livrer la ville aux Espagnols, avaient été arrêtés, mis à la .question, décapités, et les deux ordres auxquels ib appartenaient avaient été chassés de la ville.
depuis tant de siècles, et ses ondes rapides s'engouf&ent sous les grandes arches avec un sifflement étrange qui ressemble au bruit d'un baiser ; c'est que la ville aime le fleuve et le fleuve aime la ville.
C'est, en effet, à cette place même où nous sommes que Maëstricht commença d'être. Ce fut d'abord une tête de pont fortifiée par les Romains. Le passage de l'ancienne chaussée qui allait de Tongres à Cologne l'atteste assez, ainsi que les substructions des villas antiques. La tradition affirme même que c'est à la place où s'élève Wijck que les Bataves, conduits par Claudius Civilis, exterminèrent, au quatrième siècle, les légions de Vespasien*. La tête du pont devint bientôt ville, et même ville forte, car saint Servais, ne se trouvant point en sûreté à Tongres , y transporta son siège épiscopal pour le mettre à l'abri des incursions des Saxons et des Huns qui, sous la conduite de Balamir, s'avançaient déjà à grands pas vers le Rhin. La présence du saint prélat semble avoir porté bonheur à sa nouvelle résidence; à partir de ce jour, elle grandit et prospère. Tout le monde, du reste, rend justice à sa superbe position. Blaeu nous la dépeint
^ Cette opinion a été récemment contestée , notamment par un archéologue belge, M. Caumartin, s'appuyant sur ce que le récit de Tacite , auquel il est fait allusion , représente les troupes de Labeo combattant celles de Civilis dans un défilé, c Maintenant, dit M. Caumartin, je vous demande: où trouver rapj:i :rnce d'un défilé dans une plaine unie comme la main qui s'éteiià L- vO.j !i jusque bien loin au delà d'Amby? > Cette question vaudrait la peine d'être étudiée , mais c*est on soin que nous laissons aux archéologues de Limbourg.
LES FRONTIÈRES IfEiYAGÉES. 433
tt oppidum opportune prorsùs et commode situm » . Avant lui, de Meteren la citait comme « une ville laquelle impor* toit grandement pour sa situation » , et Guicciardini la vante comme « une cité bien et commodément située » . Son pont y en effet, était de trop grande importance, et donnait de trop gros revenus pour que tous les riverains de la Meuse ne cherchassent pas à s'en emparer et, une fois les maîtres, à s'en assurer la possession.
Ce pont, du reste, n'est point un inconnu pour nous. Il a son état civiP, malheureusement incomplet, parce que les archives de Maëstricht et de ses églises ont été maintes fois dispersées. Mais nous savons qu'en 1139 l'empereur Conrad II en fit donation au chapitre de Saint-Servais, « avec son usage et son utilité, à charge de l'entretçnir et de partager les revenus non absorbés par l'entretien en deux parts, l'une pour le prévost de la ville, l'autre pour le chapitre » . Le pont était en bois, et il faut croire que le chapitre s'acquitta assez mal de la première des deux clauses; car, en 1275, vermoulu et pourri, il s'écroula au moment où la procession de \otre-Dame passait dessus, et cet accident coûta la vie à plus de quatre cents personnes *.
11 fut reconstruit en bois, à la place où il est aujourd'hui', et plus tard en pierre (1581 à 1585). C'est
1 Voir A. Schaepkens, Archives avec sceaux du pont de la Meuse,
2 Voir G. D. Franquînet, Notices historiques sur la ville de Maastricht,
3 Le premier pont reliait les deux rives à la hauteur de la porte Notre-Dame.
lui que nous voyons encore , mais renouvelé plus d'une fois, arche par arche et morceau par morceau '.
Ce serait refaire Thistoire de Maëstricht que de raconter tous les faits importants dont ce pont fut témoin ; bombardements, tueries, massacres, fêtes religieuses, processions, cérémonies, entrées triomphales et réjouissances de toutes sortes. Parmi ces dernières, Tune des plus brillantes fut, à coup sûr, la belle fête nautique donnée par la ville au czar Pierre le Grand*
Cest le 28 juillet 1717 qu'eut lieu cette féte< La veille , à quatre heures du soir, le czar avait fait son en« trée dans Maëstricht; ce même jour, il avait visité le fort Saint-Pierre ainsi que les remparts, et assisté à ud souper offert par les magistrats à Thôtel de ville. Le lendemain eut lieu V a attaque du fort sur la Meuse » . Ce fort était une sorte de tour carrée, construite sur un pivot et plantée au milieu du fleuve. Plusieurs nacelles chargées de bateliers l'attaquaient en même temps, et les assaillants s'efforçaient de l'escalader. Mais deux hommes placés à l'intérieur de la tour la défendaient avec des fusils et des grenades, et aussi en la faisant pivoter, ce qui renversait les échelles et les bateliers qu'elles portaient. Ce jeu dura deux heures et amusa beaucoup le czar. Après quoi l'empereur quitta la ville pour aller dîner au château de Canne, et partit ensuite pour la Hollande*.
1 II a été entièrement renouvelé de 1698 à 1714. (Voir An-^ tmaire de Limbourg, 1826).
2 Le récit du séjour du csar à Maëstricht nous a été conservé par le registre aux ordres de la garnison. (Voir Annales de la iSociété historique et archéologique,)
yGoode
LES FRONTIÈRES MENAGEES. 435
Le pont qui nous a si longtemps retenu , pour fort intéressant qu'il soit, n*est cependant ni le plus curieux édiOce , ni la plus vieille construction que possède Maëstricht. Celle dont Fancienneté présumée est la plus considérable est certainement la Helpoort ou porte de FEnfer. Je dis « ancienneté présumée » , parce que Fépoque de la construction de cette porte infernale a fourni matière à de grosses contestations entre les archéologues du pays. Les uns, M. Alexandre Schaepkens entête, ont cru y découvrir nue forteresse romaine^ ; d'autres, parmi lesquels If. Schayes *, s'appuyant sur des textes d*une application plus ou moins contestable, ont voulu y voir une fraction de Fenceinte reconstraite au treizième siècle. A nos yeux la Helpoort ne mérité
Ni cet excès d'honneur^ ni cette indignitéé
Elle nous semble appartenir aux débuts de Farchitec^ ture romane dans la contrée, c'est-à-dire au neuvième du au dixième siècle « C'est, du feste, un monument plus intéressant que beau^ se composant d'un haut massif eil maçonnerie , flanqué de deux tourelles arrondies sur la façade extérieure et carrées à Fintérieuf, et surmontées de petites toitui'es pointues. Ce massif est crevé à sa base par une large voûte cintrée et à son sommet pai* trois fenêtres bouchées aujourd'hui. La maçonnerie; de moyen
^ Voir Une forteresse de V ancienne Belgique. {Bulletin de la Société d'archéologie de Belgique.)
^ Voir V Histoire de Varchitectuîre eh Belgique <t par A. G. B. Schayes*
appareil, n*est pas restée insensible à Faction des siècles. Les années ont accompli leur besogne en rognant et en rongeant la pierre et le mortier, en sorte que de nos jours cette vaillante construction est couverte d* aspérités et de rugosités, qui lui donnent un aspect rustique très-pittoresque et fort rébarbatif. Le coin de la ville dans^ lequel elle se trouve est, du reste, lui-même fort caracté-^ ristique. Elle est à deux pas du rempart, qui encaisse dans ses bastions verts tout un fouillis de joyeuses maisons , de toits noirs et de murs rouges, au milieu desquels apparaissent des vestiges d'anciennes murailles et une vieille tour appartenant à Fenceinte du seizième siècle.
Quant au nom terrible de « porte d'Enfer » dont on a décoré ce robuste édifice, il vient d'une enseigne qui décorait jadis la petite rue où la porte aboutit.
