CHEZ LES MARCHANDS DE NOUVEAUTÉS
Décembre 1S49.
7zf
LE BON DROlf
DE
La guerre a éclaté entre l'Autriche et la Hongrie.
L'Europe doit connaître l'origine , le caractère et ie but de cette guerre , qui n'est pas simplement un débat d'intérêt local , comme on le pourrait croire , mais un fait continental , un événement d'une importance souveraine au point de vue du droit des gens et de la civilisation.
Environnée d'ennemis, la Hongrie ne doit pas, au delà de ses frontières , rencontrer que des indifférents. Une nation ne saurait rester isolée; en se séparant de la grande famille européenne , elle se destinerait à une mort précoce : car on ne vit pas sans alliance. Tous les peuples sont solidaires et intéressés à leur salut commun. Nul d'entre eux n'a le droit de se désintéresser, de se renfermer dans une abstention sceptique, quand survient une de ces crises qui président à la naissance ou à la chute des états. Un devoir leur est imposé , celui de juger. Leurs actes découlent de ce jugement.
La nation hongroise sent donc l'obligation de rendre compte des siens, en comparaissant, en quelque sorte , au tribunal des peuples.
Dans la guerre qu'elle soutient contre la réaction autrichienne, elle montrera non seulement deux gouvernements aux prises, mais la foi jurée luttant contre la trahison, laliberlé contre l'absolutisme, Tordre contre l'anarchie , la civilisation contre la barbarie ; la société , enfin , se défendant contre tout ce qui tend à la détruire.
Quelques mots d'abord sur la situation de la Hongrie vis-à-vis de l'Aulriche.
En droit et en fait, la Hongrie est indépendante de l'Autriche. Elle n'a pas été conquise, mais elle a porté au trône , par élection , les princes de la maison de Habsbourg. Ferdinand I" , le premier prince de cette dynastie qui régna sur la Hongrie, reçut la couronne , en 1526 , par suite du choix de la Diète, et ne la reçut qu'en jurant de maintenir la constitution. L'indépendance de la Hongrie fut si bien reconnue à Vienne , que tous les successeurs de Ferdinand, élus comme lui, prêtèrent le même serment. En droit et en fait, il était constaté que la Hongrie et les états héréditaires d'Autriche n'avaient de commun qu'un même souverain , et que leur union ne résidait que dans l'identité de la personne du roi. Le monarqfue , prince héréditaire dans ses états allemands ,
n'était roi de Hongrie que lorsqu'il avait été sacré à Presbourg , la couronne de saint Etienne au front , et qu'il avait juré, en retour, de gouverner le pays d'après ses lois nationales , et avec le concours de la Diète.
Le trône fut électif, en Hongrie, de 1526 à 1687. Dans cette dernière année, les Etals décrétèrent que le trône serait désormais héréditaire dans la maison de Habsbourg, et en 1725 cette disposition fut étendue , en faveur de Marie-Thérèse , à la descendance féminine du roi Charles III (1). Il faut remarquer, toutefois, que la pragmatique-sanction , qui ne peut être expliquée que suivant le texte des articles qui la composent, ne contient absolument que l'acceptation , par la Diète, de la loi de succession, et qu'elle n'infirme, en aucune façon, l'indépendance du royaume de Hongrie , garantie par toutes les lois qui précédèrent et qui suivirent cette pragmatique.
L'empereur Joseph II, ayant tenté de renverser la constitution hongroise et d'appliquer à la Hongrie le système de l'unité autrichienne , la Diète de 1790 se trouva dans l'obligation d'exiger de son successeur des garanties nouvelles. Léopold 11 reconnut, par l'art. 1 0, que « la Hongrie était un pays libre et indépendant dans tout son système de législation et d'administration ; qu'elle n'était subordonnée à au-
(1) Charles VI , comme empereur d'Allemagne*
cun autre peuple ou à aucun autre état, mais qu'elle aurait toujours sa propre existence et sa propre constitution, et serait, par conséquent, gouvernée par (les rois couronnés d'après ses lois et coutumes nationales. »
L'indépendance politique et administrative de la Hongrie, à l'égard de l'Autriche, était donc reconnue et consacrée depuis trois siècles , quand éclata à Vienne la révolution de mars.
Les peuples de l'Autriche conquirent tout à coai la liberté à laquelle ils aspiraient. Ils prirent rang entre les peuples émancipés. La Hongrie ne pouvait rester étrangère à un mouvement auquel le retentissement de ses Diètes avait contribué , et sa liberté se fortifia de tout ce que l'absolutisme perdait à Vienne. L'art. 3 de la Diète de 1847-48 assura à la Hongrie un gouvernement parlementaire et un ministère indépendant, émanation responsable de l'Assemblée nationale. En même temps, le palatin et lieutenant royal fut investi , en l'absence du roi, du pouvoir exécutif. C'était, en développant toutes les lois précédentes, créer un gouvernement national et consacrera jamais l'antique indépendance du pays, c'est-à-dire établir de fait ce qui avait toujours existé de droit (1).
Les hommes d'état de l'Autriche qui veulent per-
(1) V., aux pièces justificalives, le texte entier de cet article.
pétuer la politique de Metternich , basée sur l'unité gouvernementale de la monarchie , prétendent que les concessions faites alors à la Dicte de Presbourg attentent non seulement à la dignité de l'empereurroi, mais même à la sûreté de l'empire. Selon eux, la Hongrie a fait preuve d'une exigence injustifiable.
On peut dire , à cet égard , qu'il n'y a aucune de ces concessions qui ne soit, en réalité, contenue dans le pacte synallagmatique qui liait la Hongrie à la maison de Habsbourg-Lorraine. Le plus grave des faits récents , celui qui explique et entraîne tous les autres , la création du ministère responsable, répond à une foule de mesures prises antérieurement par les Diètes, et dont les principales seront mentionnées à la fin de cet écrit. D'ailleurs, rien dans la constitution n'eùt-il à l'avance légitimé ce fait , qu'il n'en devenait pas moins nécessaire par suite des droits nouveaux reconnus aux peuples de l'Autriche. La séparation administrative de la Hongrie et de l'Autriche ayant de tout temps existé, l'empereur-roi devait créer un ministère responsable en Hongrie le jour oîi il en accordait un à l'Autriche ; car comment prétendre qu'un ministère autrichien, issu de la majorité d'une assemblée où ne siège pas un seul Hongrois, eût le droit de s'immiscer dans les atîaires de la Hongrie , d'un pays qui a également son assemblée nationale et son administration? Un ministère à
double face, responsable et parlementaire pour les étals héréditaires , irresponsable et absolu pour la Hongrie, était impossible.
L'article 5 de 1848 modifia notablement la situalion de la Hongrie à l'égard de l'Autriche , en ce que la vieille politique impériale , tendant à incorporer la Hongrie à la monarchie, recevait un échec définitif; en ce qu'un revirement vers un gouvernement central , résidant à Vienne et ayant la Hongrie dans sa dépendance, devenait un rêve irréalisable, à moins de bouleverser deux états , à moins de renverser, au profit du pouvoir absolu , deux constitutions : prétention qui ne saurait se couvrir du moindre prétexte de légalité.
Mais les réformes opérées par la Diète de 1848 n'assurèrent pas seulement la liberté au dehors , elles la développèrent largement au dedans , et ce fut là leur grandeur.
La Hongrie profita de l'élan imprimé après Février aux idées libérales, pour proclamer à jamais l'égalité civile et politique , sans distinction de langue ou de communion ; la participation égale et proportionnée de tous les citoyens aux charges publiques , l'abolition complète et définitive des privilèges. La noblesse ne crut pas accomplir tous ses devoirs en anéantissant seulement les droits dont elle jouissait : elle consentit encore à se dépouiller de son bien , à concéder gratuitement aux paysans les terres qu'ils avaient
reçues d'elle comme tenanciers. Il y eut certes bien des existences rainées, des fortunes brisées : mais il fallait donner des citoyens à la Hongrie ; il fallait profiter du premier jour de liberté qui luisait sur la patrie, et lui assurer un lendemain.
Ainsi, on ne se contenta pas de proclamer la liberté , on la fonda, en donnant la propriété à ceux qui ne possédaient point. On ne se contenla pas de proclamer l'égalité , ou la fonda, en répandant le bienêtre parmi la masse des citoyens , et en donnant au cultivateur du sol la terre dont il n'avait eu jusque là que fusufruit, et à la possession de laquelle il doit ses droits politiques (1).
