CONCLUSION
En arrivant à la Haye, nous pouvions dire : Inveni portum. Notre voyage était terminé. Il ne nous restait plus qu*à gagner nos habitations respectives, et à chercher, dans un repos bien mérité Toubii, de nos fatigues. Mais quelques amis, jaloux de fêter notre retour, en avaient décidé autrement.
Prévenus de notre arrivée , ils avaient organisé un dîner à la Wùte Societeit, le plus beau club que renferme la Haye, et c'est là que le soir nous nous retrouvâmes une dernière fois, le verre en main, entourés de cœurs loyaux et d*amis sincères.
Le repas fut du reste magnifique, somptueusement servi, et surtout embelli par cette joie pénétrante qu'on éprouve à se retrouver, après une longue séparation, au milieu de ceux qui nous sont chers. •"=— La nature paraissait elle-même participer à cette gaieté recueillie. Elle semblait nous faire fête. Le soleil dorait de ses derniers rayons les robustes maisons du Plein, une douce brise agitait la cime des grands arbres, et le silence n'était ti'oublé que par des chants lointains, qui se perdaient dans les profondeurs du Voorhout.
11 y eut lin moment de silence parmi nous. Tout à Coup une voix vibrante proposa de boiro à notre bon re-
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toar. Les coupes s*emplirent de Champagne, et on les vida en notre honneur.
Alors, pour répondre à ce toast affectueux, moi, le seul Français qui fût là , je me levai et je bus à la Xéerlande.
Suivant Tusage hollandais, j*accompagnai mon toast de quelques paroles. J*essayai, en quelques mots, d'indi* quer le but de notre voyage et ses résultats, de résumer en quelques phrases les impressions que nous avions mis des mois à recueillir.
Ces paroles dites sans préparation sont toujours les meilleures. Elles ont un caractère de sincérité que les autres ne sauraient avoir. Aussi, le soir, rentré chez moi, cherchai-je à me rappeler cette courte improvisation, j'en pris note, et c'est elle que je transcris ici.
« Mes amis, disais-je, je bois à votre patrie! à la Néerlande ! A ce généreux pays , si laborieux, si honnête, si hospitalier, et par-dessus tout si amoureux de son indépendance!
Ci Je bois à la Néerlande ! à son passé glorieux et à son avenir !
c( Nous venons une fois encore de la parcourir, cette contrée généreuse. Et d'un bout à l'autre, de Groningue à Maëstricht, nous avons vu modestement s'épanouir ces saintes qualités des peuples, cette probité solide, cette inaltérable persévérance dans le bien, cet amour absolu de la patrie, qui sont le caractère distinctif de la vieille race batave.
tt Certes, sur cette longue étendue, nous avons ren-
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LES FttO\TIÈBES MK.\ACÉKS. «73
. contré et constaté bien des nuances divei*ses. Le sol, les -types, les coutumes, les mœurs, la religion, tout change et se modifie constamment, — mais qu'importe? La tête ressemble-t-elle au pied, et Festomac estnl pareil à quelque autre organe? £t pourtant, si variées qu'elles puissent être , ces parties ne constituent qu'un seul et même corps, à condition qu'un même sang les anime et qu'un seul cœur batte pour elles toutes.
« Or, vous pouvez m'en croire , ie vieux sang batave coule à pleins bords sur votre sol béni, et le grand cœur de la patrie fait vibrer à l'unisson celui de. tous ses enfants.
u On lui dispute cependant son individualité, à cet hé* roïque coin du monde. On a écrit qu'il était la fraction d'un grand tout, sans réfléchir que lui-même était un tout complet, une irréductible unité deux fois conquise par vos ancêtres , sur les éléments d'abord , et ensuite sur la féodalité étrangère.
u Mais à qui donc appartiendrait la terre, si les des-* cendants de ceux qui l'ont pétrie de leurs mains, arrosée de leur sang et fécondée par leur génie, en étaient dépossédés?-Et que deviendrait la justice, s*il suffisait d'un capricieux trait de plume , tracé par un savant fantasque, ou des rêtréries de quelque politique sans scrupules, pour réduire à néant des siècles de sacrifices et de saintes immolations ?
« Sommes^nous donc en un temps oii le génie s'efface devant le nombre? et les chiffres isont-ils devenu.» tout? Non, les chiffres ne soqt rien. C'e^t la lumière.