Non loin de la Helpoort s'élève un sanctuaire fort ancien et justement célèbre, c'est l'église Notre-Dame. Si nous en croyons M. Ëug. Gens qui l'a étudiée et décrite avec beaucoup de soin, Notre-Dame daterait du cinquième siècle, et aurait été édifiée par saint Monulfe, dans la forme d'un parallélogramme, puis, au neuvième siècle, elle aurait été agrandie et modifiée, pour être encore retouchée et complétée à l'époque ogivale. Malheureusement, la nef a été si affreusement restaurée en 1764, qu'il est à peu pfès impossible aujourd'hui d'y retrouver des traces de l'édifice primitif; et cela semble d'autant plus regrettable, que le chœur, demeuré a peu près intact, est un véritable bijou.
Pour lui, du reste, il n'y a pas à s'y tromper, il est
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bien du onzième siècle, de Tépoque où le style roman avait atteint la perfection et produisait ses meilleurs modèles. Ce chœur se compose d'un hémicycle, avec deux rangs superposés d'arcades portées par trente-deux colonnes, dont les chapiteaux sont d'une superbe exécution et d'une richesse excessive. Il y a là vingt compositions relatives à l'Ancien et au Nouveau Testament, qui toutes sont d'un travail exquis, et exécutées avec une délicieuse naïveté.
La Cètie^ \ Échelle de Jacob, sa Lutte avec VAnge, le Sacrifice if Abraham^ Joseph vendu par ses frères, sont autant de petits chefs-d'œuvre de sculpture naïve et délicate. D'autres chapiteaux représentent les entrelacements fantastiques d'animaux extraordinaires et de végétaux hyperboliques, d'un dessin on ne peut plus gracieux. Impossible de rêver une fantasmagorie plus élégante.
Sur l'un d'eux, M. Franquinet, l'érudit archiviste du Limbourg, qui nous accompagnait dans notre visite, voulut bien nous faire remarquer un petit bas-relief porteur d'une inscription. Ce bas-relief représente un per* sonnage offrant à une dame un objet assez semblable à un gâteau de Savoie. Les archéologues limbourgeois croient voir, dans cette scène, l'architecte offrant son œuvre à la Vierge et, dans la seconde partie de l'inscription, S- MARIAI'EIMO, le nom de cet artiste.
I II aurait fallu n'être point nous-mêmes des archéologues fieffés pour nous contenter de cette plausible explication. Nous repoussâmes donc l'interprétation limbourgeoise, nous appuyant sur ce fait qu'au onzième siècle
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les architectes étaient de très-petits messieurs, infiniment moins considérés qne les « entrepreneurs de bâtisses • de nos jours, et qu'en conséquence on aurait trouvé de fort mauvais goût qu'un homme qui n'avait que du génie se permit d'otinr à la Vierge un édifice qu'il avait simplement conçu et fait exécuter. Ce soin appartenait au duc de Brabant, protecteur de l'église, à Tévêque de Liège, son chef spirituel , au doyen, ou à quelque riche donateur ; mais l'architecte! un pauvre diable de ma« nouvriér qui s'en souciait? Quant à l'inscription, nous n'hésitâmes pas à la traduire de la façon suivante: Sangta maria In Eccelsis Ibsvs Matbr Optiha. Le lec« teur pourra, du reste, choisir entre ces deux explications qui se valent, car l'une et l'autre ne reposent que sur des suppositions plus on moins fondées.
Le chœur de Notre-Dame, où avait lieu cette discus* sion courtoise, est situé sur une crypte intéressante. Elle est à voûte d'arête, portée par trois rangs de petites colonnes cylindriques d'une grande mmplicité. Pour le reste, à l'exception d'un Christ en croix dans le style de Van Dyk, nous ne vîmes plus rien qui nous parût digne d'être noté.
Heureusement, âl'ext^ieur, il en est autrement. Outre l'abside , qui a conservé sa forme et sa décoration primitives du plus beau style roman, Notre-Dame possède une façade occidentale, qui est bien l'une des plus étranges et des moins communes qu'on puisse rencontrer. Qu'on se figure une énorme tour carrée, lourde, massive, mal gracieuse, flanquée de deux tourelles rondes.
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élancées, pointues, maigrelettes, sans antres ouver* tures que quelques lucarnes, et Ton aura une idée de cette singulière construction à mine rébarbative», et qui ressemble plutôt à une tour fortifiée qu*à un clocher d*église. On ne connaît, je crois, que deux façades analogues : Tune à la cathédrale de Bonn , l'autre à Saint- Denis, à Liège. Encore celle qui nous occupe est-elle la plus ornée des trois , car elle porte à son sommet des arcades simulées, que n*ont pas les deux autres.
Notre-Dame possède, en outre, un joli cloître ogival , un trésor et des archives, dont il nous faut dire quelques mots. Le cloître est de la bonne époque gothique, d*un style élégant et d*une conservation parfaite. Ses galeries sont adossées aux côtés d*une cour carrée dont un jardin occupe le milieu. Il est peu de promenoirs qui soient plus agréables et où Ton aimerait davantage à se recueillir et à faire tout en marchant quelque lecture philosophique.
Le trésor, lui, est réduit h sa plus simple expression. Jadis, les anciens catalogues de la collégiale en font foi ', réglise était Tune des mieux pourvues du diocèse de Liège. Mais, en 1798, la plupart des objets les plus précieux ont disparu. Les uns, comme le buste de saint Barthélémy et quelques statues en argent massif, furent fondus pour en avoir le métal; les autres, pour être
1 Ces catalogues ont été publiés dans Texcellent livre que Tabbé Bf!Wtllemsen a consacré aux antiquités sacrées dans les collégiales de SaintServais et Notre-Dame, Voir aux Pièces justiBcatives, appendice 18 et 18 bis.
sauvés de la réquisition révolutionnaire , furent confiés aux chanoines, qui, bien qu*ils en dussent compte au chapitre, ne se montrèrent pas des dépositaires d'une fidélité à toute épreuve. Témoin cette croix byzantine, rapportée en 1204 de Constantinople par Philippe de Souabe, laquelle était, au dire de Fabbé Willemsen, a d'une richesse sans pareille » , et dont M. Schaepkens nous a raconté la triste odyssée ^
On comprend qu'après de pareilles épreuves , le tré* sor de Notre-Dame se trouve singulièrement appauvri. Cependant, il renferme encore quelques précieux objets. Parmi ceux-ci, il nous faut citer notamment un reliquaire grec en argent du onzième siècle avec des figures ciselées et émaillées; un autre en cristal de roche, monté en forme de châsse et appartenant au treizième siècle; un troisième en argent, affectant la forme d'une élégante tourelle et datant du quatorzième. Mentionnons encore quelques bourses à reliques du quatorzième et du quinzième siècles ornées de fort élégantes broderies, et une corne en ivoire avec une monture orientale.
Les archives ont été presque autant éprouvées que le trésor. Mais joyaux tout aussi précieux, grâce à leur valeur moins apparente et à leur placement plus difficile, elles sont allées moins loin et sont rentrées plus volontiers au bercail. Néanmoins un Index documentorum récemment retrouvé et contenant le sommaire des privi-
^ PubUcations de la Société historique et archéologique du, duché de Limhourg,
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léges, bulles, donations, qui constituaient les archives à la fin du siècle dernier (Index qui n^occupe pas moins de deux forts volumes), dit assez quelles pertes ont été faites, pertes malheureusement irréparables. Ce qui reste de ces archives compte 41 1 pièces, dont la plus ancienne, remontant à 1312, est un diplôme de Fempereur Lothaire attestant la haute antiquité de la collégiale de Saint-Servais.