Pour achever de caractériser ces réformes , il faut dire qu'elles furent spontanément consenties par ceux qu'elles allaient frapper. Proposées à l'unanimité par la chambre des députés , qui , fidèle à son origine populaire, fut la première à les formuler, les lois qui fondaient l'égalité et la justice furent votées à l'unanimité par la chambre des magnats, des privilégiés,
(1) Le mode d'élection usité en Hongrie n'est pas précisément le suffrage universel, mais y équivaut. C'est, en effet, s'en approcher beaucoup que de n'exiger des électeurs qu'un avoir presque insuffisant pour vivre. Quiconque est possesseur d'un capital ou d'une propriété d'une valeur de 750 fr. exerce les droits électoraux. Dans les villes, ces droits s'étendent a ceux qui ont u:) revenu de 3250 fr. , a ceux qui possèdent un diplôme , aux artisans occupant un apprenti, etc.
sur l'invitation formelle du palatin , cousin de l'empereur-roi. Enfin le souverain vint lui-même, le 11 avril, les confirmer solennellement par la sanction royale, au milieu de la Diète. L'avéncment de la liberté s'accomplissait donc avec l'ordre, la régularité d'un fait providentiel (1).
Telles furent les réformes entreprises et achevées par la dernière Diète de Presbourg. Elle couronna dignement l'œuvre doublement libérale que les États de Hongrie poursuivaient, dans des luttes incessantes, depuis cinquante années. Il a suffi sans doute de montrer ses travaux, pour signaler la place que la Hongrie occupera dans l'histoire de la régénération de l'Europe.
Après cet élan vers la fraternité , la Hongrie avait droit à la paix, au bonheur. Elle devait espérer que tousses enfants seraient désormais unis par la reconnaissance envers une patrie généreuse.
Le premier mouvement des peuples répondit à cette espérance. Tous s'empressèrent d'adresser au nouveau gouvernement de la Hongrie des marques non équivoques d'adhésion et de fidélité. Celle de toutes les provinces qui subissait le plus l'influence autrichienne , la Croatie , où les intrigues du cabi-
(1) V., aux pièces justificatives , la confirmation par l'empereur-roi des articles de 18^7-/18.
net de Vienne avaient créé depuis quelque temps une certaine opposition au mouvement de la Diète hongroise, la Croatie approuva tout d'abord les événements survenus à Presbourg. Le plus grand et le plus important des trois comtés croates, celui d'Agram, manifesta hautement sa satisfaction et le désir des citoyens de la Croatie de rester unis à la Hongrie. En effet, les conquêtes faites par la Diète de Presbourg s'étaient étendues à la Croatie comme au reste du royaume. Aucune atteinte n'avait été portée à ses anciens droits municipaux. Tandis que les vieilles charges féodales étaient abolies en Hongrie , la dignité et la puissance du ban de Croatie furent conservées. On accrut les pouvoirs de l'assemblée générale de Croatie, en lui déléguant le droit de répartir parmi les populations le nombre des députés que ce pays devait envoyer à la Diète de Hongrie. Jusque là, la Croatie n'était représentée à cette Diète que par trois députés, qui n'avaient ni veto ni droits particuliers. En augmentant considérablement le nombre de ses représentants, qui fut élevé à 18 pour trois comtés, la Diète accrut l'influence de la Croatie sur les affaires du royaume. Les citoyens de la Croatie furent appelés à exercer tous les emplois de l'état , et spécialement à remplir les charges nouvelles qui venaient d'être instituées : dès la formation du ministère hongrois , deux sections croates furent créées dans ce but. Les paysans de la Croatie , devenus citoyens comme les
paysans hongrois , reçurent des terres comme eux, et la Hongrie prit l'engagement d'indemniser les nobles croates, comme les nobles hongrois, sur son trésor. Pour rassurer quelques esprits défiants , on garantit l'usage de la langue croate dans toutes les affaires administratives de ce pays , et le gouvernement hongrois s'engagea à s'adresser aux Croates dans leur langue. Enfin le gouvernement hongrois et la Diète déclarèrent solennellement que, si la Croatie avait quelque demande à formuler , ils s'engageaient à y faire droit, autant que le comporteraient l'honneur national et î'intégrité de la couronne. La Hongrie pouvait-elle montrer plus de raison, de loyauté et de justice (1) ?
Si les concessions de l'empereur-roi à l'esprit moderne eussent été faites sincèrement, si ses conseillers eussent repoussé franchement toute idée de retour vers le passé , la Hongrie jouirait aujourd'hui d'une paix méritée. Les peuples qui, hier encore, se tendaient fraternellement la main , eussent marché de concert et pacifiquement dans la voie du progrès qui s'ouvrait à eux ; et la civilisation , glorieuse et forte,
(l)Même avant cette époque, on avait toujours respecté les vœux de la Croafte, quelquefois les moins légitimes. On avait maintenu, par exemple, la loi qui exclut de son territoire les protestants , a une époque où la Hongrie prenait un développement conforme à l'esprit du siècle.
s'établissait au cœur de l'Europe orientale. Mais la réaction naquit à Vienne le jour même où s'y fonda la liberté. Les droits reconnus à la Hongrie ne furent considérés que comme des concessions forcées, qu'il fallait anéantir à tout prix, au prix même de son sang. Pour arriver là , y avait-il plus sûr moyen que de la diviser, l'affaiblir par la guerre civile?
On ne comprit pas qu'en usant de loyauté envers une nation loya'e, on se l'attachait plus sûrement qu'en travaillant à ressussiter un pouvoir désormais impossible, ni que l'intérêt de cette nation lui commandait de trouver, dans une union sincère avec l'Autriche constitutionnelle , une garantie de son indépendance et de sa liberté. On chercha à susciter en Hongrie ce qu'on nomma la contre-révolution.
La Croatie, éloignée du foyer hongrois, était directement soumise à l'influence de la cour , par suite de son organisation militaire et de l'administration qui lui est propre. Un parti anti-hongrois s'y était formé, par l'instigation de Louis Gay, littérateur et journaliste. Gay se trouvait à Vienne au moment de la révolution de mars. Muni des instructions du comte Kolowrat, l'émule et le successeur de Metternich,il se rendit sur-le-champ à Agram. Là, il commença à agir sur l'esprit de ses compatriotes , leur parla au nom du gouvernement qui l'avait délégué , et déclara qu'il avait reçu la mission de rallier les fidèles Croates autour du trône menacé. Mais il
fallait un chef militaire à l'agitation que Gay allait exciter. La cour , s'appuyant sur les vœux émis par les agitateurs, éleva à la dignité de ban ou gouverneur de Croatie le baron Joseph Jellachich , colonel d'un régiment de Croates à l'armée d'Italie. Cette nomination était la première trahison que commettait le gouvernement autrichien contre le ministère hongrois , qui ne fut pas consulté, et dont le contre-seing eût dû confirmer le choix du ban. L'élévation de Jellachich fut l'acte d'un système condamné.
Dans leur désir d'éviter tout conflit, les ministres hongrois, qui avaient le droit de protester contre la nomination du ban, l'invitèrent, au contraire, à se mettre en rapport avec eux, pour fixer le jour de la convocation de l'assemblée générale de Croatie, au sein de laquelle il devait être installé. En môme temps ils s'adressèrent à la population des districts militaires et des communautés civiles de la Croatie , pour l'engager à faire connaître ses vœux par l'organe de délégués spéciaux,
Jellachich répondit à l'invitation du ministère en défendant aux magistrats croates d'entretenir quelque rapport que ce fût avec le gouvernement hongrois, et en décrétant la loi martiale contre ceux de ses compatriotes qui en appelleraient aux rapports légaux de la Hongrie et de la Croatie. Le ministère demanda au ban une rétractation de ces ordonnances : ce fut en vain. Alors le palatin lieutenant royal,
usant de son droit, et s'appuyant sur un décret du roi du 6 mai , ordonna une enquête sur la conduite de Jellacliich, et envoya à cet effet un commissaire en Croatie. Jellachich employa la violence pour interdire à ce magistrat l'entrée du pays, et, levant le masque, déclara qu'il ne reconnaissait nullement l'autorité du ministère hongrois, laquelle n'était qu'une usurpation sur le pouvoir royal. Il annonça qu'avant de prendre aucune mesure, il allait consulter la nation croate.
La volonté de la nation croate, cependant, s'était manifestée déjà, à l'époque où le gouvernement hongrois avait reçu d'elle des témoignages de sympathies. Et dans quelles conditions cette volonté allaitelle cette fois se déclarer? Sous le coup d'une loi martiale qui interdisait toute liberté (1).