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c'est la chaleur qui éclairent et réchauffent le monde. Sans elles, le reste n'existerait pas. Qui donc aujourd'hui se souviendrait des armées de Darius si elles n'étaient venues se fondre au soleil de Marathon ?
a L'histoire est là, du resté, qui proteste avec indignation contre ces théories envahissantes, et la trace lumineuse que votre glorieuse patrie a laissée dans les annales de l'Europe est trop éblouissante pour que ce gigantesque passé puisse être effacé par une fantaisie politique ou une aberration géographique quelconque.
tt L'avenir vous appartient, car vous avez conservé les grandes qualités de votre antique race ! Mais, quoi qu'il arrive, le monde entier doit à votre pays trop de nobles clartés, pour jamais oublier la dette de reconnaissance que l'humanité tout entière a contractée vis-à-vis des Provinces-Unies. Mes amis, à la Néerlande ! d
Ces paroles, que je relis après huit mois, sont encore aujourd'hui l'exact résumé des impressions recueillies dans ce long et minutieux voyage. Et c'est à vous, cher lecteur, à décider qui des deux a raison, ou du voyageur consciencieux qui a parcouru la contrée en tous sens, du scrupuleux archéologue qui a visité ses monuments , fouillé ses archives et fait revivre son histoire , ou bien des savants fantaisistes qui, du fond de leur cabinet, remanient sans pudeur la carte de l'Europe, effaçant les frontières qui les gênent et disposant des peuples sans leur assentiment.
Toutes les pièces du procès ont défilé sous vos yeux,
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chacune étayée par des preuves impartialement choisies et qui ne sauraient être suspectes, car tous les documents produits sont antérieurs au débat.
J'ai même poussé le scrupule jusqu'à taire mes impressions, omettant, au cours du récit, ce qui pouvait rappeler le but de notre voyage, me bornant à laisser parler les faits.
Oii donc MM. Daniel et Kirchhoff pourraient-ils découvrir, dans cette longue étude, rien qui vînt à Tappui de leurs annexions au moins étranges t Quelles raisons^ je le demande , pourraient-ils invoquer?
Sont-ce les mœurs, les usages, le caractère ethnique? — Rappelez-vous Delfzijl et Nieuw-Beerta.
Est-ce la sympathie? — Qu'on se souvienne alors d'Almelo , d'Oldenzaal et de Maastricht.
Quoi encore? le langage, l'histoire... Mais où donc avons-nous entendu parler allemand? Partout le hollandais règne en maître, et la langue de Vondel est la seule employée. Une province peut-être pourrait faire exception : le Limbourg. Mais c'est le français et non l'allemand qu'on y parle dans le monde.
Quant à l'histoire, « ces pays, nous disent les géographes, ont, à de petites exceptions près, appartenu à l'ancien empire allemand, et en partie, j^usqu'en 1866, à la Confédération germanique ». Étrange prétention que de réclamer l'annexion d'un royaume parce qu'un lambeau de son territoire a, pendant une trentaine d'années, été nominalement uni à la Confédération ! Étrange prétention aussi que de remonter avant la domination de
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la maison de Bourgogne pour ressusciter des droits périmés depuis quatre siècles I
Et ces droits , si hautement invoqués , quelle était donc leur importance?
Sur plus de deux cents villes que compte la Néerlande, quatre seulement relevèrent directement de TEmpereur. Encore trois d*entre elles, ZwoII, Deventer et Kampen, ne lui furent acquises que pendant quelques années. On les lui céda pour restaurer son lustre singulièrement terni et lui permettre de faire figure. Mais dès qu^elles purent rompre cette chaîne, les trois villes s'empressèrent de répudier cette dépendance qui leur répugnait.
Une seule lui resta pendant quelques siècles : Nimègue, la cité indomptable, jamais soumise, rebelle n tous ses maîtres, et dont les libres habitants avaient pris pour devise : « Mblius bst bbllicosa libbrtas quam
PACIFICA SBRVITUS. »
Et cette noble devise serait revendiquée par la Néerlande tout entière, si, quittant le domaine des utopies géographiques pour entrer dans celui des annexions violentes, un peuple envahissant venait à oublier le respect que rhumanité doit a une généreuse nation, qui a toujours eu le sentiment de sa dignité et la conscience de ses devoirs.