Cette dernière église, à laquelle il nous faut arriver maintenant, est bienFédifice le plus remarquable, le plus ancien, le plus complet et le plus fameux de tous ceux que renferme Maëstricht. Il s'en faut de beaucoup néanmoins que les archéologues aient pu se mettre d'accord sur Fépoque probable de sa construction. Tout d'abord apparaît la légende qui la veut faire remonter au temps de Charlemagne, et associe Fombre du grand empereur à la renommée d'un grand saint. Mais il ne faut pas, cette fois, faire par trop fi de la légende. Sans admettre avec un archéologue de mérite, M. £ug. Gens, que la magnifique église que nous avons sous les yeux date entièrement de cette lointaine époque , nous devons cependant reconnaître qu'au neuvième siècle il existait dans Maëstricht une église de Saint-Servais; car cette existence est attestée par des textes vénérables, sinon positifs. Les BoUandistes, en effet, affirment que Charlemagne y vint
1 Toutes ces archives ont été cataloguées et décrites avec beaucoup de talent et de soin, par M. Franqninet, dans son Bere~ deneerdinventarisder Oorkonden en Bescheiden, pan hetkapittel, van 0. L. VrouwekerL
kUt LA HOLLANDE PITTORESQUE.
faire ses pftques ^ Elle existait donc alors, non pas telle qu'elle est de nos jours, cela est certain; mais est*il absurde de supposer que la crypte qui fut si sottement détruite en 1806, et le grand chevet plat doi^t alors on découvrit les substructions , dataient de ce temps? De même pour cette espèce de narihex, qu'on appela tour à tour chapelle de la Vierge, chapelle de Charlemagne et Nieuwekerh*. Elle a été restaurée à maintes époques, cela est évident; mais ne peut-on admettre que sa grosse maçonnerie date du neuvième siècle?
Quant au reste de Fédifice, il est postérieur, il n*en faut pas douter, et sa date est révélée par un passage de la vieille chronique d'Arras et de Cambrai* dont, à mon sens, on n'a pas assez tenu compte. «Dans le mois d'août (1039), écrit l'auteur de cette chronique qui était contemporain de l'événement , l'évéque Gérard de Cambrai se rendit à Maëstricht avec le roi Henri et leva à la demande de l'évéque Nithard les corps des saints confesseurs Gondulfe et Monulfe dont il prit des reliques. Alors aussi fut dédiée l'église Saint-Servais. »
Certes , cette nouvelle dédicace signifie quelque chose. N'indiquerait-elle pas que l'église venait d'être réédifiée? A défaut d'autre mérite, cette supposition a au moins l'avantage de satisfaire les principaux archéologues qui se sont occupés de Saint-Servais : Champeauville , qui croit que l'église a été bâtie a vraisemblablement « vers
1 Acta sanctorum, Maii, tome III, p. 219. l 3 Nouvelle église.
3 Çhronicon Çameracense et Afrebatente^
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Fan 1015; M. Schayes, qui indique, comme époque pro^ bable, la fin du dixième ou les premières années du on* zièmesiècle,etMM.EyckVanZuylichem'etC.Schnaase*, qui sont du même avis.
Ainsi donc, il semble établi que Saint-Servais fut fondée au neuvième siècle et presque entièrement réédifiée au onzième. Quant à M. Eug. Gens qui veut que toute Féglise remonte à Charlemagne, il suffira de lui faire observer que le seul édifice religieux qu'on regarde comme étant bien authentiquement contemporain du grand empereur est réglise d'Aix-la-Chapelle. Or cet édifice est entière* ment décoré de colonnes importées d'Italie; ce. qui sem« blerait indiquer qu'à cette époque la sculpture sur pierre était à peu près inconnue sur les bords du Rhin; tandis que les chapiteaux de Saint- Servais sont d'une finesse d'exécution et d'une élégance qui attestent la présence d'ouvriers habiles et d'artistes expérimentés.
D'accord sur ce point, remontons s'il vous plaît aux temps antérieurs à l'église actuelle. Les origines de ce sanctuaire sont trop intimement liées à celles de la cité, pour ne point offrir un très-grand intérêt. C'est, en effet, la translation par saint Servais de son siège épiscopal dans la ville de Maëstricht qui nous fournit la première date certaine de son histoire, et Maêstricht, reconnaissante dès le premier jour, voue à son saint prélat une affection sans bornes.
1 Voir la notice consacrée par cet architecte «ax églises romanes de Maêstricht et de Roermonj* ? Niederlândische Briefe^ ■> \
444 LA HOLLANDE PITTORESQDE.
Elle Fadopte pour patron et pour protecteur. Selen Fexpression du vieux poëte, il devient la «joie de son cœur et la lumière de ses yeux^ ». Cette translation prend même la tournure d'un épisode biblique, et la légende nous raconte que « les anges du ciel Fhonorèrent de leurs chants mélodieux » .
Plus tard , au dixième siècle, quand sainte Mathilde, femme de roi et mère d'empereur, abusera de son pouvoir pour faire transporter au monastère de Quedlimbourg les reliques de saint Servais, on verra les Maëstiîchois se glisser la nuit jusque dans le saint monastère, couper les cordes des cloches , dérober la châsse qui contient les précieux ossements, et reprendre avec leur pieux larcin le chemin de leur ville, où pendant des siècles ils célébreront comme un heureux événement la rentrée du a grand seigneur de Maastricht » dans sa maison*.
De son côté, Saint-Servais ne se montre pas ingrat. Dès le lendemain de sa mort, il commence à faire des miracles. Ceux-ci acquièrent une telle notoriété que saint Grégoire de Tours n'hésite pas à les rapporter en dé» tail'. L'un des plus remarquables qu'il nous cite est la propriété qu'avait le tombeau du saint de n'être jamais mouillé. La pluie» la grêle et la neige semblaient se faire un devoir de le respecter. Cette particularité inspira
1 Henrjjck van Veldeke , Sinte Servaiius légenden,
s Voirie beau livrede M. l'abbé WiWemsen^ Antiquités sacrées, etç,
3 De gloria con/essorum , chap. lxxii.
LES FRONTIÈRES MEIVAGÉES. 445
à saint Domitîen, onzième évéque de Maëstrîcht, la pieuse pensée de recouvrir la pierre tombale avec un hangar de planches. Les incrédules crièrent à la a précaution inutile », et le vent sembla se ranger à leur avis , car il démolit le hangar. Mais saint Monulfe leur donna tort, et remplaça la baraque par cette basilique qui, reconstruite en partie , agrandie , transformée , est devenue la magnifique église que nous admirons aujourd'hui.
Pendant ce temps , la réputation de saint Servais s*étendait chaque jour davantage. Les pèlerins affluaient au seuil du sanctuaire, et le tombeau du vénérable prélat devint si coutumier de prodiges que, le 15 janvier 1147^ le grand thaumaturge saint Bernard , qui pour lors visitait Maëstricht, n'osait y guérir les malades, de peur que saint Servais ne se formalisât de cette concurrence. Il fallut pour ainsi dire qu'on lui forçât la main pour qu'il consentît à guérir un boiteux ^
La spécialité de saint Servais, et saint Bernard moins que tout autre pouvait l'ignorer, consistait cependant beaucoup moins â chasser les maladies qu'à triompher des Putduiveh, des Boschduiveb, et à débarrasser ceux qui avaient recours à lui des Kaboutermanneljes* : toutes choses qui, dans le vieux pays flamand, étaient encore plus redoutées qu'une claudication ou la perte d'un œil.
1 L. Virés, OEuvres complètes de saint Bernard, * Putduivels, diables qui sont dans les puits; Boschduivels , diables qui errent les bois; KaboiUermannetjes , lutins, esprits follets. Voir les S^ Serva$ius legenden de M. G. D« Fran- ([uinet.
Sous ce rapport, le vénéré prélat fr avait point de concur« rence à redouter. Un aussi précieux privilège eut de muU tiples résultats. D* abord, il enrichit le chapitre. Car tous les princes voisins tinrent à honorer les saintes reliques, depuis Charlemagne qui vint faire ses pâques à Saint*- Servais, jusqu'à Louis XI qui dota Féglise d'une chapelle, à M aximilien et à Charles-Quint qui assistèrent à Fexposition de la châsse en costume de chanoine. Ensuite, il priva le saint prélat de ses mâchoires, dont Tune fut obtenue par Fempereur Henri III , et l'autre acquise par Charles IV de Luxembourg. Enfin, le bon populaire lui fut redevable d'une kermis.