Jellachich convoqua pour le 5 juin l'assemblée générale de Croatie, de sa propre autorité, et contrairement aux lois constitutionnelles, qui exigent le consentement du roi. Commeles agitateurs publiaient, au nom du ban, que le roi encourageait la révolte croate, le ministère hongrois invita le souverain à démentir ces bruits et à ramener Jellachich à l'obéissance. Le roi, accédant à ce vœu, défendit à Jellachich, dans une lettre autographe en date du 29 mai,
(1) V., aux pièces justificatives, la protestation des citoyens de la Croatie contre la conduite politique du ban Jellachich.
de convoquer aucune assemblée, et le somma de se rendre à Inspruck pour conférer avec le gouvernement hongrois. Par suite de celte décision royale, le président du ministère hongrois se rendit à Inspruck. Mais Jellachich, loin d'obtempérer aux ordres du roi, ouvrit sous le titre de Diète croatoslavo-dalmate, l'assemblée générale de Croatie, qu'il avait exclusivement composée de ses partisans. Tous les membres furent nommés ou désignés par lui. Pour que le ban Jellachich osât désobéir avec cette audace , il fallait qu'il fût certain d'être approuvé. Et en effet, la conspiration qui le liait aux hommes de la réaction était organisée déjà. Longtemps le danger de la Hongrie a été de ne pas croire à la trahison de la cour. Faible par trop de patience et de loyauté, il lui répugnait de se persuader qu'on la trompait à Inspruck. Il a fallu toute l'éloquence des faits pour la convaincre du rôle ignominieux que les conseillers de Ferdinand imposèrent à leur maître. Rarement la royauté descendit aussi bas. A la fin, perdue dans le dédale de ses parjures, elle a eu honte et peur d'elle-même, et s'est allée cacher sous le visage d'un enfant (1).
La désobéissance de Jellachich, bien que consentie par la cour, ne pouvait être approuvée ouvertement.
(l)On sait que l'abdication de Ferdinand a élcniolivée par les embarras de la question hongroise.
Les remontrances du ministère hongrois étaient si légitimes et furent exprimées si vivement, que, par une ordonnance royale du 10 juin, Jellachich fut suspendu de toutes ses charges civiles et militaires. En même temps, l'assemblée générale fut déclarée illégale, et un commissaire royal envoyé en Croatie à reflet de convoquer une assemblée nouvelle. Jellachich ne se soumit pas. Il déclara hautement que, par suite des changements survenus dans le gouvernement de la Hongrie, la Croatie ne voulait plus être unie à ce royaume, mais à l'empire d'Autriche.
Les conditions de cette union autrichienne, définies par lui, étaient exclusivement à l'avantage de la puissance impériale. Les Croates ne réclamaient, sous la présidence du ban , qu'un gouvernement quasi-responsable , chargé de l'administration intérieure du pays , et remettaient aux mains du pouvoir central de Vienne le plus important, c'est-à-dire les finances, la guerre, le commerce. Une députation choisie par l'assemblée générale, pour faire connaître ses vœux au roi , partit pour Inspruck sous la conduite de Jellachich.
Pendant que ces faits s'accomplissaient en Croatie^ une conspiration se tramait contre la Hongrie, dans le banat et les comtés de B:ics et de Szerém , de concert avec des Serbes de Serbie.
La population qui habile ces contrées, grecque de religion, et serbe de race, s'est réfugiée en Hongrie^
de convoquer aucune assemblée, et le somma de se rendre à Inspruck pour conférer avec le gouvernement hongrois. Par suite de celle décision royale, le président du ministère hongrois se rendit à Inspruck. Mais Jellachich, loin d'obtempérer aux ordres du roi, ouvrit sous le titre de Diète croatoslavo-dalmate, l'assemblée générale de Croatie, qu'il avait exclusivement composée de ses partisans. Tous les membres furent nommés ou désignés par lui. Pour que le ban Jellachich osât désobéir avec cette audace , il fallait qu'il fut certain d'être approuvé. Et en effet, la conspiration qui le liait aux hommes de la réaction était organisée déjà. Longtemps le danger de la Hongrie a été de ne pas croire à la trahison de la cour. Faible par trop de palience et de loyauté, il lui répugnait de se persuader qu'on la trompait à Inspruck. Il a fallu toute l'éloquence des faits pour la convaincre du rôle ignominieux que les conseillers de Ferdinand imposèrent à leur maître. Rarement la royauté descendit aussi bas. A la fin, perdue dans le dédale de ses parjures, elle a eu honte et peur d'elle-même, et s'est allée cacher sous le visage d'un enfant (1).
La désobéissance de Jellachich, bien que consentie par la cour, ne pouvait être approuvée ouvertemenl.
(l)On sait que l'abdication de Ferdinand a clcniolivée par les embarras de la question hongroise.
Les remontrances du minislère hongrois étaient si légitimes et furent exprimées si vivement, que, par une ordonnance royale du iO juin, Jellachich fut suspendu de toutes ses charges civiles et miHtaires. En même temps, l'assemblée générale fut déclarée illégale, et un commissaire royal envoyé en Croatie à l'effet de convoquer une assemblée nouvelle. Jellachich ne se soumit pas. Il déclara hautement que, par suite des changements survenus dans le gouverne-" ment de la Hongrie, la Croatie ne voulait plus être unie à ce royaume, mais à l'empire d'Autriche,
Les conditions de cette union autrichienne, définies par lui, étaient exclusivement à l'avantage de la puissance impériale. Les Croates ne réclamaient, sous la présidence du ban , qu'un gouvernement quasi-responsable , chargé de l'administration intérieure du pays , et remettaient aux mains du pouvoir central de Vienne le plus important, c'est-à-dire les finances, la guerre, le commerce. Une députation choisie par l'assemblée générale, pour faire connaître ses vœux au roi , partit pour Inspruck sous la conduite de Jellachich.
Pendant que ces faits s'accomplissaient en Croatie^ une conspiration se tramait contre la Hongrie, dans le banat et les comtés de Bacs et de Szerém, de concert avec des Serbes de Serbie.
La population qui habile ces contrées, grecque de religion, et serbe de race , s'est réfugiée en Hongrie^
à diverses époques, pour échapper à l'oppression turque. Lors de ses immigrations, elle obtint les droits reconnus aux citoyens hongrois ; mais le gouvernement impérial , ennemi de la liberté religieuse, et qui persécutait alors les protestants hongrois , ne lui laissa pas la jouissance du libre exercice de son culte. Les Etats de Hongrie obtinrent à diverses reprises d'améliorer le sort des grecs; mais ce fut la Diète de 1848, à laquelle il fut donné d'appliquer partout la liberté, qui assura leurs droits légitimes, en décrétant la parfaite égalité de toutes les communions. Le gouvernement hongrois, pour prendre connaissance des réclamations que les grecs pouvaient en outre élever, convoqua, pour le 27 mai, une réunion ecclésiastique grecque , à laquelle devait être confié l'examen des questions d'enseignement et de religion.
Les Serbes , reconnaissant ce que la Diète avait fait pour eux , déclarèrent que tous leurs vœux étaient satisfaits et témoignèrent de leur attachement au gouvernement hongrois. Mais peu à peu les influences qui avaient agité et divisé la Croatie commencèrent à réagir sur eux. Etienne Suplikacz, colonel , comme Jellachich, d'un régiment-frontière, se mit à la tête d'un mouvement serbe. Sous prétexte de tenir une réunion préparatoire à celle qui devait avoir lieu le 27 mai , les Serbes convoquèrent, pour le 13, une assemblée nationale, à laquelle furent appelés un
grand nombre de Serbes turcs. L'assemblée, ouverte d'abord à Ujvidék, se transporta ensuite à Carlowitz.
Les Serbes nommèrent patriarche Joseph Rajacsics, archevêque de Carlowitz, et élurent Suplikacz pour vayvode. Se faisant fort des prétentions les moins légitimes, ils désignèrent comme devant former leur vayvodat, le banat et les frontières militaires, avec les comtés de Szerém, B;ics et Baranya, violant ainsi, les premiers, les droits de nationalité qu'ils invoquaient, car une partie considérable de ce territoire est en majorité peuplée de Hongrois, de Valaques et d'Allemands. Ils décrétèrent que le vayvodat serbe serait uni par alliance à la Croatie, et nommèrent, pour l'administrer, un comité permanent. Enfin, une députation fut chargée d'aller faire connaître ces déterminations au roi.
Les deux députations, croate et serbe, la première présidée par Jellachich, la seconde conduite par Rajacsics, se rencontrèrent à Inspruck. Malgré les meurtres des citoyens hongrois par les insurgés serbes , et au mépris de l'ordonnance royale qui , quelques jours avant , avait destitué Jellachich et autorisé contre lui un procès pour crime de haute trahison, ces deux députations furent accueillies avec solennité parle roi et l'archiduc François-Charles , son frère. Toutefois, les membres qui les composaient furent reçus comme particuliers, non comme délégués. On ne pouvait encore braver ouverte-
menl la Hongrie. Aussi les Croates et les Serbes durent-ils entendre des paroles de blâme. Mais en même temps, et par une contradiction qui la trahissait, la cour adressa au ministère bongrois leurs réclamations, pour qu'elles devinssent la base de négociations nouvelles.
Le palatin et le ministère bongrois avaient précédemment invité l'arcbiduc Jean, oncle du roi, à pacifier la Croatie, en se rendant dans ce pays, et en affirmant que le roi, loin de favoriser la révolte, avait l'intention bien arrêtée de maintenir intacte la constitution hongroise. La cour, interprétant à sa manière cette démarche , parut conclure , et insinua que le gouvernement bongrois faisait dépendre la solution de la question croate de la médiation de l'arcbiduc Jean. Ce fut donc à lui que, sous ce prétexte, furent renvoyées les demandes des deux députations. Les Croates et les Serbes ayant encore été favorablement accueillis par d'autres membres de la famille royale, la croyance s'accrédita en Croatie que la maison d'Autriche encourageait les insurrections contre la Hongrie. Jellacbich l'avait écrit lui-même, dans une lettre du 4 juin adressée aux régiments-frontières croates stationnés en Italie. Il en résulta que le mouvement croate se montra de jour en jour plus menaçant.
La révolte serbe avait déjà éclaté. Partie des districts militaires, elle se répandit par tous les moyens
— iode propagande. Renforcée par de nombreuses bandes armées venues de la Serbie , elle s'étendit bientôt dans les contrées du Bas-Danube, se signalant par des actes d'atrocité inouïe , et prenant le caractère, non seulement d'une guerre d'extermination entre deux nationalités ennemies, mais d'une guerre hostile à la société elle-même. Les villages, les villes étaient incendiés , les habitants massacrés, sans que les pillards et les égorgeurs rencontrassent d'obstacle. Le gouvernement hongrois ne pouvait dispo- . ser que de quelques troupes rassemblées à la hâte , et, pour la plupart, étrangères, ou de gardes nationaux mal armés, souvent même non armés, tandis que les forces de l'ennemi se composaient principalement de soldats des régiments-frontières, parfaitement disciplinés. Les troupes de ligne hongroises étaient depuis long-temps distribuées dans les diverses provinces de la monarchie autrichienne, et le ministère autrichien , malgré les instances du gouvernement hongrois, entravait constamment le retour de ces troupes dans leur patrie.
Dans de telles conjonctures, le gouvernement hongrois, à qui étaient confiées la sécurité et la vie des citoyens, ressentait d'amères douleurs. Condamné à l'inaction pendant qu'on exterminait des populations entières , il acquérait la triste conviction que le ministère autrichien ne retenait à l'étranger les troupes nationales, et n'abandonnait la Hongrie à la pro-
tection des troupes étrangères, que par connivence avec les ennemis. Une ressource, dont il profita, s'offrait à lui : créer des bataillons nouveaux. Mais cette mesure ne parait pas aux dangers du moment. Pour l'exécuter , il fallait du temps. Elle devait en outre charger considérablement le trésor, que le gouvernement autrichien avait appauvri jusque là, en faisant sortir de Hongrie tout l'or qu'on en tirait.
Comme les insurgés serbes ne cessaient de faire de la propagande au nom de l'empereur-roi , les ministres hongrois l'invitèrent à se rendre à Pest, à l'occasion de la Diète qui allait s'ouvrir, afin de donner par sa présence un démenti éclatant aux ennemis de la Hongrie. Cette invitation resta sans effet.
Pour tenter une nouvelle mesure de conciliation avec la Croatie, les ministres définirent ce qu'ils entendaient par la médiation de l'archiduc Jean. Ils le prièrent de s'adressèrent directement aux Croates, en déclarant aux troupes et aux municipalités que le roi désapprouvait et désavouait toute insurrection, et voulait maintenir les rapports légaux de la Hongrie et de la Croatie; en enjoignant de plus aux Croates de se réunir dans une assemblée générale, où toutes les opinions seraient librement exprimées , et où seraient prises les mesures nécessaires pour l'élection des députés devant siéger à la Dicte hongroise. La Hongrie pouvant connaître alors les véritables vœux de la Croatie , les ministres hongrois prenaient
rengagement d'honneur d'accéder à toutes ses demandes, en tant que justes et légitimes, et faisaient de cette acceptation par la Diète de Hongrie une question ministérielle. Cette nouvelle tentative n'eut pas plus de succès que les précédentes.
Sur ces entrefaites, la nouvelle assemblée nationale hongroise, basée, pour la première fois, sur la vraie représentation nationale, fut ouverte à Pest. Convoquée pour le 2 juillet, elle eut pour but principal de prendre les mesures que réclamaient la défense du pays et sa situation financière. A l'ouverture de la session , dans le discours de la couronne , prononcé en son nom par le palatin, le roi manifesta son inébranlable volonté de maintenir l'intégrité du royaume de Hongrie et de toutes les lois du pays, notamment de celles qu'il avait sanctionnées à la dernière Diète de Presbourg. Il stigmatisa du nom de révoltes les mouvements croate et serbe, comme hostiles à ces lois, et déclara que sa volonté était partagée par tous les membres de la dynastie.
La Diète s'empressa de répondre à ces manifestations , et une dépulation alla prier de nouveau le roi de se rendre à Pest. Les instances de la Hongrie à cet égard étaient bien légitimes. La présence seule du roi au cœur du pays pouvait prouver aux populations insurgées que le roi parlait sincèrement. Tous les décrets qu'il rendait, toutes les paroles qu'il prononçait, étaient représentés aux insurgés
comme arrachés par la force; et la fuite de l'empereur-roi , que la seconde insurrection de Vienne avait forcé de s'éloigner, donnait à ces suppositions une apparence de réalité : Jcllachirh avait défini ainsi aux Croates l'ordonnance, signée du roi , qui le destituait de toutes ses charges. Les Hongrois mettaient donc à l'épreuve la loyauté de la cour, quand ils demandaient ou le voyage du roi à Pest ou une déclaration nette et franche aux insurges. Ils furent refusés. Pendant ce temps, la révolte serbe grandissait. Des troupes se concentraient sur la frontière de Croatie, dans le but évident d'envahir la Hongrie. Enfin, le ministère autrichien, dans une communication au ministère hongrois en date du 29 juin , déclara qu'il allait mettre fin à la neutralité qu'il avait observée jusque là , et appuyer ouvertement la Croatie. Ce fait confirmait les soupçons du gouvernement hongrois : on avait toujours pressenti à Pest que la désobéissance des troupes étrangères à qui il avait fallu confier la défense du pays était commandée à Vienne.
Tous les Hongrois se persuadèrent alors que, pour sauver la constitution et l'indépendance de la patrie, il était nécessaire de développer extraordinairement les forces nationales. La Diète décréta une levée d'hommes qui portait l'armée hongroise à 200,000 soldats, et ouvrit le crédit que réclamait cette mesure. Deux lois furent votées à cet effet, l'une sur le recru-
tement, l'autre sur la création de billets de banque destinés à couvrir les déiicits. La situation défavorable du pays et plusieurs circonstances réunies ayant amoindri les revenus publics et fait tarir plusieurs des sources les plus abondantes du trésor, l'assemblée nationale dut faire face ainsi aux dépenses extraordinaires que les éventualités lui imposaient.
Les deux lois furent présentées à la sanction royale par le président du ministère et le ministre de la justice. Un long espace de temps s'écoula sans que ces ministres obtinssent de réponse. Cependant la situation du pays empirait toujours. La Diète, convaincue que cet état de choses amènerait la ruine complète du royaume, adressa au roi une députation conduite par le président de la chambre des représentants. Elle réclamait la sanction des lois dont l'exécution devait sauver le pays , demandait le rappel des troupes hongroises stationnées à l'étranger , et priait le roi d'ordonner aux troupes étrangères , chargées de la défense de la Hongrie, de remplir leurs devoirs fidèlement. Enfin on engageait derechef le roi à se rendre dans le royaume , pour y ramener la paix et l'ordre.