Cette kermesse , qu'on appelait la a foire aux relU ques » , n'avait lieu que tous les sept ans. Mais elle n'en constituait pas moins une source de richesses pour la ville. Chaque fois qu'on en voyait appprocher l'époque, on se précautionnait de tous côtés , car chacun était certain d'avoir à nourrir et coucher un graïid nombre de pèlerins. Ces bons soins, comme on pense, rapportaient gros aux habitants , et les pèlerins laissaient à Maëstricht le plus clair de leur pécule.
Dès les premières années du treizième siècle, l'affluence des étrangers était telle, que les magistrats durent prendre certaines précautions pour éviter les désordres. Au quinzième siècle ces précautions furent transformées en un règlement, qu'on remettait en vigueur au commencement de chaque kermis. L'ordonnance détaillée de 1440 nous a été conservée; on nous pardonnera d'en rappeler les dispositions principales, car elle
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contient certaines recommandations qu'il est bon de ne pas oublier, même en temps ordinaire. Ainsi Tarticle 1"' défend de vendre de la viande malsaine ; Farticle 2 recommande d'avoir dans sa maison au moins un tonneau rempli d'eau (non pour la soif, mais en cas d'incendie); l'article 4, d'être honnête et modeste le jour aussi bien que la nuit; l'article 6, de nettoyer sa demeure; Far* ticle 7, de vendre aux pèlerins à un prix raisonnable; l'article 8, de ne se servir que de poids et mesures justes, et ainsi de suite ' .
C'est sur le Vrijihof, aux pieds mêmes de Saint*Servais, qu'avaient lieu la foire et l'exposition des reliques. De nos jours l'une et l'autre ont cessé d'être. Mais l'église, à la splendeur de laquelle elles ont tant contribué , nous est restée , et c'est le principal. De la place où s'agitait jadis la foule des pèlerins, on peut aujourd'hui considérer tout à l'aise les grandes lignes de l'abside qui découpe sa masse brune sur le fond clair du ciel et présente l'un des beaux vestiges du style roman. Elle est en forme d'hémicycle , décorée par deux rangs d'arcades simulées , dont les impostes reposent sur des colonnes cylindriques à chapiteaux historiés, et par une galerie ouverte, formée par une série de petites arcades à plein cintre qui règne sous le toit. A droite et à gauche, deux grandes tours, qui ont presque la même décoration, complètent cet ensemble architectural, vraiment très-im- ^
A Voir la notice publiée par H. Ëversen sur le Pèlerinage à Maastricht, d'après les anciennes résçlutions du conseil com"
posant. Cette superbe abside n*est pourtant pas aux yeux des archéologues la partie la plus intéressante de ce bel édiGce. C'est surtout F avant-corps , cette espèce de narthex qu'on nomme la chapelle de Charlemagne, ' qui attire leur attention. Elle ferait de Saint-Servais un monument umque dans son genre, si deux églises de Belgique, Saint-Barthélémy et Saint-Jacques de Liège, ne présentaient la même particularité.
De ces trois avant-corps (les seuls qu'on connaisse), celui de Saint-Servais est incontestablement le plus beau et le mieux conservé. Sa façade, toutefois, n'a pas été sans souffrir des injures de l'âge. Ravagée par le temps, rongée par les siècles; elle porte de glorieuses cicatrices, et l'on dirait même qu'au lendemain de sa construction, les murailles ont perdu leur aplomb, car elles sont soutenues par deux énormes contre -forts, semblables à des ponts tant ils sont massifs et solides. La maçonnerie de ces contre-forts paraît contemporaine du mur qu'ils arc-boutent, et sa masse produit ici un singulier effet. Déroutant l'esprit des lignes générales de l'architecture, elle ajoute encore à l'aspect étrange de cette grande façade sombre, aveugle et sans ornements.
A l'intérieur, indépendamment de ce curieux narthex, Saint-Servais se compose d'une vaste nef avec deux bas côtés s' arrêtant au transept, et d'un chœur hémisphérique coiffé d'une demi-coupole. Tout cela forme un ensemble très-noble , d'autant plus majestueux que l'ancien plafond en bois de la vieille basilique a été aux treizième et
quatorzième siècles remplacé par de belles voûtes ogivales.
] Ce n*est pas, du reste, la seule addition dont cette époque fleurie a gratifié la robuste église. Celle-ci lui doit encore un cloître magnifique d^étendue et de proportions, dont la voûte est gracieusement soutenue par une forêt de frêles colonnettes , sur lesquelles reposent de belles ogives, élégamment trilobées, finement fouillées et délicatement ornées de trèfles et de quatre-feuilles. Mais elle lui doit surtout un superbe porche latéral qui est une véritable merveille d'élégance et de goût.
Tous les archéologues et tous les architectes lui rendent, du reste, une pleine justice. Ce n'est pas seulement, dit avec beaucoup de raison M. Schayes ', « le monument le plus remarquable de ce genre qui ait été élevé en Belgique au moyen âge , un pareil éloge ne suffirait pas à préciser sa beauté; le porche de Saint-Servais est comparable aux plus beaux porches des cathédrales de la France, si richement dotée sous ce rapport » .
Depuis quelques années, on a commencé tant intérieurement qu'extérieurement à restaurer la vieille basilique , et il nous faut rendre hommage à ceux qui ont entrepris cette lourde tâche ; ils s'en acquittent à merveille. Saint-Servais, en effet, a le bonheur d'être administrée par un doyen qui est non-seulement un modèle de courtoisie et d'amabilité, mais encore un érudit et un artiste. S'entourant des conseils les plus
1 Histoire de l'architecture en Belgique.
compétents et les plus éclairés, ce digne ecclésiastique est parvenu à intéresser à sa chère basilique tout un monde de personnes riches et bienfaisantes.
L'argent arrive de toutes parts, et Fexcellent emploi qu'on en fait ne peut qu'attirer de nouveaux dons, et provoquer de nouvelles offrandes.
Rien dans cette restauration n'est, en effet, abandonné au hasard. Extérieurement, il n'est pas refait un cha« piteau, il n'est pas remis une pierre, ni donné un coup de maillet, sans que Fart et l'archéologie n'aient prodigué leurs avis , et guidé la main des ouvriers qui travaillent à cette restitution si intéressante. A l'intérieur, les cba* pelles se parent d'autels nouveaux, les autels se couvrent de retables magnifiques, et la chaire en marbre, fort élégamment renouvelée, est venue reprendre la place qu'elle devait occuper au milieu de la nef.
Malheureusement, toutes ces décorations, quelque correctes qu'elles soient, ont un défaut à nos yeux: celui d'être modernes. Combien on leur préférerait les antiques richesses qui étaient jadis entassées dans cette belle nef, et dont il ne reste plus, hélas! qu'une superbe statue de saint Servais datant du treizième siècle, et quelques excellentes toiles , parmi lesquelles deux sont signées de Crayer, et une troisième semble très-justement attribuée à Van Dyk!
Comme compensation toutefois , le trésor de l'église est mieux fourni. Un prêtre érudit, qui en est le gardien, a pris soin de le décrire avec beaucoup de science et de talent, et cette description, pleine de faits intéressants,
forme un gros volume de près de quatre cents pages ' • Parmi les objets précieux qui s'y trouvent conservés, la première place appartient de droit à la châsse de saint Servais. C*est du moins elle qu'on voit tout d'abord en entrant dans l'élégante chapelle où est déposé le trésor* Elle forme un joli monument, tout en cuivre repoussé et doré, orné d'une multitude d'émaux en champ^evé et de pierres précieuses. Ses parois supérieures sont couvertes de médaillons peuplés d'une multitude de curieuses figures, et les faces latérales sont occupées par douze niches cin* trées, séparées par des pilastres et renfermant les douze apôtres. Le dessin des figures, le caractère et la nature de l'ornementation, la forme des majuscules, tout indique que cette belle œuvre remonte au douzième siècle. Une autre châsse, présent de Charles Martel, existait avant celle-là, mais nul ne sait ce qu'elle est*devenue«
Ce précieux morceau d'orfèvrerie n'est pas le seul joyau qui ait rapport à saint Servais. Il nous faut encore citer la clef du saint prélat, sa coupe, son bâton pastoral, sa crosse, son vêtement sacerdotal et l'autel portatif sur lequel il disait la messe. Dans ces temps reculés, en effet, les églises étaient rares, et le pasteur n'allait jamais en tournée sans emporter une pierre consacrée pour y célébrer le divin sacrifice *.