La députation reçut une réponse évasive. Mais eu même temps , et pendant que les deux ministres étaient à Vienne, le roi , sans les prévenir , expédia, le 51 août, une lettre au palatin lieutenant royal. Il lui enjoignait d'envoyer à Vienne plusieurs membres
du ministère hongrois , dans le double but d'arrêter avec le ministère autrichien les mesures à prendre pour consolider et assurer l'unité du gouvernement de le monarchie, et , d'autre part, de négocier avec les Croates pour concilier leurs intérêts avec ceux de la Hongrie. Le roi déclarait, comme condition indispensable de toute tentative à cet égard , que le baron Jellachich prît part aux conférences , que tous préparatifs de guerre cessassent de part et d'autre , et que les districts des frontières militaires (lesquels ont toujours fait partie du royaume de Hongrie) fussent provisoirement soumis au pouvou* du ministère autrichien. Enfui, dans ce même écrit, il était donné communication au ministère hongrois d'un mémoire du gouvernement autrichien, sur les relations à établir entre les provinces héréditaires de l'Autriche et la Hongrie, il y était dit que les dispositions de la loi de 1848, par lesquelles l'archiduc palatin avait été institué dépositaire de l'autorité royale et chef du pouvoir exécutif en l'absence du roi, et un ministère responsable, concédé à la Hongrie, détachant du pouvoir central la guerre, les finances et le commerce, étaient contraires à la pragmatique-sanction, en opposition aux rapports légaux de l'Autriche et de la Hongrie, et nuisibles aux intérêts delà Hongrie comme à ceux de l'Autriche. On déclarait ces concessions illégales et non avenues, sous prétexte qu'elles n'avaient jjas été consenties par le ministère rcspon-
sable autrichien ; et bien qu'elles eussent été sanctionnées par la parole royale le 11 avril, consacrées de nouveau dans le discours de la couronne le 2 juillet , on annonçait que ces lois devaient être notablement modifiées, afin qu'un pouvoir central pût être établi à Vienne.
La politique de l'Autriche, long-temps tortueuse et sourde, se dévoilait enfin. La réaction, qui , jusque là, avait frappé dans l'ombre , ne déguisait plus ses coups , enhardie qu'elle était par les succès de Radelzki en Italie. De son propre aveu , le gouvernement autrichien n'avait donc allumé en Hongrie une guerre fratricide que pour réduire ce pays, pour le contraindre d'acheter la paix au prix de son indépendance.
Le ministère autrichien ne s'arrêta plus dans la voie où il s'engageait. Il fit rétracter le 4 septembre, par l'empereur-roi, l'ordonnance qui suspendait Jellachich de toutes ses dignités, comme prévenu du crime de haute trahison , et cela sous le prétexte que toutes les dénonciations faites contre le ban étaient fausses, et qu'il avait fait preuve d'une fidélité inébranlable à la maison d'Autriche. Jellachich fut réintégré dans toutes ses charges, bien qu'il campât déjà, avec son armée, aux frontières de la Hongrie , et fût prêt à l'envahir. Par suite de celte rétractation royale, le ministère hongrois institué dans les journées de mars donna sa démission.
Les représentants de la nalion , persuadés , après
tant d'expériences, que tous ces événements n'avaient d'autre cause que les tendances réactionnaires de la cour et une perpétuelle conspiration contre la constitution garantie par tant de serments; persuadés que le salut de la patrie était la seule limite à leur pouvoir, et que les périls qui la menaçaient nécessitaient un déploiement de moyens extraordinaires , les représentants de la nation décidèrent que les deux lois présentées vainement à la sanction royale seraient provisoirement exécutées. En même temps, Iç comte Louis Batthyànyi , président du ministère sortant, ayant reçu du palatin lieutenant royal, en vertu de ses pleins pouvoirs, la mission de constituer un nouveau ministère, fut chargé du gouvernement légal du pays.
Jusque là , la Diète de Hongrie , s'appuyant sur la constitution, s'était adressée au roi, pour lui rappeler les lois qu'il avait juré d'observer. Elle tenta un dernier moyen de prévenir les catastrophes , en s'adressant, cette fois, à l'assemblée nationale autrichienne. Une dépulation des représentants de la Hongrie alla proposer aux représentants de l'Autriche que les deux pays se garantissent mutuellement leur constitution et leur indépendance. Elle devait déclarer que la Hongrie était prête à traiter des intérêts communs de l'Autriche et de la Hongrie, sur le pied de la liberté et de la justice. La dépulation hongroise ne fut pas reçue par la Diète de Vienne.
Toutes les tentatives , toutes les manifestations pacifiques de la Hongrie , épuisant sa patience, restaient donc sans effet.
Chargé de former le ministère , Louis Batthyânyi prit en main la conduite des affaires, sous la condition que Jellachich , dont les troupes avaient déjà envahi la Hongrie , recevrait l'ordre de quitter le territoire. Il lui fut répondu par le roi que cette condition ne serait pas acceptée avant que les autres ministres fussent connus. Batthyânyi se hâta alors de présenter sa liste à Vienne.
Mais, pendant ce temps, Jellachich avait passé la Drave sur trois points différents , avec des troupes régulières croates accrues des régiments autrichiens qui se trouvaient dans la Hongrie méridionale. II s'avança, en pillant et en saccageant, vers le cœur du pays, sans qu'il fut possible de lui opposer des forces considérables , car le bras du gouvernement hongrois était enchaîné par la trahison de Vienne, et en l'absence d'un ministère constitué, le manque d'ensemble, la contradiction des ordres et l'hésitation, affaiblissaient l'armée hongroise. Aussi les troupes croates parvinrent -elles, sans coup férir, jusqu'au lac Balaton.
Dans ces circonstances, les représentants de la nation offrirent le commandement des forces hongroises au palatin lieutenant royal , en sa qualité de capitaine général du pays, pour que, par l'autorité
de sa position et de sa personne, il rendît toute hésitation impossible au camp, et pour qu'il imprimât aux mouvements de l'armée l'unité et l'énergie nécessaires à la victoire. Le palatin accepta cette mission et joignit les troupes, qui se retiraient vers Bude- Pest. Mais après avoir tenté entre les deux armées un accommodement, qui échoua parce que Jellachich manqua à sa parole et ne parut point au rendezvous, il quitta le camp, et, traversant Pest, se rendit à Vienne, d'où il envoya aux Hongrois sa démission de palatin. Dans le même temps, Louis Balthyân} i recevait l'avis officiel que le ministère proposé par lui n'était pas accepté par le roi; et un autre membre de la Dicte, le baron Nicolas Vay, était chargé par le roi de constituer le ministère. Enfin, une ordonnance royale en date du 25 septembre, qui ne portait le contre-seing d'aucun ministre, plaça toutes les troupes stationnées en Hongrie sous le commandement général du comte François Lamberg.
La trahison atteignait ses dernières limites. Une seule chose, en eiïet , pouvait sauver la Hongrie : la victoire. Jellachich avait envahi le pays, comptant qu'il ne trouverait pas de résistance chez des troupes élevées à la discipline de l'Autriche. Ses lettres interceptées trahissent la déception , et la crainte de voir une lutte s'engager. C'était donc pour prévenir cette lutte , pour enlever à la Hongrie sa seule chance de
salut, et la livrer sans défense à ses ennemis, que la cour, conspirant avec Jellachich , donnait le commandement des forces nationales au comte Lamberg, chargé de les condamner à l'inaction.
Les représentants du pays ne se laissèrent pas abattre. Ils avaient opposé la loyauté, la fidélité aux lois , aussi long-temps qu'on les avait attaqués par la ruse. Ils résolurent d'opposer la force à la violence. Par un décret du 27 septembre, ils déclarèrent la nomination du comte Lamberg illégale et inconstitutionnelle : la constitution arrêtant que « les ordonnances, décisions et nominations du roi, ne sont légales qu'autant qu'elles sont munies du contreseing d'un des ministres siégeant à Bude-Pest » (1). Ils sommèrent les autorités du pays , les citoyens , l'armée et le comte Lamberg lui-même, d'obtempérer à ce décret, sous crime de hante trahison.
Pour faire face au péril , la Diète fit appel à l'héroïsme de la nation. Le peuple se leva en masse. Les défenseurs de la patrie accoururent de toutes parts. Leurs rangs grossissaient de jour en jour, d'heure en heure. Les régiments de ligne hongrois, ébranlés jusque là par les menées de la réaction , furent entraînés par l'enthousiasme général. La résistance s'organisait avec une rapidité merveilleuse, sous l'impulsion de la Diète recueillant toute son énergie.
(1) 1848, art. 3, §3.
C'est par suite de celte émotion unanime, causée par tant de trahisons , que le comte François Lamberg , qui avait bravé le décret lancé contre lui, eut le malheur d'être victime d'un attentat. Sa mort toutefois ne doit être considérée que comme un fait isolé ; et la Diète ayant aussitôt compris ses devoirs et ordonné une enquête contre les meurtriers , la paix et la sécurité publiques n'ont plus été troublées dans la capitale de la Hongrie.
Le 29 septembre, une bataille décisive fut livrée à Jellachich à quatre milles de Bude-Pest. L'armée ennemie fut repoussée. Jellachich ayant obtenu un armistice , viola la parole donnée , et prit subitement la fuite , abandonnant à leur sort les corps détachés de son armée qui marchaient pour le rejoindre. L'arrière-garde croate, forte de 10,000 hommes, fut prise tout entière , avec les généraux Roth et Philippovits qui la commandaient.
Jellachich se trouvait sur la frontière d'Autriche, poursuivi par l'armée hongroise , quand le roi , par une nouvelle ordonnance, nomma le comte Adam Récsey président du ministère hongrois. Cette ordonnance n'avait d'autre contre-seing que celui de Récsey. Par une autre ordonnance, également contresignée Récsey , l'assemblée nationale fut dissoute, ses décrets annulés , Jellachich promu au commandement en chef de toutes les troupes de la Hongrie , les autorités civiles suspendues, et le pays mis en
état de siège. Jellachich, nommé en même temps commissaire royal , fut investi du pouvoir exécutif dans toute l'étendue du royaume. Il fut déclaré en outre que les différends entre les divers peuples de la monarchie seraient terminés par le concours des représentants de toutes les parties.
Avant que cette ordonnance fût communiquée à la Diète , le baron Jellachich se hâta d'en donner connaissance à toutes les autorités militaires , à tous les chefs de corps, aussi bien qu'au chef de la révolte serbe, Joseph Rajacsics, et de la faire publier par l'organe du ministre de la guerre autrichien. Il fut enjoint aux commandants militaires des pays héréditaires limitrophes de la Hongrie d'envoyer toutes leurs troupes disponibles dans la direction de Bude- Pest, par des routes désignées d'avance, et de les mettre aux ordres de Jellachich. Il ne s'agissait rien moins que de bouleverser le pays, abolir la constitution et incorporer définitivement le royaume de Hongrie à la monarchie autrichienne. Si ces mesures eussent réussi, la Hongrie était effacée de la liste des états indépendants.
S'appuyant sur la constitution , qui arrête que les ordonnances royales ne sont légales qu'autant qu'elles sont contre-signées par un des ministres hongrois responsables (1), qui arrête en outre que la Diète ne
(1) 1848, art. 3, § 3.
peut être ni close ni dissoute avant le vote du budget (i) : convaincus que le roi n'avait en aucun cas le droit de mettre le pays à la merci d'un ennemi en armes, et d'abolir la constitution; qu'il était contraire au serment royal, contraire à tous les pactes qui unissent la Hongrie à la maison d'Autriche, d'incorporer la Hongrie à la monarchie autrichienne , et d'enlever à rassemblée nationale hongroise le pouvoir législatif, pour le transmettre à une assemblée composée en grande partie de députés des états héréditaires, les représentants du pays déclarèrent nulle et non avenue l'ordonnance soi disant royale qui investissait Jellachieh du pouvoir exécutif, illégales et anti-constitutionnelles, quant au fond et à la forme, les mesures qui accompagnaient cette ordonnance.
La Diète décida de plus qu'elle continuerait ses séances et persisterait à remplir ses devoirs. Elle déclara traîtres à la patrie Joseph Jellachieh et tous ceux qui leur prêterait appui , et décréta qu'Adam Récsey, coupable d'avoir contre-signe une ordonnance illégale , serait traduit devant la justice du pays, en vertu de la constitution (2). Enfin, en l'absence d'un ministère, le pays ne pouvant rester sans gouvernement, le pouvoir exécutif fut confié à un
(1) 1848, art. i'i, § 6. Ce vole n'avait pas ou lieu. (2)l8ZiS, art. Ô,$ 32.
Comité de défense, qui avait élé formé auparavant pour prêter appui à l'administration de Louis Batthyànyi , et qui fut dos lors investi des pouvoirs extraordinaires que les circonstances rendaient nécessaires. Louis Kossuth, représentant du peuple, et jusqu'alors ministre des finances , fut nommé président du Comité.
Jellachich se retira sous Vienne avec son armée en déroute, sans qu'une seule juridiction hongroise ait reconnu comme légale l'ordonnance qui l'investissait de pleins pouvoirs. La fidélité du pays au gouvernement national fut un grave échec pour la politique autrichienne ; mais les effets de cette politique furent d'attirer sur la Hongrie des invasions multipliées. Tandis que les régiments autrichiens stationnés en Hongrie couraient joindre sous Vienne l'armée de Jellachich , pour attaquer avec lui le pays par la frontière occidentale , Suplikacz commandait les Serbes au nom de l'empereur-roi , le colonel Meyerhofer tentait d'attaquer la Hongrie du côté de Szerém, le colonel Blomberg l'envahissait par le banat, €t le général Simonich par la frontière de Gallicie.
Toutes ces mesures furent prises par l'ordre du ministère autrichien. Entre toutes les preuves que le gouvernement hongrois a eues à cet égard , il suffît de citer la dépêche adressée le 2 octobre par le ministre de la guerre autrichien, comte Latour, au commandant militaire, baron Puchner. Il l'informe
tre. Toutes les puissances étrangères ont toujours donné à l'empercur-roi le double titre d'empereur d'Allemagne, puis d'empereur d'Autriche et de roi de Hongrie.
La pragmatique-sanction , que l'on invoque, n'étar blit d'autre union entre les états héréditaires d'Autriche et la Hongrie qu'une union résidant dans l'identité d'un souverain commun. Il n'existe aucun traité qui constate la domination d'un état sur l'autre. La Hongrie est aussi indépendante des états héréditaires que les états héréditaires le sont de la Hongrie. Les lois votées en mars par la Diète de Presbourg sont donc un fait qui ne concerne que la Hongrie et le roi de Hongrie. S'il convient au roi de Hongrie d'étendre les pouvoirs de la Diète et de modifier, de concert avec elle , la constitution , l'Autriche et l'emr pereur d'Autriche , en droit , n'ont absolument rien à objecter.
C'est parce qu'il en a toujours été ainsi que les sujets autrichiens de l'empereur-roi sont désignés dans les lois hongroises par le nom d'étrangers. Une foule de lois établissent que les étrangers ne peuvent administrer la Hongrie ni se mêler des affaires de ce ce pays, et que le roi ne peut gouverner qu'à l'aide de conseillers hongrois. Les réponses et ordonnances du roi, à aucune époque, n'ont porté la signature d'aucun ministre étranger. Les aiïaires de Hongrie n'ont janMiis été traitées que par des nationaux. De
quel droit prétendrait-on aujourd'hui subordonner ies décisions du corps législatif hongrois , approuvées par le roi de Hongrie , à l'approbation d'un ministère autrichien?
D'ailleurs, il est rigoureusement vrai de dire que la loi que le gouvernement autrichien considère comme un fait nouveau n'est qu'une consécration de toutes les garanties antérieu'^es. Avance-t-on, à Vienne, que le pouvoir executif confié au palatin de Hongrie, en l'absence du roi, est une énormité, une innovation inacceptable ?jNous répondrons, par la loi de 1608 (1), que, « quand le roi est retenu hors du pays par des motifs graves et prolonge son absence , le palatin doit être investi de pleins pouvoirs pour gouverner et administrer le royaume de Hongrie suivant les lois et coutumes nationales ».
Prétend-on que la Hongrie ne peut disposer ellemême de ses ressources, administrer, par exemple, ses finances , et veut-on en conclure qu'elle n'a pas droit à un ministère responsable? Nous répondrons que l'art. 5 de 1G08 oblige le roi à nommer un grand trésorier du royaume, indépendant des pouvoirs de Vienne , et chargé d'exercer son ministère à l'exclusion des chambres de finances autrichiennes. Les finances de la Hongrie ont été toujours séparées de celles de l'Autriche.
(i) An. 18.