Tous ces objets sont doublement précieux, par le sou-
^ Voir Antiquités sacrées conservées dans les anciennes collé'" giales de Saint-Servais et Notre-Dame à Maastricht. .
' M. A. Scbaepkens a publié une monographie de ces anteU portatifs dans les Annales de F Académie d'archéologie de Bruxelles,
venir quis*y rattache d^abord, et ensuite par la beauté du travail et Fépoque reculée à laquelle ils remontent. Mais, faut-il Tavouer? quand on fait un retour vers ce lointain passé, quand on considère de quelle mince importance était en son principe Tévéché de Maêstricht, et combien son pasteur était modeste et simple, on se prend à douter de Tauthenticité de ces précieux joyaux. Aurait-on enterré avec le vénérable prélat d'aussi riches trésors, quand on ne songeait à couvrir son tombeau qu'avec un hangar de planches? N'est-il pas beaucoup plus vraisemblable que ces bijoux sont autant d'écrins en orfèvrerie, autant de châsses faites postérieurement, qui renferment la totalité ou des parcelles des objets primitifs? Que ces enchâssements soient fort anciens, il n*en faut pas douter. Qu'ils remontent au temps de saint Hubert, dernier évéque de Maéstricht, cela est admissible, ou même à saint Monulfe, cela à la rigueur pourrait encore être accepté ; mais plus haut c'est douteux. Le travail est là pour afBrmer, par sa perfection et son style, l'époque relativement récente de la fabrication.
Nous avons, du reste, un exemple de ces enchâssements postérieurs dans la coupe même de saint Servais, qui, brisée au quinzième siècle ou au commencement du seizième, fut enfermée à cette époque dans un gobelet en forme d'ananas. La coupe primitive était en verre, fort simple, très-ordinaire comme forme et comme travail. Elle était cependant (c'est M. Willemsen qui le raconte) l'œuvre de Dieu, puisqu'elle fut apportée au prélat par un ange. Si, à cette époque, Dieu travaillait aussi simple-
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ment, n'y a-t-il pas une sortç d'impiété à attribuer aux hommes des joyaux aussi parfaits que la clef de confession et la crosse qui nous occupent?
En dehors des objets relatifs à saint Servais, le trésor contient encore beaucoup d'autres curiosités d'une valeur inestimable. Dans le nombre, il faut citer une croix en or avec Christ en ivoire, tout enrichie de pierreries et qui date du dixième siècle ; un curieux reliquaire avec une croix en émail qui remonte au douzième ; des tablettes à reliques plus jeunes de cent ans ; puis le buste en argent de saint Jean-Baptiste, œuvre très-fine et des plus intéressantes ; l'ostensoir de sainte Agnès , joli joyau en argent doré du quatorzième siècle ; celui qui renferme les cheveux dela^Vierge; unemonstrancedu quinzième siècle en argent doré, toute feuillue, toute fleurie et d'un fort beau dessin ; enfin quatre reliquaires en forme de bras. . . mais on n'en finirait pas si l'on voulait tout citer. Cependant il s'en faut de beaucoup que ce trésor soit au complet, et nous ne voyons aujourd'hui qu'une modeste partie de ce qu'il renfermait au siècle dernier.
A l'époque où le souffle révolutionnaire passasur le pays, ces richesses furent un moment dispersées, mais il faut bien se garder toutefois de porter au compte de la Révolution toutes les pièces manquantes. Pour éviter, en effet, qu'il ne devint la proie des armées républicaines, on partagea le trésor entre les chanoines, et ce n'est point la faute de la Révolution si les dépositaires ou leurs héritiers n'ont point fidèlement rendu ce qu'on leur avait confié. Pour avoir, du reste, une idée de la rapacité de quelques-uns d'entre eux,
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il suffit db^ se rappeler ce détenteur des reliques des saints Monulfe et Gondulfe» qui, lorsqu^on lui réclama le dépôt caché dans sa maison, restitua les saintes dépouilles, mais ne put rendre le cercueil de plomb qui les avait contenues. . . parce qu'il Pavait fondu pour en vendre le métal.
Ce cercueil, cependant, n'avait qu'une mince valeur vénale, et, considération bien capable de retenir la main d'un profanateur, il passait pour miraculeux. C'est de lui, en effet, que les deux saints évéques étaient sortis pour aller assister à la dédicace du Dôme d'Aix-la-Chapelle ; lorsque Charlemagne souhaitant d'avoir à cette cérémonie trois cent soixante-cinq évéqiles et le pape n'en pouvant réunir que trois cent soixante-trois , Dieu , pour complaire au glorieux empereur, permit aux deux vénérables prélats d'entreprendre ce petit voyage posthume \
Ce n'est point, du reste, seulement au siècle dernier queletrésol* de Saint- Servais a reçu de des rudes atteintes i En 1843, l'église possédait encore, outl*e la châsse du saint^ quatre autres reliquaires contemporains de cette châsse^ et qui, placés sur les autels latéraux du chœur, en complétaient la décoration. Cette année4à, un brocanteur se présenta pour les acquérir ; on lui en demanda une grosse somme, croyant se montrer très-exigeant ; le marchand la donna, et, par cette vente illégale, les quatre précieux reliqu ailles entrèrent dans la collection du prince SoltyJsoff ' .
^ Cette étrange légende j encdre acèréditée dans \è Brabant et le Limbourg, et jadis défendue par le chanoine Hadelinus Jantus (1649), a été réduite à ses vraies proportions par M. l'abbé Wtilemsen. Voir Antiquités sacrées, etc.
3 Ces quatre reliquaires^ minutieusement décrits par M« Jules La-
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LES FRONTIERES MENAGEES. 455
Si de tout temps le trésor fut peu respecté, les archives n^eurent guère un meilleur sort. On en trouve aujourd'hui des fragments dans bon nombre de dépôts publics , à la Bibliothèque nationale de Paris, à la bibliothèque des ducs de Bourgogne à Bruxelles et dans dix autres endroits. Saint-Servais ne possède même point les plus vieux diplômes relatifs à son chapitre. La plus ancienne pièce qui soit relevée dans V Inventaire chronologique des chartes et documents de l'église Saint" Servais ne remonte pas en effet au delà de Tannée 1087, alors que les archives de rÉtat à Coblentz renferment des chartes relatives à Saint- Servaisdatées de 889, 898, 919, 941. Bien mieux, il n'y a point encore bien longtemps qu'un archéologue, M. C* de Borman^ découvrait dans des cartulaires conservés à Palis^ et provenant de la vieille basilique, ^ que le chapitre de Saint-Servais avait à une époque très-reculée perdu presque tous ses titres antérieurs au onzième siècle » *
Par ce qUi reste encore , après une dispersion com«^ plète et une dévastation si méthodique , on peut se faire Une idée de ce qu'était jadis l'opulence de ce majestueux sanctuaire. Aussi, auprès de cette somptuosité de ri^ chesses et de souvenii-s de toutes sortes, les autres églises pâlissent- elles singulièrement; et c'est à peine si l'on a le courage de leur accorder un coup d'œil.
Voilà pourtant tout à côté de Saint-Servais un gentil temple gothique dont on a fait une église calviniste. En
Larle dans son Histoire des arts industriels au moyen âge et à l'époque de la renaissance^ passèrent ensuite dans la collection Seliiere, d'où ils sont allés au musée de Bruxelles*
tout autre endroit il semblerait des plus intéressants, mais ici son voisinage le tue , car il n'est séparé de la vieille basilique que par une rue étroite que les bons Maêstrichois appellent le Purgatoire. D'un côté, en effet , se trouve Fenfer, de Tautre le Paradis. Reste à savoir si c'est à droite ou à gauche qu'est le séjour des bienheureux .