Les lois de mars n'ont donc donné à la Hongrie aucun droit nouveau. Elles ont seulement donné une nouvelle force à ses anciens droits ; fait qui résulta du triomphe des idées libérales. Les défenseurs de la politique autrichienne expriment ici une pensée qui vaut à peine d'être relevée. A les en croire , l'empereur-roi eut été contraint d'accepter ses lois, et la violence dont on a usé envers lui l'autoriserait à se dégager par la violence. Eh quoi ! cent et quelques membres de la Diète hongroise, transportés à Vienne, auraient eu la magique puissance de violenter le souverain dans son propre palais! de lui imposer, dans la capitale de l'Autriche, des lois hostiles à l'Autriche! et la terreur qu'ils inspiraient eut été telle, que, plusieurs jours après, l'empereur-roi aurait quitté sa résidence pour venir à Presbourg confirmer par sa parole des lois arrachées par la force ! Les casuistes impériaux ont dépassé les dernières limites de l'absurde. Ils proscrivent, disent-ils, la violence, et ils regardent comme légitimes les libertés récentes de l'Autriche, conquises, dans les journées de mars, sur des barricades , et ils proscrivent les lois de la Hongrie, votées pacifiquement par une assemblée délibérante et sanctionnées pacifiquement par le souverain !
Aux yeux des gens sincères, les hommes d'étal autrichiens peuvent-ils invoquer la légalité pour justifier leur politique? C'est là cependant leur grande parole!
La légalité ! Mais. la Hongrie ne l'a-t-elle pas épuisée? Quel peuple trahi, menacé , attaqué , montra jamais plus de patience et de longanimité , un plus profond respect pour les lois, que son propre souverain violait ouvertement? La légalité ! Mais n'est-ce pas chez les Impériaux une amère dérision que de l'invoquer? Réduire la Hongrie en province autrichienne; établir, en dehors des chartes existantes et sur des bases arbitrairement posées, l'unité gouvernementale , n'est-ce pas se jouer de tous les serments prêtés par la maison d'Autriche? n'est-ce pas renverser les droits de cette maison sur la Hongrie , en même temps que se faire fort de ces droits pour l'envahir? N'estce pas se révolter contre la légitimité, en même temps qu'on l'invoque? N'est-ce pas trahir, lorsqu'on parle de bonne foi? N'est-ce pas remplacer les pactes les plus sacrés par le droit du brigand : celui du plus fort?
Cette frappante vérité est devenue plus éclatante encore depuis l'abdication de Ferdinand, léguant arbitrairement la couronne de Hongrie à son neveu. Aux termes de la constitution hongroise, le consentement de la nation est nécessaire pour déher le roi de Hongrie des devoirs attachés à la possession du trône. C'est la nation, représentée par la Diète, qui institue un gouvernement provisoire lorsque le roi régnant ne se sent pas en état de remplir les devoirs de la royauté. Or, la Diète de Hongrie n'a pas été
consultée par le roi abdiquant. Et dans quelle circonstance a-t-on refusé de la consulter ? Lorsque Ferdinand, en donnant la couronne à un prince qui n'était pas l'hérilier direct , changeait l'ordre de succession au trône , ce qui ne s'accomplit jamais, même dans les pays absolus, en vertu de la seule volonté royale. La Diète de Hongrie a donc doublement usé de son droit, en déclarant les décrets rendus à cet égard par Ferdinand nuls et non avenus.
Aux termes encore de la constitution, la royauté en Hongrie repose sur un double traité conclu entre le peuple et le souverain; traité par lequel celui-ci ne reçoit la couronne qu'en échange de ses serments aux lois. Aussi le couronnement seul donne-t-il, en Hongrie, titre et qualité de roi. L'empereur François- Joseph, revendiquant la Flongrie au nom des droits qu'il prétend tenir de son oncle, et sans avoir conclu avec le peuple hongrois le pacte qui seul donne la couronne, n'est plus qu'un prétendant étranger, entreprenant la conquête d'un pays libre et indépendant.
Que l'on considère maintenant la situation de la Hongrie à l'égard des peuples qui l'habitent, et l'on verra si le gouvernement qui couvre ses actes du prétexte mentçur de la légalité a quelque raison d'invoquer les droits de ces peuples; car c'est l'art de la politique impériale de toujours se cacher sous des mots qui commandent le respect.
Les réformes achevées par la dernière Diète de
Presbourg ont fondé en Hongrie la liberté et l'égalité. Les droits politiques sont devenus le partage de tout citoyen , sans distinction de race ou de commu nion. Les charges publiques, que les nobles jusque là ne supportaient pas, ont été réparties entre tous les habitants, en proportion de leurs revenus; tous les privilèges seigneuriaux , tant séculiers qu'ecclésiastiques , abolis sans restriction ; et , ce qui n'avait eu lieu encore dans aucun pays , à aucune époque , la noblesse a fait aux paysans cession gratuite de ses terres.
Il n'est pas nécessaire d'en dire davantage pour prouver que la Diète hongroise a compris ses devoirs €t s'est trouvée à la hauteur de sa mission. C'est à la Hongrie que reviendra l'honneur d'avoir fondé la démocratie dans l'orient de l'Europe. Le gouvernement autrichien n'a rien à revendiquer pour le passé , rien à faire pour l'avenir.
Par suite de l'établissement d'un suffrage presque universel, la Diète hongroise, expression légitime de la souveraineté nationale, siégeait ta Pest quand Jellachich a envahi la Hongrie pour renverser un gouvernement qui s'appuyait sur l'immense majorité de cette assemblée. Comment qualifier cette tentative? et quels noms donner à ces prétendus défenseurs des droits des peuples qui méprisent la volonté populaire, et qui , plaçant dans la balance l'épée de Brennus , suspendent les constitutions , établissent les lois mar-
tiales pour étouiïer la liberlé , et répondent aux représentations des assemblées nationales par la fusillade et la mitraille ?
Le gouvernement autrichien s'est efforcé d'affaiblir le pays par des dissensions , pour le dompter. Ne pouvant le diviser en deux castes ennemies , les nobles et les non-nobles, ainsi qu'il avait fait de la Gallicie, il a tenté de mettre en présence des nationalités diverses les Hongrois et les non-Hongrois. Il a pu, grâce aux influences dont il dispose, soulever contre la Hongrie la population de certains districts militaires , laquelle , à son tour , a entraîné dans des insurrections partielles les habitants des provinces.
Si ces mouvements eussent éclate avant les réformes, on pourrait les expliquer parle sentiment des peuples. Alors, tous les droits politiques étaient le partage presque exclusif d'une aristocratie composée en grande partie de Magyars. Mais, les privilèges de cette aristocratie une fois abolis , l'égalité civile proclamée, où et comment une oppression quelconque pouvait-elle s'exercer? Par l'extension des droits électoraux, accordés h la masse des citoyens sans distinction de race ni de langue, les Magyars ont enlevé aux récriminations tout prétexte légitime : car, s'il y avait en Hongrie une tyrannie , une oppression quelconque , il faudrait qu'elle fût consentie par le pays. Ce serait le peuple lui-même qui l'exercerait.
Trouve-t-on oppressif et contraire à l'égalité que la
langue parlementaire, à la Diète , soit la langue hongroise? Il est évident cependant qu'il faut à tant de peuples d'origine diverse une langue qui leur permette de s'entendre, et il est juste que la langue destinée à servir de lien entre eux soit celle que parlent ou comprennent la majorité des habitants. En dehors de ce fait consacré par la Diète , c'est-à-dire par le pays, dont la Diète est l'expression , toutes les langues sont admises dans le cercle de l'activité politique. Elles le seront par le fait de l'institution du jury, qui ne souffre aucune hiérarchie de langage, et le sont déjà par l'emploi des divers idiomes du pays dans les affaires qui concernent la commune, la religion et l'enseignement.
Les frontières militaires , qui , avant la révolte de la cour contre la constitution , ne se montraient nullement hostiles à la Hongrie, prennent les armes et s'insurgent. Quels sont leurs griefs, et quelles injures ont-elles reçues? La Diète leur a concédé un droit qu'elles n'avaient jamais exercé ni réclamé , celui de participer à la représentation nationale. Elle allège le fardeau du service militaire qui pesait sur cette population. Elle lui donne en toute propriété les terres qu'elle cultivait jusque alors à des conditions très onéreuses. Elle maintient l'usage de sa langue et toutes ses anciennes coutumes. Voilà en quoi la situation des frontières militaires a été modifiée. Et c'est après ces modifications que cette population
mixte et formée de plusieurs races se soulève sous la conduite d'officiers autrichiens !
La Croatie, dit-on , veut rompre les rapports qui, depuis huit siècles, existent entre elle et la Hongrie. Elle cherche une garantie à ses droits municipaux , et la demande, non à la Hongrie, de qui elle tient ces droits, mais à l'Autriche, qui les menaçait, et à qui cependant elle cherche à s'unir. 11 y a plus; elle veut contraindre la Hongrie à accepter cette union autrichienne, que la Hongrie repousse, et c'est pour arriver là, qu'une armée austro- croate envahit la Hongrie, la dévaste par la flamme et le fer, bien que la Hongrie n'ait été jamais agressive et n'ait jamais donné prétexte à celte invasion. De bonne foi, les intérêts de la Croatie sont-ils ici en question?