L'église des dominicains fut , elle aussi, célèbre jadis, et en toute autre ville elle aurait conservé un certain renom. Intérieurement elle est de bonne forme gothique, et l'on y découvre des fragments de peintures murales. Mais après Saint-Servais, on la visite pour l'acquit de sa conscience et Ton oublie de regretter qu'elle ait été transformée en simple magasin.
L'église des jésuites est devenue un théâtre, Saint- Barthélémy un arsenal, et nous n'oserions parler de Saint-Matthieu, sans le grand Christ de bois qui surmonte sa porte et possède sa légende.
Jadis il ornait le couvent des Dames blanches, et tout gigantesque qu'il est, on le prétend sorti d'une simple noix. Cette noix avait été rapportée de Terre sainte par un vertueux Maêstrichois, qui pendant son pèlerinage l'avait ramassée sur le Calvaire. Le fils de cet homme lui ayant, à son retour, demandé un souvenir de son pieux voyage, le pèlerin lui remit cette noix que l'enfant reçut avec confiance. Plus tard il la planta, et au lieu d'un noyer ce fut un crucifix qui poussa. L'auteur à qui j'emprunte cette anecdote dit que c'est une a tradition dont on ne voudrait point garantir la vérité n . C'est un homme avisé dont il est excellent, je crois, d'imiter la prudence.
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Maëstricht (suite). — L'hdtel de ville. — Un double pouvoir. — La bibliothèque. — Les promenades. — Le Pietertberf et les Bohémiens.
Après les monuments religieux, il faut nous occuper des édifices civils. Ceux-ci sont malheureusement peu nombreux, j^entends ceux qui peuvent intéresser les artistes ou les archéologues. A Texception, en effet, d*une charmante habitation du seizième siècle, située dans la rue du Pont, et dont Farchitecture révèle de curieuses préoccupations classiques, à Fexception de la façade de Tancien hôtel de ville, et de jolies maisons à pignon situées dans la Brugstraat et la Neerstraat, il n*y a guère que l'hôtel de ville qui puisse réclamer notre visite. Il est vrai que ses nobles proportions et les belles choses qu'il renferme nous retiendront un bon moment.
Il se dresse au milieu d'une vaste place, fort régulière, bien bâtie et excessivement animée, qu'on nomme le Grand-Marché. C'est à la fois une majestueuse et élégante construction formant un massif à peu près carré et à quatre façades. Chacune de ces façades comporte deux étages décorés de pilastres, et qui reposent sur un rez-de-chaussée écrasé. Un grand toit, coupé sur chaque face par une large attique , domine la construc-
Uon, et sur le toit s'élève un élégant campanile, qui remplace gracieusement le beffiroi traditionnel.
Un double escalier, aboutissant à un large perron, donne accès dans son vestibule. Ce double escalier avait jadis une raison d*étre toute spéciale. La ville relevait d'une double juridiction : celle des évéques et celle des ducs de Brabant. Ces derniers comme suzerains, et les autres comme héritiers des droits et privilèges des évéques maêstrichois , dont ils étaient les successeurs, prétendaient exercer la justice et lever des impôts dans la vieille ville de Saint-Servais. Finalement et après bien des contestations, ils s'étaient partagé l'objet du litige, et la ville avait été divisée en deui parts. Tout nouvel habitant devait, à son arrivée, déclarer quelle juridiction il choisissait. Pour les autres, ils suivaient la condition de leuir mère. Le fils d^Une Liégeoise relevait deTévêque, et ceux-là étaient réputés Brabançons, dont la mère dépendait du duc de Brabant.
Lorsque les États s'emparèrent de Maëstricht^ ils se Substituèrent simplement atix droits du duc, et la ville demeura divisée comme dvant^ avec cette simple diffé^ rence que la diversité d^origine se compliqua dès lors d'iine diversité de culte.
Chacun des dctlx pouvoirs nommant ses délégués, ceux-ci gravissaient le perron de l'hôtel de ville du côté qui leur était réservé, et ne se réunissaient que dans le vestibule. Ce vestibule occupe toute la hauteur de l'édifice, et, quoique un peu lourd et massif, ne manque pas d'une certaine majesté; il donne accès aux priucipales
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pièces du sladhuis. Ce sont, au rez-de-chaussée, le cabinet du bourgmestre avec de belles tentures en cuir de Cordoue fout doré et représentant des chinoiseries; Tantichambre du conseil, tendue de superbes tapisseries des Gobelins représentant Fhistoire de Moïse ; la salle du con« seil, garnie de « verdures de Flandres » avec un agréable plafond peint par Coelers, artiste maëstrichois, qui ne manquait point de talent, et enfin la chambre du secré* taire, également tendue en « verdures de Flandres » . Toutes ces pièces sont, en outre, décorées de cheminées ma* jestueuses^ avec peintures allégoriques, qui achèvent de leur donner un grand caractère. La plupart de ces peintures ont trait à ce bizarre partage du pouvoir municipal, qui était jadis comme le « signe particulier d de la vail* lante cité.
Au premier étage, se trouve la bibliothèque, installée dans un charmant local fort soigneusement agencé, mais, hélas ! beaucoup trop étroit. Outre un nombre respectable de volumes, elle renferme un beau buste de Napoléon, par Canova, buste que la ville se crut obligée d'acquérir, quand elle était chef-lieu du département de la Meuse-Inférieure. Disons bien vite que ce n*est pas une mauvaise acquisition qu'elle a faite; car c'est le principal objet d'art que renfenne ce petit sanctuaire de la pensée. La bibliothèque, en effet, ne possède point un grand nombre de pièces rares ou précieuses. A l'exception de quelques bons manuscrits et de quelques incunables, parmi lesquels se trouve un Térence presque unique, on n'y voit guère de raretés. Deux plaquettes
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imprimées entre 1470 et 1480, et que nous montra M. Franquinet, ont toutefois, pour Maêstrecht, un intérêt tout spécial. Ce sont deux petits ouvrages de Matheus Herben, un enfant du pays, qui fut en son vivant recteur des écoles du chapitre de Saint-Servais. L'un est un opuscule scolaire, Tautre un recueil de trois lettres; jusqu'à présent on les croit à peu près uniques ; et même avant la découverte de ces deux exemplaires, on les avait toujours cru inédits. Ces plaquettes, toutefois, ne furent point imprimées à Maêstricht. Ce n'est que bien longtemps, en effet, après leur publication que l'imprimerie fit son entrée tardive dans l'aimable cité. Pour l'y voir s'installer, il faut attendre le milieu du seizième siècle, et c'est seulement en 1552 que Jacques Bathen produira le premier opuscule qui soit sorti des presses maëstrichoises, opuscule dont le seul exemplaire parvenu jusqu'à nous a été acquis, en 1846, par la bibliothèque royale de Bruxelles ' .
On peut, à bon droit, quand on considère combien les villes voisines ont été plus précoces, s'étonner que Maêstricht se soit montrée aussi rebelle à l'introduction de l'imprimerie dans ses murs. Entre elle et Louvain il y a presque un siècle de distance. Ce retard est d'autant moins explicable, que la gentille cité brabançonne et liégeoise a toujours possédé dans son sein des savants
^ Voir l'ouvrage intitulé Recherches sur V introduction de l'imprimerie dans les localités dépendant de P ancienne principauté de Liége^
et des chercheurs. Elle ne se montra non plus jamais indifférente aux arts plastiques. Nous avons vu à Saint- Servais et à Notre-Dame ce que ses sculpteurs savaient faire. Elle posséda, en outre, au treizième et au quatorzième siècles, une école de peinture, dont malheureusement on a perdu aujourd'hui la trace, mais qui aida au développement des écoles allemandes des hords du Rhin. C'est, du reste, entre elle et Roermond, à mi-chemin, que se trouve Maaseijk, Fillustre patrie de Hubert et Jan Van Eyck, ces immortels précurseurs des grands maîtres hollandais et flamands. Enfin, de tout temps, elle a possédé des poëtes, et si leur réputation n'est pas devenue européenne , c'est bien moins à l'absence de talent qu'il faut s'en prendre, qu'à la langue dans laquelle ils se sont exprimés et qui, en dehors de leur ville, n'était guère comprise.
Maëstrichk, en effet, possède un langage particulier, qui a sa grammaire et sa syntaxe, et dans lequel, de nos jours encore, on écrit des dialogues amusants et de gentils opéras- comiques. Le peuple ne parle pas d'autre idiome, et, dans ses expressions les plus journellement usitées, on retrouve des allures poétiques ou imagées, qui expliquent l'affection qu'il porte à sa langue autochthone. Quelques-unes même, traduites en français, ne perdent ni leur sel, ni leur cachet. Ainsi l'on dit d'une dame avantagée par la nature qu'elle a « un beau gilet » . Une femme du peuple ne menacera point une autre femme d'un soufflet, elle lui dira : u Prends garde à l'étoile de Maêstricht. » Or, cette étoile, qui figure dans
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les armes de la ville, a cinq branches ; elle correspond assez bien à la « giroflée à cinq feuilles » , expression encore usitée dans plus d'un recoin de notre vieille France. Dans la haute société on parle français, mais la langue populaire n'est inconnue de personne. Et bien qu'elle prenne des allures plus délicates et se modèle sur le bon ton de la compagnie, elle n'en est pas moins fort usitée. Les Néerlandais, qui n'y comprennent goutte, ne manquent pas de s'en plaindre. Rien n'est plus intéressant que de les entendre protester contre cette espèce de particularisme.
(c Maastricht , écrit l'un d'eux ' , n'est point encore une ville hollandaise. On y parle d'abord le maastrichoîs (une langue particulière, eene taal op ztch zelve dans laquelle on écrit des livres), en second lieu le français, en troisième le hollandais avec un rude (sterk) accent. On paye en francs et centimes belges. L'omnibus bleu de Monsieur' A. Bonn ne coûte pas un kwarije^ mais un demi-franc. On n'a pas des cigares de quatre ou cinq cents ou d'un double sou {dubbeltjé)^ mais de cinq ou
dix centimes la pièce Le peuple ne sort point avec
des paletots de laine, mais en blouse; les femmes ne portent plus de bonnets (mutsen), de cornettes ou de capes avec des casques de métal (oorgzersjy mais des mouchoirs, adroitement noués sur la tête... »
1 A. Isîng. Voir dans les Vaderlandsche Letteroefeningen d*aoôt 1856 Tarticle intitulé Maastricht en het elfde nederlandschû iandhuishoudhuvdig congrès,
2 Les mots en capitale sont en français dans le textç.
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J'ai tenu à citer ce petit passage parce qu'il est typique et tracé d'après nature. Ce que Fauteur toutefois ne nous dit pas, c'est que cette population, francisée quant aux allures, accueillante et aimable, a pour notre pays une très-sincère sympathie. Nulle part nos malheurs n'ont trouvé un écho plus affectueux que dans Maëstricht et les campagnes qui l'entourent. « J'en ai eu un exemple bien frappant, me disait un érudit fonctionnaire de la jolie ville. En 1871, au lendemain de la capitulation de Paris, profitant de ce que j'étais membre correspondant de votre Société d'agriculture, j'ai fait appel à mes compatriotes en faveur de vos cultivateurs dont le matériel avait été détruit. En quelques jours, je recueillis vingt mille francs. Les plus petits hameaux m'envoyaient leur ofErande. Mais cette souscription fut arrêtée net par un ordre venu de haut lieu ; on craignait qu'elle ne fût vue d'un mauvais œil de l'autre côté de la frontière. »
Par contre, tout ce qui rappelle l'Allemagne provoque une sorte de répulsion. Les Prussiens, si insinuants, si pénétrants, qui se glissent partout, n'ont pu franchir ce mur antipathique , qui protège la population maëstri* chcHse, et l'aimable cité est presque vierge de leurs envahissements. Ces sentiments, du reste, s'expliquent. Maëstricht, en nous vouant sa sympathie, ne fait qu'acquitter une pieuse dette, car, depuis cinq siècles, la France a assez contribué à temr en belle humeur ses braves habitants. Nos coteaux bourguignons, en eCTet, leur ont toujours envoyé le plus fin de nos récoltes, et l'on peut dire que^ si Amhem e^t la ville néerlandaise où Ton boit le
464 LA hollande: PITTOBESQUE.
meilleur vin du Rhin, Maêstrich est celle où Ton trouve les meilleurs crus de la Côte-d'Or. Peut-être bien est-ce à Tusage constant de ce merveilleux élixir que les jolies Maëstrichoises doivent leurs vives allures et leurs roses couleurs. Rien qu*à les voir au Parc, au Vrijthof, au Groote marht ou dans les rues, on est tout étonné de les trouver si différentes de leurs compatriotes du nord. Partout ce sont d'aimables sourires, de gais propos et un petit air pressé, une démarche souple et vive, qui tranchent avec le calme majestueux des Hollandaises et même des Gueldroises. Aussi les promenades publiques gagnentelles singulièrement en animation et en gaieté.
La plus importante de ces promenades est située au bord de la Meuse. C'est une sorte de jardin anglais bien dessiné, bien ombragé et gaiement émaillé de parterres fleuris. Une autre promenade, très-fréquentée elle aussi, grande et belle place où la musique militaire se fait entendre, est nommée le Vrijthof, mot qui signifie « cour libre » et qu'on a traduit je ne sais trop pourquoi par tf place d'armes ». Car, à Maêstricht, les noms de rues et de places sont écrits en deux langues : le hollandais et le français. Les jours de musique et les soirs d'été, le Vrijthof e^i particulièrement animé. Non-seulement les bourgeois, mais encore les ouvriers s'y donnent rendezvous, et grâce à un certain nombre d'usines importantes (fabriques de faïence et de papier) que renferme la ville, leur nombre est fort considérable.
Mais alors même qu'il ne compterait pas cette abondance de visiteurs, le Vryihof n'en serait pas moins la
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place la plus gaie de la ville, car il possède sur Tune de ses faces les deux établissements où la joyeuseté maëstrichoise a , de tout temps, trouvé ses boute-feux : la Société de Momus et le Courrier de la Meuse.
La Société de Momus est un club de désopilante mémoire. Il n*est pas de joyeuses folies auxquelles on ne s*y soit livré, pas de mascarades qu*onn'yait organisées, pas d'idées étranges qu'on n'y ait eues. Quant au Courrier de la Meuse, il fut lui aussi, au bon temps, une source de douce gaieté et de joyeuse humeur. Journal clérical, intolérant et fantasque, il se livrait, dans un langage voisin du français, à des improvisations d'autant plus amusantes qu'elles avaient la prétention d'être trèssérieuses. Ses moindres descriptions étaient des dithyrambes. Tout le monde se souvient encore de sou style imagé, de ces « crêpes de nuages faisant place à une robe de soleil q , de ces « routes blanches transformées en rivières d'hommes et de femmes » , de ces a ruelles et autres lieux d'où sortaient des centaines de têtes curieuses : femmes du monde et femmes du peuple, avocats et paysans ! » tout cela pour dire qu'il avait fait beau et qu'il y avait eu beaucoup de monde dans les rues ' .
Mais, hélas ! tout dégénère, et aujourd'hui la Société de Momus et le Courrier de la Meuse ne sont plus ce qu'ils étaient jadis. L'une, devenue raisonnable, presque sérieuse, organise scientifiquement des cavalcades patriotiques, dont un archiviste érudit écrit' le libretto. L'autre
< A propos de la cavalcade de 1872.