Les Serbes s'insurgent en s'alliant au gouvernement autrichien. Quels peuvent être les motifs de cette insurrection et de cette alliance? Les souvenirs des Serbes leur disent que, persécutés et fugitifs, ils ont été fraternellement accueillis par la Hongrie ; ils leur disent qu'ils ont toujours trouvé dans la Diète de Hongrie un appui et un soutien , à l'époque où le gouvernement autrichien les persécutait au nom du catholicisme. Par ordre de ce gouvernement, en effet , les convertisseurs employaient les menaces , quelquefois même les supplices, pour forcer des communautés entières à abjurer leur foi. Des milliers de grecs , voulant rentrer dans le giron de leur Eglise , qu'ils avaient
abandonnée par terreur . se trouvaient dans l'impossibilité de pratiquer aucune religion , parce que leurséglises leur avaient été ravies et leurs prêtres cbassés. Pendant de longues années , des contrées entières furent abandonnées à l'état sauvage , le mariage fut impossible , et les mœurs des premiers temps de la barbarie reparurent.
C'est la Diète de Hongrie qui porta remède à ces maux, qui répara ces injustices. C'est elle qui obtint pour les Serbes le libre exercice de leur culte, et qui, par la loi de 1848, établit la parfaite égalité de toutes les communions, en faisant particulièrement mention de la religion grecque. C'est elle enfin, qui, pour rendre toute persécution désormais impossible, a décrété la convocation d'un synode grec, chargé d'abolir les abus. Est-ce donc pour laver de vieilles injures, pour venger une oppression, que les Serbes s'allient à l'Autriche contre la Hongrie?
L'origine et le caractère de ces mouvements prouvent que, pour porter la guerre au sein d'un pays dont il redoutait l'ascendant, le gouvernement autrichien s'est adressé à l'ignorance de certaines classes de populations , et a soulevé tous les éléments de désordre. Afin d'entraver la marche d'une assemblée nationale et d'un gouvernement essentiellement civilisateurs, on a usé d'un machiavélisme plus odieux que l'odieuse tactique qui ensanglanta la Gallicie. Pour opposer une force à la puissance de la Hongrie,
puissance qui n'était autre que celle de la justice et du droit, on a fait appel aux mauvaises passions, à la haine aveugle de celui qui a moins contre celui qui a plus; on a excité à la spoliation, au pillage. Aussi les alliés de l'Autriche se signalent-ils par le meurtre , l'incendie , le viol ; de telle sorte que ce n'est pas seulement la Hongrie et son gouvernement, mais la société elle-même qui est menacée. , Ceux qui se vantent de soutenir l'ordre livrent le pays à l'anarchie! A Temesvar, le commandant autrichien déclare à l'évéque catholique et au chapitre de Csanâd qu'il les destituera en masse , s'ils ne reconnaissent pas son autorité ; et le chapitre et l'évéque sont forcés de transporter leur siège ailleurs. Quelle perturbation d'idées! Là encore, les agents de la réaction excitent les prêtres grecs à soulever les campagnes, et, ne pouvant les y contraindre, soulèvent les campagnes contre les prêtres, qui paient leur fidélité de leur sang.
Et tout cela se fait au nom de l'empereur-roi ! Ce sont ses officiers, ses généraux, qui provoquent et dirigent ces mouvements. En Transylvanie, c'est Urban, lieutenant-colonel d'un régiment-frontière; parmi les Serbes , Stratimirovics , Suplikacz , Meyerhofer, officiers supérieurs autrichiens; en Croatie, Jellachich, qui, après avoir envahi la Hongrie, mène ses soldats au pillage de Vienne , et fait cause commune avec les bombardeurs de Prague, la ville
tchèche ; de LOopol, la ville polonaise. Voilà les défenseurs des droits des peuples !
Comment ose-t-on prononcer le mot de droit quand on foule aux pieds les droits les plus sacrés? A qui veulent-ils faire croire qu'ils défendent la cause des nationalités , ces hommes d'état qui, dans l'espace de cinq mois, ont inscrit leurs exploits sur les murs ensanglantés de cinq capitales? Contempteurs de la vérité, l'histoire, qui vous juge, sait que les peuples n'ont rien à attendre de vous , que jamais le droit ni la liberté ne trouveront en vous un appui , car le passé est garant de votre conduite à venir. Vos promesses menteuses n'abuseront pas les consciences libres : celles-là savent que vous ne pouvez rien donner aux peuples que la Hongrie n'ait déjà donné.]
Que l'absolutisme se joue de la foi jurée , qu'il s'arme contre la liberté, son éternelle ennemie, c'est ce qui ne doit pas surprendre. Mais qu'un gouvernement se rende solidaire de tous les actes anti-sociaux commis en son nom ; qu'au nom de la légitimité , il fasse appel à l'anarchie, aux jacqueries, et pervertisse tous les idées; qu'au nom de la stabilité, il s'attaque à l'ordre , à la civilisation , à la société enfin : voilà , certes, qui renverse la pensée !
C'est parce que la guerre de Hongrie , dépassant les proportions d'une guerre d'indépendance , est devenue une guerre défensive de la civilisation contre
h barbarie, que tout ce qu'il y a (l'intelligence et de lumière s'est rallié au drapeau hongrois ; et c'est au nom de l'ordre et de la morale que les chefs de l'Eglise ont appelé unanimement le peuple hongrois à l'obéissance au gouvernement national (i).
Quels principes représentent-ils, les hommes qui soutiennent cette politique? Que défendent-ils?
La monarchie? Ils la traînent dans la fange et hâtent son agonie. La dynastie et la couronne n'ont pas déplus dangereux ennemis qu'eux, qui recouvrent du manteau impérial le sang qu'ils ont versé et les ruines qu'ils ont faites. Sans prévoyance de l'avenir, sans souci de l'héritage qu'ils laisseront à leurs successeurs ; semant la guerre et la haine , ils se fortifient de la pensée égoïste qu'ils ne verront pas le déluge, et gouvernent comme des gens qui n'ont ni but, ni foi, ni patrie. Massacreurs d'innocents en Gallicie, communistes spoliateurs en Itahe, stalionnaires subversifs, despotes anarchistes en Hongrie, mitrailleurs de villes partout , où se réfugieront-ils pour se dérober à la malédiction des peuples?
Et maintenant que Ton nous juge! Nous sommes un peuple libre et indépendant , rendu à lui-même par la violation de la charte qui l'unissait à la dynastie
(1) V., aax pièces justificatives, la représentation des évoques catholiques à l'empereur-roi , et leur lellre pastorale au peuple (le Hongrie.
régnante, et nous repoussons par les armes l'étranger qui tente de nous asservir. Notre crime est d'à- ■ voir arboré à l'orient de l'Europe le drapeau de la liberté et du progrès. C'est pour nous en punir, c'est pour renverser ce que nous avons élevé , qu'on lance contre nous plusieurs armées à la fois.
Quelle que doive être la fin de cette lutte , le résultat de tant d'intrigues et de forfaits d'une part, de tant de loyauté et de dévoùraent de l'autre , nous devions dire pourquoi nous combattons ; il fallait montrer où est le droit , et quel est l'intérêt de l'Europe dans cette guerre. Vainqueurs, notre mission sera, dans l'avenir, de défendre, à l'avant- garde de la civilisation, les principes que nous aurons sauvés. Vaincus, nous laisserons pour expiation à l'Europe la douleur de voir les peuples reculer vers la nuit du passé, et l'absolutisme russe, qui, chaque jour, étend ses frontières, s'élever sur nos ruines pour renverser ensuite la liberté de l'occident. Car ce n'est qu'en passant sur nous que les cosaques réaliseront le mot de Napoléon.
Cette pensée nous anime et triple nos forces au moment où nous descendons dans l'arène des batailles. Nous sentons que nous sommes, pour une partie du monde, les chevaliers de la liberté; que tout ce qu'il y a de noble et de généreux doit combattre avec nous. Notre histoire nationale nous dit combien de sang nos pères ont autrefois versé pour le salut de
l'Europe. Ngus sommes prêts aux mêmes sacrifices, glorieux de voir notre patrie, aujourd'hui comme alors , servir, même par ses douleurs , la civilisation. Confiants dans la sainteté de notre cause , nous acceptons la guerre que l'on nous déclare, et que nous n'avons pas provoquée ; que la Providence décide du txiomohe !