Jm LA HOLLANDE PITTORESQUE.
ne se livre plus guère à ces inspirations amphigouriques et a renoncé au mode phrygien, pour parler comme tout le monde. De loin en loin, il y a bien encore quelques rechutes; mais celles-ci ont perdu le caractère aigu qu'elles possédaient jadis.
Outre ses promenades intérieures, Haëstrîcht compte dans ses environs cent buts d'excursions, plus pittoresques les uns que les autres. Dans ce nombre, Tun des plus intéressants assurément est la montagne Saint* Pierre, le Pietersberg, comme on l'appelle dans le pays. C'est là que se trouvent ces fameuses carrières qui portent, je ne sais trop pourquoi, le nom de cryptes de Maëstricht. On s'y rend par une jolie route qui longe la Meuse, ou par un sentier fort gai et très-accidenté collé aux flancs de la montagne. Ces carrières énormes ont six entrées ^ Celle par laquelle on pénètre généralement se trouve dans une anfractuosité de la montagne, que domine un mamelon surmonté d'un ancien château fort. On nomme cette construction Lichienberg (montagne de la lumière), et Ton prétend qu'elle doit son origine à un ancien phare (?) romain. C'est bien plutôt une habitation féodale et rien de plus ; le nid de vautour d'un de ces anciens hobereaux qui profitaient des querelles des évéques de Liège avec leurs sujets pour rançonner les voyageurs et piller les villages.
Pour pénétrer dans les souterrains, il faut se faire ao-
1 Voir une lettre de M. Van Renesse dans le Vaderlandsche Letteroefeningen de 1823, et une autre lettre de M. W. H. Warasink dans le même recueil, année 1826.
LES FRONTIERES MENAGEES. 467
compagner par un guide et éclairer par des torches. Ces carrières, en effet, dont le plan fut dressé par ordre de Napoléon I", ne comptent pas moins de cent mille seize rues* (100,016) et de onze mille trois cent trente-deux carrefours (11,332). A maintes reprises des individus, pour s'y être engagés sans guides, s'y sont égarés et y ont trouvé la mort. On montre même la place où Ton découvrit, après bien des années, les cadavres de trois religieux récollets. Ils s'étaient munis d'une corde qu'ils avaient attachée extérieurement ; mais celle ci, en frottant sur un silex, se coupa, et les malheureux, réduits à eri*er dans ce sombre séjour, s'enfoncèrent de plus en plus dans les galeries, et y périrent d'inanition. En 1795, M. Faujas de Saint-Fond, qui visitait les carrières de Saint«-Pierre avec les généraux Daboult et Bolemont, tJrouva également uù ouvrier, mort d'inanition depuis nombre d'années. Quand on réfléchit, au milieu de ces interminables voies, aux sinistres angoisses de ces longues agonies, on ne peut se défendre d'un certain malaise. Cette promenade souterraine a, en effet, quelque chose de lugubre. Tout cet écheveau de voies qui s'enchevêtrent, se croisent et se coupent, forme un dédale inextricable dont l'œil sonde en vain les invisibles profondeurs. Et cependant, à diverses reprises, ces carrefours impénétrables au regard ont servi de refuges à des
i M. M. Faujas de Saint-Fond et L. Gaumartin, qui ont publié une description fort exacte du Pietersberg, donnent le chiffre de 100,666 rues comme oiîGcieilement constaté. C'est en 1804 que le pian des carrières a été dressé.
infortunés poursuivis ou persécutés. Maintes fois les paysans des alentours sont venus y chercher un abri contre les dévastations des armées qui occupaient le pays. Au seizième et au dix-septième siècle, des troupes de Bohémiens s'y établirent, et il ne fallut rien moins que rintervention de Tévéque de Liège pour faire sortir ces « égyptiens des trous subterraîns scituèz entre Castert et Lichtenborch » , où ils avaient élu domicile '•
Des villes entières ont tenu dans ces carrières, et pendant des milliers d'années des générations successives y puisèrent de quoi se loger et se défendre contre leurs ennemis. On y rencontre des galeries dont les parties supérieures auraient été exploitées du temps des Romains. Dans ces galeries on aperçoit, à quatre mètres du sol actuel, les ornières que traçaient les essieux des chars en frôlant les parois du mur, et les piliers sont ornés de grossières corniches.
Ces corniches ne sont pas, du reste, les seuls monuments et les seuls documents artistiques que renferme le Pietersberg, On y montre aussi quelques peintures murales d'une médiocre qualité et assez rudimentaires. Les unes représentent des sujets religieux : le Paradis , FEnfer. D'autres compositions appartiennent au paganisme et figurent les dieux et divinités de l'Olympe. De leur côté, les naturalistes ont trouvé dans ces profondeurs des débris de monstres antédiluviens , des arbres et une fontaine naturelle. Enfin, les paléographes peuvent s'y
^ Analecies Limbourgeois»
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exercer à déchifTrer des millions de noms inscrits par les visiteurs anciens et modernes, et dont quelques-uns paraissent remonter à des époques fort éloignées. Parmi ceux-ci, on nous fit voir un Brbgmatéb qui daterait de 1039, un Batibus de 1229, un Pétri Nobbé de 1408. Ce sont les plus vieux et les plus haut placés. Au-dessous, il en existe beaucoup d'autres, très-illustres, mais sur Fauthenticité desquels on n'est point absolument édifié. Parmi ces derniers, se trouvait celui de Napoléon !•', mais il a complètement disparu sous les hachures dont on Ta couvert * .
Après avoir parcouru Tintérieur du Pietenherg, chanté jadis par un poëte frison', nous voulûmes en visiter la partie supérieure. On nous avait dit que nous rencontrerions là quelques monuments celtiques. Sous la con* duite d'un aimable ingénieur des ponts et chaussées, nous nous lançâmes à leur recherche, par un petit sentier glissant, enchevêtré de ronces et de branches folles, crevé de fondrières, raviné par les eaux, accroché aux flancs de la montagne et suspendu au-dessus d'un précipice de cinquante mitres. A chaque instant, le ravin s'ouvrait béant devant nous, et le magnifique panorama
1 « Le Dom de ce grand homme, dit M. Franquinet, a été effacé par un stupide officier prussien. Un demi-siècle après, Coustens, Taïeul de notre guide, versait encore des larmes amères en racontant sa rage et son impuissance pour empêcher ce sacrilège , car deux officiers le retenaient de force, pendant que le troisième hachait de son sabre le nom de l'empereur. « Voir Deux /leures dans fes souterrains de la montagne Sainte-Pierre,
2 François Halma.
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qui se déroulait sous nos yeux pouvait seul nous faire oublier la menace perpétuelle de ce gouffre vertigineux. Enfin, après une course échevelée dans une futaie inextricable , après avoir dix fois perdu et retrouvé notre capricieux sentier, bravé les branches qui nous frappaient Iau visage et les lianes qui s'accrochaient à nos pieds, nous j allâmes descendre sur le territoire belge. Nous trouvâmes là une modeste auberge, de braves gens et une bouteille de vin de Huy. Quant aux monuments druidiques, nous n'en avions point vu trace.
Une fois reposés, il ne nous restait plus qu'à retourner à Maëstricht par un chemin plus calme et à terminer notre voyage en rentrant doucement chez nous. C'est ce que nous fîmes. Le soir, nous dînions pour la dernière fois dans la charmante cité, et le lendemain nous reprenions le chemin de la Haye, nous étonnant à bon droit de ce qu'une aussi jolie ville, aussi bien située et aussi hospitalière , avec des environs magnifiques , une campagne accidentée et un beau fleuve, ne fût point davantage visitée par les Néerlandais. Ils pourraient, en effet, trouver là tout ce qu'ils vont chercher autre part: de beaux sites, d'intéressantes promenades, de superbes monuments, une population aimable, d'excellents hôtels, et la vie à bon marché...; mais peut-être est-il besoin de franchir la frontière et de dépenser de grosses sommes pour s'amuser vraiment? C'est là une question que nous laisserons à d'autres le soin de résoudre.
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